David Hume

PHILOTRA

Du commerce

1752

Traduit de l'Anglais par C. Formentin

In

Léon Say

David Hume : Œuvre économique.

Petite bibliothèque économique française et étrangère

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date [1]

Suivi du texte anglais.

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

2010.

 

 

L’essai

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

Du commerce

 

 

 

            On peut diviser le plus grand nombre des hommes en deux classes : les penseurs superficiels, qui n’atteignent pas la vérité, et les penseurs abstraits, qui vont au-delà. Les derniers sont de beaucoup les plus rares, et je puis ajouter, de beaucoup les plus utiles et les plus précieux. Ils suggèrent pour le moins des idées, et ils soulèvent des problèmes, qu’ils ne sont peut-être pas capables de résoudre, mais qui peuvent susciter de belles découvertes, quand ils sont repris par des hommes qui ont une manière plus juste de raisonner. Au pis aller, ce qu’ils disent n’est pas vulgaire, et s’il en coûte quelque peine pour le comprendre, on a cependant le plaisir d’entendre du neuf. On apprécie peu un auteur qui ne dit que ce qu’on peut apprendre dans une conversation de café.

 

            (2) [2] Tous ceux dont la pensée est superficielle sont portés à dénoncer ceux-là même dont le jugement est solide, comme des penseurs abstraits, comme des métaphysiciens, comme des gens qui raffinent la pensée ; ils n’admettront jamais la justesse de ce qui dépasse leur faible conception. Dans certains cas, je le reconnais, un raffinement extraordinaire fait naître une forte présomption de fausseté, et on doit ne se fier qu’au naturel et à l’aisé. Quand un homme délibère sur ce qu’il doit faire dans une circonstance particulière, et qu’il forme des projets sur la politique, le commerce, l’économie ou sur quelque affaire vitale, il ne doit jamais pousser ses arguments jusqu’à la subtilité ni enchaîner une trop longue suite de conséquences. Quelque chose se produira nécessairement qui déconcertera son raisonnement, d’où s’ensuivra un événement différent de ce qu’il attendait. Mais quand nous raisonnons sur des sujets généraux, nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper que nos conjectures ne sont en réalité jamais trop raffinées, pourvu qu’elles soient justes ; et que la différence entre un homme ordinaire et un homme de génie dépend surtout du plus ou moins de profondeur des principes sur lesquels ils se fondent. Les raisonnements généraux semblent compliqués, uniquement parce qu’ils sont généraux ; il n’est pas facile au gros de l’humanité de distinguer, au milieu d’un grand nombre de détails, la circonstance commune sur (3) laquelle tout le monde est d’accord, ou de l’extraire, pure et sans mélange, des autres circonstances superflues. Pour la plupart des hommes, toute opinion ou toute conclusion est particulière. Ils ne peuvent étendre leurs vues à ces propositions universelles qui embrassent un nombe infini d’individus et renferment toute une science dans un seul théorème. Leur regard est troublé par une perspective aussi vaste, et les conclusions qui en sont tirées, même exprimées clairement, leurs semblent embrouillées et obscures. Mais quelque embrouillés qu’ils puissent paraître, il est certain que les principes généraux, s’ils sont justes et sains, doivent toujours prévaloir au cours général des événements, quoiqu’ils puissent faillir dans les cas particuliers ; or, c’est la principale affaire des philosophes de considérer le cours général des événements. Je puis ajouter que c’est aussi la principale affaire des hommes politiques, surtout dans le gouvernement intérieur de l’Etat, où le bien public, qui est ou doit être leur but, dépend du concours d’une multitude de causes, et non pas, comme dans la politique étrangère, des accidents ou du hasard, ou des caprices de quelques individus. Voilà donc ce qui fait la différence entre les délibérations particulières et les raisonnements généraux, et pourquoi la subtilité et le raffinement conviennent beaucoup plus à ceux-ci qu’à celles-là.

 

            J’ai cru que cette introduction était nécessaire avant de commencer les entretiens qui (4) vont suivre sur le commerce, la circulation monétaire, l’intérêt, la balance du commerce, car on y rencontrera peut-être quelques principes peu communs, qui pourront sembler trop raffinés et trop subtils pour des sujets aussi vulgaires. S’ils sont faux, qu’on les rejette, mais que personne ne préjuge leur fausseté, simplement parce qu’ils sont en dehors du sentier battu.

 

            La puissance d’un Etat et le bonheur de ses sujets, quelque indépendants qu’on puisse les supposer à certains égards, sont considérés ordinairement comme inséparables quand on parle du commerce ; en effet, de même que les particuliers jouissent d’une sécurité plus grande, dans la possession de leur commerce et de leurs richesses, en raison de la puissance de l’Etat ; de même, l’Etat devient plus puissant en proportion de l’opulence des particuliers et de l’extension de leur commerce.

 

            Cette maxime est vraie en général ; cependant je ne puis m’empêcher de penser qu’elle peut comporter des exceptions et que souvent nous l’affirmons avec trop peu de réserve et dans de trop larges limites. Certaines circonstances peuvent se produire, où le commerce, les richesses et le luxe des individus, au lieu d’ajouter à la force de l’Etat, ne servent qu’à l’amoindrissement de ses armées et à la diminution de son autorité sur les nations environnantes. L’homme est un être très divers, et susceptible de beaucoup d’opinions, de principes et de (5) règles de conduite différents. Ce qui peut être vrai lorsqu’il se confine dans une façon de penser, se trouvera faux s’il adopte des mœurs et des opinions tout opposées.

 

            Dans tout Etat, on peut diviser la masse en laboureurs et en artisans. Les premiers sont occupés à la culture de la terre ; les seconds fabriquent, avec les matières fournies par les premiers, toutes les marchandises nécessaires ou agréables à la vie humaine. Dès que les hommes abandonnent l’état sauvage, où ils vivent principalement des produits de la chasse et de la pêche, ils aboutissent forcément à se diviser dans ces deux classes, bien que les arts de l’agriculture occupent d’abord la portion la plus nombreuse de la société. Le temps et l’expérience perfectionnent tellement ces arts, que la terre arrive à entretenir facilement un nombre d’hommes beaucoup plus considérable que celui des laboureurs immédiatement employés à la culture ou que celui des ouvriers producteurs des objets fabriqués les plus nécessaires à ceux qui continuent à être occupés de la terre.

 

            Si cette main-d’œuvre en surcroît s’applique elle-même à des professions plus choisies, qu’on désigne communément sous le nom de professions de luxe, elle ajoute au bonheur de l’Etat, en fournissant à beaucoup de citoyens l’occasion de se procurer des jouissances qu’ils n’auraient pas connues autrement. Mais ne peut-on pas imaginer un autre système pour l’emploi de ces (6) bras en surplus ? Le souverain ne peut-il pas les revendiquer et les occuper dans les flottes et dans les armées, pour accroître les possessions de l’Etat au dehors et répandre sa renommée parmi les nations éloignées ? Il est certain que moins il y a de désirs et de besoins chez les propriétaires fonciers et les laboureurs, moins on y emploie de bras, et dès lors le surplus de production de la terre, au lieu de faire vivre des commerçants et des artisans, peut entretenir des flottes et des armées sur un pied beaucoup plus considérable que lorsqu’il faut un grand nombre de professions pour pourvoir au luxe des individus. Il semble donc qu’il existe une sorte d’opposition entre la puissance de l’Etat et le bonheur des sujets. Un Etat n’est jamais plus puissant que lorsqu’il occupe à son service tous les bras en surcroit. Les aises et la commodité des particuliers exigent au contraire que ces bras soient employés à leur service. L’Etat ne peut donc avoir satisfaction qu’aux dépens des particuliers. De même que l’ambition du souverain doit entreprendre sur le luxe des individus, de même le luxe des individus doit diminuer la force et contenir l’ambition du souverain.

 

            Ce raisonnement n’est pas purement chimérique ; il est fondé sur l’histoire et sur l’expérience. La république de Sparte a été certainement plus puissante que ne l’est aucun des Etats de nos jours avec le même chiffre de population : cette supériorité est absolument due à l’absence de (7) commerce et de luxe. Les Ilotes étaient des laboureurs, les Spartiates des soldats ou des bourgeois. Il est évident que le travail des Ilotes n’aurait pas pu faire vivre un aussi grand nombre de Spartiates, si ceux-ci avaient mené une existence aisée et délicate et s’ils avaient donné de l’occupation à une grande variété de commerces et de manufactures. On peut observer la même politique à Rome. Et certes, dans toute l’histoire ancienne, c’est un fait digne d’attention que les plus petites républiques ont mis sur pied et ont entretenu des armées plus considérables que des Etats trois fois plus peuplés n’en peuvent maintenir aujourd’hui. On calcule que, dans tous les pays d’Europe, la proportion entre les soldats et la population n’excède pas un pour cent. Or, nous lisons que la ville de Rome seule, avec son petit territoire, mettait sur pied et entretenait, dans les premiers temps de la république, dix légions contre les Latins. Athènes, dont toutes les possessions n’étaient pas plus étendues que le Yorkshire, envoya une expédition contre la Sicile de près de quarante mille hommes. Denys l’Ancien entretenait, dit-on, une armée permanente de cent mille fantassins et de dix mille cavaliers, outre une flotte considérable de quatre cents voiles ; cependant ses territoires se bornaient à la ville de Syracuse, à environ un tiers de la Sicile, et à quelques ports de mer et garnisons sur les côtes d’Italie et d’Illyrie. Il est vrai qu’en temps de guerre, les armées (8) vivaient beaucoup de pillage ; mais l’ennemi ne pillait-il pas à son tour ? Ce qui est une manière de lever une taxe, plus ruineuse qu’aucune autre qu’on puisse imaginer. En résumé, on ne peut assigner d’autre raison plausible à la supériorité, au point de vue de la puissance, des Etats plus anciens sur les Etats modernes, que leur défaut de commerce et de luxe. Peu d’artisans étaient entretenus par le travail des fermiers, et par conséquent plus de soldats pouvaient vivre du sol. Tite-Live dit que, de son temps, Rome aurait eu de la difficulté à former une armée aussi nombreuse que celle qu’elle fit marcher, à ses débuts, contre les Gaulois et les Latins. Sous le règne d’Auguste, les musiciens, les peintres, les cuisiniers, les acteurs et les tailleurs remplaçaient les soldats qui avaient combattu pour la liberté et pour l’empire au temps de Camille : mais si la terre était cultivée également aux deux époques, elle pouvait certainement faire vivre le même nombre d’hommes dans ces professions que dans l’autre. Ils n’ajoutaient pas plus aux choses simplement nécessaires à la vie, dans la dernière période que dans la première.

 

            A ce propos, il est naturel de se demander si les souverains ne pourraient pas revenir aux maximes de la politique ancienne, et consulter à cet égard leur propre intérêt, plutôt que le bonheur de leurs sujets ? Je réponds que cela me paraît à peu près impossible, par cette raison que l’ancienne politique était violente et (9) contraire au cours des choses le plus naturel et le plus habituel. On sait bien quelles lois particulières gouvernaient Sparte ; on sait que cette république est considérée avec raison comme un prodige par tous ceux qui ont étudié la nature humaine telle qu’elle s’est manifestée en d’autres pays, et à d’autres époques. Si le témoignage de l’histoire était moins positif, moins circonstancié, un pareil gouvernement semblerait une pure fiction ou une fantaisie philosophique, à jamais impossible dans la pratique. Quoique la république romaine et les autres républiques anciennes aient été fondés sur des principes un peu plus naturels, il fallait cependant un concours extraordinaire de circonstances pour qu’elles pussent se soumettre à des charges aussi pénibles. C’étaient des Etats libres, de territoire restreint, et l’époque étant martiale, tous leurs voisins étaient continuellement sous les armes. La liberté engendre naturellement l’ardeur publique, surtout dans les petits Etats, et cet ardeur publique, cet amor patriae se développe forcément, lorsque l’Etat vit pour ainsi dire dans une alarme constante et que les hommes sont obligés, à chaque instant, de s’exposer aux plus grands périls pour la défendre. Une suite de guerres ininterrompues fait de chaque citoyen un soldat ; il entre en campagne à son tour, et pendant son service, il s’entretient surtout par lui-même. Ce service équivaut sans doute à une taxe lourde, mais (10) c’est une taxe qui se fait moins sentir à un peuple adonné aux armes, qui se bat pour l’honneur et la vengeance plus que pour la solde, et ne connaît pas plus le plaisir que le gain et l’industrie. Sans parler de la grande égalité des fortunes qui régnait chez les habitants des anciennes républiques, où chaque champ appartenant à un propriétaire différent pouvait nourrir une famille et rendait le nombre des citoyens très considérable, même sans commerce ni manufactures.

 

            Pourtant, bien que l’absence de commerce et de manufactures chez un peuple libre et très martial puisse quelquefois n’avoir pas d’autre effet que de rendre l’Etat plus puissant, il est certain que, dans le cours ordinaire des affaires humaines, il s’ensuivrait une tendance tout opposée. Les souverains doivent prendre les hommes comme ils les trouvent ; ils ne peuvent prétendre introduire des changements violents dans leurs principes et leurs façons de penser. Il faut une longue période de temps, et des circonstances et des accidents divers, pour produire ces grandes révolutions qui modifient si complètement la face des affaires humaines. De plus, moins l’ensemble des principes sur lesquels s’appuie une société particulière est naturel, plus le législateur rencontrera de difficulté à l’élever et à la cultiver. Sa meilleure politique consiste à se plier à la tendance ordinaire des hommes et à leur procurer toutes les améliorations (11) dont ils sont susceptibles. Donc, d’après le cours le plus naturel des choses, l’industrie les arts et le commerce accroissent la puissance du souverain aussi bien que le bonheur des sujets, et c’est une politique violente que celle qui agrandit l’Etat en appauvrissant les individus. Quelques considérations nouvelles, en mettant en lumière les conséquences de la paresse et de la barbarie, le démontreront facilement.

 

            Dans un pays où l’on ne cultive pas les arts mécaniques, où il n’y a pas de manufactures, la masse du peuple doit s’appliquer elle-même à l’agriculture, et si son habileté et son activité augmentent, il doit résulter de son travail un superflu important, au-delà de ce qui suffit à l’entretenir. Mais les hommes ne sont pas tentés d’accroître leur activité et leur habileté, car ils n’ont pas la possibilité d’échanger le superflu qui en résulterait contre des objets qui pourraient servir à leur agrément ou satisfaire leur vanité. Les habitude d’indolence l’emportent alors naturellement ; la plus grande partie de la terre reste sans culture ; et par suite du manque d’habileté et d’assiduïté des fermiers, ce qui est cultivé ne rend pas son maximum de production. S’il survient des nécessités publiques qui exigent l’emploi pour le service de l’Etat d’un grand nombre d’individus, le travail du peuple ne fournit alors aucun superflu, qui permette de les entretenir. Les laboureurs ne peuvent pas augmenter tout d’un coup leur habileté et leur activité. Les (12) terres non cultivées ne peuvent pas être amenées à l’état de culture avant quelques années. Pendant ce temps, il faut que les armées ou fassent des conquêtes violentes et imprévues, ou se débandent, faute de moyens de subsistance. Il n’y a donc pas à attendre d’un tel peuple une attaque ou une défense dans les règles : ses soldats sont aussi ignorants et malhabiles que ses fermiers et ses artisans.

 

            Toute chose au monde s’achète par le travail, et nos désirs sont les seules causes du travail. Quand une nation abonde en manufactures et en arts mécaniques, les propriétaires fonciers, aussi bien que les fermiers, étudient l’agriculture comme une science, et redoublent d’activité et de soins. Le superflu qui résulte de leur travail n’est pas perdu ; on l’échange contre ces produits manufacturés que le luxe des hommes fait alors convoiter ; de telle sorte que la terre fournit en choses nécessaires à la vie une quantité de beaucoup supérieure à celle qui suffit à ceux qui la cultivent. Aux époques de paix et de tranquillité, ce superflu sert à entretenir les artisans et ceux qui perfectionnent les arts libéraux. Mais il est facile à l’Etat de convertir nombre de ces artisans en soldats et de les entretenir grâce à ce superflu qui provient du travail des fermiers. Aussi constatons-nous que tel est le cas dans tous les gouvernements civilisés. Lorsque le souverain lève une armée, quelle en est la conséquence ? Il impose une taxe ; cette taxe oblige la population entière à supprimer ce qui (13) est le moins nécessaire à sa subsistance. Ceux qui travaillent pour la production des objets de seconde nécessité doivent ou s’enrôler dans la troupe, ou se tourner vers l’agriculture, et forcer ainsi quelques laboureurs à se faire soldats, faute de besogne. A considérer la question d’une manière abstraite, les artisans augmentent la puissance de l’Etat seulement parce qu’ils accumulent une somme de travail et d’une nature telle que l’Etat peut le revendiquer pour lui, sans priver personne des objets nécessaires à la vie. Par conséquent, plus il se déploie de travail en outre de ce qui est simplement nécessaire à l’existence, plus l’Etat est puissant, puisque les individus qui sont occupés à ce travail peuvent en être facilement détournés pour le service public. Un Etat sans artisans peut renfermer le même nombre de bras, mais le travail n’y est ni en même qualité, ni de même nature ; dans ce cas tout le travail est consacré aux objets de première nécessité qui ne comportent guère ou point de réduction.

 

            Ainsi la grandeur du souverain et le bonheur public sont, dans une large mesure, solidaires en ce qui concerne le commerce et les manufactures. C’est une méthode violente et assez généralement impraticable, que d’obliger le laboureur à se fatiguer pour obtenir de la terre plus que ce qui suffit à sa famille et à lui-même. Donnez-lui des manufactures et des marchandises, de lui-même il travaillera davantage. Alors il vous (14) sera facile de lui prendre une part de son travail superflu et de l’employer au service de l’Etat, sans lui donner son profit habituel. Etant accoutumé à l’activité, cela lui paraîtra moins pénible que si vous le forciez tout à coup à une augmentation de travail sans aucune compensation. Le cas est le même en ce qui touche les autres membres de l’Etat. Plus est grand le capital de travail de toute nature, plus grande est la quantité qu’on peut prélever sur la masse, sans y apporter de changement sensible.

 

            Un grenier public de blé, un entrepôt de tissus, un magasin d’armes, voilà ce qui constitue des richesses et une force réelles dans un Etat. Le commerce et l’industrie ne sont pas autre chose, en réalité, qu’un capital de travail qui, en temps de paix et de tranquillité, sert au bien-être et à la satisfaction des individus, mais qui, en cas d’exigences de l’Etat, peut être employé en partie dans l’intérêt public. Si nous pouvions convertir une ville en une espèce de camp fortifié et infuser dans chaque poitrine assez d’esprit belliqueux, assez de passion pour le bien public, pour que chacun fût prêt à souffrir les plus grandes rigueurs dans l’intérêt de l’Etat, cette politique pourrait aujourd’hui, comme dans les temps anciens, constituer par elle-même un stimulant suffisant pour créer l’activité industrielle et pour fournir les ressources nécessaires à la communauté. Il serait alors avantageux de bannir, comme dans les camps, le luxe et les délicatesses, (15) et, par des retranchements sur la table et les équipages, de faire durer les vivres et les fourrages plus longtemps que si l’armée était surchargée d’une nombreuse suite inutile. Mais comme ces principes sont trop désintéressés et trop difficiles à maintenir, il faut gouverner les hommes par d’autres mobiles et les animer d’un esprit d’avarice et d’activité, de luxe et d’abondance. Dans ce cas, le camp est encombré d’un cortège superflu, mais les provisions y affluent dans une proportion plus considérable. L’harmonie dans l’ensemble est toujours maintenue, et la tendance naturelle de l’esprit étant plus satisfaite, les individus, aussi bien que l’Etat trouvent leur compte à l’observance de ces maximes.

 

            La même méthode de raisonnement nous permettra d’affirmer l’avantage du commerce extérieur, en ce qu’il augmente la puissance de l’Etat, aussi bien que les richesses et le bonheur des sujets. Il accroît le capital de travail dans la nation, et le souverain peut en appliquer la part qu’il juge nécessaire au service de l’Etat. Par ses importations, le commerce extérieur fournit les matières premières de nouveaux produits fabriqués, et par ses exportations, il crée du travail dans la production de certaines marchandises qui ne pourraient pas être consommées à l’intérieur. En résumé, un royaume qui importe et exporte beaucoup doit posséder plus d’industries et de celles qui s’appliquent aux choses délicates et de luxe, qu’un royaume qui se contente (16) de ses produits indigènes : le premier est, par conséquent, plus puissant, et en même temps plus riche et plus heureux que le second. Les individus recueillent le bienfait de ces consommations, en tant qu’ils satisfont par elles leurs sens et leurs désirs. Et l’Etat y gagne aussi, attendu que, par ce moyen, un plus grand capital de travail est emmagasiné et peut être utilisé en cas de nécessité publique, cest-à-dire qu’on entretient un plus grand nombre d’hommes laborieux, qui peuvent être détournés de leurs occupations et employés au service de l’Etat, sans dépouiller qui que ce soit des objets nécessaires à la vie ou même de ses principaux agréments.

 

            Si nous consultons l’histoire, nous verrons que, dans la plupart des nations, le commerce extérieur a précédé tout perfectionnement des produits indigènes et donné naissance au luxe intérieur. On est plus tenté de se servir des marchandises étrangères qui sont d’un usage immédiat et entièrement nouvelles pour nous, que d’apporter à un article indigène des améliorations qui sont toujours lentes et ne nous touchent pas par leur nouveauté. Il y a aussi très grand profit à exporter ce qui est superflu chez nous et n’a pas de valeur, dans les pays étrangers, dont le sol ou le climat n’est pas favorable à ce genre de production. Les hommes se familiarisent ainsi avec les plaisirs du luxe et les profits du commerce, et leur délicatesse, leur industrie, une fois éveillées, les conduisent à de (17) nouveaux perfectionnements dans toutes les branches de commerce intérieur et extérieur. Et c’est peut-être là le principal avantage du commerce avec les étrangers. Il tire les hommes de leur indolence, et en apportant à la partie la plus opulente et la plus joyeuse des objets de luxe auxquels elle n’avait jamais encore songé, il fait naître en elle le désir d’un genre de vie plus brillant que celui de leurs ancêtres. En même temps, les quelques marchands qui possèdent le secret de cette importation et de cette exportation réalisent d’importants bénéfices, et en devenant rivaux, par la fortune, de l’antique noblesse, ils incitent d’autres hommes hardis à devenir leurs rivaux à eux-mêmes dans le commerce.  L’imitation répand bientôt tous ces arts, pendant que les manufactures nationales cherchent à égaler l’étranger dans ses améliorations et à pousser chaque produit indigène à la plus haute perfection dont il est susceptible. Leurs aciers et leurs fers, dans des mains aussi laborieuses, deviennent égaux à l’or et aux rubis des Indes.

 

            Lorsque les affaires de la société sont amenées à cet état, une nation peut perdre la plus grande partie de son commerce extérieur, et continuer cependant d’être un peuple grand et puissant. Si les étrangers ne prennent plus un de nos produits, nous devons cesser d’y employer notre travail. Les mêmes mains se tourneront d’elles-mêmes vers quelque perfectionnement dans d’autres articles dont on peut avoir besoin chez (18) nous. Il doit toujours y avoir pour elles des matières à façonner, jusqu’au jour où tous ceux qui possèdent dans l’Etat des richesses, peuvent jouir des produits nationaux avec autant d’abondance et dans un état de perfection aussi achevé qu’ils peuvent le désirer, ce qui peut ne jamais arriver. On représente la Chine comme un des empires les plus florissants du monde, cependant elle a très peu de commerce en dehors de son propre territoire.

 

            On ne regardera pas, j’espère, comme une digression superflue que j’observe ici que, si la multitude des arts mécaniques est avantageuse, il est non moins avantageux que ce soit au plus grand nombre possible d’individus que les productions de ces arts échoient en partage. Une trop grande disproportion entre les citoyens affaiblit un Etat. Chaque individu doit, si c’est possible, jouir des fruits de son travail par une possession complète de toutes les choses nécessaires à la vie et de beaucoup de ses agréments. Personne ne peut douter qu’une semblable égalité ne soit très conforme à la nature humaine, et ne diminue beaucoup moins le bonheur du riche qu’elle n’ajoute à celui du pauvre. Elle augmente aussi la puissance de l’Etat, et fait payer avec plus de bonne humeur les taxes ou les impositions extraordinaires. Lorsque les richesses sont accaparées par un petit nombre, ce petit nombre doit contribuer très largement aux nécessités publiques ; mais quand les richesses sont éparpillées dans (19) la multitude, le fardeau paraît léger à chaque épaule et les taxes n’apportent pas un changement très sensible dans le genre de vie de chacun.

 

            Ajoutons que si les richesses sont en peu de mains, leurs propriétaires jouiront forcément de toute l’influence et conspireront volontiers pour faire peser toute la charge sur les pauvres, les opprimant encore davantage, au détriment de toute activité productive.

 

            C’est en cela que consiste la grande supériorité de l’Angleterre sur les nations actuelles du monde, ou sur celles dont il est fait mention dans les annales de l’histoire. Les Anglais éprouvent, il est vrai, quelques désavantages dans le commerce extérieur à cause du prix élevé de leur main-d’œuvre, qui est en partie l’effet des richesses de leurs artisans, aussi bien que de l’abondance de la circulation. Mais comme le commerce extérieur n’est pas la circonstance la plus importante, il ne faut pas la mettre en concurrence avec le bonheur de tant de millions d’hommes. Et s’il n’y avait rien d’autre pour leur faire chérir le gouvernement libre sous lequel ils vivent, cette raison seule serait suffisante. La pauvreté du bas peuple est un effet naturel, sinon infaillible, de la monarchie absolue ; je doute pourtant qu’il soit toujours vrai, d’autre part, que la richesse soit une conséquence infaillible de la liberté. Il faut que la liberté, pour produire cet effet, soit aidée par certains événements (20) et par une certaine manière de penser. Lord Bacon expliquant les grands avantages qu’ont obtenus les Anglais dans leurs guerres contre la France, les attribue surtout à l’aisance et à l’abondance supérieures du bas peuple chez les premiers, et cependant le gouvernement des deux royaumes était à peu près semblable à cette époque. Quand les cultivateurs et les artisans sont accoutumés à travailler à bas prix et à ne garder pour eux qu’une faible part des fruits de leur travail, il leur est difficile, même sous un gouvernement libre, d’améliorer leur condition ou de s’entendre entre eux pour augmenter leur salaire. Toutefois, même lorsqu’ils sont accoutumés à un mode de vie plus large, il est facile aux riches, dans un gouvernement arbitraire, de se concerter contre eux et de rejeter tout le fardeau des taxes sur les épaules des autres.

 

            Cela peut paraître une étrange assertion, que la pauvreté du bas peuple en France, en Italie et en Espagne, soit due, dans une certaine mesure, aux richesses plus grandes du sol, à la bonté du climat et cependant les raisons ne manquent pas pour justifier ce paradoxe. L’agriculture est un art facile dans une terre et dans un sol aussi excellents que ceux des contrées plus méridionales, où un homme peut, avec un couple de mauvais chevaux, cultiver en une saison autant de terre qu’il lui en faut pour payer un fermage assez considérable au propriétaire. Toute la science du fermier consiste à laisser reposer son terrain pendant un (21) an ; dès que le sol est épuisé, la chaleur du soleil seule et la température du climat l’enrichissent et lui rendent sa fertilité. Ces pauvres paysans n’exigent donc que leur simple subsistance pour rétribution de leur travail. Ils n’ont ni capital ni richesses qui réclament davantage, et en même temps ils sont toujours dépendants de leur propriétaire, qui ne leur consent pas de baux et ne craint pas de laisser ruiner sa terre par des méthodes de culture mauvaises. En Angleterre la terre est riche, mais grossière ; il faut la cultiver à grands frais, et elle produit de maigres récoltes quand elle n’est pas traitée avec soin et par une méthode qui n’assure de plein bénéfice qu’au bout de plusieurs années. Par conséquent, le fermier, en Angleterre, doit posséder un capital considérable et jouir d’un long bail, ce qui engendre des profits proportionnels. Les beaux vignobles de Champagne et de Bourgogne, qui rapportent souvent au propriétaire près de cinq livres par acre, sont cultivés par des paysans qui ont à peine de pain ; la raison en est que ces paysans n’ont pas besoin d’autre capital que leurs bras et des instruments de labourage, qu’ils peuvent acheter pour ving shillings. La situation des fermiers de ces contrées est d’ordinaire meilleure ; mais les herbagers sont le plus à leur aise parmi tous ceux qui cultivent la terre. La raison est toujours la même. Il faut que les hommes aient des bénéfices proportionnels à leurs frais et risques. Lorsqu’un nombre (22) aussi considérable de travailleurs pauvres que les paysans et les fermiers sont dans une situation très inférieure, tout le reste doit participer de leur pauvreté, que le gouvernement de la nation soit monarchique ou républicain.

 

            Nous pouvons faire une remarque semblable au point de vue de l’histoire générale de l’humanité. Pour quelle raison aucun des peuples qui vivent entre les tropiques n’a-t-il jamais pu jusqu’à présent atteindre à aucun art, à aucune politesse, ni même arriver à une police dans le gouvernement, à une discipline militaire, tandis que peu de nations sous les climats tempérés sont entièrement privées de ces avantages ? Une des causes de ce phénomène est sans doute la chaleur et l’égalité de la température dans la zone torride, qui rendent le vêtement et la maison moins indispensables aux habitants et suppriment ainsi, en partie, la nécessité, qui est le grand aiguillon de l’activité et de l’invention. Curis acuens mortalia corda. Sans compter que moins un peuple possède de marchandises ou de biens de toute espèce, moins il est exposé aux querelles intestines, et moins la nécessité se fait sentir chez lui d’une police organisée ou d’une autorité régulière pour le protéger et le défendre contre ses ennemis extérieurs ou intérieurs.

 

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Of Commerce
 
                               

THE greater part of mankind may be divided into two classes; that of shallow thinkers, who fall short of the truth; and that of abstruse thinkers, who go beyond it. The latter class are by far the most rare; and I may add, by far the most useful and valuable. They suggest hints, at least, and start difficulties, which they want, perhaps, skill to pursue; but which may produce fine discoveries, when handled by men who have a more just way of thinking. At worst, what they say is uncommon; and if it should cost some pains to comprehend it, one has, however, the pleasure of hearing something that is new. An author is little to be valued, who tells us nothing but what we can learn from every coffee-house conversation.

 

All people of shallow thought are apt to decry even those of solid understanding, as abstruse thinkers, and metaphysicians, and refiners; and never will allow any thing to be just which is beyond their own weak conceptions. There are some cases, I own, where an extraordinary refinement affords a strong presumption of falsehood, and where no reasoning is to be trusted but what is natural and easy. When a man deliberates concerning his conduct in any particular affair, and forms schemes in politics, trade, œconomy, or any business in life, he never ought to draw his arguments too fine, or connect too long a chain of consequences together. Something is sure to happen, that will disconcert his reasoning, and produce an event different from what he expected. But when we reason upon general subjects, one may justly affirm, that our speculations can scarcely ever be too fine, provided they be just; and that the difference between a common man and a man of genius is chiefly seen in the shallowness or depth of the principles upon which they proceed. General reasonings seem intricate, merely because they are general; nor is it easy for the bulk of mankind to distinguish, in a great number of particulars, that common circumstance in which they all agree, or to extract it, pure and unmixed, from the other superfluous circumstances. Every judgment or conclusion, with them, is particular. They cannot enlarge their view to those universal propositions, which comprehend under them an infinite number of individuals, and include a whole science in a single theorem. Their eye is confounded with such an extensive prospect; and the conclusions, derived from it, even though clearly expressed, seem intricate and obscure. But however intricate they may seem, it is certain, that general principles, if just and sound, must always prevail in the general course of things, though they may fail in particular cases; and it is the chief business of philosophers to regard the general course of things. I may add, that it is also the chief business of politicians; especially in the domestic government of the state, where the public good, which is, or ought to be their object, depends on the concurrence of a multitude of causes; not, as in foreign politics, on accidents and chances, and the caprices of a few persons. This therefore makes the difference between particular deliberations and general reasonings, and renders subtilty and refinement much more suitable to the latter than to the former.

 

I thought this introduction necessary before the following discourses on commerce, money, interest, balance of trade, &c. where, perhaps, there will occur some principles which are uncommon, and which may seem too refined and subtile for such vulgar subjects. If false, let them be rejected : but no one ought to entertain a prejudice against them, merely because they are out of the common road.

 

The greatness of a state, and the happiness of its subjects, how independent soever they may be supposed in some respects, are commonly allowed to be inseparable with regard to commerce; and as private men receive greater security, in the possession of their trade and riches, from the power of the public, so the public becomes powerful in proportion to the opulence and extensive commerce of private men. This maxim is true in general; though I cannot forbear thinking, that it may possibly admit of exceptions, and that we often establish it with too little reserve and limitation. There may be some circumstances, where the commerce and riches and luxury of individuals, instead of adding strength to the public, will serve only to thin its armies, and diminish its authority among the neighbouring nations. Man is a very variable being, and susceptible of many different opinions, principles, and rules of conduct. What may be true, while he adheres to one way of thinking, will be found false, when he has embraced an opposite set of manners and opinions.

 

The bulk of every state may be divided into husbandmen and manufacturers. The former are employed in the culture of the land; the latter work up the materials furnished by the former, into all the commodities which are necessary or ornamental to human life. As soon as men quit their savage state, where they live chiefly by hunting and fishing, they must fall into these two classes; though the arts of agriculture employ at first the most numerous part of the society. Time and experience improve so much these arts, that the land may easily maintain a much greater number of men, than those who are immediately employed in its culture, or who furnish the more necessary manufactures to such as are so employed.

 

If these superfluous hands apply themselves to the finer arts, which are commonly denominated the arts of luxury, they add to the happiness of the state; since they afford to many the opportunity of receiving enjoyments, with which they would otherwise have been unacquainted. But may not another scheme be proposed for the employment of these superfluous hands? May not the sovereign lay claim to them, and employ them in fleets and armies, to encrease the dominions of the state abroad, and spread its fame over distant nations? It is certain that the fewer desires and wants are found in the proprietors and labourers of land, the fewer hands do they employ; and consequently the superfluities of the land, instead of maintaining tradesmen and manufacturers, may support fleets and armies to a much greater extent, than where a great many arts are required to minister to the luxury of particular persons. Here therefore seems to be a kind of opposition between the greatness of the state and the happiness of the subject. A state is never greater than when all its superfluous hands are employed in the service of the public. The ease and convenience of private persons require, that these hands should be employed in their service. The one can never be satisfied, but at the expence of the other. As the ambition of the sovereign must entrench on the luxury of individuals; so the luxury of individuals must diminish the force, and check the ambition of the sovereign.

 

Nor is this reasoning merely chimerical; but is founded on history and experience. The republic of SPARTA was certainly more powerful than any state now in the world, consisting of an equal number of people; and this was owing entirely to the want of commerce and luxury. The HELOTES were the labourers: The SPARTANS were the soldiers or gentlemen. It is evident, that the labour of the HELOTES could not have maintained so great a number of SPARTANS, had these latter lived in ease and delicacy, and given employment to a great variety of trades and manufactures. The like policy may be remarked in ROME. And indeed, throughout all ancient history, it is observable, that the smallest republics raised and maintained greater armies than states consisting of triple the number of inhabitants, are able to support at present. It is computed, that, in all EUROPEAN nations, the proportion between soldiers and people does not exceed one to a hundred. But we read, that the city of ROME alone, with its small territory, raised and maintained, in early times, ten legions against the LATINS. ATHENS, the whole of whose dominions was not larger than YORKSHIRE, sent to the expedition against SICILY near forty thousand men. DIONYSIUS the elder, it is said, maintained a standing army of a hundred thousand foot and ten thousand horse, besides a large fleet of four hundred sail; though his territories extended no farther than the city of SYRACUSE, about a third of the island of SICILY, and some sea-port towns and garrisons on the coast of ITALY and ILLYRICUM. It is true, the ancient armies, in time of war, subsisted much upon plunder : But did not the enemy plunder in their turn? which was a more ruinous way of levying a tax, than any other that could be devised. In short, no probable reason can be assigned for the great power of the more ancient states above the modern, but their want of commerce and luxury. Few artizans were maintained by the labour of the farmers, and therefore more soldiers might live upon it. LIVY says, that ROME, in his time, would find it difficult to raise as large an army as that which, in her early days, she sent out against the GAULS and LATINS. Instead of those soldiers who fought for liberty and empire in CAMILLUS'S time, there were, in AUGUSTUS'S days, musicians, painters, cooks, players, and tailors; and if the land was equally cultivated at both periods, it could certainly maintain equal numbers in the one profession as in the other. They added nothing to the mere necessaries of life, in the latter period more than in the former.

 

It is natural on this occasion to ask, whether sovereigns may not return to the maxims of ancient policy, and consult their own interest in this respect, more than the happiness of their subjects? I answer, that it appears to me almost impossible; and that because ancient policy was violent, and contrary to the more natural and usual course of things. It is well known with what peculiar laws SPARTA was governed, and what a prodigy that republic is justly esteemed by every one, who has considered human nature as it has displayed itself in other nations, and other ages. Were the testimony of history less positive and circumstantial, such a government would appear a mere philosophical whim or fiction, and impossible ever to be reduced to practice. And though the ROMAN and other ancient republics were supported on principles somewhat more natural, yet was there an extraordinary concurrence of circumstances to make them submit to such grievous burthens. They were free states; they were small ones; and the age being martial, all their neighbours were continually in arms. Freedom naturally begets public spirit, especially in small states; and this public spirit, this amor patriæ, must encrease, when the public is almost in continual alarm, and men are obliged, every moment, to expose themselves to the greatest dangers for its defence. A continual succession of wars makes every citizen a soldier : he takes the field in his turn: And during his service he is chiefly maintained by himself. This service is indeed equivalent to a heavy tax; yet is it less felt by a people addicted to arms, who fight for honour and revenge more than pay, and are unacquainted with gain and industry as well as pleasure. Not to mention the great equality of fortunes among the inhabitants of the ancient republics, where every field, belonging to a different proprietor, was able to maintain a family, and rendered the numbers of citizens very considerable, even without trade and manufactures.

 

But though the want of trade and manufactures, among a free and very martial people, may sometimes have no other effect than to render the public more powerful, it is certain, that, in the common course of human affairs, it will have a quite contrary tendency. Sovereigns must take mankind as they find them, and cannot pretend to introduce any violent change in their principles and ways of thinking. A long course of time, with a variety of accidents and circumstances, are requisite to produce those great revolutions, which so much diversify the face of human affairs. And the less natural any set of principles are, which support a particular society, the more difficulty will a legislator meet with in raising and cultivating them. It is his best policy to comply with the common bent of mankind, and give it all the improvements of which it is susceptible. Now, according to the most natural course of things, industry and arts and trade encrease the power of the sovereign as well as the happiness of the subjects; and that policy is violent, which aggrandizes the public by the poverty of individuals. This will easily appear from a few considerations, which will present to us the consequences of sloth and barbarity.

 

Where manufactures and mechanic arts are not cultivated, the bulk of the people must apply themselves to agriculture; and if their skill and industry encrease, there must arise a great superfluity from their labour beyond what suffices to maintain them. They have no temptation, therefore, to encrease their skill and industry; since they cannot exchange that superfluity for any commodities, which may serve either to their pleasure or vanity. A habit of indolence naturally prevails. The greater part of the land lies uncultivated. What is cultivated, yields not its utmost for want of skill and assiduity in the farmers. If at any time the public exigencies require, that great numbers should be employed in the public service, the labour of the people furnishes now no superfluities, by which these numbers can be maintained. The labourers cannot encrease their skill and industry on a sudden. Lands uncultivated cannot be brought into tillage for some years. The armies, mean while, must either make sudden and violent conquests, or disband for want of subsistence. A regular attack or defence, therefore, is not to be expected from such a people, and their soldiers must be as ignorant and unskilful as their farmers and manufacturers.

 

Every thing in the world is purchased by labour; and our passions are the only causes of labour. When a nation abounds in manufactures and mechanic arts, the proprietors of land, as well as the farmers, study agriculture as a science, and redouble their industry and attention. The superfluity, which arises from their labour, is not lost; but is exchanged with manufactures for those commodities, which men's luxury now makes them covet. By this means, land furnishes a great deal more of the necessaries of life, than what suffices for those who cultivate it. In times of peace and tranquillity, this superfluity goes to the maintenance of manufacturers, and the improvers of liberal arts. But it is easy for the public to convert many of these manufacturers into soldiers, and maintain them by that superfluity, which arises from the labour of the farmers. Accordingly we find, that this is the case in all civilized governments. When the sovereign raises an army, what is the consequence? He imposes a tax. This tax obliges all the people to retrench what is least necessary to their subsistence. Those, who labour in such commodities, must either enlist in the troops, or turn themselves to agriculture, and thereby oblige some labourers to enlist for want of business. And to consider the matter abstractedly, manufactures encrease the power of the state only as they store up so much labour, and that of a kind to which the public may lay claim, without depriving any one of the necessaries of life. The more labour, therefore, is employed beyond mere necessaries, the more powerful is any state; since the persons engaged in that labour may easily be converted to the public service. In a state without manufactures, there may be the same number of hands; but there is not the same quantity of labour, nor of the same kind. All the labour is there bestowed upon necessaries, which can admit of little or no abatement.

 

Thus the greatness of the sovereign and the happiness of the state are, in a great measure, united with regard to trade and manufactures. It is a violent method, and in most cases impracticable, to oblige the labourer to toil, in order to raise from the land more than what subsists himself and family. Furnish him with manufactures and commodities, and he will do it of himself. Afterwards you will find it easy to seize some part of his superfluous labour, and employ it in the public service, without giving him his wonted return. Being accustomed to industry, he will think this less grievous, than if, at once, you obliged him to an augmentation of labour without any reward. The case is the same with regard to the other members of the state. The greater is the stock of labour of all kinds, the greater quantity may be taken from the heap, without making any sensible alteration in it.

 

A public granary of corn, a storehouse of cloth, a magazine of arms; all these must be allowed real riches and strength in any state. Trade and industry are really nothing but a stock of labour, which, in times of peace and tranquillity, is employed for the ease and satisfaction of individuals; but in the exigencies of state, may, in part, be turned to public advantage. Could we convert a city into a kind of fortified camp, and infuse into each breast so martial a genius, and such a passion for public good, as to make every one willing to undergo the greatest hardships for the sake of the public; these affections might now, as in ancient times, prove alone a sufficient spur to industry, and support the community. It would then be advantageous, as in camps, to banish all arts and luxury; and, by restrictions on equipage and tables, make the provisions and forage last longer than if the army were loaded with a number of superfluous retainers. But as these principles are too disinterested and too difficult to support, it is requisite to govern men by other passions, and animate them with a spirit of avarice and industry, art and luxury. The camp is, in this case, loaded with a superfluous retinue; but the provisions flow in proportionably larger. The harmony of the whole is still supported; and the natural bent of the mind being more complied with, individuals, as well as the public, find their account in the observance of those maxims.

 

The same method of reasoning will let us see the advantage of foreign commerce, in augmenting the power of the state, as well as the riches and happiness of the subject. It encreases the stock of labour in the nation; and the sovereign may convert what share of it he finds necessary to the service of the public. Foreign trade, by its imports, furnishes materials for new manufactures; and, by its exports, it produces labour in particular commodities, which could not be consumed at home. In short, a kingdom, that has a large import and export, must abound more with industry, and that employed upon delicacies and luxuries, than a kingdom which rests contented with its native commodities. It is, therefore, more powerful, as well as richer and happier. The individuals reap the benefit of these commodities, so far as they gratify the senses and appetites. And the public is also a gainer, while a greater stock of labour is, by this means, stored up against any public exigency; that is, a greater number of laborious men are maintained, who may be diverted to the public service, without robbing any one of the necessaries, or even the chief conveniencies of life.

 

If we consult history, we shall find, that, in most nations, foreign trade has preceded any refinement in home manufactures, and given birth to domestic luxury. The temptation is stronger to make use of foreign commodities, which are ready for use, and which are entirely new to us, than to make improvements on any domestic commodity, which always advance by slow degrees, and never affect us by their novelty. The profit is also very great, in exporting what is superfluous at home, and what bears no price, to foreign nations, whose soil or climate is not favourable to that commodity. Thus men become acquainted with the pleasures of luxury and the profits of commerce; and their delicacy and industry, being once awakened, carry them on to farther improvements, in every branch of domestic as well as foreign trade. And this perhaps is the chief advantage which arises from a commerce with strangers. It rouses men from their indolence; and, presenting the gayer and more opulent part of the nation with objects of luxury which they never before dreamed of, raises in them a desire of a more splendid way of life than what their ancestors enjoyed. And at the same time, the few merchants, who possess the secret of this importation and exportation, make great profits; and becoming rivals in wealth to the ancient nobility, tempt other adventurers to become their rivals in commerce. Imitation soon diffuses all those arts; while domestic manufactures emulate the foreign in their improvements, and work up every home commodity to the utmost perfection of which it is susceptible. Their own steel and iron, in such laborious hands, become equal to the gold and rubies of the INDIES.

 

When the affairs of the society are once brought to this situation, a nation may lose most of its foreign trade, and yet continue a great and powerful people. If strangers will not take any particular commodity of ours, we must cease to labour in it. The same hands will turn themselves towards some refinement in other commodities, which may be wanted at home. And there must always be materials for them to work upon; till every person in the state, who possesses riches, enjoys as great plenty of home commodities, and those in as great perfection, as he desires; which can never possibly happen. CHINA is represented as one of the most flourishing empires in the world; though it has very little commerce beyond its own territories.

 

It will not, I hope, be considered as a superfluous digression, if I here observe, that, as the multitude of mechanical arts is advantageous, so is the great number of persons to whose share the productions of these arts fall. A too great disproportion among the citizens weakens any state. Every person, if possible, ought to enjoy the fruits of his labour, in a full possession of all the necessaries, and many of the conveniencies of life. No one can doubt, but such an equality is most suitable to human nature, and diminishes much less from the happiness of the rich than it adds to that of the poor. It also augments the power of the state, and makes any extraordinary taxes or impositions be paid with more chearfulness. Where the riches are engrossed by a few, these must contribute very largely to the supplying of the public necessities; but when the riches are dispersed among multitudes, the burthen feels light on every shoulder, and the taxes make not a very sensible difference on any one's way of living.

 

Add to this, that, where the riches are in few hands, these must enjoy all the power, and will readily conspire to lay the whole burthen on the poor, and oppress them still farther, to the discouragement of all industry.

 

In this circumstance consists the great advantage of ENGLAND above any nation at present in the world, or that appears in the records of any story. It is true, the ENGLISH feel some disadvantages in foreign trade by the high price of labour, which is in part the effect of the riches of their artisans, as well as of the plenty of money. But as foreign trade is not the most material circumstance, it is not to be put in competition with the happiness of so many millions; and if there were no more to endear to them that free government under which they live, this alone were sufficient. The poverty of the common people is a natural, if not an infallible effect of absolute monarchy; though I doubt, whether it be always true, on the other hand, that their riches are an infallible result of liberty. Liberty must be attended with particular accidents, and a certain turn of thinking, in order to produce that effect. Lord BACON, accounting for the great advantages obtained by the ENGLISH in their wars with FRANCE, ascribes them chiefly to the superior ease and plenty of the common people amongst the former; yet the government of the two kingdoms was, at that time, pretty much alike. Where the labourers and artisans are accustomed to work for low wages, and to retain but a small part of the fruits of their labour, it is difficult for them, even in a free government, to better their condition, or conspire among themselves to heighten their wages. But even where they are accustomed to a more plentiful way of life, it is easy for the rich, in an arbitrary government, to conspire against them, and throw the whole burden of the taxes on their shoulders.

 

It may seem an odd position, that the poverty of the common people in FRANCE, ITALY, and SPAIN, is, in some measure, owing to the superior riches of the soil and happiness of the climate; yet there want not reasons to justify this paradox. In such a fine mould or soil as that of those more southern regions, agriculture is an easy art; and one man, with a couple of sorry horses, will be able, in a season, to cultivate as much land as will pay a pretty considerable rent to the proprietor. All the art, which the farmer knows, is to leave his ground fallow for a year, as soon as it is exhausted; and the warmth of the sun alone and temperature of the climate enrich it, and restore its fertility. Such poor peasants, therefore, require only a simple maintenance for their labour. They have no stock or riches, which claim more; and at the same time, they are for ever dependant on their landlord, who gives no leases, nor fears that his land will be spoiled by the ill methods of cultivation. In ENGLAND, the land is rich, but coarse; must be cultivated at a great expence; and produces slender crops, when not carefully managed, and by a method which gives not the full profit but in a course of several years. A farmer, therefore, in ENGLAND must have a considerable stock, and a long lease; which beget proportional profits. The fine vineyards of CHAMPAGNE and BURGUNDY, that often yield to the landlord above five pounds per acre, are cultivated by peasants, who have scarcely bread : the reason is, that such peasants need no stock but their own limbs, with instruments of husbandry, which they can buy for twenty shillings. The farmers are commonly in some better circumstances in those countries. But the grasiers are most at their ease of all those who cultivate the land. The reason is still the same. Men must have profits proportionable to their expence and hazard. Where so considerable a number of the labouring poor as the peasants and farmers are in very low circumstances, all the rest must partake of their poverty, whether the government of that nation be monarchical or republican.

 

We may form a similar remark with regard to the general history of mankind. What is the reason, why no people, living between the tropics, could ever yet attain to any art or civility, or reach even any police in their government, and any military discipline; while few nations in the temperate climates have been altogether deprived of these advantages? It is probable that one cause of this phænomenon is the warmth and equality of weather in the torrid zone, which render clothes and houses less requisite for the inhabitants, and thereby remove, in part, that necessity, which is the great spur to industry and invention. Curis acuens mortalia corda. Not to mention, that the fewer goods or possessions of this kind any people enjoy, the fewer quarrels are likely to arise amongst them, and the less necessity will there be for a settled police or regular authority to protect and defend them from foreign enemies, or from each other.

 

 

 

 



[1]                  La date est 1888 mais cette date est absente de l’édition qui se trouve en ma possession. (Note de Philippe Folliot)

[2]                  Nous mettons entre parenthèses le numéro des pages. (Note de Philippe Folliot)