David Hume

PHILOTRA

Du commerce

1752

Traduction anonyme

In

Discours politiques traduits de l’anglais de David Hume

Tome I

A Amsterdam,

Et se vend à Paris,

Chez Michel Lambert, libraire, rue & et à côté de la Comédie française, au Parnasse

MDCCLIV

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

2010.

 

 

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            La plus grande partie du genre humain peut être divisée en deux classes [1] ; l’une des hommes qui pour ne pas penser assez, n’arrivent pas jusqu’à la vérité, l’autre de ceux qui pour penser trop, vont (2) quelquefois au-delà. La dernière classe n’est pas à beaucoup près aussi nombreuse que la première, & je puis ajouter, est infiniment plus utile & plus estimable. Ceux qui la composent suggèrent du moins des idées ; ils entament des questions que peut-être ils n’ont pas l’habileté de résoudre, mais qui peuvent produire de très belles découvertes, lorsqu’elles sont maniées par des gens qui ont une façon de penser plus juste. Au pis aller, ce qu’ils disent n’est pas ordinaire ; & si l’on a quelque peine à les comprendre, on en est dédommagé par le plaisir d’entendre quelque chose de nouveau. On fait peu de cas d’un auteur qui ne nous dit rien que ce que nous pouvons apprendre dans une conversation de café.

 

            Tous les gens dont l’esprit est (3) borné, ne manquent pas de décrier ceux mêmes qui joignent la solidité à l’étendue de l’esprit ; ils les accusent de raffiner & de penser en tout d’une manière trop métaphysique & trop abstraite ; ils n’accorderont jamais qu’une chose est juste, dès qu’elle passe leurs faibles conceptions. Il y a quelques cas, je l’avoue, où un extrême raffinement peut faire naître une forte présomption de fausseté, & où l’on doit se défier de tout raisonnement, qui n’est pas simple & naturel. Lorsqu’un homme délibère sur la conduite qu’il doit tenir dans une affaire particulière, & qu’il se forme quelque plan dans la politique, le commerce, l’économie, ou quelque affaire de la vie que ce soit, il ne doit jamais tirer d’un principe des arguments trop subtils, ni lier une trop longue chaîne de (4) conséquences ensemble ; il arrivera sûrement quelque événement qui déconcertera ses raisonnements, & produira un effet tout différent de ce qu’il attendait. Mais lorsque nous raisonnons sur des sujets généraux, on peut affirmer avec raison que nos spéculations ne peuvent pas être trop approfondies, pourvu qu’elles soient justes, & que la différence entre un homme commun & un homme de génie se remarque principalement dans le plus ou le moins de profondeur des principes sur lesquels ils fondent leur idées.

 

            Les raisonnements généraux ne sont pas aisés à suivre par la seule raison qu’ils sont généraux, & il n’est pas facile au gros du genre humain de distinguer dans un grand nombre de cas particuliers, cette circonstance commune où tous (5) concourent, ou de l’extraire pure & sans mélange des autres circonstances superflues. Avec la plupart des hommes tout jugement est particulier : ils ne sauraient étendre leur vue à ces propositions universelles, qui contiennent un nombre infini de propositions particulières, & qui renferment toute une science dans un simple théorème. Leur œil est fatigué des efforts qu’il fait pour embrasser des objets d’une aussi grande étendue, & les conséquences que l’on en tire, quelque clairement qu’elles soient exprimées, leur paraissent obscures & embarrassées. Mais quelques difficultés qu’on y aperçoive, il est certain que les principes généraux, s’ils sont justes & bien établis, doivent toujours prévaloir dans le cours général des choses, quoiqu’ils puissent manquer dans (6) des cas particuliers ; & le premier devoir des philosophes est d’avoir égard au cours général des choses ; je puis ajouter que les politiques doivent faire de même, spécialement dans le gouvernement économique d’un Etat, où le bien public qui est, ou doit être, leur principal objet, dépend de la concurrence d’une multitude de cas ; & non, comme dans les relations qu’il a avec ses voisins, des événements, du hasard, & du caprice de quelques personnes. Voilà d’où naît la différence qui se trouve entre les délibérations particulières & les raisonnements généraix, & ce qui rend la subtilité & le raffinement beaucoup plus convenables dans le dernier cas, que dans le premier.

 

            J’ai cru cette introduction nécessaire à la tête des discours suivants (7) sur le commerce, le luxe, l’argent, l’intérêt, &c. où l’on trouvera peut-être des principes qui ne sont pas communs & qui ne cadrent pas avec les idées du vulgaire sur ces différentes matières ; s’ils sont faux, qu’on les rejette, mais personne ne se doit prévenir contre, par la seule raison qu’ils sont hors de la voie ordinaire.

 

            La grandeur d’un Etat & le bonheur des peuples, quelque indépendance qu’on y puisse supposer à certains égards, sont reconnus pour être inséparables en ce qui regarde le commerce, & comme les particuliers reçoivent de la puissance de l’Etat une plus grande sûreté, dans la possession de leur commerce & de leurs richesses, de même l’Etat devient puissant à proportion des richesses & de l’étendue du commerce des particuliers. (8) Cette maxime est vraie en général quoiqu’à mon avis elle puisse souffrir quelques restrictions. Je pense même que nous l’admettons souvent avec trop peu de réserve. Il peut y avoir des cas où le commerce, les richesses & le luxe des particuliers, au lieu d’augmenter la force de l’Etat, ne serviront qu’à affaiblir les armées, & à diminuer son crédit chez les nations voisines. L’homme est un être très variable & susceptible de beaucoup de différentes opinions ; il change successivement de principes & de règles de conduite. Ce qui peut être vrai, tant qu’il adhère à une certaine façon de penser, devient faux aussitôt qu’il adopte des opinions & des mœurs totalement opposées.

 

            Dans chaque Etat le grand nombre des hommes peut être divisé (9) en cultivateurs & en manufacturiers. Les premiers sont occupés à labourer & à faire fructifier la terre, les seconds à rendre ses productions propres à toutes les commodités qu’exigent les nécessités ou les agréments de la vie. Aussitôt que les hommes quittent leur état sauvage, où ils vivent principalement de la chasse & de la pêche, il faut qu’ils se partagent en ces deux classes ; quoique les arts de l’agriculture emploient au commencement la plus nombreuse partie de la société. [2] Le temps & l’expérience (10) perfectionnent tellement ces arts, que la terre peut aisément maintenir un plus grand nombre d’hommes que ceux qui sont employés à la cultiver, ou qui fournissent les manufactures les plus nécessaires à ces cultivateurs. [3]

 

            Si ces mains superflues sont (11) tournées du côté de ces arts recherchés, que l’on appelle communément les arts de luxe ; elles ajoutent au bonheur d’un Etat, puisqu’elles apportent à un grand nombre d’hommes la facilité de se procurer des jouissances, qui autrement ne leur auraient pas été connues. Mais ne peut-on pas proposer un autre plan pour l’emploi de ces mains superflues ? Le souverain ne peut-il pas les réclamer, & les employer dans les flottes & dans les armées, pour augmenter le domaine de l’Etat au-dehors, & répandre sa réputation chez les nations éloignées.

 

            Il est certain que moins les propriétaires & les laboururs de la terre ont de désirs & de besoins, moins ils emploient de mains ; & par conséquent ce qui reste de terre, au lieu d’être destiné au (12) soutien des marchands & des manfacturiers, peut entretenir des flottes & des armées bien plus facilement que dans les pays où beaucoup d’arts sont nécessaires pour fournir au luxe de quelques particuliers. Ici donc il paraît une espèce d’opposition entre la grandeur de l’Etat & le bonheur des sujets. Un Etat n’est jamais plus grand que lorsque toutes les mains superflues, dont nous avons parlé, sont employées au service du public : l’aisance & les commodités des particuliers demandent que ces mêmes mains soient employées pour leur propre utilité. On ne peut satisf      aire à l’un, qu’aux dépends de l’autre. Comme l’ambition du souverain doit prendre sur le luxe des particuliers, aussi le luxe des particuliers soit diminuer la force & arrêter l’ambition du souverain.

 

            (13) Ce raisonnement n’est pas chimérique ; il est fondé sur l’histoire & sur l’expérience. La république de Sparte était certainement plus puissante qu’aucun Etat que nous connaissions aujourd’hui, où il y ait le même nombre de peuple. Cette force était due à son manque de commerce & de luxe. Les Ilotes [4] étaient les laboureurs, & les spartiates les soldats. Il est évident que le travail des Ilotes n’aurait pu suffire à l’entretien d’un si grand nombre de spartiates, si ceux-ci eussent vécu dans l’aisance & la délicatesse, & fourni de l’emploi à une grande variété (14) de commerces & de manufactures. On peut remarquer la même politique dans Rome : l’histoire ancienne fait voir partout que les plus petites républiques ont levé & maintenu de plus grandes armées, que des Etats qui ont trois fois autant d’habitants ne sont à présent en état de les entretenir. On compte que dans toutes les nations européennes, la proportion entre les soldats & le peuple n’est que d’un à cent. Or nous lisons que la ville de Rome seule, avec son petit territoire, a levé & maintenu dès les premiers temps dix légions contre les Latins. Athènes, dont la domination ne s’étendait pas plus que la province d’York, a envoyé près de quarante mille hommes à une expédition contre la Sicile. [5] On rapporte que (15) Denys l’Ancien a maintenu sur pied une armée de cent mille hommes d’infanterie & de dix mille de cavalerie, outre une flotte considérable de quatre cent vaisseaux, quoiqu’il n’eut de soumis à sa puissance que Syracuse, environ un tiers de l’île de Sicile, & quelques ports de mer ou garnisons sur les côtes de l’Italie & de l’Illyrie. [6] Il est vrai que les armées des anciens, en temps de guerre, subsistaient beaucoup de butin : mais l’ennemi ne pillait-il pas à son tour ? Et cette manière de lever une taxe n’était-elle pas la plus ruineuse de toutes celles que l’on pourrait (16) imaginer ? Enfin on ne peut donner aucune raison probable de la grande supériorité de puissance qu’avaient les anciens Etats sur les modernes, que leur manque de commerce & de luxe. Ils entretenaient peu d’artisans du travail de leurs laboureurs, & par conséquent un plus grand nombre de soldats pouvaient en vivre. Tite-Live dit, que Rome de son temps aurait de la peine à lever une armée aussi considérable que celle que dans ses commencements elle envoya contre les Gaulois et les latins. [7] Au lieu de ces soldats qui du temps de Camille combattaient pour la liberté & pour l’empire, il y avait sous le règne d’Auguste des musiciens (17), des peintres, des cuisiniers, des comédiens & des tailleurs. Si dans ces différents temps, la terre était également cultivée, il est évident qu’elle pouvait faire subsister un nombre égal d’hommes de l’une ou de l’autre possession. Tous ces arts & tous ces métiers du temps d’Auguste, n’ajoutaient aux pures nécessités de la vie, rien de plus que du temps de camille.

 

            Il est naturel de demander à cette occasion, si les souverains ne peuvent pas retourner aux maximes de l’ancienne politique ; & à cet égard consulter plus leur propre intérêt que le bonheur de leurs sujets. Je réponds que cela me paraît presque impossible, parce que l’ancienne politique était violente & contraire au cours des choses le plus commun & le plus naturel. Tout le monde sait par quelles lois (18) particulières Sparte était gouvernée. Cette république n’est-elle pas avec raison regardée comme un prodige, par quiconque a considéré la nature humaine, comme elle s’est montrée dans les autres nations & dans les autres âges ? Si le témoignage de l’histoire était moins positif, un pareil gouvernement ne paraîtrait qu’un pur caprice philosophique, ou une fiction impossible à être jamais réduite en pratique.

 

            Quoique la république romaine, & les autres anciennes républiques fussent établies sur des principes un peu plus naturels ; cependant il fallait un concours extraordinaire de circonstances pour engager les hommes à se soumettre à des conditions si dures. C’étaient des Etats libres & de peu d’étendue ; & ces siècles étant guerriers, (19) tous les Etats voisins étaient continuellement en armes. La liberté engendre naturellement l’esprit public, spécialement dans les petits Etats ; & cet esprit public, cet amour de la patrie doit augmenter lorsque les peuples sont dans des alarmes continuelles, & qu’ils sont obligés à tout moment de s’exposer aux plus grands dangers pour sa défense. Dans une succession continuelle de guerres, tout citoyen est soldat. Ils prennent les armes chacun à leur tour, & durant leur service sont obligés en grande partie de s’entretenir eux-mêmes, & quoique ce service soit équivalent à une taxe très onéreuse, le poids en est moins senti par des peuples qui font profession des armes, qui se battent plus par honneur & par vengeance que pour leur paie, qui ne connaissent ni l’appât (20) du gain, ni les ressources de l’industrie, & presque aussi peu le plaisir. [8] Sans parler de la grande (21) égalité de fortunes parmi les habitants des anciennes républiques, où chaque champ, appartenant à différent propriétaire, suffisait pour entretenir une famille, & rendait le nombre des citoyens très considérable même sans commerce & sans manufactures.

 

            Mais quoique le manque de commerce & de manufactures, parmi un peuple libre & guerrier, puisse quelquefois n’avoir d’autre effet, que de rendre le public plus puissant ; il est certain que dans le (22) cours ordinaire des affaires humaines, il en résultera des conséquences toutes contraires. Les souverains doivent prendre les hommes comme ils les trouvent, & ne pas entreprendre d’introduire par la violence aucun changement dans leurs principes & dans leurs manières de penser. Il faut un long cours de  temps & une grande variété d’incidents & et circonstances pour produire ces grandes révolutions, qui diversifient si fort la face des affaires humaines ; & moins une suite de principes qui sont le soutien d’une société particulière, est naturelle, plus le législateur trouvera de difficultés à les établir ou à les entretenir.

 

            La meilleure politique est de s’accomoder au penchant commun du genre humain, & de le rectifier, autant qu’il est possible, (23) pour le bien de la société. Aujourd’hui, suivant le cours le plus naturel des choses, l’industrie, les arts & le commerce augmentent le pouvoir du souverain, aussi bien que le bonheur des sujets. C’est une politique trop violente, que celle qui se permet de les appauvrir pour l’agrandissement de l’Etat. [9]

 

            Ceci deviendra sensible par (24) quelques considérations, qui feront sentir les conséquences de la paresse & de la barbarie. Dans les pays où les manufactures & les arts mécaniques ne sont pas cultivés, il faut de nécessité que le gros du peuple s’applique à l’agriculture ; si leur savoir & leur industrie augmentent, leur travail doit produire beaucoup plus que ce qui est nécessaire à leur subsistance. En pareil cas ils n’ont aucune tentation de chercher à perfectionner la culture des terres, puisqu’ils ne sauraient échanger ce superflu contre aucune des commodités qui peuvent servir à leur plaisir ou à leur vanité. Une habitude de paresse & d’indifférence prévaut naturellement. La plus grande partie des terres demeure sans culture. Ce qui est cultivé ne produit pas autant que la bonté du sol le comporterait par manque de savoir & (25) d’assiduité de la part des fermiers. Toutes les fois que la nécessité exige que le plus grand nombre des hommes soient employés pour le service public, le travail de ceux qui cultivent la terre ne peut pas fournir ce superflu nécessaire pour faire vivre ceux qui défendent le pays. Les laboureurs n’ont aucun moyen pour augmenter tout à coup leur savoir & leur industrie. Des terres qui étaient en friche ne sont en état de rapporter qu’au bout de quelques années. Pendant ce temps il faut que les armées fassent des conquêtes violentes & soudaines, ou qu’elles se séparent faute de subsistance. On ne peut donc attendre de pareils peuples une attaque ou une défense régulières ; & leurs soldats doivent être aussi peu industrieux & aussi ignorants que leurs fermiers & leurs manufacturiers.

 

            (26) Toute chose  dans le monde s’achète par le travail, & nos passions sur les seules causes du travail. Lorsque les manufactures & les arts mécaniques abondent dans une nation, les propriétaires des terres, aussi bien que les fermiers, étudient l’agriculture comme une science, & redoublent leur industrie & leur attention. Le superflu qui provient de leur travail n’est pas perdu ; il s’échange avec les manufacturiers, pour ces commodités que le luxe des hommes leur fait désirer. Par ce moyen la terre fournit beaucoup plus des nécessités de la vie que ce qui suffit à ceux qui la cultivent. Dans des temps de paix & de tranquillité, ce superflu est employé à l’entretien des manufacturiers & de ceux qui perfectionnent les arts libéraux. Mais il est aisé pour le public de (27) faire des soldats de plusieurs de ces manufacturiers, et de les entretenir de ce même superflu qui provient de l’industrie des fermiers. Aussi trouvons-nous que cela arrive dans tous les gouvernements civilisés. Lorsque le souverain lève une armée, qu’en arrive-t-il ? Il impose une taxe. Cette taxe oblige tous les gens de se retrancher ce qui est le moins nécessaire à leur subsistance. Ceux qui travaillent à ce genre de commodités, dont on se prive, sont obligés ou à s’enrôler dans les troupes, ou à se tourner eux-mêmes du côté de l’agriculture ; & par là forcent quelques laboureurs à s’engager faute d’emploi.

 

            En approfondissant cette matière, on reconnaîtra que si les manufactures augmentent la puissance de l’Etat, c’est seulement en ce que par ce moyen on met en réserve (28) beaucoup de travail & d’une espèce que l’on peut faire servir à l’utilité publique, sans priver aucun particulier des nécessités de la vie. Ainsi plus il y a de travail employé au-delà des pures nécessités, plus un Etat est puissant, puisque les personnes engagées à ce travail peuvent aisément en être distraites pour le service public. Dans un Etat sans manufactures, il peut y avoir le même nombre de bras, mais il n’y a pas la même quantité de travail, ni de la même espèce. Là tout le travail est employé aux nécessités qui n’admettent point de diminuer ou n’en comportent que bien peu.

 

            Ainsi la grandeur du souverain & le bonheur de l’Etat ont beaucoup de relation à l’égard du commerce & des manufactures. C’est une méthode violente & impraticable (29) en plusieurs cas que d’obliger le laboureur à travailler pour tirer de la terrre au-delà de ce que comporte sa subsistance & celle de sa famille. Fournissez-lui des manufactures & des commodités, & il le fera de lui-même. Après cela il vous sera facile de prendre une partie de son travail superflu & de l’employer au service public. Etant fait au travail, le sien lui paraîtra moins onéreux, que si vous l’obligiez tout à coup à une augmentation de peine sans aucune récompense. Le cas est le même à l’égard des autres membres de l’Etat. Plus le fonds de travail de toute espèce est considérable, plus on peut prendre du tas sans y faire aucune altération sensible.

 

            Il faut avouer que les greniers publics de blé, des magasins de draps & des arsenaux bien fournis, (30) sont les véritables richesses & la force de tout Etat. Le commerce & l’industrie ne sont vraiment qu’un fonds de travail, qui dans les temps de paix & de tranquillité, est employé aux aisances & à la satisfaction des particuliers ; mais qui dans les besoins de l’Etat, peut en partie être converti à l’utilité publique. Si nous pouvions changer une ville dans une espèce de camp fortifié & communiquer à chaque habitant assez de ce génie martial & de ce dévouement au bien public, qui font qu’on s’expose aux plus grandes fatigues pour l’utilité commune, ces affections pourraient à présent, comme dans les anciens temps, être un aiguillon suffisant à l’industrie, & par conséquent fournir ce qui serait nécessaire au maintien de la communauté. Il serait alors avantageux, comme dans les camps, (31) de bannir le luxe & les arts qui en sont le soutien, & par des restrictions sur les équipages & sur les tables, de faire durer les provisions et le fourrage plus longtemps que si l’armée était surchargée d’un nombre de personnes superflues. Mais comme ces principes sont trop désintéressés, & trop difficiles à mettre en pratique, il faut nécessairement gouverner les hommes par d’autres passions, & les animer d’un esprit d’industrie, de luxe & de cupidité. Le camp est dans ce cas chargé d’une suite superflue ; mais les provisions y viennent en plus grande abondance. L’harmonie du tout est encore conservée, & les penchants naturels à l’homme étant mieux ménagés, les particuliers, aussi bien que le public, trouvent leur compte dans l’observation de ces maximes.

 

            (32) La même manière de raisonner nous fera voir l’avantage du commerce étranger qui rend à la fois l’Etat plus puissant & les sujets plus riches & plus heureux. Il augmente le fonds de travail dans la nation, & le souverain peut en convertir la portion qu’il juge nécessaire au service du public. Le commerce étranger, par les marchandises qu’il introduit dans un pays, fournit des matières pour de nouvelles manufactures ; & par ce qu’il en fait sortir, il produit un travail dans des commodités particulières, qui ne pouvaient pas être consommées au-dedans de l’Etat. Enfin un royaume qui reçoit & fournit beaucoup abonde nécessairement plus en travail, dont les choses de délicatesse & de luxe sont susceptibles, qu’un royaume qui demeure content de ses productions naturelles. Il est (33) par conséquent plus puissant, aussi bien que plus riche & plus heureux. Les particuliers recueillent le bénéfice de ces commodités, en ce qu’elles satisfont leurs sens & leurs appétits. Le public y gagne aussi, puisque par ce moyen un grand fonds de travail est pour ainsi dire emmagasiné pour les besoins de l’Etat : c’est-à-dire, que les manufactures y font ainsi subsister un plus grand nombre d’hommes laborieux qu’on peut à la première occasion faire passer au service public, sans priver personne des nécessités, ou même des principales commodités de la vie.

 

            Si nous consultons l’histoire, nous trouverons que dans la plupart des nations les manufactures ne se sont perfectionnées qu’à la suite du commerce étranger, & qu’il a donné naissance au luxe domestique. (34) On est beaucoup plus tenté de se servir des commodités étrangères dont on peut faire usage sur le champ, & qui nous sont entièrement nouvelles, que de s’appliquer à perfectionner les commodités domestiques, dont les progrès d’améliorations sont toujours lents, & qui ne nous affectent jamais par leur nouveauté. Le profit est aussi très grand à exporter ce qui parmi nous est superflu, & à bas prix, aux nations étrangères, dont le sol ou le climat ne sont pas favorables à cette commodité. Ainsi les hommes parviennent à connaître les plaisirs du luxe & les profits du commerce. Leur délicatesse & leur industrie une fois éveillées, les engagent à pousser plus avant, & perfectionner davantage chaque branche de commerce intérieur ou extérieur. C’est à celui qu’un Etat entretient (35) avec l’étranger qu’il doit cet avantage : c’est le seul qui puisse retirer les hommes de leur indolence léthargique. En offrant à ceux qui composent la partie la plus enjouée & la plus riche de la nation des objets de luxe, auxquels ils n’avaient jamais pensé, on fait naître en eux un désir d’une manière de vivre plus splendide que n’était celle de leurs ancêtres. En même temps le petit nombre de marchands qui possèdent le secret de ces importations & exportations, font des profits exorbitants, & devenant rivaux en richesses de l’ancienne noblesse, donnent de l’émulation à d’autres pour devenir leurs rivaux dans le commerce. L’imitation répand bientôt ces arts : les manufactures domestiques deviennent émules des manufactures étrangères dans leur progrès & font des efforts (36) pour porter le travail des commodités que le climat produit, à toute la perfection dont il est susceptible. Le fer & l’acier, en des mains aussi laborieuses, deviennent égaux à l’or & aux rubis des Indes.

 

            Lorsque les affaires de la société sont dans cette situation, une nation peut perdre beaucoup de son commerce étranger, & cependant continuer à être grande & puissante. Si les étrangers refusent de prendre une sorte de commodité que nous avions coutume de leur fournir, il faut cesser de la travailler ; les mêmes mains se tourneront à perfectionner quelques autres commodités, & il faut qu’il se trouve toujours des matériaux pour les occuper, jusqu’à ce que chaque citoyen riche possède une aussi grande quantité de commodités domestiques & portées à un aussi haut (37) point de perfection qu’il le peut désirer, ce qui probablement ne peut jamais arriver. La Chine est représentée comme un des plus florissants empires du monde, quoiqu’elle ait peu de commerce, au-delà de ses Etats. [10]

 

            J’espère qu’on ne regardera pas comme une digression superflue, si j’observe ici que comme la multitude (38) des arts mécaniques est avantageuse, le grand nombre de personnes qui partagent le bénéfice que produisent ces arts ne l’est pas moins. Une trop grande disproportion parmi les citoyens affaiblit l’Etat. Tout homme, s’il est possible, doit jouir des fruits de son travail, dans une pleine possession de toutes les nécessités & de plusieurs des commodités de la vie. Personne ne peut douter qu’une pareille égalité ne soit très sortable à la nature humaine, & qu’elle ne diminue moins du bonheur du riche, qu’elle n’ajoute à celui du pauvre. Elle augmente aussi la puissance de l’Etat, & fait que l’on paie avec beaucoup moins de répugnance, toute taxe ou imposition extraordinaire. S’il arrive que les richesses soient possédées par un petit nombre d’hommes, il faut que (39) ceux-ci contribuent considérablement aux nécessités publiques, mais lorsque les richesses sont partagées parmi la multitude, le fardeau devient léger pour chacun & les impositions ne font pas une différence sensible dans la manière de vivre de qui que ce soit.

 

            Ajoutons à ceci qu’où les richesses sont dans peu de mains, ceux qui les possèdent, ont aussi le pouvoir, & qu’ils s’entendent pour faire porter aux pauvres tout le fardeau, & les opprimer encore davantage, ce qui décourage toute industrie.

 

            C’est dans cette circonstance que consiste le grand avantage de l’Angleterre, sur quelque nation qui soit à présent au monde, ou dont il soit parlé dans l’histoire. Il est vrai que les Anglais éprouvent quelques désavantages dans le commerce (40) étranger par le haut prix du travail, ce qui est en partie l’effet de la richesse de leurs artisans, & en partie celui de l’abondance d’argent. Mais comme le commerce étranger n’est pas le principal objet, il ne doit pas entrer en comparaison avec le bonheur de tant de millions d’hommes ; [11] & quand il (41) n’y aurait pas d’autre raison pour les attacher au gouvernement libre sous lequel ils vivent, celle-ci seule serait suffisante. La pauvreté du peuple est une suite naturelle, sinon infaillible, de la monarchie absolue ; quoique de l’autre côté, je doute qu’il soit toujours vrai que les richesses soient une suite infaillible de la liberté. Il fait pour cela peut-être des accidents particuliers, & qu’une certaine façon de penser (42) se rencontre avec la liberté. Mylord Bacon rendant compte des grands avantages remportés par les Anglais dans leurs guerres avec la France, les attribue principalement à la supériorité d’aisance & d’abondance dont jouissait le peuple en Angleterre. Cependant les gouvernements des deux royaumes en ce temps-là étaient à peu près les mêmes. Lorsque les laboureurs & les artisans sont accoutumés à travailler pour des gages très modiques & à ne retenir qu’une petite part du fruit de leur labeur, il est difficile pour eux, même dans un gouvernement libre, de rendre leur condition meilleure, ou de conspirer entre eux pour faire hausser leurs gages. Mais même lorsqu’ils sont accoutumés à une vie plus aisée, il est facile aux riches dans un gouvernement despotique de conspirer (43) contre eux & de rejeter sur eux tout le fardeau des taxes.

 

            Qui dirait que la pauvreté du peuple en France, en Italie & en Espagne est due en partie à la supériorité du sol & à l’excellence du climat, aurait l’air d’avancer une proposition fort étrange ; & cependant il serait aisé de trouver beaucoup de raisons pour justifier ce paradoxe.

 

            Dans un pays aussi riche que ceux de ces régions plus méridionales, l’Agriculture est un art facile & un homme avec deux mauvais chevaux, est en état dans une saison, de cultiver assez de terre pour payer une rente même considérable au propriétaire. Tout l’art que le fermier connaît est de laisser la terre reposer un an aussitôt qu’elle est épuisée : la chaleur du soleil seul, & la température du climat, l’enrichissent (44) & lui rendent sa fécondité. De si pauvres laboureurs n’espèrent de leur travail que leur simple subsistance ; ils n’ont ni fonds, ni richesses, dont ils puissent attendre davantage, & en même temps ils sont pour jamais dans la dépendance de leur seigneur, qui ne fait point avec eux de bail pour la terre, & qui ne craint pas qu’elle dépérisse par leur mauvaise manière de la cultiver. En Angleterre la terre est riche, mais d’une culture difficile & très coûteuse ; elle ne produit que de petites récoltes lorsqu’elle n’est pas travaillée avec soin, & par une méthode qui ne rapporte le profit entier, que dans le cours de plusieurs années. Ainsi un fermier en Angleterre doit avoir un fonds considérable & un long bail, qui lui rendent des profits proportionnés. Les belles vignes de Champagne & (45) de Bourgogne, qui rapportent souvent au propriétaire au-delà de cinq livres sterling par acre, sont souvent cultivées par des paysans qui à peine ont du pain. La raison en est que ces vignerons n’ont besoin, pour cultiver la terre, que de leurs membres & de quelques outils qu’ils peuvent avoir pour vingt schellings. Les fermiers sont communément un peu plus à leur aise dans ces pays-là : mais ceux qui engraissent le bétail sont de tous les hommes qui vivent de la culture de la terre, ceux qui sont le plus à leur aise. La raison en est toujours la même, les profits doivent être proportionnés à la dépense & aux hasards que l’on court. Partout où un nombre aussi considérable de ceux qui cultivent la terre, comme les laboureurs & les fermiers, sont si mal à leur aise, il faut que le reste partage leur (46) pauvreté, soit que le gouvernement de la nation soit monarchique ou républicain.

 

            Nous pouvons faire une remarque semblable à l’égard de l’histoire générale du genre humain. Quelle est la raison pourquoi les peuples qui habitent entre les tropiques, n’ont encore pu parvenir à aucun art, ni se civiliser, pas même atteindre à aucune police dans leur gouvernement & à aucune discipline militaire, tandis que peu de nations dans les climats tempérés ont été entièrement privées de ces avantages. Il est probable qu’une cause de ce phénomène est la chaleur toujours égale du climat sous la zone torride, qui fait que les habitants ont moins besoin de vêtements & de maisons, & qui par là éloigne cette nécessité, qui est le grand éperon de l’industrie & (47) de l’invention : Curis acuens mortalia corda. Outre que moins les peuples ont de biens & de possessions de cette espèce, moins il doit arriver de querelles parmi eux, & par conséquent moins ils ont besoin d’une police établie, ou d’une autorité régulière, pour les protéger & les défendre, soit des ennemis étrangers, soit les uns des autres.

 

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[1]              La ponctuation n’a pas été modernisée. L’orthographe a été modernisée. (Note de Philippe Folliot)

[2]              M. Melon, dans son Essai politique sur le commerce, assure que même à présent si vous divisez la France en vingt parties, il s’en trouvera seize de laboureurs ou paysans, deux seulement d’artisans, une de gens de loi, d’ecclésiastiques & de militaires, & une de marchands, de financiers (10) & de bourgeois. Ce calcul est certainement très défectueux, en France, en Angleterre & dans la plus grande partie de l’Europe, la moitié des habitants vivent dans les villes, & de ceux même qui vivent à la campagne, un très grand nombre sont artisans, peut-être au-dessus d’un tiers.

[3]              Il y a en France année commune un cinquième de grains surabondant, le royaume a vingt millions d’habitants ; il est aisé de conclure de là que quatre millions d’hommes de plus y pourraient subsister. Le travail de ces quatre millions augmenterait encore la quantité de grains, & par conséquent le nombre des habitants.

[4]              Ilotes, esclaves de Sparte. Les spartiates, pour recommander la sobriété à leurs enfants, faisaient enivrer ces esclaves & les leur faisaient voir dans cet état. Voyez M. Rollin.

[5]              Thucidide, Liv.7.

[6]              Diod. Sic. Liv.2. J’avoue que ce calcul est un peu suspect, pour ne rien dire de plus, surtout à cause que cette armée n’était pas composée de citoyens, mais de troupes mercenaires. Voyez le Discours X.

[7]              Titi-Livii, Lib.7. Cap.25. Adeo in quae laboramus sola crevimus, diviatias luxuriemque.

[8]              Les premiers Romains vivaient dans des guerres continuelles avec leurs voisins ; & dans l’ancien latin le mot hostis, signifie tout à la fois un étranger & un ennemi. Cicéron qui a fait cette remarque prétend que cela vient de l’humanité de ses ancêtres, qui adoucissaient autant qu’il était possible la dénomination d’un ennemi, en lui donnant le même nom, qui signifie un étranger. Des offices, Liv.2. Il est cependant bien plus probable par les mœurs de ces temps-là, que la férocité de ces peuples était si grande qu’elle faisait regarder tous les étrangers comme des ennemis ; & que c’est par cette raison qu’ils donnaient aux uns & aux autres le même nom. D’ailleurs il est contre les maximes les plus communes de la politique ou de la nature, qu’un Etat regarde de bon œil ses ennemis publics, ou conserve pour eux des sentiments tels que ceux de l’orateur romain veut attribuer à ses ancêtres. Je pourrais (21) ajouter ici que les premiers Romains exerçaient réellement la piraterie, comme nous l’apprenons par leurs premiers traités avec Carthage, que Polybe, liv.3. nous a conservés ; & par conséquent, de même que les corsaires de Salé & d’Alger, étaient toujours en guerre avec la plupart des nations, & un étranger & un ennemi étaient chez eux des termes presque synonymes.

[9]              « Loin de nous, loin de la douceur de notre gouvernement la maxime horrible, que plus les peuples sont dans la misère, plus ils sont dans la soumission. C’est la dureté du cœur, & non la politique qui l’a dictée, & chez un autre peuple que le peuple français, dont la fidélité & l’attachement pour son roi sont inébranlables. Mais dans toute sorte de gouvernement, s’il y a quelque chose à craindre, c’est un peuple que sa pauvreté réduit au désespoir, & qui n’a rien à perdre. » M. Melon.

[10]            M. Melon a judicieusement remarqué les contradictions où sont tombés les auteurs des descriptions de la Chine. D’un côté ils assurent que c’est des plus fertiles & des plus abondantes portions de l’univers, & qu’il n’y a pas un pouce de terre qui ne soit cultivé ; de l’autre l’exposition & le meurtre des enfants qui y sont permis, sont fondés sur la misère des peuples, qui ne peut venir que de ce que les terres ne sont pas cultivées, & de ce qu’il y a des fainéants. L’impossibilité de concilier des faits aussi opposés doit mettre lecteur en garde contre de pareilles relations.

[11]         « La culture des terres, & le bien-être de ceux qui y sont employés, doivent être le premier objet de la législation. Il n’est pas juste que celui qui sème ne recueille que pour les autres, & que celui qui travaille ne jouisse pas des fruits de son labeur.

                Le paysan anglais est riche, & jouit avec abondance de toutes les commodités de la vie : s’il laboure pour le commerçant, il participe comme les autres hommes de sa nation aux avantages du commerce. En plus d’un endroit le valet d’un fermier prend son thé avant que d’aller à la charrue.

On ne peut que louer la sagesse du gouvernement anglais, qui veille si utilement au bonheur de cette classe d’hommes, que l’on devrait regarder comme la première, puisque c’est elle qui fait vivre toutes les autres. Un Etat où le paysan est à son aise, ne peut qu’être un Etat riche. »

Lettres de M. L’abbé LE BLANC, tome II, lettre XXXVIII. Sur l’aisance où vivent les paysans d’angleterre