PHILOTRADavid Hume

 

Essai sur la balance du pouvoir

Traduit par Philippe Folliot (juillet 2008)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF THE BALANCE OF POWER

in

Political discourses

Edinburgh, A. Kincaid et A. Donaldson

1752

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Essai sur la balance du pouvoir

Traduction de Philippe Folliot

 

 

 

 

         On peut se demander si l’idée de balance du pouvoir est entièrement due à la politique moderne ou si c’est seulement l’expression qui a été inventée récemment. Il est certain que Xénophon, dans son Education de Cyrus [1], représente l’union des puissances asiatiques comme née du fait qu’elles étaient jalouses de la force croissante des Mèdes et des Perses ; et quoiqu’on puisse supposer que cette œuvre élégante est d’un bout à l’autre un roman, le sentiment que l’auteur attribue aux princes orientaux est du moins la preuve que la notion était répandue dès l’antiquité.

 

            L’inquiétude à l’égard de la balance du pouvoir est visible chez tous les politiques grecs et les historiens antiques nous le signalent expressément. Thucydide [2] nous montre que la ligue qui fut formée contre Athènes et qui produisit la guerre du Péloponnèse était entièrement due à ce principe. Et après le déclin d’Athènes, quand les Thébains et les Lacédémoniens se disputèrent la souveraineté, nous voyons que les Athéniens (comme de nombreuses autres républiques) se mirent toujours du côté le plus léger de la balance et qu’ils s’efforcèrent d’en maintenir l’équilibre [3]. Ils soutinrent Thèbes contre Sparte jusqu’à la grande victoire d’Epaminondas à Leuctres ; après quoi ils se mirent immédiatement du côté des vaincus ; par générosité, dirent-ils, mais c’était en réalité parce qu’ils étaient jaloux des vainqueurs. [4]

 

            Quiconque lira la harangue pour les Mégalopolitains de Démosthène pourra voir les raffinements de ce principe, plus extrêmes que ceux qui soient jamais entrés dans l’esprit d’un penseur spéculatif vénitien ou anglais. Quand le pouvoir macédonien se fut accru, l’orateur découvrit immédiatement le danger, sonna l’alarme à travers toute la Grèce et, sous la bannière d’Athènes, rassembla finalement la confédération qui livra la grande et décisive bataille de Chéronée.

 

            Il est vrai que les guerres grecques sont regardées par les historiens plus comme des guerres d’émulation que comme des guerres politiques ; et que chaque Etat semble avoir eu plus en vue le fait d’être à la tête de l’ensemble que l’espoir raisonnable de posséder le pouvoir et l’autorité. A vrai dire, si nous considérons le petit nombre d’habitants de chaque république comparé à l’ensemble, la grande difficulté qu’il y avait à cette époque à mener des sièges et la bravoure et la discipline de chaque homme libre de ces nobles peuples, nous conclurons que, d’elle-même, la balance du pouvoir était suffisamment assurée en Grèce sans avoir besoin d’être protégée avec la précaution qui put avoir été nécessaire à d’autres époques. Mais, que nous attribuions ces changements de camp à l’émulation jalouse ou à la prudence politique, les effets sont identiques et tout pouvoir qui l’emportait était certain de trouver face à lui une confédération qui, souvent, était composée de ses anciens amis et alliés.

 

            C’est le même principe, qu’on l’appelle envie ou prudence, qui produisit l’ostracisme à Athènes et le pétalisme [5] à Syracuse : on bannissait tout citoyen dont la renommée ou le pouvoir devenait trop important par rapport aux autres. Le même principe se révéla naturellement en politique étrangère et chaque Etat dominant voyait se lever contre lui des ennemis, quelque modéré que fût l’exercice de son autorité.

 

            Comparé aux républiques grecques, le monarque perse était en réalité, par sa puissance, un prince mineur et c’est pourquoi il dut, plus pour sa sécurité que par émulation, s’intéresser à leurs querelles et soutenir dans chaque conflit le camp le plus faible. C’est Alcibiade qui donna ce conseil à Tissapherne [6], prolongeant ainsi de près d’un siècle la durée de l’empire perse, conseil qui fut négligé pour un temps après les premières manifestations du génie ambitieux de Philippe, ce qui amena ce superbe et fragile édifice à sa ruine avec une rapidité dont il y a peu d’exemples dans l’histoire de l’humanité.

 

            Les successeurs d’Alexandre se montrèrent fort jaloux de la balance du pouvoir, une jalousie fondée sur une politique et une prudence véritables, qui permit de laisser intacte pendant plusieurs générations le partage fait après la mort de ce fameux conquérant. La fortune et l’ambition d’Antigonos [7] les menacèrent de nouveau d’une monarchie universelle mais leur alliance et leur victoire à Ipsus les sauvèrent. Nous voyons qu’ensuite les princes orientaux, qui considéraient les Grecs et les Macédoniens comme la seule force militaire réelle, gardèrent toujours un œil attentif sur cette partie du monde. Les Ptolémées, en particulier, soutinrent d’abord Aratos et les Achéens, puis Cléomène, roi de Sparte, sans autre but que de contrebalancer la puissance des monarques macédoniens. C’est le récit que Polybe donne de la politique égyptienne. [8]

 

         La raison qui nous fait supposer que les anciens ignoraient entièrement la balance du pouvoir semble venir de l’histoire romaine plutôt que de l’histoire grecque ; et, comme tous les faits de la première nous sont généralement plus familiers, nous en avons tiré toutes nos conclusions. Il faut avouer que les romains ne trouvèrent jamais face à une eux une alliance générale ou une confédération, comme pourraient nous le laisser attendre leurs rapides conquêtes et leur ambition déclarée. On les laissa en paix subjuguer leurs voisins l’un après l’autre jusqu’à ce que leur domination s’étendît à tout le monde connu. Sans mentionner la fabuleuse histoire de leurs guerres d’Italie. [9] Il y eut, quand Hannibal envahit l’Etat romain, une crise remarquable qui aurait dû attirer l’attention de toutes les nations civilisées. On s’aperçut ensuite (il n’était pas difficile de le remarquer à cette époque) [10] que c’était un conflit pour l’empire universel. Pourtant, aucun prince, aucun Etat ne semble s’être le moins du monde alarmé de l’événement ou de l’issue du conflit. Philippe de Macédoine demeura neutre jusqu’à ce qu’il vit les victoires d’Hannibal. Alors, avec la plus grande imprudence, il forma une alliance avec le conquérant, alliance dont les conditions étaient encore plus imprudentes. Le pacte stipulait qu’il devait aider l’Etat carthaginois dans la conquête de l’Italie ; après quoi les Carthaginois s’engageaient à envoyer des forces en Grèce pour l’aider à subjuguer les cités grecques. [11]

 

            La république rhodienne et la république achéenne furent célébrées par les historiens anciens pour leur politique sage et sensée. Pourtant, les deux républiques aidèrent les Romains dans leurs guerres contre Philippe et Antiochos. Et n’est-ce pas une preuve encore plus forte que cette maxime était généralement inconnue à ces époques qu’aucun auteur ancien n’a remarqué l’imprudence de ces mesures ni n’a même critiqué ce traité absurde mentionné ci-dessus fait par Philippe avec les Carthaginois ? Les princes et les hommes d’Etat peuvent, à toutes les époques, être aveuglés quand ils raisonnent sur le moment mais il est tout de même extraordinaire que des historiens, par la suite, ne puissent pas former un jugement plus sensé.

 

            Masinissa, Attale et Prusias, en satisfaisant leurs passions personnelles, furent tous les instruments de la grandeur romaine et ils semblent n’avoir jamais soupçonné qu’ils forgeaient leurs propres chaînes en favorisant les conquêtes de leur allié. Un simple traité, un simple accord entre Masinissa et les Carthaginois, accord si nécessaire à leur intérêt mutuel, aurait barré la route de l’Afrique aux Romains et aurait préservé la liberté du genre humain.

 

            Le seul prince de l’histoire romaine qui semble avoir compris la balance du pouvoir est Hiéron, roi de Syracuse. Quoiqu’allié de Rome, il aida les Carthaginois durant la guerre des auxiliaires, « estimant qu’il était nécessaire, dit Polybe [12], autant pour conserver les territoires de Sicile que pour garder l’amitié romaine, que Carthage fût à l’abri d’une attaque, de peur que, par sa chute, le pouvoir restant ne fût capable sans opposition d’exécuter tout dessein et toute entreprise. Il a agi dans ce cas avec sagesse et prudence. En effet, il ne faut jamais négliger cela, pour aucune raison, et il ne faut jamais que tant de forces soient réunies en une seule main car les Etats voisins ne peuvent plus défendre leurs droits contre ce pouvoir. » Dans ce passage est indiqué en termes clairs quel est le but de la politique moderne.

 

            En bref, la maxime de maintenir la balance du pouvoir est fondée sur le sens commun et le raisonnement évident à un point tel qu’elle n’a pu entièrement échapper à l’antiquité où nous trouvons, sur d’autres points, tant de signes de la profondeur de pénétration et de discernement. Si elle n’était pas connue et reconnue d’une façon aussi générale qu’à présent, elle avait du moins une influence sur les princes et les politiques les plus avisés et les plus expérimentés. Et, en vérité, même à présent, quoique généralement connue et reconnue par les raisonneurs spéculatifs, elle n’a pas dans la pratique une autorité plus étendue chez ceux qui gouvernent le monde.

 

            Après la chute de l’empire romain, la forme de gouvernement établie par les conquérants du nord les rendit incapables, dans une grande mesure, d’étendre encore leurs conquêtes et maintint longtemps chaque Etat dans ses frontières propres. Mais quand le vasselage et la milice féodale furent abolis, le genre humain fut de nouveau alarmé par le risque d’une monarchie universelle, à cause de l’union de tant de royaumes et de principautés dans la personne de l’empereur Charles. Mais le pouvoir de la maison d’Autriche, fondé sur des territoires étendus mais morcelés et sur des richesses surtout tirées des mines d’or et d’argent, devait plus vraisemblablement périr de lui-même à cause de défauts intérieurs que renverser tous les remparts élevés contre lui. En moins d’un siècle, la force de cette grande et superbe race [13] fut détruite, ses richesses dissipées, sa splendeur éclipsée. Un nouveau pouvoir lui succéda, plus redoutable pour les libertés d’Europe, possédant tous les avantages du premier sans souffrir de ses défauts, à l’exception d’une part de cet esprit de bigoterie et de persécution que la maison d’Autriche affectionna si longtemps et qu’elle affectionne encore beaucoup.

 

         [14] Dans les guerres générales contre cette puissance ambitieuse, la Grande Bretagne s’est trouvée à la première place et elle conserve encore cette position. Outre les avantages de ses richesses et de sa situation, son peuple est animé d’un tel esprit national et est si pleinement conscient des bienfaits de son gouvernement que nous pouvons espérer que son ardeur ne diminue pas pour une cause aussi nécessaire et juste. Au contraire, si nous pouvons en juger par le passé, son ardeur passionnée semble plutôt exiger une certaine modération et ce peuple a plus souvent péché par un excès louable que par un défaut blâmable.

 

            En premier lieu, il semble que nous ayons été plus possédés par l’ancien esprit grec d’émulation jalouse que mus par les vues prudentes de la politique moderne. Nos guerres ont été commencées pour de justes raisons et même peut-être par nécessité mais nous avons toujours été poussés trop loin par l’obstination et la passion. La même paix, qui fut ensuite conclue à Ryswick en 1697, avait été offerte plus tôt, en 1692 ; celle conclue à Utrecht en 1712 aurait pu l’être dans les mêmes conditions à Gertruydenberg en 1708 ; et, à Francfort, en 1743, nous aurions pu avoir les mêmes conditions que celles que nous fûmes contents d’accepter à Aix-la-Chapelle en 1748. Nous voyons ici que plus de la moitié de nos guerres avec la France et toutes nos dettes publiques sont davantage dues à notre propre véhémence imprudente qu’à l’ambition de nos voisins.

           

En second lieu, nous montrons si ouvertement notre opposition au pouvoir français et nous sommes si prompts à défendre nos alliés qu’ils comptent toujours sur nos forces comme sur les leurs et pensent pouvoir continuer la guerre à nos frais, refusant toutes les conditions raisonnables d’arrangement. Habent subjectos, tanquam suos, viles, ut alienos [15]. Tout le monde sait que le vote factieux de la Chambre des Communes au début du dernier Parlement et l’humeur déclarée de la nation ont rendu la reine de Hongrie inflexible sur ses conditions et ont empêché l’accord avec la Prusse qui aurait immédiatement restauré la tranquillité générale en Europe.

 

En troisième lieu, nous sommes des combattants si constants que, une fois engagés, nous perdons tout souci de nous-mêmes et de notre postérité et ne considérons que le meilleur moyen de nuire à l’ennemi. Hypothéquer nos revenus à un taux si élevé lors des guerres, alors que nous ne sommes que des auxiliaires, était sûrement l’erreur la plus fatale dont une nation ayant quelque prétention de politique et de prudence ait jamais pu se rendre coupable. Ce type de financement, si c’est un remède et non plutôt un poison, devrait, en tout cas, être réservé à la dernière extrémité, et aucun mal, sinon le plus grand et le plus urgent, ne devrait nous pousser à embrasser un expédient aussi dangereux.

 

Ces excès auxquels nous avons été poussés sont préjudiciables et peuvent peut-être, avec le temps, l’être encore davantage d’une autre façon en engendrant, comme d’habitude, l’opposé extrême, nous rendant totalement insouciants et indifférents au sort de l’Europe. Les Athéniens, qui formaient le peuple de Grèce le plus combatif, le plus intrigant et le plus belliqueux, s’apercevant que c’était une erreur de s’immiscer dans toutes les querelles, ne firent plus aucune attention aux affaires étrangères et, dans aucun combat, ne prirent parti pour l’un des côtés, sinon par leurs flatteries et leur complaisance à l’égard du vainqueur.

 

Les très grandes monarchies [16] ne sont probablement pas bonnes pour la nature humaine, pendant leur développement, leur durée [17] et même lors de leur déclin qui ne saurait jamais être éloigné de leur établissement. Le génie militaire, qui étend le territoire de la monarchie, quitte bientôt la cour, la capitale, le centre de ce gouvernement, tandis que les guerres se déroulent à une grande distance et n’intéressent plus qu’une petite partie de l’Etat. Toute l’ancienne noblesse, que ses affections attachent au souverain, vit à la cour et n’acceptera jamais des emplois militaires qui mèneraient ses membres jusqu’à des frontières lointaines et barbares, éloignées autant de leurs plaisirs que de leur fortune. Les armes de l’Etat doivent donc être confiées à des mercenaires étrangères sans zèle, sans attache et sans honneur, prêts en toute occasion à les retourner contre le prince et à se joindre à tout mécontent prêt à tout qui leur offre pillage et solde. C’est là le nécessaire progrès des affaires humaines. Ainsi la nature humaine se détruit en s’élevant ; ainsi l’ambition travaille aveuglément à la destruction du conquérant, de sa famille, de tout ce qui lui est proche et cher. Les Bourbons, se reposant avec confiance sur la bravoure, la fidélité et l’affection de la noblesse, poussent leur avantage sans réserve ni limites. Enflammés par la gloire et l’émulation, ces nobles peuvent endurer les fatigues et les dangers de la guerre mais n’accepteraient jamais de languir dans les garnisons de Hongrie ou de Lituanie, oubliés de la cour et sacrifiés aux intrigues de tous les mignons ou maîtresses qui approchent le prince. Les troupes sont pleines de Croates, de Tartares, de Hussards et de Cosaques, peut-être mêlés à quelques soldats de fortune venant de meilleurs provinces. Et le triste sort des Empereurs romains, par la même cause, se répète encore et encore jusqu’à la dissolution finale de la monarchie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OF THE BALANCE OF POWER

 

 

 

It is a question whether the idea of the balance of power be owing entirely to modern policy, or whether the phrase only has been invented in these later ages? It is certain, that Xenophon, in his Institution of Cyrus, represents the combination of the Asiatic powers to have arisen from a jealousy of the encreasing force of the Medes and Persians; and though that elegant composition should be supposed altogether a romance, this sentiment, ascribed by the author to the Eastern princes, is at least a proof of the prevailing notion of ancient times.

 

In all the politics of Greece, the anxiety, with regard to the balance of power, is apparent, and is expressly pointed out to us, even by the ancient historians. Thucydides represents the league, which was formed against Athens, and which produced the Peloponnesian war, as entirely owing to this principle. And after the decline of Athens, when the Thebans and Lacedemonians disputed for sovereignty, we find, that the Athenians (as well as many other republics) always threw themselves into the lighter scale, and endeavoured to preserve the balance. They supported Thebes against Sparta, till the great victory gained by Epaminondas at Leuctra; after which they immediately went over to the conquered, from generosity, as they pretended, but in reality from their jealousy of the conquerors.

 

Whoever will read Demostenes’s oration for the Megalopolitans, may see the utmost refinements on this principle, that ever entered into the head of a Venetian or English speculatist. And upon the first rise of the Macedonian power, this orator immediately discovered the danger, sounded the alarm throughout all Greece, and at last assembled that confederacy under the banners of Athens, which fought the great and decisive battle of Chaeronea.

 

It is true, the Grecian wars are regarded by historians as wars of emulation rather than of politics; and each state seems to have had more in view the honour of leading the rest, than any wellgrounded hopes of authority and dominion. If we consider, indeed, the small number of inhabitants in any one republic, compared to the whole, the great difficulty of forming sieges in those times, and the extraordinary bravery and discipline of every freeman among that noble people; we shall conclude, that the balance of power was, of itself, sufficiently secured in Greece, and needed not to have been guarded with that caution which may be requisite in other ages. But whether we ascribe the shifting of sides in all the Grecian republics to jealous emulation or cautious politics, the effects were alike, and every prevailing power was sure to meet with a confederacy against it, and that often composed of its former friends and allies.

 

The same principle, call it envy or prudence, which produced the Ostracism of Athens, and Petalism of Syracuse, and expelled every citizen whose fame or power overtopped the rest; the same principle, I say, naturally discovered itself in foreign politics, and soon raised enemies to the leading state, however moderate in the exercise of its authority.

 

The Persian monarch was really, in his force, a petty prince compared to the Grecian republics; and therefore it behoved him, from views of safety more than from emulation, to interest himself in their quarrels, and to support the weaker side in every contest. This was the advice given by Alcibiades to Tissaphernes, and it prolonged near a century the date of the Persian empire; till the neglect of it for a moment, after the first appearance of the aspiring genius of Philip, brought that lofty and frail edifice to the ground, with a rapidity of which there are few instances in the history of mankind.

 

The successors of Alexander showed great jealousy of the balance of power; a jealousy founded on true politics and prudence, and which preserved distinct for several ages the partition made after the death of that famous conqueror. The fortune and ambition of Antigonus threatened them anew with a universal monarchy; but their combination, and their victory at Ipsus saved them. And in subsequent times, we find, that, as the Eastern princes considered the Greeks and Macedonians as the only real military force, with whom they had any intercourse, they kept always a watchful eye over that part of the world. The Ptolemies, in particular, supported first Aratus and the Achaeans, and then Cleomenes king of Sparta, from no other view than as a counterbalance to the Macedonian monarchs. For this is the account which Polybius gives of the Egyptian politics.

 

The reason, why it is supposed, that the ancients were entirely ignorant of the balance of power, seems to be drawn from the Roman history more than the Grecian; and as the transactions of the former are generally more familiar to us, we have thence formed all our conclusions. It must be owned, that the Romans never met with any such general combination or confederacy against them, as might naturally have been expected from the rapid conquests and declared ambition; but were allowed peaceably to subdue their neighbours, one after another, till they extended their dominion over the whole known world. Not to mention the fabulous history of their Italic wars; there was, upon Hannibal’s invasion of the Roman state, a remarkable crisis, which ought to have called up the attention of all civilized nations. It appeared afterwards (nor was it difficult to be observed at the time) that this was a contest for universal empire; yet no prince or state seems to have been in the least alarmed about the event or issue of the quarrel. Philip of Macedon remained neuter, till he saw the victories of Hannibal; and then most imprudently formed an alliance with the conqueror, upon terms still more imprudent. He stipulated, that he was to assist the Carthaginian state in their conquest of Italy; after which they engaged to send over forces into Greece, to assist him in subduing the Grecian commonwealths.

 

The Rhodian and Achaean republics are much celebrated by ancient historians for their wisdom and sound policy; yet both of them assisted the Romans in their wars against Philip and Antiochus. And what may be esteemed still a stronger proof, that this maxim was not generally known in those ages; no ancient author has remarked the imprudence of these measures, nor has even blamed that absurd treaty above mentioned, made by Philip with the Carthaginians. Princes and statesmen, in all ages, may, before-hand, be blinded in their reasonings with regard to events: But it is somewhat extraordinary, that historians, afterwards, should not form a sounder judgment of them.

 

Massinissa, Attalus, Prusias, in gratifying their private passions, were, all of them, the instruments of the Roman greatness; and never seem to have suspected, that they were forging their own chains, while they advanced the conquests of their ally. A simple treaty and agreement between Massinissa and the Carthaginians, so much required by mutual interest, barred the Romans from all entrance into Africa, and preserved liberty to mankind.

 

The only prince we meet with in the Roman history, who seems to have understood the balance of power, is Hiero king of Syracuse. Though the ally of Rome, he sent assistance to the Carthaginians, during the war of the auxiliaries; "Esteeming it requisite," says Polybius, "both in order to retain his dominions in Sicily, and to preserve the Roman friendship, that Carthage should be safe; lest by its fall the remaining power should be able, without contrast or opposition, to execute every purpose and undertaking. And here he acted with great wisdom and prudence. For that is never, on any account, to be overlooked; nor ought such a force ever to be thrown into one hand, as to incapacitate the neighbouring states from defending their rights against it." Here is the aim of modern politics pointed out in express terms.

 

In short, the maxim of preserving the balance of power is founded so much on common sense and obvious reasoning, that it is impossible it could altogether have escaped antiquity, where we find, in other particulars, so many marks of deep penetration and discernment. If it was not so generally known and acknowledged as at present, it had at least an influence on all the wiser and more experienced princes and politicians. And indeed, even at present, however generally known and acknowledged among speculative reasoners, it has not, in practice, an authority much more extensive among those who govern the world.

 

After the fall of the Roman empire, the form of government, established by the northern conquerors, incapacitated them, in a great measure, for farther conquests, and long maintained each state in its proper boundaries. But when vassalage and the feudal militia were abolished, mankind were anew alarmed by the danger of universal monarchy, from the union of so many kingdoms and principalities in the person of the emperor Charles. But the power of the house of Austria, founded on extensive but divided dominions, and their riches, derived chiefly from mines of gold and silver, were more likely to decay of themselves, from internal defects, than to overthrow all the bulwarks raised against them. In less than a century, the force of that violent and haughty race was shattered, their opulence dissipated, their splendor eclipsed. A new power succeeded, more formidable to the liberties of Europe, possessing all the advantages of the former, and labouring under none of its defects; except a share of that spirit of bigotry and persecution, with which the house of Austria was so long, and still is so much infatuated.

 

In the general wars, maintained against this ambitious power, Great Britain has stood foremost, and she still maintains her station. Beside her advantages of riches and situation, her people are animated with such a national spirit, and are so fully sensible of the blessings of their government, that we may hope their vigour never will languish in so necessary and so just a cause. On the contrary, if we may judge by the past, their passionate ardour seems rather to require some moderation; and they have oftener erred from a laudable excess than from a blameable deficiency.

 

In the first place, we seem to have been more possessed with the ancient Greek spirit of jealous emulation, than actuated by the prudent views of modern politics. Our wars with France have been begun with justice, and even, perhaps, from necessity; but have always been too far pushed from obstinacy and passion. The same peace, which was afterwards made at Ryswick in 1697, was offered so early as the year ninety-two; that concluded at Utrecht in 1712 might have been finished on as good conditions at Gertruytenberg in the year eight; and we might have given at Frankfort, in 1743, the same terms, which we were glad to accept of at Aix-La-Chapelle in the year forty-eight. Here then we see, that above half of our wars with France, and all our public debts, are owing more to our own imprudent vehemence, than to the ambition of our neighbours.

 

In the second place, we are so declared in our opposition to French power, and so alert in defence of our allies, that they always reckon upon our force as upon their own; and expecting to carry on war at our expence, refuse all reasonable terms of accommodation. Habent subjectos, tanquam suos; viles, ut alienos. All the world knows, that the factious vote of the House of Commons, in the beginning of the last parliament, with the professed humour of the nation, made the queen of Hungary inflexible in her terms, and prevented that agreement with Prussia, which would immediately have restored the general tranquillity of Europe.

 

In the third place, we are such true combatants, that, when once engaged, we lose all concern for ourselves and our posterity, and consider only how we may best annoy the enemy. To mortgage our revenues at so deep a rate, in wars, where we were only accessories, was surely the most fatal delusion, that a nation, which had any pretension to politics and prudence, has ever yet been guilty of. That remedy of funding, if it be a remedy, and not rather a poison, ought, in all reason, to be reserved to the last extremity; and no evil, but the greatest and most urgent, should ever induce us to embrace so dangerous an expedient.

 

These excesses, to which we have been carried, are prejudicial; and may, perhaps, in time, become still more prejudicial another way, by begetting, as is usual, the opposite extreme, and rendering us totally careless and supine with regard to the fate of Europe. The Athenians, from the most bustling, intriguing, warlike people of Greece, finding their error in thrusting themselves into every quarrel, abandoned all attention to foreign affairs; and in no contest ever took part on either side, except by their flatteries and complaisance to the victor.

 

Enormous monarchies are, probably, destructive to human nature; in their progress, in their continuance, and even in their downfal, which never can be very distant from their establishment. The military genius, which aggrandized the monarchy, soon leaves the court, the capital, and the center of such a government; while the wars are carried on at a great distance, and interest so small a part of the state. The ancient nobility, whose affections attach them to their sovereign, live all at court; and never will accept of military employments, which would carry them to remote and barbarous frontiers, where they are distant both from their pleasures and their fortune. The arms of the state, must, therefore, be entrusted to mercenary strangers, without zeal, without attachment, without honour; ready on every occasion to turn them against the prince, and join each desperate malcontent, who offers pay and plunder. This is the necessary progress of human affairs: Thus human nature checks itself in its airy elevation: Thus ambition blindly labours for the destruction of the conqueror, of his family, and of every thing near and dear to him. The Bourbons, trusting to the support of their brave, faithful, and affectionate nobility, would push their advantage, without reserve or limitation. These, while fired with glory and emulation, can bear the fatigues and dangers of war; but never would submit to languish in the garrisons of Hungary or Lithuania, forgot at court, and sacrificed to the intrigues of every minion or mistress, who approaches the prince. The troops are filled with Cravates and Tartars, Hussars and Cossacs; intermingled, perhaps, with a few soldiers of fortune from the better provinces: And the melancholy fate of the Roman emperors, from the same cause, is renewed over and over again, till the final dissolution of the monarchy.

 

 



[1]              Lib.i. [Ou Cyropédie (kurou paideias)]

[2]              Lib.i. [La guerre du Péloponèse]

[3]              « balance » en Anglais. (NdT)

[4]              Xenoph. Hist. Graec. Lib.vi & vii.

[5]              Le terme est synonyme d’ostracisme et se justifie par le fait qu’on écrivait le nom du banni sur une feuille d’olivier (petalon) au lieu de le noter sur une coquille ou un tesson de poterie (ostrakon). (NdT)

[6]              Thucyd. lib.viii.

[7]              Diod. Sic. Lib.xx.

[8]              Lib. ii. Cap.51.

[9]              Les éditions 1752 et 1757 ajoutent en note : « Il y a eu récemment de forts soupçons chez les critiques – et, selon moi, non sans raison – sur ce qui a été écrit sur les premiers siècles de l’histoire romaine, comme si tout cela était presque entièrement fabuleux jusqu’au sac de la ville par les Gaulois et était douteux pour l’époque postérieure jusqu’au moment où les Grecs se sont intéressés aux affaires romaines et les ont consignées par écrit. Néanmoins, il ne me semble guère possible de défendre ce scepticisme dans toute son étendue à l’égard de l’histoire intérieure de Rome qui a un certain air de vérité et de probabilité et qui ne peut guère avoir été inventée par des historiens qui auraient eu si peu de moralité et de jugement qu’ils se seraient permis des fictions et des romans. Les révolutions semblent si bien proportionnées à leurs causes, les progrès des factions sont si conformes à l’expérience politique et les mœurs et maximes de l’époque sont si uniformes et si naturelles qu’il n’existe guère d’histoire réelle offrant plus justement de quoi réfléchir et s’améliorer. Le commentaire de Machiavel sur Tite-Live (certainement un ouvrage de génie et de grand jugement) s’est fondé entièrement sur cette période qui est représentée comme fabuleuse. Donc, par rapport aux critiques, mon opinion personnelle serait volontiers de faire une distinction et d’admettre que les batailles, les victoires et les triomphes de ces siècles ont été extrêmement falsifiés par les mémoires des familles, comme le dit Cicéron. Mais, comme dans les récits des factions intérieures, il y a des données contradictoires transmises à la postérité, cette opposition empêche la fiction et permet aux historiens de trouver quelque vérité en comparant et en raisonnant. La moitié du massacre des Eques et des Volsques, dont parle Tite-Live, aurait dépeuplé la France et l’Allemagne ; et cet historien, qui peut sans doute être accusé d’être superficiel, est finalement lui-même choqué du caractère incroyable de son récit. Le même amour de l’exagération semble avoir grossi le nombre des Romains sous les armes et dans le recensement. »

[10]            Certains le remarquèrent, comme il ressort du discours d’Agélaos de Naupacte au congrès général de la Grèce. Voyez Polybe, lib.v. cap.104.

[11]            Titi Livii, lib.  xxiii. cap.33.

[12]            Lib. i. cap. 83.

[13]            « race » (NdT).

[14]        Les éditions 1752 à 1768 donnent, à la place de la première phrase : « Depuis plus d’un siècle, l’Europe est désormais sur la défensive contre la plus grande puissance qui ait jamais peut-être été formée par l’association civile ou politique des hommes. Et telle est l’influence de la maxime dont nous traitons ici que, quoique cette ambitieuse nation, dans les cinq dernières guerres, ait été victorieuse quatre fois (ces guerres se conclurent par la paix des Pyrénées, de Nimègue, de Ryswick et d’Aix-la-Chapelle) et ait perdu une fois (la guerre qui se conclut par la paix d’Utrecht), elle n’a pas beaucoup étendu ses territoires ni acquis la domination totale de l’Europe. Il y a plutôt lieu d’espérer que, en maintenant la résistance quelque temps, les révolutions naturelles des affaires humaines, avec les événements et les accidents imprévisibles, nous garderont d’une monarchie universelle et préserveront le monde d’un mal aussi grand.

Dans les trois dernières guerres générales, la Grande Bretagne s’est trouvée à la première place et elle conserve encore cette position en tant que gardienne des libertés générales de l’Europe et protectrice du genre humain. »

[15]            Citation approximative de Tacite (Histoires, I, 37) : «  nunc et subjectos nos habuit, tamquam suos, et viles, ut alíenos. » : « Et alors, il nous a assujettis, nous étions siens, et il nous a tenus pour vils en tant que nous appartenions à un autre. » (NdT)

[16]            Editions 1752 à 1764 : « Comme celle qui menace l’Europe à présent. »

[17]            Si l’empire romain fut avantageux, cela a pu venir de ce que le genre humain était en général, avant sa fondation, sans civilisation et sans ordre.