David Hume

PHILOTRA

Du commerce

1752

Traduit de l'Anglais par Melle de La Chaux

In

Mélanges d’économie politique, Volume I

Par Eugène Daire et G. de Molinari

Paris

Chez Guillaumin et Cie libraires,

Rue Richelieu, n°14.

1847

 

 

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

2009.

 

 

 

 

 

 

Du commerce

 

 

 

(9) Les hommes me paraissent partagés en deux classes différentes. Les uns, faute de réflexions, ne parviennent jamais jusqu'à la vérité ; et les autres, en réfléchissant trop, la laissent derrière eux, et vont beaucoup au-delà. La dernière classe, sans comparaison moins nombreuse que la première, est également utile, et précieuse à la société, qui est redevable à ceux qui la composent, des nouvelles idées qu'ils font naître. Quoique souvent hors d'état de résoudre les difficultés qu'ils élèvent, ils fournissent aux personnes d'un esprit juste de nouvelles idées, et donnent lieu à des découvertes utiles. S'il en coûte quelque peine pour entendre et concevoir leurs pensées, et si leurs discours et leurs écrits présentent des objets et des vues extraordinaires et hors de la route commune, on en est dédommagé par le plaisir de la nouveauté. On fait, en effet, peu de cas d'un auteur dont les écrits sont la répétition de ce qu'on entend dans les cafés et les conversations ordinaires.

 

La plupart des hommes incapables de réflexions profondes, sont portés naturellement à décrier ces hommes rares, qui joignent la solidité du jugement à l'étendue de l'esprit ; ils les regardent comme des métaphysiciens inintelligibles, toujours occupés de systèmes et d'idées abstraites; et ils croient de bonne foi que la vérité est renfermée dans le cercle étroit de leurs faibles conceptions. Je conviens qu'il est certains cas où le raisonnement ne doit être appuyé que sur ce qui est simple et à la portée de tout le monde, et qu'une trop grande subtilité peut faire douter de sa justesse. Tout homme qui délibère sur la conduite qu'il doit tenir dans une affaire, ou qui se trace à lui-même un plan de politique, de commerce ou d'économie, doit mettre des bornes à ses spéculations, et s'abstenir de lier ensemble une trop longue chaîne de conséquences ; une circonstance imprévue dérangera certainement une partie de ses projets, et produira un événement auquel il ne s'attendait pas ; mais quand nous discutons un objet en général, nos spéculations ne peuvent être (10) trop étendues. L'homme de génie et l'homme médiocre ne sont réellement distingués l'un de l'autre que par la profondeur plus ou moins grande des principes qui servent de base à leurs raisonnements ; ils ne paraissent obscurs dans l'homme de génie, que parce qu'ils embrassent une vaste série de rapports et s'étendent à la généralité de la matière en question. Il n'est pas facile, en effet, au commun des hommes d'apercevoir, dans les matières de dispute et de controverse, le point fixe dont tout le monde doit être d'accord, de le séparer de ce qui l'environne, et de le présenter pur et sans mélange. Chaque principe et chaque conséquence se particularisent pour eux; ils ne peuvent étendre leur vue jusqu'à ces propositions universelles, qui comprennent un nombre infini de propositions particulières, et renferment la science entière dans un simple théorème. Leurs yeux sont éblouis de l'espace immense qui leur est présenté; ils perdent le principe de vue, et quelque claires qu'en soient les conséquences, elles leurs paraissent obscures et embarrassées; mais il n'en est pas moins certain que la meilleure manière de raisonner est d'établir des principes généraux, quoiqu'ils puissent être sans application dans quelques cas particuliers. C'est la méthode qu'emploient les philosophes dans les traités de morale; les politiques doivent en faire également usage, et plus particulièrement encore lorsqu'ils sont occupés du gouvernement intérieur de l'Etat, dont le bonheur, qui est ou qui doit être leur principal objet, consiste dans la réunion d'une multitude de circonstances, toutes dépendantes du législateur, au lieu que les affaires extérieures de ce même État sont subordonnées au hasard, aux accidents et même au caprice de quelques personnes.

 

Ces réflexions préliminaires m'ont paru nécessaires, avant de mettre sous les yeux du lecteur les Essais que je lui présente, concernant le commerce, le luxe, l'argent, l'intérêt de l’argent, etc., parce qu'il y trouvera peut-être quelques principes singuliers, et qui pourront lui paraître trop recherchés et trop subtils. Si ces principes sont faux, on doit les rejeter; mais il serait imprudent de se prévenir contre eux, par la seule raison qu'ils sont hors de la route commune.

 

Quoique la puissance d'un État et le bonheur des sujets puissent être, à quelques égards, regardés comme indépendants l'un de l'autre, on convient cependant communément qu'ils sont inséparables, par rapport au commerce ; et comme la puissance de l'État assure aux particuliers la jouissance paisible de leur commerce et de leurs richesses, de même l'État devient puissant dans la proportion des richesses et de l'étendue du commerce des sujets. Cette maxime, vraie en elle-même, me paraît cependant susceptible de quelques exceptions, et ne devoir être établie qu'avec quelque réserve. Il peut arriver en effet des circonstances où le commerce, les richesses et le luxe des sujets, bien loin d'augmenter la puissance d'un Etat, ne servent au contraire qu'à affaiblir ses armées, et à diminuer son influence et sa considération chez les nations voisines. (11) L'homme est un être changeant par sa nature, et susceptible de la plus grande diversité d'opinions, de principes et de règles de conduite. Ce qui peut être vrai dans un temps et dans certaines circonstances, cessera de l'être lorsqu'il sera survenu du changement dans les mœurs et dans les façons de penser.

 

Ce qui constitue le peuple de chaque nation, se partage en laboureurs et en manufacturiers : les premiers sont employés à la culture de la terre; les derniers donnent à ses productions la forme nécessaire pour la subsistance, les vêtements et les commodités des hommes. Les sauvages ne vivent que de chasse ou de pêche, mais, aussitôt qu'ils se civilisent, ils deviennent laboureurs et manufacturiers. Et, quoique dans les premiers siècles où les nations se civilisent, la partie la plus nombreuse de la société soit employée à la culture de la terre [1], le temps et l'expérience perfectionnent l'agriculture, au point que les productions de la terre peuvent être assez abondantes pour nourrir un plus grand nombre d'hommes qu'il n'y en a d'employés à sa culture, ainsi qu'aux manufactures d'absolue nécessité.

 

Si les bras inutiles à la culture des terres et aux manufactures d'absolue nécessité sont employés aux arts qu'on appelle de luxe, leur travail augmente le bonheur de l'État, parce qu'on est redevable à leur industrie des nouvelles commodités, et des recherches également utiles et agréables, dont on aurait été entièrement privé s'ils n'avaient eu d'autre occupation que la culture de la terre. Mais n'y a-t-il pas d'autre moyen d'employer ces bras superflus? Le souverain n'est-il pas le maître de les prendre à son service, et de les enrôler dans ses flottes et dans ses armées, pour faire des conquêtes et se rendre redoutable aux nations les plus éloignées? Il est certain que les manufacturiers de marchandises de luxe sont dans la dépendance des propriétaires des terres et des cultivateurs, dont les besoins et les désirs décident de leur occupation. Ils sont absolument inutiles dans les pays où le luxe est inconnu; les productions de la terre qui pouvaient être employées à leur subsistance y servent à entretenir des flottes et des armées, qui peuvent être maintenues sur un pied bien plus considérable, que dans les pays où le luxe des particuliers exige un grand nombre d'arts. Il semble donc qu'il existe une espèce d'opposition entre la puissance des États et le bonheur des sujets. La puissance d'un État n'est jamais plus grande que lorsque tous les bras inutiles sont employés au service (12) public. Les sujets, au contraire, ne peuvent se procurer des commodités et des plaisirs que lorsque ces mêmes bras inutiles sont employés à leur service particulier; ils ne peuvent être contents qu'aux dépens de l'État, et par la même raison que l'ambition du souverain diminue le luxe des sujets, le luxe des sujets doit diminuer la force et arrêter l'ambition du souverain.

 

Il s'en faut beaucoup que ce raisonnement puisse être mis au rang des idées chimériques et hors de toute vraisemblance; il est au contraire fondé sur l'histoire et sur l'expérience. La république de Sparte a été l'État du monde connu le plus puissant, par proportion au petit nombre de ses sujets, et elle n'était puissante que parce que le commerce et le luxe en étaient entièrement bannis. Les ilotes cultivaient la terre, et eux seuls exerçaient les arts mécaniques, tandis que les Spartiates étaient tous soldats. Il est évident que les ilotes n'auraient pu fournir la subsistance et les manufactures de nécessité absolue à un si grand nombre de Spartiates, dans des temps de luxe et de délicatesse qui exigent le travail de beaucoup de négociants et de manufacturiers. La république romaine présente la même observation. Nous savons par les historiens que les plus petites républiques de l'antiquité levaient et entretenaient sur pied des armées plus nombreuses que ne le pourraient faire présentement des États trois fois plus peuplés. Les soldats ne sont pas actuellement la centième partie des habitants de l'Europe, tandis que, dans les premiers temps de la république romaine, la seule ville de Rome et son petit territoire étaient en état de lever et d'entretenir dix légions dans la guerre contre les Latins. La république d'Athènes, dont tout le territoire n'était pas plus étendu que le Yorkshire, envoya dans l'expédition de Sicile près de quarante mille hommes. [2] On assure que Denis l'Ancien, dont les États ne comprenaient que la ville de Syracuse, environ le tiers de l'île de Sicile, et quelques ports de mer sur les côtes de l'Italie et de l'Illyrie, eut toujours sur pied une armée de cent mille hommes d'infanterie et de dix mille de cavalerie, indépendamment de quatre cents vaisseaux toujours équipés [3]. Le pillage était à la vérité la principale ressource pour la subsistance des armées de l'antiquité en temps de guerre ; mais l'ennemi pillait à son tour, et il ne pouvait y avoir de façon plus ruineuse de lever des impôts sur les peuples. Le commerce et le luxe répandus dans toutes les nations de l'Europe sont donc la cause la plus apparente de leur faiblesse, lorsqu'on les compare avec les peuples de l'antiquité. Les mœurs et la manière de vivre des peuples anciens exigeant un petit nombre d'ouvriers, plus de soldats pouvaient vivre des productions de la terre. Tite-Live rapporte que de son temps la république romaine pouvait avec peine lever autant de soldats qu'elle en avait employés contre les Gaulois et les Latins [4]. Les tailleurs, les cuisiniers, les peintres, les musiciens et les comédiens remplaçaient, sous Auguste, ces soldats qui combattaient pour la liberté et pour l'empire du temps de Camille ; et il est évident que, si l'Italie était également cultivée dans ces deux époques, le nombre des habitants n'en était pas augmenté, parce que les ouvriers de luxe existant du temps d'Auguste ne contribuaient en rien à la production des nécessités de la vie.

 

Ces observations conduisent naturellement à demander s'il est possible que les souverains, consultant plutôt leur intérêt personnel que celui de leurs sujets, reprennent les anciennes maximes de gouvernement. J'avoue qu'une pareille révolution me paraît à tous égards impossible, et j'en donne pour raison que le gouvernement était, chez les nations de l'antiquité, violent et contraire au cours naturel des choses. Personne n'ignore l'austérité des lois de Lacédémone; et quiconque a réfléchi sur la nature humaine et sur ce qui s'est passé chez tous les peuples et dans tous les siècles, regarde cette république comme un prodige, et son gouvernement serait regardé comme une rêverie et une fiction impraticable dans l'exécution, s'il n'était attesté par l'accord unanime de tous les historiens et par les détails qu'ils nous en ont transmis. Quoique les Romains et les autres anciennes républiques fussent gouvernés par des lois moins contraires à la nature, leurs sujets ne se seraient pas soumis à la rigueur des lois qui leur étaient imposées sans un concours très singulier de circonstances. Les hommes vivaient pour lors dans des États libres d'un territoire peu étendu ; et comme le génie du siècle était entièrement militaire, les peuples étaient dans une guerre continuelle les uns contre les autres. La liberté engendre naturellement l'amour de la patrie, principalement dans les petits États; et cet amour de la patrie devient encore plus vif lorsque le public est dans de continuelles alarmes, et que tous les sujets sont obligés à chaque instant de s'exposer aux plus grands dangers pour la défense commune : la continuité de la guerre fait de tous les citoyens autant de soldats ; personne ne s'exempte du service militaire, chacun le remplit à ses dépens; et quoique ce service personnel soit plus à charge que l'impôt le plus onéreux, il devient supportable à un peuple qui n'a d'occupation que la guerre, qui ne prend les armes que par des motifs d'honneur et de vengeance, que le plaisir n'a pas amolli, et qui n'exerce aucune profession dont l'exercice journalier lui procure un gain certain. [5] Je pourrais ajouter encore en faveur de mon sentiment la grande égalité de fortune des habitants des anciennes républiques, où chaque citoyen possédait sa pièce de terre et en tirait la quantité de productions suffisante pour sa subsistance et celle de sa famille, ce qui rendait la population de l'État extrêmement nombreuse, quoiqu'il n'y eût ni commerce ni manufactures.

 

Mais, quoique le défaut de commerce et de manufactures puisse dans quelques cas particuliers augmenter la puissance d'un peuple libre et guerrier, il est cependant certain que, dans le cours ordinaire des choses, il en doit être autrement. Les souverains sont contraints de gouverner les peuples dans l'état où ils les trouvent, et leur autorité, quelque grande qu'on la suppose, ne peut jamais l'être assez pour en changer entièrement les principes, les mœurs et la façon de penser, et leur en substituer d'autres. Les grandes révolutions qui changent les mœurs des nations, et leur donnent ces caractères marqués qui les distinguent les unes des autres, sont l'ouvrage d'une longue suite d'années et de la réunion d'un grand nombre d'événements et de circonstances; et les difficultés même s'augmentent à mesure que le législateur cherche à établir des principes contraires à ceux de la nature et au vœu commun de la société. La prudence du souverain exige de lui qu'il se plie au génie du peuple dont il a le gouvernement : il ne peut que chercher à le rectifier, en lui proposant des objets de réforme convenables aux temps et aux circonstances. Dans l'état présent des choses, l'industrie, les arts et le commerce augmentent le pouvoir du souverain en même temps que le bonheur des sujets ; et ce serait une violence tyrannique de la part du gouvernement que de chercher à accroître la puissance publique en diminuant l'aisance et les richesses des sujets. Quelques réflexions sur la barbarie et l'oisiveté, et sur les conséquences nécessaires qui en sont la suite, prouveront la vérité de cette proposition.

 

Dans tous les pays où les manufactures et les arts mécaniques ne sont pas dans un état florissant, le plus grand nombre des sujets doit être employé aux travaux de l'agriculture ; mais, si les cultivateurs (15) deviennent plus adroits et plus industrieux, ils sont dès lors en état de tirer de la terre bien plus de productions que n'en exige leur subsistance. Ce superflu est cependant perdu pour eux, puisqu'ils n'ont pas la facilité de l'échanger contre ce qui pourrait servir à leur procurer les agréments de la vie, satisfaire leurs plaisirs et contenter leur vanité. Ce superflu ne pouvant que leur être à charge, ils doivent cesser de demander à la terre des productions inutiles. L'indolence devient alors générale dans la nation, beaucoup de terres restent incultes, celles qui sont en culture deviennent moins fécondes par la négligence des cultivateurs ; et si des circonstances malheureuses exigent qu'une grande partie du peuple soit employée au service public, le travail de la nation ne fournit aucun superflu qu'on puisse destiner à leur subsistance, parce que l'habileté et l'industrie des laboureurs ne peuvent augmenter subitement. Il est nécessaire que quelques années s'écoulent avant que les terres soient remises en valeur. Les armées cependant ne peuvent rester dans l'inaction ; ou elles feront des conquêtes, ou elles se débanderont faute de subsistances, et les soldats mal disciplinés et aussi mal instruits dans l'art militaire que les laboureurs et les manufacturiers dans les arts mécaniques, seront dans l'impuissance d'attaquer et de se défendre avec succès.

 

Les hommes ne peuvent acquérir que par le travail, et s'ils étaient sans passions, ils resteraient dans l'oisiveté. Lorsque les manufactures et les arts mécaniques sont florissants dans une nation, les propriétaires des terres et les fermiers étudient l'art de la culture, cherchent à y faire des progrès, et redoublent d'industrie et d'attention. Ce que la terre produit au delà de ce qui est nécessaire à la subsistance des cultivateurs, n'est pas perdu pour eux ; ils s'en servent, au contraire, pour se procurer chez les manufacturiers les marchandises que le luxe leur fait désirer. La terre fournit par ce moyen beaucoup plus de denrées que n’en exige la subsistance de ceux qui la cultivent. Dans les temps de paix et de tranquillité, ce superflu de denrées sert à payer les manufacturiers et ceux qui exercent les arts libéraux ; mais, dans les temps de guerre et de troubles, lorsque le bien public exige que les ouvriers des manufactures prennent les armes pour la défense commune, ce même superflu est employé à leur subsistance, et c'est ce qu'on peut observer dans tous les gouvernements policés. Qu'arrive-t-il, en effet, lorsque le souverain entreprend une guerre et lève des troupes? Il impose une taxe sur ses sujets. Cette taxe les oblige de diminuer leur dépense, et de se refuser quelques-unes des superfluités dont chacun, selon son état, pouvait jouir auparavant. Les ouvriers occupés jusqu'alors à la fabrique de ces superfluités, se trouvant sans occupation, sont contraints de prendre parti dans les troupes, ou de se livrer à la culture de la terre ; ces derniers augmentant le nombre des cultivateurs en forcent quelques-uns à s'enrôler, parce que leur nombre est supérieur au besoin qu'on en a. Le (16) commerce considéré en lui-même, et abstraction faite de toutes ses dépendances, ne peut donc augmenter la puissance d'un État, qu'en ce que les manufactures, qui sont le fondement de tout le commerce, amassent perpétuellement un fonds de travail d'une espèce particulière que le public peut revendiquer toutes les fois qu'il en a besoin, sans priver aucun de ses sujets des nécessités de la vie. Toute nation, dont le travail s'exerce sur un grand nombre d'objets superflus et inutiles pour la simple subsistance, est donc très puissante par elle-même, puisque les sujets employés à ces sortes de manufactures peuvent en être distraits sans inconvénient, et être enrôlés pour le service public : il peut exister le même nombre de bras dans un État sans manufactures, mais il n'y aura jamais la même quantité de travail ; toute l'industrie y sera exercée sur les objets de pure nécessité , dont le nombre est toujours le même , ou qui n'admettent du moins qu'une très légère différence.

 

Ces différentes observations prouvent que la puissance du souverain et le bonheur de l'État dépendent, à beaucoup d'égards, et sont inséparables du commerce et des manufactures. On ne peut sans tyrannie contraindre le laboureur à tirer de la terre plus que n'en exige sa subsistance et celle de sa famille, et cette tyrannie est impraticable en bien des cas. II s'y soumettra cependant de lui-même, et il n'y aura plus de tyrannie, lorsque les manufactures et le commerce demanderont au laboureur ce superflu, dont le souverain pourra facilement prendre une partie et l'employer même gratuitement, et dans le cas de nécessité, au service public. Le cultivateur accoutumé au travail, et dont la terre produit au-delà de ce qui est nécessaire à sa subsistance, peut supporter plus facilement la charge qu'exige de lui le souverain, que s'il avait été obligé d'augmenter subitement son travail, sans espoir d'en être payé. Il en est de même de tous les autres membres de l'État. Plus le fonds de toute espèce de travail est grand, plus il est facile d'en tirer une partie, sans que la masse paraisse en diminuer. Les richesses réelles et la force véritable des États consistent dans les amas de grains, les magasins de draps, et les approvisionnements d'armes et de munitions. Le commerce et l'industrie des nations sont un fonds de travail, où les sujets vont chercher, dans les temps de paix et de tranquillité, ce qui peut satisfaire leurs désirs et leur procurer des commodités, et où l'État puise à son tour ce qui est nécessaire à sa défense dans les nécessités publiques. Si nous pouvions changer les villes en camps militaires, et inspirer dans tous les cœurs ce génie martial et cette passion pour le bien public, qui portent tous les citoyens à s'exposer aux plus grandes fatigues, par le seul amour de la patrie, les mœurs anciennes pourraient alors revivre sur la terre : on ne connaîtrait plus que la seule industrie nécessaire à la subsistance des hommes, et elle serait suffisante pour maintenir la société. Il faudrait alors bannir absolument des villes toute espèce d'arts et de luxe, les rendre entièrement semblables aux camps militaires, et (17) en diminuant la dépense de la table et des équipages, épargner sur les vivres et sur les fourrages la consommation des bouches inutiles que le luxe et le goût des plaisirs y auraient attirées. Ces principes sont trop désintéressés pour que les hommes s'y soumettent longtemps, et les prennent pour règle de leur conduite. Des passions moins nobles doivent les gouverner ; et il est nécessaire de les exciter par l'avarice, l'industrie, les arts et le luxe. Les villes sont, à la vérité, surchargées d'une suite embarrassante et superflue; mais les provisions de toute espèce y sont portées de toutes parts et avec la plus grande abondance. L'harmonie qui doit régner entre toutes les parties de l'État n'en est pas dérangée; l'avantage des sujets, du public, et du souverain se trouve réuni et confondu, et le gouvernement ne pourrait que perdre par le changement des mœurs présentes.

 

Le même raisonnement peut faire connaître tous les avantages résultants du commerce étranger, en ce qu'il augmente la puissance des États en même temps que le bonheur des sujets. L'effet du commerce étranger est d'augmenter le travail de la nation, et, par conséquent, de remplir encore davantage ce fonds de travail et d'industrie où nous avons vu que le souverain peut prendre ce qu'il estime nécessaire au service public. Le commerce étranger introduit dans l'État des matières premières qui servent d'aliment à de nouvelles manufactures; ce même commerce introduit chez les nations les plus éloignées les marchandises provenant des anciennes fabriques, et leur procure de nouveaux consommateurs. Un royaume dont les importations et les exportations sont multipliées, a plus d'industrie et fabrique plus de marchandises de luxe, que celui dont les peuples, contents de ce qu'ils possèdent, ne commercent qu'avec eux-mêmes ; il est par conséquent plus riche, plus puissant et plus heureux. Les sujets jouissent de l'avantage du commerce étranger, par les plaisirs et les commodités qu'ils se procurent, et le public y gagne de son côté, ayant un grand fonds de travail que ce même commerce lui met, pour ainsi dire, en magasin, et dont il peut se servir dans les circonstances critiques; c'est-à-dire, que l'État, dont le commerce étranger est florissant, renferme un grand nombre de sujets laborieux, qui peuvent être détournés de leur travail ordinaire, et être employés au service public, sans que le surplus de la nation soit privé, non seulement des nécessités de la vie, mais même des principales commodités.

 

L'histoire nous apprend que les manufactures ne se sont perfectionnées chez la plupart des peuples, qu'après l'établissement du commerce étranger, dont le luxe a toujours été la suite. Les hommes sont naturellement portés à rechercher les marchandises nouvelles et étrangères; ils leur donnent la préférence, et en font usage plutôt que de perfectionner leurs anciennes manufactures, dont les progrès sont toujours lents, et qui ne peuvent avoir à leur égard l'attrait de la nouveauté ; (18) mais ils requièrent des richesses par l'exportation de leur superflu, et faisait consommer aux nations étrangères des denrées et des marchandises trop abondantes dans certains pays, tandis que le sol et le climat les refusent à d'autres, ils acquièrent en même temps des richesses et de nouveaux plaisirs. Leur industrie étant une fois réveillée, ils perfectionnent tous les objets de commerce tant intérieur qu'étranger, et c'est peut-être le principal avantage que retirent les nations de leurs liaisons réciproques. Le commerce étranger rendant les peuples laborieux, d'indolents qu'ils étaient auparavant, offre à ceux qui possèdent des richesses et qui cherchent à satisfaire leur vanité, des objets de luxe, dont ils n'avaient pas précédemment l'idée, et il fait naître en eux le désir de vivre avec plus de faste que leurs ancêtres. Dans ce premier mouvement de la nation, le petit nombre des négociants qui commercent avec les étrangers font des profits immenses, et deviennent bientôt aussi riches que l'ancienne noblesse. Leur exemple excite dans tous les cœurs le désir des richesses, et la facilité d en acquérir par le commerce engage un grand nombre de citoyens à embrasser la même profession, leur donne des rivaux et augmente le nombre des concurrents ; toutes les parties de l'État sont dans une espèce d'agitation ; les fabricants profitent des découvertes des étrangers, et donnent à leurs marchandises le degré de perfection dont elles sont susceptibles; le fer et l’acier deviennent dans leurs mains industrieuses aussi brillants que les métaux les plus précieux.

 

Lorsqu'une nation est dans cette heureuse position, son commerce étranger peut diminuer sans qu'elle perde de sa force et de sa puissance. Elle cessera de fabriquer les espèces de marchandises dont les étrangers ne feront plus de demande ; mais les mêmes bras s'occuperont à de nouvelles manufactures, et le peuple ne sera jamais sans travail, parce que les personnes riches auront toujours des désirs et de nouveaux besoins ; la Chine en est un exemple; cet empire est un des plus puissants du monde, quoique les Chinois fassent peu de commerce avec les étrangers.

 

Je puis observer, sans encourir le reproche d'une digression inutile, que, plus il y a d'arts mécaniques dans un État, plus il y a de sujets auxquels les mêmes arts procurent la subsistance. La grande disproportion des richesses affaiblit une nation; il ne suffit pas, pour quelle soit puissante, que chaque citoyen ait par son travail les nécessités de la vie, il faut encore qu'il puisse y joindre les commodités qui peuvent s'allier avec son état. Cette espèce d'égalité est consolante pour la nature humaine, et diminue beaucoup moins du bonheur du riche, qu'elle n'ajoute à celui du pauvre. Elle augmente aussi la puissance de l'État en rendant les taxes et les impositions d'une perception plus facile. En effet, lorsqu'un petit nombre de personnes possèdent toutes les richesses d'une nation, il est nécessaire que, dans le cas des nécessités publiques, elles soient assujetties à de très fortes contributions; mais, lorsque (19) les richesses sont partagées entre un grand nombre de mains, chaque contribuable supporte plus facilement le fardeau des charges publiques, et les impositions peuvent être payées, sans apporter de changement remarquable dans la façon de vivre ordinaire : d'ailleurs, lorsque les richesses sont trop inégalement partagées, l'autorité des riches en est d'autant plus grande dans la nation, et ils en peuvent facilement abuser pour opprimer les pauvres, et les contraindre à porter toutes les charges publiques, au grand préjudice de l'industrie, qui en est nécessairement découragée.

 

L'Angleterre a, par la constitution de son gouvernement, un grand avantage à cet égard sur toutes les nations du monde connu et même sur celles dont l'histoire fait mention. Il est vrai que le haut prix de la main-d'œuvre, suite nécessaire des richesses des ouvriers et de l'abondance de l'argent, donne quelques désavantages aux Anglais dans le commerce étranger; mais, comme le commerce étranger ne constitue pas à lui seul le bonheur d'une nation, on aurait tort de se plaindre des inconvénients qui résultent de la richesse générale du peuple ; le haut prix de la main-d'œuvre serait même un bonheur réel pour la nation, s'il contribuait à lui rendre plus cher le gouvernement libre sous lequel elle a le bonheur de vivre.

 

Quoique la richesse du peuple ne soit pas une conséquence nécessaire de la liberté, il est certain cependant que, si son indigence n'est pas l’effet immanquable du despotisme, elle en est du moins la suite naturelle. La liberté ne produit des richesses dans une nation que lorsqu'elle est accompagnée de circonstances particulières, et lorsque le génie du peuple se tourne entièrement au commerce. Le lord Bacon attribue la supériorité de l'Angleterre sur la France, dans les longues guerres que ces deux nations se sont faites autrefois, à la différence que les richesses mettaient entre elles, c'est-à-dire à la pauvreté du peuple de France et à l'aisance du peuple anglais. Les lois et le gouvernement de ces deux royaumes étaient cependant pour lors à peu près semblables.

 

Lorsque les laboureurs et les artisans sont accoutumés à ne recevoir que peu d'argent pour la récompense de leur travail et de leur industrie, il leur est difficile, même dans un gouvernement libre, de rendre leur condition meilleure et de s'accorder entre eux pour augmenter le prix de leur travail; mais dans un gouvernement despotique, lors même que par des circonstances particulières le prix du travail est augmenté, les riches sont toujours assez puissants pour conspirer contre les pauvres, et pour rejeter entièrement sur eux, et en tout temps, le fardeau des charges publiques; et c'est ce qui explique pourquoi le peuple est toujours pauvre sous un gouvernement despotique, et pourquoi il le peut être également dans un État libre.

 

On ne pourrait, sans une espèce de singularité, attribuer la pauvreté du peuple, en France, en Italie et en Espagne, à la fécondité du sol et à (20) l'heureuse température du climat ; plusieurs raisons se réunissent cependant pour rendre ce paradoxe très vraisemblable. En effet, la terre, naturellement féconde dans les pays méridionaux de l'Europe, cède facilement aux travaux du laboureur, et deux chevaux de peu de valeur suffisent à un seul homme pour cultiver une assez grande quantité de terrain, y recueillir assez de denrées pour subvenir à sa subsistance, à celle de sa famille et donner encore un revenu au propriétaire. Toute la science du fermier consiste, dans ces pays, à réparer l'épuisement de la terre par une année de repos. La chaleur du soleil et la température du climat suffisent seules pour lui rendre sa fertilité, et les paysans n'y ont d'autre ambition que de retirer la simple subsistance pour prix de leur travail. Leur pauvreté les empêche d'étendre leurs désirs et les tient dans la dépendance perpétuelle du propriétaire, qui n'est pas dans l'usage de passer bail avec eux, mais partage la récolte par moitié ; et comme il est assuré de trouver toujours des cultivateurs, il ne craint pas que sa terre reste jamais en friche. En Angleterre, au contraire, la terre, stérile par elle-même et moins exposée aux influences favorables du soleil, demande beaucoup de culture pour y devenir féconde, et la culture y exige des dépenses considérables. Un champ qui n'est pas préparé avec soin n'y produit que des récoltes très médiocres, et le fermier a besoin de plusieurs années de jouissance pour retirer quelque profit des grandes avances qu'il est obligé de faire. Il faut donc que les fermiers aient en Angleterre de gros fonds à eux, et que les propriétaires leur passent de longs baux, sans quoi leurs profits ne seraient jamais proportionnés à leurs dépenses. Les vignobles fameux de Champagne et de Bourgogne, qui rendent souvent aux propriétaires 5 livres sterl. par acre, sont cultivés par de misérables paysans qui ont à peine du pain. Il est impossible que les vignerons puissent jamais être riches, parce qu'ils n'ont besoin que de leurs bras et de quelques outils qu'ils peuvent acheter avec 20 schellings. Les laboureurs sont à la vérité, dans ces mêmes pays, moins pauvres que les vignerons ; et par la même raison les herbagers et ceux qui engraissent le bétail y sont plus à l'aise que les autres cultivateurs. Les hommes doivent avoir des profits proportionnés à la dépense qu'exigent leurs entreprises et aux hasards auxquels ils s'exposent. Lorsque les cultivateurs, de quelque pays que ce puisse être, sont pauvres, tout le reste de la nation doit s'en ressentir, et être également dans la pauvreté, soit dans les monarchies, soit dans les républiques.

 

On peut faire une observation semblable par rapport à l'histoire générale du genre humain. Quelle raison peut empêcher toutes les nations situées entre les tropiques de devenir habiles dans la science militaire, dans la législation et dans les arts de luxe, tandis que dans les climats tempérés, on trouve très peu de nations entièrement dépourvues de ces avantages? Il est vraisemblable que la chaleur toujours la même dans la zone torride en est la cause ; les habitants de ces pays brûlants (21) peuvent se passer plus aisément que les autres de maisons et d'habillements ; ils ne sont pas excités, par conséquent, par la nécessité, mère de l’industrie et de l'invention : Curis acuens mortalia corda. D'ailleurs, les richesses et les possessions étant l'origine de toutes les disputes qui s'élèvent parmi les hommes, les peuples, pauvres et sans besoins, ne sentent pas la nécessité d'une police toujours permanente, et d'une autorité régulière qui puisse les protéger et les défendre contre l'invasion des ennemis étrangers et les injustices de leurs concitoyens.

 

 

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[1]              M. Melon, dans son Essai politique sur le Commerce, assure que, des 20 millions d'habitants dont la France est peuplée, il y en a 16 de laboureurs et de paysans. 2 d'artisans, 1 d'ecclésiastiques, de militaires et de gens de loi, et 1 de marchands, de financiers et de bourgeois. Ce calcul est évidemment faux ; en France, en Angleterre et dans la plus grande partie des États de l'Europe, la moitié du peuple vit dans les villes! et il s'en faut beaucoup que tous les habitants de la campagne soient cultivateurs. Les artisans en forment peut-être plus du tiers. (Note de l’Auteur.)

[2]              Thucydide, liv. VII.

[3]              Diod. de Sic. Liv.II .—J'avoue que ce calcul est assez suspect, pour ne rien dire de plus, surtout si l’on songe que cette armée n'était pas composée de citoyens, mais de troupes mercenaires. V. Disc. sur la population des nations anciennes.

[4]              Titi-Livii, lib.VII, cap. 25. — Adeo in quae laboramus sola crevimus, divitias luxuriemque.

[5]              Les premiers Romains vivaient dans des guerres continuelles avec leurs voisins; et, (14) dans l'ancien latin , le mot hostis signifie tout a la fois un étranger et un ennemi. Cicéron, qui a fait cette remarque, prétend que cela vient de l'humanité de ses ancêtres, qui adoucissaient autant qu'il était possible la dénomination d'ennemi, en appliquant le même terme que la langue employait pour désigner un étranger. Offices, liv.II . Il est cependant bien plus probable, par les moeurs de ces temps-là, que la férocité de ces peuples était si grande qu'elle leur faisait regarder tous les étrangers comme des ennemis ; et que c'est par cette raison qu'ils donnaient aux uns et aux autres le même nom. D'ailleurs il est contre les maximes les plus communes de la politique ou de la nature, qu'un Etat regarde de bon œil ses ennemis publics, ou conserve pour eux des sentiments tels que ceux que l'orateur romain vent attribuer à ses ancêtres. Je pourrais ajouter ici que les premiers Romains exerçaient réellement la piraterie, comme nous l'apprenons par leurs premiers traités avec Carthage, que Polybe, liv.III, nous a conservés, et étaient, par conséquent, de même que les corsaires de Salé et d'Alger, toujours en guerre avec la plupart des nations. C'est pourquoi étranger et ennemi étaient chez eux des termes presque synonymes. (Note de l’Auteur)