David Hume

PHILOTRA

Essai sur l’argent

1752

Traduit de l'Anglais par Melle de La Chaux

In

Mélanges d’économie politique, Volume I

Par Eugène Daire et G. de Molinari

Paris

Chez Guillaumin et Cie libraires,

Rue Richelieu, n°14.

1847

 

 

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

2009.

 

 

 

 

 

 

Essai sur l’argent

 

 

 

            (33) L'argent n'est pas, à proprement parler, un objet de commerce; il n'est que la mesure dont les hommes sont convenus pour faciliter l'échange réciproque de leurs marchandises, et il peut être, à beaucoup d'égards, comparé aux voiles du vaisseau, sans le secours desquelles un bâtiment ne pourrait traverser l'espace immense des mers, et naviguer dans les pays les plus éloignés. La valeur de toutes les espèces de denrées et de marchandises est toujours proportionnée à la quantité de l'argent existant dans un État, ce qui en rend le plus ou le moins d'abondance absolument indifférent chez tous les peuples dont on cherche à estimer la force et la puissance, indépendamment et sans relation avec ceux dont ils sont environnés. En effet, on achetait avec un écu, du temps de Henri VII, autant de marchandises qu'on pourrait en acheter aujourd'hui avec une guinée. Le public seul peut retirer quelque avantage d'une plus grande abondance d'argent, et cet avantage est borné dans le cas des guerres et des négociations avec les États voisins; c'est pour cette raison qu'en remontant jusqu'à la république de Carthage, on a vu dans tous les temps les pays riches et commerçants soudoyer des troupes mercenaires qu'ils employaient à leur service, et qu'ils levaient chez les nations voisines, moins riches et moins commerçantes. S'ils n'avaient fait la guerre qu'avec leurs sujets naturels, leurs richesses et leur grande abondance de matières d'or et d'argent leur auraient été moins utiles, parce que la paie des troupes nationales doit toujours augmenter à proportion de l'opulence générale. La France ne dépense, pour l'entretien et la subsistance d'une armée de soixante mille hommes, que les mêmes sommes d'argent qu'il en coûte à l'Angleterre pour une armée deux fois moins nombreuse, ce qu'on ne peut attribuer qu'à la grande différence des richesses de l'un et l'autre royaume. Les empereurs romains, maîtres du monde entier, ne dépensaient pas pour l'entretien de leurs légions, ce qu'il en a coûté (34) annuellement à l'Angleterre pour l'équipement et la subsistance de ses flottes durant la dernière guerre [1].

 

            Un royaume ne peut jamais avoir une population trop nombreuse, et une industrie trop étendue; l’une et l'autre sont dans tous les temps avantageuses à un Etat, soit pour les affaires du dedans, soit pour celles du dehors. Le public et le particulier en profitent également, et la nation est puissante dans l'intérieur et chez les étrangers. Mais la grande abondance d'argent n'a qu'un usage borné, et peut même souvent causer du préjudice à une nation dans son commerce étranger.

 

            Un peuple en possession d'un grand commerce paraît, à la première inspection, pouvoir acquérir et s'attirer à lui seul les richesses du monde entier ; mais tout, dans les affaires humaines, dépend heureusement d'une concurrence de causes propres à arrêter l'accroissement du commerce et des richesses d'une nation, et à les partager successivement entre tous les peuples.

 

            Il est très difficile à une nation, supplantée par une autre dans le commerce, de regagner le terrain qu'elle a perdu ; l'industrie de ses rivaux, leur habileté dans le commerce, et les gros fonds de leurs négociants, les mettant en état de se contenter de plus petits profits, leur donnent une supériorité presque impossible à vaincre ; mais tous ces avantages sont heureusement compensés par le bas prix de la main-d'œuvre dont jouit tout État qui n'a pas un commerce étendu, et qui n'abonde pas en espèces d'or et d'argent. Les manufactures ne restent pas toujours dans les mêmes lieux ; elles abandonnent les provinces et les pays qu'elles ont enrichis, pour se réfugier dans des terres nouvelles, où elles sont attirées par le bon marché des denrées et de la main-d'œuvre ; elles y restent jusqu'à ce que ces nouveaux pays étant enrichis à leur tour, elles en soient bannies par les mêmes causes qui les y ont attirées. On peut observer, en effet, que la grande abondance d'argent qu'un commerce florissant et étendu a introduite dans un État, y augmente la valeur de toutes les denrées et de toutes les marchandises ; et cette augmentation diminue nécessairement l'étendue du commerce, en donnant aux nations pauvres la facilité de vendre les ouvrages et les marchandises de leurs fabriques à meilleur marché, que ne le peuvent faire celles qui possèdent beaucoup d'espèces d'or et d'argent.

 

            Cette observation, que je crois juste et fondée sur l'expérience, peut faire douter avec raison de l'avantage prétendu des banques publiques et des papiers de crédit en usage chez quelques peuples, et dont l'établissement ne remonte pas à beaucoup plus d'un siècle. L'augmentation de la valeur des denrées et du prix de la main-d'œuvre est un inconvénient inséparable de l'accroissement du commerce, et d'une plus grande quantité d'espèces d'or et d'argent; il est l'effet de la richesse publique et de la prospérité générale, objets perpétuels des désirs des hommes. On en est dédommagé par les avantages que procure la possession de ces précieux métaux, et par le crédit qu'ils donnent à une nation dans les négociations et dans les guerres étrangères ; mais il ne peut y avoir aucun motif raisonnable d'augmenter encore cet inconvénient par une monnaie fictive, qui ne peut être d'aucun usage pour s'acquitter avec les étrangers, et qu'un grand désordre dans l'État peut réduire à rien. Il est vrai que dans toute nation riche il se trouve nécessairement un petit nombre de citoyens qui possèdent de grandes sommes d'argent, et qui préfèrent de les convertir en une espèce de monnaie, dont le transport est plus facile et la conservation exposée à moins de dangers. Mais les banquiers particuliers peuvent remplacer à cet égard les banques publiques, ainsi que le faisaient autrefois les orfèvres à Londres, et que les banquiers le font encore à Dublin. La nécessité d'une banque dans tout État opulent peut déterminer les ministres à en établir une, dont la régie soit confiée à des administrateurs entièrement dépendants du gouvernement avec lequel ils en partagent le bénéfice; mais il ne peut jamais être de l'intérêt d'aucune nation commerçante d'augmenter son crédit factice, dont l'effet nécessaire est de porter l'argent au-dessus de sa proportion naturelle, et d'obliger le négociant et le manufacturier à acheter plus cher des propriétaires et des ouvriers les denrées et la main-d'œuvre, sans lesquelles ils ne peuvent continuer leur commerce. On doit donc convenir, dans ce point de vue, que la banque publique la plus avantageuse à une nation serait celle qui (contre l'usage ordinaire de ces sortes d'établissements), simple dépositaire des sommes qui y seraient portées, ne les reverserait pas dans le public. Une banque telle que je la propose détruirait l'agiotage et les gains excessifs des banquiers; et, quoique les appointements des directeurs et des commis de cette banque fussent une charge pour l'État (35) (car il est nécessaire dans ce projet qu'elle ne fasse aucun profit), le gouvernement en serait avantageusement dédommagé par le bas prix de la main-d'œuvre et la destruction du papier de crédit. D'ailleurs, les grandes sommes d'argent déposées dans les caisses de la banque seraient une ressource toujours prompte et assurée dans les temps malheureux, et lorsque l'État serait menacé d'un grand danger; et ce qu'on en tirerait dans ces circonstances critiques pourrait y être remplacé à loisir dans les temps heureux de paix et de tranquillité.

 

            Le papier de crédit sera la matière d'une autre dissertation; je vais proposer et développer dans celle-ci deux observations qui peuvent occuper nos politiques spéculatifs; c'est à eux seuls que je m'adresse ; je veux bien m'exposer au ridicule attaché dans ce siècle au rôle de philosophe, sans y ajouter encore celui d'homme à systèmes et à projets. Anacharsis le Scythe, qui vivait dans un pays où les espèces d'or et d'argent n'étaient d'aucun usage dans le commerce, soutenait avec raison que ces deux métaux ne pouvaient être utiles aux Grecs que pour les opérations de compte et d'arithmétique. Il est évident, en effet, que l’or et l'argent, en ne les considérant que comme monnaie, ne sont autre chose que la représentation du travail et des marchandises, et ne servent que de mesure pour les apprécier et les estimer; et que, dans les pays où les espèces sont en plus grande abondance, il en faut davantage pour représenter la même quantité de denrées et de travail. Je crois qu'on peut comparer l'argent aux chiffres romains ou arabes, que les marchands peuvent employer indifféremment dans leurs comptes ; mais les chiffres romains exigent plus de caractères, et leur usage demande plus de peines et de soins; il en est de même de la plus grande quantité d'espèces dont l'abondance exige des soins et des peines pour les garder et les transporter. Il faut convenir cependant que, depuis la découverte des trésors de l'Amérique, l'industrie a augmenté chez tous les peuples de l'Europe, à l'exception de ceux qui possèdent des mines dans le nouveau monde ; et, quoique la nouvelle quantité d'or et d'argent répandue dans l'Europe ne soit pas la cause unique de cette augmentation de l'industrie, il y a tout lieu de croire qu'elle y a beaucoup contribué. On peut s'apercevoir, en effet, d'un changement marqué dans tous les États où les espèces commencent à devenir plus communes ; le travail et l'industrie y acquièrent de l'activité, le négociant y devient plus entreprenant, le fabricant plus laborieux et plus adroit, le laboureur lui-même y conduit sa charrue avec plus d'attention et moins de tristesse. Il est difficile d'expliquer tous ces effets lorsqu'on ne fait attention qu'à la plus grande abondance des espèces qui ne peuvent se répandre dans un État qu'en y augmentant le prix de toutes les denrées et de toutes les marchandises, et en obligeant les consommateurs à donner un plus grand nombre de pièces blanches ou jaunes pour se les procurer; mais l'augmentation du prix de la main-d’œuvre (37), suite nécessaire de la grande quantité des espèces, est certainement contraire au progrès du commerce étranger, et lui porte le plus grand préjudice.

 

            Ce phénomène singulier ne peut s'expliquer qu'en observant que, quoique l'augmentation de valeur de toutes les marchandises soit la suite nécessaire de celle de la quantité d'or et d'argent, cependant l'accroissement dans la valeur des denrées et des marchandises ne se fait pas subitement; il n'arrive au contraire que successivement et lorsqu'il s'est écoulé un espace de temps assez considérable pour donner aux nouvelles espèces celui de circuler dans toutes les parties de l'État, et de se répandre dans toutes les classes du peuple. On ne peut apercevoir aucun changement dans les premiers moments où une nouvelle quantité d'espèces s'introduit dans une nation, il n'arrive qu'insensiblement et par degrés; une marchandise enchérit, et ensuite une autre, jusqu'à ce qu'enfin il s'établisse généralement, et dans toutes les espèces de denrées et de marchandises, une juste proportion entre leur valeur et la quantité des nouvelles espèces répandues parmi le peuple. L'augmentation de la quantité des espèces d'or et d'argent n'est favorable à l'industrie, que dans l'intervalle qui doit nécessairement exister entre leur acquisition et une augmentation générale dans la valeur de toutes les marchandises. Les métaux nouvellement acquis par une nation ne sont alors que dans peu de mains, et n'appartiennent qu'à un petit nombre de personnes qui cherchent sur-le-champ à les employer de la manière la plus avantageuse pour eux. Lorsqu'une société de manufacturiers et de négociants a reçu de l'or et de l’argent, en retour des marchandises envoyées à Cadix, ces manufacturiers et ces négociants se trouvent en état d'employer plus d'ouvriers qu'auparavant; les ouvriers de leur côté se contentent de travailler pour des maîtres qui les paient exactement, et ne pensent pas à exiger une plus forte rétribution pour le prix de leur travail; lorsqu'un prompt débit de marchandises met le manufacturier dans le cas d'en faire fabriquer une plus grande quantité, il est alors obligé, pour attirer les ouvriers, d'augmenter le prix de leurs journées et de la façon des étoffes; mais il ne les paie davantage que sous la condition d'en fabriquer plus de pièces, et de faire plus d'ouvrage dans le même espace de temps. L'ouvrier se trouvant, par ce nouvel arrangement, mieux payé, et ayant plus de moyens de se procurer les nécessités de la vie, se soumet sans peine à l'augmentation de travail et de fatigue qu'exige de lui le manufacturier; les denrées dont il a besoin et qu'il va chercher dans le marché de la ville voisine, ne lui coûtent que le même prix qu'auparavant, et l'augmentation du prix de son travail lui donne de quoi s'en procurer une plus grande quantité, et de meilleure qualité pour son usage et celui de sa famille. Le laboureur et le maraîcher ne tardent pas à s'apercevoir que leurs denrées et toutes les productions de la terre s'enlèvent avec plus de (38) facilité, et qu'ils en ont un débit plus prompt; la certitude de la vente les anime au travail, ils s'y livrent avec ardeur et même avec une espèce de plaisir; et ils font de nouveaux efforts pour tirer de la terre plus de productions, dont la vente les puisse mettre en état de se mieux vêtir, et d'acheter pour eux et pour leur famille une plus grande quantité d'étoffes, et de meilleure qualité que celles dont ils faisaient usage précédemment. De son côté, le fabricant, dont l'industrie est animée par un gain multiplié et continuellement répété, ne change pas le prix de ses marchandises, et n'en augmente pas la valeur, quoiqu'il soit obligé de payer les ouvriers plus cher qu'ils ne l'étaient auparavant. Le tableau que je viens de mettre sous les yeux du lecteur lui représente la marche des nouvelles espèces dans toute leur circulation; il lui est aisé de les suivre et de se convaincre qu'elles excitent le travail dans toutes les classes du peuple, avant d'augmenter le prix de la main-d'œuvre, ainsi que la valeur des denrées et des marchandises.

 

            Lorsqu'on fait attention aux différents changements arrivés en France dans la valeur des monnaies, on doit être convaincu que la quantité des espèces peut être considérablement accrue dans un État, avant que le prix de la main-d'œuvre y soit réellement augmenté. En effet, la valeur des denrées et des marchandises n'a pas augmenté dans ce royaume, aussitôt après l'augmentation de la valeur numéraire; ou du moins il s'est écoulé quelque temps avant que l'ancienne proportion se rétablit. Louis XIV a augmenté de trois septièmes, dans les dernières années de sa vie, la valeur de toutes les espèces, et, à sa mort, les marchandises n'étaient augmentées que d'un septième. Le blé ne se vend présentement, année commune, en France, que le même nombre de livres numéraires qu'il s'y vendait il y a plus de 80 ans. L'argent n'était cependant pour lors qu'à 30 liv. le marc, il en vaut 50 aujourd'hui [2], et on ne peut révoquer en doute que le commerce n'ait fait entrer dans ce royaume, depuis cette époque, une quantité considérable d'or et d'argent.

 

            (39) On peut conclure, de ces différentes réflexions, qu'il est indifférent pour le bonheur intérieur d'un État que les espèces y soient en plus grande ou en moindre quantité; le gouvernement doit borner ses soins, dans cette matière, à empêcher la diminution de la masse des métaux possédés par l'État, et à favoriser l'introduction des nouvelles espèces, quelque petite qu'en soit la quantité, parce que, quelque imperceptible que soit l'accroissement des métaux dans une nation, il est le seul moyen qui puisse y entretenir l'esprit industrieux du peuple, et y augmenter le fonds du travail, source unique de la puissance et des véritables richesses. Toute nation, dont la masse des métaux diminue, est, dans le temps de cette diminution, beaucoup plus faible et plus malheureuse que toute autre nation moins riche en métaux, mais dont la quantité s'accroît tous les ans. J'ai fait observer précédemment que l'accroissement de la quantité des espèces n'était pas immédiatement suivi d'une augmentation proportionnée dans la valeur des marchandises et des denrées, et qu'il s'écoulait toujours un intervalle de temps avant que tout eût pris son niveau. Cet intervalle, qui existe également lorsque la quantité des métaux diminue, est aussi nuisible à l'industrie, qu'il lui est avantageux lorsqu'elle augmente. Dans le cas de la diminution de la quantité des métaux, l'ouvrier n'en éprouve aucune dans la valeur des denrées et des marchandises dont il a besoin; il les achète le même prix, quoiqu'il soit moins employé par le manufacturier et le négociant; le laboureur de son côté ne trouve plus à vendre la même quantité de grains et de bestiaux, quoiqu'il soit obligé de payer le même prix de son bail au propriétaire ; une langueur et une espèce d'engourdissement se répandent dans toutes les parties de l'État, et annoncent une pauvreté générale, toujours suivie de l'oisiveté et de la mendicité.

 

            La rareté des espèces est si grande dans quelques cantons de l'Europe (c'était dans les siècles précédents la situation générale de tous les États de cette partie du monde), que les seigneurs ne trouvent pas de fermiers qui s'obligent de payer le prix de leurs baux en argent, et ils sont forcés de recevoir des denrées en paiement de leurs rentes foncières et de leurs baux. Cette forme de paiement contraint les propriétaires à consommer eux-mêmes les denrées qui constituent leur revenu, et à vendre dans les marchés des villes voisines le superflu de leur consommation. Les souverains de ces pays ne peuvent être également payés des impôts nécessaires au maintien du gouvernement qu'en denrées dont la reproduction est annuelle et successive. Comme des impositions levées d'une manière si incommode ne peuvent être fort avantageuses au prince, il ne peut dans cette position être puissant, parce qu'il lui est impossible de soudoyer autant de troupes de terre et de mer que si son pays abondait en or et en argent. Il y a certainement plus de différence présentement entre la puissance de l'Allemagne, comparée à ce qu'elle était il y a trois cents (40) ans [3], qu'il n'y en a dans son industrie, sa population et ses manufactures. Les pays qui font partie de l'empire, et qui sont sous la domination de la maison d'Autriche, ne font pas, dans la balance de l'Europe, un poids proportionné à leur étendue, leur population et leur culture, ce qu'on doit attribuer à la petite quantité d'espèces qui y circulent. Cette observation parait être contradictoire avec le principe, précédemment établi, que la quantité plus ou moins grande d'or et d'argent est en soi-même indifférente. Suivant ce principe, tout souverain d'un État peuplé et fertile devrait être puissant et gouverner des sujets riches et heureux, indépendamment de l'abondance ou de la rareté de l'or et de l'argent ; on a d'autant plus lieu de le penser, que ces métaux sont par leur nature susceptibles d'un grand nombre de divisions et de sous divisions nécessaires à la facilité du commerce, et que, lorsque la division est au point de les rendre d'un poids trop léger et expose le propriétaire au danger de les égarer, rien n'empêche de les allier à un métal moins précieux, comme on le pratique en quelques endroits de l'Europe, et de leur donner par ce moyen un poids plus commode pour le commerce ; en sorte que les métaux puissent servir également pour toutes sortes d'échanges, quelles qu'en soient la valeur et la quantité.

 

            Je réponds à ces difficultés que ce qu'on attribue à la rareté des espèces est l'effet des mœurs et des coutumes des habitants, et que nous confondons à cet égard, ainsi que cela nous arrive souvent, l'effet nécessaire avec la cause. La contradiction n'est qu'apparente, et il faut faire usage de la réflexion pour découvrir les principes qui peuvent concilier la raison et l'expérience.

 

            Personne ne peut contester que la valeur des denrées et des marchandises ne soit toujours dans la proportion de leur quantité avec celle des espèces d'or et d'argent, et que tout changement considérable dans l'une ou l'autre de ces quantités ne produise le même effet. La grande quantité des marchandises les fait baisser de valeur, leur rareté en augmente le prix ; de même la grande quantité d'espèces augmente le prix des marchandises, et leur rareté en fait baisser la valeur. Il est évident aussi que la quantité des marchandises et des denrées à vendre et à acheter, et celle des espèces en circulation, contribuent bien plus à leur valeur que la quantité absolue des unes et des autres. Toutes les espèces d'or et d'argent conservées dans les coffres forts et retirées de la circulation, ne contribuent en rien à la valeur des denrées et des marchandises, et n'y influent pas davantage que si elles n'existaient pas réellement. Il en serait de même si toutes les marchandises et toutes les denrées étaient amassées dans des magasins, et y étaient (41) conservées pour n'être jamais vendues. Dans ces deux cas, l'argent et les marchandises, qui par leur nature doivent réciproquement se rapprocher, s'éloignent au contraire, et s'évitant, pour ainsi dire, ne peuvent jamais avoir d'effets relatifs. Lorsqu'il est question de former quelques conjectures sur le prix des grains, la quantité que le fermier est obligé de se réserver pour sa subsistance et celle de sa famille ne doit pas entrer dans la spéculation; son superflu est ce qui doit seul en déterminer la valeur.

 

            Pour appliquer ces principes à la question présente, il est nécessaire de se représenter ces siècles grossiers qui ont vu naître les nations, et de les distinguer du temps présent, où l'imagination confond ses besoins avec ceux de la nature. Dans les premiers temps de la réunion des peuples en société, les hommes, contents des productions de la terre ou de ces premières et grossières préparations qu'ils peuvent eux-mêmes leur donner sans le secours des connaissances et de l'industrie, ont peu d'occasions de faire des échanges, et encore moins besoin de l'argent, qui n'en est devenu la représentation que par la convention des nations. Le laboureur occupe sa famille à filer la laine de son troupeau, et la donne à un tisserand dont il reçoit une étoffe grossière qu'il paie en grains ou en laine. Le charpentier, le serrurier, le maçon et le tailleur sont également payés en denrées, et le seigneur lui-même, demeurant dans le voisinage de sa terre, reçoit de son fermier, pour prix de son bail, une partie des denrées qu'il recueille. La famille du seigneur, ses domestiques et les étrangers qu'il admet dans sa maison à titre d'hospitalité, en consomment la plus grande partie ; il vend le reste dans la ville voisine, et en retire le peu d'argent qui lui est nécessaire pour payer ce que la terre ne lui fournit pas.

 

            Mais, lorsque les hommes commencent à avoir des goûts plus délicats et plus recherchés, ils quittent leurs anciennes habitations, et ne se contentent plus des denrées et des marchandises simples que le voisinage leur fournit; les échanges se multiplient, un plus grand nombre d'espèces de marchandises entre dans le commerce pour satisfaire aux besoins réciproques, et ce commerce ne peut exister sans argent. Les ouvriers ne peuvent plus être payés en grains, parce qu'ils ont d'autres besoins que celui de la simple nourriture. Le laboureur est obligé d'aller au loin chercher les marchandises qui lui sont nécessaires, et ne peut pas toujours porter avec lui les denrées dont la vente le met en état de payer le manufacturier et le négociant. Le propriétaire vit dans la capitale ou dans un pays éloigné de sa terre, et demande à être payé en or ou en argent, dont le transport est facile. Il s'établit des entrepreneurs, des manufacturiers et des négociants de toute sorte de marchandises, et ils ne peuvent commercer les uns avec les autres qu'avec des espèces. Dans cet état de la société, les marchés ne se peuvent plus terminer qu'en soldant en pièces de métal, dont l'usage est devenu bien plus commun qu'il ne l'était quelques siècles auparavant. Il résulte de (42) cette observation que, lorsque la quantité des espèces reste la même dans une nation et n'y prend pas d'accroissement, les hommes se procurent à plus bas prix les besoins et les commodités de la vie, dans les siècles d'industrie et de raffinement, que dans ceux où le luxe, la délicatesse et la police sont inconnues. La valeur des marchandises est toujours dans la proportion de la quantité qu'on met en vente et de celle des espèces qui sont dans la circulation ; les marchandises et les denrées consommées par le propriétaire et le cultivateur, ou données en échange les unes contre les autres, ne se portant jamais au marché et ne donnant pas lieu à une vente réelle, sont absolument étrangères aux espèces, et comme n'existant pas à leur égard. Cette manière d'en faire usage fait par conséquent baisser la proportion de leur côté et en augmente la valeur ; mais, lorsque les espèces sont employées dans toutes les ventes, et qu'elles sont devenues la mesure de tous les échanges, le même fonds de richesses nationales a plus d'espace à parcourir; toutes les denrées et toutes les marchandises sont portées dans les marchés; la sphère de la circulation est agrandie, et la proportion étant baissée du côté des espèces, tout doit être à meilleur marché, et la valeur de chaque effet commerçable doit diminuer progressivement.

 

            Les denrées et les marchandises n'ont que triplé, ou tout au plus quadruplé de valeur depuis la découverte du nouveau monde. La quantité des espèces d'or et d'argent possédées présentement par toutes les nations de l'Europe est cependant bien plus que quadruplée depuis le XIème siècle; les mines de l'Amérique, dont les Espagnols et les Portugais sont les seuls possesseurs, et le commerce des Français, des Anglais et des Hollandais en Afrique, font entrer annuellement en Europe plus de 6 millions sterling d'espèces d'or et d'argent, dont le commerce des Indes Orientales ne consomme pas le tiers. L'Europe entière ne possédait peut-être pas dans le XVème siècle la valeur de 60 millions sterling en espèces d'or et d'argent. Le changement des mœurs et des usages peut seul expliquer d'une manière satisfaisante pourquoi la valeur de toutes les marchandises et de toutes les denrées n'est pas augmentée dans la même proportion que la quantité d'or et d'argent. Non seulement l'industrie de tous les peuples de l'Europe a accru le nombre des productions de tout genre ; mais ces mêmes productions, augmentées en quantité, sont devenues de nouveaux objets de commerce, à mesure que les hommes se sont éloignés de leur ancienne simplicité de mœurs ; et, quoique cet accroissement de commerce n'ait pas été égal à celui des espèces, il a cependant été assez grand pour que les marchandises ne se soient pas fort éloignées de leur ancienne valeur.

 

            On demandera peut-être si l'ancienne simplicité de mœurs était plus avantageuse à l'État et au public que ce luxe et ce raffinement introduits chez toutes les nations policées ; quant à moi, je n'hésiterais pas à donner la préférence à la façon de vivre des peuples modernes ; et en ne la (43) considérant même que du côté de la politique, elle peut servir de nouveau motif pour l'encouragement du commerce et des manufactures. En supposant, en effet, qu'on voie renaître tout à coup sur la terre l'ancienne simplicité des mœurs, et que les hommes, semblables à leurs ancêtres les plus reculés, puissent satisfaire à tous leurs besoins par leur propre industrie et celle de leur famille et de leur voisinage, la plus grande partie des sujets sera hors d'état de payer au souverain des impôts en espèces d'or et d'argent, et le prince ne pourra en exiger que des contributions en denrées et en marchandises, seules richesses dont ils sont propriétaires ; les inconvénients attachés à cette forme d'impositions sont si évidents par eux-mêmes, qu'il est inutile d'y insister. Le souverain sera réduit dans ce cas à ne demander d'argent qu'aux villes principales de son royaume, comme les seuls endroits ou il puisse être en circulation ; mais ces villes principales seraient hors d'état de lui fournir des sommes aussi considérables qu'il lui serait possible d'en lever sur toute la nation, si les espèces y étaient répandues dans toutes les classes du peuple; la diminution dans le revenu public ne serait pas seulement une preuve incontestable du peu de richesses de la nation, mais la même quantité d'espèces serait insuffisante pour fournir au gouvernement autant de marchandises et de denrées que dans les temps d'industrie et de commerce général, parce que, ainsi que nous l'avons observé, toutes les denrées et marchandises sont plus chères dans les pays où la vente n'en est pas multipliée.

 

            La plupart des hommes et même quelques historiens ont adopté pour maxime qu'un État peu riche en espèces d'or et d'argent ne peut jamais être puissant, quoique sa population soit nombreuse et que son sol soit fertile et bien cultivé. Les différentes observations que j'ai mises sous les yeux du lecteur doivent le détromper de ce préjugé, et le convaincre qu'il est absolument indifférent à un État, considéré en lui-même, de posséder plus ou moins d'espèces. L'abondance des hommes et des denrées constitue seule la force réelle d'une société ; elle ne peut être affaiblie que par les mœurs et la façon de vivre du peuple, qui, en resserrant l'or et l'argent dans un petit nombre de mains, en empêche la circulation; l'industrie et le luxe les incorporent au contraire, quelque médiocre qu'en soit la quantité, dans toutes les classes de l'État, parce qu'alors tous les particuliers en possèdent une petite portion, et que par une suite nécessaire les marchandises et les denrées diminuent de valeur, ce qui donne au souverain le double avantage de faire contribuer ses sujets en or et en argent, et de se procurer plus de denrées et de marchandises avec la même quantité de métaux.

 

            On peut conjecturer, par la comparaison du prix des marchandises, que les espèces sont aussi rares présentement en Chine, qu'elles l'étaient en Europe, il y a trois cents ans. Le grand nombre d'officiers civils et militaires existants dans cet empire, est cependant une preuve (44) incontestable de sa puissance. Polybe [4] nous apprend que les vivres étaient de son temps à si bon marché en Italie, qu'on pouvait être nourri dans les hôtelleries pour un demi sol par tête, ce qui revenait à un peu plus de trois deniers de notre monnaie. Rome était cependant pour lors souveraine de tout l'univers connu. Un siècle auparavant les ambassadeurs de Carthage disaient, en plaisantant, que les Romains étaient de tous les peuples de la terre les plus aisés à vivre, et que leur manière de se nourrir en était la preuve, puisque, dans chaque repas qui leur avait été donné en qualité de ministres étrangers, ils n'y avaient observé aucune différence dans le service. [5] La quantité plus ou moins grande des métaux précieux, est donc absolument indifférente; leur accroissement successif, et leur circulation dans l'État méritent seuls l'attention des législateurs, et cette dissertation peut servir à donner une idée de l'influence que l'accroissement et la circulation des espèces peuvent avoir dans l'ordre politique. Nous observerons, dans l'Essai sur l'intérêt de l'argent, que dans cette matière, ainsi que dans celle que nous venons de traiter, un effet nécessaire a été pris pour la cause, et qu'on a attribué, à l'abondance de l'argent, ce qui n'était que la conséquence du changement des mœurs et des usages des peuples. [6]

 

 

 

(47) Extrait de l’Histoire de la maison de Stuart, par M. Hume, tome I, pag.117. [7]

 

            Le blé, et conséquemment toutes les nécessités de la vie, étaient plus chères sous le règne de Jacques Ier, mort en 1625, qu'elles ne le sont présentement. Les entrepreneurs des magasins publics étaient autorisés, par une ordonnance de ce prince, à acheter des grains lorsque le froment était au-dessous de 32 schellings le quarter, le seigle au-dessous de 18, et l'orge au-dessous de 16. Les grains qui seraient aujourd'hui très chers à ce prix, étaient pour lors à bon marché, lorsqu'ils ne passaient pas cette valeur. Pendant la plus grande partie du règne de Jacques Ier, le lod, ou les vingt-huit livres de la plus belle laine, ont valu 33 schellings; à présent la même quantité de laine ne vaut que 22 schellings, quoique nous exportions une bien plus grande quantité d'étoffes de laine. Malgré la grande augmentation de la quantité des espèces d'or et d'argent dans le royaume, les manufactures précieuses ont plutôt diminué qu'augmenté en valeur, au moyen des progrès de l’art et de l'industrie.

 

            Dans une comédie de Shakespeare, l'hôtesse dit à Falstaff, que les chemises qu'elle lui a achetées sont de toile de Hollande, et qu'elles lui ont coûté huit schellings l’yard ; ce qui serait très cher à présent, en supposant même, contre toute vraisemblance, que la meilleure toile de Hollande, de ce temps-là, fût égale en beauté et en bonté à celle d'aujourd'hui. Un yard de velours était estimé 22 schellings, vers le milieu du règne d'Elisabeth ; je n'ai pu découvrir, quelques recherches que j'aie (48) faites, le prix de la viande de boucherie pendant le règne de Jacques Ier; mais comme le pain est la principale subsistance, et que son prix règle celui de toute autre espèce de nourriture, nous pouvons présumer que les bestiaux étaient d'une valeur proportionnée à celle du blé. Nous devons d'ailleurs observer que le goût du siècle était de convertir les terres labourables en pâture, ce que les lois ne pouvaient empêcher ; preuve certaine que cette nature de biens procurait plus de revenu ; et conséquemment que la viande de boucherie était, ainsi que le pain, beaucoup plus chère qu'à présent. Nous avons une ordonnance, du commencement du règne de Charles Ier, qui fixe le prix de la volaille et du gibier, et nous trouvons que les prix en sont très hauts. Un coq d'Inde est fixé à 4 schellings et 6 sols, une poule d'Inde 3 schellings, un coq faisan 6 schellings, une poule faisande 5 schellings, une perdrix 1 schelling, une oie 2 schellings, un chapon 2 schellings et 6 sols, une poule 1 schelling et 6 sols, un lapin 8 sols, et une douzaine de pigeons 6 schellings. Observons cependant que la ville de Londres est maintenant trois fois plus peuplée qu'elle ne l'était pour lors, ce qui doit augmenter le prix de la volaille et du gibier, les campagnes des environs de Londres ne pouvant plus suffire à la consommation, ce qui oblige à faire venir la volaille et le gibier de plus loin qu'autrefois. La principale différence de la dépense du temps présent, comparé avec celui de Jacques Ier, consiste dans les besoins imaginaires des hommes, qui se sont depuis ce temps extrêmement multipliés; et e'est pour cette raison que Jacques Ier pouvait, en 1625, faire plus de dépense qu'il n'en ferait présentement avec le même revenu, quoique la différence ne soit pas aussi grande qu'on le pense communément.

 

 

 

 

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[1]              Un simple soldat dans l'infanterie Romaine avait un denier par jour, quelque chose moins de huit sols. Les empereurs romains avaient communément vingt-cinq légions à leur solde; ce qui, en comptant cinq mille hommes par légion, fait cent vingt-cinq mille. Tacit. Ann. liv. iv. Il est vrai qu'il y avait aussi des troupes auxiliaires jointes aux légions, mais on est dans l'incertitude sur leur nombre et sur leur paie. A ne parler que des troupes légionnaires, la paie des simples soldats ne pouvait excéder la somme de seize cent mille livres sterling : le parlement dans la dernière guerre en accordait communément deux millions cinq cent mille. Nous avons donc neuf cent mille livres sterling de plus pour les officiers et les autres dépenses que les légions romaines. Il paraît qu'il n'y a eu que peu d'officiers dans les armées romaines, en comparaison de ce que nous en employons dans nos troupes modernes, excepté dans quelques corps suisses, et ces officiers avaient une très petite paie. Un centurion, par exemple, avait seulement le double d'un soldat ordinaire ; et comme les soldats avec leur paie (Tacit. Ann. liv. I) étaient obligés de se fournir d'habits, d'armes, de tentes et de bagage, cela devait considérablement diminuer les autres charges de l'armée, tant ce puissant Gouvernement dépensait peu et tant son joug sur le monde entier était facile ! Et en vérité, c'est la conclusion la plus naturelle des calculs précédents; car l'argent, après la conquête de l'Egypte, parait avoir été à Rome dans une aussi grande abondance qu'il l’est à présent dans les royaumes les plus riches de l'Europe. (Note de l'Auteur.)

[2]     Je donne ces faits sur l'autorité de M. Dutot, dans ses Réflexions politiques, quoique je sois obligé d'avouer que les faits qu'il avance en d'autres occasions sont si souvent suspects qu'ils diminuent son autorité dans cette matière. Cependant l'observation générale que l'augmentation des monnaies, en France, n'augmente pas d'abord à proportion le prix des denrées, est certainement juste.

                C'est, ce me semble, une des meilleures raisons que l’on puisse donner de l'augmentation graduelle et universelle de l'argent, quoiqu'on n'en ait fait aucune mention dans tous ces volumes, qui ont été écrits par MM. Melon, Dutot et Paris Duverney. Si, par exemple, on refondait toute notre monnaie, et qu'on retranchât un sou de chaque schelling, probablement on aurait pour le nouveau schelling les mêmes choses que l’on avait auparavant pour l'ancien : par là le prix de chaque chose serait insensiblement diminué, le commerce étranger serait animé, et l'industrie domestique recevrait quelque encouragement par la circulation d'un plus grand nombre de livres et de schellings. En exécutant un pareil projet, il serait mieux de faire passer le nouveau schelling pour vingt-quatre sols, afin de conserver l'illusion, et que l’on crût recevoir le même que l'ancien. (Note de l’auteur)

[3]              Les Italiens donnèrent à l'empereur Maximilien le sobriquet de Pocchi Danari. Aucune des entreprises de ce prince ne réussit faute d'argent.

[4]              Lib.II, ch. 15.

[5]              Pline, lib. Xxxiii, cap. 2.

[6]     Réflexions du Traducteur. — Il serait à désirer que M. Hume eût apporté plus d'ordre et de méthode dans son Essai sur l’Argent; il aurait évité des apparences de contradiction, qui jettent de l'obscurité dans une matière déjà difficile à entendre par sa nature, et qui embarrassent le lecteur. Je crois cependant, après une lecture attentive et réfléchie de cet Essai, pouvoir réduire le sentiment de M. Hume à ces trois propositions; 1° que l'argent n'est utile aux États, que lorsqu'il y circule ; 2° que sa circulation est la suite et la conséquence nécessaire du commerce et du luxe; 3° que les États les plus riches et les plus commerçants doivent perdre successivement tous leurs avantages, par l'effet même de leur commerce, dont l’accroissement augmente la valeur de toute espèce de denrées, de marchandises et de main-d'œuvre.

                Le commerce est l'échange réciproque des denrées et des marchandises nécessaires aux hommes ; et pour faciliter ces échanges ils ont imaginé un signe et une mesure commune, que la solidité et la divisibilité des métaux leur ont offerte. Mais, comme les métaux sont renfermés dans les entrailles de la terre ; que les mines d'où on les tire ne sont pas également répandues dans toutes les parties du globe, et que les unes sont plus communes que les autres, il est très vraisemblable que le fer et le cuivre ont été les premiers métaux employés à l'usage de la monnaie, et que les premières espèces d'or et d'argent ont été fabriquées chez les peuples qui possédaient ces mines précieuses. La découverte des mines d'or et d'argent a dû faire baisser la valeur du fer et du cuivre, et ces précieux métaux n'ont pu se répandre parmi les peuples qui n'en étaient pas possesseurs, que par le commerce et par l'échange qu'en faisaient les propriétaires avec les denrées et les marchandises dont ils avaient besoin. Les peuples riches en denrées et en marchandises ont attiré parmi eux les métaux que la nature leur refusait, par la même voie que les propriétaires des mines se procuraient les denrées et les marchandises dont ils étaient privés par la nature du sol, ou la température du climat ; leurs besoins réciproques les encourageaient à tirer des entrailles de la terre les trésors qu'elles renfermaient et a cultiver sa superficie. Les possesseurs des mines ne perdaient rien en se privant de métaux dont la propriété ne pouvait satisfaire aux besoins de la nature, et les cultivateurs acquéraient une richesse factice dont ils faisaient usage, pour se procurer chez leurs voisins, également cultivateurs, les denrées et les marchandises qu'ils ne pouvaient trouver dans leur pays. C'est ainsi que les métaux précieux, divisés en petites (48) partie, se sont répandus parmi tontes les nations, et que les peuples cultivateurs, assurés que la terre serait toujours féconde, possèdent des richesses réelles et permanentes, bien préférables à celles des propriétaires des mines dont la fécondité n'est pas inépuisable.

                Ce n'est donc que par le commerce que les peuples cultivateurs et industrieux peuvent acquérir des espèces d'or et d'argent, parce qu'aucun peuple de la terre ne possède toutes les espèces de denrées et de marchandises connues; les nations, quelqu'éloignées qu'elles puissent être les unes des autres, ont des besoins réciproques que le commerce étranger peut seul satisfaire, et tout peuple dont l'industrie et la culture diminuent, et qui conserve cependant la même étendue de commerce étranger pour se fournir chez ses voisins des productions que la nature lui refuse, non seulement n'accroît plus la quantité de ses métaux, mais la voit au contraire diminuer annuellement. Toute nation commerçant avec les étrangers ne peut être dans une situation toujours égale, par rapport à la quantité des espèces d'or et d'argent; il est nécessaire quelle l'augmente par son commerce, soit avec les peuples possesseurs des mines, soit avec les nations industrieuses et cultivatrices, mais commerçant avec les pays où les mines sont situées, on qu'elle éprouve une diminution dans la quantité de ses espèces ; et je crois démontré que tout peuple, qui cesse d'en acquérir, doit nécessairement tomber dans la pauvreté.

                L'accroissement de la quantité des espèces d'or et d'argent dans un État, est la preuve la plus certaine de l'étendue de son commerce, et je suis très éloigné de penser que cet accroissement, quelque grand qu'on le puisse supposer, soit capable de détruire ce même commerce. En effet, quoique l'Europe ait peut-être reçu de l'Amérique, dans l'espace de moins de trois siècles, dix fois plus d'espèces d'or et d'argent qu'elle n'en possédait avant la découverte de cette partie du monde, le commerce de l'Europe est cependant d'une tout autre étendue qu'il ne l'était dans le quinzième siècle. L'esprit d'industrie s’est répandu de toute part, et comme le luxe n'est et ne peut être que relatif aux moeurs et aux coutumes des siècles précédents, on peut dire qu'il n'est inconnu chez aucun peuple de l'Europe. En effet, tous ses habitants, de quelque pays, de quelque État et de quelque condition qu'ils puissent être, jouissent de commodités et d'agréments dont on n'avait pas même l'idée il y a trois cents ans, et apportent, dans leur façon de vivre, des délicatesses et des raffinements qui semblent s'accroître avec le progrès du temps. La grande étendue de commerce, qui fait entrer chez tous les peuples de nouvelles quantités d'or et d'argent, ne se détruit donc pas par elle-même ; mais d'ailleurs il faut observer, 1° qu'une grande partie de la quantité d'espèces d'or et d'argent qu'attire le commerce dans un État, y change, pour ainsi dire, de nature, et ne fait plus partie de la monnaie, au moyen des divers usages auxquels on l'emploie, tels que l'argenterie et les ornements des églises, la vaisselle, les bijoux, les meubles et les vêtements. L'usage de la vaisselle n'est plus un luxe chez tous les peuples et la masse des métaux convertis en vaisselle et en bijoux chez les nations commerçantes, est à peu près égale à la quantité des espèces. 2° Les États considérés dans leur généralité, et respectivement les uns aux autres, peuvent être comparés à des familles particulières, et se gouvernent dans l'ordre économique sur les mêmes principes. Les hommes ne cherchent à acquérir de l'argent que pour se procurer ce que leur ancien patrimoine ne pourrait leur fournir. Les États riches en métaux nouvellement acquis par le commerce les emploient également à acheter dans les pays étrangers ce qui leur manque, soit en productions de la terre, soit en manufactures ; et ce désir insatiable de jouir et de se procurer ce qu'on ne trouve pas dans son propre pays, fait sortir des États les plus commerçants une grande partie des espèces que le commerce leur avait apportées. 3° La comparaison de la valeur des denrées et des marchandises, tant en France qu'en Angleterre, prouve d'une manière incontestable qu'elles ont diminué de prix dans ces deux royaumes, bien loin d'y être augmentées par l'accroissement successif de la quantité des espèces d'or et d'argent, dont le commerce a enrichi ces deux États; ce qui peut faire présumer, avec grande vraisemblance, qu'il en est de même dans tous les pays de l'Europe. M. Hume rapporte dans son Histoire d'Angleterre, à la suite du règne de Jacques Ier mort en 1625, le prix des grains, de la volaille, du gibier, de la laine, de la toile, etc. [On trouvera à la suite de ces Réflexions la traduction de l’histoire des Stuarts, par M. Hume, qui a rapport à cet objet.] Sous le règne de ce prince, la valeur, à laquelle ces différents objets étaient portés pour lors, n'est plus (46) la même présentement, et le peuple peut se les procurer aujourd'hui arec moins d'argent. Les auteurs français qui ont écrit depuis quelques années sur le commerce des grains, observent tous que le prix en est fort diminué depuis quatre-vingts ans, ce qu'ils attribuent aux entraves que ce commerce a éprouvées depuis cette époque. Il y a cependant tout lieu de croire que la différence de législation sur le commerce des grain, n'a pas été la cause de cette diminution, et que les circonstances qui en ont fait baisser la valeur en Angleterre, ont dû opérer le même effet en France, ce qu'on ne peut attribuer qu'à l'accroissement des richesse de ces deux nations, dont la culture s'est également perfectionnée.

                Par des recherches qui ont été faites sur d'anciens registres de dépense de quelques abbayes du Royaume, depuis 1670 jusqu'en 1685, on a acquis la preuve que la viande de boucherie, le beurre, les œufs, la volaille, le gibier, etc., n'ont pas à beaucoup près, augmenté de valeur dans la proportion de celle des monnaies, que personne n'ignore être presque doublée depuis cet espace de temps. La viande de boucherie, qui se vendait, dans les provinces où ces abbayes sont situées, 3 sous 6 deniers, depuis 1670 jusqu'en 1685, ne vaut aujourd'hui que 5 sous; le cent d'oeufs, de 1 livre 7 sous n'a monté qu'à deux livres; la livre de beurre vaut 9 sous, au lieu de 5 sous 9 deniers qu'elle valait pour lors. La valeur de la volaille, du gibier, du vin, du cidre, etc., est dans la même proportion. Il est donc démontré par l’expérience uniforme des deux nations, gouvernées par des lois très différentes, et dont le commerce n'a cessé de faire des progrès, que l'accroissement de la quantité des espèces chez un peuple n'y augmente pas le prix des denrées de première nécessité, et que, par une conséquence nécessaire, le prix de la main-d'œuvre ne doit pas y augmenter. L'augmentation de la quantité des espèces d'or et d'argent accroît dans le premier moment la valeur des marchandises de luxe, et c'est, à ce que je crois, le premier effet qui résulte de l'accroissement sensible de la masse des métaux dans un État. En effet, les propriétaires de la nouvelle quantité d'argent l'emploient à acheter les choses rares, qui contribuent aux plaisirs et aux commodités de la vie, ou à satisfaire le faste et la vanité. La demande des denrées et des marchandises rares et précieuses devient plus grande qu'elle ne l'était précédemment; les cultivateurs et les ouvriers, occupés de leurs productions et de l'industrie nécessaire pour les mettre en œuvre, ne sont plus assez nombreux pour en fournir la quantité demandée; il en résulte nécessairement une augmentation de valeur, tant sur les productions que sur la main-d'œuvre. Les marchandises et les denrées se vendent toujours un prix proportionné à leur quantité et à la demande qui en est faite; mais cet accroissement de valeur des denrées et des marchandises excite un grand nombre de cultivateurs et d'ouvriers à s'adonner à leur culture et à leur fabrique. L'espoir du gain et le débit avantageux de ces objets de commerce, augmentent successivement le nombre des cultivateurs et des ouvriers. Les premiers perfectionnent la culture, et acquièrent une expérience qui semble rendre la terre plus féconde ; les seconds, devenant plus adroits et plus intelligents, inventent des machines qui diminuent le travail des ouvriers. Par le progrès du temps, ces marchandises et ces denrées cessent d'être rares, elles deviennent même communes. Leur prix et leur valeur diminuent dans la même proportion, et l'usage qu'en font toutes les classes du peuple, leur ôte la dénomination de luxe, et les rend même d'une espèce de nécessité. Les étoffes de soie, dont on ne peut jouir que par la culture des mûriers, l'adresse des fleurs qui tirent des cocons la matière précieuse qui les couvre, et l'industrie des ouvriers qui l'emploient, nous offrent ce progrès de la culture et de l'art. Les premières étoffes unies fabriquées en Europe, étaient sans comparaison plus chères que ne le sont présentement les chefs-d'œuvre de la fabrique de Lyon. Personne n'ignore que Henri II est le premier de nos rois qui ait porté des bas de soie ; ce qui caractérisait le plus grand luxe de son temps, est devenu le vêtement commun des plus petits bourgeois, parce que la culture des mûriers, réservée, il y a deux siècles, à l'Italie et à l'Espagne, est devenue la culture ordinaire de quelques-unes de nos provinces, et que l'industrie a inventé une machine dont la propriété est de donner à l'ouvrier la facilité de fabriquer dans un jour ce qui exigeait précédemment le travail d'une semaine. Nos potagers sont couverts de fruits et de légumes étrangers, originaires des pays les plus éloignés, que la culture a naturalisés parmi nous. On en peut dire autant des fleurs les plus communes dont nos jardins sont parés. Le pêcher, cet arbre si commun dans tous les potagers, et que les paysans plantent aujourd'hui dans leurs cours et dans leurs jardins, est originaire de Perse. Les premières pêches crues en Europe ont sans doute été réservées pour les souverains ; mais, par la succession du temps et les soins des cultivateurs, toutes les classes du peuple (47) peuvent faire présentement usage de ce fruit. Il en est de même des artichauts et de la plupart des légumes dont le peuple fait sa nourriture, et qui étaient vraisemblablement aussi rares en Europe, il y a 3,000 ans, que les ananas le peuvent être aujourd'hui.

                Le luxe que produit la quantité des espèces d'or et d'argent se détruit par lui-même, et se porte sur d'autres objets; mais ces changements dans les mœurs et les habitudes des hommes, qui sont l'ouvrage d'un grand nombre de siècles, n'arrivent que successivement, et dans une progression lente et insensible. L'abondance des espèces d'or et d'argent, dont l'accroissement est plus rapide, fait hausser presque subitement le prix des marchandises de luxe ; mais l'abondance de ces mêmes marchandises ne pouvant arriver qu'après un grand nombre d'années, la diminution de leur valeur en est beaucoup plus lente, et ne peut être observée que par des yeux très attentifs. La grande quantité d'or et d'argent que le commerce fait entrer dans un État, n'est donc pas contraire à ce même commerce. Loin d'augmenter le prix des denrées, des marchandises et de la main-d’œuvre, elle les fait diminuer de valeur; son principal effet est donc de répandre les métaux précieux chez tous les peuples de la terre, et, en les rendant riches en espèces, de les engager à prendre part eux-mêmes à un commerce qui augmente les plaisirs et les commodités des hommes, et qui peut diminuer les maux dont la plupart d'entre eux sont affligés.

[7]              Voyez plus haut, Note de la p. 45.