L’affaire HUME – ROUSSEAU

 

PHILOTRA
Fichier élaboré par P. Folliot, professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

N’hésitez pas à  envoyer à Philotra tout document pouvant compléter ce fichier.

philippe.folliot@uqac.ca


Nous recherchons ces textes :

1)      Verax, T ., Le Rapporteur de bonne-foi ou examen sans partialité et sans prétention du différend survenu entre M. Hume et M. R. de Genève.

2)      Réflexions sur ce qui s’est passé au sujet de la rupture de J.J. Rousseau et de M. Hume.

3)      Réflexions posthumes sur le grand procès de Jean-Jacques avec David Hume.

 

 

-         Exposé succinct de la contestation entre M. Hume et M. J.J. Rousseau auquel on a joint Le Docteur Pansophe ou Lettres de M. de Voltaire

 

 

Justification de J.J. Rousseau dans sa contestation

 

 

-         Lettres ajoutées par P. Folliot en relation avec l’affaire

-        
Précis pour M. J.J. Rousseau en réponse à l’exposé succinct de M. Hume suivi d’une lettre à l’auteur de la justification de J.J. Rousseau

 

 

Marianne Latour de Franqueville

Jean-Jacques Rousseau vengé par son amie

Ou

Morale pratico-philosophico-encyclopédique

Des coryphées de la secte

 

 

Plaidoyer pour et contre J. J. Rousseau et le Docteur D. Hume,

L’historien anglais

Avec des anecdotes intéressantes relatives au sujet

 

 

Marianne Latour de Franqueville,

La vertu vengée par l’amitié ou recueil de lettres sur Jean-Jacques Rousseau

 

 

Charles Borde : Réflexions posthumes sur le grand procès de Jean-Jacques avec David

 

 

Musset-Pathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Extraits sur le voyage de Rousseau en Angleterre et sur la querelle

 

 

 

La querelle de Hume et de Rousseau par Lévy-Bruhl

 

 

 

Albert Schinz : La querelle Rousseau-Hume, un document inédit.

 

 

La querelle Rousseau-Hume par Margaret Hill Peoples

 

 

 

G.-H. Morin : Essai sur la vie et le caractère de Jean-Jacques Rousseau,

Chapitre V : le voyage en Angleterre

 

 

 

Henri Guillemin : Cette affaire infernale ; Rousseau-Hume 1766 Plon, 1942. Réédition Utovie.

(protégé par les droits d’auteurs).

 

 

Henri Roddier : J.J. Rousseau en Angleterre au XVIIIème siècle (Etudes de littérature étrangère et comparée). Paris. Boivin, 1950. (protégé par les droits d’auteurs)

 

 

 

 

 

 

 

David Hume

 

EXPOSE SUCCINT

De la contestation qui s’est élevée

ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU
Traduction de J.B. Suard

Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint

LE DOCTEUR PANSOPHE

Ou

LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES

M. DCC. LXVI
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[Numérisation et ajout d’autres lettres en rapport avec cette affaire : Philippe Folliot, professeur de Philosophie au Lycée Ango de Dieppe]

 

 

 

(3) [1]AVERTISSEMENT

DES EDITEURS

 

 

            Le nom [2] et les ouvrages de M. Hume sont connus depuis longtemps de toute l’Europe : ceux qui connaissent la personne, ont vu en lui des mœurs douces et simples, beaucoup de droiture, de candeur et de bonté ; et la modération de son caractère se peint dans ses écrits.

           

Il a employé les plus grands talents qu’il a reçus de la nature et les lumières qu’il a acquises par l’étude à chercher la vérité et à inspirer l’amour des hommes : jamais il n’a prodigué son temps et compromis son repos dans aucune querelle, ni littéraire ni personnelle. Il a vu cent fois ses écrits censurés avec amertume par le fanatisme, l’ignorance et l’esprit de parti sans jamais (4) avoir répondu à un seul de ses adversaires.

           

Ceux même qui ont attaqué ses ouvrages avec le plus de violence ont toujours respecté son caractère. Son amour pour la paix est si connu, qu’on lui a plus d’une fois apporté des critiques faites contre lui-même, pour le prier de les revoir et de les corriger. On lui remit un jour une critique de ce genre, où il était traité d’une manière fort dure et même injurieuse : il le fit remarquer à l’auteur qui effaça les injures en rougissant et en admirant la force de l’esprit polémique qui l’avait ainsi emporté, sans qu’il s’en aperçut, au-delà des bornes de l’honnêteté.

           

Avec des dispositions si pacifiques, ce n’est qu’avec une extrême répugnance que M. Hume a pu consentir à laisser paraître l’écrit qu’on va lire. Il sait que les querelles de gens de Lettres sont le (5) scandale de la philosophie, et personne n’était moins fait que lui pour donner un pareil scandale, si consolant pour les sots ; mais les circonstances l’ont entraîné malgré lui à cet éclat fâcheux.

           

Tout le monde sait que M. Rousseau, proscrit de tous les lieux qu’il avait habités, s’était enfin déterminé à se réfugier en Angleterre, et que M. Hume, touché de sa situation et de ses malheurs, s’était chargé de l’y conduire, et était parvenu à lui procurer un asile sûr, commode et tranquille. Mais peu de gens savent combien de chaleur, d’activité, de délicatesse même M. Hume a mis dans cet acte de bienfaisance ; quel tendre attachement il avait pris pour ce nouvel ami, que l’humanité lui avait donné ; avec quelle adresse il cherchait à prévenir ses besoins, sans blesser son amour propre ; avec quel zèle enfin il s’occupait à justifier aux yeux des autres (6) les singularités de M. Rousseau, et à défendre son caractère contre ceux qui n’en jugeaient pas aussi favorablement que lui.

           

Dans le temps même que M. Hume travaillait à rendre à M. Rousseau le service le plus essentiel, il reçut de lui la lettre la plus outrageante. Plus le coup était inattendu, plus il devait être sensible. M. Hume écrivit cette aventure à quelques-uns de ses amis à Paris ; et il s’exprima dans ses lettres avec toute l’indignation que lui inspirait un si étrange procédé. Il se crut dispensé d’avoir aucun ménagement pour un homme, qui après avoir reçu de lui les marques d’amitié les plus constantes et les moins équivoques, l’appelait, sans motifs, faux, traître et le plus méchant des hommes.

           

Cependant le démêlé de ces deux hommes célèbres ne tarda pas à éclater. Les plaintes de M. Hume parvinrent bientôt à la (7) connaissance du public, qui eut d’abord de la peine à croire que M. Rousseau fût coupable de l’excès d’ingratitude dont on l’accusait. Les amis même de M. Hume craignirent que dans un premier moment de sensibilité, il ne se fût laissé emporter trop loin et qu’il n’eût pris pour les défauts du cœur les délires de l’imagination, ou les travers de l’esprit. Il crut devoir éclaircir cette affaire, en écrivant un précis de tout ce qui s’était passé entre lui et M. Rousseau, depuis leur liaison jusqu’à leur rupture. Il envoya cet écrit à ses amis ; quelques-uns lui conseillèrent de le faire imprimer, en lui disant que ses accusations contre M. Rousseau étant devenues publiques, les preuves devaient l’être aussi. M. Hume ne se rendit pas à ces raisons et aima mieux courir le risque d’un jugement injuste, que de se résoudre à un éclat si contraire à son caractère ; mais un nouvel (8) incident a vaincu la résistance.

           

M. Rousseau a adressé à un libraire de Paris une lettre, où il accuse sans détour M. Hume de s’être ligué avec ses ennemis pour le trahir et le diffamer, et où il le défie hautement de faire imprimer les pièces qu’il a entre les mains. Cette lettre a été communiquée, à Paris, à un très grand nombre de personnes ; elle a été traduite en Anglais, et la traduction est imprimée dans les papiers de Londres. Une accusation et un défi si publics ne pouvaient rester sans réponse ; et un plus long silence de la part de M. Hume aurait été interprété d’une manière peu favorable pour lui.

           

D’ailleurs, la nouvelle de ce démêlé s’est répandue dans toute l’Europe, et l’on en a porté des jugements fort divers. Il serait plus heureux sans doute que toute cette affaire eût été ensevelie dans un profond secret ; mais puisqu’on n’a pu (9) empêcher le public de s’en occuper, il faut du moins qu’il sache à quoi s’en tenir. Les amis de M. Hume se sont réunis pour lui représenter toutes ses raisons. Il a senti la nécessité d’en venir à une extrémité qu’il redoutait si fort, et a consenti à laisser imprimer son mémoire. C’est l’ouvrage que nous donnons ici. Le récit et les notes sont traduits de l’Anglais. Les lettres de M. Rousseau, qui servent de pièces justificatives aux faits, sont des copies exactes des originaux.

           

Cette brochure offrira des traits de bizarrerie assez étranges à ceux qui prendront la peine de la lire ; mais ceux qui ne s’en soucieront pas seront encore mieux ; tant ce qu’elle renferme importe peu à ceux qui n’y sont pas intéressés.

           

Au reste, M. Hume en livrant au public les pièces de son procès, nous a autorisés à déclarer qu’il ne reprendra jamais la plume sur (10) ce sujet. M. Rousseau peut revenir à la charge ; il peut produire des suppositions, des interprétations, des inductions, des déclamations nouvelles ; il peut créer et réaliser de nouveaux fantômes et envelopper tout cela des nuages de la rhétorique, il ne sera plus contredit. Tous les faits sont actuellement sous les yeux du public. M. Hume abandonne sa cause au jugement des esprits droits et des cœurs honnêtes.

 

 

EXPOSE SUCCINT

De la contestation qui s’est élevée

ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU

Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint

LE DOCTEUR PANSOPHE

Ou

LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES

M. DCC. LXVI

 

(11) Ma liaison avec M. Rousseau commença en 1762, lorsqu'il fut décrété de prise de corps, à l'occasion de son Emile, par un arrêt du Parlement de Paris. J'étais alors à Edimbourg. Une personne de mérite m'écrivit de Paris que M. Rousseau avait le dessein de passer en Angleterre pour y chercher un asile, et me demanda mes bons offices pour lui. Comme je supposai que M. Rousseau avait exécuté cette résolution, j'écrivis à plusieurs de mes amis à Londres, pour leur recommander ce célèbre exilé, et je lui écrivis à lui-même pour l'assurer de mon zèle et de mon empressement à le servir. Je l'invitais en même temps à venir à Edimbourg, si ce séjour pouvait lui convenir, et je lui offrais une retraite dans ma maison pour tout le temps qu'il daignerait la partager avec moi. Je n'avais pas besoin d'autre motif pour être excité à cet acte d'humanité, que l'idée que m'avait donnée du caractère de M. Rousseau la personne qui me l'avait recommandé, et la célébrité de son génie, de ses talents, et surtout de ses malheurs, dont la cause même était une raison de plus pour (12) s'intéresser à lui. Voici la réponse que je reçus.

 


(12) M. ROUSSEAU A M. HUME.

De Motiers –Travers, le 19 Février 1763.


          Je n'ai reçu qu'ici, Monsieur, et depuis peu, la lettre dont vous m’honoriez à Londres, le 2 juillet dernier, supposant que j’étais dans cette capitale. C’était sans doute dans votre nation, et le plus près de vous qu'il m’eût été possible, que j’aurais cherché ma retraite, si j’avais prévu l’accueil qui m'attendait dans ma patrie. Il n’y avait qu’elle que je pusse préférer à l’Angleterre, et cette prévention, dont j'ai été trop puni, m'était alors bien pardonnable; mais, à mon grand étonnement, et même à celui du public, je n'ai trouvé que des affronts et des outrages où j'espérais, sinon de la reconnaissance, au moins des consolations. Que de choses m'ont fait regretter l'asile et l'hospitalité philosophique qui m'attendaient près de vous! Toutefois mes malheurs m'en ont toujours rapproché en quelque manière. La protection et les bontés de Milord Maréchal, votre illustre et digne compatriote, m'ont fait trouver, pour ainsi dire, l'Ecosse au milieu de la Suisse (13); il vous a rendu présent à nos entretiens ; il m'a fait faire avec vos vertus la connaissance que j’en avais faite encore qu'avec vos talents ; il m'a inspiré la plus tendre amitié pour vous et le plus ardent désir d'obtenir la vôtre, avant que je susse que vous étiez disposé à me l'accorder. Jugez, quand je trouve ce penchant réciproque, combien j'aurais de plaisir à m'y livrer ! Non, Monsieur, je ne vous rendais que la moitié de ce qui vous était dû quand je n'avais pour vous que de l'admiration. Vos grandes vues, votre étonnante impartialité, votre génie, vous élèveraient trop au-dessus des hommes si votre bon cœur ne vous en rapprochait. Milord Maréchal, en m'apprenant à vous voir encore plus aimable que sublime, me rend tous les jours votre commerce plus désirable et nourrit en moi l'empressement qu'il m'a fait naître de finir mes jours près de vous. Monsieur, qu'une meilleure santé, qu'une situation plus commode ne me met-elle à portée de faire ce voyage comme je le désirerais! Que ne puis-je espérer de nous voir un jour rassemblés avec Milord dans (14) votre commune patrie, qui deviendrait la mienne! Je bénirais dans une société si douce les malheurs par lesquels j'y fus conduit, et je croirais n'avoir commencé de vivre que du jour qu'elle aurait commencé. Puissé-je voir cet heureux jour plus désiré qu'espéré ! Avec quel transport je m'écrierais, en touchant l'heureuse terre où sont nés David Hume et le Maréchal d'Ecosse:


Salve, fatis mihi debita tellus !
Hœc domus , hoec patria est.”

                J. J. R.

 


          Ce n'est point par vanité que je publie cette lettre ; car je vais bientôt mettre au jour une rétractation de tous ces éloges ; c'est seulement pour compléter la suite de notre correspondance, et pour faire voir qu'il y a longtemps que j'ai été disposé à rendre service à M. Rousseau.

 

          Notre commerce avait entièrement cessé jusqu'au milieu de l'été dernier (1765), lorsque la circonstance suivante le renouvela. Une personne qui s'intéresse à M. Rousseau, étant allée faire un voyage dans une des provinces de France qui avoisinent la Suisse, profita (15) de cette occasion pour rendre visite au Philosophe solitaire, dans sa retraite à Motiers-Travers. Il dit à cette personne que le séjour de Neufchâtel lui devenait très désagréable, tant par la superstition du peuple que par la rage dont les prêtres étaient animés contre lui; qu'il craignait d'être bientôt dans la nécessité d'aller chercher un asile ailleurs, et que dans ce cas l'Angleterre lui paraissait, par la nature de ses lois et de son gouvernement,  le seul endroit où il pût trouver une retraite assurée: il ajouta que Milord Maréchal, son ancien protecteur, lui avoir conseillé de se mettre sous ma protection (c'est le terme dont il voulut bien se servir); et qu'en conséquence il était disposé à s'adresser à moi, s'il croyait que cela ne me donnerait pas trop d'embarras.

 

          J'étais alors chargé des affaires d'Angleterre à la Cour de France; mais comme j'avais la perspective de retourner bientôt à Londres, je ne rejetai point une proposition qui m'était faite dans de semblables circonstances, par un homme que son génie et ses malheurs avoient rendu célèbre. Dès quel je fus informé de la situation et des intentions de M. Rousseau, je lui écrivis pour lui (16) offrir mes services, et il me fit la réponse suivante.

 


M. ROUSSEAU A M. HUME.

A Strasbourg , le 4 Décembre 1765.

 

          “Vos bontés, Monsieur , me pénètrent autant qu'elles m'honorent. La plus digne réponse que je puisse faire à vos offres, est de les accepter, et je les accepte. Je partirai dans cinq ou six jours pour aller me jeter entre vos bras. C'est le conseil de Milord Maréchal, mon protecteur, mon ami, mon père; c'et celui de Madame de *** [3], dont la bienveillance éclairée me guide autant qu’elle me console; enfin, j'ose dire que c'est celui de mon cœur qui se plaît à devoir beaucoup au plus illustre de mes contemporains, dont la bonté surpasse la gloire. Je soupire après une retraite solitaire et libre où je puisse finir mes jours en paix. Si vos soins bienfaisants me la procurent, je jouirai tout ensemble et du seul bien que mon cœur désire, et (17) du plaisir de le tenir de vous. Je vous salue , Monsieur, de tout mon cœur.”

J. J. R.

 


          Je n'avais pas attendu ce moment pour m'occuper des moyens d'être utile à M. Rousseau. M. Clairaut, quelques semaines avant sa mort, m'avait communiqué la lettre suivante.

 

M. ROUSSEAU A M. CLAIRAUT.

De Motiers-Travers, le 3 Mars 1765.

 

          “Le souvenir, Monsieur, de vos anciennes bontés pour moi, vous cause une nouvelle importunité de ma part. Il s'agirait de vouloir bien être, pour la seconde fois, censeur d'un de mes ouvrages. C'est une très mauvaise rapsodie que j'ai compilée il y a plusieurs années, sous le nom de Dictionnaire de Musique, et que je suis forcé de donner aujourd'hui pour avoir du pain. Dans le torrent des malheurs qui m'entraîne, je suis hors d'état de revoir ce recueil. Je sais qu'il est plein d'erreurs et de bévues. Si quelqu'intérêt pour le sort du plus malheureux des hommes vous portait à voir son ouvrage avec un peu plus d'attention que celui d'un autre, je vous serais sensiblement obligé de toutes les fautes que vous (18) voudriez bien corriger chemin faisant. Les indiquer sans les corriger ne serait rien faire car je suis absolument hors d'état d'y donner la moindre attention, et si vous daignez en user comme de votre bien, pour changer, ajouter, ou retrancher, vous exercerez une charité très utile et dont je serai très reconnaissant. Recevez, Monsieur, mes très humbles excuses et mes salutations.”

J. J. R.

 

 

          Je le dis avec regret, mais je suis forcé de le dire : je sais aujourd'hui avec certitude que cette affectation de misère et de pauvreté extrême, n'est qu'une petite charlatanerie que M. Rousseau emploie avec succès pour se rendre plus intéressant et exciter la commisération du public; mais j'étais bien loin de soupçonner alors un semblable artifice. Je sentis s'élever dans mon cœur un mouvement de pitié, mêlé d'indignation, en imaginant qu'un homme de Lettres, d'un mérite si éminent, était réduit, malgré la simplicité de sa manière de vivre, aux dernières extrémités de l'indigence, et que cet état malheureux était encore aggravé par la maladie, par l'approche de la vieillesse et par la rage implacable des dévots persécuteurs.

 

          (19) Je savais que plusieurs personnes attribuaient l'état fâcheux où se trouvait M. Rousseau, à son orgueil extrême qui lui avait fait refuser les secours de ses amis ; mais je crus que ce défaut, si c'en était un, était un défaut respectable. Trop de gens de Lettres ont avili leur caractère en s'abaissant à solliciter les secours d'hommes riches ou puissants, indignes de les protéger; et je croyais qu'un noble orgueil, quoique porté à l'excès, méritait de l'indulgence dans un homme de génie qui, soutenu par le sentiment de sa propre supériorité et par l'amour de l'indépendance, bravait les outrages de la fortune et l'insolence des hommes. Je me proposai donc de servir M. Rousseau à sa manière. Je priai M. Clairaut de me donner sa lettre, et je la fis voir à plusieurs des amis et des protecteurs que M. Rousseau avait à Paris. Je leur proposai un arrangement , par lequel on pouvait procurer des secours à M. Rousseau sans qu'il s'en doutât. C'était d'engager le Libraire qui se chargerait de son Dictionnaire de Musique, à lui en donner une somme plus considérable que celle qu'il en aurait offerte lui-même, et de rembourser cet excédent au Libraire. Mais ce projet, pour (20) l'exécution duquel les soins de M. Clairaut étaient nécessaires, échoua par la mort inopinée de ce profond et estimable savant.

 

          Comme je conservais toujours la même idée de l'extrême pauvreté de M. Rousseau, je conservai aussi la même disposition à l'obliger, et, dès que je fus assuré de l'intention où il était de passer en Angleterre sous ma conduite, je formai le plan d'un artifice à peu près semblable à celui que je n'avais pu exécuter à Paris. J'écrivis sur le champ à mon ami, M. Jean Stewart, de Buckingham street, que j'avais une affaire à lui communiquer, d'une nature si secrète et si délicate que je n'osais même la confier au papier, mais qu'il en apprendrait les détails de M. Elliot (aujourd'hui le chevalier Gilbert Elliot), qui devait bientôt retourner de Paris à Londres.

 

          Voici ce plan, que M. Elliot communiqua en effet quelque temps après à M. Stewart, en lui recommandant le plus grand secret. M. Stewart devait chercher dans le voisinage de sa maison de campagne quelque fermier honnête et discret, qui voulut se charger de loger et nourrir M. Rousseau et sa gouvernante, et leur fournir abondamment (21) toutes les commodités dont ils auraient besoin, moyennant une pension, que M. Stewart pouvait porter jusqu'à cinquante ou soixante livres [4] sterling par an; mais le fermier devait s'engager à garder exactement le secret, et à ne recevoir de M. Rousseau que vingt ou vingt-cinq livres sterling par an, et je lui aurais tenu compte du surplus.

 

          M. Stewart m'écrivit bientôt après qu'il avait trouvé une habitation qu'il croyait convenable ; je le priais de faire meubler l'appartement, à mes frais, d'une manière propre et commode. Ce plan, dans lequel il n'entrait assurément aucun motif de vanité, puisque le secret en faisait une condition nécessaire, n'eut pas lieu, parce qu'il se présenta d'autres arrangements plus commodes et plus agréables. Tout ce fait est bien connu de M. Stewart et du chevalier Gilbert Elliot.


          Il ne sera peut-être pas hors de propos de parler ici d'un autre arrangement que j'avais concerté dans les mêmes intentions. J'avais accompagné M. Rousseau à une campagne très agréable, dans le Comté de Surrey, où nous passâmes (22) deux jours chez le colonel Webb. M. Rousseau me parut épris des beautés naturelles et solitaires de cet endroit. Aussitôt, par l'entremise de M. Stewart, j'entrai en marché avec le colonel Webb, pour acheter sa maison avec un petit bien qui y appartenait, afin d'en faire un établissement pour M. Rousseau. Si, après ce qui s'est passé, il y avait de la sûreté à citer le témoignage de M. Rousseau sur quelque fait, j'en appellerais à lui-même pour la vérité de ceux que j'avance. Quoi qu'il en soit, ils sont connus de M. Stewart, du général Clarke et en partie du colonel Webb.

 

          Je vais reprendre mon récit où je l'ai interrompu. M. Rousseau vint à Paris, muni d'un passeport que ses amis avaient obtenu. Je le conduisis en Angleterre. Pendant plus de deux mois, j'employai tous mes soins et ceux de mes amis pour trouver quelqu'arrangement qui pût lui convenir. On se prêtait à tous ses caprices; on excusait toutes ses singularités; on satisfaisait toutes ses fantaisies; on n'épargna enfin ni temps ni complaisance pour lui procurer ce qu'il désirait ; et, quoique plusieurs des projets que j'avais formés pour son établissement eussent été rejetés, je me trouvais assez (23) récompensé de mes peines par la reconnaissance et la tendresse même dont il paraissait recevoir mon zèle et mes bons offices.

 

          Enfin on lui proposa l'arrangement auquel il est aujourd'hui fixé. M. Davenport, gentilhomme distingué par sa naissance, sa fortune et son mérite, lui a offert une maison , appelée Wootton, qu'il a dans le Comté de Derby, et qu'il habite rarement; et M. Rousseau lui paye pour lui et pour sa gouvernante une modique pension.

 


          Dès que M. Rousseau fut arrivé à Wootton , il m'écrivit la lettre suivante.

 


M. ROUSSEAU A M. HUME.

A Wootton; le 22 mars 1766.

 

          “Vous voyez déjà, mon cher Patron, par la date de ma lettre, que je suis arrivé au lieu de ma destination. Mais vous ne pouvez voir tous les charmes que j'y trouve; il faudrait connaître le lieu et lire dans mon cœur. Vous y devez lire au moins les sentiments qui vous regardent et que vous avez si bien mérités. Si je vis dans cet agréable asile aussi heureux que je l'espère, une des douceurs de ma vie sera de penser que je vous les dois. Faire un homme heureux (24) c'est mériter de l'être. Puissiez-vous trouver en vous-même le prix de tout ce que vous avez fait pour moi ! Seul, j'aurais pu trouver de l'hospitalité, peut-être; mais je ne l'aurais jamais aussi bien goûtée qu'en la tenant de votre amitié. Conservez-la moi toujours, mon cher Patron, aimez-moi pour moi qui vous dois tant; pour vous-même; aimez-moi pour le bien que vous m'avez fait. Je sens tout le prix de votre sincère amitié, je la désire ardemment; j'y veux répondre par toute la mienne; et je sens dans mon cœur de quoi vous convaincre un jour qu'elle n'est pas non plus sans quelque prix. Comme, pour des raisons dont nous avons parlé, je ne veux rien recevoir par la poste, je vous prie, lorsque vous ferez la bonne œuvre de m'écrire, de remettre votre lettre à M. Davenport. L'affaire de ma voiture n'est pas arrangée, parce que je sais qu'on m'en a imposé; c'est une petite faute qui peut n'être que l'ouvrage d'une vanité obligeante, quand elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé, je vous conseille de quitter une fois pour toutes ces petites ruses, qui ne peuvent avoir (25) un bon principe quand elles se tournent en pièges contre la simplicité. Je vous embrasse, mon cher Patron , avec le même cœur que j'espère et désire trouver en vous.”

J. J. R.

 


          Peu de jours après, je reçus de lui une autre lettre dont voici la copie.

 


M. ROUSSEAU A M. HUME.

Wootton , le 29 mars 1766.

 


          “Vous avez vu, mon cher Patron, par la lettre que M. Davenport a dû vous remettre, combien je me trouve ici placé selon mon goût. J'y serais peur-être plus à mon aise, si l'on y avait pour moi moins d'attentions, mais les soins d'un si galant homme sont trop obligeants pour s'en fâcher; et, comme tout est mêlé d'inconvénients dans la vie, celui d'être trop bien est un de ceux qui se tolèrent le plus aisément. J'en trouve un plus grand à ne pouvoir me faire bien entendre des domestiques, ni surtout entendre un mot de ce qu'ils me disent. Heureusement Mademoiselle le Vasseur me sert d'interprète, et les doigts parlent mieux que ma langue. Je trouve même à mon ignorance un avantage qui pourra (26) faire compensation, c'est d'écarter les oisifs en les ennuyant. J'ai eu hier la visite de M. le Ministre qui, voyant que je ne lui parlais que Français, n'a pas voulu me parler Anglais; de sorte que l'entrevue s'est passée à-peu-près sans mot dire. J'ai pris goût à l'expédient; je m'en servirai avec tous mes voisins, si j'en ai, et dussé-je apprendre l'Anglais, je ne leur parlerai que Français, surtout si j'ai le bonheur qu'ils n'en sachent pas un mot. C'est à peu près la  ruse des singes qui, disent les nègres, ne veulent pas parler quoiqu'ils le puissent, de peur qu'on ne les fasse travailler.

           

Il n'est point vrai du tout que je sois convenu avec M. Gosset de recevoir un modèle en présent. Au contraire, je lui en demandai le prix, qu'il me dit être d'une guinée et demie, ajoutant qu'il m'en voulait faire la galanterie, ce que je n'ai point accepté. Je vous prie donc de vouloir bien lui payer le modèle en question, dont M. Davenport aura la bonté de vous rembourser. S'il n'y consent pas, il faut le lui rendre et le faire acheter par une autre main. Il est destiné (27) pour M. Du Peyrou qui depuis longtemps désire avoir mon portrait, et en a fait faire un en miniature qui n'est point du tout ressemblant. Vous êtes pourvu mieux que lui, mais je suis fâché que vous m'ayez ôté par une diligence aussi flatteuse, le plaisir de remplir le même devoir envers vous. Ayez la bonté, mon cher Patron , de faire remettre ce modèle à MM. Guinand et Hankey, Little-St. Hellen's Bishopsgate-Street, pour l'envoyer à M. Du Peyrou par la première occasion sure. Il gèle ici depuis que j'y suis : il a neigé tous les jours; le vent coupe le visage; malgré cela, j'aimerais mieux habiter le trou d'un des lapins de cette garenne, que le plus bel appartement de Londres. Bonjour, mon cher Patron, je vous embrasse de tout mon cœur. ”

J. J. R.

 

 

Comme nous étions convenus, M. Rousseau et moi, de ne point nous gêner l'un et l'autre par un commerce de lettres suivi, nous n'avions plus d'autre objet de correspondance épistolaire que celui d'une pension qu'il s'agissait de lui obtenir du roi d'Angleterre. Voici le récit fidèle et succinct de cette affaire.

 

 

(28) Un soir que nous causions ensemble à Calais, où nous étions retenus par les vents contraires, je demandai à M. Rousseau s'il n'accepterait pas une pension du roi d'Angleterre, au cas que Sa Majesté voulût bien la lui accorder. Il me répondit que cela n'était pas sans difficulté, mais qu'il s'en rapporterait entièrement à l'avis de Milord Maréchal. Encouragé par cette réponse, je ne fus pas plutôt arrivé à Londres que je m'adressai pour cet objet aux Ministres du Roi, et particulièrement au général Conway, secrétaire d'État, et au général Groeme, secrétaire et chambellan de la reine. Ils firent la demande de la pension à leurs Majestés qui y consentirent avec bonté, à condition seulement que la chose resterait secrète. Nous écrivîmes, M. Rousseau et moi, à Mylord Maréchal, et M. Rousseau marqua dans sa lettre que le secret qu’on lui demandait était pour lui une circonstance très agréable. Le consentement de Mylord Maréchal arriva, comme on se l'imagine bien; M. Rousseau partit peu de jours après pour Wootton et cette affaire resta quelque temps suspendue  par un dérangement qui survint dans la santé du général Conway.

 

 

(29) Cependant, le temps que j'avais passé avec M. Rousseau m'avait mis à portée de démêler son caractère; je commençais à craindre que l'inquiétude d'esprit qui lui est naturelle ne l'empêchât de jouir du repos, auquel l'hospitalité et la sûreté qu'il trouvait en Angleterre l'invitaient à se livrer : je voyais, avec une peine infinie, qu'il était né pour le tumulte et les orages, que le dégoût qui suit la jouissance paisible de la solitude et de la tranquillité, le rendrait bientôt à charge à lui-même et à tout ce qui l'environnait ; mais, éloigné du lieu qu'il habitait de cent cinquante milles, et sans cesse occupé des moyens de lui rendre service, je ne m'attendais guère à être moi-même la victime de cette malheureuse disposition de caractère.

 

Il est nécessaire que je rappelle ici une lettre qui avait été écrite à Paris, l'hiver dernier, sous le nom supposé du roi de Prusse. En voici la copie.

 

 

MON CHER JEAN-JAQUES,

 

“Vous avez renoncé à Genève, votre Patrie. Vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos Ecrits; la France vous a décrété ; venez donc chez moi. J'admire vos talents; je m'amuse de vos rêveries qui ( soit (30) dit en passant ), vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux; vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme : démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera sans vous faire tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible : je vous veux du bien et je vous en serai, si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez; je suis Roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être."

"Votre bon ami FRÉDERIC.”

 

 

Cette lettre avait été composée par M. Horace Walpole, environ trois semaines avant mon départ de Paris; mais quoique je logeasse dans le même hôtel que M. Walpole, et que nous nous (31) vissions très souvent, cependant, par attention pour moi, il avait soigneusement caché cette plaisanterie jusqu'après mon départ. Alors il la montra à quelques amis; on en prit des copies, qui bientôt se multiplièrent. Cette petite pièce se répandit rapidement dans toute l'Europe, et elle était dans les mains de tout le monde lorsque je la vis à Londres pour la première fois. [5]

 

Tous ceux qui connaissent la liberté dont on jouit en Angleterre conviendront, je pense, que toute l'autorité du Roi, des Lords, et des Communes, et toute la puissance ecclésiastique, civile et militaire du royaume ne pourraient empêcher qu'on n'y imprimât une plaisanterie de ce genre. Aussi ne fus-je pas étonné de la voir paraître dans le St. James's Chronicle; mais je le fus beaucoup de trouver quelques jours après, dans le même papier, la pièce suivante.

 

 

M. ROUSSEAU A L'AUTEUR DU ST. JAMES'S CHRONICLE.

De Wootton , le 7 Avril 1766.

 

“Vous avez manqué, Monsieur, au respect que tout particulier doit aux têtes couronnées, en attribuant publiquement au Roi de Prusse une lettre pleine d'extravagance et de (32) méchanceté, dont par cela seul vous deviez savoir qu'il ne pouvoir être l'Auteur. Vous avez même osé transcrire sa signature, comme si vous l'aviez vue écrite de sa main. Je vous apprends, Monsieur, que cette lettre a été fabriquée à Paris, et ce qui navre et déchire mon cœur que l'imposteur a des complices en Angleterre.

 

Vous devez au Roi de Prusse, à la vérité, à moi, d'imprimer la lettre que je vous écris et que je signe, en répartition d'une faute que vous vous reprocheriez sans doute, si vous saviez de quelles noirceurs vous vous rendez l'instrument. Je vous fais, Monsieur , mes sincères salutations."

J. J. R.

 


          Je fus affligé de voir M. Rousseau montrer cet excès de sensibilité pour un incident aussi simple et aussi inévitable que la publication de la prétendue lettre du Roi de Prusse; mais je me serais cru coupable moi-même de noirceur et de méchanceté, si j'avais imaginé que M. Rousseau me soupçonnait d'être l'Editeur de cette plaisanterie, et que c'était contre moi qu'il se disposait à tourner toute sa fureur. C'est cependant ce qu'il m'a appris depuis. Il est bon de remarquer (33) que huit jours auparavant il m'avait écrit la lettre la plus affectueuse 
[6]: c'est celle du 29 mars. J'étais assurément le dernier homme du monde qui, dans les règles du sens commun, devait être soupçonné ; cependant, sans la plus légère preuve, sans la moindre probabilité, c'est moi que non seulement M. Rousseau soupçonne, mais qu'il accuse sans hésiter, d'avoir fait imprimer la satire dont il se plaint ; et, sans faire aucune recherche, sans entrer dans aucune explication, c'est moi qu'il insulte avec dessein, dans un papier public ; du plus cher de ses amis, me voilà sur le champ converti en ennemi perfide et méchant, et par là tous mes services passés et présents sont d'un seul trait adroitement effacés.

 

S'il n'était pas ridicule d'employer le raisonnement sur un semblable sujet et contre un tel homme, je demanderais à M. Rousseau pourquoi il me suppose le dessein de lui nuire? Les faits lui ont, en cent occasions, prouvé le contraire, et ce n'est pas l'usage que les services que nous avons rendus, fassent naître en nous de la mauvaise volonté contre celui qui les a reçus. Mais, en supposant (34) que j'eusse dans le cœur une secrète animosité contre M. Rousseau, me serais-je exposé au risque d'être découvert, en envoyant moi-même aux auteurs des papiers publics une satire qui faisait du bruit, et qui étant aussi généralement répandue, ne pouvait manquer de tomber bientôt entre leurs mains ?


          Comme je n'avais garde de me croire l'objet d'un soupçon si atroce et si ridicule, je continuai à servir M. Rousseau de la manière la plus constante et la moins équivoque. Je renouvelai mes sollicitations auprès du général Conway, dés que l'état de sa santé put lui permettre de s'occuper de quelque chose. Le Général s'adressa de nouveau au Roi pour la pension que nous demandions, et Sa Majesté y donna une seconde fois son consentement. On s'adressa aussi au marquis de Rockingham, premier Lord de la trésorerie, pour arranger cette affaire; enfin, je la vois heureusement terminée, et plein de la joie la plus vive, j’en mande la nouvelle à mon ami. Je n’en reçus point de réponse; mais voici la lettre qu’il écrivit au général Conway (35).

 

 

M. ROUSSEAU AU GÉNÉRAL CONWAY.

Le 22 Mai 1766.

“MONSIEUR,


          Vivement touché des grâces dont il plaît à Sa Majesté de m'honorer, et de vos bontés qui me les ont attirées, j'y trouve, dès à présent, ce bien précieux à mon cœur, d'intéresser à mon sort le meilleur des Rois et l'homme le plus digne d'être aimé de lui. Voilà, Monsieur, un avantage dont je suis jaloux et que je ne mériterai jamais de perdre. Mais il faut vous parler avec la franchise que vous aimez. Après tant de malheurs, je me croyais préparé à tous les événements possibles; il m'en arrive pourtant que je n'avais pas prévus, et qu'il n'est pas permis à un honnête homme de prévoir. Ils m'en affectent d'autant plus cruellement, et le trouble où ils me jettent m'ôtant la liberté d'esprit nécessaire pour me bien conduire, tout ce que me dit la raison dans un état aussi triste est de suspendre mes résolutions sur toute affaire importante, telle qu'est pour moi celle dont il s'agit. Loin de me refuser aux bienfaits du Roi, par l'orgueil qu'on m'impute, (36) je le mettrais à m'en glorifier, et tout ce que j'y vois de pénible est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public comme aux miens. Mais lorsque je les recevrai, je veux pouvoir me livrer tout entier aux sentiments qu'ils m'inspirent, et n'avoir le cœur plein que des bontés de Sa Majesté et des vôtres. Je ne crains pas que cette façon de penser les puisse altérer. Daignez donc, Monsieur, me les conserver pour des temps plus heureux : vous connaîtrez alors que je ne diffère de m'en prévaloir que pour tâcher de m'en rendre plus digne. Agréez, Monsieur, je vous supplie , mes très humbles salutations et mon respect.”

J. J. R.

 

 

Cette lettre parut au général Conway, comme à moi, un refus net d'accepter la pension tant qu'on en ferait un secret; mais comme M. Rousseau avait été dès le commencement instruit de cette condition et que toute sa conduite, ses discours, ses lettres, m'avaient persuadé qu'elle lui convenait, je jugeai qu'il avait honte de se rétracter là-dessus en m’écrivant, et je crus voir dans cette mauvaise honte, la raison d'un silence dont j'étais surpris.

 

 

(37) J'obtins du général Conway qu'il ne prendrait aucune résolution relativement à cette affaire, et j'écrivis à M. Rousseau, une lettre pleine d'amitié, dans laquelle je l'exhortai à reprendre sa première façon de penser et à accepter la pension.

 

 

Quant à l'accablement profond dont M. Rousseau se plaint dans sa lettre au général Conway, et qui lui ôtait, disait-il, jusqu'à la liberté de son esprit, je fus rassuré à cet égard par une lettre de M. Davenport, qui me marquait que précisément dans ce temps-là son hôte était très content, très gai et même très sociable. Je reconnus là cette faiblesse ordinaire de mon ami, qui veut toujours être un objet d'intérêt en passant pour un homme opprimé par l'infortune, la maladie, les persécutions, lors même qu'il est le plus tranquille et le plus heureux. Son affectation de sensibilité extrême était un artifice trop souvent répété pour en imposer à un homme qui le connaissait aussi bien que moi. D'ailleurs, en le supposant même aussi vivement affecté qu'il le disait, je n'aurais pu attribuer cette disposition qu'à la prétendue lettre de Roi de Prusse, dont il avait témoigné tant de chagrin dans les papiers publics.

 

(38) J'attendis trois semaines sans avoir de réponse. Ce procédé me parut un peu étrange, et j’écrivis à M. Davenport; cependant comme j'avais affaire à un homme très étrange aussi, et que j'attribuais toujours son silence à la petite honte qu'il pouvait avoir de m'écrire,  je ne voulus pas me décourager, et perdre, pour un vain cérémonial, l’occasion de lui rendre un service essentiel. Je renouvelai donc mes sollicitations auprès des Ministres, et je fus assez heureux dans mes soins pour être autorisé à écrire la lettre suivante à M. Rousseau : c'est la première dont j'aie conservé une copie.

 

 


M. HUME A M. ROUSSEAU.

Londres, le 19 Juin 1766.

 

“Comme je n'ai reçu, Monsieur, aucune réponse de vous, j'en conclus que vous persévérez dans la résolution de refuser les bienfaits de Sa Majesté, tant qu'on en fera un secret. Je me suis en conséquence adressé au général Conway pour faire supprimer cette condition, et j'ai été assez heureux pour obtenir de lui la promesse d'en parler au Roi. Il faut seulement, m'a-t-il dit, que nous sachions préalablement de M. Rousseau s'il est disposé à accepter une pension qui lui (39) serait accordée publiquement, afin que Sa Majesté ne soit pas exposée à un second refus. Il m'a autorisé à vous écrire là-dessus, et je vous prie de me faire savoir votre résolution le plus tôt que vous pourrez. Si vous m'envoyez votre consentement, ce que je vous prie instamment de faire, je sais que je peux compter sur les bons offices du duc de Richmond pour appuyer la demande du général Conway ; ainsi je ne doute nullement du succès. Je suis , mon cher Monsieur , très sincèrement tout à vous.”

D. H.

 


Je reçus au bout de cinq jours la réponse suivante.

 


M. ROUSSEAU A M. HUME.

A Wooton , le 23 Juin 1766.

 

“Je croyais, Monsieur, que mon silence interprété par votre conscience en disait assez; mais puisqu'il entre dans vos vues de ne pas l'entendre, je parlerai. Vous vous êtes mal caché, je vous connais et vous ne l'ignorez pas. Sans liaisons antérieures, sans querelles, sans démêlés, sans nous connaître autrement que par la réputation littéraire, vous vous empressez à m'offrir vos amis et vos soins; touché de votre générosité, (40) je me jette entre vos bras; vous m'amenez en Angleterre, en apparence pour m'y procurer un asile, et en effet pour m'y déshonorer. Vous vous appliquez à cette noble oeuvre avec un zèle digne de votre cœur et avec un succès digne de vos talents. Il n'en fallait pas tant pour réussir : vous vivez dans le monde, et moi dans la retraite; le public aime à être trompé, et vous êtes fait pour le tromper. Je connais pourtant un homme que vous ne tromperez pas : c'est vous-même. Vous savez avec quelle horreur mon cœur repoussa le premier soupçon de vos desseins. Je vous dis, en vous embrassant, les yeux en larmes, que, si vous n'étiez pas le meilleur des hommes, il fallait que vous en fussiez le plus noir. En pensant à votre conduite secrète, vous vous direz quelquefois que vous n'êtes pas le meilleur des hommes, et je doute qu'avec cette idée vous en soyez jamais le plus heureux.

 

Je laisse un libre cours aux manœuvres de vos amis, aux vôtres, et je vous abandonne avec peu de regret ma réputation pendant ma vie, bien sûr qu'un jour on nous se rendra justice à tous deux. Quant aux bons offices en matière d'intérêt avec lesquels vous vous masquez, (41) je vous en remercie et vous en dispense. Je me dois de n'avoir plus de commerce avec vous, et de n'accepter pas même à mon avantage, aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Adieu, Monsieur, je vous souhaite le plus vrai bonheur; mais, comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire, voici la dernière lettre que vous recevrez de moi.”

J. J. R.

 

Je lui fis sur le champ la réponse suivante.

 

 


M. HUME A M. ROUSSEAU.

Ce 26 Juin 1766.

 

"Comme la conscience me dit que j'en ai toujours agi avec vous de la manière la plus amicale et que je vous ai donné, en toute occasion les preuves les plus tendres et les plus actives d'une sincère affection, vous pouvez juger de l'extrême surprise que m'a causée la lecture de votre lettre. Il est aussi impossible de répondre à des accusations si violentes et bornées à de simples généralités, qu'il est impossible de les concevoir. Mais cette affaire ne peut, ne doit pas en rester là. Je suppose charitablement que quelqu'infâme calomniateur m'a noirci auprès de vous; mais en ce cas, le devoir vous oblige, et je suis (42) persuadé que votre propre inclination vous porte à me donner les moyens de connaître mon accusateur et de me justifier ; ce que vous ne pouvez faire qu'en m'instruisant de ce dont on m'accuse. Vous dites que je sais moi-même que je vous ai trahi  mais, je le dis hautement et je le dirai à tout l'univers : je sais le contraire; je sais que mon amitié pour vous a été sans bornes et sans relâche; et, quoique je vous en aie donné des preuves qui sont universellement connues en France et en Angleterre, le public n'en connaît encore que la plus petite partie. Je demande que vous me nommiez l'homme qui ose affirmer le contraire, et surtout je demande qu'il cite une circonstance dans laquelle je vous aie manqué. Vous le devez à moi; vous le devez à vous-même; vous le devez à la vérité, à l'honneur, à la justice, à tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. C'est comme innocent, car je ne dirai pas comme votre ami, je ne dirai pas comme votre bienfaiteur; c'est, je le répète, comme innocent, que je réclame le droit de prouver mon innocence et de confondre les scandaleuses faussetés qu'on peut avoir forgées contre moi. J’espère que M. Davenport (43), à qui j'ai envoyé une copie de votre lettre et qui lira celle-ci avant de vous la remettre, appuiera ma demande et vous dira qu'elle est juste. J'ai heureusement conservé la lettre que vous m'avez écrite après votre arrivée à Wootton et où vous me marquez dans les termes les plus forts, et même dans des termes trop forts, combien vous êtes sensible aux faibles efforts que j'ai faits pour vous être utile. Le petit commerce de lettres que nous avons eu ensuite n'a eu pour objet, de ma part, que des vues dictées par l'amitié. Dites-moi donc ce qui, depuis ce temps-là a pu vous offenser; dites-moi de quoi l'on m'accuse; dites-moi quel est mon accusateur; et quand vous aurez rempli ces conditions à ma satisfaction et à celle de M. Davenport, vous aurez encore beaucoup de peine à vous justifier d'employer des expressions si outrageantes contre un homme avec qui vous avez été étroitement lié, et qui méritait, à plusieurs titres, d'être traité par vous avec plus d'égards et de décence.

 

M. Davenport sait tout ce qui s'est passé relativement à votre pension, parce qu'il m'a paru nécessaire que la personne (44) qui s'est chargée de vous procurer un établissement, connaisse exactement l'état de votre fortune, afin qu'elle ne soit pas tentée d'exercer à votre égard des actes de générosité, qui, en parvenant par hasard à votre connaissance, pourraient vous donner quelque sujet de mécontentement."

Je suis, Monsieur, etc. D. H.

 

Le crédit de M. Davenport me procura, au bout de trois semaines, l'énorme lettre qu'on va lire, et qui a du moins cet avantage pour moi qu'elle confirme toutes les circonstances importantes de mon récit, J'y joindrai quelques notes qui ne tomberont que sur des faits que M. Rousseau a présentés peu fidèlement, et je laisserai à mes lecteurs à juger lequel de nous, deux mérite le plus de confiance.

 


M. ROUSSEAU A M. HUME. 
[7]

A Wootton, le 10 Juillet 1766.

 

“Je suis malade, Monsieur, et peu en état d'écrire; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner. Il n'a (45) tenu qu'à vous de l'avoir depuis longtemps [8] : vous n'en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. Elle sera longue, j'en suis fâché; mais j'ai beaucoup à dire, et je n'y veux pas revenir à deux fois.

 

Je ne vis point dans le monde ; j'ignore ce qui s'y passe; je n'ai point de parti, point d'associé, point d'intrigue ; on ne me dit rien, je ne sais que ce que je sens ; mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien. Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs, est de se mettre à couvert des preuves juridiques; il ne ferait pas bon leur intenter procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d'un honnête homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens.

 

Vous demandez avec beaucoup de confiance qu'on vous nomme votre accusateur. Cet accusateur, Monsieur, est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvait se faire écouter (46) de moi; c'est vous-même. Je vais me livrer sans réserve et sans crainte à mon caractère ouvert; ennemi de tout artifice, je vous parlerai avec la même franchise que si vous étiez un autre en qui j'eusse toute la confiance que je n'ai plus en vous. Je vous ferai l'histoire des mouvements de mon âme et de ce qui les a produits, et nommant M. Hume en tierce personne, je vous ferai juge vous-même de ce que je dois penser de lui. Malgré la longueur de ma lettre, je n'y suivrai point d'autre ordre que celui de mes idées, commençant par les indices et finissant par la démonstration.

 

Je quittais la Suisse, fatigué de traitements barbares, mais qui du moins ne mettaient en péril que ma personne et laissaient mon honneur en sûreté. Je suivais les mouvements de mon cœur pour aller joindre Milord Maréchal; quand je reçus à Strasbourg de M. Hume l'invitation la plus tendre de passer avec lui en Angleterre, où il me promettait l'accueil le plus agréable, et plus de tranquillité que je n'y en ai trouvé. Je balançai entre l'ancien ami et le nouveau, j'eus tort; je préférai ce dernier, j'eus plus grand tort : mais le désir de connaître par moi-même une nation célèbre, (47) dont on me disait tant de mal et tant de bien, l'emporta. Sûr de ne pas perdre George Keith, j'étais flatté d'acquérir David Hume. Son mérite, ses rares talents, l'honnêteté bien établie de son caractère, me faisaient désirer de joindre son amitié à celle dont m'honorait son illustre compatriote; et je me faisais une sorte de gloire de montrer un bel exemple aux gens de Lettres, dans l'union sincère de deux hommes dont les principes étaient si différents.

 

Avant l'invitation du Roi de Prusse et de Milord Maréchal, incertain sur le lieu de ma retraite, j'avais demandé et obtenu par mes amis un passeport de la Cour de France, dont je me servis pour aller à Paris joindre M. Hume. Il vit, et vit trop peut-être, l’accueil que je reçus d’un grand Prince, et j’ose dire, du public. Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance à cet éclat, jugeant combien l'envie de mes ennemis en serait irritée. Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que la bonne oeuvre qu'il allait faire produisit dans tout Paris. Il devait en être touché comme moi; je ne sais s’il le fut de la même manière.

 

(48) Nous partons avec un de mes amis qui, presque uniquement pour moi faisait le voyage d'Angleterre. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté et d'y être amené par cet homme illustre, je lui saute au cou, je l'embrasse étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de larmes qui parlaient assez. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissements d'un cœur pénétré. Je ne sais ce qu'il fait de ces souvenirs, s’ils lui viennent; j'ai dans l'esprit qu'il en doit quelquefois être importuné.

 

Nous sommes fêtés arrivant à Londres. On s'empresse dans tous les états à me marquer de la bienveillance et de l'estime. M. Hume me présente de bonne grâce à tout le monde; il était naturel de lui attribuer, comme je faisais, la meilleure partie de ce bon accueil : mon cœur était plein de lui, j'en parlais à tout le monde, j'en écrivais à tous mes amis; mon attachement pour lui prenait chaque jour de nouvelles forces; le sien paraissait pour moi des plus tendres, et il m'en a quelquefois donné des marques dont je me suis senti très touché. Celle de faire faire mon portrait en grand ne (49) fut pourtant pas de ce nombre. Cette fantaisie me parut trop affichée, et j'y trouvai je ne sais quel air d'ostentation qui ne me plut pas. C'est tout ce que j'aurais pu passer à M. Hume s'il eût été homme à jeter son argent par les fenêtres, et qu'il eût eu dans une galerie tous les portraits de ses amis. Au reste, j'avouerai sans peine qu'en cela je puis avoir tort. [9]

 

Mais ce qui me parut un acte d'amitié et de générosité des plus vrais et des plus estimables, des plus dignes en un mot de M. Hume, ce fut le soin qu'il prit de solliciter pour moi de lui-même une pension du Roi, à laquelle je n'avais assurément aucun droit d'aspirer. Témoin du zèle qu'il mit à cette affaire, j'en fus vivement pénétré: rien ne pouvait plus me flatter qu'un service de cette espèce; non pour l'intérêt assurément; car trop attaché (50) peut-être à ce que je possède, je ne sais point désirer ce que je n'ai pas, et ayant par mes amis et par mon travail du pain suffisamment pour vivre, je n'ambitionne rien de plus; mais l'honneur de recevoir des témoignages de bonté, je ne dirai pas d'un si grand Monarque, mais d'un si bon mari, d'un si bon maître, d'un si bon, ami, et surtout d'un si honnête homme, m'affectait sensiblement; et quand je considérais encore dans cette grâce, que le Ministre qui l'avait obtenue était la probité vivante, cette probité si utile aux peuples, et si rare dans son état, je ne pouvais que me glorifier d'avoir pour bienfaiteurs trois des hommes du monde que j'aurais le plus désirés pour amis. Aussi, loin de me refuser à la pension offerte, je ne mis pour l'accepter qu'une condition nécessaire, savoir, un consentement dont, sans manquer à mon devoir, je ne pouvais me passer.

 

Honoré des empressements de tout le monde, je tâchais d’y répondre convenablement. Cependant ma mauvaise santé et l’habitude de vivre à la campagne me firent trouver le séjour de la ville incommode. Aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule; on m'en offre (51) à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions, il me les fait, il me conduit même à deux ou trois campagnes voisines; j'hésite longtemps sur le choix ; il augmentait cette incertitude. Je me détermine enfin pour cette province et d'abord M. Hume arrange tout; les embarras s'aplanissent; je pars, j'arrive dans cette habitation solitaire, commode, agréable; le maître de la maison prévoit tout, pourvoit à tout; rien ne manque. Je suis tranquille, indépendant; voilà le moment si désiré où tous mes maux doivent finir. Non, c'est là qu'ils commencent, plus cruels que je ne les avais encore éprouvés.

 

J'ai parlé jusqu'ici d'abondance de cœur, et rendant avec le plus grand plaisir justice aux bons offices de M. Hume. Que ce qui me reste à dire, n'est-il de même nature! Rien ne me coûtera jamais de ce qui pourra l'honorer. Il n'est permis de marchander sur le prix des bienfaits que quand on nous accuse d'ingratitude, et M. Hume m'en accuse aujourd'hui. J'oserai donc faire une observation qu'il rend nécessaire. En appréciant ses soins par la peine et le temps qu'ils lui coûtaient , ils étaient d'un prix inestimable, encore plus par sa bonne volonté (52) : pour le bien réel qu'ils m'ont fait, ils ont plus d'apparence que de poids. Je ne venais point comme un mendiant quêter du pain en Angleterre, j'y apportais le mien, j'y venais absolument chercher un asile, et il est ouvert à tout étranger. D'ailleurs je n'y étais point tellement inconnu qu'arrivant seul,  j'eusse manqué d’assistance et de services. Si quelques personnes m'ont recherché pour M. Hume, d'autres aussi m'ont recherché pour moi ; et,  par exemple, quand M. Davenport voulut bien m'offrir l'asile que j'habite, ce ne fut pas pour lui qu'il ne connaissait point, et qu'il vit seulement pour le prier de faire et d'appuyer son obligeante proposition. Ainsi quand M. Hume tâche aujourd'hui d'aliéner de moi cet honnête homme, il cherche à m'ôter ce qu'il ne m'a pas donné. [10] Tout ce qui s'est fait de bien, se serait fait sans lui à-peu-près de même, et peut-être mieux; mais le mal ne se fut point fait; car pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre ? Pourquoi ces ennemis sont-ils précisément les (53) amis de M. Hume? Qui est-ce qui a pu m'attirer leur inimitié? Ce n'est pas moi qui ne les vis de ma vie et qui ne les connais pas; je n'en aurais aucun, si j'y étais venu seul. [11]

 

J'ai parlé jusqu'ici de faits publics et notoires, qui par leur nature et par ma reconnaissance ont eu le plus grand éclat. Ceux qui me restent à dire sont, non seulement particuliers, mais secrets, du moins dans leur cause, et l'on a pris toutes les mesures possibles pour qu'ils restassent cachés au public; mais, bien connus de la personne intéressée, ils n'en opèrent pas moins sa propre conviction.

 

Peu de temps après notre arrivée à Londres, j'y remarquai dans les esprits, à mon égard, un changement sourd qui bientôt devint très sensible. Avant que je vinsse en Angleterre, elle était un (54) des pays de l'Europe où j'avais le plus de réputation, j'oserais presque dire de considération. Les papiers publics étaient pleins de mes éloges, et il n'y avait qu'un cri contre mes persécuteurs. Ce ton se soutint à mon arrivée ; les papiers l'annoncèrent en triomphe ; l'Angleterre s'honorait d'être mon refuge; elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout à coup, et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite que dans tous les caprices du public, on n'en voit guère de plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d'inepties que de mensonges, où l'Auteur bien instruit ou feignant de l'être, me donnait pour fils de musicien. Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d'une manière équivoque ou malhonnête. Tout ce qui avait trait à mes malheurs était déguisé, altéré, présenté sous un faux jour, et toujours le moins à mon avantage qu'il était possible. Loin de parler de l'accueil que j'avais reçu à Paris, et qui n'avait fait que trop de bruit, on ne supposait pas même que j'eusse osé paraître dans cette ville, et un des amis de M. Hume fut très surpris quand je lui dis que j'y avais passé.

 

(55) Trop accoutumé à l'inconstance du public pour m'en affecter, encore je ne laissais pas d'être étonné de ce changement si brusque, de ce concert si singulièrement unanime, que pas un de ceux qui m'avoient tant loué absent, ne parut, moi présent, se souvenir de mon existence. Je trouvais bizarre que précisément après le retour de M. Hume qui a tant de crédit à Londres, tant d'influence sur les gens de Lettres et les Libraires, et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui qu'on en pouvait attendre ; que, parmi tant d'écrivains de toute espèce, pas un de ses amis ne se montrât le mien; et l'on voyait bien que ceux qui parlaient de moi n'étaient pas ses ennemis, puisqu'en faisant sonner son caractère public, ils disaient que j'avais traversé la France sous sa protection, à la faveur d'un passeport qu'il m'avait obtenu de la Cour, et peu s’en fallait qu'ils ne fissent entendre que j'avais fait le voyage à sa suite et à ses frais.

 

Ceci ne signifiait rien encore et n'était que singulier; mais ce qui l'était davantage fut que le ton de ses amis ne changea pas moins avec moi que celui du public. Toujours, je me fais un plaisir (56) de le dire, leurs soins, leurs bons offices ont été les mêmes, et très grands en ma faveur; mais loin de me marquer la même estime, celui surtout dont je veux parler et chez qui nous étions descendus à notre arrivée, accompagnait tout cela de propos si durs et quelquefois si choquants qu'on eût dit qu'il ne cherchait à m'obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. [12] Son frère, d'abord très accueillant, très honnête, changea bientôt avec si peu de mesure, qu'il ne daignait pas même dans leur propre maison me dire un seul mot, ni me rendre le salut, ni aucun des devoirs que l'on rend chez soi aux étrangers. Rien cependant n'était survenu de nouveau que l'arrivée de J. J. Rousseau et de David Hume; et certainement la cause de ces changements ne vint pas de moi; à moins que trop de simplicité, de discrétion, de (57) modestie ne soit un moyen de mécontenter les Anglais.

 

Pour M. Hume, loin de prendre avec moi un ton révoltant, il donnait dans l'autre extrême. Les flagorneries m'ont toujours été suspectes. Il m'en a fait de toutes les façons, [13] au point de me forcer, n'y pouvant tenir davantage, [14] à lui en dire mon sentiment. Sa conduite le dispensait fort de s'étendre en paroles; cependant, puisqu'il en voulait dire, j'aurais voulu qu'à toutes ces louanges fades il eût substitué quelquefois la voix d'un ami; mais je n’ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentit la vraie amitié, pas même dans la façon dont il parlait de moi à d'autres en ma présence. (58) On eût dit qu'en voulant me faire des patrons il cherchait à m'ôter leur bienveillance, qu'il voulait plutôt que j'en fusse assisté qu'aimé; et j'ai quelquefois été surpris du tour révoltant qu'il donnait à ma conduite près des gens qui pouvaient s'en offenser. Un exemple éclaircira ceci. M. Penneck du Musaeum, ami de Milord Maréchal et pasteur d'une paroisse où l'on voulait m'établir, vint nous voir. M. Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l'avoir pas prévenu; le docteur Maty, lui dit-il, nous avait invités pour jeudi au Musaeum où M. Rousseau devait vous voir; mais il préféra d'aller avec Madame Garrick à la comédie; on ne peut pas faire tant de choses en un jour. [15] Vous m'avouerez , Monsieur, que c'était là une étrange façon de me capter la bienveillance de M. Penneck."

 

Je ne sais ce qu'avait pu dire en secret M. Hume à ses connaissances; mais rien n'était plus bizarre que leur façon d'en user avec moi de son aveu, souvent (59) même par son assistance. Quoique ma bourse ne fût pas vide, que je n'eusse si besoin de celle de personne, et qu'il le sût très bien, l'on eût dit que je n'étais là que pour vivre aux dépens du public, et qu'il n'était question que de me faire l'aumône, de manière à m'en sauver un peu l'embarras; [16] je puis dire que cette affectation continuelle et choquante est une des choses qui m'ont fait prendre le plus en aversion le séjour de Londres. Ce n'est sûrement pas sur ce pied qu'il faut présenter en Angleterre un homme à qui l'on veut attirer un peu de considération : mais cette charité peut être bénignement interprétée, et je consens qu'elle le soit. Avançons.

 

On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse, à moi adressée et pleine de la plus cruelle malignité. J'apprends avec surprise que c'est un M. Walpole, ami de M. Hume, qui répand cette lettre; je lui demande si cela est vrai; (60) mais pour toute réponse il me demande de qui je le tiens. Un moment auparavant, il m'avait donné une carte pour ce même M. Walpole, afin qu'il se chargeât de papiers qui m'importent, et que je veux faire venir de Paris en sûreté.

 

J'apprends que le fils du [17] jongleur Tronchin [18], mon plus mortel ennemi, est non seulement l'ami, le protégé de M. Hume, mais qu'ils logent ensemble [19], et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison, chez M. Hume, avec ma gouvernante, et à l'air, à l'accueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son père, ont pu leur parler d'elle et de moi. [20]

 

(61) Ces faits combinés entre eux et avec une certaine apparence générale me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j'écris n'arrivent pas; j'en reçois qui ont été ouvertes; et toutes ont passé par les mains de M. Hume. [21] Si quelqu'une lui échappe, il ne peut cacher l'ardente avidité de la voir. Un soir, je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé. [22] (62) Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m’aperçois qu'il me fixe comme il lui arrivait souvent et d'une manière dont l'idée est difficile à rendre. Pour cette fois, un regard sec, ardent, moqueur et prolongé devint plus qu'inquiétant. Pour m'en débarrasser, j'essayai de le fixer à mon tour; mais en arrêtant mes yeux sur les siens, je sens un frémissement inexplicable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d'un bon homme mais où, grand Dieu! ce bon homme emprunte-t-il (63) les yeux dont il fixe les amis ?

 

L'impression de ce regard me reste et m'agite; mon trouble augmente jusqu'au saisissement : si l'épanchement n'eût succédé, j'étouffais. Bientôt un violent remords me gagne; je m'indigne de moi-même; enfin dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je m'élance à son cou, je le serre étroitement ; suffoqué de sanglots inondé de larmes, je m'écrie d'une voix entrecoupée : Non, non David Hume n'est pas un traître; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. [23] David Hume me rend poliment mes embrassements et tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi, mon cher Monsieur! Eh, mon cher Monsieur! Quoi donc, mon cher Monsieur! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon cœur se resserre; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province. Arrivé dans cet agréable asile où j'étais venu chercher le repos de si loin, je devais le trouver dans une maison solitaire, (64) commode et riante, dont le maître, homme d'esprit et de mérite, n'épargnait rien de ce qui pouvait m'en faire aimer le séjour. Mais quel repos peut-on goûter dans la vie quand le cœur est agité! Troublé de la plus cruelle incertitude, et ne sachant que penser d'un homme que je devais aimer, je cherchai à me délivrer de ce doute funeste en rendant ma confiance à mon bienfaiteur. Car, pourquoi, par quel caprice inconcevable eût-il eu tant de zèle à l'extérieur pour mon bien-être, avec des projets secrets contre mon honneur? Dans les observations qui m'avaient inquiété, chaque fait en lui-même était peu de chose, il n'y avait que leur concours d'étonnant, et peut-être instruit d'autres faits que j'ignorais, M. Hume pouvait-il, dans un éclaircissement, me donner une solution satisfaisante. La seule chose inexplicable était qu'il se fût refusé à un éclaircissement que son honneur et son amitié pour moi rendaient également nécessaire. Je voyais qu'il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas et que je mourais d'envie d'entendre. Avant donc de me décider absolument sur son compte, je voulus faire un dernier effort et lui écrire pour le ramener, s'il se laissait (65) séduire à mes ennemis, ou pour le faire expliquer de manière ou d'autre. Je lui écrivis une lettre qu'il dût trouver fort naturelle [24] s'il était coupable, mais fort extraordinaire s'il ne l'était pas : car, quoi de plus extraordinaire qu'une lettre pleine de gratitude sur ses services et d'inquiétude sur ses sentiments, et où, mettant, pour ainsi dire, ses actions d'un côté et ses intentions de l'autre, au lieu de parler des preuves d'amitié qu'il m'avait données, je le prie de m'aimer à cause du bien qu'il m'avait fait? [25] Je n'ai pas pris mes précautions d'assez loin pour garder une copie de cette lettre; mais, puisqu'il les a prises sur lui, qu'il la montre; et quiconque la lira, y voyant un homme tourmenté d'une peine secrète, qu'il veut faire entendre et qu'il n'ose dire, sera curieux, je m'assure, de savoir quel éclaircissement cette lettre aura produit, surtout à la suite de la (66) scène précédente. Aucun, rien du tout. M. Hume se contente en réponse, de me parler des soins obligeants que M. Davenport se propose de prendre en ma faveur. Du reste, pas un mot sur le principal sujet de ma lettre, ni sur l'état de mon cœur dont il devait si bien voir le tourment. Je fus frappé de ce silence encore plus que je ne l'avais été de son flegme à notre dernier entretien. J'avais tort, ce silence était fort naturel après l'autre et j'aurais dû m'y attendre. Car quand on a osé dire en face à un homme: je suis tenté de vous croire un traître, et qu'il n'a pas la curiosité de vous demander sur quoi, [26] l'on peut compter qu'il n'aura pareille curiosité de sa vie, et pour peu que les indices le chargent, cet homme est jugé.

           

Après la réception de sa lettre, qui tarda beaucoup, je pris enfin mon parti, et résolus de ne lui plus écrire. Tout me confirma bientôt dans la résolution de rompre avec lui tout commerce. Curieux au dernier point du détail de mes moindres affaires, il ne s'était pas borné à s'en informer de moi dans nos entretiens, (67) mais j'appris qu'après avoir commencé par faire avouer à ma gouvernante qu'elle en était instruite, il n'avait pas laissé échapper avec elle un seul tête-à-tête, [27] sans l'interroger jusqu'à l'importunité sur mes occupations, sur mes ressources, sur mes amis, sur mes connaissances, sur leurs noms, leur état, leur demeure, et avec une adresse jésuitique, il avait demandé séparément les mêmes choses à elle et à moi. On doit prendre intérêt aux affaires d'un ami, mais on doit se contenter de ce qu'il veut nous en dire, surtout quand il est aussi ouvert, aussi confiant que moi, et tout ce petit cailletage de commerce convient, on ne peut pas plus mal, à un philosophe.

 

Dans le même temps je reçois encore deux lettres qui ont été ouvertes. L'une de M. Boswell, dont le cachet était en si mauvais état que M. Davenport, en la recevant, le fit remarquer au laquais de M. Hume; et l'autre de M. d'Ivernois, dans un paquet de M. Hume, laquelle avait été recachetée au moyen d'un fer (68) chaud qui, maladroitement appliqué, avait brûlé le papier autour de l'empreinte. J'écrivis à M. Davenport pour le prier de garder par-devers lui toutes les lettres qui lui seraient remises pour moi, et de n'en remettre aucune à personne, sous quelque prétexte que ce fût. J'ignore si M. Davenport, bien éloigné de penser que cette précaution pût regarder M. Hume, lui montra ma lettre mais je sais que tout disait à celui-ci qu'il avait perdu ma confiance, et qu'il n'en allait pas moins son train sans s’embarrasser de la recouvrer.

 

Mais que devins-je lorsque je vis dans les papiers publics la prétendue lettre du Roi de Prusse que je n'avais pas encore vue, cette fausse lettre, imprimée en Français et en Anglais donnée pour vraie, même avec la signature du Roi, et que j'y reconnus la plume de M. d'Alembert [28] aussi sûrement que si je lui avais vue écrire ?

 

A l'instant un trait de lumière vint m'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et prompt du public anglais à mon égard, et je vis à Paris le foyer (69) du complot qui s'exécutait à Londres.

 

M. d'Alembert, autre ami très intime de M. Hume, était depuis longtemps mon ennemi caché, et n'épiait que les occasions de me nuire sans se commettre; il était le seul des gens de Lettres d'un certain nom et de mes anciennes connaissances qui ne me fût point venu voir, [29] ou qui ne m'eût rien fait dire à mon dernier passage à Paris. Je connaissais ses dispositions secrètes, mais je m'en inquiétais peu, me contentant d'en avertir mes amis dans l'occasion. Je me souviens qu'un jour, questionné sur son compte par M. Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que M. d'Alembert était un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m'étonnai, ne sachant pas alors qu'ils étaient si bien ensemble, et que c'était sa propre cause qu'il défendait.

 

La lecture de cette lettre m'alarma beaucoup, et sentant que j'avais été attiré en Angleterre en vertu d'un projet qui commençait à s'exécuter; mais dont j'ignorais le but, je sentais le péril sans (70) savoir où il pouvait être, ni de quoi j'avais à me garantir; je me rappelai alors quatre mots effrayants de M. Hume, que je rapporterai ci-après. Que penser d'un écrit où l'on me faisait un crime de mes misères; qui tendait à m'ôter la commisération de tout le monde dans mes malheurs, et qu'on donnait sous le nom du Prince même qui m'avait protégé, pour en rendre l'effet plus cruel encore? Que devais-je augurer de la suite d'un tel début? Le peuple anglais lit les papiers publics, et n'est pas déjà trop favorable aux étrangers. Un vêtement qui n'est pas le sien suffit pour le mettre de mauvaise humeur. Qu'en doit attendre un pauvre étranger dans ses promenades champêtres, le seul plaisir de la vie auquel il s'est borné, quand on aura persuadé à ces bonnes gens que cet homme aime qu'on le lapide? ils seront fort tentés de lui en donner l'amusement. Mais ma douleur, ma douleur profonde et cruelle, la plus amère que j'aie jamais ressentie, ne venait pas du péril auquel j'étais exposé. J'en avais trop bravé d'autres pour être fort ému de celui-là. La trahison [30] d'un faux ami, (71) dont j'étais la proie, était ce qui portait dans mon cœur trop sensible l'accablement, la tristesse et la mort. Dans l'impétuosité d'un premier mouvement, dont jamais je ne fus le maître, et que mes adroits ennemis savent faire naître pour s'en prévaloir, j'écris des lettres pleines de désordre où je ne déguise ni mon trouble ni mon indignation.

 

Monsieur, j'ai tant de choses à dire qu'en chemin faisant j'en oublie la moitié. Par exemple, une relation en forme de lettre sur mon séjour à Montmorency fut portée par des libraires à M. Hume qui me la montra. Je consentis qu'elle fût imprimée, il se chargea d'y veiller; elle n'a jamais paru. J'avais apporté un exemplaire des lettres de M. Du Peyrou contenant la relation des affaires de Neufchâtel qui me regardent; je les remis aux mêmes libraires à leur prière pour les faire traduire et réimprimer ; M. Hume se chargea d'y veiller ; elles n'ont jamais paru. [31] Dès que la fausse (72) lettre du roi de Prusse et sa traduction parurent, je compris pourquoi les autres écrits restaient supprimés, [32] et je l'écrivis aux libraires. J'écrivis d'autres lettres qui probablement ont couru dans Londres : enfin j'employai le crédit d'un homme de mérite et de qualité, pour faire mettre dans les papiers une déclaration de l'imposture. Dans cette déclaration, je laissais paraître toute ma douleur et je n'en déguisais pas la cause.

 

Jusqu'ici M. Hume a semblé marcher dans les ténèbres. Vous l'allez voir désormais dans la lumière marcher à découvert. Il n'y a qu'à toujours aller droit avec des gens rusés : tôt ou tard ils se décèlent par leurs ruses mêmes.

 

Lorsque cette prétendue lettre du roi de Prusse fut publiée à Londres, M. Hume, qui certainement savait qu'elle était supposée, puisque je le lui avais dit, n'en dit rien, ne m'écrit rien, se (73) tait et ne songe pas même à faire, en faveur de son ami absent, aucune déclaration de la vérité. [33] Il ne fallait, pour aller au but, que laisser dire et se tenir coi; c'est ce qu'il fit.

 

M. Hume ayant été mon conducteur en Angleterre, y était, en quelque façon, mon protecteur, mon patron. S'il était naturel qu'il prît ma défense, il ne l'était pas moins qu'ayant une protestation publique à faire, je m'adressasse à lui pour cela. Ayant déjà cessé [34] de lui écrire, je n'avais garde de recommencer. Je m'adresse à un autre. Premier soufflet sur la joue de mon patron. Il n'en sent rien.

 

En disant que la lettre était fabriquée à Paris, il m'importait fort peu lequel on entendît de M. d'Alembert ou de son prête-nom M. Walpole; mais en ajoutant que ce qui navrait et déchirait mon cœur était que l'imposteur avait des complices en Angleterre, je m'expliquais (74) avec la plus grande clarté pour leur ami qui était à Londres, et qui voulait passer pour le mien. Il n'y avait certainement que lui seul en Angleterre dont la haine pût déchirer et navrer mon cœur. Second soufflet sur la joue de mon patron. Il n'en sent rien.

 

Au contraire, il feint malignement que mon affliction venait seulement de la publication de cette lettre, afin de me faire passer pour un homme vain qu'une satire affecte beaucoup. Vain ou non, j'étais mortellement affligé; il le savait et ne m'écrivait pas un mot. Ce tendre ami, qui a tant à cœur que ma bourse soit pleine, se soucie assez peu que mon cœur soit déchiré.

 

Un autre écrit paraît bientôt dans les mêmes feuilles de la même main que le premier, plus cruel encore, s'il était possible, et où l'auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil que j'avais reçu à Paris. [35] Cet écrit ne m'affecta plus; il ne m'apprenait rien de nouveau. Les libelles pouvaient aller leur train sans m'émouvoir, et le volage public lui-même se lassait d'être longtemps occupé du même sujet. Ce n'est pas le compte (75) des comploteurs qui, ayant ma réputation d'honnête homme à détruire, veulent de manière ou d'autre en venir à bout. Il fallut changer de batterie.

 

L'affaire de la pension n'était pas terminée. Il ne fut pas difficile à M. Hume d'obtenir de l'humanité du Ministre et de la générosité du Prince qu'elle le fût. Il fut chargé de me le marquer, il le fit. Ce moment fut, je l'avoue, un des plus critiques de ma vie. Combien il m'en coûta pour faire mon devoir! Mes engagements précédents, l'obligation de correspondre avec respect aux bontés du Roi, l'honneur d'être l'objet de ses attentions, de celles de son Ministre, le désir de marquer combien j'y étais sensible, même l'avantage d'être un peu plus au large en approchant de la vieillesse, accablé d'ennuis et de maux, enfin l'embarras de trouver une excuse honnête pour éluder un bienfait déjà presque accepté ; tout me rendait difficile et cruelle la nécessité d'y renoncer; car il le fallait assurément, ou me rendre le plus vil de tous les hommes, en devenant volontairement l'obligé de celui dont j'étais trahi.

 

Je fis mon devoir, non sans peine; j'écrivis directement à M. le général (76) Conway, et avec autant de respect et d'honnêteté qu'il me fut possible, sans refus absolu, je me défendis pour le présent d'accepter. M. Hume avait été le négociateur de l'affaire, le seul même qui en eut parlé; non seulement je ne lui répondis point, quoique ce fût lui qui m'eût écrit, mais je ne dis pas un mot de lui dans ma lettre. Troisième soufflet sur la joue de mon patron, et pour celui-là, s'il ne le sent pas, c'est assurément sa faute; il n'en sent rien.

 

Ma lettre n’était pas claire, et ne pouvait l'être pour M. le général Conway, qui ne savait pas à quoi tenait ce refus, mais elle l'était fort pour M. Hume qui le savait très bien; cependant il feint de prendre le change tant sur le sujet de ma douleur, que sur celui de mon refus, et dans un billet qu'il m'écrit, il me fait entendre qu'on me ménagera la continuation des bontés du Roi si je me ravise sur la pension. En un mot il prétend à toute force, et quoi qu'il arrive, demeurer mon patron malgré moi. Vous jugez bien, Monsieur, qu'il n'attendait pas de réponse et il n'en eut point.

 

Dans ce même temps à-peu-près, car je ne sais pas les dates, et cette exactitude ici n'est pas nécessaire, parut une (77) lettre de M. de Voltaire à moi adressée avec une traduction anglaise, qui renchérit encore sur l'original. Le noble objet de ce spirituel ouvrage, est de m'attirer le mépris et la haine de ceux chez qui je me suis réfugié. Je ne doutai point que mon cher patron n'eût été un des instruments de cette publication, surtout quand je vis qu'en tâchant d'aliéner de moi ceux qui pouvaient en ce pays me rendre la vie agréable, on avait omis de nommer celui qui m'y avait conduit. On savait sans doute que c'était un soin superflu et qu'à cet égard rien ne restait à faire. Ce nom si maladroitement oublié dans cette lettre, me rappela ce que dit Tacite du portrait de Brutus omis dans une pompe funèbre, que chacun l'y distinguait, précisément parce qu'il n’y était pas.

 

On ne nommait donc pas M. Hume; mais il vit avec les gens qu'on nommait. Il a pour amis tous mes ennemis, on le sait : ailleurs les Tronchin, [36] les d'Alembert , les Voltaire; mais il y a (78) bien pis à Londres, c'est que je n'y ai pour ennemis que ses amis. Eh pourquoi y en aurais-je d'autres? Qu'ai-je fait à Lord [37] Littleton, que je ne connais même pas? Qu'ai-je fait à M. Walpole que je ne connais pas davantage? Que savent-ils de moi, sinon que je suis malheureux et l'ami de leur ami Hume? Que leur a-t-il donc dit, puisque ce n'est que par lui qu'ils me connaissent? Je crois bien qu'avec le rôle qu'il fait, il ne se démasque pas devant tout le monde; ce ne serait plus être masqué. Je crois bien qu'il ne parle pas de moi à M. le général Conway ni à M. le duc de Richmond, comme il en parle dans ses entretiens secrets avec M. Walpole, et dans sa correspondance secrète (79) avec M. d'Alembert; mais qu'on découvre la trame qui s'ourdit à Londres depuis mon arrivée, et l'on verra si M. Hume n'en tient pas les principaux fils.

 

Enfin le moment venu qu'on croit propre à frapper le grand coup, on en prépare l'effet par un nouvel Ecrit satirique qu'on fait mettre dans les papiers. [38] S'il m'était resté jusqu'alors le moindre doute, comment aurait-il pu tenir devant cet écrit, puisqu'il contenait des faits qui n'étaient connus que de M. Hume, chargés, il est vrai, pour les rendre odieux au public.

 

On dit dans cet Ecrit que j'ouvre ma porte aux grands et que je la ferme aux petits. Qui est-ce qui sait à qui j’ai ouvert ou fermé ma porte, que M. Hume, avec qui j’ai demeuré et par qui sont venus tous ceux que j'ai vus? Il faut en excepter un Grand que j'ai reçu de bon cœur sans le connaître, et que j'aurais reçu de bien meilleur cœur encore si je l'avais connu. Ce fut M. Hume qui me dit son nom quand il fut parti. En l'apprenant j'eus un vrai chagrin que, daignant monter (80) au second étage, il ne fût pas entré au premier.

 

Quant aux petits, je n'ai rien à dire. J'aurais désiré voir moins de monde; mais, ne voulant déplaire à personne, je me laissais diriger par M. Hume, et j'ai reçu de mon mieux tous ceux qu'il m'a présentés sans distinction de petits ni de grands.

 

On dit dans ce même écrit que je reçois mes parents froidement, pour ne rien dire de plus. Cette généralité consiste à avoir une fois reçu assez froidement le seul parent que j'aie hors de Genève, et cela en présence de M. Hume. [39] C'est nécessairement ou M. Hume ou ce parent qui a fourni cet article. Or mon cousin, que j'ai toujours connu pour bon parent et pour honnête homme, n'est point capable de fournir à des satires publiques contre moi. D'ailleurs, borné par son état à la société des gens de commerce, il ne vit pas avec les gens de Lettres, ni avec ceux qui fournissent des articles dans les papiers, encore moins avec ceux qui s'occupent à des satires. Ainsi l'article (81) ne vient pas de lui. Tout au plus puis-je penser que M. Hume aura tâché de le faire jaser, ce qui n'est pas absolument difficile, et qu'il aura tourné ce qu'il lui a dit de la manière la plus favorable à ses vues. Il est bon d’ajouter qu'après ma rupture avec M. Hume j'en avais écrit à ce cousin-là.

 

Enfin, on dit dans ce même écrit que je suis sujet à changer d'amis. Il ne faut pas être bien fin pour comprendre à quoi cela prépare.

 

Distinguons. J'ai depuis vingt-cinq et trente ans des amis très solides. J'en ai de plus nouveaux, mais non moins sûrs, que je garderai plus longtemps si  je vis. Je n'ai pas en général trouvé la même sûreté chez ceux que j'ai faits parmi les gens de Lettres. Aussi j'en ai changé quelquefois, et j'en changerai tant qu'ils me seront suspects; car je suis bien déterminé à ne garder jamais d'amis par bienséance : je n'en veux avoir que pour les aimer.

 

Si jamais j'eus une conviction intime et certaine, je l'ai que M. Hume a fourni les matériaux de cet écrit. Bien plus, non seulement j'ai cette certitude, mais il m'est clair qu'il a voulu que je l'eusse : car comment supposer un homme aussi (82) fin, assez maladroit pour se découvrir à ce point, voulant se cacher?

 

Quel était son but? Rien n'est plus clair encore. C'était de porter mon indignation à son dernier terme, pour amener avec plus d'éclat le coup qu'il me préparait. Il sait que pour me faire faire bien des sottises il suffit de me mettre en colère. Nous sommes au moment critique qui montrera s'il a bien ou mal raisonné.

 

Il faut se posséder autant que fait M. Hume, il faut avoir son flegme et toute sa force d'esprit pour prendre le parti qu'il prit, après tout ce qui s'était passé. Dans l'embarras où j'étais, écrivant à M. le général Conway, je ne pus remplir ma lettre que de phrases obscures dont M. Hume fit, comme mon ami, l'interprétation qu'il lui plut. Supposant donc, quoiqu'il sût très bien le contraire, que c'était la clause du secret qui me faisait de la peine, il obtient de M. le général qu'il voudrait bien s'employer pour la faire lever. Alors cet homme stoïque et vraiment insensible m'écrit la lettre la plus amicale, où il me marque qu'il s'est employé pour faire lever la clause, mais qu'avant toute chose il faut savoir si je veux accepter cette condition, pour (83) ne pas exposer Sa Majesté à un second refus.

 

C'était ici le moment décisif, la fin, l'objet de tous ses travaux. Il lui fallait une réponse, il la voulait. Pour que je ne pusse me dispenser de la faire, il envoie à M. Davenport un duplicata de sa lettre, et non content de cette précaution, il m'écrit dans un autre billet qu'il ne saurait rester plus longtemps à Londres pour mon service. La tête me tourna presque en lisant ce billet. De mes jours je n'ai rien trouvé de plus inconcevable.

 

Il l'a donc enfin cette réponse tant désirée, et se presse déjà d'en triompher. Déjà écrivant à M. Davenport, il me traite d'homme féroce et de monstre d'ingratitude. Mais il lui faut plus. Ses mesures sont bien prises, à ce qu'il pense : nulle preuve contre lui ne peut échapper. Il veut une explication : il l'aura, et la voici.

 

Rien ne la conclut mieux que le dernier trait qui l'amène. Seul il prouve tout et sans réplique.

 

Je veux supposer, par impossible, qu'il n'est rien revenu à M. Hume de mes plaintes contre lui : il n'en sait rien, il les ignore aussi parfaitement que s'il (84) n'eût été faufilé avec personne qui en fût instruit, aussi parfaitement que si durant ce temps il eût vécu à la Chine. [40] Mais ma conduite immédiate entre lui et moi; les derniers mots si frappants que je lui dis à Londres; la lettre qui suivit pleine d'inquiétude et de crainte; mon silence obstiné plus énergique que des paroles; ma plainte amère et publique au sujet de la lettre de M. d'Alembert; ma lettre au Ministre, qui ne m'a point écrit, en réponse à celle qu'il m'écrit lui-même, et dans laquelle je ne dis pas un mot de lui; enfin mon refus, sans daigner m'adresser à lui, d'acquiescer à une affaire qu'il a traitée en ma faveur, moi le sachant, et sans opposition de ma part; tout cela parle seul du ton le plus fort, je ne dis pas à tout homme qui aurait quelque sentiment dans l'âme, mais à tout homme qui n'est pas hébété.

 

Quoi, après que j'ai rompu tout commerce avec lui depuis près de trois mois, après que je n'ai pas répondu à une de ses lettres, quelque important qu'en fût (85) le sujet, environné des marques publiques et particulières de l'affliction que son infidélité me cause, cet homme éclairé, ce beau génie naturellement si clairvoyant et volontairement si stupide, ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien, n'est ému de rien et sans un seul mot de plainte, de justification, d'explication, il continue à se donner, malgré moi, pour moi, les soins les plus grands, les plus empressés! il m'écrit affectueusement qu'il ne peut rester à Londres plus longtemps pour mon service; comme si nous étions d'accord qu'il y restera pour cela! Cet aveuglement, cette impassibilité, cette obstination ne sont pas dans la nature, il faut expliquer cela par d'autres motifs. Mettons cette conduite dans un plus grand  jour, car c'est un point décisif.

 

Dans cette affaire il faut nécessairement que M. Hume soit le plus grand ou le dernier des hommes, il n'y a pas de milieu. Reste à voir lequel c'est des deux.

 

Malgré tant de marques de dédain de ma part, M. Hume avait-il l'étonnante générosité de vouloir me servir sincèrement? Il savait qu'il m'était impossible d'accepter ses bons offices tant que j'aurais de lui les sentiments que j'avais conçus. Il avait éludé l'explication lui-même. (86) Ainsi me servant sans se justifier il rendait ses soins inutiles; il n’était donc pas généreux.

 

S'il supposait qu'en cet état j'accepterais ses soins, il supposait donc que j'étais un infâme. C'était donc pour un homme qu'il jugeait être un infâme qu'il sollicitait avec tant d'ardeur une pension du roi ? Peut-on rien penser de plus extravagant.

 

Mais que M. Hume, suivant toujours son plan, se soit dit à lui-même : voici le moment de l'exécution, car, pressant Rousseau d'accepter la pension, il faudra qu'il l'accepte ou qu'il la refuse. S'il l'accepte, avec les preuves que j'ai en main, je le déshonore complètement; s'il la refuse après l'avoir acceptée, on a levé tout prétexte, il faudra qu'il dise pourquoi. C'est là que je l'attends; s'il m'accuse il est perdu.

 

Si, dis-je, M. Hume a raisonné ainsi, il a fait une chose fort conséquente à son plan, et par là-même ici fort naturelle, et il n'y a que cette unique façon d'expliquer sa conduite dans cette affaire; car elle est inexplicable dans toute autre supposition : si ceci n'est pas démontré, jamais rien ne le sera.

 

L'état critique où il m'a réduit me (87) rappelle bien fortement les quatre mots dont j'ai parlé ci-devant, et que je lui entendis dire et répéter dans un temps où je n'en pénétrais guère la force. C'était la première nuit qui suivit notre départ de Paris. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois dans la nuit, je l'entends s'écrier en Français avec une véhémence extrême [41] Je tiens J. J. Rousseau. J'ignore s'il veillait ou s'il dormait. L'expression est remarquable dans la bouche d'un homme qui sait trop bien le Français pour se tromper sur la force et le choix des termes. Cependant je pris, et je ne pouvais manquer alors de prendre ces mots dans un sens favorable, quoique le ton l'indiquât encore moins que l'expression : c'est un ton dont il m'est impossible de donner l'idée, et qui correspond très bien aux regards dont j'ai parlé. Chaque fois qu'il dit ces mots, je sentis un tressaillement d'effroi dont je n'étais pas le maître : mais il ne me fallut qu'un moment pour me (88) remettre et rire de ma terreur. Dès le lendemain tout fut si parfaitement oublié que je n'y ai pas même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m'en suis souvenu qu'ici où tant de choses m'ont rappelé ces paroles, et me les rappellent, pour ainsi dire, à chaque instant.

 

Ces mots dont le ton retentit sur mon cœur comme s'ils venaient d'être prononcés, les longs et funestes regards tant de fois lancés sur moi, les petits coups sur le dos avec des mots de mon cher Monsieur, en réponse au soupçon d'être un traître; tout cela m’affecte à un tel point après le reste, que ces souvenirs, fussent-ils les seuls , fermeraient tout retour et la confiance, et il n'y a pas une nuit où ces mots, je tiens J. J. Rousseau, ne sonnent encore à mon oreille, comme si je les entendais de nouveau.

 

Oui, M. Hume, vous me tenez, je le sais, mais seulement par des choses qui me sont extérieures; vous me tenez par l'opinion, par les jugements des hommes; vous me tenez par ma réputation, par ma sûreté peut-être; tous les préjugés sont pour vous; il vous est aisé de me faire passer pour un monstre, comme vous avez commencé, et je vois déjà (89) l'exultation barbare de mes implacables ennemis. Le public, en général, ne me fera pas plus de grâce. Sans autre examen, il est toujours pour les services rendus, parce que chacun est bien aise d'inviter à lui en rendre, en montrant qu'il sait les sentir. Je prévois aisément la suite de tout cela, surtout dans le pays où vous m'avez conduit, et où, sans amis, étranger à tout le monde, je suis presque à votre merci. Les gens sensés comprendront, cependant, que, loin que j'aie pu chercher cette affaire, elle était ce qui pouvait m'arriver de plus terrible dans la position où je suis : ils sentiront qu'il n'y a que ma haine invincible pour toute fausseté, et l'impossibilité de marquer de l'estime à celui pour qui je l'ai perdue, qui aient pu m'empêcher de dissimuler quand tant d'intérêts m'en faisaient une loi : mais les gens sensés sont en petit nombre et ce ne sont pas eux qui font du bruit.

 

Oui, M. Hume, vous me tenez par tous les liens de cette vie; mais vous ne me tenez ni par ma vertu ni par mon courage, indépendant de vous et des hommes, et qui me restera tout entier malgré vous. Ne pensez pas m'effrayer par la crainte du sort qui m'attend. (90) Je connais les jugements des hommes, je suis accoutumé à leur injustice, et j'ai appris à les peu redouter. Si votre parti est pris, comme j'ai tout lieu de le croire, soyez sûr que le mien ne l'est pas moins. Mon corps est affaibli, mais jamais mon âme ne fut plus ferme. Les hommes feront et diront ce qu'ils voudront, peu m'importe; ce qui m'importe est d'achever, comme j'ai commencé, d'être droit et vrai jusqu'à la fin, quoi qu'il arrive, et de n'avoir pas plus à me reprocher une lâcheté dans mes misères qu'une insolence dans ma prospérité. Quelque opprobre qui m'attende et quelque malheur qui me menace, je suis prêt. Quoiqu'à plaindre, je le serai moins que vous, et je vous laisse pour toute vengeance le tourment de respecter, malgré vous, l'infortuné que vous accablez.

 

En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j'ai eue de l'écrire. Si l'on mourait de douleur, j'en serais mort à chaque ligne. Tout est également incompréhensible dans ce qui se passe. Une conduite pareille à la vôtre n'est pas dans la nature, elle est contradictoire, et cependant elle est démontrée. Abyme des deux côtés! je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humains (91) si vous êtes coupable; j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis. Il ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable ne m'écrivez plus; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours, quelque rude qu'il puisse être. Il n'y a point d'abjection dont un cœur, qui n'est pas né pour elle, ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne l’êtes pas, adieu pour jamais.

J. J. R.

 

Je délibérai quelque temps si je ferais quelque réponse à cet étrange mémoire; à la fin je me déterminai à écrire la lettre suivante.


M. HUME A M. ROUSSEAU.

Le 22 Juillet 1766.


“MONSIEUR,

 

Je ne répondrai qu'à un seul article de votre longue lettre; c'est à celui qui regarde la conversation que nous avons eue ensemble, le soir qui a précédé votre départ. M. Davenport avait imaginé un honnête artifice pour vous faire croire qu'il y avait une chaise de retour prête à partir pour Wootton; je crois même qu'il le fit annoncer dans les papiers publics, afin de mieux vous tromper. Son intention était de vous épargner une partie de la dépense du voyage, ce que je regardais comme un projet louable; mais je n'eus aucune part à cette idée ni à son exécution. Il vous vint cependant quelque soupçon de l'artifice, tandis que nous étions au coin de mon feu, et vous me reprochâtes d'y avoir participé, je tâchai de vous apaiser et de détourner la conversation; mais ce fut inutilement. Vous restâtes quelque temps assis, ayant un air sombre et gardant le silence, ou me répondant avec beaucoup d'humeur; après quoi vous. vous levâtes et fîtes un tour ou deux dans la chambre ; enfin tout (93) d'un coup et à mon grand étonnement vous vîntes vous jeter sur mes genoux, et passant vos bras autour de mon cou, vous m'embrassâtes avec un air de transport, vous baignâtes mon visage de vos larmes et vous vous écriâtes : Mon cher ami, me pardonnerez-vous jamais cette extravagance? Après tant de peines que vous avec prises pour m'obliger, après les preuves d'amitié sans nombre que vous m'avez données, se peut-il que je paye vos services de tant d’humeur et de brusquerie? Mais en me pardonnant, vous me donnerez une nouvelle marque de votre amitié, et j'espère que lorsque vous verrez le fond de mon cour, vous trouverez qu'il n'en est pas indigne. Je fus extrêmement touché, et je crois qu'il se passa entre nous une scène très tendre. Vous ajoutâtes, sans doute par forme de compliment, que quoique j'eusse d'autres titres plus sûrs pour mériter l'estime de la postérité, cependant l'attachement extraordinaire que je marquais à un homme malheureux et persécuté, serait peut-être compté pour quelque chose.

 

Cet incident était assez remarquable, et il est impossible que vous ou moi l'ayons si promptement oublié; mais vous avez eu l'assurance de m'en parler deux (94) fois d'une manière si différente, ou plutôt si opposée, qu'en persistant, comme je fais dans mon récit, il s'ensuit nécessairement qu'un de nous deux est un menteur. Vous imaginez peut-être que cette aventure s'étant passée entre nous et sans témoins, il faudra balancer la crédibilité de votre témoignage et du mien, mais vous n'aurez pas cet avantage ou ce désavantage, de quelque manière que vouliez l'appeler: je produirai contre vous d'autres preuves qui mettront la chose hors de contestation.

 

1. Vous n'avez pas fait attention que j'avais une lettre écrite de votre main, [42] qui ne peut absolument se concilier avec votre récit, et qui confirme le mien.

 

2. J'ai conté le fait le lendemain ou le sur-lendemain à M. Davenport, dans l'intention d'empêcher qu'il n'eût recours, pour vous obliger dans la suite, (95) à de semblables finesses; il s'en souviendra sûrement. "

 

3. Comme cette aventure me paraissait vous faire honneur, je l'ai contée ici à plusieurs de mes amis; je l'ai même écrite à Madame [43] la C. de ** à Paris. Personne, je pense, n'imaginera que je préparais d'avance une apologie, au cas que je me brouillasse avec vous, événement que j'aurais regardé alors comme le plus incroyable de tous les événements humains, d'autant plus que nous étions peut-être séparés pour jamais, et que je continuais à vous rendre les services les plus essentiels.

 

4. Le fait, tel que je le rapporte, est conséquent et raisonnable; mais il n'y a pas le sens commun dans votre récit. Quoi! parce que dans quelques moments de distraction ou de rêverie, assez ordinaires aux personnes occupées, j'aurai eu un regard fixe, vous me soupçonnez d'être un traître, et vous avez l'assurance de me déclarer cet atroce et ridicule soupçon? Car vous ne prétendez pas même avoir eu, avant votre départ de Londres, d'autres motifs solides de soupçon contre moi ? (96)

 

Je n'entrerai dans aucun autre détail sur votre lettre; vous savez trop bien vous-même combien tous les autres articles en sont dénués de fondement. J'ajouterai seulement en général que je goûtais il y a un mois un plaisir très sensible, en songeant que malgré bien des difficultés, j'étais parvenu par ma constance et mes soins, et par delà même mes plus vives espérances, à assurer votre repos, votre honneur et votre fortune; mais cette jouissance a bientôt été suivie du déplaisir le plus amer, en vous voyant gratuitement et volontairement repousser ces biens loin de vous, et vous déclarer l'ennemi de votre propre repos, de votre fortune et de votre honneur; dois-je être étonné , après cela, que vous soyez mon ennemi ?

 

Adieu et pour toujours.

D. H.

 

Il ne me reste qu'à joindre à tous ces papiers la lettre que M. Walpole m'a écrite, et qui prouve que je n'ai eu aucune part à tout ce qui concerne la prétendue lettre du roi de Prusse.

 

 

M. WALPOLE A M. HUME.

Arlington Street, le 26 Juillet 1766.

 

Je ne peux pas me rappeler avec précision le temps où j'ai écrit la lettre du roi (97) de Prusse ; mais je vous assure, avec la plus grande vérité, que c'était plusieurs jours avant votre départ de Paris et avant l'arrivée de Rousseau à Londres; et je peux vous en donner une forte preuve ; car, non seulement par égard pour vous, je cachai la lettre tant que vous restâtes à Paris; mais ce fut aussi la raison pour laquelle, par délicatesse et pour moi-même, je ne voulus pas aller le voir, quoique vous me l'eussiez souvent proposé. Je ne trouvais pas qu'il fût honnête d'aller faire une visite cordiale à un homme, ayant dans ma poche une lettre où je le tournais en ridicule. Vous avez pleine liberté, mon cher Monsieur, de faire usage soit auprès de Rousseau, soit auprès de tout autre, de ce que je dis ici pour votre justification ; je serais bien fâché d'être cause qu'on vous fît aucun reproche. J'ai un mépris profond pour Rousseau et une parfaite indifférence sur ce qu'on pensera de cette affaire; mais, s'il y a en cela quelque faute, ce que je suis bien loin de croire, je la prends sur mon compte. Il n'y a point de talents qui m'empêchent de rire de celui qui les possède, s'il est un charlatan; mais, s'il a de plus un cœur ingrat et méchant, comme Rousseau l'a fait voir à votre (98) égard, il sera détesté par moi comme par tous les honnêtes gens, etc.

H. W.

 

Je viens de donner une relation, aussi concise qu'il m'a été possible, de cette étrange affaire qui, à ce qu'on m'a dit, a excité l'attention du public, et qui contient plus d'incidents extraordinaires qu'aucune autre aventure de ma vie.

 

Les personnes à qui j'ai montré toutes les pièces originale qui établissent l'authenticité des faits, ont pensé diversement, tant sur l'usage que je devais en faire que sur les sentiments actuels de M. Rousseau, et sur l'état de son âme. Quelques-uns prétendent qu'il est absolument de mauvaise foi dans la querelle qu'il me fait et dans l'opinion qu'il a de mes torts : ils croient que tous ses procédés sont dictés par cet orgueil extrême qui forme la base de son caractère, et qui le porte à chercher l'occasion de refuser, avec éclat, un bienfait du roi d'Angleterre, et en même temps de se débarrasser de l'intolérable fardeau de la reconnaissance en sacrifiant à cela l’honneur, la vérité, l'amitié, et même son propre intérêt. Ils apportent, pour preuve de leur opinion, l'absurdité même de la première supposition sur laquelle (99) M. Rousseau fonde son ressentiment; je veux dire la supposition que c'est moi qui ai fait imprimer la plaisanterie de M. Walpole, quoique M. Rousseau sache bien lui-même qu'elle était répandue partout, à Londres comme à Paris. Comme cette supposition est d'un côté contraire au sens commun, et de l'autre n'est pas soutenue par la plus légère probabilité, ils en concluent qu'elle n'a jamais eu aucune autorité, dans l'esprit même de M. Rousseau. Ils confirment cette idée par la multitude des fictions et des mensonges que M. Rousseau emploie pour justifier sa colère, mensonges qui concernent des faits sur lesquels il lui est impossible de se tromper. Ils opposent aussi sa gaieté et son contentement réels à cette profonde mélancolie dont il feint d'être accablé. Il serait superflu d'ajouter que la manière de raisonner qui règne dans toutes ses accusations, est trop absurde pour opérer dans l'esprit de qui que ce soit une conviction sincère.

 

Quoique M. Rousseau paraisse faire ici le sacrifice d'un intérêt fort considérable, il faut observer cependant que l'argent n’est pas toujours le principal mobile des actions humaines : i1 y a des hommes (100) sur qui la vanité a un empire bien plus puissant, et c'est le cas de ce Philosophe. Un refus fait avec ostentation de la pension du roi d'Angleterre, ostentation qu'il a souvent recherchée à l'égard d'autres Princes, aurait pu être seule un motif suffisant pour déterminer sa conduite.

 

Quelques autres de mes amis traitent toute cette affaire avec plus d'indulgence, et regardent M. Rousseau comme un objet de pitié plutôt que de colère. Ils supposent bien aussi que l’orgueil et l'ingratitude sont la base de son caractère; mais en même temps ils sont disposés à croire que son esprit, toujours inquiet et flottant, se laisse entraîner au courant de son humeur et de ses passions. L'absurdité de ce qu'il avance n'est pas, selon eux, une preuve qu'il soit de mauvaise foi. Il se regarde comme le seul être important de l'univers, et croit bonnement que tout le genre humain conspire contre lui. Son plus grand bienfaiteur étant celui qui incommode le plus son orgueil, devient le principal objet de son animosité. Il est vrai qu'il emploie, pour soutenir les bizarreries, des fictions et des mensonges ; mais c'est une ressource si commune dans ces têtes faibles qui (101) flottent continuellement entre la raison et la folie, que personne ne doit s'en étonner.

 

J'avoue que je penche beaucoup vers cette dernière opinion, quoiqu'en même temps je doute fort qu'en aucune circonstance de sa vie, M. Rousseau ait joui plus entièrement qu'aujourd’hui de toute sa raison. Même dans les étranges lettres qu'il m'a écrites, on retrouve des traces bien marquées de son éloquence et de son génie.

 

M. Rousseau m'a dit souvent qu'il composait les mémoires de sa vie, et qu'il y rendrait justice à lui-même, à ses amis et à ses ennemis. Comme M. Davenport m'a marqué que depuis sa retraite à Wootton il avait été fort occupé à écrire, j'ai lieu de croire qu'il achève cet ouvrage. Rien au monde n'était plus inattendu pour moi que de passer si soudainement de la classe de ses amis à celle de ses ennemis ; mais cette révolution s'étant faite, je dois m'attendre à être traité en conséquence. Si ces mémoires paraissent après ma mort, personne ne pourra justifier ma mémoire en faisant connaître la vérité : s'ils sont publiés après la mort de l'Auteur, ma justification perdra, par cela même, une grande partie de son authenticité. Cette réflexion m'a (102) engagé à recueillir toutes les circonstances de cette aventure, à en faire un précis que je destine à mes amis et dont je pourrai faire dans la suite l'usage qu'eux et moi nous jugerons convenable; mais j'aime tellement la paix qu'il n'y a que la nécessité ou les plus fortes raisons qui puissent me déterminer à exposer cette querelle aux yeux du public.

 

Perdidi beneficium. Numquid quae consecravimus perdidisse nos dicimus ? Inter consecrata beneficium est; etiamsi malè respondit, benè collocatum. Non est ille qualem speravimus; simus nos quales fuimus, ei dissimiles.

Seneca de Beneficiis, lib, VII. cap. 29.

 

 


DECLARATION

ADRESSEE PAR M. D’ALEMBERT
AUX EDITEURS

 

            J’ai appris par M. Hume avec la plus grande surprise, que M. Rousseau m’accuse d’être l’auteur d’une lettre ironique qui lui a été adressée dans les papiers publics, sous le nom du roi de Prusse. Tout le monde sait, à Paris et à Londres, que cette lettre est de M. Walpole, qui même ne la désavoue pas. Il convient seulement d’avoir été aidé, pour le style, par une personne qu’il ne nomme point, et qui devrait peut-être se nommer. Pour moi, sur qui les soupçons du public ne sont jamais tombés à cet égard, je ne connais nullement M. Walpole : je ne crois pas même lui avoir jamais parlé, ne l’ayant rencontré qu’une fois dans une maison particulière. Non seulement je n’ai pas la plus légère part, ni directe ni indirecte, à la lettre dont il s’agit, mais je puis citer plus de cent personnes, amies et ennemies de M. Rousseau, qui m’ont entendu la désapprouver beaucoup, (104) par la raison qu’il ne faut point se moquer des malheureux, surtout quand ils ne nous ont point fait de mal. D’ailleurs, mon respect pour le roi de Prusse, et la reconnaissance que je lui dois, pouvaient ce me semble, faire supposer à M. Rousseau, que je n’aurais pas voulu abuser du nom de ce prince, même pour une plaisanterie.

            J’ajoute que je n’ai jamais été l’ennemi de M. Rousseau, ni déclaré ni même secret, comme il le prétend ; et je défie qu’on apporte la moindre preuve que j’ai jamais cherché à lui nuire en quoi que ce puisse être. Je pourrais prouver au contraire, par les témoignages les plus respectables, que j’ai cherché à l’obliger en ce qui a dépendu de moi.

            Quant à ma prétendue correspondance secrète avec Hume, il est très certain que nous n’avons commencé à nous écrire que cinq à six mois après son départ, à l’occasion de la querelle que M. Rousseau a suscitée, et dans laquelle il juge de me mêler si gratuitement.

            Je crois devoir cette déclaration à moi-même, à la vérité, et à la situation de M. Rousseau : je le plains bien (105) sincèrement de croire si peu à la vertu, et surtout à celle de M. Hume

                                                                                                                                                         D’alembert

 

 

 

 

LETTRE

DE MONSIEUR DE VOLTAIRE

A MONSIEUR HUME

 

 

J’ai lu, monsieur, les pièces du procès que vous avez eu à soutenir par devant le public contre votre ancien protégé. J’avoue que la grande âme de Jean-Jacques a mis au jour la noirceur avec laquelle vous l’avez comblé de bienfaits; et c’est en vain qu’on a dit que c’est le procès de l’ingratitude contre la bienfaisance. 

 

Je me trouve impliqué dans cette affaire. Le sieur Rousseau m’accuse de lui (106) avoir écrit en Angleterre [44] une lettre dans laquelle je me moque de lui. Il a accusé M. d’Alembert du même crime. 

 

Quand nous serions coupables au fond de notre cœur, M. d’Alembert et moi, de cette énormité, je vous jure que je ne le suis point de lui avoir écrit. Il y a sept ans que je n’ai eu cet honneur. Je ne connais point la lettre dont il parle, et je vous jure que si j’avais fait quelque mauvaise plaisanterie sur M. Jean-Jacques Rousseau, je ne la désavouerais pas. 

 

Il m’a fait l’honneur de me mettre au nombre de ses ennemis et de ses persécuteurs. Intimement persuadé qu’on doit lui élever une statue, comme il le dit dans la lettre polie et décente de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris ; il pense que la moitié de l’univers est occupée à dresser cette statue sur son piédestal, et l’autre moitié à la renverser. 

 

Non seulement il m’a cru iconoclaste, mais il s’est imaginé que j’avais conspiré contre lui avec le conseil de Genève, (107) pour faire décréter sa propre personne de prise de corps, et ensuite avec le conseil de Berne pour le faire chasser de la Suisse. 

 

Il a persuadé ces belles choses aux protecteurs qu’il avait alors à Paris, et il m’a fait passer dans leur esprit pour un homme qui persécutait en lui la sagesse et la modestie. Voici, monsieur, comment je l’ai persécuté. 

 

Quand je sus qu’il avait beaucoup d’ennemis à Paris, qu’il aimait comme moi la retraite, et que je présumai qu’il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer, par M. Marc Chapuis, citoyen de Genève, dès l’an 1759, une maison de campagne appelée l’Ermitage, que je venais d’acheter. 

 

Il fut si touché de mes offres qu’il m’écrivit ces propres mots: 

 

«Monsieur,

Je ne vous aime point; vous corrompez ma république en donnant des spectacles dans votre château de Tournay, etc.»

 

Cette lettre, de la part d’un homme qui venait de donner à Paris un grave opéra et une comédie, n’était cependant pas datée des Petites Maisons. Je (108) n’y fis point de réponse, comme vous le croyez bien, et je priai M. Tronchin le médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. M. Tronchin me répondit que, puisqu’il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des pièces de théâtre à mon âge, il désespérait de guérir Jean-Jacques. Nous restâmes l’un et l’autre fort malades, chacun de notre côté. 

 

En 1762, le conseil de Genève entreprit sa cure, et donna une espèce d’ordre de s’assurer de lui pour le mettre dans les remèdes. Jean-Jacques, décrété à Paris et à Genève, convaincu qu’un corps ne peut être en deux lieux à la fois, s’enfuit dans un troisième. Il conclut, avec sa prudence ordinaire, que j’étais son ennemi mortel, puisque je n’avais pas répondu à sa lettre obligeante. Il supposa qu’une partie du conseil genevois était venue dîner chez moi pour conjurer sa perte, et que la minute de son arrêt avait été écrite sur ma table, à la fin du repas. Il persuada une chose si vraisemblable à quelques-uns de ses concitoyens. Cette accusation devint si sérieuse que je fus obligé enfin d’écrire au conseil de Genève une lettre très (109) forte dans laquelle je lui dis, que s’il y avait un seul homme dans ce corps qui m’eût jamais parlé du moindre dessein contre le sieur Rousseau, je consentais qu’on le regardât comme un scélérat et moi aussi ; et que je détestais trop les persécuteurs pour l’être. 

 

Le conseil me répondit par un secrétaire d’État que je n’avais jamais eu, ni dû avoir, ni pu avoir la moindre part, ni directement, ni indirectement, à la condamnation du sieur Jean-Jacques. 

 

Les deux lettres sont dans les archives du conseil de Genève. 

 

Cependant, M. Rousseau, retiré dans les délicieuses vallées de Moutier-Travers, ou Môtiers-Travers, au comté de Neufchâtel, n’ayant pas eu depuis un grand nombre d’années le plaisir de communier sous les deux espèces, demanda instamment au prédicant de Moutiers-Travers, homme d’un esprit fin et délicat, la consolation d’être admis à la sainte table; il lui dit que son intention était: 1° de combattre l’Église romaine; de s’élever contre l’ouvrage infernal de l’Esprit, qui établit évidemment le matérialisme;de foudroyer les nouveaux philosophes vains et présomptueux. Il écrivit et signa cette déclaration, et elle est encore (110) entre les mains de M. de Montmolin, prédicant de Moutiers-Travers et de Boveresse. 

 

Dès qu’il eut communié, il se sentit le cœur dilaté, il s’attendrit jusqu’aux larmes. Il le dit au moins dans sa lettre du 8 Août 1765. 

 

Il se brouilla bientôt avec le prédicant et les prêchés de Moutiers-Travers et de Boveresse. Les petits garçons et les petites filles lui jetèrent des pierres; il s’enfuit sur les terres de Berne; et, ne voulant plus être lapidé, il supplia Messieurs de Berne de vouloir bien avoir la bonté de le faire enfermer le reste de ses jours dans quelqu’un de leurs châteaux, ou tel autre lieu de leur État qu’il leur semblerait bon de choisir. Sa lettre est du 20 octobre 1765. 

 

Depuis Mme la comtesse de Pimbesche, à qui l’on conseillait de se faire lier, je ne crois pas qu’il soit venu dans l’esprit de personne de faire une pareille requête. Messieurs de Berne aimèrent mieux le chasser que de se charger de son logement. 

 

Le judicieux Jean-Jacques ne manqua pas de conclure que c’était moi qui le privais de la douce consolation d’être dans une prison perpétuelle, et que même j’avais tant de crédit chez les prêtres (111) que je le faisais excommunier par les chrétiens de Moutiers-Travers et de Boveresse. 

 

Ne pensez pas que je plaisante, monsieur ; il écrit, dans une lettre du 24 de juin 1765 : Être excommunié de la façon de M. de V. m’amusera fort aussi. Et dans sa lettre du 23 de mars, il dit: M. de V. doit avoir écrit à Paris qu’il se fait fort de faire chasser Rousseau de sa nouvelle patrie.

 

Le bon de l’affaire est qu’il a réussi à faire croire pendant quelque temps cette folie à quelques personnes; et la vérité est que, si au lieu de la prison qu’il demandait à Messieurs de Berne, il avait voulu se réfugier dans la maison de campagne que je lui avais offerte, je lui aurais donné alors cet asile, où j’aurais eu soin qu’il eût de bons bouillons avec des potions rafraîchissantes, bien persuadé qu’un homme dans son état mérite beaucoup plus de compassion que de colère. 

 

Il est vrai qu’à la sagesse toujours conséquente de sa conduite et de ses écrits, il a joint des traits qui ne sont pas d’une bonne âme. J’ignore si vous savez qu’il a écrit des Lettres de la montagne. Il se rend, dans la cinquième lettre, formellement délateur contre moi: cela n’est (112) pas bien. Un homme qui a communié sous les deux espèces, un sage à qui l’on doit élever des statues, semble dégrader un peu son caractère par une telle manœuvre ; il hasarde son salut et sa réputation. 

 

Aussi la première chose qu’ont faite Messieurs les médiateurs de France, de Zurich et de Berne, a été de déclarer solennellement les Lettres de la montagne un libelle calomnieux. Il n’y a plus moyen que j’offre une maison à Jean-Jacques, depuis qu’il a été affiché calomniateur au coin des rues. 

 

Mais en faisant le métier de délateur et d’homme un peu brouillé avec la vérité, il faut avouer qu’il a toujours conservé son caractère de modestie. 

 

Il me fit l’honneur de m’écrire, avant que la médiation arrivât à Genève, ces propres mots: 

 

« Monsieur,

 Si vous avez dit que je n’ai pas été secrétaire d’ambassade à Venise, vous avez menti; et si je n’ai pas été secrétaire d’ambassade, et si je n’en ai pas eu les honneurs, c’est moi qui ai menti. » 

 

J’ignorais que M. Jean-Jacques eût été secrétaire d’ambassade; je n’en avais jamais dit un seul mot parce que je n’en (113) avais jamais entendu parler. 

 

Je montrai cette agréable lettre à un homme véridique, fort au fait des affaires étrangères, curieux et exact. Ces gens-là sont dangereux pour ceux qui citent au hasard. Il déterra les lettres originales, écrites de la main de Jean-Jacques, du 9 et du 13 août 1743, à M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, alors son protecteur. On y voit ces propres paroles : 

 

« J’ai été deux ans le domestique de M. le comte de Montaigu (ambassadeur à Venise)... J’ai mangé son pain... il m’a chassé honteusement de sa maison... il m’a menacé de me faire jeter par la fenêtre... et, de pis, si je restais plus longtemps dans Venise... etc. » 

 

Voilà un secrétaire d’ambassade assez peu respecté, et la fierté d’une grande âme peu ménagée. Je lui conseille de faire graver au bas de sa statue les paroles de l’ambassadeur au secrétaire d’ambassade. 

 

Vous voyez, monsieur, que ce pauvre homme n’a jamais pu se maintenir sous aucun maître, ni se conserver aucun ami, attendu qu’il est contre la dignité de son être d’avoir un maître, (114) et que l’amitié est une faiblesse dont un sage doit repousser les atteintes. 

 

Vous dites qu’il fait l’histoire de sa vie. Elle a été trop utile au monde, et remplie de trop grands événements, pour qu’il ne rende pas à la postérité le service de la publier. Son goût pour la vérité ne lui permettra pas de déguiser la moindre de ces anecdotes, pour servir à l’éducation des princes qui voudront être menuisiers comme Émile. 

 

A dire vrai, monsieur, toutes ces petites misères ne méritent pas qu’on s’en occupe deux minutes; tout cela tombe bientôt dans un éternel oubli. On ne s’en soucie pas plus que des baisers âcres de la Nouvelle Héloïse, et de son faux germe, et de son doux ami, et des lettres de Vernet à un lord qu’il n’a jamais vu. Les folies de Jean-Jacques, et son ridicule orgueil, ne feront nul tort à la véritable philosophie, et les hommes respectables qui la cultivent en France, en Angleterre et en Allemagne, n’en seront pas moins estimés. 

 

Il y a des sottises et des querelles dans toutes les conditions de la vie. Cela s’oublie au bout de quinze jours. Tout passe rapidement, comme les figures grotesques de la lanterne magique. 

 

(115) L’archevêque de Novogorod, à la tête d’un synode, a condamné l’évêque de Rostou à être dégradé et enfermé le reste de sa vie dans un couvent, pour avoir soutenu qu’il y a deux puissances, la sacerdotale et la royale. L’impératrice a fait grâce du couvent à l’évêque de Rostou. A peine cet événement a-t-il été connu en Allemagne et dans le reste de l’Europe. 

 

Les détails des guerres les plus sanglantes périssent avec les soldats qui en ont été les victimes. Les critiques mêmes des pièces de théâtre nouvelles, et surtout leurs éloges, sont ensevelis le lendemain dans le néant avec elles, et avec les feuilles périodiques qui en parlent. Il n’y a que les dragées du sieur Keyser qui se soient un peu soutenues. 

 

Dans ce torrent immense qui nous emporte, et qui nous engloutit tous, qu’y a-t-il à faire? Tenons-nous-en au conseil que M. Horace Walpole donne à Jean-Jacques, d’être sage et heureux. Vous êtes l’un, monsieur, et vous méritez d’être l’autre, etc., etc. 

                                                                                                          A Ferney, ce 24 octobre 1766

 

 

 

 

 

 

 

LETTRE

DE M. DE VOLTAIRE

Au docteur Jean-Jacques Pansophe [45]

 

 

Quoi que vous en disiez, docteur Pansophe, je ne suis certainement pas la cause de vos malheurs: j’en suis affligé, et vos livres ne méritent pas de faire tant de scandale et tant de bruit : mais cependant ne devenez pas calomniateur; ce serait là le plus grand mal. J’ai lu, dans le dernier ouvrage que vous avez mis en lumière, une belle prosopopée ; où vous faites entendre, en plaisantant mal à propos, que je ne crois pas en Dieu. Le reproche est aussi étonnant que votre génie. Le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, et d’autres menteurs publics trouvaient partout des athées; mais le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, ne sont pas bons à imiter. Docteur Pansophe, je ne suis athée ni dans mon cœur, ni dans mes livres; les honnêtes (117) gens qui nous connaissent l’un et l’autre disent, en voyant votre article: Hélas! le docteur Pansophe est méchant comme les autres hommes; c’est bien dommage.

 

Judicieux admirateur de la bêtise et de la brutalité des sauvages, vous avez crié contre les sciences et cultivé les sciences. Vous avez traité les auteurs et les philosophes de charlatans; et pour prouver d’exemple, vous avez été auteur. Vous avez écrit contre la comédie, avec la dévotion d’un capucin, et vous avez fait de méchantes comédies. Vous avez regardé comme une chose abominable qu’un satrape ou un duc eût du superflu, et vous avez copié de la musique, pour des satrapes ou des ducs qui vous payaient avec ce superflu. Vous avez barbouillé un roman ennuyeux, où un pédagogue suborne honnêtement sa pupille en lui enseignant la vertu; et la fille modeste couche honnêtement avec le pédagogue; et elle souhaite de tout son cœur qu’il lui fasse un enfant; et elle parle toujours de sagesse avec son doux ami; et elle devient femme, mère, et la plus tendre amie d’un époux qu’elle n’aime pourtant pas; et elle vit et meurt en raisonnant, (118) mais sans vouloir prier Dieu. Docteur Pansophe, vous vous êtes fait le précepteur d’un certain Émile, que vous formez insensiblement par des moyens impraticables; et pour faire un bon chrétien, vous détruisez la religion chrétienne. Vous professez partout un sincère attachement à la révélation, en prêchant le déisme, ce qui n’empêche pas que chez vous les déistes et les philosophes conséquents ne soient des athées. J’admire, comme je le dois, tant de candeur et de justesse d’esprit, mais permettez-moi de grâce de croire en Dieu. Vous pouvez être un sophiste, un mauvais raisonneur, et par conséquent un écrivain pour le moins inutile, sans que je sois un athée. L’Être souverain nous jugera tous deux; attendons humblement son arrêt. Il me semble que j’ai fait de mon mieux pour soutenir la cause de Dieu et de la vertu, mais avec moins de bile et d’emportement que vous. Ne craignez-vous pas que vos inutiles calomnies contre les philosophes et contre moi, ne vous rendent désagréable aux yeux de l’Être suprême, comme vous l’êtes déjà aux yeux des hommes? 

 

Vos Lettres de la montagne sont pleines de fiel; cela n’est pas bien, Jean-Jacques. (119) Si votre patrie vous a proscrit injustement, il ne faut pas la maudire ni la troubler. Vous avez certes raison de dire que vous n’êtes point philosophe. Le sage philosophe Socrate but la ciguë en silence : il ne fit pas de libelles contre l’aréopage ni même contre le prêtre Anitus, son ennemi déclaré; sa bouche vertueuse ne se souilla pas par des imprécations: il mourut avec toute sa gloire et sa patience; mais vous n’êtes pas un Socrate ni un philosophe. 

 

Docteur Pansophe, permettez qu’on vous donne ici trois leçons, que la philosophie vous aurait apprises : une leçon de bonne foi, une leçon de bon sens, et une leçon de modestie. 

 

Pourquoi dites-vous que le bonhomme si mal nommé Grégoire le Grand, quoiqu’il soit un saint, était un pape illustre, parce qu’il était bête et intrigant? J’ai vu constamment dans l’histoire que la bêtise et l’ignorance n’ont jamais fait de bien, mais au contraire toujours beaucoup de mal. Grégoire même bénit et loua les crimes de Phocas, qui avait assassiné et détrôné son maître, l’infortuné Maurice. Il bénit et loua les crimes de Brunehaut, qui est la honte de l’histoire de France. Si les arts et les sciences (120) n’ont pas absolument rendu les hommes meilleurs, du moins ils sont méchants avec plus de discrétion; et quand ils font le mal, ils cherchent des prétextes, ils temporisent, ils se contiennent : on peut les prévenir, et les grands crimes sont rares. Il y a dix siècles, vous auriez été non seulement excommunié avec les chenilles, les sauterelles et les sorciers, mais brûlé ou pendu, ainsi que quantité d’honnêtes gens qui cultivent aujourd’hui les lettres en paix, et avouez que le temps présent vaut mieux. C’est à la philosophie que vous devez votre salut, et vous l’assassinez: mettez-vous à genoux, ingrat, et pleurez sur votre folie. Nous ne sommes plus esclaves de ces tyrans spirituels et temporels qui désolaient toute l’Europe; la vie est plus douce, les mœurs plus humaines, et les États plus tranquilles. 

 

Vous parlez, docteur Pansophe, de la vertu des sauvages : il me semble pourtant qu’ils sont magis extra vitia quam cum virtutibus. Leur vertu est négative ; elle consiste à n’avoir ni bons cuisiniers, ni bons musiciens, ni beaux meubles, ni luxe, etc. La vertu, voyez-vous, suppose des lumières, des réflexions, de la philosophie, quoique, selon vous, (121) tout homme qui réfléchit soit un animal dépravé; d’où il s’ensuivrait en bonne logique que la vertu est impossible. Un ignorant, un sot complet n’est pas plus susceptible de vertu qu’un cheval ou qu’un singe; vous n’avez certes jamais vu cheval vertueux, ni singe vertueux. Quoique maître Aliboron tienne que votre prose est une prose brûlante, le public se plaint que vous n’avez jamais fait un bon syllogisme. Écoutez, docteur Pansophe ; la bonne Xantippe grondait sans cesse, et vigoureusement contre la philosophie et la raison de Socrate; mais la bonne Xantippe était une folle, comme tout le monde sait. Corrigez-vous. 

 

Illustre Pansophe! la rage de blâmer vos contemporains vous fait louer à leurs dépens des sauvages anciens et modernes sur des choses qui ne sont point du tout louables. 

 

Pourquoi, s’il vous plaît, faites-vous dire à Fabricius que le seul talent digne de Rome est de conquérir la terre, puisque les conquêtes des Romains, et les conquêtes en général sont des crimes, et que vous blâmez si fortement ces crimes dans votre plan ridicule d’une paix perpétuelle. Il n’y a certainement pas de vertu à conquérir la terre. Pourquoi, s’il (122) vous plaît, faites-vous dire à Curius, comme une maxime respectable, qu’il aimait mieux commander à ceux qui avaient de l’or que d’avoir de l’or? C’est une chose en elle-même indifférente d’avoir de l’or; mais c’est un crime de vouloir, comme Curius, commander injustement à ceux qui en ont. Vous n’avez pas senti tout cela, docteur Pansophe, parce que vous aimez mieux faire de bonne prose que de bons raisonnements. Repentez-vous de cette mauvaise morale, et apprenez la logique. 

 

Mon ami Jean-Jacques, ayez de la bonne foi. Vous qui attaquez ma religion, dites-moi, je vous prie, quelle est la vôtre? Vous vous donnez, avec votre modestie ordinaire pour le restaurateur du christianisme en Europe; vous dites que la religion décréditée en tout lieu avait perdu son ascendant jusque sur le peuple, etc. Vous avez en effet décrié les miracles de Jésus, comme l’abbé de Prades, pour relever le crédit de la religion. Vous avez dit que l’on ne pouvait s’empêcher de croire l’Évangile de Jésus, parce qu’il était incroyable! ainsi Tertullien disait hardiment, qu’il était sûr que le Fils de Dieu était mort, parce que cela était impossible : Mortuus est Dei Filius; hoc certum est quia impossibile. Ainsi par (123) un raisonnement similaire, un géomètre pourrait dire, qu’il est évident que les trois angles d’un triangle ne sont pas égaux à deux droits, parce qu’il est évident qu’ils le sont. Mon ami Jean-Jacques, apprenez la logique, et ne prenez pas, comme Alcibiade, les hommes pour autant de têtes de choux. 

 

C’est sans contredit un fort grand malheur de ne pas croire à la religion chrétienne, qui est la seule vraie entre mille autres qui prétendent aussi l’être : toutefois, celui qui a ce malheur peut et doit croire en Dieu. Les fanatiques, les bonnes femmes, les enfants et le docteur Pansophe, ne mettent point de distinction entre l’athée et le déiste. O Jean-Jacques! vous avez tant promis à Dieu et à la vérité de ne pas mentir; pourquoi mentez-vous contre votre conscience? Vous êtes, à ce que vous dites, le seul auteur de votre siècle et de plusieurs autres, qui ait écrit de bonne foi. Vous avez écrit sans doute de bonne foi que la loi chrétienne est, au fond, plus nuisible qu’utile à la forte constitution d’un État; que les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves et sont lâches; qu’il ne faut pas apprendre le catéchisme aux enfants, parce qu’ils n’ont pas l’esprit (124) de croire en Dieu, etc. Demandez à tout le monde si ce n’est pas le déisme tout pur : donc vous êtes athée ou chrétien comme les déistes, ainsi qu’il vous plaira ; car vous êtes un homme inexplicable. Mais, encore une fois apprenez la logique, et ne vous faites plus brûler mal à propos. Respectez, comme vous le devez, des honnêtes gens, qui n’ont pas du tout envie d’être athées, ni mauvais raisonneurs, ni calomniateurs. Si tout citoyen oisif est un fripon, voyez quel titre mérite un citoyen faussaire, qui est arrogant avec tout le monde, et qui veut être possesseur exclusif de toute la religion, la vertu et la raison qu’il y a en Europe. Vae misero! lilia nigra videntur, pallentesque rosae. Soyez chrétien, Jean-Jacques ; puisque vous vous vantez de l’être à toute force; mais, au nom du bon sens et de la vérité, ne vous croyez le seul maître en Israël.

 

Docteur Pansophe, soyez modeste, s’il vous plaît. Autre leçon importante. Pourquoi dire à l’archevêque de Paris que vous êtes né avec quelques talents? Vous n’êtes sûrement pas né avec le talent de l’humilité ni de la justesse d’esprit. Pourquoi dire au public que vous avez refusé l’éducation d’un prince, et avertir fièrement qu’il appartiendra, de ne pas (125) vous faire dorénavant de pareilles propositions? Je crois que cet avis au public est plus vain qu’utile : quand même Diogène, une fois connu, dirait aux passants: Achetez votre maître, on le laisserait dans son tonneau avec tout son orgueil et toute sa folie. Pourquoi dire que la mauvaise profession de foi du Vicaire Allobroge est le meilleur écrit qui ait paru dans ce siècle? Vous mentez fièrement, Jean-Jacques : un bon écrit est celui qui éclaire les hommes et les confirme dans le bien; et un mauvais écrit est celui qui épaissit le nuage qui leur cache la vérité, qui les plonge dans de nouveaux doutes, et les laisse sans principes. Pourquoi répéter continuellement avec une arrogance sans exemple, que vous bravez vos sots lecteurs et le sot public? Le public n’est pas sot : il brave à son tour la démence qui vit et médit à ses dépens. Pourquoi, ô docteur Pansophe! dites-vous bonnement qu’un État sensé aurait élevé des statues à l’auteur d’Émile? C’est que l’auteur d’Émile est comme un enfant, qui, après avoir soufflé des boules de savon, ou fait des ronds en crachant dans un puits, se regarde comme un être très important. Au reste, docteur, si on ne vous a pas élevé de statues, on vous a (136) gravé; tout le monde peut contempler votre visage et votre gloire au coin des rues. Il me semble que c’en est bien assez pour un homme qui ne veut pas être philosophe, et qui en effet ne l’est pas. Quam pulchrum est digito monstrari, et diceri :Hic est! Pourquoi mon ami Jean-Jacques vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents? C’est que l’orgueil de l’homme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux de l’Idumée, ou que la peau des Onagres du désert. Jésus disait qu’il était doux et humble de cœur; Jean-Jacques, qui prétend être son écolier, mais un écolier mutin qui chicane souvent avec son maître, n’est ni doux ni humble de cœur. Mais ce ne sont pas là mes affaires. Il pourrait cependant apprendre que le vrai mérite ne consiste pas à être singulier, mais à être raisonnable. L’Allemand Corneille Agrippa a aboyé longtemps avant lui contre les sciences et les savants; malgré cela il n’était point du tout un grand homme. 

 

Docteur Pansophe, on m’a dit que vous vouliez aller en Angleterre. C’est le pays des belles femmes et des bons philosophes. Ces belles femmes et ces bons philosophes seront peut-être curieux de vous voir, et vous vous ferez voir. Les gazetiers tiendront un registre exact de (127) tous vos faits et gestes, et parleront du grand Jean-Jacques, comme de l’éléphant du roi et du zèbre de la reine : car les Anglais s’amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu’il soit rare qu’ils estiment. On vous montrera au doigt à la comédie, si vous y allez; et on dira: Le voilà cet éminent génie qui nous reproche de n’avoir pas un bon naturel, et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne sont pas libres! C’est là ce prophète du lac de Genève, qui a prédit au verset 45e de son apocalypse nos malheurs et notre ruine parce que nous sommes riches. On vous examinera avec surprise depuis les pieds jusqu’à la tête, en réfléchissant sur la folie humaine. Les Anglaises, qui sont, vous dis-je, très belles, riront lorsqu’on leur dira que vous voulez que les femmes ne soient que des femmes, des femelles d’animaux; qu’elles s’occupent uniquement du soin de faire la cuisine pour leurs maris, de raccommoder leurs chemises et leur donner, dans le sein d’une vertueuse ignorance, du plaisir et des enfants. La belle et spirituelle duchesse d’A.. .r, miladys de..., de..., de..., lèveront les épaules, et les hommes vous oublieront en admirant leur visage et leur esprit. L’ingénieux lord W... e, (128) le savant lord L.. n, les philosophes milord C.. .d, le duc de G.. n, sir F.. .x, sir C.. .d, et tant d’autres, jetteront un coup d’œil sur vous, et iront de là travailler au bien public ou cultiver les belles lettres, loin du bruit et du peuple, sans être pour cela des animaux dépravés. Voilà, mon ami Jean-Jacques, ce que j’ai lu dans le grand livre du destin; mais vous en serez quitte pour mépriser souverainement les Anglais, comme vous avez méprisé les Français, et votre mauvaise humeur les fera rire. Il y aurait cependant un parti à prendre pour soutenir votre crédit, et vous faire peut-être, à la longue, élever des statues : ce serait de fonder une église de votre religion, que personne ne comprend; mais ce n’est pas là une affaire. Au lieu de prouver votre mission par des miracles, qui vous déplaisent, ou par la raison, que vous ne connaissez pas, vous en appellerez au sentiment intérieur, à cette voix divine qui parle si haut dans le cœur des illuminés, et que personne n’entend. Vous deviendrez puissant en oeuvres et en paroles, comme George Fox, le révérend Whitfield, etc., sans avoir à craindre l’animadversion de la police, car les Anglais ne punissent point ces (129) folies-là. Après avoir prêché et exhorté vos disciples, dans votre style apocalyptique, vous les mènerez brouter l’herbe dans Hyde Park, ou manger du gland dans la forêt de Windsor, en leur recommandant toutefois de ne pas se battre comme les autres sauvages, pour une pomme ou une racine, parce que la police corrompue des Européens ne vous permet pas de suivre votre système dans toute son étendue. Enfin lorsque vous aurez consommé ce grand ouvrage, et que vous sentirez les approches de la mort, vous vous traînerez à quatre pattes dans l’assemblée des bêtes, et vous leur tiendrez, ô Jean-Jacques, le langage suivant: 

 

« Au nom de la sainte vertu, Amen. Comme ainsi soit, mes frères, que j’ai travaillé sans relâche à vous rendre sots et ignorants, je meurs avec la consolation d’avoir réussi, et de n’avoir point jeté mes paroles en l’air. Vous savez que j’ai établi des cabarets pour y noyer votre raison, mais point d’académie pour la cultiver : car, encore une fois, un ivrogne vaut mieux que tous les philosophes de l’Europe. N’oubliez jamais mon histoire du régiment de Saint-Gervais dont tous les officiers et les soldats ivres dansaient avec édification dans la place publique (130) de Genève, comme un saint roi juif dansa autrefois devant l’Arche. Voilà les honnêtes gens. Le vin et l’ignorance sont le sommaire de toute la sagesse. Les hommes sobres sont fous; les ivrognes sont francs et vertueux. Mais je crains ce qui peut arriver, c’est-à-dire que la science, cette mère de tous les crimes et de tous les vices, ne se glisse parmi vous. L’ennemi rôde autour de vous; il a la subtilité du serpent et la force du lion; il vous menace. Peut-être, hélas! bientôt le luxe, les arts, la philosophie, la bonne chère, les auteurs, les perruquiers, les prêtres et les marchandes de mode vous empoisonneront et ruineront mon ouvrage. O sainte vertu! détourne tous ces maux! Mes petits enfants, obstinez-vous dans votre ignorance et votre simplicité; c’est-à-dire, soyez toujours vertueux, car c’est la même chose. Soyez attentifs à mes paroles; que ceux qui ont des oreilles entendent. Les mondains vous ont dit: Nos institutions sont bonnes; elles nous rendent heureux; et moi, je vous dis que leurs institutions sont abominables et les rendent malheureux. Le vrai bonheur de l’homme est de vivre seul, de manger des fruits sauvages, de dormir sur la terre nue ou dans le creux d’un arbre, et de ne jamais (131) penser. Les mondains vous ont dit : Nous ne sommes pas des bêtes féroces, nous faisons du bien à nos semblables; nous punissons les vices, et nous nous aimons les uns et les autres; et moi, je vous dis que tous les Européens sont des bêtes féroces ou des fripons; que toute l’Europe ne sera bientôt qu’un affreux désert; que les mondains ne font du bien que pour faire du mal; qu’ils se haïssent tous et qu’ils récompensent le vice. O sainte vertu! Les mondains vous ont dit: Vous êtes des fous; l’homme est fait pour vivre en société, et non pour manger du gland dans les bois; et moi, je vous dis que vous êtes les seuls sages, et qu’ils sont fous et méchants : l’homme n’est pas plus fait pour la société, qui est nécessairement l’école du crime, que pour aller voler sur les grands chemins. O mes petits enfants, restez dans les bois, c’est la place de l’homme. O sainte vertu! Émile, mon premier disciple, est selon mon cœur; il me succédera. Je lui ai appris à lire, et à écrire, et à parler beaucoup; c’en est assez pour vous gouverner. Il vous lira quelquefois la Bible, l’excellente histoire de Robinson Crusoé, et mes ouvrages; il n’y a que cela de bon. La religion que je vous ai donnée est fort simple : adorez un Dieu; mais ne parlez pas de lui à vos enfants; attendez qu’ils devinent d’eux-mêmes qu’il y en a un. Fuyez les médecins des âmes comme ceux des corps; ce sont des charlatans: quand l’âme est malade, il n’y a point de guérison à espérer, parce que j’ai dit clairement que le retour à la vertu est (132) impossible; cependant les homélies éloquentes ne sont pas inutiles; il est bon de désespérer les méchants et de les faire sécher de honte ou de douleur, en leur montrant la beauté de la vertu, qu’ils ne peuvent plus aimer. J’ai cependant dit le contraire dans d’autres endroits; mais cela n’est rien. Mes petits enfants, je vous répète encore une grande leçon, bannissez d’entre vous la raison et la philosophie, comme elles sont bannies de mes livres. Soyez machinalement vertueux; ne pensez jamais, ou que très rarement; rapprochez-vous sans cesse de l’état des bêtes, qui est votre état naturel. A ces causes, je vous recommande la sainte vertu. Adieu, mes petits enfants; je meurs. Que Dieu vous soit en aide! Amen. » 

 

Docteur Pansophe, écoutez à présent ma profession de foi; vous l’avez rendue nécessaire. La voici telle que je l’offrirai hardiment au public, qui est mon juge et le vôtre: 

 

J’adore un Dieu créateur, intelligent, vengeur et rémunérateur; je l’aime, et le sers le mieux que je puis dans les hommes mes semblables et ses enfants. O Dieu! qui vois mon cœur et ma raison, pardonne-moi mes offenses, comme je pardonne celles de Jean-Jacques Pansophe, et fais que je t’honore toujours dans mes semblables. 

 

Pour le reste, je crois qu’il fait jour en plein midi, et que les aveugles ne s’en aperçoivent point. Sur ce, grand docteur Pansophe, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde, et suis philosophiquement votre ami et votre serviteur. 

                                                                                                                                                                    V***

 

FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

JUSTIFICATION DE J. J. ROUSSEAU

Dans sa contestation qui lui est survenue avec M. HUME

A LONDRES
M.DCC LXVI

Anonyme
28 pages

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Rien ne m'a plus surpris que l'abattement singulier des amis de Rousseau, et le triomphe étonnant de ses ennemis, occasionné par l'exposé de sa contestation avec M. Hume qui vient de paraître. Les premiers gardent le silence et n'osent (2) prendre le parti d'un homme que les derniers accusent, gratuitement et sur de fausses apparences, de toutes les noirceurs les plus révoltantes; pour moi après avoir lu avec toute l'attention possible cet exposé, je n'y ai trouvé que les traits d'une belle âme, généreuse, délicate et trop sensible, telle que Rousseau nous l'a si bien fait connaître dans ses écrits, et encore plus par sa conduite. J'espère que le public pensera comme moi , après avoir lu les observations que je remets sous ses yeux. Avant d'aller plus loin, je dois dire que J. J. Rousseau ne me connaît pas, qu'il (3) ne m'a jamais vu, et que je ne le connais que par ses écrits dignes de l'estime de tous les honnêtes gens. Mes observations ne seront point embellies, par les charmes de l'éloquence, mais j'ose me flatter qu'elles auront ceux de la vérité.

 

Pour apprécier ce qui s'est passé de la part de J. J. Rousseau, il faut examiner quelle était sa situation lors de son différend avec M. Hume. Il arrive en Angleterre avec lui, ce dernier l'annonce et le présente partout comme son ami intime; Rousseau qui aime la vie champêtre, quitte bientôt Londres, pour aller demeurer (4) à la campagne, il s'ôte par là tous moyens de faire des connaissances, de se faire un parti, des amis et des protecteurs. M. Hume reste à Londres, il est l’ami de Rousseau et devient par là le seul homme qui puisse le servir, et de qui Rousseau puisse recevoir des services. Voilà je crois le véritable état où se trouvait J. J. Rousseau lors de son différend avec M. Hume : ne fallait-il pas des raisons bien fortes, pour obliger Rousseau de rompre avec lui dans ces circonstances !

 

Après quelque séjour à la campagne, Rousseau apprend que l’on a fait imprimer dans (5) les papiers publics, une lettre sous le nom du roi de Prusse, pleine de malignité contre lui, bientôt on voit paraître dans les mêmes feuilles d'autres écrits plus méchants encore que le premier; Rousseau sait que les auteurs de ces violentes satires sont des hommes, non seulement de la connaissance de M. Hume, mais encore ses amis. Il sait que M. Hume ne leur a fait aucune représentation là-dessus, et qu'il n'a pas même daigné détromper personne sur des écrits si méchants, contre un homme dont il se dit l'ami. Rousseau connaissait peu M. Hume; leur amitié avait été (6) précipitée, et souvent l'on est trompé par les gens qui nous marquent le plus d'empressement; Rousseau pendant le temps qu'il avait vécu avec M. Hume, avait vu bien des choses qui lui donnaient de l'inquiétude. Quel Ange, je le demande, aurait pu se défendre dans cette position, de soupçonner M. Hume d'avoir part à toutes ces méchancetés! J. J. Rousseau devient donc la proie des plus violents soupçons ! il cherche une explication qui est éludée par M. Hume; une nouvelle satire paraît dans les écrits publics, elle contient des particularités qu’il croit ne pouvoir (7) être connues que de M. Hume. Alors les soupçons se changent en certitude et en conviction. Que doit faire Rousseau dans cette circonstance,  attendra-t-il ? et laissera-t-il M. Hume continuer de le servir auprès des Ministres pour la pension qu'il sollicite ? Mais de deux choses l'une, ou M. Hume dédaignant Rousseau, le sert par pitié en voulant lui procurer de quoi subsister : ah ! quelle bassesse ne faudrait-il pas pour recevoir de pareils bienfaits! ou M. Hume sert publiquement Rousseau, même avec succès, pour couvrir plus sûrement ses manœuvres contre (8) lui : eh! quel est l'homme qui ne repoussera pas avec horreur de pareils services! Que reste-t-il donc à faire à Rousseau ?  de refuser ce qui lui est accordé par la médiation de M. Hume, et de rompre avec lui comme il a fait dans sa lettre du 10 juillet 1766.

 

Cette lettre qui fait la consternation de ses amis et le triomphe de ses ennemis, cette lettre qui attire à Rousseau le reproche du plus lâche de tous les vices, celui de l'ingratitude, est précisément ce qui doit l'en justifier sans réplique; J. J. Rousseau ingrat est un problème qui restera toujours sans solution (9) : si Rousseau eût été capable d'ingratitude, il eût dissimulé, il eût accepté sans délai une grâce qui lui était accordée par les sollicitations de M. Hume, après quoi il eût éclaté. Telle est la marche de l'ingratitude, elle commence par remplir sa bourse, ensuite elle persécute celui qui la lui a remplie.

 

Jusqu'au moment de la pension, qu'avait fait M. Hume pour Rousseau ?  était-ce par sa protection qu'il avait obtenu un asile en Angleterre? était-ce à ses frais qu'il en avait fait le voyage et qu'il y subsistait? Non; Rousseau était connu, (10) estimé , je puis même dire en vénération chez les Anglais autant par ses ouvrages que par sa manière de vivre; Rousseau arrivant seul en Angleterre, eût donc été bienvenu de tous les honnêtes gens de cette nation, et on se serait également empressé à lui offrir la retraite qu'il désirait quand il n’aurait pas été accompagné de M. Hume. La preuve de ce que je dis, est que M. Davenport en accordant sa maison de campagne à Rousseau, l'a fait autant par considération pour lui que par égard pour M. Hume, qu'il ne connaissait presque pas.

 

Cependant M. Hume prend (11) le titre de bienfaiteur de Rousseau dans une lettre qu'il lui écrit, en date du 16 juin 1766 : Rousseau ayant refusé la pension qu'il sollicitait pour lui, je ne vois rien qui puisse autoriser M. Hume à prendre un titre si haut et si supérieur vis-à-vis de Rousseau, que le petit manège qu'il a employé pour lui procurer des secours clandestins. Rousseau était trop clairvoyant, pour ne pas s'en apercevoir bientôt ; et s'il ne s'en fût pas indigné, n'aurait-il pas été le plus chétif et le plus méprisable de tous les hommes! Quoi de plus honteux que de vouloir paraître aux yeux du (12) public un homme désintéressé, un homme méprisant la fortune, tandis que l'on accepte tout ce qui nous est offert, pourvu seulement qu'on veuille nous permettre de paraître ne pas nous en apercevoir. M. Hume pouvait-il soupçonner J. J Rousseau d'une pareille hypocrisie!

 

Je le répète, qu'on lise sans partialité la lettre de Rousseau à M. Hume; et on y reconnaîtra un honnête homme, déchiré par les inquiétudes les plus cruelles, faisant continuellement l'éloge d'un homme qu'il a cru digne de son estime et de son amitié, dans le temps même qu'il l'accable des reproches les (13) plus amers, parce qu'il s'en croit trahi : quoi de plus touchant, quoi de plus attendrissant que la fin de cette lettre! “Je suis, dit-il, le plus malheureux des hommes si vous en êtes le plus coupable, je suis le plus vil, si vous êtes innocent; vous me faites désirer d'être cet objet méprisable; oui, l'état où je me verrais prosterné, foulé sous vos pieds criant miséricorde, et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité, et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et (14) de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez réduit..….. si vous êtes innocent, daignez vous justifier, je connais mon devoir, je l'aime, et je l'aimerai toujours quelque rude qu'il puisse être; il n'y a pas d'abjection dont un cœur qui n'est pas né pour elle, ne puisse revenir : encore un coup, si vous êtes innocent daignez vous justifier.” Peut-on faire un plus bel éloge de l'amitié de M. Hume! J. J. Rousseau malgré la violence de ses soupçons, malgré même ses convictions, craint cependant d'être dans l'erreur, il désire d'y être, il désire (15) qu'on la lui fasse connaître, et alors rien ne lui coûte; l'état le plus vil devient pour son cœur un état d'épanouissement et de joie, il se trouve heureux de pouvoir publier à haute voix son indignité, et de rendre l'hommage le plus éclatant aux vertus de M. Hume. Est-il possible d'annoncer une plus belle âme! et quel homme généreux peut n'en être pas touché jusqu'aux larmes? M. Hume devait-il, après avoir lu cette lettre, s'abandonner à son ressentiment ? et publier sa contestation avec Rousseau en y joignant les notes satiriques et indécentes de ceux (16) qu'il avait consultés dans cette affaire ?

 

M. Hume, en réfléchissant sur sa conduite, ne pouvait se déguiser qu'il avait donné lieu aux soupçons de Rousseau. La douceur de son caractère lui avait fait écouter et voir patiemment ses anciens amis déchirer cruellement son nouvel ami. Il était tout naturel à un homme d'un caractère aussi honnête que Rousseau, de soupçonner M. Hume d'être leur complice. Pouvait-il imaginer qu'on pût être l'ami de ses ennemis qui le traitaient avec tant de noirceur et d'indignité, sans qu'on fût capable de penser comme eux? Rousseau (17) pouvait-il se persuader que M. Hume pût souffrir patiemment d'être couvert de ridicule par ses anciens amis qui tâchaient d'avilir un homme qu'il avait annoncé avec tant d'empressement comme son ami intime, et digne de la plus grande considération? Cependant j'ai peine à croire M. Hume coupable de trahison, et il paraît qu'il restait encore des doutes à Rousseau là-dessus, malgré ses certitudes et ses convictions; la fin de sa lettre en est une preuve. Mais M. Hume aurait au moins à se reprocher trop de faiblesse, il sentait bien que son refroidissement avait autorisé les soupçons (18) de Rousseau, et l'avait obligé à une rupture ouverte. Il sentait bien aussi qu'on pouvait lui en faire un reproche sensible. Sans quoi, pourquoi eût il différé si longtemps à mettre au jour son différend avec Rousseau? Pourquoi eût-il attendu d'en être pressé aussi vivement qu'il l'a été par ce dernier? Tant de modération n'est pas naturelle! Mais il est humiliant de passer pour un homme qui est indifféremment l'ami de tout le monde.

 

Si j'avais été à la place de M. Hume, et que j'eusse été réellement innocent de toute trahison, je lui aurais écrit: “quoique je sois innocent, et que par (19) conséquent je doive ressentir plus vivement la dureté de votre lettre, cependant je ne puis m'empêcher d'estimer les principes qui vous l'ont dictée; vous auriez pu me soupçonner d'un peu de faiblesse, mais jamais de trahison. N'attendez pas que je me justifie; un homme qui est parvenu mon âge sans qu'on puisse lui reprocher la moindre perfidie, doit trouver sa justification dans sa vie passée. Je cesserai de vous servir, de peur de vous paraître encore plus suspect, et je ne me chargerai de vos intérêts, que quand vous serez convaincu que je mérite toute votre confiance.

 

(20) Si le public étonné de mon différend avec Rousseau, m'eût mis dans la nécessité d'en mettre au jour les motifs, je me serais contenté de lui donner les lettres de Rousseau et la mienne : une conduite aussi remplie de modération, m'eût attiré l'éloge d'une nation aussi généreuse que la nation anglaise, et l'estime de tous les gens qui pensent avec noblesse.

 

Examinons à présent la conduite de M. Hume: M. Hume savait qu'il ne pouvait se dire le bienfaiteur de Rousseau, sitôt que ce dernier refusait la pension qu'il sollicitait pour lui; M. Hume ne pouvait se déguiser (21) qu'il avait donné lieu aux soupçons de Rousseau, par sa complaisance pour ses anciens amis qui déchiraient sous ses yeux impitoyablement son nouvel ami, sans qu'il parût y prendre la moindre part; M. Hume sentait que sans y penser, et par bonté de cœur il aurait offensé et aurait avili Rousseau en lui procurant des secours clandestins, si ce dernier s'apercevant bientôt de ce petit manège, ne les eût rejetés avec indignation; M. Hume avait entre ses mains la lettre de Rousseau, qui, malgré sa violence, devait attendrir l'âme la moins sensible, surtout en réfléchissant qu'on y (22) avait donné lieu quoiqu'innocemment : malgré tant de raisons qui devaient modérer son emportement, M. Hume écrit à Rousseau la lettre la plus dure, il la rend publique ainsi que les lettres de J. J. Rousseau, il les fait précéder par un exorde trop préparé pour un homme qui n'a rien à se reprocher, et il les accompagne de l'avis de ceux qu'il a consultés. Ces braves gens, ces têtes sages, solides et sensées, décident les uns que Rousseau est ingrat et orgueilleux, les autres qu'il a la tête baissée, qu'il flotte entre la folie et la raison.

 

Rousseau ingrat! Il est prouvé (23) qu'il ne l'est pas. Rousseau a de l'orgueil, cela peut-être. Mais un orgueil qui nous met au-dessus de la fortune, qui nous porte à vivre du fruit de nos travaux, qui nous préserve de toutes lâches complaisances, est orgueil bien estimable, et malheureusement trop rare parmi les gens de Lettres !

 

Rousseau a une tête baissée, il flotte entre la folie et la raison! La belle et l'heureuse folie, que celle qui nous porte à sacrifier nos jours pour le bonheur du genre humain, et à découvrir constamment aux hommes les moyens de se rendre généreux, estimables, et heureux! (24) Qu'il est triste pour notre siècle, qu'il y ait des têtes à qui une tête si respectable paraisse affectée de folie! Et qu'il est digne d'un grand Roi d'empêcher que l'âge et les infirmités ne réduisent à une misère extrême un homme qui a si bien mérité de l'humanité. Ses bienfaits seront entre les mains d'un pareil homme un dépôt sacré, dont il est bien sûr qu'il ne privera pas les malheureux tant que ses forces lui permettront de travailler à sa propre subsistance.

 

En un mot, J. J. Rousseau arrivant en Angleterre, y était étranger; il n'y était connu (25) que par la beauté de ses ouvrages; mais il n'arrive que trop souvent que les auteurs les plus sublimes dans leurs écrits, se conduisent d'une manière très  méprisable. Il lui importait donc infiniment de faire connaître à cette fière nation, que sa conduite était d'accord avec les sentiments qu'il annonce dans ses ouvrages, et qu'il n'y a aucune vue d'intérêt qui puisse l'engager à compromettre son honneur et sa réputation. Après cela, qui peut ne pas convenir que Rousseau a été obligé de se conduire comme il l'a fait à l'égard de M. Hume, et qu'il a montré dans cette occasion (26) une belle âme, une âme délicate et sensible, une âme intrépide et élevée au-dessus de l’adversité? Eh! quel est l'honnête homme que cet événement pourrait éloigner de la société de Rousseau? Quel est celui au contraire qui ne désirerait pas de devenir l'ami d'un homme si plein de candeur, et si digne d'estime ?

 

Quant aux faussetés qu'on impute à Rousseau, je ne prétends pas l'en justifier, parce que je ne suis pas assez instruit; et je sens qu'il ne suffirait pas dans cette occasion de dire qu'on ne l'en a jamais accusé, et que son caractère plein de franchise et de candeur, ne lui a jamais permis de recourir au (27) mensonge. Tout ce qu'il y a de certain, c'est que les remarques trop recherchées de M. Hume sur la lettre de Rousseau, ne sont pas capables de le convaincre d'imposture, et que la scène attendrissante qu'il rapporte dans sa réponse à Rousseau, doit avoir été précédée d'une scène beaucoup plus vive que celle dont parle M. Hume. Ainsi le récit de Rousseau paraît bien plus naturel et bien plus vraisemblable; d'ailleurs ce récit semble très confirmé par la première lettre que Rousseau écrivit à M. Hume en arrivant à Wootton, et qu'il termine par ces mots ; “je vous aime d'un (28) cœur tel que j'espère et que je désire de trouver en vous.” L'on n'écrit pas ainsi à quelqu'un dont on ne soupçonnerait pas les sentiments.

 

N. B. Je me suis dispensé de faire précéder le nom de J. J. Rousseau du titre de Monsieur, par deux raisons : la première, c'est qu'il m'a paru le dédaigner : la seconde, c'est que je vois faire mention des grands hommes anciens et même de plusieurs modernes, sans user de ce cérémonial avec eux, parce qu'ils sont trop au-dessus; et je vois peu d'hommes dans ce siècle, plus dignes du nom de grand homme, que J. J. Rousseau.

 

 

 

 

 

 

 

 

AJOUT par Philippe Folliot d’extraits de lettres sur cette affaire [46] et sur la Lettre au docteur Pansophe.

2007
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- Rousseau à la comtesse de Boufflers – 18 janvier 1766

- Rousseau à M. du Peyrou – 27 janvier 1766

- Rousseau à M. D’Ivernois – le 29 janvier 1766

- Rousseau à la comtesse de Boufflers – 6 février 1766

- Rousseau à M. du Peyrou – 15 février 1766

- Hume à la marquise de Barbantane – 16 février 1766

- Rousseau à M. du Peyrou – 14 mars 1766

- Rousseau à M. d’Ivernois – 31 mars 1766

- Rousseau à M. *** – avril 1766

- Hume à la comtesse de Boufflers – 3 avril 1766

- Rousseau à la comtesse de Boufflers – 5 avril 1766

- Rousseau à Milord***– 7 avril 1766

- Rousseau à la comtesse de Boufflers – 9 avril 1766

- Rousseau à M. F. H. Rousseau – 10 avril 1766

- Rousseau à Lord*** – 19 avril 1766

- Hume à *** ( ?) – 2 mai 1766

- Rousseau à M. du Peyrou – le 10 mai 1766

- Rousseau à M. de Malesherbes – le 10 mai 1766

- Hume à madame de Boufflers – 16 mai 1766

- Rousseau à M. du Peyrou – le 31 mai 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 14 juillet 1766

- Hume à madame de Boufflers – 15 juillet 1766

- D’Alembert à Voltaire – 16 juillet 1766

- Turgot à Hume - 23 juillet 1766

- MADAME DE BOUFFLERS A HUME – 22 JUILLET 1766

- Madame de Boufflers à Rousseau – 27 juillet 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 30 juillet 1766

- Rousseau à M. Guy –  2 août 1766

- Rousseau à Madame la marquise de Verdelin –  2 ( ?) août 1766

- Hume à Turgot – 5 août 1766

- Rousseau à Milord Maréchal –  9 août 1766

- D’Alembert à Voltaire – 11 août 1766

- Hume à madame de Boufflers – 12 août 1766

- Rousseau à M. du Peyrou –  16 août 1766

- Mme Dupré de Saint-Maur à Hume - 20 août 1766

- D’Alembert à Voltaire – 29 août 1766

- Rousseau à madame de Boufflers – 30 août 1766

- Rousseau à M. d’Ivernois –  30 août 1766

- Rousseau à M. Rey –  ( ?) août 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 5 septembre 1766

- Turgot à Hume – 7 septembre 1766

- Rousseau à M. Roustan –  7 septembre 1766

- Rousseau à Milord Maréchal –  7 septembre 1766

- Rousseau à Milord Maréchal –  27 septembre 1766

- Rousseau à M. du Peyrou –  04 octobre 1766

- Hume à Turgot – sans date  - octobre 1766 ?

- Rousseau à M. du Peyrou –  15 octobre 1766

- Voltaire à d’Alembert– 15 octobre 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 15 octobre 1766

- Voltaire à Hume – 24 octobre 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 28 octobre 1766

- Voltaire à M. le comte de Rochefort– 29 octobre 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 31 octobre 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 03 novembre 1766

- Voltaire à M. le comte d’Argental – 03 novembre 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 12 novembre 1766

- Hume à Suard – 19 novembre 1766

- Voltaire à M. le comte d’Argental – 20 novembre 1766

- Voltaire à Madame la marquise du Deffand – 21 novembre 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 21 novembre 1766

- Voltaire à M. d’Alembert – 28 novembre 1766

- Voltaire à M. Damilaville – 28 novembre 1766

- Hume à madame de Boufflers – 2 décembre 1766

- Voltaire à M. Bordes – 15 décembre 1766

- Rousseau à M. Davenport –  22 décembre 1766

- Rousseau à M. Davenport –  1766 (mois ? jour ?)

- Rousseau à M. du Peyrou –  8 janvier 1767

- Rousseau à M. *** –  janvier 1767

- Rousseau à M. *** –  janvier 1767 (lettre 2)

- Rousseau à M. Guy - 7 février 1767

- Turgot à Hume – 25 mars 1767

- Hume à un ami (mai 1767 ?)

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Rousseau à la comtesse de Boufflers – 18 janvier 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.248 à p.251

 

            Nous sommes arrivés, ici, madame, lundi dernier, après un voyage sans accident ; je n’ai pu comme je l’espérais, me transporter d’abord à la campagne. M. Hume a eu la bonté d’y venir hier faire une tournée avec moi, pour chercher un logement. Nous avons passé à Fulham, chez le jardinier auquel on avait songé ; nous avons trouvé une maison très malpropre, où il n’y a qu’une seule chambre à donner, laquelle a deux lits, dont l’un est maintenant occupé par un malade, et qu’il n’a pas même voulu nous montrer. Nous avons vu quelques endroits sur lesquels nous ne sommes pas encore décidés, mon désir ardent étant de m’éloigner davantage de Londres, et M. Hume pensant que cela ne se peut sans savoir l’anglais ; je ne puis mieux faire que de m’en rapporter entièrement à la direction d’un conducteur si zélé. Cependant je vous avoue, madame, que je ne renoncerais pas facilement à la solitude dont je m’étais flatté, et où je compte nourrir à mon aise les précieux souvenirs des bontés de M. Le prince de Conti et des vôtres.

            M. Hume m’a dit qu’il courait à Paris une prétendue lettre que le roi de Prusse m’a écrite. Le roi de Prusse m’a honoré de sa protection la plus décidée et des offres les plus obligeantes, mais il ne m’a jamais écrit. Comme toutes ces fabrications ne tarissent point, et ne tariront vraisemblablement pas sitôt, je désirerais ardemment qu’on voulût bien me les laisser ignorer, et que mes ennemis en fussent pour les tourments qu’il leur plaît de se donner sur mon compte, sans me les faire partager dans ma retraite. Puissè-je ne plus rien savoir de ce qui se passe en terre ferme, hors ce qui intéresse les personnes qui me sont chères ! (…)

            Je ne puis rien vous dire de ce pays, madame, que vous ne sachiez mieux que moi ; il me paraît qu’on m’y voit avec plaisir, et cela m’y attache. (…)

            Après avoir écrit cette lettre, j’apprends que M. Hume a trouvé un seigneur du pays de Galles qui, dans un vieux monastère où loge un de ses fermiers, lui fait offre pour moi d’un logement précisément tel que je le désire. Cette nouvelle, madame, me comble de joie. Si dans cette contrée, si éloignée et si sauvage, je puis passer en paix les derniers jours de ma vie, oublié des hommes, cet intervalle de repos me fera bientôt oublier toutes mes misères, et je serais redevable à M. Hume de tout le bonheur auquel je puisse encore aspirer.

 

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou – 27 janvier 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.252 à p.256

 

            ( ….) M. Hume serait d’avis qu’on fit encore une lettre sur ma retraite à l’île de Saint-Pierre, puis à Bienne, et enfin en France, et ici. Vous devriez, mon cher hôte, faire cette lettre adressée à M. Hume, qui en sera charmé, et auquel vous aurez des choses si honnêtes à dire sur les tendres soins qu’il a pris de moi, et sur l’accueil distingué qu’il m’a procuré en Angleterre. (…) Vous pouvez parler d’une prétendue lettre du roi de Prusse, à moi adressée, et sûrement de fabrication genevoise, qui a couru Paris, et qui est en opposition parfaite avec les sentiments, les discours, les rescrits, et la conduite du roi dans toute cette affaire. (…)

            Je suis absolument déterminé pour l’habitation du pays de Galles, et je compte m’y rendre au commencement du printemps. En attendant l’arrivée de mademoiselle Le Vasseur, je vais habiter un village auprès de Londres, appelé Chiswick, où je l’attendrai et où nous prendrons quelques semaines de repos, car on n’en peut avoir ici par l’affluence du monde dont on est accablé. Cependant je ne rends aucune visite, et l’on s’en fâche pas. Les manières anglaises sont fort de mon goût ; ils savent marquer de l’estime sans flagorneries, ce sont les antipodes du babillage de Neufchâtel. Mon séjour ici fait plus de sensation que je n’aurais pu croire. M. le prince héréditaire, beau-frère du roi, m’est venu voir, mais incognito, ainsi n’en parlez pas. Louez, en général, le bon accueil, mais sans aucun détail. (…)

           

 

 

 

 

Rousseau à M. D’Ivernois – le 29 janvier 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCLXI , p.256

 

            Je suis arrivé heureusement dans ce pays : j’y ai été accueilli, et j’en suis très content : mais ma santé, mon humeur, mon état, demandent que je m’éloigne de Londres ; et pour ne plus entendre parler, s’il est possible, de mes malheurs, je vais dans peu me confiner dans le pays de Galles. Puissè-je y mourir en paix ! C’est le seul vœu qui me reste à faire. Je vous embrasse tendrement.

 

           

 

 

 

 

 

 

Rousseau à la comtesse de Boufflers – 6 février 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.257 à p.259

 

 

            J’ai changé d’habitation, madame, depuis que j’ai eu l’honneur de vous écrire. M. de Luze, qui aura celui de vous remettre cette lettre, et qui m’est venu voir dans ma nouvelle habitation, pourra vous en rendre compte ; quelque agréable qu’elle soit, j’espère n’y demeurer que jusqu’après l’arrivée de mademoiselle Le Vasseur, dont je n’ai aucune nouvelle et je suis fort en peine, ayant calculé, sur le jour de son départ et sur l’empressement que je lui connais, qu’elle devrait naturellement être arrivée. Lorsqu’elle le sera, et qu’elle aura pris le repos dont sûrement elle aura grand besoin, nous partirons pour aller dans le pays de Galles, occuper le logement dont je vous ai parlé, madame, dans ma précédente lettre. Je soupire incessamment après cet asile paisible, où l’on me promet le repos, et dont, si je le trouve, je ne sortirai jamais. Cependant M. Hume, plus difficile que moi sur mon bien, craint que je ne le trouve pas si loin de Londres. Depuis l’engagement du pays de Galles, on lui a proposé d’autres habitations qui lui paraissaient préférables, entre autres une dans l’île de Wight, offerte par M. Stanley. L’île de Wight est plus à portée, dans un climat plus doux et moins pluvieux que le pays de Galles, et le logement y sera probablement plus commode. Mais le pays est découvert ; de grands vents, des montagnes pelées, peu d’arbres, beaucoup de monde, les vivres aussi chers qu’à Londres. Tout cela ne m’accommode pas du tout. (…)

            (…) à M. Hume pour tous les soins qu’il a pris et qu’il prend de moi. Je n’imagine pas comment, sans lui, j’aurais pu faire pour me tirer d’affaire.

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou – 15 février 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.259 à p.262

 

            (…) Je n’ai point vu non plus la prétendue lettre du roi de Prusse, à moi adressée ; et pourquoi vous l’attribuez à M. Horace Walpole, c’est ce que je sais point du tout. (…)

 

 

 

Hume à la marquise de Barbantane – 16 février 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.170 [47]

 

Vous avez été embarrassée par des données contradictoires sur le caractère de M. Rousseau. Ses ennemis ont fait naître des doutes sur sa sincérité ; vous m’avez demandé mon opinion ; après l’avoir examiné sous tous les points de vue, je suis maintenant en état de juger. Je vous déclare que je ne connus jamais un homme plus aimable et plus vertueux. Il est doux, modeste, aimant, désintéressé, doué d’une sensibilité exquise. En lui cherchant des défauts, je n’en trouve d’autres qu’une extrême impatience, de la susceptibilité, et une disposition à nourrir contre ses meilleurs amis d’injustes soupçons. Je n’en ai vu aucun exemple ; mais ses querelles avec d’anciens amis me le font présumer. Quant à moi, je passerais ma vie dans sa société, sans qu’il s’élevât aucun nuage entre nous. Il a dans ses manières une simplicité remarquable ; c’est un véritable enfant dans le commerce ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner facilement. En voici une preuve : il m’a montré des lettres de Corse dans lesquelles on l’invitait à venir dans le pays pour y donner des lois. Il consulta Thérèse, et la répugnance de cette femme le fit renoncer à son projet. Son chien le rend esclave. Ce n’est qu’avec la plus grande peine que je suis parvenu à l’en séparer pour l’amener dans la loge de Garrick, où il avait promis de se rendre pour être vu du roi et de la reine. Je l’ai mis dans un village à six milles de Londres, mais il persiste à vouloir un isolement plus complet. Il va bientôt partir pour le pays de Galles, malgré tous les obstacles que j’ai fait naître contre ce projet. Dites à Mme de Boufflers que la seule plaisanterie que je me sois permise relativement à la lettre du roi de Prusse, a été faite par moi à la table de Lord Osory[48]

 

 

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou – 14 mars 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.271 à p.273

 

 

            (…) On m’a parlé de la prétendue lettre du roi de Prusse, mais on ne m’avait point dit qu’elle eût été répandue par M. Walpole ; et quand j’en ai parlé à M. Hume, il ne m’a dit ni oui ni non.

            (…)

 

 

 

Rousseau à M. d’Ivernois – 31 mars 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.288 à p.290

 

           

            Je vous écrivis avant-hier, mon ami, et je reçus le même soir votre lettre du 15. Elle avait été ouverte et recachetée. Elle me vint par M. Hume, très lié avec le fils de Tronchin le jongleur, et demeurant dans la même maison ; très lié encore à Paris avec mes plus dangereux ennemis, et auquel, s’il n’est pas un fourbe, j’aurai intérieurement bien des réparations à faire. Je lui dois de la reconnaissance pour tous les soins qu’il a pris de moi dans un pays dont j’ignore la langue [49]. Il s’occupe beaucoup de mes petits intérêts, mais ma réputation n’y gagne pas, et je ne sais comment il arrive que les papiers publics, qui parlaient beaucoup de moi, et toujours avec honneur, avant notre arrivée, depuis qu’il est à Londres, n’en parlent plus, ou n’en parlent que désavantageusement. Toutes mes affaires, toutes mes lettres passent par ses mains : celles que j’écris n’arrivent point ; celles que je reçois ont été ouvertes. Plusieurs autres faits me rendent tout suspect de sa part, jusqu’à son zèle. Je ne puis voir encore quelles sont ses intentions, mais je ne puis m’empêcher de les croire sinistres ; et je suis fort trompé si toutes nos lettres ne sont éventées par les jongleurs, qui tâcheront infailliblement d’en tirer parti contre nous. En attendant que je sache mieux sur quoi compter, voyez de cacheter plus soigneusement vos lettres, et je verrai de mon côté de m’ouvrir avec vos correspondants une communication directe, sans passer par ce dangereux entrepôt.

            (…) Je croyais être à la fin de mes malheurs, et ils ne font que commencer. Livré sans ressource à de faux amis, j’ai grand besoin d’en trouver de vrais qui me consolent et qui me conseillent. (…)

            Vous m’obligerez de communiquer à M. du Peyrou cette lettre, du moins le commencement. Je suis très en peine pour établir de lui à moi une correspondance prompte et sûre. Je ne connais que vous en qui je me fie, et qui soyez posté pour cela ; mais un expédient aussi indiscret ne se propose guère, et ne peut avoir que la nécessité pour excuse. Au reste, nous sommes sûrs les uns des autres ; renonçons à de fréquentes lettres que l’éloignement expose à trop de frais et de risques ; n’écrivons que quand la nécessité le requiert ; examinons bien le cachet avant de l’ouvrir, l’état des lettres, leurs dates, les mains par où elles passent. Si on les intercepte encore, il est impossible qu’avec ces précautions ces abus durent longtemps. Je ne serais pas étonné que celle-ci fût encore ouverte et même supprimée, parce que, la poste étant loin d’ici, il faut nécessairement un intermédiaire entre elle et moi ; mais avec le temps je parviendrai à désorienter les curieux ; et, quant à présent, ils n’en apprendront pas plus qu’ils n’en savent. Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

 

 

 

 

Rousseau à M. ……. – avril 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCLXXXIV, p.309 à p.310

 

            J’apprends, monsieur, avec quelque surprise, de quelle manière on me traite à Londres dans un public plus léger que je n’aurais cru. Il me semble qu’il vaudrait beaucoup mieux refuser aux infortunés tout asile que de les accueillir pour les insulter, et je vous avoue que l’hospitalité vendue au prix du déshonneur me paraît trop chère. Je trouve aussi que pour juger un homme qu’on ne connaît pas, il faudrait s’en rapporter à ceux qui le connaissent; et il me paraît bizarre qu’emportant de (310) tous les pays où j’ai vécu l’estime et la considération des honnêtes gens et du public, l’Angleterre, où j’arrive, soit le seul où on me la refuse. C’est en même temps ce qui me console : l’accueil que je viens de recevoir à Paris, où j’ai passé ma vie, me dédommage de tout ce qu’on dit à Londres. Comme les Anglais, un peu légers à juger, ne sont pourtant pas injustes, si jamais je vis en Angleterre aussi longtemps qu’en France, j’espère à la fin n’y être pas moins estimé. Je sais que tout ce qui se passe à mon égard n’est point naturel, qu’une nation toute entière ne change pas immédiatement du blanc au noir sans cause, et que cette cause secrète est d’autant plus dangereuse qu’on s’en défie moins : c’est cela même qui devrait ouvrir les yeux du public sur ceux qui le mènent ; mas ils se cachent avec trop d’adresse pour qu’il s’avise de les chercher où ils sont. Un jour il en saura davantage, et il rougira de sa légèreté. Pour vous, monsieur, vous avez trop de sens et vous êtes trop équitable pour être compté parmi ces juges plus sévères que judicieux. Vous m’avez honoré de votre estime, je ne mériterai jamais de la perdre ; et comme vous avez toute la mienne, j’y joins la confiance que vous méritez.

        

 

 

 

Hume à madame de Boufflers – 3 avril 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.118 à p.119 [50]

 

J’ai placé Rousseau à ma satisfaction [51] et à la sienne. Il y a un M. Davenport, homme de lettres, bon, sensible, veuf, et riche d’environ sept mille louis de revenu. Parmi ses nombreux domaines, il en est un dans le comté de Derby, au milieu des rochers, des forêts et des ruisseaux. Il a offert cette retraite, et consenti, en riant, à prendre une pension de trente louis, pour Jean-Jacques et sa compagne. Tous les deux m’ont quitté depuis quinze jours ; mais je crains qu’il ne soit pas heureux longtemps à Wooton. Son impatience, ses attaques de mélancolie en sont cause. Quand il est de bonne humeur, son imagination embellit tout, et c’est le contrarier que de troubler sa solitude, de manière qu’il n’est pas fait pour la société. Cependant, quand il veut aller, c’est l’homme (119) de la meilleure compagnie. Tous ceux qui l’ont vu ici, ont admiré la simplicité de ses manières, sa politesse, aisée sans affectation, et la finesse ainsi que la gaieté de sa conversation. Quant à moi, je ne connus jamais dans notre sexe, et très peu dans le vôtre, personne d’un plus agréable commerce. [52]

Voici un trait qui prouve la bonté de son cœur. M. Davenport lui avait fait accroire que la voiture qu’il lui procurait pour aller à Wootton en venait, et, comme elle y retournait, que les frais seraient peu de chose. Rousseau fut d’abord dupe de cette ruse innocente ; mais un propos indiscret de M. Davenport ayant fait naître ses soupçons, il m’adressa de violents reproches. Après une heure environ de mauvaise humeur, il s’approcha de moi, m’embrassa en pleurant, et me demanda pardon de sa folie. Je mêlai mes larmes aux siennes. Racontez, je vous prie, ce trait à mesdames de Luxembourg, de Barbantane, et à tous ceux qui seront dignes de l’entendre. 

 

 

 

 

 

 

 

Rousseau à la comtesse de Boufflers – 5 avril 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.292. à p.295

 

 

(…) Les communications avec le continent me deviennent plus difficiles de jour en jour. Les lettres que j’écris n’arrivent pas ; celles que je reçois ont été ouvertes. Dans un pays où, par l’ignorance de la langue, on est à la discrétion d’autrui, il faut être heureux dans le choix de ceux à qui l’on donne sa confiance, et, à juger par l’expérience, j’aurais tort de compter sur le bonheur. (…)

 

 

 

Rousseau à Milord***– 7 avril 1766

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.296

 

            Ce n’est pas de mon chien qu’il s’agit, milord, c’est de moi-même. Vous verrez par la lettre ci-jointe pourquoi je souhaite qu’elle paraisse dans les papiers publics, surtout dans le Saint-James Chronicle, s’il est possible. Cela ne sera pas aisé, selon mon opinion, ceux qui m’entourent de leurs embûches ayant ôté à mes vrais amis et à moi-même tout moyen de faire entendre la voix de la vérité. Cependant il convient que le public apprenne qu’il y a des traites secrets qui, sous le masque d’une amitié perfide, travaillent sans relâche à me déshonorer. Une fois averti, si le public veut encore être trompé, qu’il le soit ; je n’aurai plus rien à lui dire. J’ai cru, milord, qu’il ne serait pas au-dessous de vous de m’accorder votre assistance en cette occasion. A notre première entrevue, vous jugerez si je la mérite, et si j’en ai besoin. En attendant, ne dédaignez pas ma confiance ; on ne m’a pas appris à la prodiguer ; les trahisons que j’éprouve doivent lui donner quelque prix.

 

 

 

 

Rousseau à la comtesse de Boufflers – 9 avril 1766

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.299. à p.303

 

            C’est à regret, madame, que je vais affliger votre bon cœur, mais il faut absolument que vous connaissiez ce David Hume, à qui vous m’avez livré, comptant me procurer un sort tranquille. Depuis notre arrivée en Angleterre, où je connais personne que lui, quelqu’un qui est très au fait, et fait toutes mes affaires, travaille en secret, mais sans relâche, à m’y déshonorer, et réussit avec un succès qui m’étonne. Tout ce qui vient de m’arriver en Suisse a été déguisé ; mon dernier voyage de Paris et l’accueil que j’y ai reçu ont été falsifiés. On a fait entendre que j’étais généralement méprisé et décrié en France pour ma mauvaise conduite, et que c’est pour cela principalement que je n’osais m’y montrer. On a mis dans les papiers publics que, sans la protection de M. Hume, je n’aurais osé dernièrement traverser la France pour m’embarquer à Calais, mais qu’il m’avait obtenu le passeport dont je m’étais servi. On a traduit et imprimé comme authentique la fausse lettre du roi de Prusse, fabriquée par d’Alembert, et répandue à Paris par leur ami commun Walpole. On a pris à tâche de me présenter à Londres avec mademoiselle Le Vasseur dans tous les jours qui pouvaient jeter sur moi du ridicule. On a fait supprimer, chez un libraire, une édition et traduction qui s’allait faire des lettres de M. du Peyrou. Dans moins de six semaines, tous les papiers publics, qui d’abord ne parlaient de moi qu’avec honneur, ont changé de langage, et n’en ont plus parlé qu’avec mépris.

            La cour et le public ont de même rapidement changé sur mon compte ; et les gens surtout avec qui M. Hume a le plus de liaisons sont ceux qui se distinguent par le mépris le plus marqué, affectant, pour l’amour de lui, de vouloir me faire la charité plutôt que l’honnêteté, sans le moindre témoignage d’affection ni d’estime, et comme persuadés qu’il n’y a que des services d’argent qui soient à l’usage d’un homme comme moi. Durant le voyage, il m’avait parlé du jongleur Tronchin comme d’un homme qui avait fait près de lui des avances traîtresses, et dont il était fondé à se défier : il se trouve cependant qu’il loge à Londres avec le fils dudit jongleur, vit avec lui dans la plus grande intimité, et vient de le placer auprès de M. Michel, ministre à Berlin, où ce jeune homme va, sans doute, chargé d’instructions qui me regardent. J’ai eu le malheur de loger deux jours chez M. Hume, dans cette même maison, venant de la campagne à Londres. Je ne puis vous exprimer à quel point la haine et le dédain se sont manifestés contre moi dans les hôtesses et les servantes, et de quel accueil infâme on y a régalé mademoiselle Le Vasseur. Enfin je suis presque assuré de reconnaître, au ton haineux et méprisant, tous les gens avec qui M. Hume vient d’avoir des conférences ; et je l’ai vu cent fois, même en ma présence, tenir indirectement les propos qui pouvaient le plus indisposer contre moi ceux à qui il parlait. Deviner quel est son but, c’est ce qui m’est difficile, d’autant plus qu’étant à sa discrétion et dans un pays dont j’ignore la langue, toutes mes lettes ont passé par ses mains ; qu’il a toujours été très avide de les voir et de les avoir ; que de celles que j’ai écrites, peu sont parvenues ; que presque toutes celles que j’ai reçues avaient été ouvertes ; et celles d’où j’aurais pu tirer quelque éclaircissement, probablement supprimées. Je ne dois pas oublier deux petites remarques : l’une, que le premier soir depuis notre départ de Paris, étant couchés tous trois dans la même chambre, j’entendis au milieu de la nuit David Hume s’écrier plusieurs fois à pleine voix : Je tiens J.J. Rousseau ! ce que je ne pus alors interpréter que favorablement ; cependant il y avait dans le ton je ne sais quoi d’effrayant et de sinistre que je n’oublierai jamais. La seconde remarque vient d’une espèce d’épanchement que j’eus avec lui après une autre occasion de lettre que je vais vous dire. J’avais écrit le soir sur sa table à madame de Chenonceaux. Il était très inquiet de savoir ce que j’écrivais, et ne pouvait presque s’abstenir d’y lire. Je ferme ma lettre sans la lui montrer : il la demande avidement, disant qu’il l’enverra le lendemain par la poste ; il faut bien la donner ; elle reste sur sa table. Lord Newnham arrive ; David sort un moment, je ne sais pourquoi. Je reprends ma lettre en disant que j’aurai le temps de l’envoyer le lendemain : milord Newnham s’offre de l’envoyer par le paquet de l’ambassadeur de France ; j’accepte. David rentre ; tandis que lord Newnham fait son enveloppe, il tire son cachet ; David offre le sien avec tant d’empressement qu’il faut s’en servir de préférence. On sonne, lord Newnham donne la lettre au domestique pour l’envoyer sur-le-champ chez l’ambassadeur. Je me dis en moi-même : je suis sûr que David va suivre le domestique. Il n’y manqua pas, et je parierais tout au monde que ma lettre n’a pas été rendue, ou qu’elle avait été décachetée.

            A souper, il fixait alternativement sur mademoiselle Le Vasseur et sur moi des regards qui m’effrayèrent et qu’un honnête homme n’est guère assez malheureux pour avoir reçus de la nature. Quand elle fut montée pour s’aller coucher dans le chenil qu’on lui avait destiné, nous restâmes quelque temps sans rien dire : il me fixa de nouveau du même air ; je voulus essayer de le fixer à mon tour, il me fut impossible de soutenir son affreux regard. Je sentis mon âme se troubler, j’étais dans une émotion horrible. Enfin le remords de mal juger d’un si grand homme sur des apparences prévalut ; je me précipitai dans ses bras tout en larmes, en m’écriant : Non, David Hume n’est pas un traître, cela n’est pas possible ; et, s’il n’était pas le meilleur des hommes, il faudrait qu’il en fut le plus noir. A cela mon homme, au lieu de s’attendrir avec moi, ou de se mettre en colère, au lieu de me demander des explications, reste tranquille, répond à mes transports par quelques caresses froides, en me frappant de petits coups dans le dos, et s’écriant plusieurs fois : Mon cher Monsieur ! Quoi donc, mon cher monsieur ? J’avoue que cette manière de recevoir mon épanchement me frappa plus que tout le reste. Je partis le lendemain pour cette province, où j’ai rassemblé de nouveaux faits, réfléchi, combiné et conclu, en attendant que je meure.

            J’ai toutes mes facultés dans un bouleversement qui ne me permet pas de vous parler d’autre chose. Madame, ne vous rebutez pas par mes misères, et daignez m’aimer encore, quoique le plus malheureux des hommes.

            J’ai vu le docteur Gatti en grande liaison avec notre homme : et deux seuls entrevues m’ont appris certainement que, quoi que vous en puissiez dire, le docteur Gatti ne n’aime pas. Je dois vous avertir aussi que la boîte que vous m’avez envoyée par lui avait été ouverte, et qu’on y avait mis un autre cachet que le vôtre. Il y a presque de quoi rire à penser combien mes curieux ont été punis.

 

 

 

 

Rousseau à M. F. H. Rousseau – 10 avril 1766

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.304 à p.306

 

            Je me reprocherais, mon cher cousin, de tarder plus longtemps à vous remercier des visites et amitiés que vous m’avez faites pendant mon séjour à Londres et au voisinage. Je n’ai point oublié vos offres obligeantes, et je m’en prévaudrai dans l’occasion avec confiance, sûr de trouver toujours en vous un bon parent, comme vous le trouverez toujours en moi. Je n’ai pas oublié non plus que j’avais compté parler de vos vues à un certain homme au sujet du voyage d’Italie. Sur la conduite extraordinaire et peu nette de cet homme, il m’est d’abord venu des soupçons et ensuite des lumières qui m’ont empêché de lui parler, et qui, je crois, vous en empêcheront de même, quand vous saurez que cet homme, à l’abri d’une amitié traîtresse, a formé avec deux ou trois complices l’honnête projet de déshonorer votre parent ; qu’il est en train d’exécuter ce projet, si on le laisse faire. Ce qui me frappe le plus en cette occasion, c’est la légèreté, et, j’ose dire, l’étourderie avec laquelle les Anglais, sur la foi de deux ou trois fourbes dont la conduite double et traîtresse devrait les saisir d’horreur, jugent du caractère et des mœurs d’un étranger qu’ils ne connaissent point, et qu’ils savent être estimé, honoré, et respecté dans les lieux où il a passé sa vie. Voilà ce singulier abrégé de mon histoire, où l’on me donne entre autres pour fils d’un musicien, courant Londres comme une pièce authentique. Voilà ce qu’on imprime effrontément dans leurs feuilles que M. Hume a été mon protecteur en France, et que c’est lui qui m’a obtenu le passeport avec lequel j’ai passé dernièrement à Paris. Voilà cette prétendue lettre du roi de Prusse imprimée dans leurs feuilles, et les voilà, eux, ne doutant pas que cette lettre, chef-d’œuvre de galimatias et d’impertinence, n’ait réellement été écrite par ce prince, sans que pas un seul s’avise de penser qu’il serait pourtant bon de m’entendre et de savoir ce que j’ai à dire à tout cela. En vérité, de si mauvais juges de la réputation ne méritent pas qu’un homme sensé se mette fort en peine de celle qu’il peut avoir parmi eux : ainsi je les laisse dire, en attendant que le moment vienne de les faire rougir. Quoi qu’il en soit, s’il y a des lâches et des traîtres dans ce pays, il y a aussi des gens d’honneur et d’une probité sûre auxquels un honnête homme peut sans honte avoir obligation. C’est à eux que je veux parler de vous si l’occasion s’en présente, et vous pouvez compter que je ne la laisserai pas échapper. Adieu, mon cher cousin, portez-vous bien et soyez toujours gai. Pour moi, je n’ai pas trop de quoi l’être ; mais j’espère que les noires vapeurs de Londres ne troubleront pas la sérénité de l’air que je respire ici. Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

 

 

 

Rousseau à Lord*** – 19 avril 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

MDCCCXXVI

p.306 à p.309

 

            Je ne saurais, milord, attendre votre retour à Londres pour vous faire les remerciements que je vous dois. Vos bontés m’ont convaincu que j’avais eu raison de compter sur votre générosité. Pour excuser l’indiscrétion qui m’y a fait recourir, il suffit de jeter un coup d’œil sur ma situation. Trompé par des traîtres qui, ne pouvant me déshonorer dans les lieux où j’avais vécu, m’ont entraîné dans un pays où je suis méconnu et dont j’ignore la langue, afin d’y exécuter plus aisément leur abominable projet, je me trouve jeté dans cette île après des malheurs sans exemple. Seul, sans appui, sans amis, sans défense, abandonné à la témérité des jugements publics, et aux effets qui en sont la suite ordinaire, surtout chez un peuple qui naturellement n’aime pas les étrangers, j’avais le plus grand besoin d’un protecteur qui ne dédaignât pas ma confiance ; et où pouvais-je mieux le chercher que parmi cette illustre noblesse à laquelle je me plaisais à rendre honneur, avant de penser qu’un jour j’aurais besoin d’elle pour m’aider à défendre le mien ?

            Vous me dites, milord, qu’après s’être un peu amusé, votre public rend ordinairement justice ; mais c’est un amusement bien cruel, ce me semble, que celui qu’on prend aux dépens des infortunés, et ce n’est pas assez de finir par rendre justice quand on commence par en manquer. J’apportais au sein de votre nation deux grands droits qu’elle eût dû respecter davantage : le droit sacré de l’hospitalité, et celui des égards que l’on doit aux malheureux ; j’y apportais l’estime universelle et le respect même de mes ennemis. Pourquoi m’a-t-on dépouillé chez vous de tout cela ? Qu’ai-je fait pour mériter un traitement si cruel ? En quoi me suis-je mal conduit à Londres, où l’on me traitait si favorablement avant que j’y fusse arrivé ? Quoi ! milord, des diffamations secrètes, qui ne devraient produire qu’une juste horreur pour les fourbes qui les répandent, suffiraient pour détruire l’effet de cinquante ans d’honneur et de mœurs honnêtes ! Non, les pays où je suis connu ne me jugeront point d‘après votre public mal instruit ; l’Europe entière continuera de me rendre la justice qu’on me refuse en Angleterre ; et l’éclatant accueil que, malgré le décret, je viens de recevoir à Paris à mon passage, prouve que, partout où ma conduite est connue, elle m’attire l’honneur qui m’est dû. Cependant si le public français eût été aussi prompt à mal juger que le vôtre, il en eût eu le même sujet. L’année dernière on fit courir à Genève un libelle affreux sur ma conduite à Paris. Pour toute réponse, je fis imprimer ce libelle à Paris même. Il y fut reçu comme il méritait de l’être, et il semble que tout ce que les deux sexes ont d’illustre et de vertueux dans cette capitale ait voulu me venger par les plus grandes marques d’estime des outrages de mes vils ennemis.

            Vous me direz, milord, qu’on me connaît à Paris et qu’on ne me connaît pas à Londres : voilà précisément de quoi je me plains. On n’ôte point à un homme d’honneur, sans le connaître et sans l’entendre, l’estime publique dont il jouit. Si jamais je vis en Angleterre aussi longtemps que j’ai vécu en France, il faudra bien qu’enfin votre public me rende son estime ; mais quel gré lui en saurai-je lorsque je l’y aurai forcé ?

            Pardonnez-moi, milord, cette longue lettre : me pardonneriez-vous mieux d’être indifférent à ma réputation dans votre pays ? Les Anglais valent bien qu’on soit fâché de les voir injustes, et qu’afin qu’ils cessent de l’être on leur fasse sentir combien ils le sont. En France, on les décrète, en Suisse, on les lapide, en Angleterre, on les déshonore : c’est leur vendre cher l’hospitalité.

            (…)

 

 

 

Hume à … (?) – 2 mai 1766

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.122 à p.123 [53]

 

J’ai besoin de bien d’apologies, monsieur, auprès de vous, d’avoir tardé si longtemps de reconnaître l’honneur que vous m’avez fait ; mais j’ai différé de vous répondre jusqu’au temps que notre ami serait établi. Il paraît être à présent dans la situation la plus heureuse, ayant égard à son caractère singulier, et il m’écrit qu’il en est parfaitement content. Il est à cinquante lieues éloigné de Londres, dans la province de Derby, pays célèbre pour ses beautés naturelles et sauvages. M. Davenport, très honnête homme et très riche, lui donne une maison qu’il habite fort rarement lui-même, et comme il y entretient une table pour ses domestiques, qui ont soin de la maison et des jardins, il ne lui est pas difficile d’accommoder notre ami et sa gouvernante de tout ce que des personnes si sobres et si modérées peuvent souhaiter. Il a la bonté de prendre trente livres sterling (environ trente louis) par an, de pension, car, sans cela, notre ami n’aurait mis le pied dans sa maison. S’il est possible qu’un homme peut vivre sans occupation, sans livres, sans société, et sans sommeil, il ne quittera pas ce lieu sauvage et solitaire, où toutes les circonstances qu’il a jamais demandées semblent concourir pour le rendre heureux. Mais je crains la faiblesse et l’inquiétude naturelles à tout homme, surtout à un homme de son caractère. Je ne serais pas surpris qu’il quittât bientôt cette retraite ; mais en ce cas-là, il sera obligé d’avouer qu’il n’a jamais connu ses propres forces, et que l’homme n’est pas fait pour être seul. Au reste, il a été reçu parfaitement bien dans ce pays-ci. Tout le monde s’est empressé de lui (123) montrer des politesses et la curiosité publique lui était même à charge.

            Madame de Boufflers vous a sans doute appris les bontés que le roi d’Angleterre a eues pour lui. Le secret qu’on veut garder sur cette affaire est une circonstance bien agréable à notre ami [54]. Il a un peu la faiblesse de vouloir se rendre intéressant en se plaignant de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. Mais j’ai découvert, par hasard, qu’il a quelques ressources d’argent, très petites à la vérité, mais qu’il nous a cachées quand il nous a rendu compte de ses biens. Pour ce qui regarde sa santé, elle me paraît plutôt robuste qu’infirme, à moins que nous ne vouliez compter les accès de mélancolie et de spleen auxquels il est sujet. C’est grand dommage ; il est fort aimable par ses manières ; il est d’un cœur honnête et sensible ; mais ces accès l’éloignent de la société, le remplissent d’humeur, et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles.

 

 

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou – le 10 mai 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCLXXXVII, p.318 à p.321

 

            Hier, mon cher hôte, j’ai reçu, par M. Davenport, vos N° 20, 21, 22 et 23, par lesquels je vois avec inquiétude que vous n’aviez point encore reçu mon n° 1 que je vous ai écrit d’ici, et où je vous priais de ne m’envoyer que mes livres de botanique, avec mon calepin, et d’attendre pour le reste à l’année prochaine ; prière que je vous confirme avec instance, s’il en est encore temps. Je suis surtout très fâché que vous m’envoyiez aussi des papiers que je ne vous ai point demandés, et sur lesquels j’étais tranquille, les sachant entre vos mains, au lieu qu’ils vont courir des hasards que vous ne pouvez prévoir, ne sachant pas comme moi tout ce qui se passe à Londres. Retirez-les, je vous en conjure, s’il est encore temps, et, pour Dieu, ne m’en envoyez plus désormais que je ne vous les demande. Ce n’était pas pour rien que j’avais numéroté les liasses que je vous laissais.

            Ceux que vous avez envoyés à madame de Faugnes sont en route, et je compte les recevoir au premier jour. C’est un grand bonheur qu’ils n’aient pas été confiés à M. Walpole, que je regarde comme l’agent secret de trois ou quatre honnêtes gens de par le monde qui ont formé entre eux un complot auquel je ne comprends rien, mais dont je vois et sens l’exécution successive de jour en jour. La prétendue lettre du roi de Prusse est certainement de d’Alembert ; en y jetant les yeux, j’ai reconnu son style, comme si je la lui avais vu écrire : elle a été publiée, traduite dans les papiers, de même qu’une autre pièce du même auteur sur le même sujet. On a aussi imprimé et traduit une lettre de M. de Voltaire à moi adressée, auprès de laquelle le libelle de Vernes n’est que du miel. Mais cessons de parler de ces matières attristantes, et qui ne m’affligeraient pourtant guère, si mon cœur n’eût été navré par de plus sensibles coups. Mon cher hôte, je sens bien le prix d’un ami fidèle, et que ma confiance en vous redouble de charmes, par la difficulté de la placer aussi bien nulle part.

            (…)

 

 

 

Rousseau à M. de Malesherbes – le 10 mai 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCLXXXIX, p.322 à p.333

 

            Ce [55] n’est pas d’aujourd’hui, monsieur, que j’aime à vous ouvrir mon cœur et que vous le permettez.  La confiance que vous m’avez inspirée m’a déjà fait sentir près de vous que l’affliction même a quelquefois ses douceurs ; mais ce prix de l’épanchement me devient bien plus sensible depuis que mes maux, portés à leur comble, ne me laissent plus dans la vie d’autre espoir que des consolations, et depuis qu’à mon dernier voyage à Paris j’ai si bien achevé de vous connaître. Oui, monsieur, avouer un tort, le déclarer, est un effort de justice assez rare ; mais s’accuser au malheureux qu’on a perdu, quoiqu’innocemment, et ne l’en aimer que davantage, est un acte de force qui n’appartenait qu’à vous. Votre âme honore l’humanité, et la rétablit dans mon estime. Je savais qu’il y avait encore de l’amitié parmi les hommes ; mais sans vous, j’ignorais qu’il y eût de la vertu.

            Laissez-moi vous décrire mon état une seconde fois en ma vie. Que mon sort a changé depuis mon séjour à Montmorency ! Vous m’avez cru malheureux alors, et vous vous trompiez ; si (323) vous me croyez heureux maintenant, vous vous trompez davantage. Vous allez connaître un genre de malheurs digne de couronner tous les autres, et qu’en vérité je n’aurais pas cru fait pour moi.

            Je vivais en Suisse en homme doux et paisible, fuyant le monde, ne me mêlant de rien, ne disputant jamais, ne parlant pas même de mes opinions. On m’en chasse par des persécutions, sans sujet, sans motif, sans prétexte, les plus violentes, les moins méritées qu’il soit possible d’imaginer, et qu’on a la barbarie de me reprocher encore, comme si je me les étais attirées par vanité. Languissant, malade, affligé, je m’acheminais, à l’entrée de l’hiver, vers Berlin. A Strasbourg, je reçois de M. Hume les invitations les plus tendres de me livrer à sa conduite, et de le suivre en Angleterre, où il se charge de me procurer une retraite agréable et tranquille. J’avais eu déjà le projet de m’y retirer ; milord Maréchal me l’avait toujours conseillé ; M. le duc d’Aumont avait, à la prière de madame de Verdelin, demandé et obtenu pour moi un passeport. J’en fais usage ; je pars le cœur plein du bon David, je cours à Paris me jeter entre ses bras. M. le prince de Conti m’honore de l’accueil plus convenable à sa générosité qu’à ma situation, et auquel je me prête par devoir, mais avec répugnance, prévoyant combien mes ennemis m’en feraient payer cher l’éclat.

            Ce fut un spectacle bien doux pour moi que (324) l’augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que cette bonne œuvre produisit dans tout Paris : il devait en être touché comme moi ; je doute qu’il le fût de la même manière. Quoi qu’il en soit, voilà de ces compliments à la française, que j’aime, et que les autres nations ne savent guère imiter.

            Mais ce qui me fit une peine extrême fut de voir que M. le prince de Conti m’accablait en sa présence de si grandes bontés, qu’elles auraient pu passer pour railleuses si j’eusse été moins à plaindre, ou que le prince eût été moins généreux : toutes les attentions étaient pour moi ; M. Hume était oublié en quelque sorte, ou invité à y concourir. Il était clair que cette préférence d’humanité dont j’étais l’objet en montrait pour lui une beaucoup plus flatteuse : c’était lui dire : Mon ami Hume, aidez-moi à marquer de la commisération à cet infortuné. Mais son cœur jaloux fut trop bête pour sentir cette distinction-là.

            Nous partons. Il était si occupé de moi qu’il en parlait même durant son sommeil : vous saurez ci-après ce qu’il dit à la première couchée. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté, et d’y être amené par cet homme illustre, je lui sautai au cou, je l’embrassai étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de pleurs. Ce n’est pas la (325) seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissements d’un cœur pénétré. Je ne sais pas trop ce qu’il fait de ces souvenirs, s’ils lui viennent, mais j’ai dans l’esprit qu’il en doit quelquefois être importuné.

            Nous sommes fêtés arrivant à Londres ; dans les deux chambres, à la cour même, on s’empresse à me marquer de la bienveillance et de l’estime. M. Hume me présente de très bonne grâce à tout le monde, et il était naturel de lui attribuer, comme je faisais, la meilleure partie de ce bon accueil. L’affluence me fait trouver le séjour de la ville incommode : aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule, on m’en offre à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions ; il me les fait, il me conduit même à deux ou trois campagnes voisines ; j’hésite longtemps sur le choix ; je me détermine enfin pour cette province. Aussitôt M. Hume arrange tout, les embarras s’aplanissent ; je pars ; j’arrive dans une habitation commode, agréable, et solitaire : le maître prévoit tout, rien ne me manque ; je suis tranquille, indépendant. Voilà le moment si désiré où tous mes maux doivent finir : non, c’est là qu’ils commencent plus cruels que je ne les avais encore éprouvés.

            Peut-être n’ignorez-vous pas, monsieur qu’avant mon arrivée en Angleterre, elle était un des pays de l’Europe où j’avais le plus de réputation, (326) j’oserais presque dire de considération ; les papiers publics étaient pleins de mes éloges, et il n’y avait qu’un cri d’indignation contre mes persécuteurs. Ce ton se soutient à mon arrivée ; les papiers l’annoncèrent en triomphe ; l’Angleterre s’honorait d’être mon refuge, et elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout à coup, et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite, que dans tous les caprices du public on n’en vit jamais un plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d’inepties que de mensonges, et où l’auteur, bien instruit, me donnait pour fils de musicien. Dès ce moment tout part avec un accord d’insultes et d’outrages qui tient du prodige ; des foules de livres et d’écrits m’attaquent personnellement, sans ménagement, sans discrétion, et nulle feuille n’oserait paraître si elle ne contenait quelque malhonnêteté contre moi. Trop accoutumé aux injures du public pour m’en affecter encore, je ne laissais pas d’être surpris de ce changement si brusque, de ce concert si parfaitement unanime, que pas un de ceux qui m’avaient tant loué ne dît un seul mot pour ma défense. Je trouvais bizarre que précisément après le retour de M. Hume, qui a tant d’influence ici sur les gens de lettres et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui que j’en pouvais attendre ; que pas un de ses amis (327) ne se fût montré le mien : et l’on voyait bien que les gens qui me traitaient si mal n’étaient pas ses ennemis, puisqu’en faisant donner haut sa qualité de ministre, ils disaient que je n’avais traversé la France que sous sa protection ; qu’il m’avait obtenu un passeport de la cour de France ; et peu s’en fallait qu’ils n’ajoutassent que j’avais fait le voyage à ses frais. Une autre chose m’étonnait davantage. Tous m’avaient également caressé à mon arrivée ; mais à mesure que notre séjour se prolongeait, je voyais de la façon la plus sensible changer avec moi les manières de ses amis. Toujours, je l’avoue, ils ont pris les mêmes soins en ma faveur ; mais, loin de me marquer la même estime, ils accompagnaient leurs services de l’air dédaigneux le plus choquant : on eût dit qu’ils ne cherchaient à m’obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Malheureusement ils s’étaient emparés de moi. Que faire, livré à leur merci dans un pays dont je ne savais pas la langue ? Baisser la tête et ne pas voir les affronts. Si quelques Anglais ont continué à me marquer de l’estime, ce sont uniquement ceux avec qui M. Hume n’a aucune liaison.

            Les flagorneries m’ont toujours été suspectes. Il m’en a fait des plus basses et de toutes les façons ; mais je n’ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentît la vraie amitié. On eût dit même qu’en voulant me faire des patrons il cherchait à m’ôter (328) leur bienveillance ; il voulait plutôt que j’en fusse assisté qu’aimé ; et cent fois j’ai été surpris du tour révoltant qu’il donnait à ma conduite près des gens qui pouvaient s’en offenser. Un exemple éclaircira ceci. M. Penneck, du Muséum, ami de milord Maréchal, et pasteur d’une paroisse où l’on voulait m’établir, vient me voir ; M. Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l’avoir pas prévenu. Le docteur Maty, lui dit-il, nous avait invités pour jeudi au Muséum, où M. Rousseau devait vous voir, mais il préféra d’aller avec madame Garrick à la comédie : on ne peut pas faire tant de choses en un jour.

            On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse, qui depuis a été traduite et imprimée ici. J’apprends avec étonnement que c’est un M. Walpole, ami de M. Hume, qui fait courir cette lettre. Je lui demande si cela est vrai ; au lieu de me répondre, il me demande froidement de qui je le tiens ; et quelques jours après, il veut que je confie à ce même M. Walpole des papiers qui m’intéressent et que je cherche à faire venir en sûreté. Je vois cette prétendue lettre du roi de Prusse, et j’y reconnais à l’instant le style de M. d’Alembert, autre ami de M. Hume, et mon ennemi d’autant plus dangereux qu’il a soin de cacher sa haine. J’apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement un ami de M. Hume, mais qu’il loge avec lui ; et quand (329) M. Hume voit que je sais cela, il m’en fait la confidence, m’assurant que le fils ne ressemble pas au père. J’ai logé deux ou trois nuits avec ma gouvernante dans cette même maison, chez M. Hume ; et à l’accueil que nous ont fait ses hôtesses, qui sont ses amies, j’ai jugé de la façon dont lui, ou cet homme qu’il dit ne pas ressembler à son père, leur avait parlé d’elle et de moi.

            Tous ces faits combinés, et d’autres semblables que j’observe, me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j’écris n’arrivent pas ; plusieurs de celles que je reçois ont été ouvertes, et toutes ont passé par les mains de M. Hume : si quelqu’une lui échappe, il ne peut cacher l’ardente avidité de la voir. Un soir je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé. Voilà ce que c’est que cette manœuvre, car il peut importer de la détailler. Je vous l’ai dit, monsieur ; dans un fait je veux tout dire. Après soupé, gardant tous deux le silence au coin du feu, je m’aperçois qu’il me regarde fixement, ce qui lui arrive souvent et d’une manière assez remarquable. Pour cette fois son regard ardent et prolongé devint presque inquiétant. J’essaie de le fixer à mon tour ; mais en arrêtant mes yeux sur les siens je sens un frémissement inexplicable, et je suis bientôt forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d’un bon homme ; (330) mais il faut que, pour me fixer dans nos tête-à-tête, ce bon homme ait trouvé d’autres yeux que les siens.

            L’impression de ce regard me reste : mon trouble augmente jusqu’au saisissement. Bientôt un violent remords me gagne ; je m’indigne de moi-même. Enfin, dans un transport que je me rappelle avec délices, je me jette à son cou, je le serre étroitement, je l’inonde de mes larmes ; je m’écrie : Non, non, David Hume n’est pas un traître ; s’il n’était pas le meilleur des hommes, il faudrait qu’il en fût le plus noir. David Hume me rend mes embrassements, et, tout en me frappant de petits coups dans le dos, me répète plusieurs fois d’un ton tranquille : Quoi ! mon cher monsieur ! Eh ! mon cher monsieur ! Quoi donc ! mon cher monsieur ! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon cœur se resserre ; notre explication finit là ; nous allons nous coucher, et le lendemain je pars pour la province.

            Je reviens maintenant à ce que j’entendis à Roye la première nuit qui suivit notre départ. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois au milieu de la nuit je l’entendis s’écrier avec une véhémence extrême : Je tiens J.J. Rousseau !  Je pris ces mots dans un sens favorable qu’assurément le ton n’indiquait pas ; c’était un ton dont il m’est impossible de donner l’idée, et qui n’a nul rapport à celui qu’il a pendant le jour, et qui (331) correspond très bien aux regards dont j’ai parlé. Chaque fois qu’il dit ces mots, je sentis un tressaillement d’effroi dont je n’étais le maître ; mais il ne me fallut qu’un moment pour me remettre et rire de ma terreur ; dès le lendemain, tout fut si parfaitement oublié, que je n’y ai pas même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m’en suis souvenu que depuis mon arrivée ici, en repassant toutes les observations que j’ai faites, et dont le nombre augmente de jour en jour ; mais à présent je suis trop sûr de ne plus l’oublier. Cet homme, que mon mauvais destin semble avoir forgé tout exprès pour moi, n’est pas dans la sphère ordinaire de l’humanité, et vous avez assurément plus que personne le droit de trouver son caractère incroyable. Mon dessein n’est pas aussi que vous le jugiez sur mon rapport, mais seulement que vous jugiez de ma situation.

            Seul dans un pays qui m’est inconnu, parmi des peuples peu doux, dont je ne sais pas la langue, et qu’on excite à me haïr, sans appui, sans ami, sans moyen de parer les atteintes qu’on me porte, je pourrais pour cela seul sembler fort à plaindre. Je vous proteste cependant que ce n’est ni aux désagréments que j’essuie, ni aux dangers que je peux courir que je suis sensible : j’ai même si bien pris mon parti sur ma réputation, que je ne songe plus à la défendre ; je l’abandonne sans peine, au (332) moins durant ma vie, à mes infatigables ennemis. Mais de penser qu’un homme avec qui je n’eus jamais aucun démêlé, un homme de mérite, estimable par ses talents, estimé par son caractère, me tend les bras dans ma détresse, et m’étouffe quand je m’y suis jeté ; voilà, monsieur, une idée qui m’atterre. Voltaire, d’Alembert, Tronchin, n’ont jamais un instant affecté mon âme ; mais, quand je vivrais mille ans, je sens que jusqu’à ma dernière heure jamais David Hume ne cessera de m’être présent.

            Cependant j’endure mes maux avec assez de patience, et je me félicite surtout de ce que mon naturel n’en est point aigri : cela me les rend moins insupportables. J’ai repris mes promenades solitaires, mais au lieu d’y rêver, j’herborise ; c’est une distraction dont je sens le besoin : malheureusement elle ne m’est pas ici d’une grande ressource ; nous avons peu de beaux jours ; j’ai de mauvais yeux, un mauvais microscope ; je suis trop ignorant pour herboriser sans livres, et je n’en ai point encore ici : d’ailleurs mes nuits sont cruelles, mon corps souffre encore plus que mon cœur ; la perte totale du sommeil me livre aux plus tristes idées ; l’air du pays joint à tout cela sa sombre influence, et je commence à sentir fréquemment que j’ai trop vécu. Le pis est que je crains la mort encore, non seulement pour elle-même, non seulement pour n’avoir pas un de mes amis (333) qui puisse adoucir mes dernières heures ; mais surtout pour l’abandon total où je laisserais ici la compagne de mes misères, livrée à la barbarie, ou, qui pis est, à l’insultante pitié de ceux dont les soins ne sont qu’un raffinement de cruauté pour faire endurer l’opprobre en silence. Je ne sais pas, en vérité, quelles ressources la philosophie offre à un homme dans mon état. Pour moi, je n’en vois que deux qui soient à mon usage, l’espérance et la résignation.

            Le plaisir, monsieur, que j’ai de vous écrire est si parfaitement indépendant de l’attente d’une réponse, que je ne vous envoie pour cela aucune adresse, bien sûr que vous ne vous servirez pas de celle de M. Hume, avec qui j’ai rompu toute communication. Vos sentiments me sont connus, il ne m’en faut pas davantage ; j’aurai l’équivalent de cent lettres dans l’assurance où je suis que vous pensez à moi quelquefois avec intérêt. Je prends le parti de supprimer désormais tout commerce de lettres, hors les cas d’absolue nécessité, de ne plus lire ni journaux ni nouvelles publiques, et de passer dans l’ignorance de ce qui se dit et se fait dans le monde les jours tranquilles qu’on voudra me laisser.

            Je fais, monsieur, les vœux les plus vrais et les plus tendres pour votre félicité.

 

 

 

Hume à madame de Bouffllers – 16 mai 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.125 à p.126 [56]

 

Rousseau vient de se rendre coupable d’une inconcevable extravagance ; vous savez combien j’ai fait de démarches, de son consentement [57], pour lui obtenir une (126) pension. Dès que milord Maréchal eut donné son avis, j’en avertis le général Conway, qui termina l’affaire, obtint une décision favorable du roi, m’en fit part, et me témoigna la joie qu’il éprouvait d’avoir rendu service à un homme du mérite de Jean-Jacques. Il ajoute que, s’il eût son adresse, il lui aurait écrit directement. J’envoyai sa lettre à Jean-Jacques. Hier je vis le général, qui me montra la réponse de Rousseau, me priant de détruire ses scrupules. Je compte lui mander qu’il ne peut plus hésiter sans s’exposer aux justes reproches du roi, du lord Conway, de lord Maréchal et de moi.

            Milady Aylesbury croit que son humeur est causée par la lettre d’Horace Walpole. Celui-ci vient d’en faire une seconde pleine d’esprit, mais il est résolu de n’en point laisser prendre de copie. Il m’assure qu’il est, ainsi que madame du Deffand, innocent de la publication de la première lettre [58], prétendant qu’elle est due à l’une de vos amies.

            Vous connaissez probablement la lettre de Voltaire à notre philosophe étranger ; j’imagine qu’elle le réveillera de sa léthargie. Ce sont deux gladiateurs dignes d’entrer en lice : ils rappelleront la lutte de Darès et d’Entellus [59]. La souplesse, l’ironie et la grâce de l’un formeront un contraste agréable avec la véhémence et l’énergie de l’autre.

 

 

 

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou – le 31 mai 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCXCI, p.335 à p.340

 

            (…)

            (336) Autre grief. M. Hume vous apprend, dites-vous, que la province de Derby m’a nommé un des commissaires des barrières, et vous me reprochez de ne vous en avoir rien dit. Vous auriez raison, si cela était vrai ; mais je n’ai jamais ouï parler de pareille folie ; je vous ai prévenu d’être en garde contre tout ce qui pouvait venir de M. Hume, et de n’ajouter aucune foi à tout ce qu’on vous dirait de moi. De grâce, une fois pour toutes, n’en croyez que ce que je vous dirai moi-même ; vous vous épargnerez bien des jugements injustes sur mon compte. (…) (337)(338)(339)

            Je ne sais ce qu’est devenu le portrait que je vous avais destiné ; j’ai rompu toute correspondance avec M. Hume, et je suis déterminé, quoi qu’il arrive, à ne lui récrire jamais. Je regarde le triumvirat de Voltaire, de d’Alembert et de lui comme une chose certaine. Je ne pénètre point leur projet, mais ils en ont un. Je ne m’en tourmenterai plus ; je n’y songerai pas même, vous pouvez y compter. Mais, en attendant que la vérité se découvre, je ne veux avoir aucun commerce avec aucun des trois. Puissent-ils m’oublier comme je les oublie ! (…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 14 juillet 1766 (extrait)

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Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4695 p.215 à p.216

 

            (…)

            Voici ce qu’on m’écrit sur Jean-Jacques :

            « J’ai vu les lettres de M. Hume. Il mande que Rousseau est le scélérat le plus atroce, le plus noir qui ait jamais déshonoré la nature humaine ; qu’on lui avait bien dit qu’il avait tort de se charger de lui, mais qu’il avait cédé aux instances de ses protecteurs ; qu’il avait mis le scorpion dans son sein, et qu’il en avait été piqué ; que le procès, avec cet homme affreux, allait être imprimé en Anglais ; qu’il priait qu’on le traduisît en Français, et qu’on vous en envoyât un exemplaire. »

 

 

 

Hume à madame de Bouffllers – 15 juillet 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.128 à p.130 [60]

 

J’espérai, dit-il, le ramener et lui faire comprendre que la condition du secret sur cette pension était ou devait lui être agréable. J’engageai le général Conway à prier le roi de se départir de cette condition, qui semblait offenser Rousseau. Ce général y consentit, pourvu que je fusse certain de son acceptation. Sur ces entrefaites, je reçus la lettre incluse (celle du 23 juin).

            (…)    

            Quoique je suppose un calomniateur, je sais qu’il n’en est pas ; soit parce qu’il ne reçoit aucune lettre par la poste [61], soit parce qu’on ne pourrait, s’il en recevait, que lui parler des preuves de ma constante amitié. C’est donc un projet formé de me nuire. Son affliction n’était qu’un mensonge, car M. Davenport m’écrivait dans le même instant et me parlait de la gaieté, de la sociabilité de Rousseau. Il lui remit ma lettre en exigeant une réponse. Jean-Jacques promit de la faire. M. Davenport crut que ses reproches portaient sur ma liaison avec quelques philosophes de Paris, ennemis de cet homme.

Donnez-moi vos avis. Si je suis le conseil que me donnent lord Herford et le général Conway, de publier les détails relatifs à cette querelle, je ruine entièrement (129) ce malheureux [62]. Chacun tournera le dos à un être aussi faux, aussi ingrat, aussi méchant, aussi dangereux. Je ne sais dans quel coin de terre il pourrait aller cacher sa honte, et cette situation aurait pour résultat le désespoir ou la folie. Malgré sa conduite monstrueuse envers moi, je ne puis me résoudre à commettre une telle cruauté envers un homme qui a si longtemps trompé une partie du genre humain. D’un autre côté, le silence a ses dangers. Il compose maintenant un livre dans lequel il me déshonorera par ses mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu’ils soient publiés après sa mort, ma justification perdra beaucoup de son authenticité. L’on me dira qu’il est aisé d’inculper un mort. J’ai donc l’intention d’écrire le récit de cette querelle, en y joignant les pièces originales ; de donner à ce récit la forme d’une lettre adressée au général Conway ; d’en faire des copies qui seront déposées dans vos mains, dans celles de milord Maréchal, du général Conway, de M. Davenport et de quelques autres personnes, enfin d’en envoyer une à Jean-jacques en lui désignant les dépositaires afin que, s’il a quelque chose à répondre, il le leur adresse. Tel est mon projet en ce moment. Mais n’est-il pas cruel pour moi de prendre tant de peine à cause d’un pareil scélérat.

Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire dans Paris. J’en ai entretenu tous les amis que j’y possède, afin de me justifier contre un homme si dangereux : j’en ai dit un mot au baron d’Holbach. Faites-en part au prince de Conti en lui demandant ses ordres (130) sur la conduite que j’ai à tenir. Je désirerais, si la santé de la maréchale de Luxembourg lui permettait de recevoir de pareilles confidences, que vous eussiez la bonté de la lui faire. Je compte sur l’intérêt de madame de Barbantane, si elle est à Paris. Je n’ai pas encore écrit à milord Maréchal, mais je vais le faire .

 

 

 

 

 

           

 

D’Alembert à Voltaire – 16 juillet 1766 (extrait)

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Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4701 p.222 à p.225

 

            (…)

            J’oubliais de vous parler d’une grande nouvelle : c’est la brouillerie de Jean-Jacques et de M. Hume. Je me doutais bien qu’ils ne seraient pas longtemps amis ; le caractère féroce de Jean-Jacques ne le permettait pas : mais je ne m’attendais pas à la noirceur dont M. Hume l’accuse. Vous savez sans doute de quoi il s’agit. M. Hume a demandé une pension du roi d’Angleterre pour Rousseau, du consentement de ce dernier ; il l’a obtenue avec beaucoup de peine ; il s’est pressé de lui écrire cette bonne nouvelle ; Rousseau lui a répondu, en l’accablant d’injures, qu’il ne l’avait amené en Angleterre que pour le déshonorer, qu’il ne voulait ni de la pension du roi, ni de l’amitié de M. Hume, et qu’il renonçait à tout commerce avec lui. On peut dire de M. Hume, comme dans la comédie « Voilà un bourgeois bien payé de ses bons services. » Ce qu’il y a de fâcheux pour Jean-Jacques, c’est que tous les gens raisonnables croiront M. Hume, quand il dit qu’il avait le consentement de Rousseau pour cette pension ; mais Rousseau le niera, et il trouvera aussi des gens qui le croiront ; car je gagerais bien qu’il n’a pas donné son consentement par écrit. Il paraît que son plan a été de laisser agir M. Hume, en lui donnant un simple consentement verbal, et de refuser ensuite la pension avec éclat, pour se faire des amis dans le parti de l’opposition ; se mettant peu en peine de compromettre M. Hume envers le roi et envers la nation, pourvu que Jean-Jacques ait des partisans, et fasse parler de lui. Le bon M. Hume dit avoir des preuves que depuis deux mois Rousseau méditait de lui jouer ce tour.

            Il se prépare à donner toute cette histoire au public. Que de sottises vont dire à cette occasion tous les ennemis de la raison et des lettres ! Les voilà bien à leur aise : car ils déchireront infailliblement ou Rousseau ou M. Hume, et peut-être tous les deux.

            (…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Turgot à Hume - 23 juillet 1766 (extrait)

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Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.135 à p.143
  

«(…)

            J’ai pris aussi bien de la part au chagrin que vous a causé l’extravagance et l’ingratitude de Rousseau. Je me trouvai dernièrement chez Melle de L’Espinasse lorsque M. d’Alembert reçut votre lettre. L’abbé Morellet y vint aussi. Nous nous réunîmes tous dans le même avis, et d’Alembert se chargea de vous écrire nos communes réflexions. Je vous avoue, cependant, que mon premier penchant avait été de vous confirmer dans le parti auquel vous inclinez de ne pas imprimer quant à présent, et je ne suis revenu à l’avis commun que d’après la considération que les choses n’étaient plus entières : que votre première lettre au baron d’Holbach avait été aussi publique qu’elle pût l’être ; qu’aux yeux de tous les partisans de Rousseau, qui sont en grand nombre, vous étiez devenu son accusateur, et, comme tel, obligé de justifier les imputations et les qualifications dont vous l’aviez noirci.

            Quelques personnes ont eu, depuis, des idées différentes. Je vous citerai en particulier M. de Malesherbes, qui a l’extrait de votre lettre et de celle de Jean-Jacques. Vous savez l’intérêt vif qu’il a toujours pris, et qu’à l’enthousiasme assez naturel qu’inspire l’éloquence de cet auteur, il joint un sentiment fondé sur la connaissance personnelle de l’homme. Il croit que les torts qu’il a eus avec vous peuvent s’expliquer par la seule violence de son caractère, aussi impétueux que défiant, sans être obligé de recourir aux manœuvres réfléchies dont vous l’avez cru coupable. Il a dit qu’il a vu une scène toute semblable à la vôtre, qui s’était passée vis-à-vis du libraire Guérin, auquel Rousseau avait de très grandes obligations. Quelques circonstances ayant fait traîner en longueur l’impression d’Emile, Rousseau s’imagina que Guérin, qui était assez lié avec les jésuites, leur avait communiqué son manuscrit, et s’était entendu avec eux pour le perdre. Il écrivit à ce libraire, son ami et son bienfaiteur, une lettre toute semblable à celle qu’il vous a écrite. Ce fut M. de Malesherbes qui se chargea lui-même de remettre la lettre de Rousseau. Il eut toutes les peines du monde à le faire revenir de cette extravagance, et alors il montra un repentir aussi vif que l’avait été sa fureur. M. de Malesherbes a été témoin de plusieurs scènes de cette nature d’après lesquelles il est resté convaincu que Rousseau avait la plus malheureuse facilité de se livrer aux soupçons les plus injustes et les plus insensés contre ses meilleurs amis ; qu’il s’abandonnait alors à toute l’impétuosité de son caractère, mais qu’il n’y avait dans toute cette conduite ni manœuvre ni noirceur. D’après cette idée, si Rousseau avait seulement varié sur l’article de la pension ; si après avoir cédé à vos conseils, à ceux de milord Maréchal, en consentant à l’accepter, il s’en était repenti ; si votre crime à ses yeux était, non d’avoir supposé un consentement qu’il nierait avoir donné, ce qui serait d’une mauvaise foi atroce, mais plutôt de l’avoir engagé à donner ce consentement que la résolution de ses pensées lui représente comme son déshonneur : il y aurait, ce semble, dans son fait, plus de folie que de noirceur.

            La lettre ne désavoue pas son consentement, ainsi seule elle n’établit pas sa manœuvre odieuse. Vous croyez avoir des preuves que plusieurs mois auparavant il préparait cette scène, et lors même qu’il paraissait le plus gai. C’est là le point décisif, et c’est sur quoi vous ne devez pas craindre de vous étendre, car les preuves sont d’autant plus nécessaires, qu’une scélératesse aussi profonde et aussi atroce est véritablement inconcevable. On n’y voit point un intérêt qui ait pu le déterminer ; celui de se targuer de refus d’une pension du roi serait l’idée du monde la plus absurde, après avoir donné son consentement, avoir écrit à milord Maréchal, remercié M. Conway et le général Graeme ; peut-il démentir ces témoignages ? – Quand il n’y aurait que le vôtre seul, pourrait-il imaginer que dans la position où vous êtes vis-à-vis de lui, on ne vous croirait pas par préférence sur un fait qui se serait passé entre vous deux ? Le motif de secouer les obligations qu’il vous a n’est pas plus vraisemblable. Je le concevrais s’il devait vivre en société avec vous, si son orgueil pouvait jamais souffrir de l’espèce d’avantage que vous donnaient sur lui les services que vous lui aviez rendus ; mais, lorsqu’il vous avait insulté, vous étiez déjà loin de lui. Il ne devait jamais passer sa vie avec vous, et par conséquent jamais il ne devait sentir le poids de la reconnaissance, s’il est vrai qu’elle pèse tant à son orgueil.

            Voilà bien des motifs qui feraient douter, non de son tort vis-à-vis de vous, mais que ce tort ait été précédé d’une manœuvre réfléchie qui en constaterait la noirceur et l’atrocité. Vous trouverez peut-être que nous mettons bien de la subtilité à ne trouver dans l’action de Rousseau que de la folie. Il est sûr que vous, qui avez à présent toutes les circonstances, vous pouvez juger beaucoup mieux que nous des principes de sa conduite. Mais il est bon que vous sachiez l’impression qu’a fait votre écrit sur des personnes à la vérité prévenues pour Rousseau, mais qui certainement le sont encore plus pour vous, qui savent que votre caractère et votre conduite ne peuvent être exposés au plus léger nuage et qui, sur quelque fait que ce soit, n’auront pas le plus léger doute, lorsque vous aurez parlé. Je ne connais point du tout Rousseau, que je n’ai vu que des instants dans le temps qu’il allait chez le baron d’Holbach ; mais je fais beaucoup de fond sur l’opinion de M. de Malesherbes, qui l’a connu intimement, et qui craint que votre juste indignation ne vous ait induit en erreur sur le vrai principe des torts d’un homme, dont les torts les plus légers seraient inexcusables. Au reste, il n’est personne dans ce pays-ci qui puisse imaginer que votre réputation coure le plus léger risque dans toute cette affaire. Personne au monde n’imaginera que vous avez demandé une pension pour Rousseau afin de le déshonorer, parce que, excepté lui, personne ne pensera qu’un pension l’eût déshonoré. Quant à ce que le roi d’Angleterre, ou plutôt ses ministres, auraient été un peu compromis, il me semble que la folie de Rousseau, bien loin de vous noircir, vous excuse, et qu’il est clair que si l’on peut vous blâmer, ce n’est que d’avoir mis trop de zèle à lui rendre service, et de n’avoir pas assez craint les inconséquences de sa mauvaise tête. Quant aux accusations de Rousseau, de vous être entendu avec ses ennemis, je le répète, elles sont si extravagantes qu’elles ne peuvent pas trouver croyance auprès de ses meilleurs amis et qu’elles portent leur réfutation avec elles. De tout cela, il résulte que l’impression et la publication de cette histoire ne peuvent avoir d’objet que de vous justifier des imputations de scélératesse, de noirceur et d’atrocité que vous avez faites à Rousseau, et dont il est impossible qu’il ne soit pas instruit.

            Il est certain que si vous avez des preuves de la manœuvre dont vous le soupçonnez, il est bon de les donner au public, et quelque fâcheux qu’il soit de voir l’humanité déshonorée par le caractère de ceux dont les talents lui font le plus d’honneur, il est essentiel avant tout que le vrai soit connu, et qu’on ôte à l’hypocrite le masque qui le rend dangereux.

            Je pense que d’Alembert a insisté pour que vous nous envoyiez votre manuscrit avant de rien publier. Comme les amis de Rousseau sont principalement dans ce pays-ci, nous serons plus à portée de connaître exactement l’effet de l’ouvrage et de prévoir les objections. L’abbé Morellet est sur cela entièrement de mon avis. Vous pouvez adresser les paquets à M. de Montigny pour en éviter le port à d’Alembert. Pour moi, je crains d’être en Limousin quand vous aurez fini l’ouvrage, car je dois partir au commencement de septembre, et il y aurait de l’indiscrétion à vous en demander une seconde copie.

            Mme du Pré est à Montigny pour jusqu’au mois de novembre.

            Adieu, Monsieur. Je vous souhaite tout le bonheur que mérite la bonté de votre âme ; et je suis bien persuadé que le mauvais succès que vous venez d’éprouver ne vous dégoûtera pas de faire du bien. Vous trouverez votre récompense en vous-même, et l’estime et l’amitié de tous les honnêtes gens vous dédommageront de l’ingratitude d’un méchant ou d’un fou.

            Personne ne désire plus que moi de mériter quelque part dans votre amitié et n’est avec un attachement plus sincère, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

 

 

 

 

 

Madame de Boufflers à Hume – 22 juillet 1766

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.131 à p.139 [63]

 

« Quelque raison que vous me puissiez dire, pour ne m’avoir pas instruite la première de l’étrange événement qui occupe à cette heure l’Angleterre et la France, je suis convaincue que par réflexion vous sentirez, si vous ne l’avez déjà senti, qu’il n’y en peut avoir de valable. Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m’éviter ne pouvait être que retardé, et l’état d’incertitude où vous m’avez laissée était plus pénible sans doute que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j’avais de croire l’histoire fabuleuse ; combien ma surprise et mon ignorance, que j’exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d’Holbach [64] n’eût pas dû être votre premier confident ; enfin le déplaisir que vous m’avez causé par une conduite qui déroge un peu, ce me semble, à l’amitié que vous m’avez promise. En tout cela vous (132) trouverez, je pense, de quoi contre-balancer les faibles motifs qui vous ont déterminé au silence avec moi. Persuadée que vous êtes incapable de vous refuser à l’évidence, ou de nier une vérité reconnue, je tiens ce point pour accordé, et je conclus, en vous assurant que, si j’ai commencé par vous expliquer mes sentiments à cet égard, ce n’est pas que mon mécontentement soit considérable. C’est pour agir avec plus d’ingénuité ; pour qu’on ne me soupçonne pas d’affecter de la modération ; enfin, pour traiter les choses dans l’ordre qu’il convient, en réservant le plus important pour le dernier.

            Voici, maintenant, la question qui se présente. Avez-vous recommandé au baron d’Holbach de taire ou de répandre les plaintes que vous faites du procédé de Rousseau ? Le public, non encore instruit, les trouve amères, et juge que le baron, en servant votre indignation dans sa première chaleur, vous a mal servi vous-même. Votre douceur, votre bonté, l’indulgence que vous avez naturellement, font attendre et désirer de vous des efforts de modération qui passent le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d’un cœur grièvement blessé que la raison n’a pu encore dompter ? Pourquoi vous dérober la plus noble vengeance qu’on puisse prendre d’un ennemi [65], d’un ingrat, ou plutôt d’un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucissement) ; celle de l’accabler de votre supériorité, de l’éblouir par l’éclat de cette vertu même (133) qu’il veut méconnaître ? Mais venons au fond de l’affaire. La lettre de Rousseau est atroce ; c’est le dernier excès de l’extravagance la plus complète : rien ne peut l’excuser, et c’est l’impossibilité d’effacer une pareille faute qui fera le tourment de sa vie. Ne croyez pas pourtant qu’il soit coupable d’artifice, ni de mensonge ; qu’il soit un imposteur, ni un scélérat. Sa colère n’est pas fondée, mais elle est réelle [66], je n’en doute pas.

Voici le sujet que j’en imagine : j’ai ouï dire, et on le lui aura peut-être mandé, qu’une des meilleures phrases de la lettre de M. Walpole était de vous [67] ; que vous aviez dit, en plaisantant et parlant au nom du roi de Prusse : si vous aimez les persécutions, je suis roi et je puis vous en procurer de toutes les espèces ; que depuis cela, M. Walpole avait employé cette phrase, disant qu’elle était de vous, pour ne pas s’approprier un bon mot dont il était l’auteur. Si ce fait est vrai, et que Rousseau l’ait su, sensible, fougueux, mélancolique, orgueilleux même, comme on dit qu’il l’est, faut-il s’étonner qu’il soit devenu fou de rage ? Cette lettre, si (134) peu digne de son génie, qu’il adresse au gazetier anglais, témoigne sa disposition et en indique la cause. Tel est indubitablement le vrai principe de son déplorable égarement, que j’ai deviné trop tard ; car, de l’accuser, comme vous faites, de préméditation, de dessein formé de vous nuire et de vous déshonorer, c’est ce qui n’est nullement vraisemblable. Tous les intérêts humains se réunissent pour l’en détourner. Estime-t-il la gloire, la réputation ? Etait-ce un moyen d’acquérir l’un ou l’autre de se montrer ingrat ? Il est sans appui, sans ressource, sans consolation quelconque, si vous l’abandonnez ; et vous imaginez que c’est de sang-froid, avec toute sa raison, qu’il s’expose à de pareils malheurs ! Non, il n’est pas possible.

On assure que vous avez écrit qu’il voulait se ranger du côté de l’opposition [68]. Je ne puis croire que vous ayez eu cette idée. Rousseau de l’opposition ! Connaît-il les différents intérêts de l’Angleterre ? Derbyshire est-il un lieu propre à intriguer ? Tirera-t-il plus d’avantage des seigneurs du parti qu’il n’en a pu tirer, s’il l’eût voulu, de votre amitié, de la protection de M. Conway, et des bontés du roi ? Mais c’en est trop là-dessus [69]. Je le répète, je ne me persuaderai qu’à la dernière extrémité qu’il ait formé un projet infâme et nuisible à lui-même avec l’entier usage de sa raison. Mais cette (135) raison une fois troublée par ses passions ardentes, il n’a pu s’en servir pour les commander. Il a oublié toute décence. Il a cru, contre toute apparence, ce qu’il ne devait jamais penser, ce que la rectitude de son propre cœur aurait dû empêcher qu’il pensât jamais : c’est qu’un homme connu, estimé comme vous l’êtes, dont la probité est confirmée par un long exercice, ait pu tromper tant d’années ou changer en un instant. Quelques preuves qu’on lui ait données contre vous, il a dû les rejeter, démentir ses yeux même, et s’expliquer sur ses soupçons avec honte d’être assez faible pour les avoir conçus. Au reste, si ses plaintes ne sont fondées que sur la phrase qu’on vous attribue, on peut dire que son amour-propre est trop facile à blesser, puisque cette phrase est plutôt une satire contre le pouvoir arbitraire que contre lui [70]. Se laisser aller à cette violence, sur une simple raillerie, passer toute borne, oublier tout devoir, c’est un excès d’orgueil bien criminel. S’il vous a cru de moitié dans toute la lettre, cela l’excuse un peu plus, mis pas assez. Mais vous ! Au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement lui-même, que n’avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible ? Vous eussiez évité un éclat qui scandalise, qui divise les esprits, qui flatte la malignité, qui amuse aux dépens de tous deux les gens oisifs et inconsidérés, qui fait faire des réflexions injurieuses et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. J’ose croire que, si vous eussiez été près de moi, lorsque cette cruelle (136) offense vous a été faite, elle vous eût inspiré plus de compassion que de colère. Mais, dans l’état où sont les choses, il ne faut s’occuper du passé, qui est irrémédiable, qu’autant qu’il en est besoin pour régler votre conduite présente et future. Vous me demandez mon avis sur une question délicate ; savoir, si vous devez instruire le public de cette aventure par un écrit, ou l’ensevelir dans l’oubli. C’est à quoi j’ai besoin de réfléchir. Je vais me reposer mais, avant de conclure cette première partie de ma lettre, je dois vous déclarer que c’est par le devoir que vous m’en imposez et selon ce que l’amitié exige de moi, que je hasarde mon opinion, et que j’entreprends de vous dire ce que je ferais, mais non pas peut-être ce que vous devez faire ; car il est difficile de se mettre entièrement à la place d’autrui. En conséquence, soit que vous suiviez, soit que vous rejetiez mon avis, je serai contente si vous l’êtes, et si le public vous approuve. Je n’ai pas la présomption de me croire la capacité qu’il faudrait pour bien conseiller un homme tel que vous qui a sa gloire à soutenir, et sur lequel tous les yeux vont se fixer. Votre prévention en ma faveur ne peut aller jusqu’à me la supposer [71] ; vous faites bien néanmoins, dans la crise ou vous êtes, de ne négliger aucune précaution, et d’écouter tous les avis. Le mien, en particulier, ne peut être méprisable ; et les sentiments qui le dicteront doivent sans doute lui donner quelque poids.

P. S. Ma lettre a été interrompue trois jours, pendant lesquels j’ai fait soixante-quatre lieues [72]. En arrivant à Paris, j’ai trouvé la vôtre à M. d’Alembert, qui l’avait envoyée chez moi pour que je la lusse. J’avoue qu’elle m’a surprise et affligée au dernier point. Quoi ! Vous lui recommandez de la communiquer [73], non seulement à vos amis de Paris (dénomination bien vague et bien entendue), mais à M. De Voltaire, avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions ! Après ce trait de passion, après tout ce que vous avez dit et écrit, les réflexions que je vous communiquerais, les conseils que je pourrais vous donner, seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé, trop soutenu dans votre colère, pour m’écouter. Peu s’en faut que je ne brûle ce que j’ai déjà écrit [74]. Au reste, vous aurez ici un parti nombreux composé de tous ceux qui seront charmés de vous voir agir comme un homme ordinaire. Ce n’est pas un médiocre avantage pour ceux qui ne (138) pouvaient atteindre jusqu’à votre hauteur, de vous rapprocher tant soit peu de la leur. Pour moi, je suis pénétrée de cet événement. Je n’ai pas la force d’écrire rien de plus sur ce triste sujet et je n’ajouterai que quelques lignes, parce que ma conscience et mon amitié m’y obligent. Si les choses sont telles que je me les figure, le trouble de Rousseau en écoutant M. Davenport et en lisant votre lettre, n’est point la conviction d’une noirceur méditée. Il naît d’un trait de lumière qui lui aura fait entrevoir l’abîme où son fol orgueil l’a précipité. Il aura commencé à douter de la réalité de ses griefs ; il en aura été accablé. Nous verrons quel effort il fera pour se tirer de ce mauvais pas.

            Autre article auquel je dois répondre. M. le prince de Conti, à qui je n’ai pas montré votre lettre, parce qu’il est absent depuis si jours, s’était chargé de l’information chez M. de Rougemont. Il l’a différée d’un jour à l’autre ; ensuite il a passé lui-même chez ce banquier, qui s’est trouvé sorti. Le banquier, voyant un tel nom, aurait dû venir sur-le-champ demander quels ordres on avait à lui donner. Il n’en a rien fait : bref, tantôt par une raison, tantôt par une autre, ce que nous voulions savoir n’a pas été su. Vous ne me connaissez point quand vous imaginez que je puisse vous avoir caché le résultat des recherches que nous faisons de concert. Mais que prétendez-vous faire des informations dont vous chargez M. d’Holbach ? Vous n’avez pas dessein, apparemment, de rien écrire contre ce malheureux homme qui soit étranger à votre cause [75] ? (139) Vous ne serez pas son délateur, après avoir été son protecteur. De semblables examens doivent précéder les liaisons et non suivre les ruptures. Au nom de ce que vous vous devez, au nom d’une amitié dont l’estime fut la base, prenez garde à ce que vous allez faire. Que craindriez-vous ? Ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire. Vous êtes invulnérable si vous ne vous blessez pas vous-même.

            J’ai fait prier votre ami, M. Smith, de venir chez moi. Il me quitte à l’instant, je lui ai lu ma lettre. Il appréhende aussi bien que moi, que vous ne soyez trompé dans la chaleur d’un si juste ressentiment. Il vous prie de relire la lettre de Rousseau à M. Conway. Il ne nous paraît pas qu’il refuse la pension, ni qu’il désire qu’elle soit publique. Il demande qu’elle soit différée, jusqu’à ce que la tranquillité de son âme, altérée par un violent chagrin, soit rétablie, et qu’il puisse se livrer tout entier à sa reconnaissance. Dans la mauvaise humeur où il était, votre méprise qu’il aura crue volontaire, aura achevé de l’aigrir et de lui renverser la raison ».

 

 

 

 

 

Madame de Boufflers à Rousseau – 27 juillet 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.140 à p.142 [76]

 

M. Hume m’a envoyé, monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite ; je n’en vis jamais de semblable : tous vos amis sont dans la consternation et réduits a silence. Eh ! que peut-on dire pour vous, monsieur, après une lettre si peu digne de votre plume, qu’il vous est impossible de vous en justifier, quelque offensé que vous puissiez vous croire ? (141) Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plaignez ? Quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permettez ? Ajoutez-vous foi si facilement aux trahisons ? Votre esprit, par ses lumières, votre cœur, par sa droiture, ne devaient-ils pas vous garantir des soupçons odieux que vous avez conçus ? Vous vous y livrez contre toute raison, vous qui eussiez dû vous refuser à l’évidence même, et démentir jusqu’au témoignage de vos sens. M. Hume, un lâche ! un traître ! Grand Dieu ! mais quelle apparence qu’il eût vécu cinquante ans aimé, respecté, au milieu de ses compatriotes, sans en être connu ? Attendait-il votre arrivée pour lever le masque ? Et pour quel intérêt ? Ce ne peut être ni jalousie, ni rivalité. Vos génies sont différents, ainsi que vos langages, ainsi que les matières que vous avez traitées. Il n’envie pas non plus votre bonne fortune puisque, de ce côté, il a toutes sortes d’avantages sur vous. Ce serait donc seulement le plaisir de faire le mal et de se déshonorer gratuitement qui lui aurait inspiré les noirceurs dont vous l’accusez. Qui connut jamais de pareils scélérats ? de pareils insensés ? Ne sont-ils pas des êtres de raison ? Je veux néanmoins supposer un moment qu’il en existe. Je veux, de plus, supposer que M. Hume soit un de ces affreux prodiges. Vous n’êtes pas justifié pour cela, monsieur, vous l’avez cru trop tôt, vous n’avez pas pris des mesures suffisantes pour vous garantir de l’erreur. Vous avez en France des amis et des protecteurs, vous n’en avez consulté aucun ; et quand bien même vous eussiez fait tout ce que vous avez omis, quand vous auriez acquis toutes les preuves imaginables de l’attentat le plus noir, vous eussiez dû modérer votre emportement contre un homme qui vous a réellement servi. Les liens de l’amitié sont (142) respectables, même après qu’ils sont rompus, et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi. M. le prince de Conti, madame la maréchale de Luxembourg et moi, nous attendons impatiemment vos explications sur cette incompréhensible conduite. De grâce, monsieur, ne les différez pas, que nous sachions au moins comment vous excuser, si l’on ne peut vous disculper entièrement. Le silence auquel nous sommes forcés vous nuit plus que toute chose.

 

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 30 juillet 1766 (extrait)

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Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4724 p.253 à p.255

 

            (…)

            Les plénipotentiaires médiateurs viennent de déclarer solennellement, et par écrit, que J.J. Rousseau n’est qu’un calomniateur. Cette déclaration, jointe à celle de M. Hume, est le juste châtiment d’un polisson qui est devenu un scélérat, par un excès d’orgueil. Il est plus coupable que personne envers la philosophie : d’autres l’ont persécutée, mais il l’a profanée.

            (…)

 

 

 

 

Rousseau à M. Guy –  2 août 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCIX, p.405 à p.409

 

            Je me serais bien passé, monsieur, d’apprendre les bruits obligeants qu’on répand à Paris sur mon compte, et vous auriez bien pu vous passer de vous joindre à ces cruels amis qui se plaisent à m’enfoncer vingt poignards dans le cœur. Le parti que j’ai pris de m’ensevelir dans cette solitude, sans entretenir plus aucune correspondance dans le monde, est l’effet de ma situation bien examinée. La ligue qui s’est formée contre moi est trop puissante, trop adroite, trop ardente, trop accréditée, pour que, dans ma position, sans autre appui que la vérité, je sois en état de lui faire face dans le public. Couper les têtes de cette hydre ne servirait qu’à les multiplier ; et je n’aurais (406) pas détruit une de leurs calomnies, que vingt autres plus cruelles lui succéderaient à l’instant. Ce que j’ai à faire est de bien prendre mon parti sur les jugements du public, de me taire, et de tâcher au moins de vivre et mourir en repos.

            Je n’en suis pas moins reconnaissant pour ceux que l’intérêt qu’ils prennent à moi engage à m’instruire de ce qui se passe : en m’affligeant, ils m’obligent ; s’ils me font du mal, c’est en voulant me faire du bien. Ils croient que ma réputation dépend d’une lettre injurieuse, cela peut-être ; mais, s’ils croient que mon honneur en dépend, ils se trompent. Si l’honneur d’un homme dépendait des injures qu’on lui dit, et des outrages qu’on lui fait, il y a longtemps qu’il ne me resterait plus d’honneur à perdre ; mais, au contraire, il est même au-dessous d’un honnête homme de repousser de certains outrages. On dit que M. Hume me traite de vile canaille et de scélérat. Si je savais répondre à de pareils noms, je m’en croirais digne.

            Montrez cette lettre à mes amis, et priez-les de se tranquilliser. Ceux qui ne jugent que sur des preuves ne me condamneront certainement pas, et ceux qui jugent sans preuves ne valent pas la peine qu’on les désabuse. M. Hume écrit, dit-on, qu’il veut publier toutes les pièces relatives à cette affaire ; c’est, j’en réponds, ce qu’il se gardera de faire, ou ce qu’il se gardera bien au moins de faire (407) fidèlement. Que ceux qui seront au fait nous jugent, je le désire ; que ceux qui ne sauront que ce que M. Hume voudra leur dire ne laissent pas de nous juger ; cela m’est, je vous jure, très indifférent. J’ai un défenseur dont les opérations sont lentes, mais sûres : je les attends.

            Je me bornerai à vous présenter une seule réflexion. Il s’agit, monsieur, de deux hommes dont l’un a été amené par l’autre en Angleterre presque malgré lui : l’étranger, ignorant la langue du pays, ne pouvant parler ni entendre, seul, sans amis, sans appui, sans connaissances, sans savoir même à qui confier une lettre en sûreté, livré sans réserve à l’autre et aux siens, malade, retiré et ne voyant personne, écrivant peu, est allé s’enfermer dans le fond d’une retraite où il herborise pour toute occupation : le Breton, homme actif, liant, intrigant, au milieu de son pays, de ses amis, de ses parents, de ses patrons, de ses patriotes, en grand crédit à la cour, à la ville, répandu dans le plus grand monde, à la tête des gens de lettres, disposant des papiers publics, en grande relation chez l’étranger, surtout avec les plus mortels ennemis du premier. Dans cette position, il se trouve que l’un des deux a tendu des pièges à l’autre. Le Breton crie que c’est cette vile canaille, ce scélérat d’étranger qui lui en tend : l’étranger, seul, malade, abandonné, gémit, et ne répond rien. Là-dessus, le voilà jugé, et il demeure (408) clair qu’il s’est laissé mener dans le pays de l’autre, qu’il s’est mis à sa merci, tout exprès pour lui faire pièce et conspirer contre lui. Que pensez-vous de ce jugement ? Si j’avais été capable de former un projet aussi monstrueusement extravagant, où est l’homme ayant quelque sens, quelque humanité, qui ne devrait pas dire : Vous faites tort à ce pauvre misérable ; il est trop fou pour pouvoir être un scélérat : plaignez-le, saignez-le ; mais ne l’injuriez pas ? J’ajouterai que le ton seul que prend M. Hume devrait décréditer ce qu’il dit : ce ton si brutal, si bas, si indigne d’un homme qui se respecte, marque assez que l’âme qui l’a dicté n’est pas saine ; il n’annonce pas un langage digne de foi. Je suis étonné, je l’avoue, comment ce ton seul n’a pas excité l’indignation publique. C’est qu’à Paris c’est toujours celui qui crie le plus fort qui a raison. A ce combat-là je n’emporterai jamais la victoire, et je ne la disputerai pas.

            Voici, monsieur, le fait en peu de mots. Il m’est prouvé que M. Hume, lié avec mes plus cruels ennemis, d’accord à Londres avec des gens qui se montrent, et à Paris avec tel qui ne se montre pas, m’a attiré dans son pays, en apparence pour m’y servir avec la plus grande ostentation, et en effet pour m’y diffamer avec la plus grande adresse ; à quoi il a très bien réussi. Je m’en suis plaint : il a voulu savoir mes raisons, je les lui ai (409) écrites dans le plus grand détail ; si on les demande, il peut les dire ; quant à moi, je n’ai rien à dire du tout.

            Plus je pense à la publication promise par M. Hume, moins je puis concevoir qu’il l’exécute. S’il l’ose faire, à moins d’énormes falsifications, je prédis hardiment que, malgré son extrême adresse et celle de ses amis, sans même que je m’en mêle, M. Hume est un homme démasqué.

 

 

 

 

 

 

Rousseau à Madame la marquise de Verdelin –  2 ( ?) août 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXI, p.3 à p.10

 

         (3) J’ai attendu, madame, votre retour à Paris pour vous répondre, parce qu’il y a, pour écrire des provinces d’Angleterre dans les provinces de France, des embarras que j’aurais peine à lever d’ici.

            Vous me demandez quels sont mes griefs contre M. Hume. Des griefs ! non, madame, ce n’est pas le mot : ce mot propre n’existe pas dans la langue française, et j’espère, pour l’honneur de l’humanité, qu’il n’existe dans aucune langue.

            M. Hume a promis de publier toutes les pièces relatives à cette affaire : s’il tient parole (4), vous verrez, dans la lettre que je lui ai écrite le 10 juillet, les détails que vous me demandez, du moins assez pour que le reste soit superflu. D’ailleurs, vous voyez sa conduite publique depuis ma dernière lettre ; elle parle assez clair, ce me semble, pour que je n’aie plus besoin de rien dire.

            Je vous dois cependant, madame, d’examiner ce que vous m’alléguez à ce sujet.

            Que la fausse lettre du roi de Prusse soit de M. d’Alembert, ami de M. Hume, ou de M. Walpole, ami de M. Hume, ce n’est pas, au fond, de cela qu’il s’agit ; c’est de savoir, quel que soit l’auteur de la lettre, si M. Hume en est complice. Vous voulez que madame du Deffand ait travaillé à cette lettre ; à la bonne heure : mais deux autres écrits, mis successivement dans les mêmes papiers, et de la même main, ne sont sûrement pas de celle d’une femme ; et quant à M. Walpole, tout ce que je puis dire est qu’il faut assurément que je me connaissance mal en style pour avoir pu prendre le français d’un Anglais pour le français de M. d’Alembert.

            Votre objection, tirée du caractère connu de M. Hume, est très forte, et m’étonnera toujours : il n’a pas fallu moins que ce que j’ai vu et senti d’opposé pour le croire. Tout ce que je peux conclure de cette contradiction est qu’apparemment M. Hume n’a jamais haï que moi seul ; mais aussi quelle haine ! quel art profond à la cacher et à l’assouvir ! (5) Le même cœur pourrait-il suffire à deux passions pareilles ?

            On vous marque que j’ai voué à M. Hume une haine implacable, parce qu’il veut me déshonorer en me forçant d’accepter des bienfaits. Savez-vous bien, madame, ce que milord Maréchal, à qui vous me renvoyez, eût fait si on lui eût dit pareille chose ? Il eût répondu que cela n’était pas vrai, et n’eût pas même daigné m’en parler.

            Tout ce que vous ajoutez sur l’honneur que m’eût fait une pension du roi d’Angleterre est très juste ; il est seulement étonnant que vous ayez cru avoir besoin de me dire ces choses-là. Pour vous prouver, madame, que je pense exactement comme vous sur cet article, je vous envoie ci-jointe la copie d’une lettre que j’écrivis, il y a trois mois, à M. le général Conway, et dans laquelle j’étais même fort embarrassé, sentant déjà les trahisons de M. Hume, et ne voulant cependant pas le nommer. Il ne s’agit pas de savoir si cette pension m’eût été honorable, mais si elle l’était assez pour que je dusse l’accepter à tout prix, même à celui de l’infamie.

            Quand vous me demandez quel est le sujet qui ose solliciter son maître pour un homme qu’il veut avilir, vous ne voyez pas qu’il faisait de cette sollicitation son grand moyen pour m’accuser bientôt de la plus noire ingratitude. Si M. Hume eût travaillé publiquement à m’avilir lui-même, vous auriez (6) raison ; mais il ne faut pas supposer qu’il exécutait avec bêtise un projet si profondément médité : cette objection serait bonne encore, si, connu depuis longtemps de M. Hume, j’avais été inconnu du roi d’Angleterre et de sa cour ; mais votre lettre même dit le contraire : cette affaire ne pouvait tourner, comme elle a fait, qu’à l’avantage de M. Hume. Toute la cour d’Angleterre dit maintenant : Ce pauvre homme ! il croit que tout le monde lui ressemble ; nous y avons été trompés comme lui.

            Dans le plan qu’il s’était fait, et qu’il a si pleinement exécuté, de paraître me servir en public avec la plus grande ostentation, et de me diffamer ensuite avec la plus grande adresse, il devait écrire et parler honorablement de moi. Vouliez-vous qu’il allât dire du mal d’un homme pour lequel il affectait tant d’amitié ? C’eût été se contredire, et jouer très mal son jeu, il voulait paraître avoir été pleinement ma dupe ; il préparait l’objection que vous me faites aujourd’hui.

            Vous me renvoyez, sur ce que vous appelez mes griefs, à milord Maréchal, pour en juger : milord Maréchal est trop sage pour vouloir, d’où il est, voir mieux que moi ce qui se passe où je suis ; et quand un homme, entre quatre yeux, m’enfonce à coup redoublés un poignard dans le sein, je n’ai pas besoin, pour savoir s’il m’a touché, de l’aller demander à d’autres.

            (7) Finissons pour jamais ce sujet, je vous supplie. Je vous avoue, madame, toute ma faiblesse : si je savais que M. Hume ne fût pas démasqué avant sa mort, j’aurais peine à croire encore à la Providence.

            (…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hume à Turgot – 5 août 1766 (extrait)

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Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.143 à p.148
  

 

« N’ayez aucun doute, cher Monsieur, que vos lettres ne m’aient paru tout à fait acceptables et ne m’aient été agréables quoiqu’elles aient eu pour cause un sujet désagréable et que vous différiez quelquefois sur quelques points d’opinion avec moi.

            Mes amis, à qui j’ai montré les lettres de ce … (je vous laisse à remplir le blanc), ne sont pas non plus d’accord entre eux ; tous reconnaissent qu’il y a entre elles un fort mélange de folie et de méchanceté ; mais quelques-uns soutiennent que c’est le premier ingrédient qui domine, les autres que c’est le second. Mais en définitive, quelle épithète donner à un homme semblable, quand on est obligé de reconnaître qu’il est moins dangereux de mettre un basilic ou un serpent à sonnettes dans son sein que d’avoir le moindre rapport avec lui, et que, par dessus tout, il est souverainement dangereux de le placer sous le coup d’une obligation ? Il avoue maintenant qu’il y a plus de quatre mois qu’il a écrit dans les journaux le plus atroce article contre moi, bien que ni moi ni personne d’autre en ayons alors entendu parler. Cette longue lettre elle-même, qu’il a écrite après quelque chose comme un mois de réflexion, est remplie au plus haut degré de méchanceté, de violence et d’impertinence. Ce n’est pas autre chose qu’un discours étudié ou une invective contre moi. Que pensez-vous du passage suivant qu’on trouve presque au début ? Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs est de se mettre à couvert des preuves juridiques ; il ne ferait pas bon leur intenter des procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d’un honnête homme : vous savez sur quoi sont fondés les miens. Vous voyez donc qu’il n’a jamais eu un instant de repentir vis-à-vis de moi, car il continue, et en très bon langage, à prouver, en raison de sa conviction intérieure, que je suis un traite perfide, un misérable et un des coquins les plus rusés et les plus intrigants qui soient au monde. Vous pensez bien qu’il lui était aussi aisé d’avoir une conviction intérieure ou extérieure du contraire : non, car il me hait, et voit sous les plus noires couleurs tout ce qui me touche. Mais pourquoi ? Par aucune autre raison, si ce n’est que je lui ai rendu les plus grands services. Je n’ai pas besoin de parler d’environ une douzaine de mensonges palpables, qu’il a fait figurer dans sa lettre, afin d’aider ses convictions intérieures à se former. Mais je n’anticiperai pas sur votre jugement : j’envoie le tout à d’Alembert, accompagné d’un court récit pour relier les lettres entre elles ; et si lui et mes amis de Paris jugent convenable de les publier, ils seront très bienvenus. Le paquet arrivera probablement avant le 1er septembre ; je vous prie de le parcourir avec soin, car votre opinion aura une grande valeur pour moi.

            Je suis d’accord avec vous qu’un peu de précipitation après de telles injures n’est qu’une faute légère, toutefois je ne puis vraiment pas me reprocher même cette faute. Je vis immédiatement à quel homme dangereux j’avais affaire, à cause de son talent, de sa méchanceté et de son habileté de mentir, et je résolus de ne pas garder le silence jusqu’à ce qu’il ait frappé son coup. A la vérité, je n’ai pas été sans inquiétude jusqu’au moment où j’ai reçu cette longue lettre, car je ne connaissais ni l’étendue ni les motifs de ses imputations ; mais à présent je suis parfaitement tranquille. Désormais les partisans de Rousseau n’ont qu’à choisir ; il est un misérable ou un fou, ou bien un mélange des deux, ce qui est ma propre opinion.

            Horace Walpole est tout à fait innocent, aussi bien que d’Alembert et moi, dans toute cette affaire. Il a toujours avoué cette lettre, aussitôt que des copies en ont été répandues ; il a reconnu maintenant par écrit en être l’auteur, comme d’Alembert vous le dira. Quand vous verrez d’Alembert, demandez-lui de vous montrer toutes mes lettres, car il n’y a rien qui ait besoin d’être caché. Je ne voudrais avoir rien de secret dans toute cette affaire : elle intéresse trop ma réputation pour être ensevelie dans l’obscurité ; et sous tous les rapports, je suis extrêmement désireux de rester bien dans votre jugement. Vous croyez que j’ai commis quelque plaisanterie contre Rousseau, lorsqu’il était à Paris, et que c’est là ce qui a donné lieu à la lettre de Walpole. Mais sûrement, il n’y a rien eu de tel, et M. Walpole me fait savoir que sa lettre était écrite avant l’arrivée de Rousseau à Paris, quoique je n’en eusse eu aucune connaissance. Dans sa longue liste de griefs, Rousseau ne mentionne pas celui-là.

            Mais, parlons de choses plus agréables, bien que je sois obligé de dire que j’ai encore le malheur d’être en désaccord avec vous ; j’approuve fort votre prix ; toutefois pourquoi tant restreindre les mémoires des concurrents, en donnant pour avéré, comme une vérité certaine, que toutes les taxes tombent sur les propriétaires fonciers ? Vous savez qu’aucun gouvernement, dans quelque siècle ou dans quelque pays que ce soit, ne s’est jamais appuyé sur cette hypothèse : on a toujours supposé que les taxes pèsent sur ceux qui les payent en consommant les produits ; et cette règle universelle, jointe à l’apparence évidente des choses, laisse au moins place au doute. Peut-être n’aurait-il pas été mauvais de proposer la question elle-même, comme objet du débat. Je suis très touché de l’attention de l’évêque de Lavaur qui m’a envoyé son sermon. J’en ai entendu dire beaucoup de bien, et je le lirai avec attention et curiosité. Le sujet qu’il a choisi prête mieux à l’éloquence que celui de son ami l’archevêque de Toulouse.

            Je suis très fâché de recueillir de toutes parts de si mauvaises nouvelles de Sir James Macdonald. Il n’y a guère lieu, je le crains, d’espérer sa guérison, et assurément nous perdrons en lui un homme très extraordinaire à tous les égards.

            (…)

            Je souhaiterais que Madame du Pré et M. Trudaine fussent exactement renseignés sur ma conduite dans cette étrange affaire avec Rousseau. Je croyais qu’ils étaient à Paris vers cette époque et ne leur ai pas écrit à ce sujet, en étant d’ailleurs mortellement fatigué moi-même. Si Madame du Pré vient en ville, ayez la bonté de lui porter mes lettres à d’Alembert, ou au moins de lui en expliquer le contenu, à elle ainsi qu’à M. Trudaine. Un de mes amis a, je crois, écrit  quelque chose là-dessus à M. de Montigny. Je vous demande sincèrement la continuation de votre amitié et vous promets un retour très sincère. Je suis, cher Monsieur,

            Votre très obéissant et très humble serviteur.

                                                                                              David HUME

P.S. – M. Smith s’était tout à fait trompé dans ses suppositions. Les lettres de Rousseau au général Conway étaient un refus évident ; nous l’avons compris ainsi, le général et moi, et Rousseau lui-même avoue que telle en était la signification. Vous constaterez, quand vous verrez toutes les pièces, que les circonstances de cette affaire sont plus atroces les unes que les autres.

 

 

 

Rousseau à Milord Maréchal –  9 août 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCX, p.409 à p.410

 

            Les choses incroyables que M. Hume écrit à Paris sur mon compte me font présumer que, s’il l’ose, il ne manquera pas de vous en écrire autant ; je ne suis pas en peine de ce que vous en penserez. Je me flatte, milord, d’être assez connu de vous, et cela me tranquillise ; mais il m’accuse avec tant d’audace d’avoir refusé malhonnêtement la pension, après l’avoir acceptée, que je crois devoir vous envoyer une copie fidèle de la lettre que j’écrivis à ce sujet à M. le général Conway. J’étais bien embarrassé dans cette lettre, ne voulant pas dire la véritable cause de mon refus, et ne (410) pouvant en alléguer aucune autre. Vous conviendrez, je m’assure, que si l’on peut s’en tirer mieux que je ne fis, on ne peut du moins s’en tirer plus honnêtement. J’ajouterai qu’il est faux que j’aie jamais accepté la pension ; j’ai mis seulement votre agrément pour condition nécessaire ; et, quand cet agrément fut venu, M. Hume alla en avant sans me consulter davantage. Comme vous ne pouvez savoir ce qui s’est passé en Angleterre à mon égard depuis mon arrivée, il est impossible que vous prononciez dans cette affaire, avec connaissance, entre M. Hume et moi : ses procédés secrets sont trop incroyables, et il n’y a personne au monde moins fait que vous pour y ajouter foi. Pour moi, qui les ai sentis si cruellement, et qui n’y peux penser qu’avec la douleur la plus amère, tout ce qu’il me reste à désirer est de n’en reparler jamais : mais, comme M. Hume ne garde pas le même silence, et qu’il avance les choses les plus fausses du ton le plus affirmatif, je vous demande aussi, milord, une justice que vous ne pouvez me refuser ; c’est lorsqu’on pourra vous dire ou vous écrire que j’ai fait volontairement une chose injuste ou malhonnête, d’être bien persuadé que cela n’est pas vrai.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’Alembert à Voltaire – 11 août 1766 (extrait)

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Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4736 p.271 à p.273

 

            (…)

            Une autre sottise (car nous sommes riches en ce genre) qui occupe beaucoup le public, c’est la querelle de Jean-Jacques et de M. Hume. Pour le coup, Jean-Jacques s’est bien fait voir ce qu’il est, un fou et un vilain fou, dangereux et méchant, ne croyant à la vertu de personne, parce qu’il n’en trouve pas le sentiment au fond de son cœur, malgré le beau pathos avec lequel il en fait sonner le nom ; ingrat, et, qui pis est, haïssant ses bienfaiteurs (c’est de quoi il est convenu plusieurs fois lui-même), et ne cherchant qu’un prétexte pour se brouiller avec eux, afin d’être dispensé de la reconnaissance. Croiriez-vous qu’il veut aussi me mêler dans sa querelle, moi qui ne lui ai jamais fait le moindre mal, et qui n’ai jamais senti pour lui que de la compassion dans ses malheurs, et quelquefois de la pitié de son charlatanisme ? Il prétend que c’est moi qui ai fait la lettre sous le nom du roi de Prusse, où on se moque de lui. Vous saurez que cette lettre est d’un M. Walpole, que je ne connais même pas, et à qui je n’ai jamais parlé. Jean-Jacques est une bête féroce qu’il ne faut voir qu’à travers des barreaux, et ne toucher qu’avec un bâton. Vous ririez de voir les raisons d’après lesquelles il a soupçonné et ensuite accusé M. Hume d’intelligence avec ses ennemis. M. Hume a parlé contre lui en dormant ; il logeait à Londres, dans la même maison, avec le fils de Tronchin ; il avait le regard fixe, et surtout il a fait trop de bien à Rousseau pour que sa bienfaisance fût sincère. Adieu, mon cher maître, que de fous et de méchants dans ce meilleur des mondes possibles.

            (…)

 

 

 

Hume à madame de Boufflers – 12 août 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.143 à p.144 [77]

 

 

Il eût été fort inconvenant que vous et M. le prince de Conti fussiez instruits de ma querelle avec Jean-Jacques par d’autres que par moi. Je vous savais à cent lieues de Paris. J’écrivis à la vérité au baron d’Holbach mais sans lui recommander ni en attendre le secret. Je croyais que cette histoire serait racontée à huit ou dix personnes ; dans une semaine ou deux, vingt ou trente pouvaient en entendre parler, et il fallait trois mois avant qu’elle vous parvînt à Pougues. Je m’imaginais peu qu’un fait particulier raconté à un seul homme serait porté d’un bout du royaume à l’autre en un moment. Si le roi d’Angleterre avait déclaré la guerre à celui de France, cette nouvelle n’eût pas fait plus de bruit, que ma rupture avec Rousseau. J’avoue que cela m’inquiéta. Je différai de vous écrire, attendant de jour en jour de nouveaux renseignements pour vous les communiquer, afin qu’il vous fût possible de me donner des conseils avec plus de connaissance de cause. Vous voyez que mon erreur vient de ce que j’ai mal calculé. Je vous prie de m’accorder mon pardon et de l’obtenir du prince de (144) Conti. Quant à l’article bien plus important que l’oubli des devoirs de la politesse, c’est-à-dire mon emportement et ma précipitation envers Rousseau, je vous soumets les considérations suivantes sur lesquelles j’appelle toute votre attention. Songez, 1° à l’effet d’une lettre aussi outrageante que celle qu’il m’écrivit subitement après tant de services rendus par moi et au moment où il n’en avait plus besoin ; 2° à la découverte que je fis sur-le-champ que sa fureur, si elle était réelle, n’était point le résultat d’une passion soudaine, mais bien d’un calcul fait de sang-froid pendant plusieurs mois et dans le temps même que je lui rendais les plus grands services ; 3° au mensonge prémédité qu’il fit [78] dans le détail qu’il vous a donné d’une conversation que nous eûmes ensemble. Mais ce qui m’a déterminé à ne garder aucune mesure avec cet homme, c’est la certitude qu’il écrivait ses mémoires et qu’il m’y faisait faire une mauvaise figure. J’ai reçu de lui un énorme volume contenant beaucoup de mensonges et d’injures [79]…J’ai donné quelques détails à M. d’Alembert, qui vous les communiquera. J’aurais dû vous écrire mais j’ignorais votre adresse et savais seulement que vous n’étiez point à Paris. J’ai fait un récit de cette histoire que j’ai envoyé au général Conway pour le faire passer à M. d’Alembert. Toutes les conjectures qu’on a faites à Paris, et dont vous m’informez [80] sont fausses ; il les invente. Jamais on ne l’instruisit de la plaisanterie dont vous me parlez, quand même elle aurait eu lieu [81] .

 

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou –  16 août 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXII, p.17 à p.22

 

            Je redoute, mon cher hôte, que les choses incroyables que M. Hume écrit partout ne vous (18) soient parvenues, et je ne suis pas en peine de l’effet qu’elle feront sur vous. Il promet au public une relation de ce qui s’est passé entre lui et moi, avec le recueil des lettres. Si ce recueil est fait fidèlement, vous y verrez, dans celle que je lui ai écrite le 10 juillet, un ample détail de sa conduite et de la mienne, sur lequel vous pourrez juger entre nous ; mais, comme infailliblement, il ne fera pas cette publication, du moins sans les falsifications les plus énormes, je me réserve à vous mettre au fait par le retour de M. d’Ivernois car vous copier maintenant cet immense recueil, c’est ce qui ne m’est pas possible, et ce serait rouvrir toutes mes plaies. J’ai besoin d’un peu de trêve pour reprendre mes forces prêtes à me manquer. Du reste, je le laisse déclamer dans le public et s’emporter aux injures les plus brutales ; je ne sais point quereller en charretier. J’ai un défenseur dont les opérations sont lentes, mais sûres ; je les attends et je me tais.

            Je vous dirai seulement un mot sur une pension du roi d’Angleterre dont il a été question, et dont vous m’aviez parlé vous-même. Je ne vous répondis pas sur cet article, non seulement à cause du secret que M. Hume exigeait, au nom du roi, et que je lui ai fidèlement gardé jusqu’à ce qu’il l’ait publié lui-même, mais parce que, n’ayant jamais bien compté sur cette pension, je ne voulais vous flatter pour moi de cette (19) espérance que quand je serais assuré de la voir remplir. Vous sentez que, rompant avec M. Hume, après avoir découvert ses trahisons, je ne pouvais, sans infamie, accepter des bienfaits qui me venaient par lui. Il est vrai que ces bienfaits et ces trahisons semblent s’accorder fort mal ensemble ; tout cela s’accorde pourtant fort bien. Son plan était de me servir publiquement avec la plus grande ostentation, et de me diffamer en secret avec la plus grande adresse. Ce dernier objet a été parfaitement rempli ; vous aurez la clef de tout cela. En attendant, comme il publie partout qu’après avoir accepté la pension, je l’ai malhonnêtement refusée, je vous envoie une copie de la lettre que j’écrivis à ce sujet au ministre, par laquelle vous verrez ce qu’il en est. Je reviens maintenant à ce vous m’avez écrit.

            Lorsqu’on vous marqua que la pension m’avait été offerte, cela était vrai mais, lorsqu’on ajouta que je l’avais refusée, cela était parfaitement faux car, au contraire, sans aucun doute alors sur la sincérité de M. Hume, je ne mis, pour accepter cette pension, qu’une condition unique, savoir l’agrément de milord Maréchal que, vu ce qui s’était passé à Neufchâtel, je ne pouvais me dispenser d’obtenir. Or nous avions eu cet agrément avant mon départ de Londres ; il ne restait de la part de la cour qu’à terminer l’affaire ; ce que je n’espérais pourtant pas beaucoup ; mais ni (20) dans ce temps-là, ni avant, ni après, je n’en ai parlé à qui que ce fût au monde, hors le seul milord maréchal qui, sûrement, m’a gardé le secret. Il faut donc que ce secret ait été ébruité de la part de M. Hume. Or, comment M. Hume a-t-il pu dire que j’avais refusé, puisque cela était faux, et qu’alors mon intention n’était pas même de refuser ? Cette anticipation ne montre-t-elle pas qu’il savait que je serais bientôt forcé à ce refus, et qu’il entrait même dans son projet de m’y forcer, pour amener les choses au point où il les a mises ? La chaîne de tout cela me paraît importante à suivre pour le travail dont je suis occupé ; et si vous pouviez parvenir à remonter, par votre ami, à la source de ce qu’il vous écrit, vous rendriez un grand service à la chose et à moi-même.

            Les choses qui se passent en Angleterre à mon égard sont, je vous assure, hors de toute imagination. J’y suis dans la plus complète diffamation où il soit possible d’être, sans que j’ai donné à cela la moindre occasion, et sans que pas une âme puisse dire avoir eu personnellement le moindre mécontentement de moi. Il paraît maintenant que le projet de M. Hume et de ses associés est de me couper toute ressource, toute communication avec le continent, et de me faire périr ici de douleur et de misère. J’espère qu’ils ne réussiront pas, mais deux choses me font trembler : l’une est qu’ils travaillent avec force à détacher de moi (21) M. Davenport, et que, s’ils réussissent, je suis absolument sans asile et sans savoir que devenir. L’autre, encore plus effrayante, est qu’il faut absolument que, pour ma correspondance avec vous, j’aie un commissionnaire à Londres, à cause de l’affranchissement jusqu’à cette capitale, qu’il ne m’est pas possible de faire ici. Je me sers pour cela d’un libraire que je ne connais point mais qu’on m’assure être fort honnête homme. Si, par quelque accident, cet homme venait à me manquer, il ne me reste personne à qui adresser mes lettres en sûreté, et je ne saurais plus comment vous écrire. Il faut espérer que cela n’arrive pas ; mais, mon cher hôte, je suis si malheureux ! il ne me faudrait que ce dernier coup.

            Je tâche de fermer de tous côtés la porte aux nouvelles affligeantes, je ne lis plus aucun papier public, je ne réponds plus à aucune lettre, ce qui doit rebuter à la fin de m’en écrire, je ne parle que de choses indifférentes au seul voisin avec lequel je converse parce qu’il est le seul qui parle français. Il ne m’a pas été possible, vu la cause, de n’être pas affecté de cette épouvantable révolution qui, je n’en doute pas, a gagné toute l’Europe ; mais cette émotion a peu duré, la sérénité est revenue, et j’espère qu’elle tiendra car il me paraît difficile qu’il m’arrive désormais aucun malheur imprévu. (…)

 

 

 

 

Mme Dupré de Saint-Maur à Hume - 20 août 1766

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Levy-Bruhl : Quelques mots sur la querelle de Hume et de Rousseau

Revue de Métaphysique et de morale

Volume 20, 1912, p.417 à p.428

 

 

 

Montigny, le 20 août 1766.

 

Il ne fallait pas, Monsieur, vous aimer autant que je vous aime pour être vivement affectée du bizarre dénouement de votre union avec Jean-Jacques. Tout Paris y a pris part, les uns avec intérêt, les autres par pure curiosité. Les premiers indices de votre mécontentement ont tout d'abord excité ces deux sentiments : avec quelle impatience n'a-t-on pas attendu l'explication d'une énigme dont il était impossible de deviner le mot! A peine a-t-il été connu que l'indignation contre Rousseau a été générale. Ses amis, c'est-à-dire les amateurs de ses ouvrages, ne l'ont défendu qu'en disant qu'il est fou; les vôtres se sont affligés de voir un ingrat extrava­gant détruire en un moment le plaisir, si digne de vous, que vous preniez à faire son bonheur. Je vous avoue, Monsieur, que c'est à ce sentiment-là que mon cœur s'est arrêté. Les indifférents ont raisonné diversement. Ceux d'entre eux qui se piquent de n'agir jamais que prudemment ont dit que vous vous étiez trop pressé de répandre tant de bienfaits sur Jean-Jacques avant que de vous être assuré qu'il en fût digne; ceux qui guettent les philosophes pour les trouver en faute ont eu une joie plate et maligne de voir celui qui avait réuni tous nos suffrages trompé par un usurpateur du même titre. J'ai vu de tous ces gens-là, Monsieur, mais je n'en ai point rencontré qui vous supposassent l'ombre d'un tort vis-à-vis de Rousseau. Faites-nous donc l'honneur de croire que vous n'avez pas plus besoin de justifi­cation en France qu'en Angleterre. M. de Montigny reçut avant-hier au soir les papiers que vous lui avez envoyés; nous passâmes une partie de la nuit à les lire. M. de Trudaine était déjà retiré et n'en a pris connaissance qu'hier. M. et Mme de Montigny, M. de Fourqueux de Fournière, Saurin et moi étions de la première lecture. Elle nous a fait à tous la même impression. Si nous différons en quelque chose sur l'opinion (qu'elle) donne de Rousseau, ce n'est que par des nuances imperceptibles. On ne peut atténuer le vice de son cœur qu'en lui supposant plus de degrés de folie; votre conduite à son égard est au-dessus de toute objection. Vous avez voulu le rendre heureux, il n'en est pas susceptible. D'autres avant vous l'avaient tenté sans plus de succès; mais le voilà bien plus malheureux que jamais, parce qu'il est (424) avili et dégradé. parce que à quelque degré que se portent à présent ses malheurs, il n'a plus à attendre des amis les plus sensibles que de la com­passion. Qu'a donc à redouter l'excellent David Hume d'un être aussi déplorable, aussi abandonné? Rien assurément: Par conséquent rien à faire, rien à écrire, encore moins à imprimer. Renoncer à une chimère, charmante à la vérité; se féliciter de n'avoir à rompre qu'avec un séducteur et non avec un ami; rire même de ce que les lumières de la plus saine philosophie combinées avec les sentiments les plus exquis ne mettent pas à l'abri d'être trompé par un fol plein de talent et d'artifice. Voilà, ce me semble, Monsieur, la façon de penser de ceux de vos amis qui habitent actuellement Montigny. Les mânes de Fontenelle invoquées nous paraissent du même avis. C'est à M. Trudaine qu'elles (sic) ont répondu, et avec raison, puisqu'il n'a jamais été mieux entendu que par lui, et que vous remplissez si parfaitement dans son cœur et dans son estime le vide qu'il y a laissé.  Je ne vous dis rien pour M. et Mme de Montigny... La précaution de déposer votre commerce littéraire entre les mains de quelques amis nous paraît la seule précaution à prendre. Encore faut-il, dit M. de Trudaine, que ce soient des amis prudents.

 

 

 

 

 

 

 

D’Alembert à Voltaire – 29 août 1766 (extrait)

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Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4754 p.298 à p.299

 

           

            (…)

M. Hume vient de m’envoyer une longue lettre de ce drôle (car il ne mérite pas d’autre nom), qui excite tour à tour l’indignation et le cailletage le plus plat joint à la plus vilaine âme. Je crois qu’il serait bon qu’elle fût imprimée. Imaginez-vous que ce maraud m’accuse aussi d’être de ses ennemis, moi qui n’ai d’autre reproche à me faire que d’avoir trop bien parlé et trop bien pensé de lui. Je l’ai toujours cru un peu charlatan, mais je ne le croyais pas un méchant homme. Je suis bien tenté de lui faire un défi public d’administrer les preuves qu’il a contre moi ; ce défi l’embarrasserait beaucoup ; mais en vaut-il la peine ?

            (…)

 

 

 

 

Rousseau à Madame de Boufflers –  30 août 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXV, p.22 à p.26

 

            Une chose me fait grand plaisir, madame, dans la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 27 du mois dernier, et qui ne m’est parvenue que depuis peu de jours ; c’est de connaître à son ton que vous êtes en bonne santé.

            Vous dites, madame, n’avoir jamais vu de lettre semblable à celle que j’ai écrite à M. Hume ; cela peut être, car je n’ai, moi, jamais rien vu de semblable à ce qui y a donné lieu. Cette lettre ne ressemble pas du moins à celles qu’écrit M. Hume, et j’espère n’en écrire jamais qui leur ressemblent.

            Vous me demandez quelles sont les injures dont je me plains. M. Hume m’a forcé de lui dire que je voyais ses manœuvres secrètes, et je l’ai fait. Il m’a forcé d’entrer là-dessus en explication. Je l’ai fait encore, et dans le plus grand détail. Il peut vous rendre compte de tout cela, madame ; pour moi, je ne me plains de rien.

            (23) Vous me reprochez de me livrer à d’odieux soupçons. A cela, je réponds que je ne me livre point à des soupçons. Peut-être auriez-vous pu, madame, prendre pour vous un peu des leçons que vous me donnez, n’être pas si facile à croire que je croyais si facilement aux trahisons, et vous dire pour moi une partie des choses que vous voulez que me disse pour M. Hume.

            Tout ce que vous m’alléguez en sa faveur forme un préjugé très fort, très raisonnable, d’un très grand poids, surtout pour moi, et que je ne cherche point à combattre ; mais les préjugés ne font rien contre les faits. Je m’abstiens de juger du caractère de M. Hume, que je connais pas ; je ne juge que sa conduite avec moi, que je connais. Peut-être suis-je le seul homme qu’il ait jamais haï, mais aussi quelle haine ! Un même cœur suffirait-il à deux comme celle-la ?

            Vous vouliez que je me refusasse à l’évidence, c’est ce que j’ai fait autant que j’ai pu ; que je démentisse le témoignage de mes sens, c’est un conseil plus facile à donner qu’à suivre ; que je ne crusse rien de ce que je sentais, que je consultasse les amis que j’ai en France. Mais si je ne dois rien croire de ce que je vois et de ce que je sens, ils croiront bien moins encore, eux qui ne le voient pas et qui le sentent encore moins. Quoi, madame ! quand un homme vient entre quatre yeux m’enfoncer, à coups redoublés, un (24) poignard dans le sein, il faut, avant d’oser lui dire qu’il me frappe, que j’aille demander à d’autres s’il m’a frappé !

            L’extrême emportement que vous trouvez dans ma lettre me fait présumer, madame, que vous n’êtes pas de sang-froid vous-même, ou que la copie que vous avez vue est falsifiée. Dans la circonstance funeste où j’ai écrit cette lettre, et où M. Hume m’a forcé de l’écrire, sachant bien ce qu’il en voulait faire, j’ose dire qu’il fallait avoir une âme forte pour se modérer à ce point. Il n’y a que les infortunés qui sentent combien, dans l’excès d’une affliction de cette espèce, il est difficile d’allier la douceur avec la douleur.

            M. Hume s’y est pris autrement, je l’avoue. Tandis qu’en réponse à cette même lettre, il m’écrivait en termes décents et même honnêtes, il écrivait à M. d’Holbach et à tout le monde en termes un peu différents. Il a rempli Paris, la France, les gazettes, l’Europe entière, de choses que ma plume ne sait pas écrire et qu’elle ne répétera jamais. Etait-ce comme cela, madame, que j’aurais dû faire.

            Vous dites que j’aurais dû modérer mon emportement contre un homme qui m’a réellement servi. Dans la longue lettre que j’ai écrite le 10 juillet à M. Hume, j’ai pesé avec la plus grande équité les services qu’il m’a rendus. Il était digne de moi d’y faire partout pencher la balance en sa (25) faveur, et c’est ce que j’ai fait mais, quand tous ces grands services auraient eu autant de réalité que d’ostentation, s’ils n’ont été que des pièges qui couvraient les plus noirs desseins, je ne vois pas qu’ils exigent une grande reconnaissance.

            Les liens de l’amitié sont respectables même après qu’ils sont rompus. Cela est vrai mais cela suppose que ces liens aient existé. Malheureusement, ils ont existé de ma part. Aussi le parti que j’ai pris de gémir tout bas et de me taire est-il l’effet du respect que je me dois.

            Et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi. Voilà, madame, la plus étonnante maxime dont j’aie entendu parler. Comment ! sitôt qu’un homme prend en public le masque de l’amitié, pour me nuire plus à son aise, sans même daigner se cacher de moi, sitôt qu’il me baise en m’assassinant, je dois n’oser plus me défendre, ni parer ses coups, ni m’en plaindre, pas même à lui … je ne puis croire que c’est là ce que vous avez voulu dire. Cependant, en relisant ce passage dans votre lettre, je n’y puis trouver aucun autre sens.

            Je vous suis obligé, madame, des soins que vous voulez prendre pour ma défense mais je ne les accepte pas. M. Hume a si bien jeté le masque qu’à présent sa conduite parle et dit tout à qui ne veut pas s’aveugler. Mais, quand cela ne serait pas, je ne veux point qu’on me justifie parce que je (26) n’ai pas besoin de justification et je ne veux pas qu’on m’excuse parce que cela est au-dessous de moi. Je souhaiterais seulement que, dans l’abîme de malheurs où je suis plongé, les personne que j’honore m’écrivissent de lettres moins accablantes, afin que j’eusse au moins la consolation de conserver pour elles tous les sentiments qu’elles m’ont inspirés.

           

 

 

 

Rousseau à M. d’Ivernois –  30 août 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXVI, p.26 à p.28

 

            (26) J’ai lu, monsieur, dans votre lettre du 31 juillet, l’article de la gazette que vous y avez transcrit, et sur lequel vous me demandez des instructions pour ma défense. Eh ! de quoi, je vous prie, voulez-vous me défendre ? de l’accusation d’être un infâme ? Mon bon ami, vous n’y pensez pas. Lorsqu’on parlera de cet article et des étonnantes lettres qu’écrit M. Hume, répondez simplement : je connais mon ami Rousseau ; de pareilles accusations ne sauraient le regarder. Du reste, faites comme moi, gardez le silence et demeurez en repos. Surtout, ne me parlez plus de ce qu’on (27) dit dans le public et dans les gazettes ; il y a longtemps que tout cela est mort pour moi.

            Il y a cependant un point sur lequel je désire que mes amis soient instruits, parce qu’ils pourraient croire, comme ils ont fait quelquefois, et toujours à tort, que des principes outrés me conduisent à des choses déraisonnables. M. Hume a répandu à Paris et ailleurs que j’avais refusé brutalement une pension de deux mille francs du roi d’Angleterre après l’avoir acceptée. Je n’ai jamais parlé à personne de cette pension et le roi voulait qu’elle fût secrète, et je n’en aurais parlé de ma vie si Hume n’eût commencé. L’histoire en serait longue à déduire dans une lettre. Il suffit que vous sachiez comment je m’en défendis quand, ayant découvert les manœuvres secrètes de M. Hume, je dus ne rien accepter par la médiation d’un homme qui me trahissait. Voici, Monsieur, une copie de la lettre que j’écrivis à ce sujet à M. le général Conway, secrétaire d’Etat. J’étais d’autant plus embarrassé dans cette lettre que, par un excès de ménagement, je ne voulais ni nommer Hume, ni dire mon vrai motif. Je l’envoie que vous jugiez, quant à  présent, d’une seule chose, si j’ai refusé malhonnêtement. Quand nous nous verrons, vous saurez le reste ; plaise à Dieu que ce soit bientôt ! Toutefois, ne prenez rien sur vos affaires d’aucune espèce ; je puis attendre et, dans quelque temps que vous (28) veniez, je vous verrai toujours avec le même plaisir. Je me rapporte en toute chose à la lettre que je vous ai écrite il y a une quinzaine de jours par voie d’ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.

P.S. Il faut que vous ayez une mince opinion de mon discernement en fait de style pour vous imaginer que je me trompe sur celui de M. de Voltaire, et que je prends pour être de lui ce qui n’en est pas ; et il faut en revanche que vous ayez une haute opinion de sa bonne foi pour croire que, dès qu’il renie un ouvrage, c’est une preuve qu’il n’est pas de lui.

 

 

 

 

 

 

 

Rousseau à M. Rey –  ( ?) août 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXII, p.10 à p.15

 

         (…)

            (11) Vos gazettes disent donc que M. Hume est mon bienfaiteur et que je suis son protégé ! Que Dieu me préserve d’être souvent protégé de la sorte et de trouver en ma vie encore un pareil bienfaiteur. Je présume que cet article n’est que préparatoire (12) et qu’il en suivra bientôt un second, aussi véridique, aussi humain, aussi juste. Qu’importe, mon cher compère ? Laissons dire, et que M. Hume, et les plénipotentiaires, et les puissances, et les gazetiers, et le public, et tout le monde, qu’ils crient, qu’ils m’outragent, qu’ils m’insultent, qu’ils disent et fassent tout ce qu’ils voudront : mon âme, en dépit d’eux, restera toujours la même ; il n’est pas au pouvoir des hommes de la changer. Le public, désormais, est mort pour moi. Je vous prie, quand vous m’écrirez, de ne me reparler jamais de ce qu’on y dit.

            (…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 5 septembre 1766 (extrait)

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Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4762 p.309 à p.310

 

            ( …)

            Vous devez avoir actuellement la lettre du vertueux Jean-Jacques à ce fripon de M. Hume, qui avait eu l’insolence de lui procurer une pension du roi d’Angleterre ; c’est un trait qu’un galant homme ne peut jamais pardonner. Je me flatte que vous m’enverrez cette belle lettre de Jean-Jacques ; on dit qu’il y a huit pages entières de pauvretés. Le bruit court qu’il est devenu tout à fait fou en Angleterre, physiquement fou, qu’on le garde actuellement à vue, et qu’on va le transférer à Bedlam. Il faudrait, par représailles, mettre aux Petites-Maisons une de ses protectrices [82].

 

 

 

 

 

 

 

Turgot à Hume – 7 septembre 1766 (extrait)

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Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.148 à p.154

 

« J’ai trouvé ici, Monsieur, votre lettre du 5 août, à mon retour d’un voyage que j’ai été faire en Normandie. D’Alembert, qui venait alors de recevoir votre récit de l’histoire de Rousseau avec les lettres que vous y avez insérées, me l’a communiqué. Je vous crois à présent si ennuyé de cette affaire que je ne sais si je dois encore vous en parler. M. de Montigni m’a cependant dit que vous désiriez de savoir ma façon de penser. Vous imaginez bien qu’elle ne peut pas être douteuse sur le fonds de l’affaire, et je crois qu’excepté Rousseau et peut-être Mlle Le Vasseur, il n’y a personne dans le monde qui s’imagine, ni qui eût jamais imaginé, que vous avez mené Rousseau en Angleterre pour le trahir, et à qui sa longue lettre et ses démonstrations ne fassent pitié. Mais je vous avoue que j’y vois toujours plus de folie que de noirceur. J’y vois des sophismes dont une imagination se sert pour empoisonner les circonstances les plus simples et les transformer au gré de la manie qui l’occupe. Mais je ne crois point que ces extravagances soient un jeu joué et un prétexte pour secouer le poids de la reconnaissance qu’il vous doit. Il paraît sentir lui-même que personne ne le croira et qu’il se couvre d’opprobre, du moins pour le moment, aux yeux du public.

            Il avoue qu’il sacrifie et son intérêt et même sa réputation, et il est certain que cette affaire lui fait un tort irréparable, l’isole du genre humain, et lui ôte tout appui contre les persécutions auxquelles ses opinions, et encore plus les traits de sa misanthropie, l’exposeront toujours. Je persiste donc à ne le croire que fou, et je suis affligé que l’impression trop vive qu’a faite sur vous sa folie vous ait mis dans le cas de la faire éclater et de la rendre irrémédiable ; car le bruit qu’a fait votre lettre au baron est pour Rousseau une démonstration que ses conjectures étaient fondées sur la vérité même. Il a bien mandé à Mme de Boufflers qu’il ne se plaignait pas, et que cette lettre qui vous a donné lieu de le diffamer comme le dernier des hommes n’était écrite qu’à vous. L’éclat que vous avez fait lui a fait tout le mal possible, et sa lettre ne vous en a fait aucun. Les gens sensés qui se mettront à votre place sentiront combien ce mouvement de vivacité était naturel, en voyant tant de services payés par tant d’outrages ; aucuns n’excuseront Rousseau d’avoir conçu des soupçons aussi atroces sur des motifs aussi frivoles ; mais quelques-uns de vos amis, et moi en particulier, regretteront que vous vous soyez laissé aller à cette première impression, et que vous ne vous soyez pas contenté de répondre simplement à Rousseau qu’apparemment il était devenu fou, sans en écrire à Paris avant d’avoir vu le fonds de ses soupçons.

            J’ai lu avec attention la lettre de R. à M. Conway. Elle contient sans doute un refus pour le moment, mais il est certain que M. Conway et vous, vous vous êtes trompés si vous y avez vu qu’il exigeait que la pension fût publique, et qu’il fît de ce changement la condition de son acceptation. Votre erreur à cet égard a été pour lui une confirmation de ses soupçons, et peut-être a-t-elle contribué à vous tromper dans la suite sur les motifs de sa conduite, et à vous faire substituer un système de noirceur réfléchie, à l’extravagance sombre et soupçonneuse dont vous avez été justement blessé, mais dont Rousseau se trouve être cruellement la victime. Sa grande lettre explique tout. Il est clair qu’il n’a refusé la pension parce qu’il ne voulait pas vous la devoir, et non pour se faire aux yeux du peuple un mérite de son refus. Il convient que vous l’avez demandée de son aveu. On voit évidemment que la lettre de M. Walpole, qu’il a sottement imputée à d’Alembert, est cause de tout, et que c’est sa publication dans les papiers publics qui a fait revivre les puériles remarques qui remplissent sa lettre, et auxquelles il n’aurait sans cela fait aucune attention sérieuse.

            Dans toute cette affaire, il s’en faut beaucoup que je trouve M Walpole innocent. Je trouve la plaisanterie sur Rousseau, dans le moment où il l’a faite, très malhonnête. J’en ai eu cette idée dès le premier moment, et les effets qu’elle a produits ne sont pas propres à me faire changer d’avis. Je n’ai pas vu sans une sorte d’indignation l’air de triomphe de cet homme sur un événement dont il est la cause.

            Après vous avoir dit franchement mon avis, vous serez surpris, peut-être, de me voir presque revenu à l’avis de faire imprimer. La folie de Rousseau est telle qu’il a écrit ici différentes lettres, dans lesquelles il regarde votre trahison comme si constante, et les démonstrations comme si terrassantes pour vous, qu’il vous défie de publier les pièces sans vous déshonorer, à moins que vous ne les falsifiez ; ce ne sont pas ses termes, mais c’en est le sens. Si cette espèce de défi devenait public à un certain point, et faisait plus d’impression en Angleterre qu’il n’en peut faire en France, peut-être seriez-vous obligé d’imprimer. Mais en ce cas, je voudrais retrancher tout récit, toute imputation de mensonge, toutes notes, excepté quelques-unes nécessaires pour rétablir simplement les faits importants, comme celui de la scène qui s’est passée la veille de son départ pour Wooton. Encore voudrais-je que dans ces notes vous disiez simplement le fait, sans traiter Rousseau de menteur, sans vous abaisser à le prouver ; vous devez être cru sur ce que vous direz, et vous le serez. Je ne mettrais autre chose à la tête, sinon que les discours répandus sur la querelle, etc., et l’espèce de défi que M. Rousseau vous a fait d’en publier ce qui s’est passé, vous obligent à regret à publier les accusations de M. Rousseau contre vous, et que vous croyez leur publication une réponse suffisante, voilà quel est actuellement mon penchant. Mais comme je ne vois à cela rien de pressé, je crois que vous ferez bien de vous donner tout le temps d’y réfléchir. Plus vous mettez dans cette affaire de modération et même d’indifférence, plus le tort de Rousseau deviendra évident.

            (…) »

 

 

 

 

Rousseau à M. Roustan –  7 septembre 1766 (extrait)

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXVIII, p.30 à p.33

 

            (30) (…) Je reviens à vous, monsieur, pour qui mes sentiments n’ont point changé, parce que je crois les vôtres toujours les mêmes, et que les hommes de votre étoffe prennent moins l’esprit de leur état qu’ils n’y portent (31) le leur. Je n’ai pas craint que les clameurs de M. Hume fissent impression sur vous, ni sur M. Abauzit, ni sur aucun de ceux qui me connaissent ; et, quant au public, il est mort pour moi ; ses jugements insensés l’ont tué dans mon cœur. Je ne connais plus d’autre bien que celui de la paix de l’âme et des jours achevés en repos, loin du tumulte et des hommes ; et si les méchants ne veulent pas m’oublier, peu importe, pour moi je les ai parfaitement oubliés. M. Hume, en m’accablant publiquement des outrages que vous savez, a promis de publier les faits et les pièces qui les autorisent. Peut-être voudrait-il aujourd’hui n’avoir pas pris cet engagement mais il est pris enfin. S’il le remplit, vous trouverez dans sa relation l’éclaircissement que vous demandez ; s’il ne le remplit pas, vous en pourrez juger par là-même : un tel silence, après le bruit qu’il a fait, serait décisif. Il faut, monsieur, que chacun ait son tour, c’est à présent celui de M. Hume. Le mien viendra plus tard. Il viendra toutefois, je m’en fie à la Providence. J’ai un défenseur dont les opérations sont lentes mais sûres. Je les attends et je me tais. Je suis touché du souvenir de M. Abauzit et de ses obligeantes inquiétudes. Saluez-le tendrement et respectueusement de ma part ; marquez-lui qu’il ne se peut pas qu’un homme qui sait honorer dignement la vertu en soit dépourvu lui-même. Assurez-le que, quoi que puissent faire et dire et (32) M. Hume, et les gazetiers, et les plénipotentiaires, et toutes les puissances de la terre, mon âme restera toujours la même. Elle a passé par toutes les épreuves et les a soutenues, il n’est pas au pouvoir des hommes de la changer. (…)

 

 

 

 

 

Rousseau à Milord Maréchal –  7 septembre 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXIX, p.33 à p.34

 

            (33) Je ne puis vous exprimer, milord, à quel point, dans les circonstances où je me trouve, je suis alarmé de votre silence. La dernière lettre que j’ai reçue de vous était de … Serait-il possible que les terribles clameurs de M. Hume eussent fait impression sur vous, et m’eussent, au milieu de tant de malheurs, ôté la seule consolation qui me restait sur terre ? Non, milord, cela ne peut pas être, votre âme ferme ne peut être entraînée par l’exemple de la foule, votre esprit judicieux ne peut être abusé à ce point. Vous n’avez point connu cet homme, personne ne l’a connu, ou plutôt il n’est plus le même. Il n’a jamais haï que moi seul ; mais quelle haine ! un même cœur pourrait-il suffire à deux comme cella-là ? Il a marché jusqu’ici dans les ténèbres, il s’est caché (34) mais, maintenant, il se montre à découvert. Il a rempli l’Angleterre, la France, les gazettes, l’Europe entière, de cris auxquels je ne sais que répondre et d’injures dont je me croirais digne si je daignais les repousser. Tout cela ne décèle-t-il pas avec évidence le but qu’il a caché jusqu’à présent avec tant de soin ? Mais laissons M. Hume, je veux l’oublier malgré les maux qu’il m’a faits. Seulement, qu’il ne m’ôte pas mon père ; cette perte est la seule que je ne pourrais supporter. Avez-vous reçu mes dernières lettres, une du 20 juillet et l’autre du 9 août ? Ont-elles eu le bonheur d’échapper aux filets qui sont tendus tout autour de moi et au travers desquels peu de chose passe ? Il paraît que l’intention de mon persécuteur et de ses amis est de m’ôter toute communication avec le continent et de me faire périr ici de douleur et de misère ; leurs mesures sont trop bien prises pour que je puisse aisément leur échapper. Je suis préparé à tout et je puis tout supporter hors votre silence. Je m’adresse à  M. Rougemont ; je ne connais que lui seul à Londres à qui j’ose me confier. S’il me refuse ses services, je suis sans ressource et sans moyens pour écrire à mes amis. Ah, milord ! qu’il me vienne une lettre de vous et je me console de tout le reste !

 

 

 

 

 

 

 

 

Rousseau à Milord Maréchal –  27 septembre 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXXI, p.36 à p.38

 

            (36) Je n’ai besoin, milord, de vous dire combien vos deux dernières lettres m’ont fait de plaisir et m’étaient nécessaires. Ce plaisir a pourtant été tempéré par plus d’un article, par un, surtout, auquel je réserve une lettre exprès, et aussi par ceux qui regardent M. Hume, dont je ne saurais lire le nom, ni rien qui s’y rapporte, sans un serrement de cœur et un mouvement convulsif qui fait pis que me tuer puisqu’il le laisse vivre. Je ne cherche point, milord, à détruire l’opinion que vous avez de cet homme, ainsi que (37) toute l’Europe ; mais je vous conjure, par votre cœur paternel, de ne me reparler jamais de lui sans la plus grande nécessité.

            Je ne puis me dispenser de répondre à ce que vous m’en dites dans votre lettre du 5 de ce mois : je vois avec douleur, me marquez-vous, que vos ennemis mettront sur le compte de M. Hume tout ce qu’il leur plaira d’ajouter au démêlé entre vous lui. Mas que pourraient-ils faire de plus que ce qu’il a fait lui-même ? Diront-ils de moi pis qu’il n’en a dit dans les lettres qu’il a écrites à Paris, par toute l’Europe, et qu’il a fait mettre dans toutes les gazettes ? Mes autres ennemis me font du pis qu’ils peuvent et ne s’en cachent guère. Lui fait pis qu’eux et se cache, et c’est lui qui ne manquera pas de mettre sur le compte le mal que jusqu’à ma mort il ne cessera de me faire en secret.

            Vous me dites encore, milord, que je trouve mauvais que M. Hume ait sollicité la pension du roi d’Angleterre à mon insu. Comment avez-vous pu vous laisser surprendre au point d’affirmer ce qui n’est pas ? Si cela était vrai, je serais un extravagant tout au moins ; mais rien n’est plus faux. Ce qui m’a fâché, c’était qu’avec sa profonde adresse il se soit servi de cette pension, sur laquelle il revenait à mon insu, quoique refusée, pour me forcer de lui motiver mon refus et de lui faire la déclaration qu’il voulait absolument avoir et que je voulais éviter, sachant bien l’usage (38) qu’il en voulait faire. Voilà, milord, l’exacte vérité, dont j’ai les preuves, et que vous pouvez affirmer.

            (…)

 

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou –  04 octobre 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXXIII, p.43 à p.50

 

         (50) Tu quoque !…

            J’ai reçu, mon cher hôte, votre lettre n°32 ; je n’ai pas besoin de vous dire quel effet elle a fait sur moi ; j’ai besoin plutôt de vous dire qu’elle ne m’a pas achevé. Celle du n°30 ne me préparait pas à celle-là ; ce que vous aviez écrit à Panckoucke m’y préparait encore moins ; et j’aurais juré, surtout après la promesse que vous m’aviez faite, que (44) vous étiez à l’épreuve du voyage de Genève ? j’avais tort. Je devrais savoir mieux que personne qu’il ne faut jurer de rien. Le soin que vous prenez de me ramasser les jugements du public sur mon compte m’apprend assez quels sont les vôtres, et je vois que si vous exigez que je me justifie, c’est surtout auprès de vous car, quant au public, vous savez que vos soins là-dessus sont inutiles, que mon parti est pris sur ce point et que, de mon vivant je n’ai plus rien à lui dire.

            Mais, avant de parler de ma justification, parlons de la vôtre car, enfin, je n’ai aucun tort avec vous, que je sache, et vous en avez avec moi de peu pardonnables puisque, avant de se résoudre d’accabler un ami dans mon état, il faut s’assurer d’avoir dix fois raison, après quoi l’on a tort encore. J’entre en matière.

            Je vous disais dans ma précédente lettre que lorsqu’on vous marqua que la pension m’avait été offerte, cela était vrai ; mais que lorsqu’on ajouta que je l’avais refusée, cela était faux ; qu’il était faux même que j’eusse alors l’intention de la refuser ; que, comme c’était alors un secret, je n’en avais parlé à qui que ce fût ; qu’il fallait donc que ce bruit anticipé fût venu de M. Hume, qui lui-même avait exigé le secret, etc., etc.

            Là-dessus, voici votre réponse ; de peur de la mal extraire, je la transcrirai mot à mot.

            « Votre lettre au général Conway est du 12 mai, (45) et l’affaire de votre démêlé n’a éclaté dans ce pays et à Genève que sur la fin de juillet ; à Paris dans le courant du même mois, ou dans celui de juin. Il est donc possible que M. Hume n’ait parlé, dans sa lettre à d’Alembert, de votre pension que sur le refus de l’accepter fait à M. Conway. Je dis possible, parce que, n’ayant pas la date de la lettre à d’Alembert, je ne peux pas l’assurer ; mais l’époque en est du mois de juin au plus tôt. Ainsi, la conséquence que vous tirez contre Hume de cette circonstance n’est pas nécessaire, et le secret ébruité de la pension n’a eu lieu qu’après votre refus. Je vous fais cette réflexion pour vous engager à bien combiner les dates, à bien vous en assurer, avant d’établir sur elles aucune induction. Il me sera difficile d’avoir la date de cette lettre à d’Alembert, puisqu’elle ne se communique plus, mais je tâcherai d’en savoir ce que je pourrai. Ce que j’en savais venait d’une lettre de M. Fischer au capitaine Steiner de Couvet. La lettre était de fraîche date et je vous écrivis sur-le-champ son contenu, et cela le 31 juillet. »

            Il paraît, par tout ce récit, que je vous en ai imposé dans le mien, en antidatant le bruit répandu de mon refus, pour en accuser M. Hume. Je crois que vous n’avez pas tiré positivement cette conséquence ; mais, comme elle suit nécessairement de votre exposé, surtout de la fin, il a (46) bien fallu, malgré vous, qu’elle se présentât au moins dans l’éloignement, puisqu’il était totalement impossible, de la manière que vous présentez la chose, que je fusse dans l’erreur sur ce point ; et, quand j’y aurais été, cette erreur sur pareil sujet eût été une étourderie impardonnable à mon âge, et ne pouvait que rendre mon caractère très suspect. Or, sans vous parler des devoirs de l’amitié, ceux de l’équité, de l’humanité, du respect qu’on doit aux malheureux, voulaient que vous commençassiez par bien vous assurer des faits qui entraînaient cette conséquence, et que vous ne vous fiassiez pas légèrement à votre mémoire pour m’imputer une pareille méchanceté. Avant d’aller plus loin, je vous supplie de rentrer ici en vous-même et de vous demander si j’ai tort ou raison.

            Suivez maintenant ce que j’ai à vous dire.

            Premièrement, je viens de relire, en entier, votre lettre du 31 juillet n°30, et je n’y ai pas trouvé un seul mot de M. d’Alembert, ni de M. Fischer, ni de Steiner, ni de rien de ce que vous dites y avoir mis à ce sujet, et il n’en est question, que je sache, dans aucune autre de vos lettres.

            Mais voici ce que vous m’écriviez le 16 mars dans votre n°21 :

            « Si vous avez besoin d’un homme sûr, adressez-vous hardiment à mon ami Cerjeat ; je vous (47) fournis son adresse à tout événement. Il me dit que l’on prétend que le roi vous a offert une pension que vous avez refusée, par la raison que vous n’aviez pas voulu accepter celle que le roi de Prusse voulait vous faire, que vous ne voulez pas recevoir des Suisses, et que vous vous plaignez de l’accueil que vous avez trouvé en Angleterre. »

            Voici là-dessus comment je raisonnais en vous écrivant le 16 août.

            M. de Cerjeat n’a pu vous écrire de Londres plus tard que le commencement de mars, ce que vous me marquez de Neuchâtel du 16.

            Or, au commencement de mars, j’étais encore à Londres, d’où je ne suis parti que le 19 pour ce pays.

            Au commencement de mars, M. Hume avait encore toute ma confiance, et j’avais eu la bêtise de ne pas le pénétrer, quoiqu’il entrât dans son profond projet que je le pénétrasse, et que personne au monde ne le pénétrât que moi seul.

            Au commencement de mars, j’étais très déterminé, sauf l’aveu de milord Maréchal, d’accepter la pension si réellement elle m’était donnée, chose dont, à la vérité, j’ai toujours douté.

            Et au commencement de mars, je n’avais parlé de cette pension à qui que ce fût, qu’au seul milord Maréchal, du consentement de M. Hume, et l’on ne pouvait encore avoir la réponse.

            (48) Je concluais de là qu’il fallait que le bruit parvenu à M. de Cerjeat eût été répandu par M. Hume, qui m’avait recommandé le secret, et je pensais, comme je le pense encore, qu’il eût peut-être été très important pour moi qu’on pût remonter à la source de ce premier bruit ; mais j’avoue que dans l’état déplorable où j’achève ma malheureuse vie, il est plus aisé de m’accabler que de me servir.

            Combinez et concluez vous-même ; pour moi, je n’ajouterai rien. Voilà, monsieur, mon premier grief. Commençons, si vous voulez bien, par le mettre en règle, avant que d’aller plus loin. Aussi bien, je sens que mes forces achèvent de m’abandonner, et j’ai besoin d’un peu de relâche dans le travail cruel auquel, au lieu de consolation que j’attendais de vous, s’il vous plaît de me condamner. Je reprendrai votre lettre article par article ; et avec l’âme que je vous connais, vous gémirez de l’avoir écrite ; mais en attendant, elle aura fait son effet. Je vous embrasse, mon cher hôte, de tout mon cœur.

            J’ai reçu réponse de milord Maréchal sur l’affaire de M. d’Escherny. Dans ma première lettre, je vous ferai l’extrait de la sienne.

            Je reçois en ce moment votre n° 33, et j’y vois que M. de Luze nie que nous ayons couché nous trois dans la même chambre durant la route. M. de Luze nie cela ! Mon Dieu ! suis-je (49) parmi des hommes ? Mon Dieu ! mais je crois que c’est un défaut de mémoire. Mon Dieu ! demandez, de grâce, à M. de Luze, comment donc nous couchâmes à Roye, je crois que c’est à Roye, la première nuit de notre départ de Paris. Rappelez-lui que nous occupâmes une chambre à trois lits, dont je donne ici le plan pour éviter une longue discussion…

            La main me tremble, je ne saurais tracer la figure. Il y avait deux lits des deux côtés de la porte, et un dans le fond à main droite que j’occupai ; la cheminée était entre mon lit et celui de M. de Luze, qui était à main droite en entrant. M. Hume occupait celui de la gauche, et faisait diagonale avec moi. La table où nous avions soupé était devant la cheminée, entre le lit de M. de Luze et le mien. Je me couchai le premier, M. de Luze ensuite, M. Hume le dernier. Je le vois encore prendre sa chemise à manches étroites plissées…Mon Dieu !…Parlez, de grâce, à M. de Luze ; et son domestique nie-t-il aussi ? Non, ce domestique est un valet, mais c’est un homme. Malheureusement je ne l’ai pas revu depuis notre arrivée à Londres il n’a point eu d’étrennes… mais c’est un homme enfin. Si nous n’avions pas couché dans la même chambre imaginez-vous à quel degré irait ma stupidité, d’aller choisir un pareil mensonge, et concevez-vous que Hume l’eût laissé passer sans le relever ? j’ose dire plus : (50) Hume, tout Hume qu’il est, ne le niera pas, s’il ne sait pas que M. de Luze le nie. Ah Dieu ! parmi quels êtres suis-je ! Toute chose cessante, parlez à M. de Luze, et me répondez un mot, un seul mot, et je ne vous demande plus rien. Il me paraît, messieurs, que vous avez l’un et l’autre peu de mémoire au service de la vérité et des malheureux.

            Il n’y avait sur votre n°33 qu’un petit brin de cire, très légèrement mis, et le peu d’empreinte qui paraît n’est pas de votre cachet. Si cette lettre a été ouverte, jugez de ce qu’il peut en arriver !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hume à Turgot – sans date  - octobre 1766 ? (extrait)

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Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date [83]

p.154 à p.167
 

 

           

            Je suis sincèrement d’accord avec vous, cher monsieur, que M. Rousseau est un fou, et j’ajouterai, si vous le permettez, qu’il l’a toujours été ; mais ceci ne l’excuse pas du tout, ni ne le met à l’abri d’imputations plus noires. Au contraire, c’est par le moyen de sa folie que ses autres mauvaises qualités apparaissent dans leur pleine lumière, qu’elles deviennent peut-être par là plus dangereuses, et qu’on a moins de moyens de se garder contre elles. Peut-il, par exemple, y avoir quelque chose de plus blâmable que sa conduite vis-à-vis de M. d’Alembert ? Il n’y avait aucune espèce de relation qui le menât de M. Walpole à M. d’Alembert ; et Rousseau n’a été induit à le soupçonner d’être complice de cette plaisanterie, que par sa propre rage et sa malveillance contre lui. Puis, sur quoi était fondée cette malveillance ? Sincèrement sur rien, comme il l’avoue lui-même en quelque sorte ; simplement parce que d’Alembert ne lui a pas fait visite, lorsqu’il était à Paris. La vérité est que d’Alembert avait eu l’intention de l’aller voir, mais que je l’en ai innocemment empêché, en lui disant que Rousseau se plaignait si vivement d’être fatigué de la société, que je croyais préférable de le laisser tranquille. Jugez ainsi de l’atrocité d’esprit de cet homme qui a pu amasser un tel fonds de méchanceté à la suite d’une si légère offense ; jugez aussi de sa fausseté et de son charlatanisme, lorsque prétendant continuellement se réfugier dans la solitude, il guette, avec une sollicitude si inquiète, l’honneur des visites et prend en si mauvaise part les moindres négligences de cette sorte.

Cependant l’extrême dépravation de son cœur s’accuse encore plus fortement dans sa conduite à mon égard : car non seulement il n’y avait pas la moindre chaîne qui le conduisît de M. Walpole à moi, ni le plus petit fil, ni le plus mince cheveu ; mais il y avait un nombre infini de raisons pour m’exempter de tout soupçon. Qu’est-ce qui l’a donc induit à me soupçonner ? Sa rage et sa malveillance contre moi. Et sur quoi les faire reposer ? Il est inutile de l’expliquer. Il a dit à M. Duclos, au baron d’Holbach et à beaucoup d’autres, comme je le sais aujourd’hui et de façon certaine, qu’il hait tous ceux envers lesquels il a des obligations ; et certes, à ce point de vue, je possédais tous les titres à sa haine. Mais je me demande si l’on a jamais connu dans aucun être humain, ou même chez un animal, une perversité d’esprit semblable ? Un tigre, une hyène, si vous lui portez de la nourriture dans son antre, calmera sa fureur quand vous l’approcherez, léchant la main bienfaisante qui apporte la nourriture et la caresse. Mais ce prodige d’orgueil et de férocité traduit chaque faveur en insulte et médite votre perte, quand même vous le servez avec le plus grand zèle et le plus grand empressement. Ce n’est pas une excuse de dire que sa folie le fait me croire coupable d’une conspiration avec M. Walpole contre lui. Il prétend lui-même qu’il n’a pas la moindre raison d’y croire ; il n’a aucun indice, aucun renseignement ; et même au milieu de sa plus grande folie, il hésite, il se fait scrupule de l’affirmer : il en a seulement, comme il l’avoue, une conviction intérieure ; c’est sa rage contre moi qui lui a suggéré cette opinion. Car la passion n’est pas née de l’opinion ; elle l’a produite.

            Considérez aussi, cher Monsieur, l’autre scène qui s’ouvre en même temps. Vous voyez à présent que, même à l’époque où nous vivions ensemble dans une intimité apparente, son cœur, malgré toutes ses caresses et ses déclarations d’affection, était plein de méchanceté contre moi ; et qu’il épiait mes regards, mes gestes, mon accent, pour ne pas dire mes paroles et mes phrases, soit que je dormisse ou que je fusse éveillé, afin de leur donner une interprétation malveillante. Jugez de l’innocence de ma conduite, pour qu’en trois mois de relations il n’ait pu, à proprement parler, trouver à m’opposer rien qu’un excès de civilité et d’attention.

            J’espère également que vous n’oublierez pas les mensonges absurdes et palpables dont il entrelarde ses invectives contre moi. Il a senti, tout fou qu’il est, que si nous avions vécu ensemble d’amitié aussi longtemps et si nous nous étions séparés amicalement, il était absurde à lui, vivant dans les montagnes du Derbyshire, d’éclater de rage contre une personne absente, qui s’était constamment employée à son service et contre laquelle il ne pouvait apporter la moindre ombre de preuve. Aussi prétend-il très astucieusement (rien n’est si astucieux qu’un fou) qu’autrefois il m’avait accusé de perfidie et que je n’avais pas tenté de me justifier ; mais, par bonheur, ce mensonge est réfuté aussi bien par ses propres lettres que par ma conduite tout entière. Car certainement, je n’aurais jamais dû me donner tant de peine pour servir un homme qui aurait lancé contre moi un soupçon aussi absurde. J’omets les autres faussetés nombreuses contenues dans sa lettre.

            Il est inutile, pour la vaine rhétorique, surtout vis-à-vis de vous, d’aggraver l’atrocité de mensonges et de calomnies délibérés, ou de remarquer combien cette faute déjà grande peut s’augmenter du fait de relations particulières avec la personne attaquée par ces armes empoisonnées. Si vous étiez un ami moins zélé de cet homme, je me bornerais à souhaiter que vous vous divertissiez à cette occasion de la magnificence et de l’ostentation de ses prétentions habituelles à la véracité, en les comparant avec sa pratique. Vous savez qu’il a même un cachet sur lequel sont gravés ces mots : Vitam impendere vero [84], et qu’il ne cachète jamais une lettre, même celles qui me sont destinées, avec une autre devise. La vie d’un pareil homme doit être regardée comme un mensonge et comme une imposture continuels.

            Vous dites, il est vrai, qu’il n’est pas juste de lui infliger les épithètes sévères dont je l’ai honoré, parce que probablement il n’a pas formé avec sang-froid le dessein délibéré de se quereller avec moi et de me calomnier : il n’y a été poussé que par la sauvagerie et la mélancolie de son caractère. Ajoutez par l’orgueil et la méchanceté de son cœur ; ajoutez aussi qu’il sacrifie toutes les considérations de vérité et d’honneur à la satisfaction de sa malveillance, et que sa férocité est dirigée non seulement contre un homme qui est son bienfaiteur, mais par la raison qu’il est son bienfaiteur. Tous les méchants ne sont pas des gens calmes : Catalina, Caligula et Néron n’étaient pas des hommes du caractère le plus froid qui fût au monde.

            Vous voyez, par conséquent, que je suis loin de plaider les circonstances atténuantes pour ma lettre au baron d’Holbach, où s’exprime la vive et naturelle expression d’un premier mouvement, en recevant de Rousseau un outrage aussi violent en retour de tant d’obligeance. Réellement je le crois un des pires hommes et des plus dépravés, et quoique sa conduite envers beaucoup d’autres, indépendamment de moi, justifie cette opinion, je n’ai pas besoin d’aller plus loin que moi-même. La seule excuse que je doive faire pour ma conduite, c’est de m’être engagé si avant d’amitié avec un homme qui m’était, pour ainsi dire, personnellement inconnu. Mais je connaissais son esprit et ses malheurs, et outre qu’il s’était adressé lui-même à moi, il me fut présenté par des personnes de Paris avec qui je vivais dans une grande intimité et auxquelles j’étais extrêmement redevable de maintes civilités. Malgré l’avertissement de quelques gens prudents à l’endroit de son humeur sombre et dangereuse, je demeurai plutôt porté à croire ceux qui me parlaient favorablement de lui, et tant que nous vécûmes ensemble, sa conduite fut telle que je n’eus aucun motif de regret. Je contractai une amitié et une affection réelles pour lui, aussi n’y a-t-il pas de terme à la raillerie que j’endure aujourd’hui du fait de cette liaison, en raison de tout ce que j’ai dit et écrit en sa faveur. Mais je ne serai jamais très honteux d’erreurs de ce genre.

            Je m’étonne que vous considériez comme un malheur l’éclat de cette affaire. Je pense plutôt que rien ne peut être plus heureux que d’avoir démasqué un pareil bateleur, car je veux adoucir mes épithètes, par égard pour vous. Je souhaite que tous les autres imposteurs et fourbes de toutes professions soient aussi complètement dévoilés. Vous savez que j’ai toujours estimé ses écrits, mais pour leur éloquence seulement et que je les ai considérés, au fond, comme pleins d’extravagance et de sophismes. J’ai trouvé beaucoup de bons juges en France et tout le monde en Angleterre est de cet avis. Y a-t-il quelque mal à ce que le public en général adopte les mêmes sentiments et apprécie à leur juste valeur des compositions dont la tendance générale est certainement plutôt de nuire à l’humanité que lui servir ?

            Vous jugez M. Walpole avec une grande sévérité, en blâmant sa plaisanterie contre Rousseau. Un épigramme, un trait de satire contre un auteur, constituent-ils un si grand crime ? Au contraire, il me semble que les auteurs seuls, ou ceux qui se montrent eux-mêmes sur la scène publique du monde, sont justement exposés à ces traits et doivent s’attendre aux applaudissements ou aux sifflets, selon leur mérite ou l’humeur de leur auditoire. Vainement dites-vous que la plaisanterie de M. Walpole a été cause de tout ce dommage. Je vois peu de dommage, sauf pour ceux qui l’on bien gagné. Et il était indispensable que la rage secrète de Rousseau contre d’Alembert et contre moi éclatât pour un motif quelconque. Il est vrai qu’il ne lui était pas facile de trouver une occasion moins favorable, ou un prétexte moins plausible que celui dont il s’est emparé. En outre, je vous prie de considérer que M. Walpole n’a jamais eu l’intention de publier cette plaisanterie et qu’une copie lui en a été dérobée.

            Mais, cher monsieur, en même temps que je ne puis m’empêcher d’être étonné de votre partialité grande en faveur de Rousseau, je reconnais avec le sentiment le plus vif, votre sincérité et votre amitié envers moi, quand vous exprimez l’opinion qu’il sera nécessaire de publier, pour ma propre justification, toute la suite de la correspondance échangée entre Rousseau et moi.

            J’ai entendu parler de ses lettres pleines de provocations et de défis ; elles ont passé de main en main si publiquement que les traductions de deux d’entre elles ont déjà paru dans les journaux anglais. C’est avec la plus extrême répugnance, je l’avoue, que j’en viendrai à cette extrémité ; et c’est en quoi consiste la seule réelle injure que cet homme ait pu me faire. Je puis me vanter d’être peut-être, de tous les auteurs vivants, le plus remarquable par mon amour constant et sans interruption pour la paix ; aucune provocation n’a encore été capable de m’engager dans une controverse quelconque, personnelle ou littéraire. Je pourrais couvrir le plancher d’une vaste chambre des livres et des pamphlets écrits contre moi ; à aucun je n’ai fait la moindre réponse, non par dédain (je respecte les auteurs de quelques-uns d’entre eux), mais pour ne troubler ni mon repos ni ma tranquillité. Il existe en Angleterre un prélat connu pour son insolence et sa grossièreté antilibérales ; il a formé une ligue d’auteurs aussi remarquable à ce point de vue que ne le fut jamais aucune école de peinture par son style et sa manière. Le maître et les élèves m’ont, chacun leur tour, honoré de leurs insultes et de leurs outrages : je ne leur ai jamais donné le moindre signe de vie ; mais ce silence provenait, je l’avoue, autant du dédain que de mon amour de la paix, et je ne prétends pas m’en faire un mérite.

            Si je suis obligé, en fin de compte, de publier ma propre justification dans cette affaire (ce qui ne consistera guère que dans l’accusation de mon adversaire), je recueillerai cet avantage d’être ensuite pour toujours à l’abri des calomnies qu’il pourrait être tenté de lancer contre moi. Mort ou vivant, son témoignage n’aura plus jamais le pouvoir de me diffamer. J’avoue que c’est là la considération principale qui m’a conduit à informer mes amis de Londres et de Paris de ma rupture avec Rousseau et qui m’a détourné du secret que j’avais eu l’intention tout d’abord de garder à ce sujet. Je sais qu’il pourrait et peut-être le monde avec lui regarder ce silence comme une présomption de culpabilité, et que rien n’a plus figure d’innocence, qu’une indignation ouverte du traitement que j’ai subi. Vous dites que la lettre que j’ai écrite à ce moment-là au baron d’Holbach n’était pas suffisamment modérée ; mais outre que c’était seulement une lettre privée, tout en reconnaissant qu’elle n’a pas été écrite en vue du secret, je crois l’avoir pleinement justifiée à présent, et avoir montré que mes imputations étaient bien fondées. On ne peut pas considérer comme un défaut de calme, d’avoir à n’importe quel moment, mais surtout dans le premier mouvement de la surprise et de l’indignation, appliqué à un homme cette même épithète qu’après mûre réflexion il m’a lancée à la face sans provocation et après avoir reçu de moi les preuves les plus fortes d’amitié et d’attachement.

            Mais la lettre qu’il m’a écrite ne m’a fait aucun mal, et mes plaintes contre lui ont causé un dommage irréparable à sa réputation. A ceci je réponds ; le cas est le même que si un assassin ayant tiré sur moi un coup de pistolet et m’ayant manqué, je lui passe mon épée au travers du corps pour prévenir un second coup de pistolet. C’est toujours chose heureuse que le mal retombe sur le premier agresseur.

            On dit que Sophocle, étant âgé, passa pour avoir perdu la raison et que sa famille le fit examiner par une commission spéciale. Le poète, pour seule réponse, lut quelques scènes de sa tragédie d’Œdipe à Colonne, qu’il était en train de composer, et les juges l’acquittèrent à l’unanimité. Le public aura sans doute l’occasion de prononcer un semblable verdict à l’égard de Rousseau. Quand il publiera ce qu’il a composé depuis son arrivée en Angleterre, j’ose prophétiser qu’on le trouvera en pleine possession de sa raison autant qu’il ne l’a jamais été de sa vie : personne ne dira du moins que, si son cœur n’était pas dépravé, il manquât du jugement nécessaire pour se diriger dans les actes ordinaires de la vie.

            (…) »

 

 

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou –  15 octobre 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXXIV, p.50 à p.55

 

            (50) J’apprends, mon cher hôte, par votre n°34, le sujet qui vous conduit à Béfort. Tous mes vœux vous y accompagnent ; puissiez-vous y recouvrer votre bonne ouïe ! Je vois maintenant, avec une peine extrême, qu’elle ne s’affecte plus qu’à force de bruit.

            J’ai vu aussi l’extrait de la lettre de milord Maréchal, où il vous dit que je blâme M. Hume d’avoir demandé et obtenu la pension sans mon (51) aveu. J’avoue rondement que si cela est, je suis un extravagant tout au moins. Je n’ai rien à dire de plus sur cet article, et, dès que milord Maréchal m’accuse, je ne sais pas me justifier, ou du moins je ne le sais que par devant lui. Revenons à vous.

            J’ai fait sur vos trois dernières lettres des réflexions qu’il faut que je vous communique. Supposons que je fusse mort avant de les avoir reçues, et par conséquent avant d’avoir pu m’expliquer avec vous, ni avec M. de Luze, ni avec milord Maréchal.

            Parce qu’une lettre de M. d’Alembert parlait d’un bruit répandu à Paris, du refus de la pension du roi d’Angleterre, vous auriez continué de conclure que ce bruit n’avait pu courir à Londres auparavant, et, ayant parfaitement oublié ce que vous avait écrit M. de Cerjeat, vous seriez resté persuadé que j’avais antidaté ce même bruit tout exprès pour en accuser M. Hume.

            Milord Maréchal, qui prend pour un grief ce dont je me plains, un fait que je lui rapporte en preuve d’un autre fait, aurait toujours vu que je blâmais M. Hume quand j’aurais dû le remercier ; et il eût conclu de là que non seulement je m’abusais sur le compte du bon David, mais que j’avais cherché les chicanes les plus ridicules pour avoir le plaisir de rompre avec lui.

            M. de Luze, fondé sur cet admirable argument (52) qu’il vous a donné pour bon, et que vous avez pris pour tel, que lorsqu’en route deux passagers couchent dans la même chambre, il est impossible qu’il y en couche un troisième. M. de Luze, dis-je, eût tenu bon dans cette persuasion que, puisqu’il avait toujours couché dans la même chambre que M. Hume, je n’y avais jamais couché. Il eût donc cru d’abord, comme il a fait, que la lettre à M. Hume, où je disais y avoir couché, était falsifiée. Mais, quand enfin l’on eût vérifié que la lettre était authentique sur cet article, il eût nécessairement conclu qu’avec une impudence incroyable j’avais inventé cette fausseté pour appuyer une calomnie.

            Je pourrais ajouter ici l’article de M. Vernes, sur lequel vous êtes revenu deux fois de suite ; mais je le réserve pour un autre lieu. Les trois précédents me suffisent quant à présent.

            De ces trois jugements communiqués entre vous et bien combinés, il eût résulté qu’avec tous mes beaux raisonnements, et avec toute la feinte probité dont je m’étais paré durant ma vie, je n’étais au fond qu’un insensé, un menteur, un calomniateur, un scélérat ; et, comme l’autorité de mes plus vrais amis n’était pas suspecte, si ma mémoire eût passé à la postérité, elle n’y eût passé que comme celle d’un malfaiteur, dont on se souvient uniquement pour le détester.

            Et tout cela, parce que M. de Luze n’a point de (53) mémoire et raisonne mal ; parce que M. du Peyrou n’a point de mémoire et raisonne mal ; et parce que milord Maréchal, prévenu que je blâme à tort le bon David, voit partout ce blâme, et même où je n’en ai point mis.

            Cela m’a bien appris, mon cher hôte, ce que vaut l’opinion des hommes quels qu’ils soient, et à quoi tient ce que l’on appelle dans le monde bonheur et réputation, puisque l’événement le plus cruel, le plus terrible de ma vie entière, celui dont j’ai porté le coup accablant avec le plus de constance, où je n’ai pas fait une démarche qui ne soit un acte de vertu, est précisément celui qui, si je n’y avais pas survécu, m’attirait une ignominie éternelle, non pas seulement de la part du stupide public, mais de la part des hommes du meilleur sens, et de mes plus solides amis.

            En devenant insensible aux jugements du public, je n’ai fait que la moitié de ma tâche ; j’ai gardé toute ma sensibilité à l’estime de ceux qui ont toute la mienne, et par là je me suis assujetti à tous les jugements inconsidérés qu’ils peuvent faire, à toutes les erreurs où ils peuvent tomber, puisqu’enfin ils sont hommes. Prévoyant de loin tous les moyens détournés qu’on allait mettre en usage pour vous détacher de moi, tous les préjugés dont on allait tâcher de vous éblouir, quelles sages mesures n’ai-je pas prises pour vous en garantir ? Comptant, comme j’avais droit de le faire, (54) sur votre confiance en ma probité, j’avais commencé par vous conjurer de ne rien croire de moi que ce que je vous en écrirais moi-même : vous me l’aviez promis très positivement, et la première chose que vous avez faite a été de manquer à cette promesse. Vous ne vous êtes pas contenté de vous livrer à tous les bruits du coin des rues, sur ce que je ne vous avais point écrit, mais même sur ce que je vous avais écrit. Sitôt que quelqu’un s’est trouvé en contradiction avec moi, c’est lui que vous avez cru, et c’est moi que vous avez refusé de croire. Exemple : dans ce que je vous avais marqué des mauvais offices que le bon David me rendait auprès de M. Davenport, un M. de Bruhl écrit le contraire, et aussitôt vous me demandez si je suis bien sûr de ce que je vous ai écrit. Vous me permettrez de ne pas trouver, en cette occasion, la question fort obligeante. Je n’ai pas, il est vrai, l’honneur d’être envoyé d’un prince ; mais, en revanche, je suis votre ami, et connu de vous ou devant l’être.

            Le résultat de toutes ces réflexions, que je vous communique, est de me détacher pour jamais de l’opinion des hommes, quels qu’ils soient, et même de ceux qui me sont le plus chers. Vous avez et vous aurez toujours toute mon estime ; mais je me passerai de la vôtre, puisque vous la retirez si légèrement, et je me consolerai de la perdre en méritant de la conserver toujours. Je suis las de (55) passer ma vie en continuelles apologies, de me justifier sans cesse auprès de mes amis, et d’essuyer leurs réprimandes lorsque j’ai mérité tous leurs applaudissements. Ne vous gênez pas plus désormais que vous n’avez fait jusqu’ici sur ce chapitre ; continuez, si cela vous amuse, à me rapporter leurs folies et les mensonges que vous entendez débiter sur mon compte. Rien de tout cela ne me fâchera plus, je vous le jure, mais je n’y répondrai de ma vie un seul mot.

            Ceci, du reste, regarde uniquement l’avenir car je vous ai promis d’examiner avec vous votre n°32, et je veux tenir ma parole ; mais il faut finir pour aujourd’hui. Dans l’état où je suis, la tâche que vous m’imposez ne peut se remplir sans reprendre haleine. Je finis donc en vous réitérant mes plus tendres vœux pour votre rétablissement, et en vous embrassant, mon cher hôte, de tout mon cœur.

 

 

 

 

 

 

Voltaire à d’Alembert– 15 octobre 1766 (extrait)

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In

Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4803, p.375 à p.376

 

            (…)

            Mon vrai philosophe, Jean-jacques est un maître fou, et aussi fou que vous êtes sage. La lettre de M. Hume me prouve que les Anglais ne sont point du tout hospitaliers, puisqu’ils n’ont pas donné une place dans Bedlam à Jean-Jacques. Ce petit bonhomme aurait été enchanté d’y être logé, pourvu qu’on eût mis son nom sur la porte, et que les gazettes en eussent parlé. Au moins les folies de cette espèce ne font pas grand mal ; mais nous en avons eu à Toulouse et à Paris d’une espèce plus dangereuse.

            (…)

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 15 octobre 1766 (extrait)

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In

Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4804, p.376 à p.379

 

            Mon cher ami, j’ai le factum de M. Hume [85] : cela n’est écrit ni du style de Cicéron, ni de celui d’Addison. Il prouve que Jean-Jacques est un maître fou, et un ingrat pétri d’un sot orgueil ; mais je ne crois pas que ces vérités méritent d’être publiées ; il faut que les choses soient, ou bien plaisantes, ou bien intéressantes, pour que la presse s’en mêle. Je vous répéterai toujours qu’il est bien triste pour la raison que Rousseau soit fou : mais enfin Abbadie l’a été aussi. Il faut que chaque parti ait son fou, comme autrefois chaque parti avait son chansonnier.

            Je pense que la publicité de cette querelle ne servirait qu’à faire tort à la philosophie. J’aurais donné une partie de mon bien pour que Rousseau eût été un homme sage ; mais cela n’est pas dans sa nature ; il n’y a pas moyen de faire un aigle d’un papillon ; c’est assez, ce me semble, que tous les gens de lettres lui rendent justice ; et d’ailleurs sa plus grande punition est d’être oublié.

            (…)

 

 

 

 

 

Voltaire à Hume – 24 octobre 1766

In

Œuvres de Voltaire – tome LXIII

Correspondance Tome XIII

Par M. Beuchot – Paris, Lefebvre, 1833

p.384 à p.393

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J’ai lu, monsieur, les pièces du procès que vous avez eu à soutenir par devant le public contre votre ancien protégé. J’avoue que la grande âme de Jean-Jacques a mis au jour la noirceur avec laquelle vous l’avez comblé de bienfaits; et c’est en vain qu’on a dit que c’est le procès de l’ingratitude contre la bienfaisance. 

Je me trouve impliqué dans cette affaire. Le sieur Rousseau m’accuse de lui avoir écrit en Angleterre une lettre dans laquelle je me moque de lui. Il a accusé M. d’Alembert du même crime. 

Quand nous serions coupables au fond de notre cœur, M. d’Alembert et moi, de cette énormité, je vous jure que je ne le suis point de lui avoir écrit. Il y a sept ans que je n’ai eu cet honneur; je ne connais point la lettre dont il parle, et je vous jure que si j’avais fait quelque mauvaise plaisanterie sur M. Jean-Jacques Rousseau, je ne la désavouerais pas. 

Il m’a fait l’honneur de me mettre au nombre de ses ennemis et de ses persécuteurs. Intimement persuadé qu’on doit lui élever une statue, comme il le dit dans la lettre polie et décente de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, il pense que la moitié de l’univers est occupée à dresser cette statue sur son piédestal, et l’autre moitié à la renverser. 

Non seulement il m’a cru iconoclaste, mais il s’est imaginé que j’avais conspiré contre lui avec le conseil de Genève, pour faire décréter sa propre personne de prise de corps, et ensuite avec le conseil de Berne pour le faire chasser de la Suisse. 

Il a persuadé ces belles choses aux protecteurs qu’il avait alors à Paris, et il m’a fait passer dans leur esprit pour un homme qui persécutait en lui la sagesse et la modestie. Voici, monsieur, comment je l’ai persécuté. 

Quand je sus qu’il avait beaucoup d’ennemis à Paris, qu’il aimait comme moi la retraite, et que je présumai qu’il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer, par M. Marc Chapuis, citoyen de Genève, dès l’an 1759, une maison de campagne appelée l’Ermitage, que je venais d’acheter. 

Il fut si touché de mes offres qu’il m’écrivit ces propres mots: 

«Monsieur, je ne vous aime point; vous corrompez ma république en donnant des spectacles dans votre château de Tournay, etc.» 

Cette lettre, de la part d’un homme qui venait de donner à Paris un grave opéra et une comédie, n’était cependant pas datée des Petites-Maisons. Je n’y fis point de réponse, comme vous le croyez bien, et je priai M. Tronchin, le médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. M. Tronchin me répondit que, puisqu’il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des pièces de théâtre à mon âge, il désespérait de guérir Jean-Jacques. Nous restâmes l’un et l’autre fort malades, chacun de notre côté. 

En 1762, le conseil de Genève entreprit sa cure, et donna une espèce d’ordre de s’assurer de lui pour le mettre dans les remèdes. Jean-Jacques, décrété à Paris et à Genève, convaincu qu’un corps ne peut être en deux lieux à la fois, s’enfuit dans un troisième. Il conclut, avec sa prudence ordinaire, que j’étais son ennemi mortel puisque je n’avais pas répondu à sa lettre obligeante. Il supposa qu’une partie du conseil genevois était venue dîner chez moi pour conjurer sa perte, et que la minute de son arrêt avait été écrite sur ma table, à la fin du repas. Il persuada une chose si vraisemblable à quelques-uns de ses concitoyens. Cette accusation devint si sérieuse que je fus obligé enfin d’écrire au conseil de Genève une lettre très forte, dans laquelle je lui dis que, s’il y avait un seul homme dans ce corps qui m’eût jamais parlé du moindre dessein contre le sieur Rousseau, je consentais qu’on le regardât comme un scélérat, et moi aussi, et que je détestais trop les persécuteurs pour l’être. 

Le conseil me répondit, par un secrétaire d’État, que je n’avais jamais eu, ni dû avoir, ni pu avoir la moindre part, ni directement, ni indirectement, à la condamnation du sieur Jean-Jacques. 

Les deux lettres sont dans les archives du conseil de Genève. 

Cependant M. Rousseau, retiré dans les délicieuses vallées de Moutiers-Travers, ou Motiers-Travers, au comté de Neufchâtel, n’ayant pas eu, depuis un grand nombre d’années, le plaisir de communier sous les deux espèces, demanda instamment au prédicant de Moutiers-Travers, homme d’un esprit fin et délicat, la consolation d’être admis à la sainte table; il lui dit que son intention était: 1° de combattre l’Église romaine; de s’élever contre l’ouvrage infernal de l’Esprit, qui établit évidemment le matérialisme;de foudroyer les nouveaux philosophes vains et présomptueux. Il écrivit et signa cette déclaration, et elle est encore entre les mains de M. de Montmolin, prédicant de Moutiers-Travers et de Boveresse. 

Dès qu’il eut communié, il se sentit le cœur dilaté, il s’attendrit jusqu’aux larmes. Il le dit au moins dans sa lettre du 8 d’auguste 1765. 

Il se brouilla bientôt avec le prédicant et les prêchés de Moutiers-Travers et de Boveresse. Les petits garçons et les petites filles lui jetèrent des pierres; il s’enfuit sur les terres de Berne; et, ne voulant plus être lapidé, il supplia Messieurs de Berne de vouloir bien avoir la bonté de le faire enfermer le reste de ses jours dans quelqu’un de leurs châteaux, ou tel autre lieu de leur État qu’il leur semblerait bon de choisir. Sa lettre est du 20 octobre 1765. 

Depuis Mme la comtesse de Pimbesche, à qui l’on conseillait de se faire lier, je ne crois pas qu’il soit venu dans l’esprit de personne de faire une pareille requête. Messieurs de Berne aimèrent mieux le chasser que de se charger de son logement. 

Le judicieux Jean-Jacques ne manqua pas de conclure que c’était moi qui le privais de la douce consolation d’être dans une prison perpétuelle, et que même j’avais tant de crédit chez les prêtres que je le faisais excommunier par les chrétiens de Moutiers-Travers et de Boveresse. 

Ne pensez pas que je plaisante, monsieur. Il écrit, dans une lettre du 24 de juin 1765 : Être excommunié de la façon de M. de V. m’amusera fort aussi. Et, dans sa lettre du 23 de mars, il dit: M. de V. doit avoir écrit à Paris qu’il se fait fort de faire chasser Rousseau de sa nouvelle patrie.

Le bon de l’affaire est qu’il a réussi à faire croire, pendant quelque temps, cette folie à quelques personnes; et la vérité est que, si, au lieu de la prison qu’il demandait à Messieurs de Berne, il avait voulu se réfugier dans la maison de campagne que je lui avais offerte, je lui aurais donné alors cet asile, où j’aurais eu soin qu’il eût de bons bouillons avec des potions rafraîchissantes, bien persuadé qu’un homme dans son état mérite beaucoup plus de compassion que de colère. 

Il est vrai qu’à la sagesse toujours conséquente de sa conduite et de ses écrits il a joint des traits qui ne sont pas d’une bonne âme. J’ignore si vous savez qu’il a écrit des Lettres de la montagne. Il se rend, dans la cinquième lettre, formellement délateur contre moi: cela n’est pas bien. Un homme qui a communié sous les deux espèces, un sage à qui l’on doit élever des statues, semble dégrader un peu son caractère par une telle manœuvre ; il hasarde son salut et sa réputation. 

Aussi la première chose qu’ont faite MM. les médiateurs de France; de Zurich, et de Berne, a été de déclarer solennellement les Lettres de la montagne un libelle calomnieux. Il n’y a plus moyen que j’offre une maison à Jean-Jacques, depuis qu’il a été affiché calomniateur au coin des rues. 

Mais, en faisant le métier de délateur et d’homme un peu brouillé avec la vérité, il faut avouer qu’il a toujours conservé son caractère de modestie. 

Il me fit l’honneur de m’écrire avant que la médiation arrivât à Genève, ces propres mots: 

« Monsieur, si vous avez dit que je n’ai pas été secrétaire d’ambassade à Venise, vous avez menti; et si je n’ai pas été secrétaire d’ambassade, et si je n’en ai pas eu les honneurs, c’est moi qui ai menti. » 

J’ignorais que M. Jean-Jacques eût été secrétaire d’ambassade; je n’en avais jamais dit un seul mot parce que je n’en avais jamais entendu parler. 

Je montrai cette agréable lettre à un homme véridique, fort au fait des affaires étrangères, curieux et exact; ces gens-là sont dangereux pour ceux qui citent au hasard. Il déterra les lettres originales, écrites de la main de Jean-Jacques, du 9 et du 13 d’auguste 1743, à M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, alors son protecteur. On y voit ces propres paroles: 

« J’ai été deux ans le domestique de M. le comte de Montaigu (ambassadeur à Venise)... J’ai mangé son pain...; il m’a chassé honteusement de sa maison...; il m’a menacé de me faire jeter par la fenêtre...; et, de pis, si je restais plus longtemps dans Venise..., etc. » 

Voilà un secrétaire d’ambassade assez peu respecté, et la fierté d’une grande âme peu ménagée. Je lui conseille de faire graver au bas de sa statue les paroles de l’ambassadeur au secrétaire d’ambassade. 

Vous voyez, monsieur, que ce pauvre homme n’a jamais pu se maintenir sous aucun maître, ni se conserver aucun ami, attendu qu’il est contre la dignité de son être d’avoir un maître, et que l’amitié est une faiblesse dont un sage doit repousser les atteintes. 

Vous dites qu’il fait l’histoire de sa vie ; elle a été trop utile au monde et remplie de trop grands événements pour qu’il ne rende pas à la postérité le service de la publier. Son goût pour la vérité ne lui permettra pas de déguiser la moindre de ces anecdotes, pour servir à l’éducation des princes qui voudront être menuisiers comme Émile. 

A dire vrai, monsieur, toutes ces petites misères ne méritent pas qu’on s’en occupe deux minutes; tout cela tombe bientôt dans un éternel oubli. On ne s’en soucie pas plus que des baisers âcres de la Nouvelle Héloïse, et de son faux germe, et de son doux ami, et des lettres de Vernet à un lord qu’il n’a jamais vu. Les folies de Jean-Jacques, et son ridicule orgueil, ne feront nul tort à la véritable philosophie, et les hommes respectables qui la cultivent en France, en Angleterre, et en Allemagne, n’en seront pas moins estimés. 

Il y a des sottises et des querelles dans toutes les conditions de la vie. Quelques ex-jésuites ont fourni à des évêques des libelles diffamatoires sous le nom de Mandements; les parlements les ont fait brûler; cela s’est oublié au bout de quinze jours. Tout passe rapidement, comme les figures grotesques de la lanterne magique. 

L’archevêque de Novogorod, à la tête d’un synode, a condamné l’évêque de Rostou à être dégradé et enfermé le reste de sa vie dans un couvent, pour avoir soutenu qu’il y a deux puissances, la sacerdotale et la royale. L’impératrice a fait grâce du couvent à l’évêque de Rostou. A peine cet événement a-t-il été connu en Allemagne et dans le reste de l’Europe. 

Les détails des guerres les plus sanglantes périssent avec les soldats qui en ont été les victimes. Les critiques mêmes des pièces de théâtre nouvelles, et surtout leurs éloges, sont ensevelis le lendemain dans le néant avec elles, et avec les feuilles périodiques qui en parlent. Il n’y a que les dragées du sieur Kayser qui se soient un peu soutenues. 

Dans ce torrent immense qui nous emporte et qui nous engloutit tous, qu’y a-t-il à faire? Tenons-nous-en au conseil que M. Horace Walpole donne à Jean-Jacques, d’être sage et heureux. Vous êtes l’un, monsieur, et vous méritez d’être l’autre, etc., etc. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 28 octobre 1766 (extrait)

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Œuvres de Voltaire avec préfaces, avertissements, notes, etc.

Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4813, p.402 à p.403

 

            On aurait dû m’avertir, mon cher ami, que j’étais fourré dans la querelle du philosophe bienfaisant et du petit singe ingrat. Vous savez que je vous ai toujours dit que je ne connaissais pas cette lettre qu’on prétend que j’avais écrite à Jean-Jacques. Si vous la retrouvez, faites-moi le plaisir de me l’envoyer ; je veux voir si cette lettre est aussi plaisante que je le souhaite. Renvoyez-moi donc les trois lettres de ce Huron, écrites à M. Du Theil.

            (…)

 

 

 

 

Voltaire à M. le comte de Rochefort– 29 octobre 1766 (extrait)

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MDCCCXXXIII

Lettre 4814, p.403 à p.404

 

            (…)

            J’ai lu le procès de l’ingratitude contre la générosité. Ce Jean-Jacques me paraît un charlatan dort au-dessus de ceux qui jouent sur les boulevards. C’est une âme pétrie de boue et de fiel. Il mériterait la haine, s’il n’était accable du plus profond mépris. [86]

            (…)

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 31 octobre 1766 (extrait)

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MDCCCXXXIII

Lettre 4816, p.405 à p.406

 

            (…)

            Je me flatte qu’il y a quelque lettre de vous en chemin, qui m’apprendra ce qu’on pense dans le monde du procès de l’ingrat Rousseau contre le généreux Hume. Serait-il possible que ce malheureux Jean-Jacques eût encore des partisans à Paris ? Si on m’avait averti que Jean-Jacques me mêlait dans ce procès, et qu’il m’accusait de lui avoir écrit en Angleterre, j’aurais pu vous fournir une petite réponse qui pourrait être le pendant de la lettre à M. Walpole. S’il en était encore temps, je vous enverrais mon petit écrit que vous pourriez joindre au procès.

            (…)

 

 

 

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 03 novembre 1766 (extrait)

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MDCCCXXXIII

Lettre 4820, p.410 à p.412

 

            Je reçois votre lettre du 27, mon cher et vertueux ami. Vous ne me mandez point ce que pense le public de la folie et de l’ingratitude de Jean-Jacques. Il semble qu’on ait trouvé de l’éloquence dans son extravagante lettre à M. Hume. Les gens de lettres ont donc aujourd’hui le goût bien faux et bien égaré. Ne savent-ils pas que la première loi est de conformer son style à son sujet ? C’est le comble de l’impertinence d’affecter de grands mots quand il s’agit de petites choses. La lettre de Rousseau à M. Hume est aussi ridicule que le serait M. Chicaneau, s’il voulait s’exprimer comme Cinna et comme Auguste. On voit évidemment que ce charlatan, en écrivant sa lettre, songe à la rendre publique. L’art y paraît à chaque ligne ; il est clair que c’est un ouvrage médité, et destiné au public. La rage d’écrire et d’imprimer l’a saisi au point qu’il a cru que le public, enchanté de son style, lui pardonnerait sa noirceur, et qu’il n’a pas hésité à calomnier son bienfaiteur, dans l’espérance que sa fausse éloquence fera excuser son infâme procédé.

            L’enragé qu’il est m’a traité encore beaucoup plus mal encore que M. Hume ; il m’a accusé, auprès de M. le prince de Conti et de madame la duchesse de Luxembourg, de m’avoir fait condamner à Genève, et de l’avoir fait chasser de Suisse. Il le dit en Angleterre à qui veut l’entendre. Ce n’est pas qu’il le croie ; mais c’est qu’il veut me rendre odieux. Et pourquoi veut-il me rendre odieux ? Parce qu’il m‘a outragé, parce qu’il m’écrivit, il y a plusieurs années, des lettres insolentes et absurdes, pour toute réponse à la bonté que j’avais eue de lui offrir une maison de campagne auprès de Genève. C’est le plus méchant fou qui ait jamais existé. Un singe qui mord ceux qui lui donnent à manger est plus raisonnable et plus humain que lui  [87]

            Comme je me trouve impliqué dans ses accusations contre M. Hume, j’ai été obligé d’écrire à cet estimable philosophe un détail succinct de mes bontés pour Jean-Jacques, et de la singulière ingratitude dont il m’a payé.  Je vous en enverrai une copie.

            En attendant, je vous demande en grâce de faire voir à M. d’Alembert ce que je vous ai écrit. Il s’est cru obligé de se justifier de l’accusation intentée contre lui par Jean-Jacques d’avoir voulu se moquer de lui. L’accusation que j’essuie depuis près de deux ans est un peu plus sérieuse. Je serais un barbare si j’avais en effet persécuté Rousseau ; mais je serais un sot, si je ne prenais pas cette occasion de le confondre, et de faire voir sans réplique qu’il est le plus méchant coquin qui ait jamais déshonoré la littérature.

            (…)

 

 

 

 

 

Voltaire à M. le comte d’Argental – 03 novembre 1766 (extrait)

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MDCCCXXXIII

Lettre 4822, p.414 à p.417

 

            (…)

            Voilà encore ce malheureux charlatan J.J. Rousseau qui sème toujours la tracasserie et la discorde dans quelque lieu qu’il se réfugie. Ce malheureux a persuadé à quelques personnes du parti opposé à celui de M. Hume que je m’entendais contre lui avec ce même Hume qui l’a comblé de bienfaits. Ce n’est pas assez de le payer de la plus noire ingratitude, il prétend que je lui ai écrit à Londres une lettre insultante, moi qui ne lui ai pas écrit depuis environ neuf ans. Il m’accuse encore de l’avoir fait chasser de Genève et de Suisse ; il me calomnie auprès de M. le prince de Conti et de madame la duchesse de Luxembourg ; il me force enfin de m’abaisser jusqu’à me justifier de ces ridicules et odieuses imputations. La vie d’un homme de lettres est un combat perpétuel, et on meurt les armes à la main.

            (…)

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 12 novembre 1766 (extrait)

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Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

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MDCCCXXXIII

Lettre 4834, p.429 à p.431

 

            (…)

            Je vous envoie, par une autre lettre, celle que j’écrivis à M. Hume le 24 octobre. Je vous en ai déjà adressé plusieurs exemplaires, mais je crains que M. Janel, qui a des ordres très positifs et très justes de ne laisser passer aucun imprimé de Genève, n’ait confondu celui-ci avec tous les autres ; il y a pourtant une grande différence. Ma lettre à M. Hume n’est qu’une justification honnête et légitime, quoique plaisante, contre les accusations d’un petit séditieux nommé J.J. Rousseau, qui a osé insulter le roi et tous ses ministres dans tous ses ouvrages, et qui mériterait au moins le pilori, s’il ne méritait pas les Petites-Maisons. Ma lettre à M. Hume venge la patrie.

            (…)

 

 

 

 

Hume à Suard – 19 novembre 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1,  p.151 [88]

 

 

Je ne saurais, monsieur, lui dit-il, trop vous remercier de la complaisance que vous avez mise à traduire un ouvrage qui ne méritait guère votre attention ni celle du public. Je suis on ne peut plus satisfait de ce travail. L’introduction m’a semblé particulièrement écrite avec une grande prudence et une rare discrétion, si j’en excepte la partialité que vous montrez en ma faveur. Je me plais du moins à la regarder comme un gage de votre amitié. Vous et M. d’Alembert avez agi sagement en adoucissant quelques expressions…Je ne crois pas pouvoir m’accuser moi-même de la plus légère imprudence, si ce n’est, toutefois, d’avoir accueilli cet homme quand il s’est jeté dans mes bras [89]. Pouvais-je m’attendre à un tel prodige d’orgueil et de férocité ? 

 

 

 

 

Voltaire à M. le comte d’Argental – 20 novembre 1766 (extrait)

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Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4840, p.436 à p.438

 

            (…)

            Il y a pourtant dans la Lettre au docteur Pansophe des longueurs et des répétitions. Elle est certainement de l’abbé Coyer.

            (…)

 

 

 

 

 

Voltaire à Madame la marquise du Deffand – 21 novembre 1766 (extrait)

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MDCCCXXXIII

Lettre 4841, p.438 à p.440

 

            La Lettre au docteur Pansophe, madame, est de l’abbé Coyer, j’en suis très certain, non seulement parce que ceux qui en sont certains me l’ont assuré, mais parce que, ayant été au commencement de l’année en Angleterre, il n’y a que lui qui puisse connaître les noms anglais qui sont cités dans cette lettre. Je connais d’ailleurs son style ; en un mot, je suis sûr de mon fait.

            Il est fort mal à lui, qui se dit mon ami, de s’être servi de mon nom, et de feindre que j’écris une lettre à Jean-Jacques, quand je dis qu’il y a sept ans que je ne lui ai écrit. Je me ferais sans doute honneur de cette Lettre au docteur Pansophe, si elle était de moi. Il y a des choses charmantes et de la meilleure plaisanterie ; il y a pourtant des longueurs, des répétitions, et quelques endroits un peu louches. Il faut avouer en général que le ton de la plaisanterie est, de toutes les clefs de la musique française, celle qui se chante le plus aisément. On doit être sûr du succès, quand on se moque gaiement de son prochain ; et je m’étonne qu’il y ait à présent si peu de bons plaisants dans un pays où l’on tourne tout en raillerie.

            Pour moi, je vous assure, madame, que je n’ai point du tout songé à railler, quand j’ai écrit à David Hume : c’est une lettre que le lui ai réellement envoyée ; elle a été écrite au courant de la plume. Je n’avais que des faits et des dates à lui apprendre ; il fallait absolument me justifier des calomnies dont ce fou de Jean-Jacques m’avait chargé.

            C’est un méchant fou que Jean-Jacques ; il est un peu calomniateur de son métier ; il ment avec des distinctions de jésuite, et avec l’impudence d’un janséniste.

            (…)

 

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 21 novembre 1766 (extrait)

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Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

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MDCCCXXXIII

Lettre 4842, p.440 à p.441

 

            J’ai lu, mon cher ami, la Lettre au docteur Pansophe, qu’on m’attribuait. Je voudrais l’avoir faite [90], et sans doute, si je l’avais faite, je ne la désavouerais pas. Elle est charmante, quoiqu’il y ait des longueurs et des répétitions. Il n’est pas douteux qu’elle ne soit de l’abbé Coyer ; mais, s’il ne l’avoue pas, je dois regarder cette réticence comme un mauvais procédé à mon égard : sa gloire et son honneur doivent l’engager à dire la vérité.

            (…)

 

 

 

 

Voltaire à M. d’Alembert – 28 novembre 1766 (extrait)

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MDCCCXXXIII

Lettre 4852, p.452 à p.454

 

            (…)

            J’oubliais de vous dire que j’ai été très fâché qu’on ait mis sur mon compte la Lettre au docteur Pansophe, qui est fort plaisante, à la vérité, mais où il y a des choses trop longues et trop répétées, et dans laquelle on voit même des naïvetés tirées de Candide. Cette lettre est de l’abbé Coyer. [91] Il devrait avoir au moins le bon procédé, et même encore la vanité de l’avouer ; en la mettant sous mon nom, il me met en contradiction avec moi-même, lorsque je proteste à M. Hume que je n’ai rien écrit à Jean-Jacques depuis sept à huit ans. Je l’ai prié très instamment de ne me point faire ce tort ; il s’en ferait à lui-même. Il veut être de l’académie, et je pense que l’académie n’aime pas ces petits tours de passe-passe.

            (…)

 

 

 

 

Voltaire à M. Damilaville – 28 novembre 1766 (extrait)

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Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

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MDCCCXXXIII

Lettre 4853, p.454 à p.456

 

            (…)

            On m’a envoyé la Justification de Rousseau. Quel est le sot qui a écrit cette sottise ? Est-il vrai (456) que c’est le libraire Panckoucke ? En ce cas, il est digne de seconder le docteur Pansophe. [92]

            (…)

 

 

 

 

Hume à madame de Boufflers – 2 décembre 1766 (extrait)

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V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.145 à p.146 [93]

 

Grâce à Dieu, mon affaire avec Rousseau est entièrement finie, du moins de mon côté, car bien certainement il ne m’arrivera plus (146) d’écrire une seule ligne sur ce sujet. Ce fut avec une extrême répugnance que j’ai publié le dernier récit [94]. Entre deux partis désagréables j’ai dû choisir celui qui avait le moins d’inconvénient. Toute publication me faisait accuser d’être indiscret, et le silence me faisait traiter de calomniateur et de faux ami. J’ai dû le rompre…Une chose me contrarie, c’est que votre nom se trouve dans le dernier écrit publié à Londres. Je l’avais effacé mais pas assez pour qu’on ne pût le lire. C’est la faute de l’imprimeur [95].

            J’ai reçu il y a quelque temps une lettre vraiment curieuse d’un Suisse qui demeure à Londres. Il s’appelle Deyverdun et se dit de Lausanne. Il me mande qu’il est très surpris d’apprendre que Rousseau m’accuse d’être auteur ou complice des deux libelles publiés contre lui ; il ajoute que ces deux libelles sont de lui et me permet de le faire connaître au public ; mais je ne veux rien faire imprimer. J’ai seulement envoyé copie de cette lettre à M. Davenport afin qu’il la communiquât à Rousseau. S’il lui reste le moindre sentiment d’honneur, il se prosternera devant moi. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voltaire à M. Bordes – 15 décembre 1766 (extrait)

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Par M. Beuchot tome LXIII – Correspondance tome XIII

Paris, chez Lefebvre, libraire, rue de l’éperon et Firmin Didot frères, libraires

MDCCCXXXIII

Lettre 4867, p.477 à p.478

 

            (…) L’abbé Coyer me jure qu’il n’est point l’auteur de la Lettre à Pansophe : c’est donc vous qui l’êtes ? Vous dites que ce n’est pas vous : c’est donc l’abbé Coyer. Il n’y a certainement que l’un de vous deux qui puisse l’avoir écrite. Le troisième n’existe pas. De plus, vous étiez tous deux à Londres à peu près dans le temps que cette lettre parut. Il n’y a que vous deux qui (478) puissiez connaître les Anglais dont on trouve les noms dans cette pièce. Le style en est parfaitement conforme à la Profession de foi très plaisante que vous fîtes, il y a quelques années, entre les mains de Jean-jacques.

            Vous avez très grande raison d’avouer que ce Jean-Jacques a quelquefois de la chaleur dans ses déclamations, et qu’il est souvent contraint, obscur, insolent, hérissé de sophismes, et plein de contradictions. Si vous vouliez ajouter, à cette confession générale, que vous vous êtes réjoui fort agréablement à ses dépens dans la Lettre à Pansophe, vous auriez une absolution plénière, sans être obligé ni à la pénitence ni au repentir, et vous seriez certainement sauvé chez tous les gens de lettres.

            Je ne trouve donc dans cette publication de la Lettre à pansophe d’autre défaut, sinon qu’elle me met en contradiction avec moi-même comme Jean-Jacques. Je dis à M. Hume qu’il y a plus de sept ans que je n’ai écrit à ce polisson, et cela est très vrai. La Lettre à Pansophe semble me convaincre du contraire. Vous m’avez toujours marqué de l’amitié : je vous en demande instamment cette preuve. La Lettre à Pansophe vous fait honneur, et me ferait du tort. (…)

 

 

 

 

 

Rousseau à M. Davenport –  22 décembre 1766

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXXX, p.63 à p.65

 

            (63) Quoique jusqu’ici, monsieur, malgré mes sollicitations et mes prières, je n’aie pu obtenir de vous un seul mot d’explication, ni de réponse sur les choses qu’il m’importe le plus de savoir, mon extrême confiance en vous m’a fait endurer patiemment ce silence, bien que très extraordinaire. Mais, monsieur, il est temps qu’il cesse ; et vous pouvez juger des inquiétudes dont je suis dévoré, (64) vous voyant prêt à partir pour Londres sans m’accorder, malgré vos promesses, aucun des éclaircissements que je vous ai demandés avec tant d’instances. Chacun a son caractère ; je suis ouvert et confiant plus qu’il ne faudrait peut-être. Je ne demande pas que vous le soyez comme moi, mais c’est aussi pousser trop loin le mystère, que de refuser constamment de me dire sur quel pied je suis dans votre maison, et si j’y suis de trop ou non. Considérez, je vous supplie, ma situation, et jugez de mes embarras. Quel parti puis-je prendre, si vous refusez de me parler ? Dois-je rester dans votre maison malgré vous ? en puis-je sortir sans votre assistance ? Sans amis, sans connaissances, enfoncé dans un pays dont j’ignore la langue, je suis entièrement à la merci de vos gens. C’est à votre invitation que j’y suis venu, et vous m’avez aidé à y venir. Il convient, ce me semble, que vous m’aidiez de même à en partir, si j’y suis de trop. Quand j’y resterais, il faudrait toujours, malgré toutes vos répugnances, que vous eussiez la bonté de prendre des arrangements qui rendissent mon séjour chez vous moins onéreux pour l’un et pour l’autre. Les honnêtes gens gagnent toujours à s’expliquer et s’entendre entre eux. Si vous entriez avec moi dans les détails dont vous vous fiez à vos gens, vous seriez moins trompé et je serais mieux traité, nous y trouverions tous deux notre avantage. Vous avez trop d’esprit pour ne pas voir qu’il (65) y a des gens à qui mon séjour dans votre maison déplaît beaucoup, et qui feront de leur mieux pour me le rendre désagréable.

            Que si, malgré toutes ces raisons, vous continuez à garder avec moi le silence, cette réponse alors deviendra très claire, et vous ne trouverez pas mauvais que, sans m’obstiner davantage inutilement, je pourvoie à ma retraite comme je pourrai, sans vous en parler davantage, emportant un souvenir très reconnaissant de l’hospitalité que vous m’avez offerte, mais ne pouvant me dissimuler les cruels embarras où je me suis mis en l’acceptant.

 

 

 

 

 

 

 

 

Rousseau à M. Davenport –  1766 (mois ? jour ?)

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome IV,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCVIII, p.404 à p.405

 

            Je suis bien sensible, monsieur, à l’attention que vous avez de m’envoyer tout ce que vous croyez devoir m’intéresser. Ayant pris mon parti sur l’affaire en question, je continuerai, quoi qu’il arrive, de laisser M. Hume faire du bruit tout seul, et je garderai, le reste de mes jours, le silence que je me suis imposé sur cet article. Au reste, sans affecter une tranquillité stoïque, j’ose vous assurer que dans ce déchaînement universel je suis ému aussi peu qu’il est possible, et beaucoup moins que je n’aurais cru l’être, si d’avance on me l’eût annoncé ; mais ce que je vous proteste et ce que je vous jure, mon respectable hôte, en vérité et à la face du ciel, c’est que le bruyant et triomphant David Hume, dans tout l’éclat de sa gloire, me paraît beaucoup plus à plaindre que l’infortuné J.J. Rousseau, livré à la diffamation publique. Je ne voudrais pour rien au monde être à sa place, et j’y préfère de beaucoup la mienne, même avec l’opprobre qu’il lui a plus d’y attacher.

            (…)

 

 

 

Rousseau à M. du Peyrou –  8 janvier 1767

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXXXV, p.75 à p.81

 

         (75) Que Dieu comble de ses bénédictions mon cher hôte qui, par une réconciliation parfaite, accorde (76) à mon cœur la paix dont il avait besoin ! Je prends à bon augure, dans ces circonstances, celle que vous m’annoncez pour le reste de mes jours à la fin de votre n°38. Si je puis obtenir que le public m’oublie, comptez que je ne réveillerai plus ses souvenirs. La postérité me rendra justice, j’en suis très sûr, cela me console des outrages de mes contemporains.

            C’est sans contredit une chose bien douce qu’une réconciliation, mais elle est précédée de moments si tristes qu’il n’en faut plus acheter à ce prix. La première source de notre petite mésintelligence est venue du défaut de votre mémoire et de la confiance que vous n’avez pas laissé d’y avoir. Dans vos pénultièmes lettres, par exemple, parlant de ce que avait dit M. de Luze vous supposez m’avoir écrit qu’il disait que je n’avais point couché à Calais dans la même chambre que M. Hume, fait qui est très vrai. Si c’était là, en effet, ce que vous m’aviez écrit auparavant, j’aurais eu grand tort de m’en formaliser, et mes réponses seraient très ridicules. Mais, mon cher hôte, votre n°33 ne parlait point du tout de Calais, et décidait nettement que je n’avais jamais couché dans la même chambre avec M. Hume. Voici vos propres expressions :

            De Luze doute que vous ayez en effet écrit que vous couchiez dans la même chambre où était Hume, parce que, dit-il, c’est lui, de Luze, qui a (77) toujours pendant la route occupé la même chambre avec M. Hume, et que vous étiez seul dans la vôtre. Ce mot toujours est décisif, ce me semble, non seulement pour Calais, mais pour toute la route ; et ma réponse, très blâmable quant à l’emportement, est juste quant au raisonnement.

            Dans votre n°36, vous me marquez que j’ai rompu publiquement avec M. Hume. Mon cher hôte, où avez-vous pris cela ? Mettez-vous donc sur mon compte le vacarme qu’a fait le bon David, pendant que je n’ai pas dit un seul mot, si ce n’est à lui seul, dans le plus grand secret, et seulement quand il m’y a forcé ? Comme j’étais instruit de son projet, je craignais plus que la mort l’éclat de cette rupture. Je m’en défendis de tout mon pouvoir, et je ne la fis enfin que par des lettres bien cachetées, tandis qu’il faisait faire un grand détour aux siennes pour me les envoyer ouvertes par M. Davenport. Ces lettres, s’il ne les eût montrées, n’eussent été vues que de lui, et je n’en aurais parlé même à personne au monde, qu’à milord Maréchal et à vous. Appelez-vous cela rompre publiquement ?

            Dans votre n° 38, vous m’accusez d’avoir mis de la méchanceté dans ma lettre du 10 juillet. Ce que je viens de dire répond d’avance à cette accusation. La méchanceté consiste dans le dessein de nuire. Quand ma lettre eût contenu des choses effroyables, quel mal pouvait-elle faire à M. Hume, (78) n’étant vue que de lui seul ? Il pouvait y avoir de la brutalité dans cette lettre, jamais de la méchanceté, puisqu’il n’en pouvait résulter aucun préjudice pour celui à qui elle était écrite, qu’autant qu’il le voulait bien. Mais, de grâce, relisez avec moins de prévention cette lettre : dans la position où je l’ai écrite, elle est, j’ose le dire, un prodige de force d’âme et de modération. Forcé de m’expliquer avec un fourbe insigne, qui, sous l’appareil des services, travaille à ma diffamation, je pousse le ménagement jusqu’à ne lui parler qu’en tierce personne, pour éviter, dans ce que j’avais à lui dire, la dureté des apostrophes. Cette lettre est pleine de ses éloges (vous voyez comment il me les a rendus) ; partout, la raison qui discute, pas un seul trait d’insulte ou d’humeur, pas un mouvement d’indignation, pas un mot dur, si ce n’est quand la force du raisonnement le rend si nécessaire qu’on ne saurait ôter le mot sans énerver l’argument ; encore, alors même, ce mot n’est-il jamais direct et affirmatif, mais hypothétique et conditionnel. Si vous blâmez cette lettre, j’en suis d’autant plus fâché que je veux qu’on juge par elle de l’âme qui l’a dictée.

            Cette sévérité de jugement, qui va jusqu’à l’injustice, est aussi loin de votre cœur que de votre raison, et ne vient que du défaut de votre mémoire. Vous recevez des éclaircissements qui vous font changer d’idée et vous oubliez que je (79) ne suis pas instruit de ce changement. Vous voyez que ma rupture avec M. Hume est publique et vous oubliez que je n’ai aucune part à cette publicité ; vous voyez que je lui dis des choses dures qui sont imprimées et vous oubliez également que c’est lui qui m’a forcé de les lui dire, et que, c’est lui qui les a fait imprimer. Ce que vous avez écrit vous échappe ou se modifie, et il résulte de tout cela que je vous parais déraisonner toujours parce qu’au lieu de répondre à votre idée présente, que je ne saurais deviner, je réponds à celle que vous m’avez communiquée, et dont vous ne vous souvenez plus.

            Il y aurait à cela deux remèdes en votre pouvoir : le premier serait que vous voulussiez bien présumer un peu moins de votre mémoire et un peu plus de ma raison, en sorte que, quand ma réponse cadrerait mal avec ce que vous croyez m’avoir écrit, vous supposassiez qu’il faut que vous m’ayez écrit autre chose, plutôt que de conclure que je ne sais ce que je dis. L’autre serait de garder des copies des lettres que vous m’écrivez, pour y avoir recours au besoin sur mes réponses. Un troisième moyen serait que, toutes les fois que je réponds à quelque article de vos lettres, je commençasse par transcrire dans la mienne l’article auquel je réponds ; mais cette manière de s’armer jusqu’aux dents avec ses amis me paraît cruelle, que j’aime cent fois mieux me présente nu et être navré.

            (80) Outre les emportements très condamnables que je me reproche de mon côté, je tâcherai de me guérir aussi d’une mauvaise fierté qui me fait négliger des avis utiles, pour vous mettre en garde sur ce qu’on vous dit contre moi. Par exemple, quand vous commençâtes à me parler de M. Bruhl avec de grands éloges, je ne voulus rien vous répondre là-dessus ; et en effet je n’ai rien à dire contre ces éloges parce que je connais point du tout le caractère de M. Bruhl. Mais ce que j’aurais pourtant dû vous dire est qu’il vint me voir à Chiswick, et que son abord, son air, son ton, ses manières, me repoussèrent à tel point qu’il ne fut pas en moi de le bien recevoir.

            Je finis sur ce sujet désagréable, pour ne vous en reparler jamais. J’aurais, sur certaines questions que vous me faites dans votre lettre, beaucoup de choses à vous dire que je n’ose confier au papier. J’ignore encore si l’ami qui devait venir cet automne pourra venir ce printemps. Je crains qu’il ne soit enveloppé dans les malheurs de sa patrie. S’il ne vient pas, je ne vois qu’une ressource pour vous parler en sûreté, c’est un chiffre auquel je travaille et qu’il vous faudra bien risquer de vous envoyer par la poste, faute de plus sûre voie. Examinez avec grand soin l’état du cachet de la lettre qui le contiendra, pour savoir si elle n’a point été ouverte. Je vous préviens qu’elle sera cachetée avec le talisman arabesque que vous connaissez, (81) et dont on ne saurait lever et rappliquer l’empreinte sans qu’il y paraisse. Je viens de recevoir de M. de Cerjeat une invitation trop obligeante pour que j’en méconnaisse la source. Quand vous aurez mon chiffre, nous en dirons davantage. Adieu, mon cher hôte, je sens toute votre amitié, et vous devez connaître assez mon cœur pour juger de la mienne. Mille tendres respects à la bonne maman. Milord Maréchal me disait que les hivers étaient doux en Angleterre. Nous avons ici un pied de glace et trois pieds de neige, je ne sentis de ma vie un froid si piquant.

On vient de m’apprendre que les papiers publics disent la santé de milord Maréchal en mauvais état. Eh quoi ! mon Dieu ! toujours des malheurs, et toujours des plus terribles ! Ce qui me rassure un peu est qu’en conférant la date de sa dernière lettre avec celle de ces nouvelles, je les crois fausses ; mais je ne puis me défendre d’une extrême inquiétude ; il ne m’écrira peut-être de très longtemps. Si vous avez de ses nouvelles récentes, je vous conjure de m’en donner. Je vous embrasse.

Recevez les remerciements et respects de mademoiselle Le Vasseur.

Je compte tirer dans quelques jours sur vos banquiers une lettre de change pour 800 francs.

 

 

 

 

 

 

Rousseau à M. *** –  janvier 1767

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXXXII, p.66 à p.68

 

            (66) Ce que vous me marquez, monsieur, que M. Deyverdun a un poste chez le général Conway, m’explique une énigme à laquelle je ne pouvais rien comprendre, et que vous verrez dans la lettre dont je joins ici une copie faite sur celle que M. Hume a envoyée à M. Davenport. Je ne vous (67) la communique pas pour que vous vérifiiez si ledit M.Deyverdun a écrit cette lettre, chose dont je ne doute nullement, ni s’il est en effet l’auteur des écrits en question mis dans le Saint-James Chronicle, ce que je sais parfaitement être faux ; d’ailleurs ledit M. Deyverdun, bien instruit, et bien préparé à son rôle de prête-nom, et qui peut-être l’a commencé lorsque lesdits écrits furent portés au Saint-James Chronicle, est trop sur ses gardes pour que vous puissiez maintenant rien savoir de lui ; mais il n’est pas impossible que dans la suite des temps, ne paraissant instruit de rien, et gardant soigneusement le secret que je vous confie, vous parveniez à pénétrer le secret de toutes ces manœuvres, lorsque ceux qui s’y sont prêtés seront moins sur leurs gardes ; et tout ce que je souhaite, dans cette affaire, est que vous découvriez la vérité par vous-même. Je pense aussi qu’il importe toujours de connaître ceux avec qui l’on peut avoir à vivre, et de savoir si ce sont d’honnêtes gens. Or, que ledit Deyverdun ait fait ou non les écrits dont il se vante, vous savez maintenant, ce me semble, à quoi vous en tenir avec lui. Vous êtes jeune, vous me survivrez, j’espère, de beaucoup d’années, et ce m’est une consolation très douce de penser qu’un jour, quand le fond de cette triste affaire sera dévoilé, vous serez à portée d’en vérifier par vous-même beaucoup de faits, que vous saurez de mon vivant sans qu’ils (68) vous frappent, parce qu’il vous est impossible d’en voir les rapports avec mes malheurs. Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

 

 

 

 

Rousseau à M. *** –  janvier 1767 (lettre 2)(extrait)

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXXXIII, p.68 à p.70

 

            (68) Quand je vous pris au mot, monsieur sur la liberté que vous m’accordiez de ne vous pas répondre, j’étais bien éloigné de croire que ce silence pût vous inquiéter sur l’effet de votre précédente lettre. Je n’y ai rien vu qui ne confirmât les sentiments d’estime et d’attachement que vous m’avez inspirés ; et ces sentiments sont si vrais, que si jamais j’étais dans le cas de quitter cette province, je souhaiterais que ce fût pour me rapprocher de vous. Je vous avoue pourtant que je suis touché des soins de M. Davenport, et si content de sa société, que je ne me priverais pas sans regret d’une hospitalité si douce. Mais comme il souffre à peine que je lui rembourse une partie des dépenses que je lui coûte, il y aurait trop d’indiscrétion à rester toujours chez lui sur le même pied, et je ne croirais pouvoir me dédommager des agréments que j’y trouve que par ceux qui (69) m’attendraient auprès de vous. Je pense souvent avec plaisir à la ferme solitaire que nous avons vue ensemble et à l’avantage d’y être votre voisin, mais ce sont plutôt des souhaits vagues que des projets d’une prochaine exécution. Ce qu’il y a de bien réel est le vrai plaisir que j’ai de correspondre en toute occasion à la bienveillance dont vous m’honorez, et de la cultiver autant qu’il dépendra de moi.

            Il y a longtemps, monsieur, que je me suis donné le conseil de la dame dont vous parlez. J’aurais dû le prendre plus tôt mais il vaut mieux tard que jamais. M. Hume était pour moi une connaissance de trois mois, qu’il ne m’a pas convenu d’entretenir. Après un premier mouvement d’indignation dont je n’étais pas le maître, je me suis retiré paisiblement. Il a voulu une rupture formelle ; il a fallu lui complaire. Il a voulu ensuite une explication ; j’y ai consenti. Tout cela s’est passé entre lui et moi. Il a jugé à propos d’en faire le vacarme que vous savez. Il l’a fait tout seul, je me suis tu. Je continuerai de me taire, et je n’ai rien du tout à dire de M. Hume, sinon que je le trouve un peu insultant pour un bon homme, et un peu bruyant pour un philosophe.

            (…)

 

 

 

 

Rousseau à M. Guy–  7 février 1767

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Œuvres complètes de J.J.Rousseau

Correspondance, tome V,

A Paris, chez Dalibon, libraire

Lettre DCCXLI, p.95 à p.97

 

            (95) J’ai lu, monsieur, avec attendrissement l’ouvrage de mes défenseurs [96], dont vous ne m’aviez point parlé. Il me semble que ce n’était pas pour (96) moi que leurs honorables noms devaient être un secret, comme si l’on voulait les dérober à ma reconnaissance. Je ne vous pardonnerais jamais surtout de m’avoir tu celui de la dame, si je ne l’eusse à l’instant deviné. C’est de ma part un bien petit mérite : je n’ai pas assez d’amis capables de ce zèle et de ce talent pour avoir pu m’y tromper. Voici une lettre pour elle, à laquelle je n’ose mettre son nom, à cause des risques que peuvent courir mes lettres, mais où elle verra que je la reconnais bien. Je vous charge, M. Guy, ou plutôt j’ose vous permettre, en la lui remettant, de vous mettre en mon nom à genoux devant elle, et de lui baiser la main droite, cette charmante main plus auguste que celles des impératrices et des reines, qui sait défendre et honorer si pleinement et si noblement l’innocence avilie. Je me flatte que j’aurais reconnu de même son digne collègue, si nous nous étions connus auparavant, mais je n’ai pas eu ce bonheur ; et je ne sais si je dois m’en féliciter ou m’en plaindre, tant je trouve noble et beau que la voix de l’équité s’élève en ma faveur, du sein même des inconnus. Les éditeurs du factum de M. Hume disent qu’il abandonne sa cause au jugement des esprits droits et des cœurs honnêtes. C’est là ce qu’eux et lui se garderont bien de faire, mais ce que je fais, moi, avec confiance, et qu’avec de pareils défenseurs j’aurais fait avec succès. Cependant on a omis dans ces deux pièces des (97) choses très essentielles ; et on y a fait des méprises qu’on eût évitées si, m’avertissant à temps de ce qu’on voulait faire, on m’eût demandé des éclaircissements. Il est étonnant que personne n’ait encore mis la question sous son vrai point de vue ; il ne fallait que cela seul, et tout était dit.

            Au reste, il est certain que la lettre que je vous écrivis a été traduite par extraits faits, comme vous pouvez penser, dans les papiers de Londres, et il n’est pas difficile de comprendre d’où venaient ces extraits, ni pour quelle fin.

            Mais voici un fait assez bizarre qu’il est fâcheux que mes dignes défenseurs n’aient pas su. Croiriez-vous que les deux feuilles que j’ai citées du Saint-James Chronicle ont disparu en Angleterre ? M. Davenport les a fait chercher inutilement chez l’imprimeur et dans les cafés de Londres, sur une indication suffisante, par son libraire, qu’il m’a assuré être un honnête homme, et il n’a rien trouvé. Les feuilles sont éclipsées. Je ne ferai point de commentaire sur ce fait mais convenez qu’il donne à penser. Oh ! mon cher monsieur Guy, faut-il donc mourir dans ces contrées éloignées, sans revoir jamais la face d’un ami sûr, dans le sein duquel je puisse épancher mon cœur !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Turgot à Hume – 25 mars 1767 (extrait)

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Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

p.167 à p.178
 

 

 

 

            Je profite, monsieur, de l’occasion de M. Francis pour m’acquitter d’une réponse que je vous dois depuis longtemps, et pour vous faire en même temps mon compliment sur la place que vous occupez dans votre ministère,  si tant est que ce soit un compliment à faire à un homme de Lettres, de se trouver jeté dans le tourbillon des affaires ; quant à moi, je recevrais de bien meilleur cœur un compliment sur un événement qui me délivrerait des affaires pour me rendre aux Lettres ou à la liberté. Quoi qu’il en soit, et quels que soient vos sentiments sur cet événement, je les partage, et j’y prends l’intérêt que je prendrai toujours à ceux qui vous concerneront.

            J’étais à Limoges au milieu des courses de mon département lorsque M. d’Alembert me fit passer votre seconde lettre sur Jean-Jacques, qui n’est point datée. Je ne pouvais pas y répondre alors, et depuis mon retour à Paris j’ai attendu le départ de M. Francis, qui était annoncé depuis quelque temps. J’hésite à vous parler encore de ce sujet, dont vous avez été si ennuyé avec raison, et je vois par une nouvelle lettre que M. d’Alembert a reçue depuis peu de jours, que vous avez encore à vous plaindre du silence de Rousseau, après des preuves claires de la fausseté de ses soupçons. D’ailleurs pour s’expliquer de si loin, il faut des volumes et avec des volumes on ne parvient pas encore à s’entendre parfaitement, parce que les plus légères circonstances envisagées différemment font interpréter les expressions d’une manière toute contraire à l’intention de l’écrivain. Je vois, par exemple, par les détails où vous entrez, et par la peine que vous prenez pour vous défendre, que vous avez cru mes réflexions dictées par mon attachement pour Rousseau dont vous m’appelez « a zealous friend » - et dont vous dites ailleurs que je suis si engoué, « so fond ». En conséquence, vous me savez très bon gré de vous dire que je ne crois pas qu’après le défi public de Rousseau vous puissiez vous dispenser de rendre ses lettres publiques ; et je puis bien vous assurer qu’aucun autre motif n’a dicté tout ce que je vous ai écrit que mon attachement – attachement très réel et fondé sur une connaissance personnelle ; au lieu que je ne puis en avoir aucun pour Rousseau personnellement, puisque je ne l’ai jamais entendu causer qu’une demi-heure chez le baron d’Holbach, il y a plus de douze ans. Je ne connais Rousseau que comme auteur, et malheureusement, l’expérience m’a bien détrompé de cette illusion, qui me fait aimer l’homme sur la foi de ses écrits. Je dis, malheureusement – parce que cette illusion est bien douce, et que je ne l’ai pas perdue sans beaucoup de regret. Je ne me défends pas d’estimer et d’aimer infiniment les ouvrages de Rousseau, non pas seulement à cause de son éloquence – du moins si l’on n’entend par éloquence que la beauté du langage – car l’éloquence de Rousseau a un charme bien indépendant du langage, et qui tient de très près à la partie morale de ses écrits. Il s’en faut bien que je les juge, comme vous, nuisibles à l’intérêt du genre humain ; je crois, au contraire, que c’est un des auteurs qui a le mieux servi les mœurs et l’humanité. Bien loin de lui reprocher de s’être sur cet article trop écarté des idées communes, je crois, au contraire, qu’il a encore respecté trop de préjugés. Je crois qu’il n’a pas marché assez avant dans la route ; mais c’est en suivant sa route que l’on arrivera au but qui est de rapprocher les hommes de l’égalité, de la justice et du bonheur. Il faut nous entendre. Vous me ferez l’honneur de croire que je n’adopte pas ses ridicules paradoxes sur le danger des lettres, et sur la destination de l’homme à la vie sauvage. Je les regarde ainsi que vous – comme un jeu, une espèce de tour de force d’éloquence. Rousseau n’était point encore connu quand il s’engagea dans cette fausse route ; l’ensemble de ses idées n’était point encore formé. Il s’imagina étonner davantage en saisissant le côté paradoxal des sujets proposés par l’académie de Dijon. Ce malheureux orgueil dont je ne prétends pas assurément le justifier l’a sans cesse conduit à entasser les paradoxes pour ne pas rétracter le premier ; et son Emile est encore gâté par les entorses qu’il y donne quelquefois aux vérités qu’il y établit pour les lier à ses anciennes folies. Je crois qu’en cela il y a de sa part un peu de charlatanisme, fait d’un amour-propre très malentendu. Je ne le crois pas non plus de bonne foi dans son prétendu christianisme : mais, malgré ces défauts, combien de vérités utiles dans Emile – combien la marche qu’il présente à l’éducation est puisée dans la nature – que d’observations fines et neuves sur les développements successifs de l’esprit et du cœur humain ! Il prolonge un peu trop ce développement. La nature va plus vite qu’il ne le dit ; mais elle suit la route qu’il trace, et il est le premier qui ait appris à la seconder sans la gêner ; et c’est assurément une obligation éternelle que le genre humain lui aura. Et compterons-nous pour rien le Contrat social ? A la vérité, ce livre se réduit à la distinction précise du souverain et du gouvernement ; mais cette distinction présente une vérité bien lumineuse, et qui me paraît fixer à jamais les idées sur l’inaliénabilité de la souveraineté du peuple dans quelque gouvernement que ce soit. Emile me paraît partout respirer la morale la plus pure qu’on ait encore donnée en leçons, quoiqu’on puisse, selon moi, aller encore plus loin ; - mais je me garderai bien de vous dire sur cela mes idées, car vous me jugeriez peut-être encore plus fou que Rousseau. Je ne vous dirai donc pas que je ne trouve la vraie morale dans aucun livre de morale, et que tout ce que j’en connais est épars çà et là dans les romans. Je ne vous dirai pas que c’est précisément parce que la morale des écrits de Rousseau se rapproche davantage de celle des romans que je l’estime si fort, car je vous donnerais trop mauvaise idée de moi. Après cette profession de foi sur Rousseau, considéré comme auteur, je conviendrai sans peine, mais non sans regret, qu’il a des défauts qui rendent sa personne intolérable dans la société, et qui l’ont fait tomber dans des fautes odieuses. Il n’y a personne au monde qui puisse n’être pas indigné de ses soupçons contre vous. Quoique je ne les aie pas envisagés tout fait comme vous, et que je ne les aie pas crus un prétexte imaginé de mauvaise foi et par réflexion pour secouer les obligations qu’il vous avait ; quoique je les aie regardés comme le fruit d’une imagination exaltée par l’orgueil et la mélancolie, je ne sens pas moins qu’une âme honnête ne conçoit pas de pareils soupçons contre un bienfaiteur, et qu’une défiance aussi atroce n’annonce pas un homme en qui on puisse prendre confiance. Je crois qu’à présent Rousseau est très convaincu de la fausseté de ses soupçons et je le trouve inexcusable de ne pas revenir sur ses pas. Cependant je suis moins étonné de cette seconde faute que de la première – vu l’excès de son orgueil, et l’horreur qu’il aurait sans doute de se voir humilié devant vous après la manière dont vous l’avez traité.

            Si j’ai disputé contre vous, ce n’était pas pour justifier Rousseau, parce que personne au monde ne peut le justifier. Mais je croyais – et je vous avoue que je pense encore de même – que vous vous étiez trompé sur la manière d’envisager sa faute ; et je voyais avec peine qu’en vous défendant du fonds de l’accusation de Rousseau – sur laquelle assurément vous n’aviez aucun besoin de défense et qui tombait par son atrocité même, - vous vous donniez un léger tort vis-à-vis de lui, en lui supposant des vues que je croyais qu’il n’avait pas eues : et vous lui donniez, pour ainsi dire, un moyen de rétablir le combat.

            Il me semblait qu’en vous bornant sans explication à faire imprimer les deux lettres, il était confondu de la manière la plus accablante. Je sais bien qu’il l’est ; mais les partisans de Rousseau disent encore – M. Hume a pris cette affaire trop vivement. Au reste, tout cela me paraît devoir à présent vous inquiéter bien peu : les gens qui vous connaissent le moins du monde vous ont rendu une pleine justice, soit en France, soit en Angleterre ; et je suis bien persuadé que même parmi les partisans de Rousseau qui vous connaissent le moins, aucun n’a été tenté de donner la moindre créance aux absurdités de sa lettre. Si c’est pour mener Rousseau en Angleterre que vous avez quitté le séjour de la France, c’est nous qui souffrons le plus de cette affaire, puisque nous sommes privés du plaisir de vous posséder et de vivre avec vous. Je ne suis pas un de ceux qui le regrettent le moins. J’ai été bien plus long que je ne voulais sur ce chapitre, mais ce sera sûrement la dernière fois que je vous en parlerai.

            (…).

 

 

 

 

 

Hume à un ami –  mai 1767 ?

in

G.H. Morin : Essai sur la vie et le caractère de Jean-Jacques Rousseau

Paris Ledoyen libraire, Palais national

Galerie d’Orléans, 31. - 1851

p.256 à p.258
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«Je ne sais si vous avez entendu parler des derniers événements arrivés à ce pauvre malheureux Rousseau, qui est devenu tout à fait extravagant, et qui mérite la plus grande compassion. Il y a environ trois semaines qu'il partit, sans en donner le moindre avis, de chez M. Davenport, n'emmenant avec lui que sa gouvernante, laissant la plus grande partie de ses effets et environ trente guinées d'argent. On trouva aussi une lettre sur sa table, pleine de reproches contre son hôte, auquel il imputait d'avoir été complice de mon projet pour le déshonorer. Il prit le chemin de Londres. M. Davenport me pria de le faire chercher, et de découvrir comment on pourrait lui renvoyer. son bagage et son argent. On fut quinze jours sans en entendre parler, jusqu'à ce qu'enfin le chancelier reçut de lui la lettre la plus extravagante, datée de Spalding, dans le comté de Lincoln. Il dit à ce magistrat qu'il .est en route pour Douvres, dans le dessein de quitter le royaume (observez que Spalding s'éloigne tout à fait du chemin), mais qu'il n'ose sortir de sa maison, dans la crainte de ses ennemis. Il conjure le chancelier de lui donner un guide autorisé pour le conduire. Quelques jours après, j'appris de M. Davenport qu'il avait reçu une nouvelle lettre de Rousseau, datée de Spalding, dans laquelle il lui témoigne le plus vif repentir. Il parle de sa malheureuse position, et annonce le dessein de retourner à Wooton. J'espérai qu'il avait recouvré ses sens; point du tout. Au bout de quelques heures, le général Conway reçut de lui une lettre datée de Douvres, distant de 200 milles de Spalding. Il n'avait (257) mis que deux jours à faire celle longue route. Il n'y a rien de plus fou que cette lettre. Il suppose qu'il est prisonnier d'Etat, et cela par mes suggestions. Il le conjure de lui permettre de quitter le royaume. Il lui représente le danger qu'il court d'être assassiné ; et en même temps il avoue avoir été déshonoré en Angleterre pendant sa vie; il prédit que sa mémoire sera justifiée après sa mort. Il dit qu'il a composé un volume de mémoires, principalement relatifs aux traitements qu'il a éprouvés en Angleterre, et à l'état de captivité dans lequel il a été détenu. Si le général lui permet de partir, il lui fera remettre ce volume qui est déposé en mains sûres, et jamais il ne paraîtra rien de lui contre la nation et ses ministres. Il ajoute, comme si un rayon de raison avait pénétré dans son âme, qu'il renonce au projet d'écrire sa vie et ses mémoires, et qu'il ne lui échappera aucune plainte sur ses malheurs ; qu'il ne parlera de M. Hume qu'avec honneur, et que lorsqu'il sera pressé de s'expliquer sur quelques plaintes indiscrètes échappées au fort de ses peines, il les rejettera sur ce malheureux penchant à la défiance, ouvrage de ses malheurs, et qui maintenant y met le comble. Je vous informe de ces détails afin que vous voyiez que ce pauvre homme est absolument fou, et que, par conséquent, il ne peut être poursuivi par les lois, ni l'objet d'une peine civile. Il a certainement passé à Calais, et se trouvant dans le ressort du Parlement de Paris, il sera probablement arrêté, et peut-être traité sans aucun égard à sa malheureuse position. Quand j'étais à Paris, j'ai vu contre lui des traits d'animosité peu commune de la part des membres de ce corps. Je crains que sa présence ne les ranime. Il me paraît donc intéressant que quelques personnes de poids et de mérite sachent de la première main le véritable état des choses, afin que les ennemis de ce malheureux homme n'appesantissent pas sur lui des peines trop fortes. J'ai parlé à M. de Guerchy, ambassadeur de France, afin qu'il en parle sous ce point de vue à la cour. Il faut que vous instruisiez M. de Malesherbes. M. de Trudaine joindra aussi ses bons offices, et je ne doute pas que, par vos bons efforts réunis, vous ne lui procuriez une entière sûreté. S'il pouvait être établi dans une retraite tranquille, il a de quoi subvenir à tous ses besoins. Il a, si je ne me trompe, cent louis de rente par lui-même. Le roi d'Angleterre lui en a accordé autant. On pourrait trouver en France quelque personne qui, par égard pour son génie, le traiterait avec amitié et l'empêcherait de faire du mal à lui et aux (258) autres. Il serait à propos que sa gouvernante entrât dans le projet. Je sais cependant que M. Davenport n'a pas une idée bien avantageuse de son caractère et de sa conduite, lorsqu'ils vivaient chez lui ; mais Rousseau est accoutumé à cette femme; elle sait mieux que qui que ce soit entrer dans ses humeurs. On soupçonne qu'elle a entretenu toutes ses chimères, afin de le chasser d'un pays où, n'ayant personne avec qui parler, elle s'ennuyait à la mort. »

 

 

 

 

 

 

Précis pour M. J.J. Rousseau en réponse à l’exposé succinct de M. Hume suivi d’une lettre de Madame D*** à l’auteur de la justification de M. Rousseau.
Fichier numérisé par P. Folliot, professeur de Philosophie au Lycée Ango de Dieppe – avril 2008

1767
Pas de nom d’éditeur.

 

 

OBSERVATIONS [97]

Sur l'Exposé succinct de la contestation

qui s'est élevée entre M. HUME et M. Rousseau.

88 pages

 


Paris, ce 14 octobre 1766 

                 

Nous voilà enfin à portée de nous instruire des démêlés survenus entre M. Rousseau et (2) M. Hume. La brochure qu'on vient de publier au nom du savant anglais, sous le titre d'Exposé succinct, peut être considérée comme le mémoire instructif de son procès, dont il défère le jugement au public. M. Rousseau seul pourrait répondre à quelques notes où il est question de dates, à quelques récriminations vagues ; peut-être les dédaignera-t-il, les jugeant trop faibles poux opérer la justification de M. Hume, et les estimant par cela même propres à établir la sienne. En attendant le parti qu'il prendra, je vais faire quelques observations sur cet écrit. Quoique je n'aie l'honneur de connaître ni M. Rousseau ni M. Hume, je ne saurais avoir pour leurs démêlés l'insipide indifférence que messieurs les éditeurs voudraient nous inspirer. Le conseil qu'ils (3) donnent de ne pas lire cette brochure [98], ne me paraît pas un moyen bien efficace pour justifier leur ami; ce conseil est d'ailleurs assez peu conséquent avec ce qu'ils disent quelques lignes après.

 

« Tous les faits sont actuellement sous les yeux du public. M. Hume abandonne sa cause au jugement des esprits droits et des cœurs honnêtes. »

 

Pour que les esprits droits et les cœurs honnêtes puissent juger le procès de M. Hume, il faut de nécessité qu'ils le lisent puisqu'on le plaide aujourd'hui par écrit. Ce qu'on vient de lire prouve seulement qu'on doit se méfier un peu des décisions de messieurs les éditeurs.

 

Le procès étonnant qu'ils produisent se réduit à ce fait. M.M. Rousseau et Hume sont deux hommes (4) célèbres ; l'un d'eux a manœuvré pour perdre un contemporain trop fameux; ils s'en accusent réciproquement. C'est au publie à peser quel est celui qui aurait pu former avec succès un projet aussi détestable; c'est au public à examiner s'il y a, d'une part, de la vraisemblance, qu'ignorant la langue du pays où l'on le mène, ne pouvant conséquemment ni parler, ni entendre, seul, sans appui, sans connaissance, malade, allant chercher du repos à la campagne, un étranger ait pu, du fond de sa retraite, machiner, ourdir des trames contre son conducteur. D'autre part, le public verra ce patron au milieu de son pays, en grand crédit à la Cour, à la ville, répandu dans le plus grand monde, à la tête des gens de Lettres, en grande relation chez l'étranger, surtout avec les plus (5) mortels ennemis de son recommandé.

 

Quoique ces points de vue n'offrent pas des déparités, le public aurait certainement tort d'inculper ce patron. Il verra avec surprise que, sous le nom de M. Hume, la livide, la maigre et pâle envie qui imprime ce caractère extérieur sur les vils sectateurs qui l'encensent, et qu'elle corrode lentement, l'envie seule a armé contre M. Rousseau les mains sèches et brûlantes de la calomnie, qui distillent le poison et le fiel.

 

Il faut rejoindre messieurs les éditeurs. Je vais parcourir l'espèce d'avertissement qu'ils ont mis à la tête d'un ouvrage qui n'aurait jamais dû voir le jour ; j'observerai en passant que, dans la collection des pièces d'un procès qu'on donne au public, le nom modeste d'éditeur équivaut dans toute la force du terme (6) à celui de rapporteur ; personne n'ignore que ses fonctions sont de narrer nuement les faits, sans apologie ainsi que sans aigreur pour aucune des parties, et de signer son nom au bas des pièces. Messieurs les éditeurs de cette brochure ont-ils rempli quelques-uns de ces devoirs ? L'incognito qu'ils ont gardé est-il décent pour eux-mêmes [99], est -il honorable pour M. Hume ?

 

Après avoir exalté ses talents littéraires justement applaudis du public, messieurs les éditeurs content des choses singulières de sa (7) modération. Je voudrais de tout mon cœur pouvoir les croire sur parole, mais qui ne sait avec un peu d'expérience, que cette qualité, qui n'exclut pas la sensibilité, en tempère néanmoins les effets et garantit des démarches toujours inconsidérées, des premiers mouvements auxquels M. Hume s'est livré, au dire même de ses amis. Voyez comme ils en parlent.

 

« Dans le temps que M. Hume travaillait à rendre à M. Rousseau le service le plus essentiel, il reçut de lui la lettre la plus outrageante ; plus le coup était inattendu, plus il devait être sensible. M. Hume écrivit à quelques-uns de ses amis avec toute l'indignation que lui inspirait un si étrange procédé ; il se crut dispensé d'avoir aucun ménagement pour un homme qui, (8) après avoir reçu de lui les marques d'amitié les plus constantes et les moins équivoques, l'appelait sans motifs faux, traître et le plus méchant des hommes. »

 

Voilà M. Hume qui écrit avec indignation, qui ne sait plus garder de ménagement ; que faisait-il alors de cette modération tant vantée? Revenu à lui, ce philosophe se rappellera quelque jour, que lors même que l'on se croit le plus autorisé à n'avoir aucun ménagement pour quelqu'un, il ne faut pas oublier que l'on s'en doit encore à soi-même. Plus je réfléchis à la gravité, à la violence des accusations de M. Rousseau, et moins je reviens de l'étonnement où me jette l'indignation circulante de M. Hume. Je puis assurer qu'avec le témoignage d'une conscience intègre, si quelqu'un m'écrivait que j'ai voulu l'assassiner sur (9) un grand chemin ou dans quelque sentier obscur, loin de me courroucer, je sens que je lèverais les épaules, comme cela vient de m'arriver machinalement en y pensant, par humanité pour cet accusateur; que je compatirais, je chercherais à le dissuader de la folie de son accusation, et si, en admettant l'impossible, elle m'était faite par mon ami, je pleurerais sur lui, je calmerais son imagination alarmée par la franchise de mes explications,  mais il ne m'arriverait certainement pas de m'en plaindre. Avançons.

 

« Cependant, le démêlé de ces deux hommes célèbres ne tarda pas à éclater. Les plaintes de M. Hume parvinrent bientôt à la connaissance du public qui eut d'abord de la peine à croire que M. Rousseau fût coupable de l'excès d'ingratitude dont on l'accusait . » (10)

 

Il suit de cet aveu que c'est M. Hume qui a ébruité, répandu ses démêlés avec M. Rousseau par le canal de ses nombreux amis. Si l'on voulait infirmer cet aveu si essentiel, j'en appellerais à tout Paris. J'ose attester, sans craindre d'être contrarié, qu'il en apprit d'eux seuls la nouvelle et les circonstances; ces bruits, quoique divers, invoquaient tous pour garants les lettres de M. Hume.

 

Il envoya à ses amis qui craignaient qu'il ne se fût laissé emporter trop loin, un précis de ce qui s'était passé entre lui et M. Rousseau, et ne se rendit pas aux raisons qu'ils lui alléguaient pour le faire imprimer.

 

« il aima mieux courir le risque d'un jugement injuste, que de se résoudre à un éclat si contraire à son caractère. »

                                                                                                                                  

Il se présente ici une réflexion (11) bien naturelle : ou M. Hume, en déposant dans le sein de ses amis les peines que ce démêlé lui causait, les transports qu'il avait excités dans son âme, ne cherchait qu'à leur faire une confidence qui devait mourir entre eux ou son dessein était de rendre publiques, et les offenses de M. Rousseau, et ses plaintes à lui. Le premier cas ne paraît ni vrai, ni vraisemblable car il faudrait supposer, ce qui ne tombe pas sous les sens, que ces amis qui sont des gens mûrs, des philosophes de la première trempe [100], auraient trahi sa confiance par noirceur ou par indiscrétion. M. Hume, alors, s'en serait plaint hautement. Il ne l'a pas fait. Il faut donc conclure que cet éclat (12) n'était contraire ni son caractère, ni à ses desseins.

 

Plusieurs mois se sont écoulés sans qu'on ait entendu parler de M. Rousseau que par les gens qui causaient d'après M. Hume. A la fin « M. Rousseau a adressé à un libraire de Paris une lettre où il accuse sans détour M. Hume de s'être ligué avec ses ennemis pour le trahir et le diffamer et où il le défie hautement de faire imprimer les pièces qu'il a entre les mains. Cette lettre a été communiquée à Paris à un très grand nombre de personnes, elle a été traduite en anglais, et la traduction est imprimée dans les papiers de Londres. Une accusation et un défi si publics ne pouvaient rester sans réponse. »

 

M. Guy, à qui cette lettre a été adressée, ne l'a communiquée (13) qu'avec peine aux personnes qui ont été l'en prier. Peut-on la qualifier d'un défi public ? J'ignore si elle est traduite en anglais ; messieurs les Editeurs le disent, croyons-les donc, quoiqu'il ne paraisse pas probable que la copie ait été imprimée à Londres, et que l'original soit encore manuscrit à Paris. Mu par des considérations aussi puissantes, M. Hume, après avoir donné à ses démêlés la publicité orale, vient d'y joindre celle que donne l'impression, par la raison, disent messieurs les éditeurs, qu'un plus long silence aurait été interprété d'une manière peu favorable pour lui.

 

« D’ailleurs, la nouvelle de ce démêlé s'est répandue dans toute l'Europe, et l'on en a porté des jugements fort divers. Il serait plus heureux sans doute que toute (14) cette affaire eût été ensevelie dans le plus profond secret ; mais puisqu'on n'a pu empêcher le public de s'en occuper, il faut du moins qu'il sache à quoi s'en tenir. »

           

Peut-on vous demander, messieurs les éditeurs [101], qui est-ce qui a sonné le tocsin ? Qui est-ce qui a crié, instruit l'Europe entière? C'est vous, messieurs, ou M. Hume par vous : ce qu'il n'eût pas fait s'il eût cru ce qu'il sait, que les querelles des gens de Lettres sont le scandale de la Philosophie. Ce que vous n'eussiez pas fait vous-mêmes si vous eussiez été convaincus qu'il serait heureux que cette affaire eût été ensevelie dans le plus profond secret.

 

            (15) Puisque vous avez agi contradictoirement, il paraît bien difficile de ne pas croire que vous ayez eu vos raisons en commun. Les gens sensés et les savants qui doivent l'être plus que les hommes ordinaires ont des principes dont la conduite est toujours la conséquence.

 

            Après avoir démontré clairement que l'affaire de M. Hume a éclaté par son propre fait et celui de ses amis, que conclure ? Pourquoi se plaint-il, pourquoi a-t-on l'air de se plaindre pour lui, d'un aussi fâcheux éclat ? Is  feci.....

 

            Avant de passer à l'examen de l'ouvrage qui en est résulté, il convient, ce me semble, d'annoncer sommairement les griefs de M. Rousseau, de dire qu'il a vu, mais trop tard, un foyer de haines sourdes à Genève [102], s'étendre à Paris, se (16) développer à Londres pour l'entourer de toutes parts et le perdre sans ressource. Des éditeurs impartiaux devaient énoncer cette idée, la placer à la tête du livre, comme le sujet et la base de la rixe, la laisser combattre à M. Hume, mais la donner telle ou à peu près comme un fil propre à conduire les lecteurs. Peu le saisiront : si on le manque, on ne verra dans cette brochure que des accusations plus vives que probantes de la part de M. Rousseau, vaguement repoussées par M. Hume. Je suis bien éloigné de nommer les comploteurs [103]; M. Rousseau avoue l'impossibilité d'administrer (17) les preuves juridiques du complot. Au défaut des preuves, la justice elle-même cherche des présomptions qui, prises séparément, ne sont autre chose que des vraisemblances. On ne sera donc pas surpris qu'on les appelle ici.

 

Supposons pour un moment qu'il fût possible que, pour des raisons personnelles, des ennemis de M. Rousseau fussent parvenus par cabales odieuses à le faire maltraiter par sa patrie et à le forcer d'y renoncer ! Supposons qu'après qu'il se fût retiré à Motiers-Travers, ces mêmes ennemis l'eussent trouvé trop près d'eux, qu'ils eussent excité secrètement le fanatisme de quelques prêtres inconsidérés, que ceux-ci en eussent infecté le peuple, qu'ils l'eussent ameuté (18) contre M. Rousseau et que, malgré la protection ouverte du gouvernement, il eût été obligé par délicatesse de quitter le village où il croyait vivre et mourir tranquille ; supposons qu'il eût trouvé la Suisse fermée pour lui, et cela, par les menées de ses ennemis ; il tourne les yeux vers l'Angleterre ; son digne protecteur Milord Maréchal le détermine à y aller ; M. Hume, savant estimé, s'offre de l'y conduire ; il traverse la France, va le joindre à Paris ; le seul bien qui lui reste, sa probité, sa réputation l'ont devancé dans cette ancienne patrie d'adoption où elles lui firent des amis tendres dans le monde, et des ennemis cachés dans le public littéraire. La réception honorable qu'il reçut à Paris réveilla leur haine endormie, elle entreprit ce que n'avaient pu faire de longs revers, de (19) lui ravir sa réputation ; les moyens qu'elle projeta d'employer furent le ridicule et le mépris qui devaient le bannir ignominieusement de chez un peuple libre.

 

M. Rousseau part sans soupçonner les horreurs qui le suivent ; je n'ai garde de croire que M. Hume s'en doutât, les gens de bien ne sont pas méfiants et il n'est pas rare de voir un homme d'esprit et de génie mené par des gens qui en ont beaucoup moins. Supposons encore qu'il ait, sans le savoir, servi d'instrument aux ennemis de M. Rousseau, que leur restait-il à faire ? Le brouiller peu à peu avec M. Hume, indisposer par degré le peuple anglais. Rien ne paraissait moins aisé. Les Anglais aiment le mérite et le fêtent, ils accueillent volontiers les infortunés. Comment attaquer M. Rousseau dans leur sein ? (20) La force ouverte était impraticable. Ses ennemis étaient trop adroits pour l'employer quand elle ne l'eût pas été. Supposons qu'ils l'eussent laissé jouir de la paix les premiers jours de son arrivée, ils ne pouvaient la troubler impunément, les papiers publics en parlaient comme d'une époque heureuse parce qu'elle prouvait la bonté de leur gouvernement. Patience ; le peuple est peuple partout, et celui d'Angleterre se plie tout aussi bien qu'un autre, quand on sait l'y disposer.

 

M. Rousseau, après avoir été honoré, fêté, finit par éprouver dans la capitale des empressements et des froideurs. Il se retire à la campagne. Supposons que ses ennemis aient attendu sa retraite pour l'attaquer et l'insulter sans mesure dans les papiers publics ; pas un Anglais n'ayant aucune raison pour se livrer à cette (21) noire escrime, et ces papiers ayant été salis par différents libelles, ils ne pouvaient partir que des ennemis de M. Rousseau ; quelque Anglais tout au plus se prêtait à les faire imprimer.

 

Le signal du décri de M. Rousseau est donné, les écrits en retentissent, les libelles se succèdent en se disputant de noirceur. Tant de traits accumulés avec art, envenimés par la haine, ne pouvaient partir que de quelques cœurs calcinés de vengeance. Dans l'impossibilité morale et physique où était M. Rousseau de s'être fait aucun ennemi dans les trois royaumes, il dût nécessairement les chercher ailleurs, quoiqu'ils manœuvrassent à Londres.

 

Jusque-là, les ombrages qu'avait pu lui inspirer l'amitié froide mais fastueuse de M. Hume, les inquiétudes qu'avaient pu lui donner le rêve cité [104], et ces expressions menaçantes, Je te tiens, J. J. Rousseau, je te tiens, ses regards ardents, moqueurs, trop souvent répétés [105], n'étaient que des indices faibles en eux -mêmes ; l'explication à laquelle il s'était refusé [106], tout au plus une présomption ; mais lorsque dans les libelles subséquents [107], M. Rousseau reconnut la main de ses ennemis aussi aisément qu'on connaît les ouvrages d'un peintre à sa manière, à son faire, lorsqu'il sut que M. Hume était lié avec eux tous, qu'il avait logé [108], qu'il était en correspondance avec plus d'un, et qu'il fut convaincu que l'un des derniers libelles ne pouvait avoir été fourni que par lui, dans ce moment les indices se changèrent pour M. Rousseau en présomptions, les présomptions en semi-preuves, les liaisons de M. Hume en preuves, l'ensemble en corps formel de délit (23) et de complot, qui ne lui permirent plus de douter qu’il ne fût trahi. M. Rousseau s'en plaignit dans une feuille périodique, rompit avec M. Hume, et ne lui écrivit plus.

           

A peu près dans le même temps parurent plusieurs libelles que M. Hume aurait peut-être dû repousser : sans s'en mettre en peine, il allait sollicitant une pension du Roi son maître pour M. Rousseau, et l'obtint, à condition qu'elle serait secrète; il le lui écrivit mais, ne voyant point venir de remerciements de sa part ou de lettres, M. Hume dit que, persuadé que c'était la condition qui le blessait, il fit de nouvelles sollicitations auprès des ministres de son Maître, pour que la pension fût publique. M. Rousseau ne répondit rien à M. Hume sur cette nouvelle démarche, il s'adressa au Lord Conway pour le prier de (24) suspendre les bontés de Sa Majesté britannique ; et voici comme il dit que M. Hume a raisonné sur cette pension. Si M. Rousseau accepte, avec les preuves que j'ai en main, je le déshonore ; s'il refuse, il faudra qu'il dise pourquoi; s'il m'accuse, il est perdu.

           

Rousseau, ayant laissé entrevoir à M. Hume qu'il le regardait comme un perfide, ne pouvait accepter aucun bienfait par sa médiation, non seulement sans s'exposer à être déshonoré, mais sans mériter de l'être. Il est incontestable qu'il était forcé de parler en refusant la pension et de motiver ses refus aux ministres ; il était impossible qu'il parlât sans accuser M. Hume, à moins de vaguer sur le refus, en appuyant sur toute la reconnaissance d'un cœur pénétré. Sa lettre dut être très obscure pour le Lord Conway (25) et fort claire pour M. Hume [109], qui devait nécessairement demander des explications ; M. Rousseau ne pouvait y satisfaire qu'avec amertume. Après les avoir données, il ne se serait plus occupé qu'à rappeler sa tranquillité qu'il voyait fuir devant lui, à gémir et à oublier M. Hume ; celle de ce patron n'exigeait aucun éclat, il pouvait s'expliquer, se plaindre à M. Rousseau, cesser tout commerce avec lui. Vivant à cent cinquante milles l'un de l'autre, personne n'eût soupçonné leur rupture.

 

Mais d'après les suppositions que nous avons admises, le silence qui aurait dû suffire à M. Hume eût accablé les ennemis de M. Rousseau. Supposons donc pour la dernière fois, qu'ils aient engagé M. Hume sans qu'il ait pénétré leurs desseins, à se plaindre avec éclat ; leur (26) haine ayant manqué la vengeance la plus atroce, ils en auront du moins caressé l'ombre ; ne pouvant faire tout le mal qu'ils avaient médité, ils auront du moins fait tout le bruit possible ; ne pouvant enlever à M. Rousseau sa probité, ils auront du moins cherché à l'obscurcir ; ne pouvant lui ôter sa réputation d'écrivain sublime, ils l'auront du moins fait passer pour un esprit inquiet, soupçonneux, bizarre, insociable ; ils savent que toutes leurs horreurs seront couvertes par la nuit des temps, ils sentent avec douleur que les écrits de M. Rousseau lui échapperont ; n'ayant pu flétrir son nom, ce sera du moins une consolation pour eux d'avoir empoisonné sa vie.

 

Tant de noirceurs pourront paraître trop compliquées pour être admises. Ah ! plût au ciel que pour (27) l'honneur de l'humanité, elles fussent même sans vraisemblance [110]. La lecture de ce qui s'est passé à Motiers-Travers les conduit au-delà, le corps de l'ouvrage qui nous reste à examiner sert à les appuyer encore.

 

En le commençant, M. Hume donne la date de sa correspondance avec M. Rousseau ( 1762 ), et la lettre qu'il reçut de lui en remerciement de ses offres, au commencement de l’année suivante.

 

« Ce n'est point par vanité, dit-il, que je publie cette lettre, car je vais bientôt mettre au jour une rétractation de tous ces éloges, c'est seulement pour compléter la suite de notre correspondance et pour faire voir qu'il y a longtemps que j'ai été disposé à rendre service à M. Rousseau. »

 

« Notre commerce avait entièrement (28) cessé jusqu'au milieu de l'été de l'année dernière. »

 

Il ne sera pas hors de propos de le remarquer. L'envie que M. Hume avait d'obliger M. Rousseau partait d'une disposition générale et honnête qu'ont les gens de bien a rendre service ; si le docte Anglais eût senti quelques dispositions de préférence pour lui, s'il eût été plus particulièrement affecté de ses peines que de celles de tout autre infortuné, la correspondance qu'il avait entamée avec chaleur n'eût pas dormi pendant près de trois années; elle n'aurait vraisemblablement pas eu d'autre suite, si M. Hume n'eût appris par un tiers que M. Rousseau voulant passer en Angleterre [111], avait dessein de s'adresser à lui. Alors, je le dis avec plaisir, M. Hume le prévint par de nouvelles offres de service qui furent acceptées avec reconnaissance.

 

(29) « Je n'avais pas attendu ce moment pour m'occuper des moyens d'être utile à M. Rousseau [112]. M. Clairaut, quelques semaines avant sa mort, m'avait communiqué la lettre suivante. »

 

M. ROUSSEAU A M. CLAIRAUT.

De Motiers-Travers, le 3 mars 1765.

 

« Le souvenir, Monsieur, de vos anciennes bontés pour moi, vous cause une nouvelle importunité de ma part. Il s'agirait de vouloir bien être, pour la seconde fois, censeur d'un de mes ouvrages. C'est une très mauvaise rapsodie que j'ai compilée il y a plusieurs années, sous le nom de Dictionnaire de Musique, et que je suis forcé de donner aujourd'hui pour avoir du pain. Dans le torrent des malheurs qui m'entraîne, je suis hors d'état de revoir ce recueil. Je sais qu'il est plein d'erreurs et (30) de bévues. Si quelque intérêt pour le sort du plus malheureux des hommes vous portait à voir son ouvrage avec un peu plus d'attention que celui d'un autre, je vous serais sensiblement obligé de toutes les fautes que vous voudriez bien corriger chemin faisant. Les indiquer sans les corriger ne serait rien faire car je suis absolument hors d'état d'y donner la moindre attention, et si vous daignez en user comme de votre bien, pour changer, ajouter ou retrancher, vous exercerez une charité très utile et dont je serai très reconnaissant. Recevez, Monsieur, mes très humbles excuses et mes salutations . »

J. J. R.

 

            « Je le dis avec regret, mais je suis forcé de le dire : je sais aujourd'hui avec certitude que cette affectation (31) de misère et de pauvreté extrême n'est qu'une petite charlatanerie que M. Rousseau emploie avec succès pour se rendre plus intéressant et exciter la commisération du public; mais j'étais bien loin de soupçonner alors un semblable artifice. »

 

Cet aveu que M. Hume ne fait qu'à regret de l'affectation de pauvreté de M. Rousseau, qu'il dit n'être qu'une petite charlatanerie de sa part, cet aveu si pénible porte sûrement sur ces deux phrases de la lettre. Ce Dictionnaire que je suis forcé de donner aujourd'hui pour avoir du pain, et sur celle-ci : vous exercerez une charité très utile, et dont je serai très  reconnaissant.

 

Ces locutions rampantes sont trop incompatibles avec le caractère noble et fier de M. Rousseau, pour ne pas faire douter qu'il les ait employées dans sa lettre. Messieurs les (32) éditeurs l'ont en original : je les somme aujourd'hui de les faire lire, et surtout la première, écrites de la main de M. Rousseau. Je puis les défier sans imprudence : un fait que tout le monde peut vérifier garantit la sûreté du défi. Le voici.

 

Environ deux mois avant d'écrire cette lettre, M. Rousseau avait vendu par contrat son Dictionnaire de Musique au libraire Duchesne; dès-lors ce livre est devenu le propre de ce libraire. Quel qu'en soit le débit, M. Rousseau ne l'apprendra que par relation, et ne peut y prendre part que par l'intérêt qu'il porte à cet honnête libraire. Il n'est donc pas vraisemblable, il ne peut paraître vrai qu'il ait écrit à M. Clairaut qu'il était forcé de donner ce Dictionnaire pour avoir du pain.

 

C'est pourtant d'après cette phrase (33) que M. Hume forma pour lui des projets secrets de fortune. Ecoutons-le parler.

 

« Je priai M. Clairaut de me donner sa lettre, je la fis voir à plusieurs des amis et des protecteurs que M. Rousseau avait à Paris. Je leur proposai un arrangement par lequel on pouvait procurer des secours à M. Rousseau sans qu'il s'en doutât. C'était d'engager le libraire qui se chargerait de son Dictionnaire de Musique à lui en donner une somme plus considérable que celle qu'il en aurait offerte lui-même, et de rembourser cet excédent au libraire. Ce projet pour l'exécution duquel les soins de M. Clairaut étaient nécessaires échoua par la mort inopinée de ce profond et estimable savant. »

 

J'avais toujours pensé que la plus douce des vertus humaines, l'active (34) et modeste bienfaisance, marchait sans faste et fuyait les témoins. Il faut que je me sois trompé jusqu'à présent. Un Anglais généreux, un Philosophe, semble assembler un conseil pour discuter sur le bien qu'il veut faire. Je prie M. Hume d'excuser ma maladresse, si j'avoue que je ne conçois pas en quoi M. Clairaut pouvait servir ses projets, et si je ne conçois pas davantage pourquoi il consultait les amis, les protecteurs de M. Rousseau sur cela. Je ne croirai jamais pour l'honneur de M. Hume qu'il ait eu l'idée avilissante pour lui de faire entrer dans son arrangement toutes ces personnes par répartition. Il ne faudrait pas croire non plus qu'il voulût par vanité s'en faire honneur à leurs yeux; mais il ne faudrait pas connaître sa réputation et ses talents pour imaginer qu'il eût besoin de l'avis de (35) tant de personnes sur la façon de procéder dans une affaire très facile à tenter pour tout homme qui, avec le sens commun, aurait eu, je ne dis pas un désir violent, mais une velléité soutenue. Il ne fallait que savoir le nom du libraire, et s'aboucher avec lui, etc. etc. Si M. Hume se fût sérieusement occupé de ce projet, il ne dirait pas, la mort de M. Clairaut l'a seule fait échouer : mieux informé, il se serait rejeté sur le contrat de vente du Dictionnaire. Il est du 27 janvier 1765. La lettre de M. Rousseau est datée du 3 mars, l’approbation de M. Clairaut comme censeur est du 5 avril. Il est mort le 17 du même mois; je prie le lecteur de peser ces faits, et de vérifier les titres que j'allègue chez la veuve Duchesne. Il conclura ensuite.

 

M. Hume ne se découragea point par l'irréussite de son premier plan, (36) dont j'ai fait sentir la valeur. Dès qu'il sut que M. Rousseau était décidé de passer en Angleterre [113], il chargea secrètement M. Gilbert Eliot (devenu Chevalier), de charger M. Stewart, sous le sceau du secret, de chercher un fermier honnête qui voulût prendre en pension M. Rousseau et sa gouvernante pour 5O - 60 louis ou environ, avec la clause secrète de n'en exiger que 20 ou 25. Le surplus de la dépense, ainsi que les frais d'ameublement pour son habitation, devaient être fournis à son insu par M. Hume : aussi dit-il avec modestie, « ce plan dans lequel il n'entrait assurément aucun motif de vanité, puisque le secret en faisait une condition nécessaire, n'eut pas lieu, » et tout de suite il cite pour témoins Mrs. Stewart et Eliot. Il pouvait aussi appeler en témoignage (37) le fermier qu'on avait trouvé [114], ce qui ne fait en tout que trois, et prouve contre le proverbe vulgaire, qui dit qu'un secret connu de trois personnes n'en est plus un.

 

Ce second plan n'ayant pas eu plus de succès que le premier, M. Hume en forma un troisième beaucoup plus magnifique. Ce fut d'acheter la maison de campagne du colonel Web, avec un petit bien qui y est annexé, pour en faire un établissement à M. Rousseau. Les témoins ne manquent pas ici [115]. M. Hume est toujours en règle.

 

Ce qui me peine pour lui, c'est qu'il démontre sans réplique que, sans avoir dépensé un sol pour M. Rousseau, il avait, à son intention, préparé des dépenses considérables en idée ; d'où je conclus 1° que M. Hume ne court aucun risque de se ruiner. 2° qu'il est malheureux ; (38)  car c'est l'être que de ne pouvoir faire du bien quand on le désire.

 

Après nous avoir exposé progressivement ses soins infructueux, il vient (page 16) reprendre M. Rousseau à Paris, et tout à coup il le transporte à Wootton [116]. Je consens de ne pas relever le désordre apparent qui règne dans les pièces de ce procès. Je consens qu'on ne dise pas:

 

Souvent un beau désordre est un effet de l'art.

Art Poet.

 

Mais qu'on me permette de le remarquer une fois en passant, de l'imiter si la fantaisie m'en prend, et de suppléer ce que n'a pas dit M. Hume, que l'estimable M. Davenport, en offrant à M. Rousseau la retraite qu'il habite, le fit uniquement par amitié pour lui [117]. Quand M. Davenport voulut bien me l'offrir, dit M. Rousseau, ce ne fut pas pour lui (M. Hume), qu'il ne connaissait pas. Si (39) le fait n'était pas constant, et que M. Hume eût coopéré quelque chose dans cet établissement, il en aurait certainement informé le public car il lui conte jusqu'à ses moindres idées avec une confiance qui fait plaisir ; il lui parle des frais qu'il a faits en complaisance et en petits soins pour son ami recommandé. Il rapporte ensuite deux lettres qu'il lui a écrites de Wootton [118]. Je vais transcrire la première dont nous aurons souvent occasion de parler.

 

M. ROUSSEAU A M. HUME.

A Wootton, le 22 mars 1766.

 

« Vous voyez déjà, mon cher Patron, par la date de ma lettre, que je suis arrivé au lieu de ma destination. Mais vous ne pouvez voir tous les charmes que j'y trouve ; il faudrait connaître le lieu et lire dans mon cœur. Vous y devez (40) lire au moins les sentiments qui vous regardent et que vous avez si bien mérités. Si je vis dans cet agréable asile aussi heureux que je l'espère, une des douceurs de ma vie sera de penser que je vous les dois. Faire un homme heureux, c'est mériter de l'être. Puissiez-vous trouver en vous-même le prix de tout ce que vous avez fait pour moi ! Seul, j'aurais pu trouver de l'hospitalité, peut-être ; mais je ne l'aurais jamais aussi bien goûtée qu'en la tenant de votre amitié. Conservez-la moi toujours, mon cher Patron, aimez moi pour moi qui vous dois tant ; pour vous-même ; aimez moi pour le bien que vous m'avez fait. Je sens tout le prix de votre sincère amitié ; je la désire ardemment ; j'y veux répondre par toute la mienne; et je sens dans mon cœur de quoi vous (41) convaincre un jour qu'elle n'est pas non plus sans quelque prix. Comme, pour des raisons dont nous avons parlé, je ne veux rien recevoir par la poste, je vous prie, lorsque vous ferez la bonne oeuvre de m'écrire, de remettre votre lettre à M. Davenport. L'affaire de ma voiture n'est pas arrangée parce que je sais qu'on m'en a imposé; c'est une petite faute qui peut n'être que l'ouvrage d'une vanité obligeante, quand elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé, je vous conseille de quitter une fois pour toutes ces petites ruses, qui ne peuvent avoir un bon principe quand elles se tournent en pièges contre la simplicité. Je vous embrasse, mon cher Patron, avec le même cœur que j'espère et désire trouver en vous .”

                                                                       J. J. R.

 

(42) On voit clairement dans cette lettre que les expressions de reconnaissance sont mêlées d'inquiétude sur les sentiments de M. Hume. M. Rousseau fait entendre des soupçons qu'il n'ose développer.

 

Dans la seconde , les soupçons se taisent, l'amitié seule parle.

 

M. Hume argumente fréquemment de la première, il dit que, d'après le ton de cordialité qui y règne, il ne devait pas s'attendre d'être soupçonné par M. Rousseau d'avoir prêté la main à ses ennemis et que, s'il a eu quelques soupçons, il les a tenus bien secrets.

 

L'on serait tenté de croire que M. Hume n'avait pas cette lettre sous les yeux. Il est impossible de se méprendre à plusieurs de ses phrases et surtout à sa finale.

 

« Je vous embrasse, mon cher (43) Patron , avec le même cœur, que j'espère et désire trouver en vous. »

 

Cette phrase seule qui, dans une amitié naissante, serait un sentiment, ne peut-être estimée qu'un doute dans une amitié confirmée. Si cela est vrai, ce doute et tous les autres qui sont aussi sensibles appelaient une explication. Pourquoi M. Hume l’a-t-il esquivée ? C'était la fuir que ne pas la demander.

 

Lui sied-il bien après cela de chercher à mettre cette lettre en opposition avec la conduite de M. Rousseau ? Rien n'est cependant si aisé à concilier. Celle de M. Hume lui avoir fait naître des soupçons, il chercha à s'en débarrasser par une effusion de cœur qui fut froidement répondue. Le lendemain, il partit pour la campagne, ses soupçons importuns l'y suivirent ; sa (44) première lettre s'en ressentit. Rentrant bientôt dans son caractère franc et peu méfiant, il secoua toute idée injurieuse à M. Hume et lui écrivit sept jours après la seconde lettre pleine d'amitié sans ombrage. A quelques jours de là, il lit dans les papiers publics la lettre prétendue du Roi de Prusse. Ses soupçons reviennent l'assaillir avec plus de force. Il rompt tout commerce avec M. Hume. Suivons-le dans sa méthode.

 

Il nous ramène à Calais où il proposa à M. Rousseau de lui obtenir une pension du Roi d'Angleterre. En historien habile et adroit, il nous peint ses inquiétudes sur le caractère de M. Rousseau, qui ne devait pas, selon son calcul, lui permettre de jouir paisiblement de l'hospitalité qu'on allait lui accorder [119]. M. Hume dit qu'il voyait bien cela (45) mais qu'il ne s'attendait pas d'être l'objet de ses plaintes, ni la victime de cette malheureuse disposition de caractère. Pour nous expliquer comment il l'a été, et tacitement comment il s'en est tiré, il nous apprend que, quoique la lettre de M. Walpole eût été composée trois semaines avant son départ de Paris par cet ami avec lequel il logeait, il n'en savait cependant rien, et qu'il ne fut pas étonné [120], (on doit bien le croire), de la voir paraître à Londres dans les écrits périodiques, mais qu'il le fut beaucoup de voir la réponse publique de M. Rousseau [121], et de la chaleur qu'il y mit. Il disait à l'Auteur du saint James's Chronicle, qu'il se rendait sans le savoir, l'instrument de noirceurs [122]. M. Hume avoue qu'il s'en serait cru coupable s'il avait imaginé que M. Rousseau pût le suspecter d'être l'éditeur de cette (46) pièce [123] ; et tout de suite il prouve qu'il aurait été, lui (M. Hume), un méchant très maladroit s'il l'avait été. M. Rousseau le charge seulement d'avoir été le complice de ses ennemis.

 

Auparavant d'aller plus loin, il ne me paraît pas indifférent d’appuyer sur cette lettre. M. Hume en parle plusieurs fois comme d'une plaisanterie. M. Walpole ne l'estimait que cela. M. d'Alembert la regarde comme une moquerie, ce qui dit quelque chose de plus. Il assure (page 126) qu'il la désapprouva publiquement quand elle parut, par la raison qu'il ne faut pas se moquer des malheureux, surtout quand ils ne nous ont point fait de mal. J'ajouterai : lorsqu'ils nous en ont fait, une âme généreuse croit que c'est une raison de plus pour ne pas les insulter. J'ajouterai encore, dût-on blâmer (47) d'excès mes principes ; que je croirais avoir commis une atrocité si, par une raillerie amère et froide, j'avais cherché à tourner en ridicule un malheureux quelconque, et surtout un étranger qui se serait réfugié dans ma patrie. Revenons à la lettre que M. d'Alembert rejette par sa déclaration, puisque M. Walpole l’a dit à lui, je vais la rapprocher de celle qu'il a écrite M. Hume, afin que le public, en les comparant, ait le plaisir de juger combien un homme peut être dissemblable à lui-même, et ressembler à son voisin.

 

« MON CHER JEAN- JACQUES,

 

Vous avez renoncé à Genève, votre Patrie. Vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits ; la France vous a décrété ; venez donc chez moi. J'admire vos talents ; je m'amuse (48) de vos rêveries qui (soit dit en passant), vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux ; vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme ; démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun ; cela les fâchera sans vous faire tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible ; je vous veux du bien et je vous en ferai, si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez ; je suis Roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de (49) vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être.

Votre bon ami FRÉDERIC. »

 

« M. WALPOLE A M. HUME.

Arlington Street, le 26 Juillet 1766.

 

Je ne peux pas me rappeler avec précision le temps où j'ai écrit la lettre du Roi de Prusse ; mais je vous assure avec la plus grande vérité que c'était plusieurs jours avant votre départ de Paris et avant l'arrivée de Rousseau à Londres ; et je peux vous en donner une forte preuve ; car, non seulement par égard pour vous, je cachai la lettre tant que vous restâtes à Paris ; mais ce fut aussi la raison pour laquelle, par délicatesse pour moi-même, je ne voulus pas aller le voir, quoique vous me l'eussiez souvent proposé. Je ne trouvais pas (50) qu'il fût honnête d'aller faire une visite cordiale à un homme, ayant dans ma poche une lettre où je le tournais en ridicule. Vous avez pleine liberté, mon cher Monsieur, de faire usage soit auprès de Rousseau, soit auprès de tout autre, de ce que je dis ici pour votre justification ; je serais bien fâché d'être cause qu'on vous fît aucun reproche. J'ai un mépris profond pour Rousseau et une parfaite indifférence sur ce qu'on pensera de cette affaire ; mais s'il y a en cela quelque faute, ce que je suis bien loin de croire, je la prends sur mon compte. Il n'y a point de talents qui m'empêchent de rire de celui qui les possède, s'il est un charlatan ; mais, s'il a de plus un cœur ingrat et méchant, comme Rousseau l'a fait voir à votre égard, (51) il sera détesté par moi comme par tous les honnêtes gens, etc. »

H. W.

 

On pourrait faire un volume d'observations sur ces deux lettres franco-anglaises. Il suffit, je crois, de les montrer au doigt.

 

Reprenons M. Hume. M. Rousseau ne lui avait pas répondu sur le refus où l'acceptation de la pension ; il avait écrit au général Conway. M. Hume rapporte cette lettre (page 32) ; elle a été publiée dans le Public-Ledger, Nº. 2123. La différence qu'on lit dans ces copies, ne porte que sur quelques mots dont voici le plus essentiel. M. Rousseau dit à ce général : « lorsque je recevrai les bontés de Sa Majesté britannique, je veux m'en honorer aux yeux du public comme aux miens, et n'avoir le cœur plein que des bontés de Sa Majesté et des vôtres. Je (52) ne crains pas que cette façon de penser les puisse altérer. » Dans la feuille anglaise on lit : je ne crois pas. Cette locution est plus modeste, et par cela même plus convenable. Laissons ces innocentes fautes d'impression ; mais déduisons une chose essentielle de cette lettre. C'est que M. Rousseau était pénétré des bontés de Sa Majesté britannique, et qu'il ne désirait, pour les recevoir, que de les voir passer par d'autres mains que celles de M. Hume qu'il croyait le trahir. Il n'est pas étonnant que l'historien anglais n'ait pas narré cela au général Conway ; mais ce qui peut surprendre, ce sont les réflexions de M. Hume et de ses conseillers.

 

« Quoique M. Rousseau paraisse faire ici le sacrifice d'un intérêt fort considérable, il faut observer cependant que l'argent n'est pas toujours (53) le principal mobile des actions humaines : il y a des hommes sur qui la vanité a un empire bien plus puissant, et c'est le cas de ce Philosophe. Un refus fait avec ostentation de la pension du roi d'Angleterre, ostentation qu'il a souvent recherchée à l'égard d'autres Princes, aurait pu être seul un motif suffisant pour déterminer sa conduite. »

 

Il n'était pas possible que M. Hume et ses amis n'en connussent le principe naturel : celui d'ostentation qu'ils lui prêtent est-il de bonne foi? Je le demande, non pour l'instruction des lecteurs, mais pour leur édification.

 

Dans cette lettre [124], M. Rousseau peint ses malheurs comme un homme accablé ; M. Hume ne veut pas y croire. Il assure (sans preuve) que M. Davenport lui marquait que précisément dans ce temps-là son (54) hôte était très content et très gai ; M. Hume affirme de plus « que M. Rousseau veut être plaint, mais que son affectation de sensibilité extrême est un artifice qui n'en imposait plus à un homme qui le connaissait aussi bien que lui. »

 

Quand on a quelque connaissance du cœur humain, il est facile d'expliquer pourquoi la plupart des hommes déclament contre les gens riches ou puissants, tout en enviant leurs richesses ou leurs places. Il ne me paraît pas aussi aisé de démêler quelle est la passion qui fait grossir idéalement la fortune d’un homme, qui lui ôte idéalement ses infirmités et le sentiment de ses peines, pour lui enlever jusqu’à la commisération que tout être sensible doit aux malheureux. M. Hume qui convient [125] d'avoir eu avec M. Rousseau une scène (55) des plus attendrissantes, doit savoir mieux qu'un autre que la sensibilité la plus exquise fait, pour ainsi dire, le fond de son âme ; M. Hume ne peut ignorer qu'une pauvreté noble l'a toujours suivi, parce qu'il a osé dédaigner la fortune, et qu'il a apporté en venant au monde, une maladie cruelle (une rétention d'urine) qui va croissant avec l'âge, sans espoir de secours. Si l'on joint à tout cela les calamités nombreuses qui ont tourmenté sa vie et assiégé les approches de sa vieillesse, je demande au public si M. Rousseau n'est pas un des hommes les plus à plaindre, et si M. Hume ou ceux qui comme lui cherchent à pallier ses infortunes et ses maux, se croiraient heureux à sa place? Reprenons.

 

M. Hume écrivit à M. Rousseau [126] qu'il y avait moyen de rendre la pension publique. Il lui répondit (56) « qu'ayant appris à le connaître et ne pouvant douter qu'il ne l'eût amené en Angleterre pour le perdre, il se doit de n'accepter aucune affaire dont il soit le médiateur. »

 

M. Hume répliqua:

 

« Vous dites que je vous ai trahi, moi, je le dis hautement, et je le dirai à tout l'univers, je sais le contraire, je sais que mon amitié pour vous a été sans bornes et sans relâche ; et quoique je vous en aie donné des preuves qui sont universellement connues en France et en Angleterre, le public n'en connaît encore que la plus petite partie. »

 

Je ne puis m'empêcher de le dire ; ce n'est pas ainsi que parle la bienfaisance même outragée; si c'était par hasard l'amitié blessée ? Je serais bien trompé. Le serais-je seul?

 

(57) M. Hume finit sa lettre par demander réponse et explication des griefs de M. Rousseau ; il dit qu'il obtint par le crédit de M. Davenport la lettre qu'on voit dans l'Exposé, et qu'il n'y fera que quelques notes. Suivons celles qui paraissent mériter quelque attention.

 

« LETTRE DE M. ROUSSEAU A M. HUME.

 

Je suis malade, Monsieur, et peu en état d'écrire ; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner, il n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis longtemps. »

 

Première note de M. Hume : « M. Rousseau ne m'a assurément jamais donné lieu de lui demander une explication. Si, pendant que nous avons vécu ensemble, il a eu quelques-uns de ces indignes soupçons dont cette lettre est remplie, il les a tenus bien secrets. »

 

(58) Pas trop, ce me semble. Il ne fallait que lire celle du 22. L'espèce d'aveuglement que M. Hume semble avoir mis à la lire est la seule excuse valable qu'il puisse donner. J'aime mieux croire M. Hume distrait que coupable.

 

Page 56 de la lettre : « Quand il cherche à aliéner de moi cet honnête homme (M. Davenport), il cherche à m'ôter ce qu'il ne m'a pas donné. »

 

Note : « M. Rousseau me juge mal, et devrait me connaître mieux. Depuis notre rupture, j'ai écrit à M. Davenport pour l'engager à conserver les mêmes bontés à son malheureux hôte. »

 

Je suis fâché de remarquer que l'air de bonté protectrice que porte cette note ne pouvait être que vain. M. Hume n’est, comme on l'a dit ci-devant, que la connaissance de M. Davenport qui a reçu chez lui M. Rousseau par amitié. Où elle (59) agit, les recommandations des gens de connaissance sont nulles. Mais est-il bien vrai que M. Hume n'ait écrit que ce qu'il dit ? Je crains que sa mémoire ne lui ait fait encore oublier quelque chose, du moins peut-on conclure que M. Rousseau avait lu quelqu'une de ses lettres, qui n'étaient pas des lettres de recommandation. Déjà, dit-il, écrivant à M. Davenport, il (M. Hume) me traite d'homme féroce, de monstre d'ingratitude. Ceci est allégué page 98 et n'est accompagné d'aucune note de M. Hume.

 

« Tout ce qui s'est fait de bien se serait fait sans lui à peu près de même, et peut-être mieux ; mais le mal ne se fût point fait ; car pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre ? Pourquoi ces ennemis sont-ils précisément les amis de M. Hume ? Qui est-ce qui a pu (60) m'attirer leur inimitié? Ce n'est pas moi qui ne les vis de ma vie et qui ne les connais pas ; je n'en aurais aucun, si j'y étais venu seul. »

 

Note : « Etranges effets d'une imagination blessée ! M. Rousseau ignore, dit-il, ce qui se passe dans le monde et il parle cependant des ennemis qu'il a en Angleterre. D'où le sait-il ? Où le voit-il ? Il n'y a reçu que des marques de bienfaisance et d'hospitalité. M. Walpole seul avait fait une plaisanterie sur lui, mais n'était point pour cela son ennemi. Si M. Rousseau voyait les choses comme elles sont, il verrait qu'il n'a eu en Angleterre d'autre ami que moi, et d'autre ennemi que lui-même. »

 

Il est facile de répondre. M. Rousseau a appris qu'il avait des ennemis en Angleterre par les papiers publics. Il m'est impossible de supposer (61) que M. Hume voulût penser un instant que les horreurs qui y ont été imprimées puissent partir d'une main amie. S'il n'avait oublié que l'estimable M. Davenport, dont il a parlé il n'y a qu'un instant, était l'ami de M. Rousseau, s'il n'avait oublié que le respectable Lord Maréchal l'était davantage, M. Hume ne se serait pas flatté d'être le seul ami de M. Rousseau en Angleterre.

 

Dans les dix pages suivantes, il y a des allégations de la part de M. Rousseau ; déni de celle de M. Hume. Certainement quelqu'un de ces messieurs manque de mémoire. Dieu sait bien qui.

 

M. Rousseau (page 67) rappelle que M. Hume est lié avec ses ennemis.

 

« J'apprends que le fils du Jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement l'ami, (62) le protégé de M. Hume, mais qu'ils logent ensemble ; et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison chez M. Hume avec ma gouvernante ; à l'accueil dont nous ont honoré ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son père ont pu leur parler d'elle et de moi. »

 

Note : « Me voilà donc accusé de trahison parce que je suis l'ami de M. Walpole, qui a fait une plaisanterie sur M. Rousseau ; parce que le fils d'un homme que M. Rousseau n'aime pas se trouve par hasard logé dans la même maison que moi ; parce que mes hôtesses, qui ne savent pas un mot de français, (63) ont regardé M. Rousseau froidement ! . . Au reste, j'ai dit seulement à M. Rousseau que le jeune Tronchin n'avait pas contre lui les mêmes préventions que son père. »

 

Sans prétendre prononcer entre M. Rousseau et M. Hume qui rapportent différemment ce fait, je demanderai à ce dernier si c'est aussi par hasard qu'il protège le jeune Tronchin. Cela valait la peine d'être expliqué.

 

De la page 67 à la 73, nouvelles accusations, nouveaux dénis, même réflexion à faire que ci-devant, page 61.

 

M. Rousseau dit qu'il écrivit une lettre [127] que M. Hume « devait trouver fort naturelle s'il était coupable, mais fort extraordinaire s'il ne l'était pas. » M. Hume s’en rapporte encore à la lettre du 22 mars, où il ne trouve que le ton (64) de la plus grande cordialité sans la moindre réserve. Ce pauvre cher Monsieur rêve amitié et la trouve partout.

 

M. Rousseau dit [128] « la trahison d'un faux ami dont j'étais la proie était ce qui portait dans mon cœur trop sensible l'accablement, la tristesse et la mort. »

 

Note de M. Hume : « Ce faux ami, c'est moi sans doute. Mais cette trahison, quelle est-elle ? Quel mal ai-je fait ou pu faire à M. Rousseau? En me supposant le projet de le perdre, comment pouvais-je y parvenir par les services que je lui rendais? Si M. Rousseau en était cru, on me trouverait bien plus imbécile que méchant. »

 

La trahison et le mal seraient (si cela était possible) d'avoir voulu perdre M. Rousseau de réputation, (65) et par là assassiner son âme [129] La méchanceté serait d'avoir caché la main sous le manteau de la bienfaisance pour qu'on ne pût la voir armée d'un poignard.

 

Je le répète avec vérité, jamais je ne croirai M. Hume coupable de cette noirceur. Il a fait du mal à M. Rousseau sans s'en douter. Cet aveu ne doit pas blesser M. Hume. Etant enfant, j'ai ouï dire à M. de Montesquieu, qu'avec un bon cœur, l'esprit ne garantissait pas des piéges des méchants.

 

En récapitulant ses griefs [130], M. Rousseau fait mention de plusieurs libelles. M. Hume convient de quelques-uns, se contentant d'observer (66) qu'il n'y a pas trempé. Voyez page 91.

 

Il en cite un où l'Auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil qu'on avait fait à M. Rousseau à Paris.

 

Un autre [131] où l'on dit qu'il ouvre sa porte aux grands, la ferme aux petits, reçoit mal ses parents, pour ne rien dire de plus.

 

M. Hume dit du premier (page 86) : « je n'ai aucune connaissance de ce prétendu libelle ; et du second, (page 92), je n'ai jamais vu cette pièce ni avant ni après sa publication, et tous ceux à qui j'en ai parlé n'en ont aucune connaissance. »

 

En admettant ce fait ; il faut convenir qu'il tient du miracle [132]. (67) Puisque M. Hume n'a pu se procurer à Londres ce que j'ai lu ici , il n'a qu'à prendre le Saint James's Chronicle Nº. 821; à la quatrième page, il y trouvera un article pour M. Rousseau contenant trois demandes et une réflexion qui assaisonne le tout.

 

Dans la seconde question, on demande comment a-t-il pu se faire « que l'Auteur de la nouvelle Héloïse soit froid, (pour ne rien dire de plus) envers ses parents et amis, qu'il change souvent ces derniers, et qu'il en ait eu plusieurs qu'il a ensuite appelles monstres ? »

 

« Que l'Auteur de l'inégalité ait ouvert sa porte aux grands, et qu'il l'ait fermée aux petits? » (68)

 

Le lecteur peut examiner à présent avec plus de sûreté ce que M. Rousseau dit pages 92, 93, 94, où il accuse formellement M. Hume d’avoir fourni cet article. Il est vrai que M. Hume s'en lave bien, en assurant qu'il n'était pas présent lorsqu'il reçut son cousin.

 

Je ne pousserai pas plus loin l'examen des notes sur la lettre de M. Rousseau. Elles consistent pour la plupart en dénis, en défaut de mémoire ; ce que j'ai dit de quelques-unes peut faire apprécier les autres, qui ne sont d'ailleurs ni longues ni nombreuses.

 

La lettre de M. Hume en réponse à celle de M. Rousseau est, j'ose le dire, froide, stérile, et ne débat qu'un seul article intéressant, la scène attendrissante qui s'est passée entre eux et qu'ils narrent différemment. Ces récits sont trop (69) essentiels pour ne pas les comparer. Si on le fait attentivement, il ne sera pas aussi difficile qu'on pourrait le croire d'assigner celui des deux qui mérite qu'on y ajoute foi. Rapprochons-les, en débutant par celui de M. Hume, par la raison qu'il faut faire les honneurs du pas aux étrangers.

 

« M. Davenport avait imaginé un honnête artifice pour vous faire croire qu'il y avait une chaise de retour prête à partir pour Wootton; je crois même qu'il le fit annoncer dans les papiers publics, afin de mieux vous tromper. Son intention était de vous épargner une partie de la dépense du voyage, ce que je regardais comme un projet louable ; mais je n'eus aucune part à cette idée ni à son exécution. Il vous vint cependant quelque soupçon de l'artifice, tandis (70) que nous étions au coin de mon feu, et vous me reprochâtes d'y avoir participé : je tâchai de vous apaiser et de détourner la conversation ; mais ce fut inutilement. Vous restâtes quelque temps assis, ayant un air sombre et gardant le silence, ou me répondant avec beaucoup d'humeur; après quoi vous vous levâtes et fîtes un tour ou deux dans la chambre ; enfin, tout d'un coup et à mon grand étonnement, vous vîntes vous jeter sur mes genoux, et passant vos bras autour de mon cou, vous m'embrassâtes avec un air de transport, vous baignâtes mon visage de vos larmes, et vous vous écriâtes : Mon cher ami, me pardonnerez vous jamais cette extravagance ? Après tant de peines que vous avec prises pour m'obliger, après les preuves d'amitié sans nombre (71)  que vous m'avez données, se peut-il que je paye vos services de tant d'humeur et de brusquerie ? Mais en me pardonnant, vous me donnerez une nouvelle marque de votre amitié, et j'espère que lorsque vous verrez le fond de mon cœur, vous trouverez qu'il n'en est pas indigne. Je fus extrêmement touché, et je crois qu'il se passa entre nous une scène très tendre. »

 

Récit de M. Rousseau.

 

« Un soir, je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé. Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m'aperçois qu'il me fixe, comme il lui arrivait souvent, et d'une manière dont l'idée est difficile à rendre. Pour cette fois, son regard sec, ardent, moqueur et prolongé devient plus qu'inquiétant. Pour m'en débarrasser, (72) j'essayai de le fixer à mon tour ; mais en arrêtant mes yeux sur les siens, je sens un frémissement inexplicable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d'un bon homme ; mais où, grand Dieu ! ce bon homme emprunte-t-il les yeux dont il fixe ses amis? »

 

« L'impression de ce regard me reste et m'agite ; mon trouble augmente jusqu'au saisissement ; si l'épanchement n'eût succédé, j'étouffais. Bientôt un violent remords me gagne ; je m'indigne de moi-même ; enfin, dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je m'élance à son cou, je le serre étroitement ; suffoqué de sanglots, inondé de larmes, je m'écrie d'une voix entrecoupée : Non , non David Hume n'est pas un traître ; s'il n'était le (73)  meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. David Hume me rend poliment mes embrassements, et tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi, mon cher Monsieur ! Eh ! mon cher Monsieur ! Quoi donc, mon cher Monsieur ! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon cœur se resserre ; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province. »

 

Dans son narré, M. Hume ne veut supposer que de l'humeur à M. Rousseau ; M. Rousseau, au contraire, n'annonce dans le sien que la triste impression que lui avaient donnée ses soupçons sur la conduite de M. Hume. Il paraît plus naturel qu’une effusion de cœur les suive, que de la voir amenée par la bouderie, (74) ou l'humeur dont les traces sont toujours légères.

 

L'homme le plus uniforme, qui est le plus constamment le même, se laisse aller quelquefois à des moments d'humeur, de vivacité, occasionnés par les infirmités, l'embarras des affaires ou les chagrins qui les suivent. Dans ce cas, l'homme le plus juste peut s'oublier et répandre dans son domestique, sur son ami même, les inquiétudes qui l'agitent. Un instant de réflexion suffit pour lui faire sentir son injustice, il en fait sans peine l'aveu à l'ami qu'il avoir contristé ; l'air de bonté qu'il reprend, qu'il redouble même dans son domestique, est l'excuse et l'aveu tacite de son humeur. Il serait plus noble et plus grand sans doute de l'avouer tout haut, et ce serait peut-être un moyen pour se garantir (75) des rechutes; mais l'amour-propre mal entendu s'oppose à des aveux qu'on estimerait humiliants vis-à-vis des gens que l'éducation et l'usage nous ont appris à regarder, non comme des hommes, mais comme nos inférieurs : tel est le train de la vie ordinaire.

 

Dans celui de l'amitié, si l'on n'est point à l'abri de quelques nuages passagers, on connaît du moins rarement les orages terribles qui sont plus fréquents en amour ; mais lorsque des soupçons violents s'élèvent dans le sein d'une âme tendre contre un ami chéri, elle sent troubler tout son être, l'amour-propre peut la forcer à garder le silence sur les griefs qu'elle a ou croit avoir ; l'amitié les rompt bientôt, les explications succèdent, et les réparations sont toujours en raison de (76) l'offense que croit avoir fait l'ami qui s'estimait lésé; il se la grossit, l'exagère, tandis que l'autre ami l'atténue et l'affaiblit; leurs cœurs se parlent, leurs yeux se mouillent, et la paix renaît dans leurs embrassements.

 

Si l'on veut maintenant faire l'application de l'une de ces deux espèces, l'on ne sera, je crois , pas embarrassé sur le choix. M. Rousseau n'avait ni humeur ni bouderie. Il pouvait avoir mal apprécié la conduite de M. Hume , mais très certainement il ne pouvait être sans soupçons : la lettre que M. Hume réclame et qui lui donne un air si triomphant, les confirme et le condamne : s'il l'avait pesée, lue, il ne lui dirait pas d'un ton presque punique:

 

« Vous n'avez pas fait attention (77) que j'avais une lettre [133] écrite de votre main qui ne peut absolument se concilier avec votre récit et qui confirme le mien. »

 

« C'est celle du 22 mars [134] qui est pleine de cordialité et qui prouve que M. Rousseau ne m'avait jamais laissé entrevoir aucun de ses noirs soupçons de perfidie sur lesquels il insiste à présent ; on voit seulement quelques restes d'humeur sur la chaise. »

 

Si M. Hume avait eu sous les yeux cette lettre, comment aurait-il pu concilier sans soupçons cet assemblage de gratitude sur ses services et d'inquiétude sur ses sentiments ; où, mettant, pour ainsi dire, « ses actions d'un côté et ses intentions de l'autre, au lieu de parler des preuves d'amitié qu'il lui avait données, M. Rousseau le prie de (78) l'aimer à cause du bien qu'il lui a fait, et finit sa lettre, comme je l'ai rapporté, par lui dire : Je vous embrasse, mon cher patron, avec le même cœur que j'espère et désire trouver en vous. »

 

Toutes ces expressions qui se renforcent mutuellement n'appartiennent en aucune façon à l'humeur, mais aux doutes les plus caractérisés.

 

Il ne serait pas honnête de croire que M. Hume les eût vus sans chercher à les détruire par une explication décisive; il est bien naturel de penser que s'il ne les a pas sentis, ce ne peut être par défaut de jugement, mais par distraction. Jusque-là, on explique bien ou mal la conduite de M. Hume ; il n'est pas aussi aisé de le faire lorsque M. Rousseau, dans sa grande lettre, passe du doute à l'accusation, et de celle-ci à ce qu'il (79) appelle la démonstration, et finit par dire:

 

« Abymes des deux côtés ! je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humains si vous êtes coupable, j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde, et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité, et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis. Il ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable, ne m'écrivez plus ; cela serait inutile, et sûrement (80) vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours, quelque rude qu'il puisse être. Il n'y a point d'abjection dont un cœur qui n'est point né pour elle ne puisse revenir. »

 

A tout cela point de réponse de la part de M. Hume.

 

En finissant la poursuite de ces lettres , je ne puis me refuser d'observer que toutes celles de M. Rousseau partent de son âme diversement affectée, et que celles de M. Hume sortent, pour ainsi dire, toutes armées de sa tête: dans celle du 19 juin [135] il lui demande d'envoyer son consentement pour la pension de la manière la plus froide. Je ne dis pas ceci pour M. Hume, mais rien n'est si glacé, si repoussant que les services de la (81) plupart des courtisans. Rien n'est si empressé, si ardent que les offres qu'ils en savent faire.

 

Dans la lettre du 26, l'amour-propre y joue un grand rôle, l'amitié lésée ne s'y fait presque pas sentir.

 

Dans celle du 22 Juillet [136], qui doit servir de réponse à la Catilinaire de M. Rousseau, c'est bien autre chose. On voit un homme toujours maître de lui qui, négligeant le corps des accusations, en secoue une seule branche sans l'arracher. Il rapporte ensuite une lettre de M. Walpole, pour prouver qu'il n'eut aucune part à celle qu'il publia sous le nom du Roi de Prusse. Passant ensuite à l'examen des motifs qui ont déterminé M. Rousseau à lui faire une querelle, à éclater contre lui, car on suppose toujours (82) que c'est lui (et c'est la marotte de messieurs les éditeurs), M. Hume discute, si c'est par mauvaise foi, et conclut puissamment, de l'avis de son sage conseil, c'est-à-dire de messieurs les éditeurs, que c'est par un mélange d'orgueil et de folie [137]. Quoiqu'il doute fort que, dans aucune circonstance de sa vie, M. Rousseau ait joui plus entièrement qu'aujourd'hui de toute sa raison, même dans les étranges lettres qu'il dit qu'il lui a écrites, où l'on trouve des traces bien marquées de son éloquence et de son génie.

 

Un mélange d'orgueil et de folie ! Lui! M. Rousseau ! Eh! messieurs, mes chers messieurs ! La main sur la conscience. J'en appelle à vous. Car je ne veux pas faire remarquer au public que vos dernières (83) raisons sont des sottises, des invectives grossières. Il vous dirait sans hésiter ce que Lucien disait au souverain Dieu de la fable Jupiter, tu te fâches, tu prends foudre, tu as donc tort.

 

« M. Hume, pour prouver qu'il n'en a pas eu d'écrire, ajoute : M. Rousseau m'a dit souvent qu'il composait les Mémoires de sa vie et qu'il rendrait justice à lui-même, à ses amis et à ses ennemis. Comme M. Davenport m'a marqué que, depuis sa retraite à Wootton, il avait été fort occupé à écrire, j'ai lieu de croire qu'il achève cet ouvrage. Rien au monde n'était plus inattendu pour moi que de passer si soudainement de la classe de ses amis à celle de ses ennemis ; mais cette révolution s'étant faite, je dois m'attendre à être traité en (84) conséquence. Si ces Mémoires paraissent après ma mort, personne ne pourra justifier ma mémoire en faisant connaître la vérité ; s'ils sont publiés après la mort de l'auteur, ma justification perdra, par cela même, une grande partie de son authenticité. Cette réflexion m'a engagé à recueillir les circonstances de cette aventure, à en faire un précis que je destine à mes amis et dont je pourrai faire dans la suite l'usage qu'eux et moi nous jugerons convenable. »

 

On pourrait, sans blesser M. Hume, lui demander quelques preuves de tout ce qu'il dit. Mais passons-lui comme une vérité que M. Rousseau travaille à faire des Mémoires sur sa vie.

 

J'ai prouvé en examinant l'avertissement de messieurs les éditeurs (85) que c'étaient eux seuls ou les autres amis de M. Hume qui avaient fait bruyamment connaître ses démêlés ; si par hasard le motif de cet éclat leur eût été inspiré par la crainte des futurs Mémoires de M. Rousseau, auxquels on le prétend occupé, ils auraient sûrement senti qu'il serait ridicule de justifier M. Hume sur une accusation à venir. Tout le temps qu'elle eût été entre M. Rousseau et M. Hume, elle n'existait pas pour le public, il fallait donc, pour la traduire à son tribunal, nécessairement répandre la rupture de ces hommes célèbres, noircir M. Rousseau, attendre que le public se récriât contre des imputations sans preuves ; alors saisir, comme on dit, la balle au bond et faire imprimer l'écrit ou mémoire sur lequel j’ai fait (86) des observations. Ecrit soigneusement préparé, et destiné à l'usage que M. Hume ou ses amis trouveraient bon. On voit l'emploi que leur prudence raffinée leur en a fait faire sous le titre d'Exposé succinct, qui méritait au moins l'épithète de justification convenablement préparée.

 

Je ne ferai point de réflexions sur un fait aussi énergique. Mais, résumant en peu de mots tout ce qui a été dit sur la querelle des deux savants, je rappellerai une vérité commune qui en montre la base. Les hommes ne font jamais du mal que lorsqu'ils ont intérêt et possibilité de le faire. M. Rousseau, soupirant après un état tranquille qu'il allait chercher en Angleterre, y arrivant sans habitude, ainsi que sans parti, n'avait ni intérêt ni moyens pour attaquer (87) M. Hume dont il ne connaissait ni la langue ni les ennemis, s'il en a. Cependant il s'est élevé un démêlé entre eux.

 

J'ai avancé, non sans raison et sans preuves, que M. Rousseau avait des ennemis à Genève, à Paris, et que M. Hume était le plastron derrière lequel ils se sont tapis comme des braves ; j'ai établi que ces ennemis avaient poursuivi M. Rousseau de Genève en Suisse, que, de concert, ils l'avaient attaqué à Londres par d'indignes libelles assez mal déguisés ; il est constant que M. Hume est lié avec eux. J'ai prouvé que sous le masque de l'incognito, les mêmes personnes ont publié les démêlés de M. Hume, que vraisemblablement ils avaient ourdis ; qu'ils ont fait bruit de ces démêlés pour avoir occasion de produire la justification pochée du docte Breton dont (88) ils ont dirigé, arrangé les matériaux ; le motif qui les a fait agir, c'est la haine armée par l'envie [138]. L'on a vu dans cet écrit hâtivement fait leurs moyens et leur but, qui était de perdre M. Rousseau en cherchant à le couvrir tout à la fois des traits poignants du ridicule et de la noirceur de l'ingratitude. Trop de personnes auraient à rougir si j'observais que rire d'une méchanceté lâchée sur un homme souffrant et persécuté n'est pas d'une belle âme ; je croirais offenser le public, M. Rousseau, et me manquer à moi-même, si je cherchais à laver ce philosophe d'un vice qui n'est connu que des âmes viles. Je ne dirai rien de plus à ses scientifiques ennemis.

 

FIN

 

 

 

 

 

 

LETTRE A L'AUTEUR DE LA JUSTIFICATION DE J. J. ROUSSEAU,

Dans la contestation qui lui est survenue avec M. Hume. [139]

31 pages

 

MONSIEUR,

 

Cette lettre n'est écrite que pour vous  et je ne l'aurais pas rendue publique si j'avais eu un autre moyen de vous la faire parvenir. Mais je n'ai pu résister au désir de vous communiquer quelques réflexions (2) que j'ai faites en lisant l'écrit trop peu volumineux qui a pour titre : Justification de Jean-Jacques Rousseau dans la contestation qui lui est survenue avec M. Hume; et je risque d'autant plus volontiers la voie de l'impression qu'elle ne peut faire de tort qu'à moi.

 

Je n'ai pas assez d'esprit pour que votre amour-propre dût être satisfait, que j'applaudisse à votre style, Monsieur : ainsi je n'en parlerai point. Mais j'ai le sens assez droit et le cœur assez bon, pour que vous puissiez être flatté de l'admiration que j'ai conçue pour votre caractère ; et j'aime à la faire éclater. Il faut avoir bien du mérite pour entreprendre la défense d'un homme que de malheureuses (3) circonstances ont livré à la malignité de ses ennemis ; surtout quand la sévérité de sa morale, l'austérité de ses mœurs, et la supériorité de son génie lui en ont fait un si grand nombre ; vous devez donc être sûr de l’approbation de tous les gens de bien. Mais permettez-moi de vous le dire, vous auriez dû, ce me semble, mettre votre nom à la tête de votre ouvrage. Pourquoi garder l'anonymat? Cette réserve peut être différemment interprétée : les partisans de Jean-Jacques l'attribueront à la modestie ; et ses antagonistes à la timidité ; car, comment pourraient-ils concevoir qu'on eût le courage de bien faire ? Vous ne deviez pas vous exposer à la diversité de ces jugements. D'ailleurs, si vous êtes connu, (4) votre réputation est bonne; j'en ai pour garant l’honorable rôle dont vous vous êtes chargé : elle aurait donc ajouté son propre poids à celui de vos raisons. Si vous êtes ignoré, vous ne pouviez attendre du temps une occasion plus favorable pour vous faire connaître ; en la saisissant, vous auriez partagé avec Jean-Jacques l'estime que ses plus cruels ennemis ne peuvent lui refuser, et qui me paraît si bien prouvée par le dédain dont ils affectent de l'accabler. Peut-être aussi ne vous souciez-vous pas d'attirer, même à ce prix, les regards du public ; j'en serais d'autant moins surprise, qu'à la beauté de votre procédé, je ne vous crois pas homme de lettres. Mais, si vous l'êtes, Monsieur, de (5) grâce nommez-vous; et pour que nous connaissions deux hommes capables de suivre cette carrière sans s'occuper ni à détruire à force ouverte, ni à miner sourdement, l'honneur et la tranquillité de leurs concurrents ; et pour adoucir l'amertume dont Jean-Jacques doit être pénétré, en voyant une profession qu'il honore si généralement déshonorée. Car ne vous y trompez pas, votre ouvrage est déjà arrivé jusqu'à lui ou y arrivera, malgré l'épaisseur des filets dont il est environné ; l'amitié ou la haine lui procurent tous les écrits dont il est le sujet.

 

Vous dites, Monsieur, que l'exposé de la contestation de Jean-Jacques avec M. Hume a jeté les amis du premier dans un si singulier abattement (6) qu'ils n'osent prendre son parti. Ceux qui vous entourent ont très bien fait de se taire puisque leur silence vous a fait parler. Je conçois cependant qu'un cœur tel que le vôtre s'annonce a dû en être tristement affecté. Pour moi, placée, à cet égard, plus avantageusement que vous, je connais plusieurs personnes dont la probité rend les opinions précieuses, qui pensent et disent que la justification de Jean-Jacques est moins encore dans sa lettre du 10 juillet 1766 que dans l'apologie de M. Hume ; et qui ne peuvent se défendre de suspecter les lumières ou les intentions des têtes sages qui lui ont conseillé de mettre au jour les pièces de son procès, tant elles trouvent cette démarche (7) ridicule. Quant à vous, Monsieur, vous justifiez la conduite de Jean-Jacques, et vous blâmez celle de M. Hume, avec une modération qui prouve bien que le seul intérêt de la vérité vous anime. Vous ne décidez pas que M. Hume soit coupable de trahison mais vous affirmez que Jean-Jacques est innocent de l'ingratitude qu'on lui impute. Vous ne pouviez le servir plus à son gré qu'en ménageant son adversaire. Il y a encore dans votre écrit une chose dont Jean-Jacques sera bien flatté; c'est le choix des éloges que vous lui donnez; ils portent tous sur la beauté, la générosité, la délicatesse, la sensibilité de son âme ; l'honnêteté, la franchise, la candeur de son caractère; (8) et voilà, j'en réponds, ce qu'il prise le plus en lui. Mais pourquoi ces qualités lui sont-elles contestées ? Sont-ce bien elles qui lui font des jaloux ? Non, mais ses talents sont trop incontestables; il faut bien l'attaquer du côté du cœur, qui a toujours bien moins d'occasions que l'esprit de paraître.

 

Je suis fâchée, Monsieur, que le louable empressement de rendre hommage à la vertu méconnue vous ait empêché d’étendre plus loin vos observations. Vous auriez dit que l’accusation dont Jean-Jacques charge M. D..., quoiqu'elle soit injuste, doit paraître bien excusable.

 

1°. Jean-Jacques a cru reconnaître le style de ce célèbre écrivain dans la lettre (9) qu'on osa produire sous le nom du roi de Prusse; et il faut convenir que, pour un homme tel que Jean-Jacques, cette présomption a la force d'une preuve. Or cette raison de croire que M. D... était l'auteur de cette lettre n'était balancée par aucune raison d'en douter, à moins qu'elle ne fût prise dans le caractère de M. D..., chose très problématique pour le public, qui ne le connaît que par ses ouvrages, puisqu'on se croit en droit de diffamer Jean-Jacques malgré les siens. C'est donc un point du procès sur lequel tous ceux qui ne vivent pas intimement avec M. D... doivent juger Jean-Jacques avec la plus grande circonspection. (10)

 

2°. Cette accusation a précédé la déclaration que M. D... adresse aux éditeurs de l'Exposé succinct, etc. puisque c’est elle qui paraît y donner lieu. D'ailleurs, bien que cette déclaration soit sans date, elle ne doit avoir été faite qu'après que le soupçon de Jean-Jacques a été divulgué par M. Hume ; il n’était pas naturel que M. D... allât au-devant.

 

3°. L'auteur de la traduction française de l'impertinente lettre de M. Walpole s'obstine à se cacher ; et ce n'est certainement pas dans l'original anglais que Jean-Jacques a cru reconnaître la plume de M. D...

 

4°. Enfin, il était tout simple que Jean-Jacques imaginât que M. Walpole et M. D... (11) étaient devenus amis, l'étant tous deux de M. Hume. Et si M. D... n'affirmait pas qu'il ne connaît nullement M. Walpole, on aurait peine à croire que M. Hume ait négligé de procurer à son compatriote la connaissance et l'amitié d'un homme d'un aussi grand mérite que M. D... Peut-être aussi que ce philosophe, ne sachant pas le prix de ce qu'il refusait, ne se sera pas prêté comme il le devait aux avances qui lui auront été faites. En vérité, Monsieur, je le plains sincèrement, de n'être pas lié avec M. Walpole. L'honnête, le conséquent M. Walpole, qui s'amuse innocemment à traduire en ridicule aux yeux de l'univers un homme qu'il n'a jamais vu, qu'il ne veut point voir, (de peur sans doute (12) de perdre l'envie de le traiter de charlatan), et qu'il ne connaît que par l'éclat de sa célébrité, le bruit des disgrâces qu'il éprouve et le titre d'ami de son ami M. Hume !

 

Le bienfaisant M. Walpole, qui sachant combien sa nation est facile à indisposer, lui peint ce même homme, qu'il ne connaît pas, comme un orgueilleux forcené qui préfère les horreurs de l'indigence à l'humiliation d'être secouru par un roi ; ou comme un fourbe qui, n'ayant réellement pas besoin de secours, affiche la pauvreté pour intéresser la commisération des Princes, exciter leur libéralité, et se ménager l'honneur des refus; et cela, dans le moment où M. Walpole sait bien que les plus critiques circonstances (13) forcent cet homme à chercher un asile en Angleterre, sous les auspices de son ami M. Hume!

 

L'intrépide M. Walpole, qui, bien sûr que, quoiqu’il fasse, les remords n'approcheront jamais de son cœur, brave, avec la plus généreuse audace, l'opinion que le public prendra de sa conduite envers un infortuné qu'il ne connaît pas, que tous les honnêtes gens révèrent, et qui a été recherché de son ami M. Hume !

 

Enfin l'équitable M. Walpole, qui se vante d'avoir pour Jean-Jacques le plus profond mépris, quoiqu'il ne le connaisse point, et sans savoir pourquoi ! Car il n'est pas présumable qu'il méprise profondément Jean-Jacques parce que celui-ci (14) a trouvé sa plaisanterie mauvaise et s'est formalisé de la faiblesse de son ami M. Hume.

 

Il serait original que le clairvoyant M. Walpole eût puisé dans les ouvrages de Jean-Jacques, le profond mépris qu’il a pour sa personne, et qu'en en indiquant la source à toute l’Europe, qui jusqu'à présent ne l'a pas vue, il sauvât Jean-Jacques du reproche d'hypocrisie dont M. Hume et ses adhérents s'efforcent de le noircir.

 

Vous auriez dit, Monsieur, que M. Hume ne raisonne pas avec toute la justesse qu'on attend de lui, quand il met en question page 11 de son Exposé, si l'orgueil extrême de Jean-Jacques est un défaut ; qu'il établit qu'en admettant (15) l’affirmative pour laquelle il paraît ne pas pencher, ce serait un défaut respectable; et qu'il dit huit lignes plus bas, qu'un noble orgueil, quoique porté à l'excès, mériterait de l'indulgence dans J. J. Rousseau. Donc, selon M. Hume, la même qualité, chez le même homme et dans les mêmes circonstances, peut être à la fois l'objet de l'indulgence et du respect. C'est dommage que cet endroit pêche contre la logique car il me semble être , à d'autres égards, le mieux frappé de tout l'Exposé.

 

Vous auriez dit, Monsieur, qu'il n'y a point d'âme délicate qui ne soit blessée de l'ostentation avec laquelle M. Hume étale les prodigieux efforts qu'il a inutilement faits (16) pour servir Jean-Jacques, jusqu'au moment où il engagea M. le général Conway à demander pour lui une pension au Roi (succès que le caractère de ce ministre a dû rendre bien facile); et qu'aussitôt que le sentiment fait place à la réflexion, on se demande à quoi servent donc, en Angleterre, le crédit, la réputation, la fortune même, puisque tout cela joint, chez M. Hume, à la plus forte passion d'obliger Jean-Jacques, n'a rien produit pour celui-ci et n'a valu à M. Hume même que le prétexte de prendre un titre dont sa vanité s'alimente.

 

Vous auriez dit, Monsieur, que le choix des articles de la lettre de Jean-Jacques auxquels M. Hume répond, (17) est un argument victorieux en faveur de Jean-Jacques. De plus, que les affirmations de Jean-Jacques ne méritent en elles-mêmes pas moins de confiance que les négations de M. Hume, et qu'elles en méritent davantage, en ce que c'est vis-à-vis de M. Hume que Jean-Jacques affirme, et que c'est vis-à-vis du public que M. Hume nie.

 

Vous auriez ajouté, Monsieur, à ce que vous dites sur la façon dont se termine la fameuse lettre du 10 juillet, qu'il faut que la crainte de faire une injustice ait un empire bien absolu sur l'âme de Jean-Jacques pour qu'il lui restât encore des doutes de la trahison de M. Hume. En effet, lorsque, questionné par M. Hume sur le compte de M. D... , Jean-Jacques lui dit que ce savant était un homme adroit et rusé, M. Hume le contredit, et fit bien, avec une chaleur dont il s'étonna, parce qu'il ne savait pas alors qu'ils fussent si bien ensemble. Leur intelligence s'est découverte, Jean-Jacques a donc la preuve que M. Hume sait défendre ses amis fort bien. Sans parler des inexplicables infidélités dont Jean-Jacques se plaint relativement à ses correspondances ; de l'air de protection que M. Hume prend avec lui; du peu d'égards qu'il lui marque, dans un moment où il lui en devait tant, puisqu'il lui rendait de bons offices en matière d'intérêt, et qu'il était naturel que ses compatriotes montassent leur ton sur le sien ; il souffre que les gens de (19) lettres, sur qui il a une influence, dont il serait bien fâché qu'on doutât, déchirent Jean-Jacques dans les papiers publics ; il ne prend point à injure les outrages qu'on lui fait ; on calomnie Jean-Jacques, M. Hume ne contredit personne ; il reste étroitement uni avec tous les ennemis de son ami ; cependant, il s'emploie ouvertement pour lui, le produit, le flatte, le caresse !... J'ai bien pu préparer la conclusion ; mais je ne saurais la prononcer : elle est trop dure.

 

Vous auriez dit, Monsieur, que les gens qui censurent aigrement quelques épithètes choquantes, que Jean-Jacques s’est permises dans sa lettre du 10 juillet, préoccupés de ce que cette lettre se trouve (20) dans les mains de tout le monde, ne font pas attention qu'elle n'était pas faite pour y passer ; que ce n’est point Jean-Jacques qui l'a rendue publique; qu'il ne pouvait pas croire, ne regardant M. Hume seulement que comme un homme sensé, qu'elle le devînt jamais ; et qu'il est fort différent de se plaindre à un homme des sujets de mécontentement qu'on a reçus de lui et de ses amis, ou de mettre l'univers dans la confidence de sa façon de penser sur le compte de cet homme et de ceux qui tiennent à lui ; et qu'ainsi Jean-Jacques a pu dire tout ce qu'il a dit à M. Hume, sans déroger à l'horreur qu'il a toujours eue pour les personnalités.

 

Vous auriez dit, Monsieur, (21) que c'est M. Hume, en divulguant le soupçon de Jean-Jacques, et non pas Jean-Jacques en le lui communiquant, qui force M. D... à paraître lié avec les éditeurs de M. Hume. Désagrément qui doit être bien sensible à un homme aussi scrupuleusement délicat, droit et honnête que M. D... Quelles gens ce sont, Monsieur, que ces éditeurs ! Le Ciel nous préserve qu'ils s'avisent de se faire auteurs !

 

Enfin, Monsieur, vous auriez dit que la seule chose répréhensible dans la lettre de Jean-Jacques est la confiance avec laquelle il avance que M. de Voltaire lui a écrit une lettre dont le noble objet est de lui attirer le mépris et la haine de ceux chez qui il (22) s'est réfugié. Je ne conçois pas comment Jean-Jacques a pu attribuer à M. de Voltaire cet infâme libelle intitulé : Le Docteur Jean-Jacques Pansophe, ou Lettre de M. de Voltaire; et j'avoue que j'aurais peine à lui pardonner cette méprise, s'il ne l'avait faite dans un temps où l'oppression de son cœur devait gêner la liberté de son esprit. Quoi! parce que M. de Voltaire fait quelquefois des méchancetés, en faut-il inférer qu'il fasse toutes celles que des méchants subalternes donnent pour être de lui ? Ce genre est si facile, et la prose de M. de Voltaire est si aisée à imiter ! Cette opinion est injuste ; elle est même dangereuse car elle peut encourager les auteurs encore plus vils qu'obscurs, (23) qui se plaisent à dégrader aux yeux du public deux hommes fameux, un par son esprit et ses prospérités, l'autre par son génie et ses malheurs, qui partagent, quoiqu'inégalement, ses suffrages. Pour moi, je pense avoir de très bonnes raisons pour croire que M. de Voltaire n'est point l'auteur de la lettre intitulée: le Docteur Jean-Jacques Pansophe.

 

1°. Elle a paru sous son nom.

 

2°. On y relève des prétendues contradictions de Jean-Jacques. M. de Voltaire relever des contradictions ! Ah ! Monsieur, peut-on le croire, sans s'écarter de l'opinion, sans doute appuyée sur des faits, qu'on a généralement de sa prudence ? (24)

 

3°. On y l’accuse Jean-Jacques des vices les plus atroces; et on l'en plaisante, comme on pourrait plaisanter M. de Voltaire d'une erreur d'histoire, de chronologie, de géographie, etc. etc. En pareil cas, le ton léger n'est pas celui de l'amour de la vertu, et M. de Voltaire veut qu'on croie qu'il aime la vertu.

 

4°. Cette lettre contient quelques platitudes et des écarts d’imagination que M. de Voltaire pourrait se permettre au milieu de ses protégés mais qu'il se garderait bien de donner sous son nom au public car, puisque M. de Voltaire écrit encore, il veut encore être admiré.

 

5°. On a inséré dans cette lettre quelques phrases qui se trouvent dans les ouvrages (25) de Jean-Jacques et que tout le monde reconnaît à force de les avoir lus. Mais elles sont si bêtement ou si indignement défigurées qu'elles ne peuvent avoir été mises dans cet état que par quelqu'un dont la tête est aliénée ou dont le cœur est corrompu. En vérité, cela ressemble bien à M. de Voltaire, lui dont la justesse de l'esprit et la droiture de l'âme sont les attributs distinctifs ! Et puis, si M. de Voltaire pouvait être soupçonné d'animosité contre Jean-Jacques, le moyen d'imaginer qu'il fût assez gauche pour prouver, en altérant ceux de ses passages qu'il cite, qu'il est lui-même convaincu qu'on ne peut nuire à cet auteur en le citant fidèlement ? Ah ! (26) Jean-Jacques, pour avoir tant étudié les hommes, vous connaissez bien peu l'homme dont il est question.

 

6°. Je sais bien que M. de Voltaire, dont la grande âme ne s'occupe que de l'intérêt général, s'embarrasse peu de faire pleurer celui à qui il parle, pourvu qu'il fasse rire ceux qui l'écoutent. Mais, quand il veut faire rire aux dépens de quelqu'un, il s'attache à en saisir les ridicules plutôt qu'à lui en supposer : son ironie est fine et ses tournures ingénieuses. Or tout le persiflage de la lettre dont il s'agit porte à faux et n'a ni sel, ni variété.

 

7°. Enfin l'auteur de cette lettre dit à Jean-Jacques que ses livres ne méritaient pas de (27)  faire tant de scandale et tant de bruit. C'est comme s'il disait que les puissances ecclésiastiques et séculières, qui se sont alarmées des livres de Jean-Jacques, n'ont pas le sens commun ; que le public, sur qui les livres de Jean-Jacques ont fait tant de sensation, n'a pas le sens commun ; que le roi de Prusse, qui ne connaît Jean-Jacques que par ses livres, et qui l'a ouvertement honoré de la plus spéciale protection, non seulement à titre d'infortuné, mais à titre d'homme de mérite, n'a pas le sens commun. Eh ! Monsieur, sans compter ce que M. de Voltaire doit de reconnaissance aux puissances ecclésiastiques et séculières, au public, et au roi (28) de Prusse ; comment M. de Voltaire, qui a tant de jugement, aurait-il fait une telle bévue?

 

Ces raisons me suffisent pour croire que M. de Voltaire n'a point fait le Docteur Jean-Jacques Pansophe, ni même la lettre (adressée à M. Hume) qui le précède dans une brochure qui vient de paraître, malgré le désaveu que cette lettre contient. Un désaveu ! C'est pourtant bien là le cachet de M. de Voltaire... N'importe ; ces lettres ne sont pas de lui; elles n'en peuvent pas être. Sans doute, elles viennent de la même source qu'un autre libelle intitulé : Confession de M. de Voltaire, qui parut il y a quelques années, aussi sous son nom. Vous ne la connaissez peut-être pas, Monsieur, cette Confession (29). C'est une pièce de vers, mal faite et de mauvais goût mais pleine de choses si fortes, que M. de Voltaire ne pourrait les avouer, quand elles seraient vraies, (ce qu'il faut bien se garder de croire) qu'aux pieds d'un capucin, dans quelque violent accès de colique qui rendrait sa profession de foi plus étendue que celle qu'on lui fait faire dans le Docteur Jean-Jacques Pansophe.

 

En vérité, Monsieur il est bien malheureux que les lois ne sévissent pas contre ces monstres de méchanceté et de bassesse qui, à la faveur des noms les plus imposants, exhalent le poison qui surabonde dans leur âme. La société, du moins, aussitôt qu'elle les connaît, devrait en faire justice, (30) en les écrasant de tout le poids de son mépris car, à mon avis, qui n'est honnête homme qu'aux termes de la loi, n'a droit qu'au respect du bourreau.

 

Si je n'étais pas femme, je prendrais pour moi-même le conseil que j'ai osé vous donner, Monsieur ; je me nommerais. Mais ce serait me faire trop remarquer que de me déclarer hautement pour un homme qui, dit-on, outrage mon sexe. Quoique je ne veuille point choquer ce sentiment, je suis bien éloignée de l'adopter; je pense au contraire qu'il n'y a point d'auteur qui nous traite aussi favorablement que Jean-Jacques, puisqu'en exigeant de nous une plus grande perfection, il (31) prouve qu'il nous en croit susceptibles; et je trouve qu'il nous rend exactement justice, en disant de nous beaucoup de bien, et un peu de mal.

 

FIN.

 

 

 

 

 

 

 

Marianne Latour de Franqueville

Jean-Jacques Rousseau vengé par son amie

ou

Morale pratico-philosophico-encyclopédique

Des coryphées de la secte

 

Vertit furiale venenum

Pectus in amborum ; praecordiaque intima movit.

Met. Liv.IV

 

Au temple de la vérité

1779

 

 

Avis au public

 

 

            On imprime, on débite publiquement à Paris, les imputations les plus calomnieuses, les injures les plus atroces contre la mémoire d’un écrivain plus recommandable encore par ses vertus qu’illustre par son génie et célèbre par ses malheurs. Le tombeau, asile de l’infortune, et même du crime, où la loi n’ose le poursuivre, devient pour le vertueux Jean-Jacques Rousseau un échafaud où ses implacables bourreaux se plaisent à déchiqueter son cadavre. Indignés de tant de bassesse, ses amis veulent-ils élever la voix pour confondre l’imposture ? Ils sont barrés de tous côtés, toutes les presses leur sont interdites. Il faut donc, pour faire entendre la vérité que l’impudence outrage et que l’intrigue veut réduire au silence, recourir aux presses étrangères, au risque de compromettre l’exactitude des dates, si essentielle aux pièces justificatives. Mais le dépositaire de ces pièces est connu, chacun est libre de les faire vérifier chez lui. Ainsi les erreurs typographiques n’offrent que peu de prise aux efforts de la méchanceté.

            Au premier coup d’œil, le lecteur verra que les deux lettres [140] qu’on lui présente ici sont de la même plume et dictées par les sentiments les plus nobles qui puissent animer le cœur d’une Amie de Jean-Jacques Rousseau.

            Si l’on a placé ces lettres dans un ordre inverse de leur date, c’est qu’il faut être juste en tout et donner la primauté aux acteurs d’après leurs titres, leurs talents et la beauté du rôle qu’ils ont adopté.

 

 

Lettre d’un anonyme à un anonyme

Ou procès de l’esprit et du cœur

De Mr D’Alembert,

Avec les pièces justificatives

 

Nous voici, Monsieur, au moment du triomphe des notes. Aujourd'hui, les auteurs négligent le corps de leurs écrits et rejettent dans les notes, ce qu'ils imaginent de plus saillant ; c'est là surtout qu'ils parlent de J. J. Rousseau et, comme parler de lui, quand on est Encyclopédiste, Académicien [141] etc. etc. etc., c'est le diffamer, il ne sort plus d'ouvrages du redoutable atelier de ces Messieurs qui ne contiennent quelques notes consacrées à la diffamation de ce grand homme. MM. Diderot et Négeon (4) étaient dignes de donner cet exemple ; M. d'Alembert s'est senti digne de le suivre. C'est ce qu'il a fait en nous donnant l'Eloge de milord Maréchal, dont la plus grande partie du public avait ignoré l'existence. Quand je dis en nous donnant, cela est rigoureusement vrai, Monsieur : vous en serez convaincu quand vous saurez de quelle manière cet Eloge m'est parvenu ; aussi bien est-elle trop plaisante pour que je ne vous la raconte pas. L'envie de le lire m'ayant été inspirée par quelqu'un qui voulait savoir ce que j'en penserais, je priai une de mes amies de me le prêter, lui promettant de lui rendre aussitôt qu'elle l'exigerait. Oh ! pour cela , me répondit-elle, vous pouvez en disposer ; cet éloge ne se prête pas ; il se donne : la personne de qui je l'avais emprunté me l'a laissé ; je vous le laisse ; et je ne doute pas que vous n'en fassiez autant en faveur du premier curieux qui vous l'empruntera. Je ne sais où s'arrêtera cette originale circulation ; j'envoie la brochure circulante à cent lieues, où probablement elle n'aurait pas été sans moi ; mais je l'ai lue avant de lui laisser remplir sa vagabonde destinée. Oui, Monsieur, lue toute entière ; j'ai tenu bon contre l'ennui car j'avoue, à ma honte, qu'elle m'en a causé un mortel et, que sans l'empire que la curiosité a sur les femmes, je n'aurais pu le surmonter. Mais je voulais voir quel ton le tendre académicien donnerait à ses regrets, sur la mort d'un homme qui l'honorait de son amitié et qui lui avait envoyé des indulgences par douzaines. Quel bienfait ! Aussi je vous laisse à juger de sa (5) reconnaissance car il faut bien se garder de le croire dans le cas des fripons qui parlent de probité. Me rappelant qu'il avait fait confidence à toute l'Europe (c'était du moins son intention) de la larme qu'il avait versée sur le tombeau de Madame Geoffrin, je voulais encore voir combien il en verserait sur celui d'un ami tout autrement recommandable ; je me préparais à les calculer...... Je n'y en ai pas trouvé une seule et, dans le premier moment de ma surprise, je me suis écriée : ne pleure-t-on que les gens chez qui on dîne !

 

Il est bien singulier, Monsieur, que l'auteur de cet Eloge, en ayant déjà fait beaucoup d'autres, (qui, si je ne me trompe, n'entreront pas dans le sien), n'ait pas vu qu'il n'avait pas rempli son titre et que ce qu'il publiait méritait, tout au plus, celui de notice pour servir aux mémoires de la vie de milord Maréchal. Un biographe doit à la vérité rassembler tous les traits avantageux ou non qui peuvent compléter le portrait de l'homme qu'il veut peindre mais il me semble qu'un panégyriste ne doit exposer à nos regards que les traits propres à faire valoir l'homme qu'il veut nous faire admirer. M. d'Alembert ne pense vraisemblablement pas ainsi ; il raconte des minuties qui ne tirent à aucune conséquence pour le caractère de milord Maréchal. Ce n'est pas tout, il dit des choses qui, sans sa réputation de philosophe exempt de toutes superstitions, feraient douter s'il a voulu faire l'éloge ou la critique de ce respectable vieillard. En voici une entre autres. Il prenait indifféremment ses (6) domestiques dans toutes les nations catholiques ou hérétiques, chrétiens ou infidèles : il y eut même un temps où pas un de ceux qui le servaient n'était baptisé. De bonne foi, M. d'Alembert peut-il croire que cette indifférence absolue pour toutes les religions soit un grand mérite aux yeux de la majeure partie des hommes ? Ou n'a-t-il voulu acquérir à Milord que la vénération des prétendus esprits forts ? Et le vox populi, vox Dei, dont son héros fait une application si heureuse !...... Pour moi, Monsieur, je pense que cette circonstance dont il s’agit était fort bonne à supprimer ; je pense encore que, si nos Français (que M. d'Alembert a l'air de croire tous à Paris) trouvent de l'affectation dans un choix, c'est surtout dans celui des propos qu'il cite : je pense encore que cet Eloge est si grêle, si décharné, si vide de choses, qu'il n'est pas possible que l'auteur n'ait pas senti qu'il n'avait pas été assez avant dans la confiance de Milord, (dont le véritable mérite était d'ailleurs de nature à lui échapper) pour avoir autant de matériaux qu'en exige un Eloge public; et cela me conduit à penser encore, qu'il n'a célébré George Keith que pour avoir un prétexte d'insulter à la mémoire de Jean-Jacques Rousseau, qu'il n'eût osé attaquer en son propre nom car il n’y a qu'un désir immodéré de nuire qui ait pu l'emporter chez lui sur la crainte de compromettre ses talents.

 

Si je médis un peu de M. d'Alembert, Monsieur, ce n'est pas sans un regret tout aussi sincère que celui qu'il éprouve en calomniant Jean-Jacques : et j'ai pour vaincre ce douloureux sentiment des motifs (7) bien plus pressants que le circonspect Machiavéliste. Je ne fais point l'Eloge de Jean-Jacques (nous en avons vingt-deux volumes et nous en attendons encore d'autres), c'est son apologie que j'entreprends : je ne puis donc le disculper qu'en inculpant son accusateur. Mais la gloire de Milord ne dépendant point de l'avilissement de son obligé, cet accusateur n'a pu se charger de ce rôle que pour le plaisir qu’il y prenait. Aussi avec quel succès il le joue !

 

Une personne très estimable, nous dit le grand référendaire de la philosophie [142], que Milord honorait avec justice de son amitié et de sa confiance nous a écrit ces propres paroles. « Milord m'avait donné sa correspondance avec Rousseau en me recommandant de ne l'ouvrir qu'après sa mort... Je dois cette justice à sa mémoire que, malgré les justes sujets de plainte qu'il avait contre Rousseau, (Il y a bien de la justice dans cette citation-là. Mais ce n'est pas moi qui l'y mets, Monsieur, ce n'est pas là de la mienne.) jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fût à son désavantage ; il me montra seulement la dernière lettre qu'il en reçut, et me conta historiquement l'affaire de la pension. » Cette lettre (ajoute la même personne) était remplie d'injures... Rousseau, qui a demandé au roi d'Angleterre comme une faveur de vouloir bien suspendre l'effet de sa bienveillance pour lui, jusqu'à ce qu'il eût (8) éclairci ses soupçons sur le caractère de l'équivoque ami qui la lui avait procurée, aurait continué à jouir des bienfaits de milord Maréchal, dans un temps où il se serait cru en droit de lui écrire des injures !..... Rousseau, qui n'a jamais écrit d'injures à M. d'Alembert, en aurait écrit à milord Maréchal ! ..... Pour persuader d'aussi étranges choses, il faut les prouver; et comment les prouve-t-on ? Ce n'est pas en disant, une personne très estimable, etc. C'est en la nommant, afin que le public puisse juger si elle est très estimable, ce qu'il n'est ni autorisé, ni porté à croire sur la parole de M. d'Alembert. Et comment trouvez-vous, Monsieur, que Milord montre une lettre remplie d'injures qu'il a reçue de Jean-Jacques, à une personne très estimable en lui recommandant de n'ouvrir qu'après sa mort sa correspondance avec ce même Jean-Jacques !...... C'était donc pour lui Milord que l'ouverture de cette correspondance pouvait être dangereuse? [143] Car enfin, qu'aurait-elle pu contenir de plus désavantageux au philosophe genevois, que la démonstration de son ingratitude ? Il y a, ce me semble, dans la précaution qu'on prête au bon Milord, moins de bonté que de prudence : et comment trouvez-vous encore l'agréable contraste que fait le legs (9) de la montre, (trop médiocre en lui-même pour être pris pour autre chose que pour une marque d'amitié) avec le dépôt de cette correspondance mise en réserve à dessein de déshonorer le légataire? [144]

 

J'aurais bien encore quelques observations à vous faire sur d'autres passages médiocrement honorables à la mémoire de Milord mais, retenue par sa qualité d'ami de Jean-Jacques, je ne veux pas indiquer ce que peut-être tout le monde n'a pas vu. On a si superficiellement lu cet Eloge ! Voici pourtant ce que M. d'Alembert appelle un tribut (à la vérité bien doux), doux à quoi ? à recevoir ou payer. Qu'exige de lui l'amitié dont milord Maréchal l’honorait ! L'infortuné Milord ! Il faudrait le défendre contre celui qui s'est chargé de le louer.

 

Sûre de vous intéresser, en vous entretenant de votre ami, du mien, de celui de tous les cœurs droits et sensibles, j'espère que vous me pardonnerez de vous tant parler de son ennemi. Oui, Monsieur, je le répète, de son ennemi : tout modeste qu'est M. d'Alembert, je le défie de nier que ce superbe titre ne lui convienne. Dès le temps où on posa les fondements du fameux édifice de l'Encyclopédie, il disait à ses connaissances intimes en parlant de son vertueux coopérateur, je ne sais ce que m'a fait cet homme mais je ne le saurais souffrir ; il a une manière d'être qui m'est insupportable. Je le sais bien, moi, ce qu'il lui avait fait ; il lui avait fait ombrage ; il le lui faisait encore ; il s'annonçait de façon (10) à le lui faire toujours. Mais n'osant avouer le principe de sa haine, il ne lui en assignait aucun : car il n'y avait pas moyen de dire alors, comme à présent, il est triste qu'après tant de marques d'estime et d'intérêt données à M. Rousseau, le bienfaisant et paisible Milord, qui aurait pu s'attendre à l'amitié, n'ait pas même éprouvé la reconnaissance. Quelqu'envie qu'on ait de calomnier, encore faut-il être secondé par les circonstances.

 

Je sens, Monsieur, que l'aménité philosophique dont je viens de vous amuser ne peut que fortifier la répugnance que vous a inspirée pour son auteur la réponse sans réplique [145], qui termine l'Exposé succinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau; et je gémis de ce mauvais effet. Au moins n'est-il pas produit par une imputation hasardée ; vous devez en être convaincu; il ne doit vous rester aucun doute sur la louable franchise qui règne dans l'aveu qu'a fait M. d'Alembert à ses familiers, de son aversion pour l'offusquant Genevois ; vous en avez trouvé plus d'une preuve dans le verbeux Eloge qui fait le sujet de cette lettre très verbeuse aussi, et pour cause : ce serait bien se moquer qu'une femme babillât moins qu'un Académicien : il faut en tout observer les convenances. D'après cette règle, je vous dirai, et ce qu'il nous a déjà dit, et ce qu'il s'est bien gardé de nous dire. Vous lui avez donné peu d'attention, je le sais : cependant, comme il y a des choses qui nous frappent (11) en dépit de notre volonté, vous aurez sûrement remarqué les jolies plaisanteries que contient la vingtième page. Que de sel, de finesse, de grâces et de légèreté !..... Le noble courroux qui a dicté l'épithète de coupable employée à la seconde ligne de la page cinquantième et l'édifiante générosité qui vient enchaîner ce courroux, ne vous auront sans doute pas échappé..... Ces deux endroits ne vous ont-ils pas rappelé les LVI et LXV fables du charmant La Fontaine ? Quant à moi, j'ai cru voir le secrétaire perpétuel de l’Académie Française donner la patte à M. Diderot et allonger un coup de pied à Jean-Jacques.

 

C'est grand dommage, Monsieur, que la vérité des faits soit incommensurable ! Sans cela l'exactitude des conteurs géomètres nous consolerait de leur pesanteur. M. d'Alembert ne nous dirait pas, le philosophe Genevois lui écrivit un jour (à Milord) qu'il était content de son sort, mais qu'il gémissait sur les malheurs dont sa femme était menacée en cas qu'elle vînt à le perdre ; qu'il voudrait seulement lui procurer par son travail 6oo liv. de rente. Milord Maréchal se fit un plaisir de donner à cette lettre le sens que lui suggéraient l'élévation et la bonté de son âme; il assura au mari et à la femme la rente qui manquait à leur bonheur. Or il faut que vous sachiez, Monsieur, que ce fut dès 1765 que Milord constitua sur la tête de Jean-Jacques six cents livres de rente viagère, dont quatre seulement étaient réversibles à Melle Levasseur, qui en jouit à présent sous le titre de Mde Rousseau, qu'elle n'obtint qu'en 1769. Il est donc impossible (12) que ce bienfait ait été provoqué par les gémissements de Jean-Jacques sur le sort à venir de sa femme, puisqu'il n'en avait point encore ; il n’est donc pas vrai que Jean-Jacques ait mendié ce bienfait, comme M. d'Alembert l'insinue : il est donc faux que Milord ait assuré au mari et à la femme la rente qui manquait à leur bonheur puisque, selon M. D’Alembert, cette rente était de 6oo liv. et que Melle Levasseur, alors gouvernante de M. Rousseau, depuis sa femme et aujourd'hui sa veuve, ne tient que 400 liv. de rente viagère de la générosité de milord Maréchal. Mais ce qui est incontestable, c'est que M. d'Alembert invente à ravir ; et qu'on ne peut trop regretter qu'avec une imagination si féconde, si riche, si brillante, il ne se donne pas pour un faiseur de contes.

 

Réellement, Monsieur, cet homme surprenant étend presque jusqu'à l'infini le cercle de nos idées..... Nous n'avions jamais cru que la vérité obligeât à mentir..... Eh bien ! Il nous l'apprend en ces termes. La vérité nous oblige de dire (et ce n'est pas sans un regret bien sincère) [146] que le bienfaiteur eut depuis fort à se plaindre de celui qu'il avait si noblement et si promptement obligé. Mais la mort du coupable, (je reviens encore à cette épithète tant elle m’a paru bonne, Monsieur ! ) et les justes raisons que nous avons eues de nous en plaindre nous-mêmes, nous obligent de tirer le rideau sur ce détail affligeant dont les preuves sont malheureusement consignées dans des lettres authentiques. Les preuves d'un détail !...... (13) Je n'entends pas ce français-là. Mais il faut en passer bien d'autres à l'Académicien : poursuivons. Ces preuves n'ont été connues que depuis la mort de milord Maréchal. Oh ! pour cela, je le crois bien...... Que veut dire M. d'Alembert, avec ses lettres authentiques? Quelle est la forme qui les rend telles ? Sont-elles signées par des notaires, légalisées par des magistrats, vérifiées par des experts ?..... Point du tout. Un particulier a des lettres d'un autre ; M. d'Alembert nous l'assure ; et les voilà revêtues de tous les caractères de l'authenticité. Gardez-vous d'en douter, Monsieur : le chef des philosophes encyclopédistes doit être réputé aussi infaillible en-deçà des monts que le chef des catholiques l'est au-delà. A la vérité, je connais des incrédules qu'on ne soumet pas à si peu de frais : voici comment ils raisonnent. Quand on veut attribuer à un auteur dont les ouvrages, les malheurs et la conduite ont fait le plus grand éclat, un écrit qui déroge à l'idée qu'on a généralement prise de ses talents et de son caractère, il faut déposer cet écrit en original entre les mains d'un homme public, chez qui tout le monde ait le droit et la facilité de s'assurer qu'il est bien réellement autographe. Car enfin, quand on ne reconnaît pas dans un écrit quelconque, la manière d'un écrivain, pour être fondé à croire qu'il est de lui, il faut au moins y reconnaître son écriture. Par exemple, s'il paraissait sous le nom de M. d'Alembert, (quoique bien moins célèbre que Jean-Jacques) un ouvrage d'un style serré, nerveux , rapide, dégagé d'inutilités ; où la religion ne fût (14) pas confondue avec ses abus ; où Voltaire et Rousseau fussent appréciés à leur juste valeur ; enfin un ouvrage qui port