David Hume

PHILOTRA

De l’intérêt de l’argent

1752

Traduit de l'Anglais par Melle de La Chaux

In

Mélanges d’économie politique, Volume I

Par Eugène Daire et G. de Molinari

Paris

Chez Guillaumin et Cie libraires,

Rue Richelieu, n°14.

1847

 

 

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

2009.

 

 

 

 

 

 

De l’intérêt de l’argent

 

 

 

 

(49) On regarde avec raison le bas intérêt de l'argent comme le signe le plus certain de l'état florissant d'une nation, et la plupart des auteurs qui ont écrit sur cette matière pensent qu'il doit être toujours proportionné à la quantité, plus ou moins grande, des espèces existantes dans une nation. Il est certain cependant que, lorsque la valeur des espèces est fixée par la loi, leur abondance, quelque grande qu'on la suppose, ne peut avoir d'autre effet que d'augmenter le prix de la main-d'œuvre. En effet, quoique l'argent soit plus commun que l'or, et qu'on en reçoive une plus grande quantité pour la valeur des mêmes marchandises, l’intérêt d'une somme prêtée en or est cependant égal à celui qu'on retire d’une somme prêtée en argent. Les habitants de Batavia et de la Jamaïque retirent de leur argent un intérêt de dix pour cent. L'intérêt légal est à six pour cent en Portugal; la valeur des nécessités de la vie dans ces pays prouve, cependant, qu'ils sont plus riches en espèces que Londres et Amsterdam.

 

Si tout l'or de l'Angleterre disparaissait dans le même instant, et que chaque guinée fut aussitôt remplacée par vingt-un schellings, il n’y aurait aucun changement réel dans les richesses du royaume, et l'intérêt resterait le même; il n'y aurait de différence que dans la matière des paiements, aucun ne se ferait en or, et tous se feraient en argent. Si l'or devenait aussi commun que l'argent, et l'argent aussi commun que le cuivre, l'Etat n'en serait pas plus riche; dans ce cas la matière des écus et des schellings serait jaune, celle des sols et des demi-sols serait blanche ; l'espèce de monnaie appelée guinée n'existerait plus ; le commerce, les manufactures, la navigation, l'intérêt de l'argent n'éprouveraient aucun changement. Toutes les classes du peuple contracteraient ensemble sur le même pied qu'auparavant. La couleur des métaux, dont la circulation entretient le commerce, serait donc la seule différence (50) sensible, et elle n'en peut être une dans ce qui constitue les richesses d'une nation.

 

Puisqu'une augmentation de quinze pour un dans la masse des espèces d'or et d'argent n'apporterait aucun changement dans le commerce, les manufactures et l'intérêt, il est évident qu'il peut encore moins en résulter, lorsque la nouvelle quantité de métaux ne fait que doubler, ou tripler la masse précédemment existante. La valeur des denrées et des marchandises, ainsi que le prix de la main-d'œuvre, en augmenteront ; mais cette augmentation est plutôt imaginaire que réelle ; elle est la suite de la nouvelle introduction des métaux, dont l'accroissement successif excite l'industrie, et influe sur la valeur des denrées, des marchandises et du travail, jusqu'à ce qu'elle se soit établie dans la proportion de l'abondance de l'or et de l'argent.

 

La valeur de tous les objets de commerce est quadruplée en Europe depuis la découverte du nouveau monde ; et il est vraisemblable que l'or et l'argent sont augmentés dans une bien plus grande proportion ; l'intérêt n'est cependant baissé que d'un peu plus de moitié. S'il dépendait, comme le prétendent quelques auteurs, de la quantité des métaux, il aurait baissé dans la proportion de l'acquisition qu'en a faite l'Europe, parce que l'effet est toujours en proportion avec la cause.

 

Les espèces n'ont réellement qu'une valeur fictive, fondée sur le consentement et la convention des hommes; leur abondance plus ou moins grande n'est d'aucune conséquence, dans une nation considérée en elle-même, et sans relation avec ses voisins. L'abondance des espèces, telle qu'elle puisse être, lorsque la valeur en est fixée, n'a d'autre effet que d'obliger chaque citoyen à donner une plus grande quantité de pièces de métal pour se procurer son habillement, ses ameublements, ses équipages, et n'augmente en rien les agréments et les commodités de la vie. Chez toute nation qui possède beaucoup d'espèces, celui qui emprunte pour bâtir une maison, en reçoit une grande quantité, parce que la pierre, le bois, le plomb, les vitres, ainsi que le travail des maçons et des charpentiers, est dans la même proportion, et ne peut être payé que par une grande quantité d'or et d'argent ; mais, comme ces métaux ne sont qu'une représentation de la valeur de tous les objets de commerce, leur quantité et leur abondance, leur poids et leur couleur, ne peuvent apporter aucun changement dans leur valeur réelle, non plus que dans l'intérêt qu'on tire du prêt qu'on en fait. Dans tous les cas, l'intérêt est en proportion avec la somme de marchandises, de denrées et de travail que les espèces représentent; et cette proportion est toujours la même, soit que des pièces blanches ou jaunes, du poids d'une livre ou d'une once servent à l'apprécier ; c'est donc en vain qu'on attribue le taux de l'intérêt à la quantité des espèces d'or et d'argent, dont la valeur est fixée par la loi.

 

L'intérêt de l'argent ne peut augmenter que lorsqu'il y a beaucoup (51) d'emprunts, peu de richesses pour les remplir, et de grands profits dans le commerce. Ces trois circonstances réunies sont la preuve la plus évidente du peu de progrès du commerce et de l'industrie, mais ne prouvent pas que l'or et l'argent ne soient pas abondants dans un État. Le bas intérêt résulte au contraire des trois circonstances opposées, c'est-à-dire, du peu d'emprunts, des grandes richesses pour les remplir, et des profits médiocres du commerce ; ces circonstances, qui se réunissent toujours, et qui sont la suite infaillible de l'accroissement du commerce et de l'industrie, ne proviennent pas de l'augmentation des métaux ; je prouverai cette proposition le plus clairement qu'il me sera possible, et je commencerai par distinguer les causes qui rendent les emprunts plus ou moins nombreux dans un État , et les effets qui en doivent résulter.

 

La police et la population d'une nation engendrent nécessairement l'inégalité des propriétés, parce que, chez tout peuple policé et nombreux, une partie des sujets possède une grande étendue de terrain, tandis que d'autres ne sont propriétaires que de portions fort restreintes, et que quelques-uns sont dénués de toute propriété ; ceux qui possèdent plus de terres qu'ils n'en peuvent cultiver, les partagent avec ceux qui n'en ont pas, sous la condition que les cultivateurs leur donneront une partie de la récolte. C'est ainsi que s'est établi ce qu'on peut appeler l’intérêt de la terre, pour le mettre en opposition avec l'intérêt de l'argent, et il existe chez les peuples les moins policés. Tous les hommes ont des caractères différents et opposés ; les uns ne dépensent qu'une partie de leurs revenus, et épargnent pour n'être jamais dans l'indigence, tandis que les autres consomment tout à la fois ce qui pourrait leur suffire pendant un long espace de temps ; mais tous ont besoin d'une occupation forcée pour les fixer ; et, comme un revenu certain et assuré n'en donne aucune, les propriétaires se livrent à la recherche des plaisirs, et les prodigues sont toujours dans cette classe de citoyens plus nombreux que les avares. L'économie et la frugalité se trouvent rarement dans un État où les richesses ne consistent que dans la propriété des terres. Les emprunteurs y sont nécessairement en grand nombre, et l'intérêt de l'argent y est très haut ; les habitudes, les mœurs du peuple, et les emprunts plus ou moins fréquents en règlent le taux, bien plus que la quantité des espèces existantes, dans la nation; quand même leur abondance serait assez grande pour qu'un œuf y fût vendu six sols, les emprunteurs ne seraient pas moins nombreux, et l'intérêt de l'argent moins fort, si l'État n'a point de commerce et d'industrie, et si tout le peuple n'est partagé qu'en propriétaires et en cultivateurs. Le loyer des fermes y sera à la vérité très considérable et d'un grand revenu pour le propriétaire ; mais son oisiveté et le haut prix des denrées, le rendant inférieur à sa dépense, en occasionneront une prompte (52) dissipation, et il sera également réduit à la nécessité d'emprunter. [1]

 

Il en est de même du plus ou du moins de richesses qui peuvent satisfaire à la demande des emprunts, seconde circonstance nécessaire pour maintenir le haut prix de l'intérêt de l'argent dans un État, et que je me propose de considérer. Les mœurs et les façons de vivre du peuple ont à cet égard la même influence ; l'abondance ou la rareté de l'argent me paraissent n'y contribuer en rien. En effet, pour qu'il y ait un grand nombre de prêteurs dans un État, il ne suffit pas, et il n'est même pas nécessaire qu'il y ait une grande quantité d'espèces ; il n'est question que de pouvoir les rassembler aisément, et de les faire parvenir, en masse d'une valeur considérable, entre les mains de quelques citoyens; leur réunion en grosses sommes forme le corps des prêteurs, et fait baisser l'intérêt ; ce qui dépend uniquement des mœurs d'une nation. La masse des espèces existantes dans la Grande-Bretagne serait plus que doublée, si par un miracle tous les habitants de ce royaume se trouvaient, à leur réveil, possesseurs de cinq livres sterlings. Cette acquisition subite de richesses n'augmenterait pas sur-le-champ le nombre des prêteurs ; il s'écoulerait quelque temps avant que les nouvelles espèces se rassemblassent en sommes considérables, et l'intérêt de l'argent resterait, pendant cet intervalle, au même taux qu'auparavant. Dans tout État sans commerce et sans industrie, et où le peuple n'est partagé qu'en propriétaires et en cultivateurs, les espèces, quelque abondantes qu'on les suppose, ne peuvent jamais s'y rassembler en sommes considérables, et ne peuvent y donner lieu qu'à une augmentation dans la valeur de toutes les denrées et de toutes les marchandises. Le propriétaire, presque toujours prodigue, parce qu'il est oisif et sans occupation, dissipe son argent aussitôt qu'il le reçoit, et le malheureux paysan n'a ni les moyens, ni l'ambition d'acquérir au delà des simples nécessités de la vie. L'augmentation du commerce et de l'industrie, et le progrès des arts, sont les seuls moyens de réunir une grande quantité d'espèces, de les rassembler en sommes considérables dans quelques mains, d'augmenter le nombre des prêteurs, et de faire, par conséquent, baisser l'intérêt de l'argent.

 

La terre produit tout ce qui est nécessaire à l'homme, mais l'art et l'industrie doivent se joindre à la nature, pour qu'il puisse faire usage (53) de toutes ses productions. Les besoins de la société exigent qu'il y ait, entre les cultivateurs et les propriétaires, une classe d'hommes qui donnent aux productions de la terre une nouvelle forme, nécessaire à la subsistance et aux commodités des uns et des autres, et qui en retiennent une partie pour la récompense d'un travail dont les cultivateurs et les propriétaires profitent également. Dans les premières années de la formation des sociétés, les cultivateurs et les artisans n'ont besoin de la médiation de personne pour convenir ensemble des conditions de leurs engagements réciproques, parce qu'étant voisins, et leurs désirs ne portant que sur des objets de peu de valeur, ils peuvent se les procurer facilement et se prêter des secours mutuels; mais, aussitôt que l'industrie a pris des accroissements, et que les hommes sont devenus ambitieux et avides des richesses, les parties les plus éloignées d'un État se peuvent assister avec autant de facilité que les plus voisines ; cette réciprocité de bons offices est susceptible de la plus grande variété, et peut s'étendre à tous les objets possibles. Telle a été l'origine des marchands, dont la profession est de la plus grande utilité, et même d'une nécessité indispensable dans toute société policée et nombreuse, parce qu'ils servent d'agents entre toutes les parties d'un État, et les rapprochent les unes des autres, malgré leur éloignement et l'ignorance où elles peuvent être de leurs besoins réciproques. Une ville renferme cinquante ouvriers en soie et en fil, et mille consommateurs d'étoffes ; ces deux classes d'hommes, si nécessaires l’une à l'autre, ne se rencontreront cependant que très difficilement, jusqu'à ce qu'il se soit établi un marchand dont la boutique soit le rendez-vous de l'ouvrier et du consommateur. Les habitants d'une province dont le fourrage est la principale production, sont riches en fromage, en beurre et en bestiaux; mais ils manquent des grains dont la province voisine fait une récolte supérieure à sa consommation ; un homme attentif, et ambitieux d'acquérir des richesses, achètera des grains dans la province qui en fait d'abondantes récoltes, il y transportera en échange des bestiaux et des fromages et, en satisfaisant à leurs besoins réciproques, il deviendra leur bienfaiteur commun ; les difficultés de ce commerce mutuel s'accroissent nécessairement, à la vérité, à proportion de l'augmentation du peuple et de l'industrie; les agents du commerce, c'est-à-dire les marchands, sont plus occupés et les affaires deviennent plus difficiles et plus compliquées, parce qu'elles se divisent, se subdivisent, se confondent et s'entremêlent avec une variété difficile à exprimer. Le désir du gain étant le seul motif qui détermine le marchand à embrasser cette profession, il est juste, et même nécessaire, qu'il garde pour lui une portion considérable des denrées, de la main-d'œuvre, et des marchandises auxquelles ses spéculations ont donné une nouvelle valeur ; et, si son intérêt ne l'engage pas à les conserver en nature, il cherchera à les convertir en espèces d'or et d'argent, qui sont leur représentation commune ; il en exigera une grande quantité, si (54) la masse des métaux s'est accrue dans l'État, en même temps que l'industrie; mais, si l'industrie seule a pris des accroissements, la valeur de tous les objets de commerce doit être diminuée, et une petite quantité d'espèces sera suffisante pour la représenter.

 

Le désir de l'exercice du corps et de l'occupation de l'esprit est, de tous ceux dont l'espèce humaine est agitée, le plus constant et le plus insatiable, et on peut avec raison le regarder comme la base de la plupart des passions. Un homme entièrement dégagé d'affaires, et sans occupations sérieuses, court sans cesse d'un amusement à un autre, et le poids de l'oisiveté lui devient tellement insupportable, qu'il oublie les malheurs où doivent l'entraîner ses dépenses excessives. La moindre occupation, soit de corps, soit d'esprit, semble changer son humeur et son caractère ; il est content, et n'est plus tourmenté par cette soif insatiable pour le plaisir. Mais si cette occupation lui devient profitable, et si le profit est la récompense de quelque industrie particulière, le renouvellement journalier du gain fait alors naître en lui un désir immodéré de gagner encore davantage, et il ne connaît plus de plaisir qui puisse être comparé à celui de voir tous les jours augmenter sa fortune. Le désir du gain qui s'accroît par le gain même, et devient quelquefois excessif, rend l'économie et la frugalité les qualités les plus ordinaires aux marchands, et on peut observer que l'avarice est un vice aussi commun dans la profession du commerce, que la prodigalité parmi les propriétaires des terres.

 

Le commerce accroît l'industrie, en y faisant participer tous les membres de l'État, et en leur donnant les moyens de subsister et de devenir utiles; il fait naître l'économie, en fournissant de l'occupation aux hommes, et en les employant à des professions lucratives, dont ils sont uniquement occupés. Toute profession industrieuse engendre l'économie, et fait prévaloir l'amour du gain sur celui du plaisir. Les avocats et les médecins gagnent tous, à l'exception d'un très petit nombre, beaucoup plus qu'ils ne dépensent; ils ne peuvent cependant acquérir des richesses qu'aux dépens des autres, et leur fortune ne s'établit qu'en partageant celle de quelques-uns de leurs compatriotes. Les marchands, au contraire, ne peuvent devenir riches qu'en augmentant l'industrie d'une nation, parce qu'ils sont les canaux qui la répandent dans toutes les parties de l'État. Leur économie leur donne en même temps une grande autorité sur cette même industrie, et les met en état d'avoir en réserve un grand fonds de denrées et de marchandises, dont l'échange continuel constitue leur revenu et forme leur propriété. Cette profession est donc la plus utile dans toute société policée, puisqu'elle détruit l'oisiveté, donne naissance à l'industrie, et rend le peuple frugal et économe.

 

Un État sans commerce et sans industrie n'a pour habitants que des propriétaires de terre, forcés continuellement par leurs dépenses et leur (55) prodigalité à emprunter, et des cultivateurs sans argent pour fournir à ces mêmes emprunts, et subvenir à la demande qui en est faite. Les espèces ne peuvent jamais s'y rassembler en sommes assez considérables pour pouvoir être prêtées à intérêt ; elles sont dispersées dans un nombre infini de mains qui les dissipent aussitôt en dépenses superflues, ou qui les emploient à acheter les nécessités de la vie. Le commerce seul peut les réunir en masses considérables, et cet effet, qui ne résulte que de l'industrie qu'il fait naître, et de l'économie qu'il inspire, est indépendant de la quantité des métaux précieux circulant dans l'État. Le nombre des prêteurs, qui fait diminuer l'intérêt de l'argent, ne peut donc augmenter que par l'accroissement du commerce, et le commerce ne peut augmenter sans diminuer les profits particuliers des marchands : troisième circonstance nécessaire pour produire le bas intérêt.

 

Le bas intérêt de l'argent et la diminution des profits particuliers des marchands sont deux événements inséparables, dépendants l'un de l'autre, et qui sont la suite nécessaire de ce commerce étendu qui produit des marchands opulents, et qui réunit une grande quantité d'espèces dans les mêmes mains. Lorsque les enfants d'un père enrichi par le commerce ne lui paraissent pas avoir les dispositions nécessaires pour continuer la même profession, soit par défaut de capacité, soit par ambition pour un genre de vie plus distingué, il est ordinaire que, dans ce cas, le père fatigué des affaires les abandonne, retire ses fonds du commerce, et cherche à les placer de façon qu'ils lui procurent un revenu assuré et annuel. On peut observer qu'en général les enfants ont des inclinations contraires à celles de leurs pères, et embrassent des professions différentes ; c'est par cette raison que la plupart des marchands riches quittent le commerce avant la fin de leur carrière, et qu'il est très rare de voir les enfants des gros négociants être eux-mêmes commerçants. Les fonds retirés du commerce dans ces différents cas sont prêtés par les propriétaires aux personnes qui en ont besoin, et qui s'obligent de leur en payer un intérêt; mais comme l'abondance diminue toutes les espèces de valeurs, le grand nombre de commerçants qui deviennent prêteurs, et qui cherchent à placer leurs fonds, contraint chaque particulier à se contenter d'un moindre intérêt, et le taux en diminue nécessairement. On peut observer également que, lorsque le commerce devient plus étendu, et qu'il exige de plus gros fonds, il s'élève une rivalité entre les marchands et les négociants ; et cette concurrence, dont le public profite, donne un nouvel accroissement au commerce, en même temps qu'il en diminue les profits ; les marchands qui dans cette circonstance quittent les affaires pour se livrer à une vie douce et tranquille, sont alors déterminés, par la médiocrité même des profits qu'ils retiraient de leur commerce, à se contenter d'un intérêt médiocre de leur argent. Il est donc inutile de vouloir distinguer la cause et l'effet dans tous les cas où l'intérêt de l'argent est bas, et où les profits du (56) commerce sont médiocres. Ces deux événements arrivent toujours dans une nation dont le commerce est étendu, et ils en dépendent mutuellement. Personne ne se contente d'un profit médiocre dans les affaires de commerce, lorsque les fonds qu'il y emploie lui rendraient un gros intérêt, s'ils étaient placés à rente; et personne n'accepte un bas intérêt de son argent, lorsque le commerce offre à ceux qui s'y intéressent des profits très considérables. Un commerce très étendu produit toujours des retours avantageux à un État, et diminue les profits particuliers des négociants, en même temps qu'il fait baisser l'intérêt de l'argent; l'un ne peut diminuer sans que l'autre ne s'en ressente : je puis même ajouter que, les profits médiocres étant la suite de l'augmentation du commerce et de l'industrie, leur médiocrité même contribue à une nouvelle augmentation de commerce, parce que les marchandises étant à meilleur marché, la consommation en devient plus grande, et l'industrie des ouvriers plus active. Toutes les fois qu'on réfléchira sur l'enchaînement des causes et des effets, on ne pourra s'empêcher de reconnaître que le taux de l'intérêt de l'argent est, si l'on peut s'exprimer ainsi, le vrai baromètre d'un État; que sa médiocrité est un signe presque infaillible de la prospérité d'une nation, et une espèce de démonstration des grands accroissements de l'industrie, dont se ressentent toutes les classes du peuple. Il n'est cependant pas impossible que le taux de l'intérêt de l'argent ne baisse, par un événement malheureux et imprévu ; il peut arriver que la plus grande partie des négociants retirent subitement du commerce les fonds qui leur appartiennent, et qu'ils se trouvent possesseurs d'une grande quantité d'espèces qu'ils veulent mettre à l'abri des dangers du commerce. Mais alors la misère deviendra générale, le peuple sera entièrement privé d'occupations, et la pauvreté sera si grande dans toutes les parties de l'État, qu'il ne sera pas possible de se tromper sur la cause de ce malheur, et de ne la pas distinguer de la précédente.

 

Il n'est pas douteux que la même industrie qui fait baisser l'intérêt dans un État, y fait entrer en même temps une grande abondance de métaux ; et c'est confondre l'effet nécessaire avec la cause, que d'attribuer le bas intérêt à l'abondance de l'argent. La variété des manufactures et l'activité des marchands attirent l'argent dans un État de quelque lieu où il puisse être; cet argent amassé entre les mains de quelques personnes, qui ne sont pas propriétaires de terres, fait aussitôt après baisser l'intérêt. Mais, quoique l'abondance de l'argent et le bas intérêt soient la suite naturelle du commerce et de l'industrie, ils sont cependant entièrement indépendants l'un de l'autre. Je suppose, en effet, qu'il existe, dans la mer Pacifique et à une grande distance de l'Angleterre, un peuple sans navigation et sans commerce étranger, possédant toujours la même quantité d'espèces d'or et d'argent, mais dont la population et l'industrie s'accroissent continuellement : je soutiens que (57) la valeur des denrées et des marchandises doit diminuer progressivement dans cette nation, parce qu'elle ne peut être établie que sur la proportion de leur quantité avec celle des espèces. Un peuple dont la population et l'industrie augmentent perpétuellement, demandera tous les ans à la terre une plus grande quantité de productions, et aura plus d'ouvriers occupés à leur donner la forme qu'exigent les nécessités et les commodités de la vie. Les denrées et les marchandises y deviendront annuellement plus abondantes et plus communes, le peuple y sera plus riche dans les temps d'industrie, avec une moindre quantité d'espèces, que dans ceux d'ignorance et d'oisiveté ; et il sera nécessaire d'en avoir une masse plus considérable pour bâtir une maison, doter une fille, acheter une terre, soutenir une manufacture, entretenir sa famille et ses domestiques, seuls motifs qui déterminent les hommes à emprunter. Le plus ou le moins d'espèces dans un État n'influe donc en rien sur l'intérêt de l'argent ; mais, comme toute somme prêtée est une représentation d'un fonds de denrées, de main-d'œuvre et de marchandises, il est évident que l'intérêt est toujours proportionné à la quantité qui en existe dans un Etat. Les nations industrieuses sont à la vérité les plus riches en métaux précieux, lorsque leur commerce s'étend dans toutes les parties du globe ; l'abondance de l'argent et le bas intérêt y sont effectivement presque inséparables, mais il n'en est pas moins intéressant de connaître le principe, et de distinguer entre la cause et l'effet nécessaire. Les recherches de cette nature sont non seulement curieuses, mais peuvent être encore d'un usage fréquent dans l'administration des affaires publiques. Il est d'ailleurs de la plus grande utilité de perfectionner le raisonnement sur la matière la plus importante, quoique la plupart des hommes ne la considèrent qu'avec la plus grande indifférence.

 

Ce qui est arrivé dans quelques nations paraît être une autre source de l'erreur commune, sur la cause du bas intérêt de l'argent. On l'a vu en effet diminuer dans tous les États qui ont fait une acquisition subite d'une grande quantité d'espèces ou de métaux précieux, et cette diminution ne s'est pas bornée aux États qui ont fait cette première acquisition, mais elle a eu lieu également dans les royaumes voisins, aussitôt que les nouvelles espèces y ont été répandues et dispersées, et qu'elles y sont devenues plus communes. Garcilaso de la Vega nous apprend que l'intérêt diminua de près de moitié, en Espagne, aussitôt après la découverte des Indes occidentales; et personne n'ignore que, depuis cette époque, il a toujours été en diminuant dans tous les royaumes de l'Europe. Dion rapporte qu'aussitôt après la conquête de l'Egypte, l'intérêt tomba à Rome de six à quatre pour cent.

 

La diminution de l'intérêt de l'argent après une acquisition subite (58) d'espèces ou de métaux, me paraît avoir une origine différente dans l'État vainqueur et dans les Etats voisins; mais ce serait se tromper que de l'attribuer uniquement dans les uns et dans les autres à la nouvelle quantité d'or et d'argent qui y a été introduite.

 

Toutes les fois qu'un peuple vainqueur fera une acquisition d'espèces ou de métaux, les nouvelles richesses ne seront qu'en peu de mains, et seront réunies en grosses sommes, dont les propriétaires chercheront à s'assurer un revenu certain par achats de terres ou contrats à rente, et conséquemment on verra pendant quelque temps, dans cet État, tout ce qui arrive après une grande augmentation de commerce et d'industrie ; les prêteurs étant plus nombreux que les emprunteurs, l'intérêt baissera, et cette diminution sera d'autant plus précipitée, que ceux qui ont acquis la nouvelle quantité d'espèces sont dans un pays sans commerce et sans industrie, et où les prêts à intérêt sont les seuls moyens de faire valoir son argent. Mais, aussitôt que cette nouvelle masse de métaux aura été, pour ainsi dire, digérée, et aura circulé dans un grand nombre de mains, les choses reprendront leur ancien état; les propriétaires des terres et les propriétaires d'argent, vivant dans l'oisiveté, dépenseront au delà de leur revenu ; les premiers contracteront tous les jours de nouvelles dettes, et les derniers prendront journellement sur leurs fonds, jusqu'à ce qu'ils soient entièrement épuisés; la prodigalité et les dépenses excessives des uns et des autres, ne feront pas sortir les espèces de l'État; on s'apercevra au contraire qu'elles y sont restées par l'augmentation du prix de toutes les denrées et de toutes les marchandises; mais l'or et l'argent n'étant pas rassemblés en sommes considérables, la disproportion entre les prêteurs et les emprunteurs reparaîtra telle qu'elle existait précédemment; et par conséquent les emprunts ne se feront qu'à un gros intérêt. L'histoire apprend, en effet, que dans les premières années du règne de Tibère, l'intérêt de l'argent monta à Rome à six pour cent, quoiqu'aucun événement malheureux n'eût fait sortir l'argent de l'Italie [2]. Sous le règne de Trajan, l'argent prêté sur hypothèque rapportait six pour cent en Italie [3], et douze pour cent en Bithynie sans hypothèque [4]; et si l'intérêt de l'argent n'est pas remonté en Espagne au même taux où il était anciennement, on doit en attribuer la raison à la même cause qui l'y a fait diminuer, c'est-à-dire, à la grande quantité d'espèces et de métaux que l'Espagne tire continuellement des Indes, et qui fournissent aux besoins des emprunteurs. C'est par cette cause accidentelle et étrangère, qu'il y a plus d'argent réuni en masse en Espagne, et plus de préteurs qu'il ne devrait y en avoir dans un État où il y a si peu de commerce et d'industrie.

 

(59) Ce n'est pas l'augmentation de la quantité d'espèces, considérée en elle-même, qui a donné lieu à la réduction de l'intérêt en Angleterre, en France, et dans les autres États de l'Europe, où il n'y a pas de mines ; on ne doit l'attribuer qu'à l'augmentation de l'industrie, qui en est la suite naturelle, et qui précède toujours l'augmentation du prix de la main-d'œuvre et de la valeur des marchandises. Rien n'empêche d'appliquer à l'Angleterre ce que j'ai dit sur cette nation imaginaire de la mer Pacifique. Si on supposait pour un moment que l'industrie de la Grande-Bretagne se fût accrue sans que l'État eût de commerce extérieur, la masse des espèces et des métaux serait, dans cette supposition, restée toujours la même; la population serait cependant aussi nombreuse qu'elle l’est présentement; il y aurait dans le royaume la même quantité de marchandises et de denrées; l'industrie, les manufactures et le commerce intérieur seraient au même état où ils sont présentement; les mêmes marchands existeraient avec les mêmes fonds, c'est-à-dire, avec la même autorité sur la main-d'œuvre et sur les marchandises; il n'y aurait de différence que dans la quantité de pièces blanches ou jaunes, qui représentent toutes les valeurs de la nation, et dont le nombre serait fort inférieur à celui qui existe présentement; circonstance indifférente en elle-même, et qui n'intéresse que les porteurs, les voituriers et les faiseurs de coffres-forts. Le luxe, les manufactures, les, arts, l'industrie et l'économie étant dans cette supposition les mêmes qu'à présent, il est évident que l'intérêt serait également diminué, puisque cette diminution est la conséquence nécessaire de la réunion de toutes ces circonstances, qui déterminent toujours dans un État les profits du commerce, et la proportion entre le nombre des prêteurs et celui des emprunteurs[5]

 

 

 

 

 

 

 

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[1]              J'ai été informé par un avocat très habile, un homme qui sait et qui observe beaucoup, qu'il paraît, par les anciens registres, qu'il y a environ quatre siècles que l'argent en Ecosse, et probablement par toute l'Europe, était seulement à cinq pour cent, et qu'il devint après à dix, avant, la découverte des Indes Occidentales. Ce fait est curieux, mais il serait aisé de le concilier avec le raisonnement précédent. Les hommes alors vivaient si fort dans le particulier, et d'une manière si simple et si frugale, qu'ils avaient peu besoin d'argent, et quoique les prêteurs fussent rares, les emprunteurs l'étaient encore davantage. Les historiens attribuent le haut prix de l'intérêt parmi les Romains des premiers temps aux fréquentes pertes qu'ils souffraient des invasions de l'ennemi. (Note de l’Auteur.)

[2]              Columella, lib. III cap. 3.

[3]              Plinii Epist., lib. VII, Ep. 18.

[4]              Ibid. lib X, Ep. 62.

[5]     Réflexions du Traducteur. — On ne peut douter que l'accroissement du commerce étranger ne soit la cause nécessaire de l'augmentation de la quantité des espèces et des métaux dans un État qui ne possède pas de mines d'or ou d'argent ; et il est également démontré que l'accroissement du commerce étranger et de la quantité de métaux a précédé dans tous les États la diminution de l'intérêt de l'argent ; il y a donc lieu de s'étonner que l'intérêt de l'argent soit resté, en France, tel qu'il a été fixé, en 1665, par M. Colbert, quoique l'industrie et le commerce de ce royaume aient pris des accroissements prodigieux depuis cette époque et que la quantité de métaux et d'espèces soit considérablement augmentée depuis un siècle. On doit en être d'autant plus surpris, que, depuis 1576 jusqu'en 1665, c'est-à dire dans l'espace de moins de cent ans, il y a eu des diminutions successives dans la fixation de l'intérêt de l'argent. En effet, l'intérêt légal a été fixé au denier douze par Henri III, en 1576, et, aux termes de son édit, on retirait légitimement un revenu de 1666 livres 13 sous 4 deniers d'un capital de 20,000 livres. Il a été fixé par Henri IV, en 1601, c'est-à-dire après un espace de vingt-cinq ans, au denier seize, et 20,000 livres ne pouvaient plus produire légitimement que 1,290 livres. Louis XIV, par son édit de 1634, postérieur de trente-trois ans à celui de Henri IV, l'a réduit au denier dix-huit, et le principal de 20,000 livres ne pouvait plus produire que 1,111 liv. 1 sous 2 deniers. Enfin Louis XIV, aidé des conseils de son ministre Colbert, l'a fixé au denier vingt, en 1665, et a réduit à 1,000 livres l'intérêt d'un principal de 20,000 livres, en sorte que, depuis 1576 jusqu'en 1665, c'est-à-dire dans l'espace de quatre-vingt-neuf ans, le revenu des rentiers et des propriétaires d'argent a été diminué de deux (60) cinquièmes. Ces diminutions successives pouvaient faire présumer, en 1665 , qn'il ne s'écoulerait pas un siècle entier sans un changement dans la fixation de l'intérêt. Il est cependant resté au même taux auquel il a été fixé, il y a cent ans, et les préteurs sont traites présentement aussi avantageusement qu'ils l’étaient au commencement du règne de Louis XIV, quoique le commerce soit bien plus florissant qu'il ne l’était alors, et que l’industrie soit fort augmentée; il est même très vraisemblable que la masse des métaux, en ne faisant aucune distinction de la vaisselle, des bijoux, et des espèces d'or et d'argent, est augmentée de plus d'un tiers dans le royaume depuis 1665. Ce phénomène singulier, contraire aux principes si clairement expliqués par M. Hume, et à ce qui est arrivé chez nos voisins, doit dépendre nécessairement de quelques causes, et ne peut être l'effet du hasard : on peut en effet l'attribuer à trois principales, qui n'ont pas échappé à ceux qui ont écrit sur les matières d'administration : la première de ces causes est la grande quantité d'affaires de finance qui ont eu lieu en France depuis l’édit de 1665; la seconde consiste, dans les prêts multipliés, faits par les gens de finance à l’Etat, et les gains considérables qu'ils ont faits dans les fermes générales et particulières; la troisième enfin est la grande quantité de matières d'or et d'argent retirées de la circulation, et employées en vaisselles et en bijoux.

L'intérêt de l'argent dépend nécessairement de la proportion entre le nombre des préteurs et celui des emprunteurs. Toutes les fois que les sommes demandées à titre d'emprunt excéderont celles qu'on peut prêter, l'intérêt de l'argent sera haut; le contraire arrivera toujours, lorsque les sommes à placer seront supérieures en masse à celles qu'on demandera à emprunter : c'est ce que signifie l'expression usitée par les notaires de Paris, lorsqu'ils disent que l'argent est rare ou commun. Jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, le royaume a été perpétuellement agité de guerres étrangères, dont les dépenses ont occasionné des créations multipliées de charges et d'offices, et ont donné lieu à un grand nombre d'affaires extraordinaires qui ont obligé les traitants à avancer des sommes considérable, qu'ils ne pouvaient trouver que par la voie des emprunts. Les révolutions de la banque royale et les opérations forcées du système de 1720, qui ont suivi immédiatement la mort de Louis XIV, ont détruit presque toutes les fortunes particulières, et les propriétaires d'argent l'ont gardé longtemps entre leurs mains, et ont craint de s'en dessaisir; enfin, depuis 1734 jusqu'en 1765, dix-sept années de guerre ont coûté un argent immense, qui a été remis au trésor royal, tant à titre de suppléments de finance exigés des pourvus des charges et offices, qu'à titre d'augmentations de fonds demandées aux gens d'affaires et aux financiers, et enfin par la conversion des cautionnements de leurs commis et employés en sommes réelles. Indépendamment de ces secours forcés, le roi a créé un grand nombre de rentes viagères et tontines, de billets de loterie, d'action des fermes et autres effets qui ont fourni aux propriétaires d'argent, et principalement aux financiers, un emploi avantageux des sommes qu'ils avaient entre les mains, et ont soutenu l'intérêt de l'argent à un taux où il n'aurait pas dû rester, attendu la grande augmentation du commerce et des richesses du royaume. Les gains immenses des financiers, depuis 1724 jusqu'en 1756, n'ont pas peu contribué à soutenir l’intérêt de l'argent : les profits des affaires de finance étaient si considérables, que les financiers ne faisaient aucune difficulté de payer un gros intérêt des sommes qu'ils étaient obligés d'emprunter pour faire leurs fonds, et les profits de toutes les affaires de finance les en dédommageaient avantageusement; ils les partageaient même sans peine avec le public, par le paiement des intérêts qu'ils étaient obligés de lui payer, et on peut dire avec vérité que les fortunes faites dans les affaires de finance, oot contribué plus que toute autre circonstance à soutenir l'intérêt de l'argent.

Enfin, la quantité de vaisselle et de bijoux s'est prodigieusement accrue dans le royaume depuis 1665; il y a tout lieu de penser qu'une grande partie des métaux dont le commerce a enrichi la nation, a été employée à cet usage, ce qui a diminué l'accroissement de la quantité des espèces. La fonte de vaisselle portée aux hôtels des Monnaies, en 1759, a remis dans la circulation, et a converti en espèces une partie considérable de matières dont le commerce était privé; cette opération a rassemblé des sommes assez considérables dans quelques mains et a fait augmenter un peu le nombre des préteurs, d'autant plus que la crainte qui s'est emparée de tous les esprits, a l'occasion des lettres patentes de 1759, et de l'invitation de porter la vaisselle à la Monnaie, eu a fait fondre chez les orfèvres une quantité au moins égale à celle qu'on a portée aux hôtels des Monnaies. Il y a tout lieu de croire que le public a acquis par cette opération un fonds d'environ cinquante millions d'espèces monnayées circulantes depuis cette époque. L'effet (61) s'en fait ressentir, par la facilité avec laquelle le clergé emprunte dans le moment présent les douze millions qui lui sont demandés par le roi, ce qu'on ne devait pas espérer, attendu le peu d'intervalle qui s'est écoulé depuis les préliminaires de la paix, signés au mois d'octobre 1762.

Les affaires extraordinaires de finance qui ont eu lieu en France depuis 1665, les prêts faits au roi par les financiers, leurs gains considérables, et enfin la grande quantité de vaisselle et de bijoux fabriqués depuis cette époque, me paraissent être les causes nécessaires qui ont soutenu l'intérêt de l'argent dans ce royaume, malgré la grande augmentation de son commerce, et la quantité de métaux que ce même commerce y a attirée depuis un siècle. Il est très vraisemblable que le commerce de la France se soutenant, et prenant des accroissements proportionnés à celui de ses voisins, l'intérêt de l'argent y baissera de lui-même, et que, les préteurs se trouvant en tout temps plus nombreux que les emprunteurs, il y aura nécessairement une diminution dans le prix de l'intérêt. Tous les auteurs politiques s'accordent à dire que ce moment fortuné ne peut être trop accéléré; qu'il sera l'époque de la puissance du royaume, et le vœu de la nation parait demander une loi qui fixe l'intérêt de l'argent à un taux au-dessous de celui où il est présentement.

Cette opération a été tentée, à deux fois différentes, depuis la mort de Louis XIV. L'intérêt de l'argent a été fixé au denier 50 en 1720, porté au denier 30 en 1724, et enfin rétabli au denier 20 en 1725. La fixation au denier 50 ne pouvait pas subsister longtemps ; elle était la suite des opérations forcées du système et trop onéreuse aux propriétaires de rentes, dont le revenu se trouvait diminué de plus de moitié. Cette fixation a pu être nécessaire jusqu'en 1724, pour soutenir les effets royaux, dont ceux qui avaient été traités le plus favorablement avaient été réduits au denier 40 ; et il était juste, après un temps de troubles et de révolutions dans les finances, et lorsque la fortune de tous les citoyens se trouvait assurée, de remettre plus d'égalité entre les propriétaires des terres et les possesseurs d'argent, et c'est sur ces principes que l'intérêt fut fixé en 1724 au denier 30, et qu'une somme principale de 20,000 livres ne pouvait rapporter légitimement que 666 livres 13 sols 4 deniers. Cette fixation d'intérêt au denier 30, ordonnée par la Déclaration de 1724, a pu paraître, avec raison, susceptible de quelques inconvénients. Le propriétaire des terres était traité trop favorablement par comparaison au rentier ; et, quoique la partie rentière de l'Etat doive être la moins ménagée, il est nécessaire cependant, comme le remarque M. de Montesquieu, de la protéger, et de ne pas donner à la partie débitrice trop d'avantages sur elle. Mais les ministres qui étaient pour lors à la tête du gouvernement paraissent avoir fait une faute irréparable en reprenant l'ancienne fixation de M. Colbert; ils n'ont pas fait attention que ce grand ministre n'avait laissé qu'un intervalle de 31 ans entre la fixation du denier 18, et celle du denier 20 qu'il avait établie, et que s'étant écoulé 60 ans, depuis la fixation de M. Colbert, et le commerce ayant fait des progrès immenses en conséquence des établissements de ce grand ministre, il était nécessaire de profiter de son exemple, et de procurer à la nation tout l'avantage d'une diminution d'intérêt, dont le commerce, la classe industrieuse du peuple, et les propriétaires des terres auraient profité, au grand avantage du royaume. La partie rentière, trop en souffrance par les réductions de 1720 et de 1724, a été trop favorisée par le rétablissement du denier 20, ordonné par la Déclaration de 1725 ; le denier 20 était celui que les circonstances où l'on se trouvait alors semblaient demander. La proportion était gardée avec les réductions précédentes, qui s'étaient faites successivement et par gradation; le commerce du royaume en aurait tiré les plus grands avantages, les propriétaires des terres auraient vu accroître leurs revenus, et l'Etat aurait épargné le quart des intérêts qu'il est obligé de payer présentement pour les arrérages des sommes que trois guerres consécutives ont forcé le roi d'emprunter.