PHILOTRADavid Hume

Essai sur le commerce.

Traduit par Philippe Folliot ( juillet 2007)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF  COMMERCE

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for A. Millar, in the Strand;

and

  1. Kincaid and A. Donaldson, at Edinburgh

MDCCLXIV.
1ère édition de cet essai : 1752

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            La plus grande partie du genre humain peut être divisée en deux classes, celle des penseurs superficiels (shallow thinkers) qui n’atteignent pas la vérité et celle des penseurs abstrus [1] (abstruse thinkers) qui vont au-delà [2]. Les penseurs de la seconde classe sont de loin les plus rares et je puis ajouter qu’ils sont de loin les plus utiles et les plus précieux (valuable). Ils suggèrent tout au moins des pistes, soulèvent des problèmes qu’ils n’ont peut-être pas le talent de traiter mais qui, maniés par des hommes qui ont une façon plus juste de penser, peuvent produire de subtiles découvertes. Au pire, ce qu’ils disent n’est pas commun et, s’il en coûte quelque peine pour comprendre le propos, nous avons cependant le plaisir d’entendre quelque chose de nouveau. Un auteur est de peu de valeur s’il ne nous parle que de choses que nous pouvons apprendre par toute conversation de café.

 

            Tous ceux qui ont une pensée superficielle ont tendance à dénigrer ceux qui ont un entendement solide en disant que ce sont des penseurs abstrus, des métaphysiciens et des gens qui raffinent tout, et ils n’admettront jamais comme juste quelque chose qui dépasse leurs faibles conceptions personnelles. Il est certains cas, je le reconnais, où un raffinement excessif offre une forte présomption de fausseté et où il ne faut se fier qu’aux raisonnements naturels et faciles. Quand un homme délibère sur sa conduite dans une affaire particulière et qu’il forme des plans en politique, en commerce, en économie ou pour quelque affaire courante, il ne doit jamais rendre ses arguments trop subtils ni relier des consécutions dans une trop longue chaîne [de raisonnement]. Il est certain que quelque chose arrivera qui troublera son raisonnement et produira un événement différent de celui qu’il attendait. Mais, quand nous raisonnons sur des sujets généraux, nous pouvons à juste titre affirmer que nos spéculations ne peuvent jamais être trop subtiles, pourvu qu’elles soient justes, et que la différence entre un homme du commun et un homme de génie se voit principalement par la superficialité ou la profondeur des principes sur lesquels ils se fondent.  Les raisonnements généraux semblent embrouillés simplement parce qu’ils sont généraux et il n’est pas facile à la plupart des hommes de distinguer, dans un grand nombre de détails, la circonstance particulière sur laquelle tout le monde s’accorde ou de l’extraire, pure et sans mélange, des autres circonstances superflues. Selon eux, toute conclusion ou tout jugement est particulier. Ils ne peuvent pas élargir leur vue jusqu’à ces propositions universelles qui comprennent sous elles un nombre infini de propositions particulières et renferment toute une science dans un simple théorème. Leur regard est déconcerté par une perspective aussi vaste, et les conséquences qui en dérivent, même si elles sont clairement exprimées, leur semblent embrouillées et obscures. Mais, quelque obscures qu’elles puissent être, il est certain que les principes généraux, s’ils sont justes et solides, doivent toujours prévaloir dans le cours général des choses, bien qu’ils puissent faillir dans des cas particuliers ; et c’est la principale tâche des philosophes de considérer le cours général des choses. Je puis ajouter que c’est aussi la principale tâche des hommes politiques, surtout dans le gouvernement intérieur de l’Etat, où le bien public, qui est ou doit être leur objet, dépend du concours d’une multitude de causes et non, comme en politique étrangère, des accidents et du hasard, et du caprice de quelques personnes. C’est donc là la différence entre des délibérations particulières et des raisonnements généraux et c’est pourquoi la subtilité et le raffinement conviennent beaucoup plus aux seconds qu’aux premières.

 

            J’ai jugé nécessaire cette introduction avant les discours qui vont suivre, sur le commerce, l’argent, l’intérêt, la balance du commerce, etc., où on trouvera peut-être certains principes inhabituels qui sembleront trop raffinés et trop subtils pour un sujet aussi vulgaire. S’ils sont faux, qu’on les rejette mais qu’on n’aille pas nourrir un préjugé contre eux simplement parce qu’ils sortent des sentiers battus.

 

            Pour ce qui est du commerce (commerce), on admet communément que la grandeur d’un Etat et le bonheur de ses sujets sont inséparables, quelque indépendants qu’on puisse les supposer à certains égards. De même que les particuliers (private men) possèdent de façon beaucoup plus sûre leurs commerces et leurs richesses grâce au pouvoir de la République (the public), de même la République devient puissante à proportion de l’opulence des particuliers et de l’extension de leur commerce. Cette maxime est vraie en général, quoique je ne puisse m’empêcher de penser qu’elle peut admettre des exceptions et que nous l’établissons souvent avec trop peu de réserve et de restriction. Il peut exister certaines circonstances où le commerce, les richesses et le luxe des individus, au lieu de renforcer la République, ne servent qu’à affaiblir ses armées et diminuer son autorité auprès des nations voisines. L’homme est un être très changeant et il est susceptible de beaucoup d’opinions différentes, de beaucoup de principes différents, de beaucoup de règles différentes de conduite. Ce qui peut être vrai quand il adhère à une façon de penser se révèlera faux quand il aura embrassé un ensemble de mœurs et d’opinions opposées.

 

            Le gros des hommes, dans tout Etat, peut être divisé en agriculteurs (husbandmen) et en manufacturiers [3] (manufacturers). Les premiers s’emploient à la culture de la terre et les seconds transforment les matériaux fournis par les premiers en toutes les marchandises (commodities) nécessaires ou agréables à la vie humaine. Dès que les hommes quittent leur état sauvage où ils vivent surtout de la chasse et de la pêche, ils doivent tomber dans l’une de ces deux classes, quoique les arts de l’agriculture emploient dans les premiers temps la plus grande partie des hommes [4]. Le temps et l’expérience améliorent tant ces arts que la terre peut facilement nourrir beaucoup plus d’hommes que ceux qui sont immédiatement employés à sa culture ou qui fournissent les biens manufacturés (manufactures) les plus nécessaires à ceux qui sont ainsi employés.

 

            Si ces mains superflues s’appliquent à des arts plus délicats (finer arts) qui sont couramment appelés les arts du luxe, ils accroissent le bonheur de l’Etat puisqu’ils offrent à de nombreuses personnes l’occasion d’avoir des plaisirs qu’elles n’auraient pas connus sans cela. Mais ne peut-on pas proposer un autre plan [5] pour l’emploi de cette main-d’œuvre superflue ? Le souverain ne peut-il pas la réclamer pour accroître les possessions de l’Etat à l’étranger et étendre sa renommée jusqu’aux nations lointaines ? Il est certain que, moins les propriétaires et les exploitants agricoles ont de besoins et de désirs, moins ils emploient de main-d’œuvre (hands) et que, par conséquent, le surplus de produits de la terre, au lieu de nourrir des marchands et des manufacturiers, peut permettre l’entretien de flottes et d’armées à un niveau beaucoup plus élevé que quand un grand nombre d’arts est requis pour pourvoir au luxe des particuliers. Il semble donc ici y avoir une sorte d’opposition entre la grandeur de l’Etat et le bonheur du sujet. Un Etat n’est jamais plus grand que quand toute sa main-d’œuvre superflue est employée au service du public. Le bien-être et le confort des personnes privées exigent que ces mains soient employées à leur service. L’un des partis ne peut être satisfait qu’aux dépens de l’autre. De même que l’ambition du souverain doit retrancher quelque chose au luxe des individus, de même le luxe des individus doit diminuer la force du souverain et modérer son ambition.

 

            Ce raisonnement n’est pas une simple chimère mais il est fondé sur l’histoire et l’expérience. La république de SPARTE était certainement plus puissante qu’un Etat actuel du monde pourvu d’une même population et cela était entièrement dû à l’absence de commerce et de luxe. Les ILOTES étaient cultivateurs, les SPARTIATES étaient soldats ou nobles (gentlemen). Il est évident que le travail des ILOTES n’aurait pas pu nourrir un nombre aussi important de SPARTIATES si ces derniers avaient vécu dans le confort et la délicatesse et avaient employé une grande diversité de commerces et de manufactures. On peut remarquer la même politique à ROME. Et, en vérité, dans toute l’histoire ancienne, on peut observer que les plus petites républiques levèrent et entretinrent de plus grandes armées que celles que peuvent entretenir aujourd’hui des Etats ayant trois fois plus d’habitants. On a calculé que, dans toutes les nations EUROPEENNES, la proportion entre les soldats et la population n’excède pas un pour cent. Mais nous lisons que la ville de ROME seule, avec son petit territoire, leva et entretint à ses débuts dix légions contre les LATINS. ATHENES, dont l’ensemble des possessions n’était pas plus grand que le YORKSHIRE, envoya contre la Sicile une expédition de quarante mille hommes. DENYS l’Ancien, dit-on, entretenait une armée permanente de cent mille fantassins et de dix mille cavaliers, en plus d’une flotte importante de quatre cents navires, alors que son territoire se réduisait à la ville de SYRACUSE, à environ un tiers de la SICILE et à certaines villes portuaires et garnisons de la côte de l’ITALIE et de l’ILLYRIE. Les anciennes armées, il est vrai, vivaient du pillage ; mais l’ennemi faisait la même chose en retour, ce qui était la plus ruineuse manière de lever une taxe qu’on ait pu inventer. Bref, on ne peut assigner comme raison probable de la plus grande puissance des Etats anciens sur les Etats modernes que l’absence de commerce et de luxe. Le travail des fermiers nourrissait peu d’artisans et donc plus de soldats. TITE-LIVE dit que ROME, à son époque, aurait eu des difficultés pour lever une armée aussi importante que celle qu’elle envoya à ses débuts contre les GAULOIS et les LATINS. Au lieu de ces soldats qui combattirent pour la liberté et l’empire à l’époque de CAMILLE, il y avait, à l’époque d’AUGUSTE, des musiciens, des peintres, des cuisiniers, des acteurs et des tailleurs ; et si la terre était cultivée de la même manière aux deux époques, elle pouvait certainement nourrir un même nombre d’hommes, dans l’un des métiers comme dans l’autre. Pour ce qui est des simples nécessités de la vie, ces métiers de la seconde époque n’ajoutèrent rien à la première.

 

            A ce propos, il est naturel de se demander si les souverains ne pourraient pas revenir aux maximes de la politique antique et, sur ce point, consulter leur propre intérêt plutôt que le bonheur de leurs sujets. Je réponds que cela me semble presque impossible et cela parce que la politique antique était violente et contraire au cours des choses le plus naturel et le plus habituel. On sait bien avec quelles lois singulières étaient gouvernés les SPARTIATES et tous ceux qui ont considéré la nature humaine telle qu’elle s’est manifestée dans toutes les nations et à toutes les époques tiennent à juste titre cette république pour un prodige. Si le témoignage de l’histoire n’était pas aussi positif et circonstancié, un tel gouvernement passerait pour une simple fantaisie ou fiction philosophique qu’il ne serait jamais possible de mettre en pratique. Et même si la république romaine et d’autres républiques antiques étaient fondées sur des principes un peu plus naturels, il y eut cependant un extraordinaire concours de circonstances pour qu’elles se soumettent à un fardeau aussi pénible. C’étaient des Etats libres, c’étaient de petits Etats et l’époque était à la guerre : tous leurs voisins étaient constamment en armes. La liberté engendre naturellement l’esprit public, surtout dans les petits Etats, et cet esprit public, cet amor patriæ, doit être plus fort quand la République est toujours en alarme et que les hommes sont obligés à tout instant de s’exposer aux plus grands dangers pour la défendre. Une suite ininterrompue de guerres fait de chaque citoyen un soldat. Tous prennent les armes à tour de rôle et, durant leur service, ils se nourrissent surtout par leurs propres moyens. Ce service équivaut en fait à un lourd impôt mais qui est peu senti par un peuple adonné aux armes, qui se bat par honneur et par vengeance plutôt que pour la solde et qui ne connaît pas plus le profit et l’industrie que le plaisir [6]. Sans mentionner la grande égalité des fortunes parmi les habitants des républiques anciennes, où chaque champ, appartenant à un propriétaire différent, était capable de nourrir une famille, ce qui rendait très considérable le nombre de citoyens, même sans commerce et sans manufactures.

 

            Mais, quoique l’absence de commerce et de manufactures chez un peuple libre et très guerrier puisse parfois n’avoir pas d’autre effet que de rendre la République plus puissante, il est certain que, dans le cours commun des affaires humaines, elle aura une tendance entièrement contraire. Les souverains doivent prendre les hommes tels qu’ils les trouvent et ne peuvent pas prétendre introduire un violent changement dans leurs principes et leurs façons de penser. Une longue période de temps et une variété d’accidents et de circonstances sont requises pour produire ces grandes révolutions qui diversifient tant la face des affaires humaines. Et, moins naturel est l’ensemble des principes qui soutiennent une société particulière, plus le législateur rencontrera de difficultés pour les cultiver et les stimuler. La meilleure politique est de se conformer aux penchants courants de l’humanité et de leur donner toutes les améliorations dont ils sont susceptibles. Or, selon le cours le plus naturel des choses, l’activité laborieuse (industry), les arts et le commerce augmentent le pouvoir du souverain aussi bien que le bonheur des sujets, et c’est une violente politique que celle qui renforce la république en appauvrissant les individus. Cela apparaîtra facilement à partir de quelques considérations qui nous présenteront les conséquences de la paresse et de la barbarie.

 

            Quand les manufactures et les arts mécaniques ne sont pas cultivés, la plupart des hommes doivent s’appliquer à l’agriculture et, si leur compétence et leur activité s’améliorent, ils doivent tirer de leur travail beaucoup de superflu qui dépasse ce qui suffit à leur subsistance. Ils ne sont donc pas tentés de les améliorer puisqu’ils ne peuvent échanger ce superflu contre des biens qui pourraient servir à leur plaisir ou à leur vanité. Une habitude de paresse prévaut naturellement. La plus grande partie des terres reste non cultivée. Ce qui est cultivé n’atteint pas un très grand rendement par défaut de compétence et d’assiduité des fermiers. Si, à un moment, les exigences publiques requièrent que ce grand nombre d’hommes soit employé pour le service public, le travail du peuple ne fournit alors plus le superflu qui permettait de l’entretenir. Les laboureurs ne peuvent pas améliorer soudainement leur compétence et leur activité. Il faut plusieurs années pour mettre en labours des terres non cultivées. Les armées, en attendant, doivent soit faire des conquêtes violentes et soudaines, soit se débander (disband) faute de subsistance. Il ne faut pas attendre de ce peuple une attaque ou une défense dans les règles (regular), et les soldats sont nécessairement aussi ignorants et incompétents que les fermiers et les manufacturiers.

 

            Dans le monde, tout s’achète par le travail et nos passions sont les seules causes du travail. Quand une nation abonde en manufactures et en arts mécaniques, les propriétaires fonciers et les fermiers étudient l’agriculture comme une science et redoublent d’activité et d’attention. Le superflu qui vient de leur travail ne se perd pas, il est échangé avec des manufacturiers contre ces biens que le luxe des hommes fait désormais convoiter. Par ce moyen, la terre fournit une quantité de nécessités vitales supérieure à ce qui suffit à ceux qui la cultivent. En temps de paix et de tranquillité, ce superflu va à l’entretien des manufacturiers et de ceux qui perfectionnent les arts libéraux. Mais il est aisé à la République de convertir un grand nombre de ces manufacturiers en soldats et de les entretenir par ce superflu qui vient du travail des fermiers. Nous voyons d’ailleurs que c’est le cas dans tous les gouvernements civilisés. Quand le souverain lève une armée, quelle en est la conséquence ? Il impose une taxe et cette taxe oblige tous les gens à retrancher de ce qu’ils gagnent ce qui est le moins nécessaire à leur subsistance. Ceux qui produisent de tels biens doivent soit s’enrôler dans l’armée, soit se tourner vers l’agriculture, ce qui oblige certains fermiers à s’enrôler, faute de travail. A considérer la question abstraitement, les manufactures augmentent le pouvoir de l’Etat seulement si elles accumulent un travail d’un genre tel que la République peut le réclamer sans priver personne des nécessités vitales. Donc, plus on emploie de travail au-delà de ce qui est simplement vital, plus l’Etat est puissant puisque les personnes engagées dans ce travail peuvent aisément être converties en personnel public. Dans un Etat sans manufactures, il peut y avoir le même nombre de bras mais il n’y a pas la même quantité de travail ni du même genre. Tout le travail est alors consacré à ce qui est vital, domaine qui ne supporte pas de diminution ou n’en supporte que peu.

 

            Ainsi, pour ce qui est du commerce et des manufactures, la grandeur du souverain et le bonheur d’un Etat sont unis dans une grande mesure. C’est une méthode violente, et le plus souvent impraticable, que d’obliger le laboureur à peiner pour tirer de la terre plus qu’il ne lui faut, à lui et sa famille, pour subsister. Fournissez-lui des biens manufacturés et des marchandises et il le fera de lui-même. Ensuite, vous trouverez qu’il est facile de saisir [7] une part de son travail superflu et de l’employer dans le service public sans lui donner son profit habituel (his wonted return). Etant habitué au travail, il jugera cela moins pénible que si, tout à coup, on  le forçait à augmenter son travail sans aucune récompense. Il en est de même pour les autres membres de l’Etat. Plus grand est le fonds [8] de travail de toute nature, plus grande est la quantité qui peut être prise sur la masse sans faire aucun changement sensible.

 

            Un grenier à blé public, un entrepôt de drap, un arsenal, il faut avouer que tout cela constitue la richesse et la force réelles d’un Etat. Le commerce et l’activité laborieuse (industry) ne sont en réalité rien qu’un fonds [9] de travail qui, en temps de paix et de tranquillité, est employé pour le bien-être et la satisfaction des individus, mais qui, en cas de besoin de l’Etat, peut être détourné vers l’intérêt public. Si nous convertissions une ville en une sorte de camp fortifié et si nous infusions en chaque cœur un génie si martial et une passion si forte pour le bien public que chacun accepterait de subir les pires épreuves pour l’intérêt public, ces affections pourraient aujourd’hui, comme dans l’antiquité, se révéler suffisantes pour stimuler l’activité laborieuse (industry) et maintenir la communauté. Il serait alors avantageux, comme dans les camps, de bannir tout art et tout luxe et, par des restrictions sur les équipages et la table, de faire durer les vivres et le fourrage plus longtemps que si l’armée était encombrée d’un grand nombre de serviteurs superflus. Mais, comme ces principes sont trop désintéressés et trop difficiles à maintenir, il faut gouverner les hommes par d’autres passions et les animer d’un esprit d’avarice et de travail (industry), d’art et de luxe. Le camp est, dans ce cas, encombré d’une suite superflue mais les vivres affluent proportionnellement en plus grand nombre. L’harmonie de l’ensemble est toujours maintenue et, le penchant naturel de l’esprit étant plus satisfait, les individus et l’Etat trouvent leur compte dans l’observation de ces maximes.

 

            La même façon de raisonner nous fera voir l’avantage du commerce extérieur qui accroît le pouvoir de l’Etat aussi bien que la richesse et le bonheur des sujets. Il accroît le fonds (stock) de travail de la nation et le souverain peut convertir la part qu’il juge nécessaire au service public. Le commerce extérieur, par ses importations, fournit des matériaux pour les nouvelles manufactures et, par ses exportations, il produit du travail (it produces labour) dans le domaine des marchandises particulières qui ne pourraient pas être consommées à l’intérieur. Bref, un royaume qui importe et exporte beaucoup, doit avoir une activité laborieuse (industry) plus importante et avoir plus de choses délicates et de luxe qu’un royaume qui se contente des marchandises de l’intérieur. Il est donc plus puissant, plus riche et plus heureux. Les individus tirent un bénéfice de ces marchandises dans la mesure où elles satisfont leurs sens et leurs appétits et la République y gagne aussi car un plus grand fonds de travail est de cette façon accumulé pour parer aux situations publiques critiques ; c’est-à-dire qu’un plus grand nombre de travailleurs (laborious men) y est entretenu, travailleurs qui peuvent être détournés vers le service public sans dépouiller qui que ce soit des nécessités ni même des commodités de la vie.

 

            Si nous consultons l’histoire, nous trouverons que, dans la plupart des nations, le commerce extérieur a précédé le raffinement (refinement) des manufactures intérieures et a donné naissance au luxe domestique. La tentation est forte d’utiliser les marchandises étrangères qui sont prêtes à l’emploi et qui sont entièrement nouvelles pour nous plutôt que d’améliorer les marchandises intérieures parce que les améliorations se font lentement, par degrés, et que les produits ne nous touchent pas par leur nouveauté. Il est aussi très profitable d’exporter ce qui est superflu à l’intérieur mais est sans prix aux yeux des nations étrangères dont le sol ou le climat n’est pas favorable à la culture de ce produit. Les hommes se familiarisent ainsi avec les plaisirs du luxe et les profits du commerce et, une fois que leur délicatesse et leur activité laborieuse  (industry) sont éveillées, ils sont portés à faire de nouveaux progrès dans toutes les branches du commerce intérieur et extérieur ; et c’est peut-être là le principal avantage qui provient du commerce extérieur. Il tire les hommes de leur indolence et, offrant à la partie la plus allègre et la plus opulente de la nation des objets de luxe auxquels elle ne songeait jamais avant, il fait naître en ces hommes le désir d’une vie plus brillante que celle dont jouissaient leurs ancêtres. Et, en même temps, les quelques négociants qui possèdent le secret de cette importation et de cette exportation font des profits importants et, rivalisant en richesses avec l’ancienne noblesse, incitent d’autres aventuriers à devenir leurs rivaux commerciaux. L’imitation se répand bientôt dans tous les arts tandis que les manufactures intérieures développent les marchandises de la nation jusqu’à la plus haute perfection possible. Leur propre fer et leur propre acier, dans des mains aussi laborieuses, égalent l’or et les rubis des INDES.

 

            Une fois que les affaires de la société sont dans cette situation, une nation peut perdre une grande partie de son commerce extérieur et continuer cependant à être un grand peuple puissant. Si les étrangers ne prennent plus certaines de nos marchandises, nous devons cesser d’y consacrer du travail et les mains qui servaient à les produire se tourneront vers le raffinement d’autres marchandises dont nous pouvons avoir besoin. Il y aura toujours de quoi faire dans ce domaine tant que toutes les personnes de l’Etat qui possèdent des richesses ne jouiront pas d’une grande abondance de commodités domestiques amenées à un état de perfection aussi grand qu’ils le désirent, ce qui ne peut jamais arriver. On présente la Chine comme l’un des plus florissants empires du monde bien qu’elle fasse très peu de commerce au-delà de ses frontières.

 

            On ne considérera pas, je l’espère, comme une digression superflue l’observation suivante : de même qu’une multitude d’arts mécaniques est avantageuse, de même il est avantageux que le nombre de personnes à qui les productions de ces arts échoient en partage soit important. Une trop grande disproportion entre les citoyens affaiblit tout Etat. Chaque personne, si possible, doit jouir des fruits de son travail et être en pleine possession de tout ce qui est nécessaire à la vie et de ce qui la rend agréable. Personne ne peut douter qu’une telle égalité soit conforme à la nature humaine et qu’elle diminue moins le bonheur des riches qu’elle n’ajoute à celui des pauvres. Elle accroît aussi le pouvoir de l’Etat et fait que des taxes ou des impositions extraordinaires sont payées avec meilleure humeur. Quand les riches accaparent toutes les richesses, ils doivent contribuer très largement aux nécessités publiques mais, quand les richesses sont dispersées dans la multitude, les impôts sont sentis comme un fardeau plus léger par les épaules de tous les citoyens et ils ne font pas une sensible différence dans leur façon de vivre.

 

            Ajoutons à cela que, quand les richesses sont entre peu de mains, ceux qui les possèdent jouissent nécessairement de tout le pouvoir et ont tendance à s’entendre pour faire porter aux pauvres tout le fardeau et pour les opprimer, ce qui les dissuade de travailler.

 

            C’est en cette circonstance que consiste le grand avantage de l’ANGLETERRE sur les autres nations actuelles du monde et sur celles dont on nous parle dans l’histoire. Il est vrai que l’Angleterre ressent certains désavantages dans le commerce extérieur à cause du prix élevé du travail qui est en partie l’effet de la richesse de leurs artisans [10] et en partie l’effet de l’abondance d’argent (money). Mais, comme le commerce extérieur n’est pas la circonstance la plus importante, il ne doit pas être mis en concurrence avec le bonheur de tant de millions de personnes ; et s’il n’y avait aucune autre raison de leur faire aimer le gouvernement libre sous lequel ils vivent, cette raison seule suffirait. La pauvreté du bas peuple est un effet naturel, sinon infaillible, de la monarchie absolue, mais je doute qu’il soit toujours vrai, d’un autre côté, que la richesse de ce bas peuple (common people) soit le résultat infaillible de la liberté. La liberté doit s’accompagner d’événements particuliers et d’un certain tour d’esprit pour qu’elle produise cet effet. Lord BACON, expliquant les grands avantages obtenus par les Anglais dans leurs guerres avec la FRANCE, les attribue surtout à l’aisance et à l’abondance supérieures de la vie du bas peuple ANGLAIS et, pourtant, à l’époque, le gouvernement des deux royaumes était à peu identique. Quand les paysans et les artisans sont accoutumés à travailler pour de petits salaires et à ne retenir qu’une faible partie des fruits de leur travail, il leur est difficile, même sous un gouvernement libre, d’améliorer leur condition ou de s’entendre entre eux pour élever leurs salaires ; mais, même quand ils sont accoutumés à une meilleure façon de vivre, il est facile aux riches, sous un gouvernement arbitraire, de s’entendre contre eux et de rejeter tout le fardeau des impôts sur leurs épaules.

 

            Il peut sembler curieux d’avancer l’idée que la pauvreté du bas peuple en FRANCE, en ITALIE en en ESPAGNE, soit dans une certaine mesure due à la plus grande richesse du sol et au meilleur climat mais, pourtant, les raisons ne manquent pas pour justifier ce paradoxe. Dans des terres et des sols aussi fertiles que ceux des régions méditerranéennes, l’agriculture est un art facile et un seul homme, avec deux mauvais chevaux, sera capable, en une saison, de cultiver assez de terre pour payer au propriétaire une rente considérable. Toute la connaissance du fermier dans son art se réduit à laisser la terre un an en jachère dès qu’elle est épuisée, la chaleur du soleil et la température du climat suffisant à l’enrichir et à lui redonner sa fertilité. Des paysans aussi pauvres n’exigent de leur travail que leur simple subsistance. Ils n’ont aucun stock, aucune richesse qui demande davantage et, en même temps, ils sont pour toujours dépendants du propriétaire qui ne leur consent aucun bail et qui ne craint pas que sa terre soit appauvrie par de mauvaises méthodes de culture. En ANGLETERRE, la terre est riche mais grossière et il faut dépenser beaucoup pour la cultiver. Elle ne produit que de maigres récoltes quand elle n’est pas travaillée avec soin et selon une méthode qui ne donne son plein profit qu’au bout de plusieurs années. Un fermier, en ANGLETERRE, doit donc avoir un stock considérable et un bail de longue durée qui engendrent des profits proportionnels. Les beaux vignobles de CHAMPAGNE et de BOURGOGNE, qui rapportent souvent au propriétaire cinq livres à l’acre sont cultivés par des paysans qui ont à peine de quoi vivre. La raison est que ces paysans n’ont pas besoin d’autre capital (stock) que leurs bras et quelques outils de culture qu’ils peuvent acheter pour vingt shillings. Dans ces régions, les fermiers sont généralement dans une meilleure situation. Mais ce sont les éleveurs qui, parmi tous ceux qui exploitent la terre, sont le plus à leur aise. La raison est toujours la même. Les hommes ont nécessairement des profits proportionnels à leur dépense et aux risques. Quand un nombre aussi considérable de pauvres travailleurs que les paysans et les fermiers vivent dans une très mauvaise situation, tout le reste prend nécessairement part à leur pauvreté, que le gouvernement de cette nation soit monarchique ou qu’il soit républicain.

 

            Nous pouvons faire une remarque identique à l’égard de l’histoire de l’humanité. Pour quelle raison les peuples vivant sous les tropiques n’ont-il jamais pu atteindre aucun art ni aucune civilité, ni même aucune police d’Etat, aucune discipline militaire, alors que rares ont été les nations des régions tempérées à être privées de ces avantages ? L’une des causes de ce phénomène est probablement la chaleur et la constance de la température dans les zones torrides, ce qui rend moins nécessaires les habits et les maisons et supprime donc en partie cette nécessité qui est le grand aiguillon de l’activité et de l’invention. Curis acuens mortalia corda [11]. Sans compter que, moins un peuple peut jouir de biens et de possessions de toute sorte, moins nombreuses sont les querelles qui peuvent s’élever entre les hommes et moins ils auront besoin d’une police établie et d’une autorité régulière pour les protéger et les défendre contre les ennemis extérieurs et intérieurs.

 

Fin

 

 

 

 

 

Of Commerce
 
                               

THE greater part of mankind may be divided into two classes; that of shallow thinkers, who fall short of the truth; and that of abstruse thinkers, who go beyond it. The latter class are by far the most rare; and I may add, by far the most useful and valuable. They suggest hints, at least, and start difficulties, which they want, perhaps, skill to pursue; but which may produce fine discoveries, when handled by men who have a more just way of thinking. At worst, what they say is uncommon; and if it should cost some pains to comprehend it, one has, however, the pleasure of hearing something that is new. An author is little to be valued, who tells us nothing but what we can learn from every coffee-house conversation.

 

All people of shallow thought are apt to decry even those of solid understanding, as abstruse thinkers, and metaphysicians, and refiners; and never will allow any thing to be just which is beyond their own weak conceptions. There are some cases, I own, where an extraordinary refinement affords a strong presumption of falsehood, and where no reasoning is to be trusted but what is natural and easy. When a man deliberates concerning his conduct in any particular affair, and forms schemes in politics, trade, œconomy, or any business in life, he never ought to draw his arguments too fine, or connect too long a chain of consequences together. Something is sure to happen, that will disconcert his reasoning, and produce an event different from what he expected. But when we reason upon general subjects, one may justly affirm, that our speculations can scarcely ever be too fine, provided they be just; and that the difference between a common man and a man of genius is chiefly seen in the shallowness or depth of the principles upon which they proceed. General reasonings seem intricate, merely because they are general; nor is it easy for the bulk of mankind to distinguish, in a great number of particulars, that common circumstance in which they all agree, or to extract it, pure and unmixed, from the other superfluous circumstances. Every judgment or conclusion, with them, is particular. They cannot enlarge their view to those universal propositions, which comprehend under them an infinite number of individuals, and include a whole science in a single theorem. Their eye is confounded with such an extensive prospect; and the conclusions, derived from it, even though clearly expressed, seem intricate and obscure. But however intricate they may seem, it is certain, that general principles, if just and sound, must always prevail in the general course of things, though they may fail in particular cases; and it is the chief business of philosophers to regard the general course of things. I may add, that it is also the chief business of politicians; especially in the domestic government of the state, where the public good, which is, or ought to be their object, depends on the concurrence of a multitude of causes; not, as in foreign politics, on accidents and chances, and the caprices of a few persons. This therefore makes the difference between particular deliberations and general reasonings, and renders subtilty and refinement much more suitable to the latter than to the former.

 

I thought this introduction necessary before the following discourses on commerce, money, interest, balance of trade, &c. where, perhaps, there will occur some principles which are uncommon, and which may seem too refined and subtile for such vulgar subjects. If false, let them be rejected : but no one ought to entertain a prejudice against them, merely because they are out of the common road.

 

The greatness of a state, and the happiness of its subjects, how independent soever they may be supposed in some respects, are commonly allowed to be inseparable with regard to commerce; and as private men receive greater security, in the possession of their trade and riches, from the power of the public, so the public becomes powerful in proportion to the opulence and extensive commerce of private men. This maxim is true in general; though I cannot forbear thinking, that it may possibly admit of exceptions, and that we often establish it with too little reserve and limitation. There may be some circumstances, where the commerce and riches and luxury of individuals, instead of adding strength to the public, will serve only to thin its armies, and diminish its authority among the neighbouring nations. Man is a very variable being, and susceptible of many different opinions, principles, and rules of conduct. What may be true, while he adheres to one way of thinking, will be found false, when he has embraced an opposite set of manners and opinions.

 

The bulk of every state may be divided into husbandmen and manufacturers. The former are employed in the culture of the land; the latter work up the materials furnished by the former, into all the commodities which are necessary or ornamental to human life. As soon as men quit their savage state, where they live chiefly by hunting and fishing, they must fall into these two classes; though the arts of agriculture employ at first the most numerous part of the society. [12] Time and experience improve so much these arts, that the land may easily maintain a much greater number of men, than those who are immediately employed in its culture, or who furnish the more necessary manufactures to such as are so employed.

 

If these superfluous hands apply themselves to the finer arts, which are commonly denominated the arts of luxury, they add to the happiness of the state; since they afford to many the opportunity of receiving enjoyments, with which they would otherwise have been unacquainted. But may not another scheme be proposed for the employment of these superfluous hands? May not the sovereign lay claim to them, and employ them in fleets and armies, to encrease the dominions of the state abroad, and spread its fame over distant nations? It is certain that the fewer desires and wants are found in the proprietors and labourers of land, the fewer hands do they employ; and consequently the superfluities of the land, instead of maintaining tradesmen and manufacturers, may support fleets and armies to a much greater extent, than where a great many arts are required to minister to the luxury of particular persons. Here therefore seems to be a kind of opposition between the greatness of the state and the happiness of the subject. A state is never greater than when all its superfluous hands are employed in the service of the public. The ease and convenience of private persons require, that these hands should be employed in their service. The one can never be satisfied, but at the expence of the other. As the ambition of the sovereign must entrench on the luxury of individuals; so the luxury of individuals must diminish the force, and check the ambition of the sovereign.

 

Nor is this reasoning merely chimerical; but is founded on history and experience. The republic of SPARTA was certainly more powerful than any state now in the world, consisting of an equal number of people; and this was owing entirely to the want of commerce and luxury. The HELOTES were the labourers: The SPARTANS were the soldiers or gentlemen. It is evident, that the labour of the HELOTES could not have maintained so great a number of SPARTANS, had these latter lived in ease and delicacy, and given employment to a great variety of trades and manufactures. The like policy may be remarked in ROME. And indeed, throughout all ancient history, it is observable, that the smallest republics raised and maintained greater armies than states consisting of triple the number of inhabitants, are able to support at present. It is computed, that, in all EUROPEAN nations, the proportion between soldiers and people does not exceed one to a hundred. But we read, that the city of ROME alone, with its small territory, raised and maintained, in early times, ten legions against the LATINS. ATHENS, the whole of whose dominions was not larger than YORKSHIRE, sent to the expedition against SICILY near forty thousand men. DIONYSIUS the elder, it is said, maintained a standing army of a hundred thousand foot and ten thousand horse, besides a large fleet of four hundred sail; though his territories extended no farther than the city of SYRACUSE, about a third of the island of SICILY, and some sea-port towns and garrisons on the coast of ITALY and ILLYRICUM. It is true, the ancient armies, in time of war, subsisted much upon plunder : But did not the enemy plunder in their turn? which was a more ruinous way of levying a tax, than any other that could be devised. In short, no probable reason can be assigned for the great power of the more ancient states above the modern, but their want of commerce and luxury. Few artizans were maintained by the labour of the farmers, and therefore more soldiers might live upon it. LIVY says, that ROME, in his time, would find it difficult to raise as large an army as that which, in her early days, she sent out against the GAULS and LATINS. Instead of those soldiers who fought for liberty and empire in CAMILLUS'S time, there were, in AUGUSTUS'S days, musicians, painters, cooks, players, and tailors; and if the land was equally cultivated at both periods, it could certainly maintain equal numbers in the one profession as in the other. They added nothing to the mere necessaries of life, in the latter period more than in the former.

 

It is natural on this occasion to ask, whether sovereigns may not return to the maxims of ancient policy, and consult their own interest in this respect, more than the happiness of their subjects? I answer, that it appears to me almost impossible; and that because ancient policy was violent, and contrary to the more natural and usual course of things. It is well known with what peculiar laws SPARTA was governed, and what a prodigy that republic is justly esteemed by every one, who has considered human nature as it has displayed itself in other nations, and other ages. Were the testimony of history less positive and circumstantial, such a government would appear a mere philosophical whim or fiction, and impossible ever to be reduced to practice. And though the ROMAN and other ancient republics were supported on principles somewhat more natural, yet was there an extraordinary concurrence of circumstances to make them submit to such grievous burthens. They were free states; they were small ones; and the age being martial, all their neighbours were continually in arms. Freedom naturally begets public spirit, especially in small states; and this public spirit, this amor patriæ, must encrease, when the public is almost in continual alarm, and men are obliged, every moment, to expose themselves to the greatest dangers for its defence. A continual succession of wars makes every citizen a soldier : he takes the field in his turn: And during his service he is chiefly maintained by himself. This service is indeed equivalent to a heavy tax; yet is it less felt by a people addicted to arms, who fight for honour and revenge more than pay, and are unacquainted with gain and industry as well as pleasure. [13] Not to mention the great equality of fortunes among the inhabitants of the ancient republics, where every field, belonging to a different proprietor, was able to maintain a family, and rendered the numbers of citizens very considerable, even without trade and manufactures.

 

But though the want of trade and manufactures, among a free and very martial people, may sometimes have no other effect than to render the public more powerful, it is certain, that, in the common course of human affairs, it will have a quite contrary tendency. Sovereigns must take mankind as they find them, and cannot pretend to introduce any violent change in their principles and ways of thinking. A long course of time, with a variety of accidents and circumstances, are requisite to produce those great revolutions, which so much diversify the face of human affairs. And the less natural any set of principles are, which support a particular society, the more difficulty will a legislator meet with in raising and cultivating them. It is his best policy to comply with the common bent of mankind, and give it all the improvements of which it is susceptible. Now, according to the most natural course of things, industry and arts and trade encrease the power of the sovereign as well as the happiness of the subjects; and that policy is violent, which aggrandizes the public by the poverty of individuals. This will easily appear from a few considerations, which will present to us the consequences of sloth and barbarity.

 

Where manufactures and mechanic arts are not cultivated, the bulk of the people must apply themselves to agriculture; and if their skill and industry encrease, there must arise a great superfluity from their labour beyond what suffices to maintain them. They have no temptation, therefore, to encrease their skill and industry; since they cannot exchange that superfluity for any commodities, which may serve either to their pleasure or vanity. A habit of indolence naturally prevails. The greater part of the land lies uncultivated. What is cultivated, yields not its utmost for want of skill and assiduity in the farmers. If at any time the public exigencies require, that great numbers should be employed in the public service, the labour of the people furnishes now no superfluities, by which these numbers can be maintained. The labourers cannot encrease their skill and industry on a sudden. Lands uncultivated cannot be brought into tillage for some years. The armies, mean while, must either make sudden and violent conquests, or disband for want of subsistence. A regular attack or defence, therefore, is not to be expected from such a people, and their soldiers must be as ignorant and unskilful as their farmers and manufacturers.

 

Every thing in the world is purchased by labour; and our passions are the only causes of labour. When a nation abounds in manufactures and mechanic arts, the proprietors of land, as well as the farmers, study agriculture as a science, and redouble their industry and attention. The superfluity, which arises from their labour, is not lost; but is exchanged with manufactures for those commodities, which men's luxury now makes them covet. By this means, land furnishes a great deal more of the necessaries of life, than what suffices for those who cultivate it. In times of peace and tranquillity, this superfluity goes to the maintenance of manufacturers, and the improvers of liberal arts. But it is easy for the public to convert many of these manufacturers into soldiers, and maintain them by that superfluity, which arises from the labour of the farmers. Accordingly we find, that this is the case in all civilized governments. When the sovereign raises an army, what is the consequence? He imposes a tax. This tax obliges all the people to retrench what is least necessary to their subsistence. Those, who labour in such commodities, must either enlist in the troops, or turn themselves to agriculture, and thereby oblige some labourers to enlist for want of business. And to consider the matter abstractedly, manufactures encrease the power of the state only as they store up so much labour, and that of a kind to which the public may lay claim, without depriving any one of the necessaries of life. The more labour, therefore, is employed beyond mere necessaries, the more powerful is any state; since the persons engaged in that labour may easily be converted to the public service. In a state without manufactures, there may be the same number of hands; but there is not the same quantity of labour, nor of the same kind. All the labour is there bestowed upon necessaries, which can admit of little or no abatement.

 

Thus the greatness of the sovereign and the happiness of the state are, in a great measure, united with regard to trade and manufactures. It is a violent method, and in most cases impracticable, to oblige the labourer to toil, in order to raise from the land more than what subsists himself and family. Furnish him with manufactures and commodities, and he will do it of himself. Afterwards you will find it easy to seize some part of his superfluous labour, and employ it in the public service, without giving him his wonted return. Being accustomed to industry, he will think this less grievous, than if, at once, you obliged him to an augmentation of labour without any reward. The case is the same with regard to the other members of the state. The greater is the stock of labour of all kinds, the greater quantity may be taken from the heap, without making any sensible alteration in it.

 

A public granary of corn, a storehouse of cloth, a magazine of arms; all these must be allowed real riches and strength in any state. Trade and industry are really nothing but a stock of labour, which, in times of peace and tranquillity, is employed for the ease and satisfaction of individuals; but in the exigencies of state, may, in part, be turned to public advantage. Could we convert a city into a kind of fortified camp, and infuse into each breast so martial a genius, and such a passion for public good, as to make every one willing to undergo the greatest hardships for the sake of the public; these affections might now, as in ancient times, prove alone a sufficient spur to industry, and support the community. It would then be advantageous, as in camps, to banish all arts and luxury; and, by restrictions on equipage and tables, make the provisions and forage last longer than if the army were loaded with a number of superfluous retainers. But as these principles are too disinterested and too difficult to support, it is requisite to govern men by other passions, and animate them with a spirit of avarice and industry, art and luxury. The camp is, in this case, loaded with a superfluous retinue; but the provisions flow in proportionably larger. The harmony of the whole is still supported; and the natural bent of the mind being more complied with, individuals, as well as the public, find their account in the observance of those maxims.

 

The same method of reasoning will let us see the advantage of foreign commerce, in augmenting the power of the state, as well as the riches and happiness of the subject. It encreases the stock of labour in the nation; and the sovereign may convert what share of it he finds necessary to the service of the public. Foreign trade, by its imports, furnishes materials for new manufactures; and, by its exports, it produces labour in particular commodities, which could not be consumed at home. In short, a kingdom, that has a large import and export, must abound more with industry, and that employed upon delicacies and luxuries, than a kingdom which rests contented with its native commodities. It is, therefore, more powerful, as well as richer and happier. The individuals reap the benefit of these commodities, so far as they gratify the senses and appetites. And the public is also a gainer, while a greater stock of labour is, by this means, stored up against any public exigency; that is, a greater number of laborious men are maintained, who may be diverted to the public service, without robbing any one of the necessaries, or even the chief conveniencies of life.

 

If we consult history, we shall find, that, in most nations, foreign trade has preceded any refinement in home manufactures, and given birth to domestic luxury. The temptation is stronger to make use of foreign commodities, which are ready for use, and which are entirely new to us, than to make improvements on any domestic commodity, which always advance by slow degrees, and never affect us by their novelty. The profit is also very great, in exporting what is superfluous at home, and what bears no price, to foreign nations, whose soil or climate is not favourable to that commodity. Thus men become acquainted with the pleasures of luxury and the profits of commerce; and their delicacy and industry, being once awakened, carry them on to farther improvements, in every branch of domestic as well as foreign trade. And this perhaps is the chief advantage which arises from a commerce with strangers. It rouses men from their indolence; and, presenting the gayer and more opulent part of the nation with objects of luxury which they never before dreamed of, raises in them a desire of a more splendid way of life than what their ancestors enjoyed. And at the same time, the few merchants, who possess the secret of this importation and exportation, make great profits; and becoming rivals in wealth to the ancient nobility, tempt other adventurers to become their rivals in commerce. Imitation soon diffuses all those arts; while domestic manufactures emulate the foreign in their improvements, and work up every home commodity to the utmost perfection of which it is susceptible. Their own steel and iron, in such laborious hands, become equal to the gold and rubies of the INDIES.

 

When the affairs of the society are once brought to this situation, a nation may lose most of its foreign trade, and yet continue a great and powerful people. If strangers will not take any particular commodity of ours, we must cease to labour in it. The same hands will turn themselves towards some refinement in other commodities, which may be wanted at home. And there must always be materials for them to work upon; till every person in the state, who possesses riches, enjoys as great plenty of home commodities, and those in as great perfection, as he desires; which can never possibly happen. CHINA is represented as one of the most flourishing empires in the world; though it has very little commerce beyond its own territories.

 

It will not, I hope, be considered as a superfluous digression, if I here observe, that, as the multitude of mechanical arts is advantageous, so is the great number of persons to whose share the productions of these arts fall. A too great disproportion among the citizens weakens any state. Every person, if possible, ought to enjoy the fruits of his labour, in a full possession of all the necessaries, and many of the conveniencies of life. No one can doubt, but such an equality is most suitable to human nature, and diminishes much less from the happiness of the rich than it adds to that of the poor. It also augments the power of the state, and makes any extraordinary taxes or impositions be paid with more chearfulness. Where the riches are engrossed by a few, these must contribute very largely to the supplying of the public necessities; but when the riches are dispersed among multitudes, the burthen feels light on every shoulder, and the taxes make not a very sensible difference on any one's way of living.

 

Add to this, that, where the riches are in few hands, these must enjoy all the power, and will readily conspire to lay the whole burthen on the poor, and oppress them still farther, to the discouragement of all industry.

 

In this circumstance consists the great advantage of ENGLAND above any nation at present in the world, or that appears in the records of any story. It is true, the ENGLISH feel some disadvantages in foreign trade by the high price of labour, which is in part the effect of the riches of their artisans, as well as of the plenty of money. But as foreign trade is not the most material circumstance, it is not to be put in competition with the happiness of so many millions; and if there were no more to endear to them that free government under which they live, this alone were sufficient. The poverty of the common people is a natural, if not an infallible effect of absolute monarchy; though I doubt, whether it be always true, on the other hand, that their riches are an infallible result of liberty. Liberty must be attended with particular accidents, and a certain turn of thinking, in order to produce that effect. Lord BACON, accounting for the great advantages obtained by the ENGLISH in their wars with FRANCE, ascribes them chiefly to the superior ease and plenty of the common people amongst the former; yet the government of the two kingdoms was, at that time, pretty much alike. Where the labourers and artisans are accustomed to work for low wages, and to retain but a small part of the fruits of their labour, it is difficult for them, even in a free government, to better their condition, or conspire among themselves to heighten their wages. But even where they are accustomed to a more plentiful way of life, it is easy for the rich, in an arbitrary government, to conspire against them, and throw the whole burden of the taxes on their shoulders.

 

It may seem an odd position, that the poverty of the common people in FRANCE, ITALY, and SPAIN, is, in some measure, owing to the superior riches of the soil and happiness of the climate; yet there want not reasons to justify this paradox. In such a fine mould or soil as that of those more southern regions, agriculture is an easy art; and one man, with a couple of sorry horses, will be able, in a season, to cultivate as much land as will pay a pretty considerable rent to the proprietor. All the art, which the farmer knows, is to leave his ground fallow for a year, as soon as it is exhausted; and the warmth of the sun alone and temperature of the climate enrich it, and restore its fertility. Such poor peasants, therefore, require only a simple maintenance for their labour. They have no stock or riches, which claim more; and at the same time, they are for ever dependant on their landlord, who gives no leases, nor fears that his land will be spoiled by the ill methods of cultivation. In ENGLAND, the land is rich, but coarse; must be cultivated at a great expence; and produces slender crops, when not carefully managed, and by a method which gives not the full profit but in a course of several years. A farmer, therefore, in ENGLAND must have a considerable stock, and a long lease; which beget proportional profits. The fine vineyards of CHAMPAGNE and BURGUNDY, that often yield to the landlord above five pounds per acre, are cultivated by peasants, who have scarcely bread : the reason is, that such peasants need no stock but their own limbs, with instruments of husbandry, which they can buy for twenty shillings. The farmers are commonly in some better circumstances in those countries. But the grasiers are most at their ease of all those who cultivate the land. The reason is still the same. Men must have profits proportionable to their expence and hazard. Where so considerable a number of the labouring poor as the peasants and farmers are in very low circumstances, all the rest must partake of their poverty, whether the government of that nation be monarchical or republican.

 

We may form a similar remark with regard to the general history of mankind. What is the reason, why no people, living between the tropics, could ever yet attain to any art or civility, or reach even any police in their government, and any military discipline; while few nations in the temperate climates have been altogether deprived of these advantages? It is probable that one cause of this phænomenon is the warmth and equality of weather in the torrid zone, which render clothes and houses less requisite for the inhabitants, and thereby remove, in part, that necessity, which is the great spur to industry and invention. Curis acuens mortalia corda. Not to mention, that the fewer goods or possessions of this kind any people enjoy, the fewer quarrels are likely to arise amongst them, and the less necessity will there be for a settled police or regular authority to protect and defend them from foreign enemies, or from each other.

 

 

 



[1]                  Cette distinction entre philosophie facile et philosophie abstruse est présente dès la première section de l’Enquête sur l’entendement humain. (NdT)

[2]                  Comment peut-on aller au-delà ? Tout simplement en négligeant la pierre de touche que représente l’expérience et en tombant dans une métaphysique illégitime. C’est le risque de la pensée abstruse. (NdT)

[3]                  La suite indique le sens de ce mot. (NdT)

[4]                  Monsieur Melon, dans son Essai politique sur le commerce, affirme que, même à présent, si vous divisez la France en vingt parts, seize parts correspondent aux laboureurs et aux paysans, deux seulement aux artisans, une aux hommes de loi, à l’Eglise et à l’armée et une aux marchands, aux financiers et aux bourgeois. Ce calcul est certainement très erroné. En France, en Angleterre et certainement dans la plupart des pays d’Europe, la moitié des habitants vivent dans les villes et, même parmi ceux qui vivent à la campagne, il y a un grand nombre d’artisans, peut-être plus du tiers.

[5]                  Formetin : « système ». (NdT)

[6]                  Les Romains les plus anciens vivaient continuellement en guerre avec tous leurs voisins et, en ancien Latin, le terme hostis signifie à la fois étranger et ennemi. Cicéron le signale mais il attribue ce double sens à l’humanité de ses ancêtres qui adoucissaient autant que possible le nom d’ennemi en utilisant un mot qui signifiait étranger (De Off. lib.ii). Il est cependant plus probable, vu les mœurs de cette époque, que la férocité de ces peuples était si grande qu’elle les faisait considérer tous les étrangers comme des ennemis et les faisait les désigner par le même terme. Il n’est d’ailleurs pas compatible avec les maximes les plus communes de la politique ou de la nature qu’un Etat regarde son ennemi d’un oeil amical et qu’il nourrisse pour lui les sentiments que l’orateur romain attribue à ses ancêtres. De plus, il faut dire que les premiers Romains exerçaient la piraterie, comme nous l’apprenons par les premiers traités avec Carthage, conservés par Polybe (lib.iii) et que, par conséquent, semblables aux pirates de Salé et d’Alger, ils étaient effectivement en guerre avec la plupart des nations, ce qui fait que les mots étranger et ennemi étaient quasiment synonymes.

[7]                  Le verbe utilisé, « to size », a dans la langue anglaise les mêmes sens que dans la langue française. (NdT)

[8]                  Formentin : « capital ». (NdT)

[9]                  Formentin : « capital ». (NdT)

[10]                Le mot n’est pas ici à prendre en un sens étroit. Il s’agit des travailleurs de la sphère non agricole. (NdT)

[11]                « Le Père des dieux lui-même a voulu rendre la culture des champs difficile, et c'est lui qui le premier a fait un art de remuer la terre, en aiguisant par les soucis les cœurs des mortels (vers 123) et en ne souffrant pas que son empire s'engourdît dans une triste indolence » (Virgile : Géorgiques, Traduction de Maurice Rat, Classiques Garnier, 1932) (NdT)

[12]                Mons. MELON, in his political essay on commerce, asserts, that even at present, if you divide FRANCE into 20 parts, 16 are labourers or peasants; two only artizans; one belonging to the law, church, and military; and one merchants, financiers, and bourgeois. This calculation is certainly very erroneous. In FRANCE, ENGLAND, and indeed most parts of EUROPE, half of the inhabitants live in cities; and even of those who live in the country, a great number are artizans, perhaps above a third.

[13]                The more ancient ROMANS lived in perpetual war with all their neighbours : and in old LATIN, the term hostis, expressed both a stranger and an enemy. This is remarked by CICERO; but by him is ascribed to the humanity of his ancestors, who softened, as much as possible, the denomination of an enemy, by calling him by the same appellation which signified a stranger. De Off. lib. ii. It is however much more probable, from the manners of the times, that the ferocity of those people was so great as to make them regard all strangers as enemies, and call them by the same name. It is not, besides, consistent with the most common maxims of policy or of nature, that any state should regard its public enemies with a friendly eye, or preserve any such sentiments for them as the ROMAN orator would ascribe to his ancestors. Not to mention, that the early ROMANS really exercised piracy, as we learn from their first treaties with CARTHAGE, preserved by POLYBIUS, lib. iii. and consequently, like the SALLEE and ALGERINE rovers, were actually at war with most nations, and a stranger and an enemy were with them almost synonimous.