David Hume

PHILOTRA

Correspondance
Quelques lettres de et à Hume.
L’orthographe a été modernisée.
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Philippe Folliot, professeur de philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe.

 

- Montesquieu à Hume (19 mai 1749)

- Montesquieu à Hume (3 septembre 1749)

- La comtesse de Boufflers à Hume (15 mars 1761)

- Hume à la comtesse de Boufflers (15 mai 1761)

- Rousseau à Hume (19 février 1763)

- Rousseau à Hume (4 décembre 1765)

- Rousseau à Hume (22 mars 1766)

- Rousseau à Hume (29 mars 1766)

- Hume à *** (2 mai 1766)

- Hume à Rousseau (19 juin 1766)

- Rousseau à Hume (23 juin 1766)

- Hume à Rousseau (26 juin 1766)

- Madame Riccoboni à Hume (29 juin 1766)

- Hume à Madame de Boufflers (15 juillet 1766)

- Madame de Boufflers à Hume (22 juillet 1766)

- Turgot à Hume (23 juillet 1766)

- Hume à Madame de Meinières (Madame Belot) (25 juillet 1766)
- Hume à Turgot ( 5 août 1766)

- Mme Dupré de Saint-Maur à Hume (le 20 août 1766)

- Turgot à Hume ( 7 septembre 1766)

- L’abbé Morellet à Hume (8 septembre 1766)

- Hume à Turgot (sans date – octobre 1766 ?)

- Voltaire à Hume (24 octobre 1766)

- Turgot à Hume (25 mars 1767)

- Hume au Dr Blair (1er avril 1767)

- Hume à un ami (mai 1767 ?)

- L’abbé Morellet à Hume (16 mai 1769)

- La comtesse de Boufflers à Hume (29 mai 1769)

- Hume à l’abbé Morellet (10 juillet 1769)

- Hume à la comtesse de Boufflers (20 août 1776)

-

 

 

 

 

 

Montesquieu à David Hume –  19 mai 1749

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.189 à p.190
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            J’ai reçu, Monsieur, comme une chose très précieuse, la belle lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire au sujet de mon ouvrage. Elle est remplie de réflexions si judicieuses et si sensées, que je ne saurais vous dire à quel point j’en ai été charmé.

            Ce que vous dites sur la forme dont les jurés prononcent en Angleterre et en Ecosse m’a surtout fait un grand plaisir, et l’endroit de mon livre où j’ai traité cette matière est peut-être celui qui m’a fait le plus de peine, et où j’ai le plus souvent changé ce que j’avais fait, parce que je n’avais trouvé personne qui eût là-dessus des idées aussi nettes que vous avez. Mais c’est assez parler de mon livre que j’ai l’honneur de vous présenter. J’aime mieux vous parler d’une belle dissertation où vous donnez une beaucoup plus grande influence aux causes morales qu’aux causes physiques – et il m’a paru, autant que je suis capable d’en juger, que ce sujet est traité à fond, quelque difficile qu’il soit à traiter, et écrit de main de maître, et rempli d’idées et de réflexions très neuves.

            Nous commençâmes aussi à lire, M. Stuart et moi, un autre ouvrage de vous où vous maltraitez un peu l’ordre ecclésiastique. Vous croyez bien que M. Stuart et moi n’avons pas pu entièrement vous approuver ; nous nous sommes contentés de vous admirer. Nous ne crûmes pas que ces messieurs furent tels, mais nous trouvâmes fort bonnes les raisons que vous donnez pour qu’ils dussent être tels. M. Stuart m’a fait un grand plaisir en me faisant espérer que je trouverais à Paris une partie de ces beaux ouvrages. J’ai l’honneur, Monsieur, de vous en remercier et d’être, avec les sentiments de la plus parfaite estime, votre très humble et très obéissant serviteur.

                                                                                  Montesquieu

 

 

 

 

 

 

 

Montesquieu à David Hume –  3 septembre 1749

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.191 à p.192
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            Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire du 16 juillet, et il ne m’a été possible de la lire qu’aujourd’hui, à cause d’une grande fluxion sur les yeux et que, n’ayant point actuellement de secrétaire anglais, je ne pouvais me la faire lire. J’étais prêt à y faire réponse quand M. Le Mosnier est entré chez moi et m’a parlé de l’honneur qu’on veut faire à mon livre en Ecosse, de l’y imprimer, et m’a dit ce que vous m’aviez déjà appris par votre lettre. Je suis très obligé à vous, Monsieur, et à M. Alexandre, de la peine que vous avez prise. Je suis convenu avec M. Le Mosnier que je ferais faire une copie des corrections que j’ai envoyées en Angleterre et à Paris, de la première édition de Genève en 2 volumes in-4°, qui est très fautive, et qu’il se chargerait de les envoyer. J’ai reçu, Monsieur, les exemplaires de vos beaux ouvrages que vous avez eu la bonté de m’envoyer, et j’ai lu avec un très grand plaisir l’Essai sur l’esprit humain, qui ne peut partir que d’un esprit extrêmement philosophique. Tout ceci est rempli de belles idées, et je vous remercie du plaisir que la lecture m’en a fait ; à l’égard de la citation des Lettres persanes, il vaut autant que mon nom y soit que celui d’un autre, et cela n’est d’aucune conséquence.

            La réputation de M. le Dr Midleton est certainement venue jusqu’à nous : « Notior ut jam sit canibus non Delia nostris » ; et j’espère bien me procurer l’avantage de lire les ouvrages dont vous me parlez. Je sais que M. Midleton est un homme éminent. – J’ai, Monsieur, l’honneur d’être, etc.,etc.

                                                                                  Montesquieu

 

 

 

 

 

 

La comtesse de Boufflers à Hume – 15 mars 1761

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.194 à p.198
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            Depuis longtemps, Monsieur, je suis combattue par des sentiments contraires. L’admiration que me cause votre sublime ouvrage, et l’admiration qu’il m’inspire pour votre personne, vos talents et votre vertu, m’ont fait naître souvent le désir de vous écrire, pour vous exprimer les sentiments dont je suis profondément pénétrée. D’un autre côté, considérant que je vous suis inconnue, le peu de prix que doit avoir mon suffrage, la réserve et l’obscurité même qui conviennent à mon sexe, j’ai craint d’être accusée de présomption, et de me faire connaître à mon désavantage, d’un homme de qui je regarderais toujours la bonne opinion comme le bien le plus flatteur et le plus précieux. Néanmoins, puisque les réflexions que j’ai faites à cet égard me paraissent avoir beaucoup de force, un penchant irrésistible les rend infructueuses, et je vais ajouter mon exemple à mille autres, pour justifier la vérité de cette remarque que j’ai lue dans votre histoire de la maison de Stuart : « Men’s news of things are the result of their understanding alone ; their conduct is regulated by their understanding, their temper, and their passions. » – Puisque quand ma raison me dit que je devrais me tenir dans le silence, l’enthousiasme où je suis m’empêche de le pouvoir garder.

            Quoique femme, et dans un âge qui n’est pas encore avancé, et malgré la dissipation de la vie qu’on tient dans ce pays, ayant toujours aimé la lecture, il est peu de bons livres, en quelque genre que ce soit, que je n’ai lus, ou dans l’original ou dans les traductions ; et je puis vous assurer, Monsieur, avec une sincérité qui ne doit pas vous être suspecte, que je n’en ai trouvé aucun qui réunit, à mon jugement, autant de perfections que le vôtre. Je ne sais point de termes qui puissent vous rendre ce que j’éprouve en lisant cet ouvrage. Je me sens attendrie, transportée, et l’émotion qu’il me cause est en quelque façon pénible par sa continuité.

            Il élève l’âme, il remplit le cœur de sentiments d’humanité et de bienfaisance. Il éclaire l’esprit, et en lui montrant la véritable félicité intimement liée à la vertu, il lui découvre par le même rayon le seul et unique but de tout être raisonnable. Au milieu des calamités qui entourent de toutes parts le roi Charles Ier, l’on voit la paix et la sérénité briller avec éclat et l’accompagner sur l’échafaud ; tandis que les troubles et les remords, cortège inséparable du crime, suivent les pas de Cromwell et s’asseyent sur le trône avec lui. Votre livre apprend encore combien l’abus est voisin des meilleures choses, et les réflexions qu’il fait faire à ce sujet doivent augmenter la vigilance et la défiance de soi-même.

            Il anime d’une noble émulation, il inspire l’amour de la liberté, et instruit en même temps à la soumettre au gouvernement sous lequel on est obligé de vivre. En un mot, c’est une terra fecunda de morale et d’instruction présentée avec des couleurs si vives qu’on croit les voir pour la première fois.

            La clarté, la majesté, la simplicité touchante de votre style, me ravissent. Les beautés sont si touchantes que malgré mon ignorance de la langue anglaise, elles n’ont pu m’échapper.

            Vous êtes, Monsieur, un peintre admirable.

            Vos tableaux ont une grâce, un naturel, une énergie, qui surpassent ce que l’imagination même peut attendre.

            Mais quelles expressions emploierais-je pour vous faire connaître l’effet que produit sur moi votre divine impartialité ? J’aurais besoin en cette occasion de votre propre éloquence, pour bien rendre ma pensée. En vérité, je crois avoir devant les yeux l’ouvrage de quelque substance céleste, dégagée des passions, qui pour l’utilité a daigné écrire les événements de ces derniers temps.

            Je n’ose ajouter que dans tout ce qui sort de votre plume, vous vous montrez un philosophe parfait, un homme d’Etat, un historien plein de génie, un politique éclairé, un vrai patriote. Toutes ces sublimes qualités sont si fort au-dessus des connaissances d’une femme, qu’il me convient peu d’en parler ; et j’ai déjà grand besoin de votre indulgence pour les fautes que j’ai commises contre la discrétion et la bienséance, par l’excès de ma vénération pour votre mérite. Je vous la demande, Monsieur, et en même temps le plus profond secret. La démarche que je fais a quelque chose d’extraordinaire. Je craindrais qu’elle ne m’attirât le blâme et je serais fâchée que le sentiment qui me l’a dictée pût être connu.

            J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante,

                                   Hippolyte de Saujon, Comtesse de Boufflers

 

P.S. – On me dit, Monsieur, que vous avez en vue de venir en France, à Paris. Je souhaite bien vivement que vous exécutiez cette résolution, et pouvoir contribuer à vous en rendre le séjour agréable.

 

 

 

 

 

Hume à la comtesse de Boufflers – 15 mai 1761

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.198 à p.201
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            Madame, vous ne pouvez pas facilement vous faire une idée du plaisir que m’a procuré la lettre par laquelle vous m’avez fait un honneur si inattendu, ni des visions agréables auxquelles ma vanité s’est complue en cette occasion. J’en ai conclu, et je croyais pouvoir le faire avec certitude, qu’une personne écrivant elle-même si bien devait être sûrement bon juge des écrits des autres ; et qu’un auteur pour avoir réussi à plaire à une dame de votre distinction, élevée à la cour de France et familiarisée avec tout ce qui est élégant et poli, pouvait raisonnablement prétendre à un certain degré de mérite et se permettre de prendre rang au-dessus de la moyenne des historiens.

            Mais, Madame, il n’est que juste avec la prétention que j’ai d’avoir rendu, dans un si long travail, justice à tous les partis et à tous les individus, d’agir de même à mon égard, et de m’abstenir de nourrir ma vanité de chimères, chimères qui, je le sens lorsque je suis plus froid, ne peuvent avoir de fondement raisonnable.

            A l’époque où j’eus le plaisir de passer quelque temps en France, je fis l’agréable expérience de l’hospitalité polie qui distingue votre nation, et je retrouve aujourd’hui la même indulgence favorable dans votre jugement sur mes écrits. Mais peut-être votre estime de l’impartialité absolue que je poursuis et qui, à dire vrai, est si peu conforme aux habitudes des historiens anglais, vous a-t-elle fait passer sur les nombreuses imperfections qu’il faut attribuer à mon défaut d’art ou d’inspiration.

            Au point de vue de l’impartialité, je dois avouer, Madame, que je suis porté à accepter vos compliments sans restriction et à croire que j’ai à peu près réalisé mes intentions. L’esprit de parti, qui règne dans ce pays et qui est une conséquence naturelle de la liberté civile, porte tout aux extrêmes, d’un côté comme de l’autre ; et j’ai la satisfaction de constater que mon œuvre a causé alternativement du mécontentement aux deux partis. Je ne pouvais raisonnablement espérer plaire à l’un et à l’autre : un pareil succès est impossible ; il n’est pas dans la nature des choses ; et avec votre approbation, qui doit être nécessairement celle d’un juge sincère, étant donnée votre qualité d’étrangère, je regarderai toujours la colère des deux partis comme le plus sûr garant de mon impartialité.

            Comme je vois que vous aimez à employer vos heures de loisir à la lecture de l’histoire, je me permettrai de vous recommander un récent ouvrage de ce genre, écrit par mon ami et compatriote le Dr Robertson, et qui a reçu l’approbation la plus flatteuse de tous ceux qui sont bons juges. C’est l’Histoire d’Ecosse pendant le règne de l’infortunée reine Marie ; elle est écrite dans une forme élégante, agréable et intéressante, et dépasse de beaucoup, j’ose le dire, toutes les œuvres du même genre publiées en anglais. Les fautes de cette princesse ne sont pas dissimulées, mais sa catastrophe singulière est rendue d’une manière véritablement lamentable et tragique, et le lecteur ne peut se retenir de verser des larmes sur sa destinée, tout en blâmant sa conduite. Il y a peu de productions historiques où le sujet et l’exécution aient paru à la fois aussi heureux.

            On nous fait espérer aujourd’hui que cette guerre malheureuse entre les deux pays tire à sa fin et que les rapports d’autrefois vont être de nouveau rétablis. J’ai l’espérance, dans le cas où cet heureux événement se réaliserait, et si mes affaires me le permettent, d’effectuer un voyage à Paris ; l’offre obligeante que vous avez bien voulu me faire en me donnant l’occasion de vous présenter mes respects sera un nouvel et très puissant encouragement à me faire hâter l’exécution de ce projet.

            Mais je vous préviens, Madame, que, sous bien des rapports, j’ai besoin de votre indulgence. J’ai passé quelques années en France dans ma première jeunesse, mais j’y ai vécu dans une ville de province où j’avais beaucoup de loisir pour l’étude, et l’occasion d’apprendre la langue. Ce que j’avais imparfaitement appris, le défaut prolongé d’usage me l’a fait, j’en ai peur, oublier. Je me suis rouillé au milieu des livres et de l’étude ; j’ai peu joui de l’activité et des agréments de la vie, je suis plus accoutumé aux sociétés choisies qu’aux compagnies nombreuses.

            Cependant tous ces désavantages, et beaucoup d’autres plus grands, seront abondamment compensés par l’honneur de votre protection ; et j’espère que le sentiment profond que j’ai de vos obligeantes faveurs ne m’en rendra pas tout à fait indigne.

            J’ai l’honneur d’être, avec le plus grand respect, votre très obéissant et très humble serviteur.

 

 

 

 

 

 



Rousseau à Hume - 19 février 1763

in

EXPOSE SUCCINT De la contestation qui s’est élevée ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint LE DOCTEUR PANSOPHE Ou LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES M. DCC. LXVI
p.12 à p.14

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(12)Je n'ai reçu qu'ici, Monsieur, et depuis peu, la lettre dont vous m'honoriez à Londres, le 2 juillet dernier, supposant que j'étais dans cette capitale. C'était sans doute dans votre nation, et le plus près de vous qu'il m'eût été possible, que j'aurais cherché ma retraite, si j'avais prévu l'accueil qui m'attendait dans ma patrie. Il n'y avait qu'elle que je pusse préférer à l'Angleterre, et cette prévention, dont j'ai été trop puni, m'était alors bien pardonnable; mais, à mon grand étonnement, et même à celui du public, je n'ai trouvé que des affronts et des outrages où j'espérais, sinon de la reconnaissance, au moins des consolations. Que de choses m'ont fait regretter l'asile et l'hospitalité philosophique qui m'attendaient près de vous! Toutefois mes malheurs m'en ont toujours rapproché en quelque manière. La protection et les bontés de Milord Maréchal, votre illustre et digne compatriote, m'ont fait trouver, pour ainsi dire, l'Ecosse au milieu de la Suisse (13); il vous a rendu présent à nos entretiens ; il m'a fait faire avec vos vertus la connaissance que j’en avais faite encore qu'avec vos talents ; il m'a inspiré la plus tendre amitié-pour vous et le plus ardent désir d'obtenir la vôtre, avant que je susse que vous étiez disposé à me l'accorder. Jugez , quand je trouve ce penchant réciproque, combien j'aurais de plaisir à m'y livrer ! Non, Monsieur, je ne vous rendais que la moitié de ce qui vous était dû quand je n'avais pour vous que de l'admiration. Vos grandes vues, votre étonnante impartialité, votre génie, vous élèveraient trop au-dessus des hommes si votre bon cœur ne vous en rapprochait. Milord Maréchal, en m'apprenant à vous voir encore plus aimable que sublime, me rend tous les jours votre commerce plus désirable et nourrit en moi l'empressement qu'il m'a fait naître de finir mes jours près de vous. Monsieur, qu'une meilleure santé, qu'une situation plus commode ne me met-elle à portée de faire ce voyage comme je le désirerais! Que ne puis-je espérer de nous voir un jour rassemblés avec Milord dans (14) votre commune patrie, qui deviendrait la mienne! Je bénirais dans une société si douce les malheurs par lesquels j'y fus conduit, et je croirais n'avoir commencé de vivre que du jour qu'elle aurait commencé. Puissé-je voir cet heureux jour plus désiré qu'espéré ! Avec quel transport je m'écrierais, en touchant l'heureuse terre où sont nés David Hume et le Maréchal d'Ecosse:


Salve, fatis mihi debita tellus !
Hœc domus , hoec patria est.”

                                                                                                                        J. J. R.

 

 

 

 

 

 

Rousseau à Hume – 4 décembre 1765

in

EXPOSE SUCCINT De la contestation qui s’est élevée ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint LE DOCTEUR PANSOPHE Ou LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES M. DCC. LXVI
p.62 à p.17

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(16)Vos bontés, Monsieur, me pénètrent autant qu'elles m'honorent. La plus digne réponse que je puisse faire à vos offres, est de les accepter, et je les accepte. Je partirai dans cinq ou six jours pour aller me jeter entre vos bras. C'est le conseil de Milord Maréchal, mon protecteur, mon ami, mon père; c'et celui de Madame de *** [1], dont la bienveillance éclairée me guide autant qu’elle me console; enfin, j'ose dire que c'est celui de mon cœur qui se plaît à devoir beaucoup au plus illustre de mes contemporains, dont la bonté surpasse la gloire. Je soupire après une retraite solitaire et libre où je puisse finir mes jours en paix. Si vos soins bienfaisants me la procurent, je jouirai tout ensemble et du seul bien que mon cœur désire, et (17) du plaisir de le tenir de vous. Je vous salue , Monsieur, de tout mon cœur.

J. J. R.

 

 

 

 

 

 

Rousseau à Hume – 22 mars 1766

in

EXPOSE SUCCINT De la contestation qui s’est élevée ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint LE DOCTEUR PANSOPHE Ou LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES M. DCC. LXVI
p.23 à p.25

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Vous voyez déjà, mon cher Patron, par la date de ma lettre, que je suis arrivé au lieu de ma destination. Mais vous ne pouvez voir tous les charmes que j'y trouve; il faudrait connaître le lieu et lire dans mon cœur. Vous y devez lire au moins les sentiments qui vous regardent et que vous avez si bien mérités. Si je vis dans cet agréable asile aussi heureux que je l'espère, une des douceurs de ma vie sera de penser que je vous les dois. Faire un homme heureux (24) c'est mériter de l'être. Puissiez-vous trouver en vous-même le prix de tout ce que vous avez fait pour moi ! Seul, j'aurais pu trouver de l'hospitalité, peut-être; mais je ne l'aurais jamais aussi bien goûtée qu'en la tenant de votre amitié. Conservez-la moi toujours, mon cher Patron, aimez-moi pour moi qui vous dois tant; pour vous-même; aimez-moi pour le bien que vous m'avez fait. Je sens tout le prix de votre sincère amitié, je la désire ardemment; j'y veux répondre par toute la mienne; et je sens dans mon cœur de quoi vous convaincre un jour qu'elle n'est pas non plus sans quelque prix. Comme, pour des raisons dont nous avons a parlé, je ne veux rien recevoir par la poste, je vous prie, lorsque vous ferez la bonne œuvre de m'écrire, de remettre votre lettre à M. Davenport. L'affaire de ma voiture n'est pas arrangée, parce que je sais qu'on m'en a imposé; c'est une petite faute qui peut n'être que l'ouvrage d'une vanité obligeante, quand elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé, je vous conseille de quitter une fois pour toutes ces petites ruses, qui ne peuvent avoir (25) un bon principe quand elles se tournent en pièges contre la simplicité. Je vous embrasse, mon cher Patron , avec le même cœur que j'espère et désire trouver en vous.

J. J. R.

 

 

 

 

 

 

Rousseau à Hume – 29mars 1766

in

EXPOSE SUCCINT De la contestation qui s’est élevée ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint LE DOCTEUR PANSOPHE ou LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES M. DCC. LXVI
p.25 à p.27

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Vous avez vu, mon cher Patron, par la lettre que M . Davenport a dû vous remettre, combien je me trouve ici placé selon mon goût. J'y serais peur-être plus à mon aise, si l'on y avait pour moi moins d'attentions, mais les soins d'un si galant homme sont trop obligeants pour s'en fâcher; et, comme tout est mêlé d'inconvénients dans la vie, celui d'être trop bien est un de ceux qui se tolèrent le plus aisément. J'en trouve un plus grand à ne pouvoir me faire bien entendre des domestiques, ni surtout entendre un mot de ce qu'ils me disent. Heureusement Mademoiselle le Vasseur me sert d'interprète, et les doigts parlent mieux que ma langue. Je trouve même à mon ignorance un avantage qui pourra (26) faire compensation, c'est d'écarter les oisifs en les ennuyant. J'ai eu hier la visite de M. le Ministre qui, voyant que je ne lui parlais que François, n'a pas voulu me parler Anglais; de sorte que l'entrevue s'est passée à-peu-près sans mot dire. J'ai pris goût à l'expédient; je m'en servirai avec tous mes voisins, si j'en ai, et dussé-je apprendre l'Anglais, je ne leur parlerai que François, surtout si j'ai le bonheur qu'ils n'en sachent pas un mot. C'est à peu près la ruse des singes qui, disent les nègres, ne veulent pas parler quoiqu'ils le puissent, de peur qu'on ne les faire travailler.

            Il n'est point vrai du tout que je sois convenu avec M. Gosset de recevoir un modèle en présent. Au contraire, je lui en demandai le prix, qu'il me dit être d'une guinée et demie, ajoutant qu'il m'en voulait faire la galanterie, ce que je n'ai point accepté. Je vous prie donc de vouloir bien lui payer le modèle en question, dont M. Davenport aura la bonté de vous rembourser. S'il n'y consent pas, il faut le lui rendre et le faire acheter par une autre main. Il est destiné (27) pour M. Du Peyrou qui depuis longtemps désire avoir mon portrait, et en a fait faire un en miniature qui n'est point du tout ressemblant. Vous êtes pourvu mieux que lui, mais je suis fâché que vous m'ayez ôté par une diligence aussi flatteuse, le plaisir de remplir le même devoir envers vous. Ayez la bonté, mon cher Patron, de faire remettre ce modèle à MM. Guinand et Hankey, Little-St. Hellen's Bishopsgate-Street, pour l'envoyer à M. Du Peyrou par la première occasion sure. Il gèle ici depuis que j'y suis : il a neigé tous les jours; le vent coupe le visage; malgré cela, j'aimerais mieux habiter le trou d'un des lapins de cette garenne, que le plus bel appartement de Londres. Bonjour, mon cher Patron, je vous embrasse de tout mon cœur. ”

J. J. R.

 

 

 

 

 

 

 

Hume à ? – 2 mai 1766

In

Musset-Pathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Tome I p.122 à p.123

Paris, MDCCCXXI

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(122) Little street, Leicester Fields, ce 2 mai 1766.

« J'ai besoin de bien d'apologies, monsieur, auprès de vous, d'avoir tardé si longtemps de reconnaître l'honneur que vous m'avez fait; mais j'ai différé de vous répondre jusqu'au temps que notre ami serait établi. Il paraît être à présent dans la situation la plus heu­reuse, ayant égard à son caractère singulier, et il m'é­crit qu'il en est parfaitement content. Il est à cinquante lieues éloigné de Londres, dans la province de Derby, pays célèbre pour ses beautés naturelles et sauvages. M. Davenport, très honnête homme et très riche, lui donne une maison qu'il habite fort rarement lui-même, et comme il y entretient une table pour ses domestiques, qui ont soin de la maison et des jardins, il ne lui est pas difficile d'accommoder notre ami et sa gouvernante de tout ce que des personnes si sobres et si modérées peuvent souhaiter. Il a la bonté de prendre trente livres sterlings (environ trente louis) par an, de pension, car, sans cela, notre ami n'aurait mis le pied dans sa maison. S'il est possible qu'un homme peut vivre sans oc­cupation, sans livres, sans société, et sans sommeil, il ne quittera pas ce lieu sauvage et solitaire, où toutes les circonstances qu'il a jamais demandées, semblent concourir pour le rendre heureux. Mais je crains la faiblesse et l'inquiétude naturelles à tout homme, surtout à un homme de son caractère. Je ne serais pas surpris qu'il quittât bientôt cette retraite; mais en ce cas-là, il sera obligé d'avouer qu'il n'a jamais connu ses propres forces, et que l'homme n'est pas fait pour être seul. Au reste, il a été reçu parfaitement bien dans ce pays-ci. Tout le monde s'est empressé de lui (123) montrer des politesses, et la curiosité publique lui était même à charge.

Madame de Boufflers vous a sans doute appris les bontés que le roi d'Angleterre a eues pour lui. Le secret qu'on veut garder sur cette affaire, est une cir­constance bien agréable à notre ami . Il a un peu la faiblesse de vouloir se rendre intéressant en se plai­gnant de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. Mais j'ai découvert, par hasard, qu'il a quelques ressources d'ar­gent, très petites à la vérité, mais qu'il nous a cachées quand il nous a rendu compte de ses biens. Pour ce qui regarde sa santé, elle me paraît plutôt robuste qu'infirme, à moins que vous ne vouliez compter les accès de mélancolie et de spleen auxquels il est sujet. C'est grand dommage; il est fort aimable par ses ma­nières; il est d'un cœur honnête et sensible; mais ces accès l'éloignent de la société, le remplissent d'hu­meur, et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles ».

 

 

 

 

 

 

 

 Hume à Rousseau – 19 juin 1766

in

EXPOSE SUCCINT De la contestation qui s’est élevée ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint LE DOCTEUR PANSOPHE ou LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES M. DCC. LXVI
p.38 à p.39

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Comme je n'ai reçu, Monsieur, aucune réponse de vous, j'en conclus que vous persévérez dans la résolution de refuser les bienfaits de Sa Majesté, tant qu'on en fera un secret. Je me suis en conséquence adressé au général Conway pour faire supprimer cette condition, et j'ai été assez heureux pour obtenir de lui la promesse d'en parler au Roi. Il faut seulement, m'a-t-il dit, que nous sachions préalablement de M. Rousseau s'il est disposé à accepter une pension qui lui (39) serait accordée publiquement, afin que Sa Majesté ne soit pas exposée à un second refus. Il m'a autorisé à vous écrire là-dessus, et je vous prie de me faire savoir votre résolution le plus tôt que vous pourrez. Si vous m'envoyez votre consentement, ce que je vous prie instamment de faire, je sais que je peux compter sur les bons offices du duc de Richmond pour appuyer la demande du général Conway ; ainsi je ne doute nullement du succès. Je suis, mon cher Monsieur, très sincèrement tout à vous.

D. H.

 

 

 

 

 

 

Rousseau à Hume – 23 juin 1766

in

EXPOSE SUCCINT De la contestation qui s’est élevée ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint LE DOCTEUR PANSOPHE ou LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES M. DCC. LXVI
p.39 à p.41

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Je croyais, Monsieur, que mon silence interprété par votre conscience en disait assez; mais puisqu'il entre dans vos vues de ne pas l'entendre, je parlerai. Vous vous êtes mal caché, je vous connais et vous ne l'ignorez pas. Sans liaisons antérieures, sans querelles, sans démêlés, sans nous connaître autrement que par la réputation littéraire, vous vous empressez à m'offrir vos amis et vos soins; touché de votre générosité, (40) je me jette entre vos bras; vous m'amenez en Angleterre, en apparence pour m'y procurer un asile, et en effet pour m'y déshonorer. Vous vous appliquez à cette noble oeuvre avec un zèle digne de votre cœur et avec un succès digne de vos talents. Il n'en fallait pas tant pour réussir : vous vivez dans le monde, et moi dans la retraite; le public aime à être trompé, et vous êtes fait pour le tromper. Je connais pourtant un homme que vous ne tromperez pas : c'est vous-même. Vous savez avec quelle horreur mon cœur repoussa le premier soupçon de vos desseins. Je vous dis, en vous embrassant, les yeux en larmes, que, si vous n'étiez pas le meilleur des hommes, il fallait que vous en fussiez le plus noir. En pensant à votre conduite secrète, vous vous direz quelquefois que vous n'êtes pas le meilleur des hommes, et je doute qu'avec cette idée vous en soyez jamais le plus heureux.

Je laisse un libre cours aux manœuvres de vos amis, aux vôtres, et je vous abandonne avec peu de regret ma réputation pendant ma vie, bien sûr qu'un jour on nous rendra justice à tous deux. Quant aux bons offices en matière d'intérêt avec lesquels vous vous masquez, (41) je vous en remercie et vous en dispense. Je me dois de n'avoir plus de commerce avec vous, et de n'accepter pas même à mon avantage, aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Adieu, Monsieur, je vous souhaite le plus vrai bonheur; mais, comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire, voici la dernière lettre que vous recevrez de moi.

J. J. R.

 

 

 

 

 

 

 Hume à Rousseau – 26 juin 1766

in

EXPOSE SUCCINT De la contestation qui s’est élevée ENTRE M. HUME
Et M. J. J. ROUSSEAU Avec les pièces justificatives
Auquel on a joint LE DOCTEUR PANSOPHE ou LETTRES DE M. DE VOLTAIRE
A LONDRES M. DCC. LXVI
p.41 à p.44

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Comme la conscience me dit que j'en ai toujours agi avec vous de la manière la plus amicale et que je vous ai donné, en toute occasion les preuves les plus tendres et les plus actives d'une sincère affection, vous pouvez juger de l'extrême surprise que m'a causée la lecture de votre lettre. Il est aussi impossible de répondre à des accusations si violentes et bornées à de simples généralités, qu'il est impossible de les concevoir. Mais cette affaire ne peut, ne doit pas en rester là. Je suppose charitablement que quelqu'infâme calomniateur m'a noirci auprès de vous; mais en ce cas, le devoir vous oblige, et je suis (42) persuadé que votre propre inclination vous porte à me donner les moyens de connaître mon accusateur et de me justifier ; ce que vous ne pouvez faire qu'en m'instruisant de ce dont on m'accuse. Vous dites que je sais moi-même que je vous ai trahi mais, je le dis hautement et je le dirai à tout l'univers : je sais le contraire; je sais que mon amitié pour vous a été sans bornes et sans relâche; et, quoique je vous en aie donné des preuves qui sont universellement connues en France et en Angleterre, le public n'en connaît encore que la plus petite partie. Je demande que vous me nommiez l'homme qui ose affirmer le contraire, et surtout je demande qu'il cite une circonstance dans laquelle je vous aie manqué. Vous le devez à moi; vous le devez à vous-même; vous le devez à la vérité, à l'honneur, à la justice, à tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. C'est comme innocent, car je ne dirai pas comme votre ami, je ne dirai pas comme votre bienfaiteur; c'est, je le répète, comme innocent, que je réclame le droit de prouver mon innocence et de confondre les scandaleuses faussetés qu'on peut avoir forgées contre moi. J’espère que M. Davenport (43), à qui j'ai envoyé une copie de votre lettre et qui lira celle-ci avant de vous la remettre, appuiera ma demande et vous dira qu'elle est juste. J'ai heureusement conservé la lettre que vous m'avez écrite après votre arrivée à Wootton et où vous me marquez dans les termes les plus forts, et même dans des termes trop forts, combien vous êtes sensible aux faibles efforts que j'ai faits pour vous être utile. Le petit commerce de lettres que nous avons eu ensuite n'a eu pour objet, de ma part, que des vues dictées par l'amitié. Dites-moi donc ce qui, depuis ce temps-là a pu vous offenser; dites-moi de quoi l'on m'accuse; dites-moi quel est mon accusateur; et quand vous aurez rempli ces conditions à ma satisfaction et à celle de M. Davenport, vous aurez encore beaucoup de peine à vous justifier d'employer des expressions si outrageantes contre un homme avec qui vous avez été étroitement lié, et qui méritait, à plusieurs titres, d'être traité par vous avec plus d'égards et de décence.

M. Davenport sait tout ce qui s'est passé relativement à votre pension, parce qu'il m'a paru nécessaire que la personne (44) qui s'est chargée de vous procurer un établissement, connaisse exactement l'état de votre fortune, afin qu'elle ne soit pas tentée d'exercer à votre égard des actes de générosité, qui, en parvenant par hasard à votre connaissance, pourraient vous donner quelque sujet de mécontentement.

Je suis, Monsieur, etc. D. H.

 

 

 

 

 

 

Madame Riccoboni à Hume – 29 juin 1766

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.205 à p.207
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            J’ai reçu votre lettre, Monsieur, avec un plaisir véritable. Il est doux de ne pas être oublié de ceux dont on aime à conserver le souvenir. En me faisant vos compliments, M. Liston m’avait donné beaucoup d’envie ; assurément j’aurais cédé à ce désir, mais j’ignorais où vous adresser ma lettre.

            M. Wedderburn ne s’est pas pressé de me rendre la vôtre. Il trouvait que je logeais bien loin – cette commission ne lui plaisait pas trop, je crois. De mon côté, j’avais juré de ne pas le voir. Un de mes amis voulait me l’amener. Proche comme une voisine, je m’informe de l’âge, de la figure, de l’état de l’étranger – jeune, bien fait, spirituel, militaire et poli – et moi de m’écrier « The devil take him ! » Cela ferait tourner la tête à vingt femmes, – qui sait si la mienne y tiendrait.

            En lisant votre lettre, j’ai bien ri de ma précaution.

            J’ai vu que l’ami de M. Hume était précisément ce beau colonel dont je refusais la visite.

            Il vous a fait une belle querelle avec l’aimable Melle Riancour. Un esprit familier me rapporte tous ses discours. On m’a dit qu’il a dit – écoutez bien, c’est un coquet – il a dit que vous lui aviez dit – voyez le petit bavard – que vous lui aviez dit de prendre garde à son cœur, qu’il venait chez moi une très jolie personne. Oh ! Oh ! vous ne voulez donc pas que l’on aime Melle de Riancour ? Hum ! vous avez bien l’air d’être un jaloux, et c’est pour l’aimer tout seul que vous faites peur aux autres.

            Elle m’a chargée de vous assurer de sa sincère estime, et de vous dire qu’elle préfère toujours M. Hume à tous ses compatriotes. Ceci est d’autant plus flatteur, qu’elle en voit deux chez moi qui ont beaucoup de mérite et d’esprit. Oh, mon Dieu ! non – je ne vois pas ma voisine. Je hais les commerces cérémonieux où l’amitié ne s’introduit jamais. La dissertation m’ennuie, et les femmes à bel esprit me sont tout odieuses. De la gaieté, de la douceur – point d’affectation de sentiment – voilà ce qui m’attache. Vous m’allez dire : cela est rare. – Eh ! point du tout, puisque cela se trouve.

            On m’a dit une nouvelle – elle me fâche – elle me plaît – j’en puis tirer un avantage – je puis y perdre aussi. On prétend que vous continuez l’Histoire d’Angleterre – que vous restez pour travailler en liberté.

            Si vous travaillez je vous lirai – voilà le côté gracieux de la nouvelle. Si vous travaillez à Londres, je ne vous verrai point. Rien de plus désagréable que cette incertitude – elle l’est d’autant plus que j’espérais vous voir bientôt. Adieu, Monsieur ! – portez-vous bien – amusez-vous – n’oubliez pas les amis que vous avez en France, et dans la foule ne me perdez jamais de vue.

            J’ai l’honneur d’être, Monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dus, votre très humble servante.

 

P.S. – Melle Biancoletti vous fait mille et mille tendres compliments, et vous prie de vous souvenir qu’elle vous aime de tout son cœur.

 

 

 

 

 

 

 

Hume à madame de Bouffllers – 15 juillet 1766 (extrait)

in

V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.128 à p.130 [2]

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J’espérai, dit-il, le ramener et lui faire comprendre que la condition du secret sur cette pension était ou devait lui être agréable. J’engageai le général Conway à prier le roi de se départir de cette condition, qui semblait offenser Rousseau. Ce général y consentit, pourvu que je fusse certain de son acceptation. Sur ces entrefaites, je reçus la lettre incluse (celle du 23 juin).

            (…)    

            Quoique je suppose un calomniateur, je sais qu’il n’en est pas ; soit parce qu’il ne reçoit aucune lettre par la poste [3], soit parce qu’on ne pourrait, s’il en recevait, que lui parler des preuves de ma constante amitié. C’est donc un projet formé de me nuire. Son affliction n’était qu’un mensonge, car M. Davenport m’écrivait dans le même instant et me parlait de la gaieté, de la sociabilité de Rousseau. Il lui remit ma lettre en exigeant une réponse. Jean-Jacques promit de la faire. M. Davenport crut que ses reproches portaient sur ma liaison avec quelques philosophes de Paris, ennemis de cet homme.

Donnez-moi vos avis. Si je suis le conseil que me donnent lord Herford et le général Conway, de publier les détails relatifs à cette querelle, je ruine entièrement (129) ce malheureux [4]. Chacun tournera le dos à un être aussi faux, aussi ingrat, aussi méchant, aussi dangereux. Je ne sais dans quel coin de terre il pourrait aller cacher sa honte, et cette situation aurait pour résultat le désespoir ou la folie. Malgré sa conduite monstrueuse envers moi, je ne puis me résoudre à commettre une telle cruauté envers un homme qui a si longtemps trompé une partie du genre humain. D’un autre côté, le silence a ses dangers. Il compose maintenant un livre dans lequel il me déshonorera par ses mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu’ils soient publiés après sa mort, ma justification perdra beaucoup de son authenticité. L’on me dira qu’il est aisé d’inculper un mort. J’ai donc l’intention d’écrire le récit de cette querelle, en y joignant les pièces originales ; de donner à ce récit la forme d’une lettre adressée au général Conway ; d’en faire des copies qui seront déposées dans vos mains, dans celles de milord Maréchal, du général Conway, de M. Davenport et de quelques autres personnes, enfin d’en envoyer une à Jean-jacques en lui désignant les dépositaires afin que, s’il a quelque chose à répondre, il le leur adresse. Tel est mon projet en ce moment. Mais n’est-il pas cruel pour moi de prendre tant de peine à cause d’un pareil scélérat.

Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire dans Paris. J’en ai entretenu tous les amis que j’y possède, afin de me justifier contre un homme si dangereux : j’en ai dit un mot au baron d’Holbach. Faites-en part au prince de Conti en lui demandant ses ordres (130) sur la conduite que j’ai à tenir. Je désirerais, si la santé de la maréchale de Luxembourg lui permettait de recevoir de pareilles confidences, que vous eussiez la bonté de la lui faire. Je compte sur l’intérêt de madame de Barbantane, si elle est à Paris. Je n’ai pas encore écrit à milord Maréchal, mais je vais le faire .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Madame de Boufflers à Hume – 22 juillet 1766

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in

V.D. Musset-Pathay

Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau

Paris, Pélicier, 1821

Tome 1, p.131 à p.139 [5]

 

« Quelque raison que vous me puissiez dire, pour ne m’avoir pas instruite la première de l’étrange événement qui occupe à cette heure l’Angleterre et la France, je suis convaincue que par réflexion vous sentirez, si vous ne l’avez déjà senti, qu’il n’y en peut avoir de valable. Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m’éviter ne pouvait être que retardé, et l’état d’incertitude où vous m’avez laissée était plus pénible sans doute que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j’avais de croire l’histoire fabuleuse ; combien ma surprise et mon ignorance, que j’exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d’Holbach [6] n’eût pas dû être votre premier confident ; enfin le déplaisir que vous m’avez causé par une conduite qui déroge un peu, ce me semble, à l’amitié que vous m’avez promise. En tout cela vous (132) trouverez, je pense, de quoi contre-balancer les faibles motifs qui vous ont déterminé au silence avec moi. Persuadée que vous êtes incapable de vous refuser à l’évidence, ou de nier une vérité reconnue, je tiens ce point pour accordé, et je conclus, en vous assurant que, si j’ai commencé par vous expliquer mes sentiments à cet égard, ce n’est pas que mon mécontentement soit considérable. C’est pour agir avec plus d’ingénuité ; pour qu’on ne me soupçonne pas d’affecter de la modération ; enfin, pour traiter les choses dans l’ordre qu’il convient, en réservant le plus important pour le dernier.

            Voici, maintenant, la question qui se présente. Avez-vous recommandé au baron d’Holbach de taire ou de répandre les plaintes que vous faites du procédé de Rousseau ? Le public, non encore instruit, les trouve amères, et juge que le baron, en servant votre indignation dans sa première chaleur, vous a mal servi vous-même. Votre douceur, votre bonté, l’indulgence que vous avez naturellement, font attendre et désirer de vous des efforts de modération qui passent le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d’un cœur grièvement blessé que la raison n’a pu encore dompter ? Pourquoi vous dérober la plus noble vengeance qu’on puisse prendre d’un ennemi [7], d’un ingrat, ou plutôt d’un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucissement) ; celle de l’accabler de votre supériorité, de l’éblouir par l’éclat de cette vertu même (133) qu’il veut méconnaître ? Mais venons au fond de l’affaire. La lettre de Rousseau est atroce ; c’est le dernier excès de l’extravagance la plus complète : rien ne peut l’excuser, et c’est l’impossibilité d’effacer une pareille faute qui fera le tourment de sa vie. Ne croyez pas pourtant qu’il soit coupable d’artifice, ni de mensonge ; qu’il soit un imposteur, ni un scélérat. Sa colère n’est pas fondée, mais elle est réelle [8], je n’en doute pas.

Voici le sujet que j’en imagine : j’ai ouï dire, et on le lui aura peut-être mandé, qu’une des meilleures phrases de la lettre de M. Walpole était de vous [9] ; que vous aviez dit, en plaisantant et parlant au nom du roi de Prusse : si vous aimez les persécutions, je suis roi et je puis vous en procurer de toutes les espèces ; que depuis cela, M. Walpole avait employé cette phrase, disant qu’elle était de vous, pour ne pas s’approprier un bon mot dont il était l’auteur. Si ce fait est vrai, et que Rousseau l’ait su, sensible, fougueux, mélancolique, orgueilleux même, comme on dit qu’il l’est, faut-il s’étonner qu’il soit devenu fou de rage ? Cette lettre, si (134) peu digne de son génie, qu’il adresse au gazetier anglais, témoigne sa disposition et en indique la cause. Tel est indubitablement le vrai principe de son déplorable égarement, que j’ai deviné trop tard ; car, de l’accuser, comme vous faites, de préméditation, de dessein formé de vous nuire et de vous déshonorer, c’est ce qui n’est nullement vraisemblable. Tous les intérêts humains se réunissent pour l’en détourner. Estime-t-il la gloire, la réputation ? Etait-ce un moyen d’acquérir l’un ou l’autre de se montrer ingrat ? Il est sans appui, sans ressource, sans consolation quelconque, si vous l’abandonnez ; et vous imaginez que c’est de sang-froid, avec toute sa raison, qu’il s’expose à de pareils malheurs ! Non, il n’est pas possible.

On assure que vous avez écrit qu’il voulait se ranger du côté de l’opposition [10]. Je ne puis croire que vous ayez eu cette idée. Rousseau de l’opposition ! Connaît-il les différents intérêts de l’Angleterre ? Derbyshire est-il un lieu propre à intriguer ? Tirera-t-il plus d’avantage des seigneurs du parti qu’il n’en a pu tirer, s’il l’eût voulu, de votre amitié, de la protection de M. Conway, et des bontés du roi ? Mais c’en est trop là-dessus [11]. Je le répète, je ne me persuaderai qu’à la dernière extrémité qu’il ait formé un projet infâme et nuisible à lui-même avec l’entier usage de sa raison. Mais cette (135) raison une fois troublée par ses passions ardentes, il n’a pu s’en servir pour les commander. Il a oublié toute décence. Il a cru, contre toute apparence, ce qu’il ne devait jamais penser, ce que la rectitude de son propre cœur aurait dû empêcher qu’il pensât jamais : c’est qu’un homme connu, estimé comme vous l’êtes, dont la probité est confirmée par un long exercice, ait pu tromper tant d’années ou changer en un instant. Quelques preuves qu’on lui ait données contre vous, il a dû les rejeter, démentir ses yeux même, et s’expliquer sur ses soupçons avec honte d’être assez faible pour les avoir conçus. Au reste, si ses plaintes ne sont fondées que sur la phrase qu’on vous attribue, on peut dire que son amour-propre est trop facile à blesser, puisque cette phrase est plutôt une satire contre le pouvoir arbitraire que contre lui [12]. Se laisser aller à cette violence, sur une simple raillerie, passer toute borne, oublier tout devoir, c’est un excès d’orgueil bien criminel. S’il vous a cru de moitié dans toute la lettre, cela l’excuse un peu plus, mis pas assez. Mais vous ! Au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement lui-même, que n’avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible ? Vous eussiez évité un éclat qui scandalise, qui divise les esprits, qui flatte la malignité, qui amuse aux dépens de tous deux les gens oisifs et inconsidérés, qui fait faire des réflexions injurieuses et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. J’ose croire que, si vous eussiez été près de moi, lorsque cette cruelle (136) offense vous a été faite, elle vous eût inspiré plus de compassion que de colère. Mais, dans l’état où sont les choses, il ne faut s’occuper du passé, qui est irrémédiable, qu’autant qu’il en est besoin pour régler votre conduite présente et future. Vous me demandez mon avis sur une question délicate ; savoir, si vous devez instruire le public de cette aventure par un écrit, ou l’ensevelir dans l’oubli. C’est à quoi j’ai besoin de réfléchir. Je vais me reposer mais, avant de conclure cette première partie de ma lettre, je dois vous déclarer que c’est par le devoir que vous m’en imposez et selon ce que l’amitié exige de moi, que je hasarde mon opinion, et que j’entreprends de vous dire ce que je ferais, mais non pas peut-être ce que vous devez faire ; car il est difficile de se mettre entièrement à la place d’autrui. En conséquence, soit que vous suiviez, soit que vous rejetiez mon avis, je serai contente si vous l’êtes, et si le public vous approuve. Je n’ai pas la présomption de me croire la capacité qu’il faudrait pour bien conseiller un homme tel que vous qui a sa gloire à soutenir, et sur lequel tous les yeux vont se fixer. Votre prévention en ma faveur ne peut aller jusqu’à me la supposer [13] ; vous faites bien néanmoins, dans la crise ou vous êtes, de ne négliger aucune précaution, et d’écouter tous les avis. Le mien, en particulier, ne peut être méprisable ; et les sentiments qui le dicteront doivent sans doute lui donner quelque poids.

P. S. Ma lettre a été interrompue trois jours, pendant lesquels j’ai fait soixante-quatre lieues [14]. En arrivant à Paris, j’ai trouvé la vôtre à M. d’Alembert, qui l’avait envoyée chez moi pour que je la lusse. J’avoue qu’elle m’a surprise et affligée au dernier point. Quoi ! Vous lui recommandez de la communiquer [15], non seulement à vos amis de Paris (dénomination bien vague et bien entendue), mais à M. De Voltaire, avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions ! Après ce trait de passion, après tout ce que vous avez dit et écrit, les réflexions que je vous communiquerais, les conseils que je pourrais vous donner, seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé, trop soutenu dans votre colère, pour m’écouter. Peu s’en faut que je ne brûle ce que j’ai déjà écrit [16]. Au reste, vous aurez ici un parti nombreux composé de tous ceux qui seront charmés de vous voir agir comme un homme ordinaire. Ce n’est pas un médiocre avantage pour ceux qui ne (138) pouvaient atteindre jusqu’à votre hauteur, de vous rapprocher tant soit peu de la leur. Pour moi, je suis pénétrée de cet événement. Je n’ai pas la force d’écrire rien de plus sur ce triste sujet et je n’ajouterai que quelques lignes, parce que ma conscience et mon amitié m’y obligent. Si les choses sont telles que je me les figure, le trouble de Rousseau en écoutant M. Davenport et en lisant votre lettre, n’est point la conviction d’une noirceur méditée. Il naît d’un trait de lumière qui lui aura fait entrevoir l’abîme où son fol orgueil l’a précipité. Il aura commencé à douter de la réalité de ses griefs ; il en aura été accablé. Nous verrons quel effort il fera pour se tirer de ce mauvais pas.

            Autre article auquel je dois répondre. M. le prince de Conti, à qui je n’ai pas montré votre lettre, parce qu’il est absent depuis si jours, s’était chargé de l’information chez M. de Rougemont. Il l’a différée d’un jour à l’autre ; ensuite il a passé lui-même chez ce banquier, qui s’est trouvé sorti. Le banquier, voyant un tel nom, aurait dû venir sur-le-champ demander quels ordres on avait à lui donner. Il n’en a rien fait : bref, tantôt par une raison, tantôt par une autre, ce que nous voulions savoir n’a pas été su. Vous ne me connaissez point quand vous imaginez que je puisse vous avoir caché le résultat des recherches que nous faisons de concert. Mais que prétendez-vous faire des informations dont vous chargez M. d’Holbach ? Vous n’avez pas dessein, apparemment, de rien écrire contre ce malheureux homme qui soit étranger à votre cause [17] ? (139) Vous ne serez pas son délateur, après avoir été son protecteur. De semblables examens doivent précéder les liaisons et non suivre les ruptures. Au nom de ce que vous vous devez, au nom d’une amitié dont l’estime fut la base, prenez garde à ce que vous allez faire. Que craindriez-vous ? Ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire. Vous êtes invulnérable si vous ne vous blessez pas vous-même.

            J’ai fait prier votre ami, M. Smith, de venir chez moi. Il me quitte à l’instant, je lui ai lu ma lettre. Il appréhende aussi bien que moi, que vous ne soyez trompé dans la chaleur d’un si juste ressentiment. Il vous prie de relire la lettre de Rousseau à M. Conway. Il ne nous paraît pas qu’il refuse la pension, ni qu’il désire qu’elle soit publique. Il demande qu’elle soit différée, jusqu’à ce que la tranquillité de son âme, altérée par un violent chagrin, soit rétablie, et qu’il puisse se livrer tout entier à sa reconnaissance. Dans la mauvaise humeur où il était, votre méprise qu’il aura crue volontaire, aura achevé de l’aigrir et de lui renverser la raison ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Turgot à Hume - 23 juillet 1766

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.135 à p.143
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            M. L’évêque de Lavaur, en partant pour la Bretagne, m’a chargé, Monsieur, de vous adresser de sa part l’oraison funèbre qu’il a faite du roi de Pologne, aussitôt que j’en trouverais l’occasion. Melle de L’Espinasse m’en annonce une, dont je profite avec grand plaisir pour me rappeler aussi à votre souvenir. Je crois que vous serez content de l’oraison funèbre, et il n’y a aucun suffrage dont l’auteur puisse être aussi flatté que le vôtre.

            Je suis tenté de vous envoyer en même temps une bagatelle d’un genre bien différent ; c’est le programme d’un prix académique que je me suis avisé de promettre sur un sujet dont nous avons quelquefois disputé. Le meilleur moyen de terminer cette question, comme toutes les autres, est de la faire circuler par le public. J’ai tâché d’exposer nettement l’état de la question, et les différentes faces sous lesquelles on peut la considérer. Je voudrais bien que vous puissiez avoir le temps de nous donner vos idées. Nous recevrions les pièces quoiqu’en anglais. Nos philosophes économiques, sectateurs de Quesnay, soutiendront fortement le système de leur maître. C’est un système dont les écrivains anglais sont fort éloignés quant à présent ; et il est trop difficile d’en concilier les principes avec l’ambition de monopoliser le commerce de l’univers, pour espérer qu’ils l’adoptent d’ici à longtemps. Il serait, cependant, bien à désirer que M. Pitt et tous ceux qui conduisent les nations, pensassent comme Quesnay sur tous les points. J’ai bien peur que votre fameux démagogue ne suive des principes tout différents et ne se croie intéressé à entretenir dans votre nation le préjugé que vous avez appelé « jealousi of Trade ». Ce serait grand malheur pour les deux nations. Je crois, cependant, l’épuisement assez égal de part et d’autre pour que cette folie ne fût pas longue. Il faut espérer qu’elle n’aura pas lieu, et que la paix vous permettra d’effectuer les promesses que vous avez faites à vos amis de ce pays-ci, de revenir les voir. Je m’étais bien flatté de vous y retrouver à mon retour du Limousin, et je ne suis pas un de ceux à qui cette privation a été le moins sensible.

            J’ai pris aussi bien de la part au chagrin que vous a causé l’extravagance et l’ingratitude de Rousseau. Je me trouvai dernièrement chez Melle de L’Espinasse lorsque M. d’Alembert reçut votre lettre. L’abbé Morellet y vint aussi. Nous nous réunîmes tous dans le même avis, et d’Alembert se chargea de vous écrire nos communes réflexions. Je vous avoue, cependant, que mon premier penchant avait été de vous confirmer dans le parti auquel vous inclinez de ne pas imprimer quant à présent, et je ne suis revenu à l’avis commun que d’après la considération que les choses n’étaient plus entières : que votre première lettre au baron d’Holbach avait été aussi publique qu’elle pût l’être ; qu’aux yeux de tous les partisans de Rousseau, qui sont en grand nombre, vous étiez devenu son accusateur, et, comme tel, obligé de justifier les imputations et les qualifications dont vous l’aviez noirci.

            Quelques personnes ont eu, depuis, des idées différentes. Je vous citerai en particulier M. de Malesherbes, qui a l’extrait de votre lettre et de celle de Jean-Jacques. Vous savez l’intérêt vif qu’il a toujours pris, et qu’à l’enthousiasme assez naturel qu’inspire l’éloquence de cet auteur, il joint un sentiment fondé sur la connaissance personnelle de l’homme. Il croit que les torts qu’il a eus avec vous peuvent s’expliquer par la seule violence de son caractère, aussi impétueux que défiant, sans être obligé de recourir aux manœuvres réfléchies dont vous l’avez cru coupable. Il a dit qu’il a vu une scène toute semblable à la vôtre, qui s’était passée vis-à-vis du libraire Guérin, auquel Rousseau avait de très grandes obligations. Quelques circonstances ayant fait traîner en longueur l’impression d’Emile, Rousseau s’imagina que Guérin, qui était assez lié avec les jésuites, leur avait communiqué son manuscrit, et s’était entendu avec eux pour le perdre. Il écrivit à ce libraire, son ami et son bienfaiteur, une lettre toute semblable à celle qu’il vous a écrite. Ce fut M. de Malesherbes qui se chargea lui-même de remettre la lettre de Rousseau. Il eut toutes les peines du monde à le faire revenir de cette extravagance, et alors il montra un repentir aussi vif que l’avait été sa fureur. M. de Malesherbes a été témoin de plusieurs scènes de cette nature d’après lesquelles il est resté convaincu que Rousseau avait la plus malheureuse facilité de se livrer aux soupçons les plus injustes et les plus insensés contre ses meilleurs amis ; qu’il s’abandonnait alors à toute l’impétuosité de son caractère, mais qu’il n’y avait dans toute cette conduite ni manœuvre ni noirceur. D’après cette idée, si Rousseau avait seulement varié sur l’article de la pension ; si après avoir cédé à vos conseils, à ceux de milord Maréchal, en consentant à l’accepter, il s’en était repenti ; si votre crime à ses yeux était, non d’avoir supposé un consentement qu’il nierait avoir donné, ce qui serait d’une mauvaise foi atroce, mais plutôt de l’avoir engagé à donner ce consentement que la résolution de ses pensées lui représente comme son déshonneur : il y aurait, ce semble, dans son fait, plus de folie que de noirceur.

            La lettre ne désavoue pas son consentement, ainsi seule elle n’établit pas sa manœuvre odieuse. Vous croyez avoir des preuves que plusieurs mois auparavant il préparait cette scène, et lors même qu’il paraissait le plus gai. C’est là le point décisif, et c’est sur quoi vous ne devez pas craindre de vous étendre, car les preuves sont d’autant plus nécessaires, qu’une scélératesse aussi profonde et aussi atroce est véritablement inconcevable. On n’y voit point un intérêt qui ait pu le déterminer ; celui de se targuer de refus d’une pension du roi serait l’idée du monde la plus absurde, après avoir donné son consentement, avoir écrit à milord Maréchal, remercié M. Conway et le général Graeme ; peut-il démentir ces témoignages ? – Quand il n’y aurait que le vôtre seul, pourrait-il imaginer que dans la position où vous êtes vis-à-vis de lui, on ne vous croirait pas par préférence sur un fait qui se serait passé entre vous deux ? Le motif de secouer les obligations qu’il vous a n’est pas plus vraisemblable. Je le concevrais s’il devait vivre en société avec vous, si son orgueil pouvait jamais souffrir de l’espèce d’avantage que vous donnaient sur lui les services que vous lui aviez rendus ; mais, lorsqu’il vous avait insulté, vous étiez déjà loin de lui. Il ne devait jamais passer sa vie avec vous, et par conséquent jamais il ne devait sentir le poids de la reconnaissance, s’il est vrai qu’elle pèse tant à son orgueil.

            Voilà bien des motifs qui feraient douter, non de son tort vis-à-vis de vous, mais que ce tort ait été précédé d’une manœuvre réfléchie qui en constaterait la noirceur et l’atrocité. Vous trouverez peut-être que nous mettons bien de la subtilité à ne trouver dans l’action de Rousseau que de la folie. Il est sûr que vous, qui avez à présent toutes les circonstances, vous pouvez juger beaucoup mieux que nous des principes de sa conduite. Mais il est bon que vous sachiez l’impression qu’a fait votre écrit sur des personnes à la vérité prévenues pour Rousseau, mais qui certainement le sont encore plus pour vous, qui savent que votre caractère et votre conduite ne peuvent être exposés au plus léger nuage et qui, sur quelque fait que ce soit, n’auront pas le plus léger doute, lorsque vous aurez parlé. Je ne connais point du tout Rousseau, que je n’ai vu que des instants dans le temps qu’il allait chez le baron d’Holbach ; mais je fais beaucoup de fond sur l’opinion de M. de Malesherbes, qui l’a connu intimement, et qui craint que votre juste indignation ne vous ait induit en erreur sur le vrai principe des torts d’un homme, dont les torts les plus légers seraient inexcusables. Au reste, il n’est personne dans ce pays-ci qui puisse imaginer que votre réputation coure le plus léger risque dans toute cette affaire. Personne au monde n’imaginera que vous avez demandé une pension pour Rousseau afin de le déshonorer, parce que, excepté lui, personne ne pensera qu’une pension l’eût déshonoré. Quant à ce que le roi d’Angleterre, ou plutôt ses ministres, auraient été un peu compromis, il me semble que la folie de Rousseau, bien loin de vous noircir, vous excuse, et qu’il est clair que si l’on peut vous blâmer, ce n’est que d’avoir mis trop de zèle à lui rendre service, et de n’avoir pas assez craint les inconséquences de sa mauvaise tête. Quant aux accusations de Rousseau, de vous être entendu avec ses ennemis, je le répète, elles sont si extravagantes qu’elles ne peuvent pas trouver croyance auprès de ses meilleurs amis et qu’elles portent leur réfutation avec elles. De tout cela, il résulte que l’impression et la publication de cette histoire ne peuvent avoir d’objet que de vous justifier des imputations de scélératesse, de noirceur et d’atrocité que vous avez faites à Rousseau, et dont il est impossible qu’il ne soit pas instruit.

            Il est certain que si vous avez des preuves de la manœuvre dont vous le soupçonnez, il est bon de les donner au public, et quelque fâcheux qu’il soit de voir l’humanité déshonorée par le caractère de ceux dont les talents lui font le plus d’honneur, il est essentiel avant tout que le vrai soit connu, et qu’on ôte à l’hypocrite le masque qui le rend dangereux.

            Je pense que d’Alembert a insisté pour que vous nous envoyiez votre manuscrit avant de rien publier. Comme les amis de Rousseau sont principalement dans ce pays-ci, nous serons plus à portée de connaître exactement l’effet de l’ouvrage et de prévoir les objections. L’abbé Morellet est sur cela entièrement de mon avis. Vous pouvez adresser les paquets à M. de Montigny pour en éviter le port à d’Alembert. Pour moi, je crains d’être en Limousin quand vous aurez fini l’ouvrage, car je dois partir au commencement de septembre, et il y aurait de l’indiscrétion à vous en demander une seconde copie.

            Mme du Pré est à Montigny pour jusqu’au mois de novembre.

            Adieu, Monsieur. Je vous souhaite tout le bonheur que mérite la bonté de votre âme ; et je suis bien persuadé que le mauvais succès que vous venez d’éprouver ne vous dégoûtera pas de faire du bien. Vous trouverez votre récompense en vous-même, et l’estime et l’amitié de tous les honnêtes gens vous dédommageront de l’ingratitude d’un méchant ou d’un fou.

            Personne ne désire plus que moi de mériter quelque part dans votre amitié et n’est avec un attachement plus sincère, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

 

 

 

 

Lettre De Hume à Madame de Meinières (Madame Belot)

du 25 juillet 1766

Traduction de P. Folliot, professeur de philosophie au Lycée Ango de Dieppe,

Provenance : Bibliothèque J. Pierpont-Morgan, New-York.

Format : 12 ¾ x 8 ¼ pouces

Catalogue : M.1668

(Trois grandes pages d’une écriture serrée ; la quatrième est réservée à l’adresse)

La lettre, pliée en ½ puis en 2 ½ pour la poste, porte sur le rectangle central de la quatrième page, cette adresse : « A Madame la Présidente de Meinières, rue Poissonnière près le Rampart à Paris ».

La cachet est brisé et indéchiffrable. Grande marque au crayon par la poste.

Le texte anglais est reproduit

in

Annales de la société Jean-jacques Rousseau, Tome 17, p.35 à p.41

 

 

 

 

 

 

Lisle street Leicester Field, le 25 juillet 1766 [18]

 

            Quoique j’ai de grandes raisons d’être confus d’avoir été devancé par vous pour écrire, j’avoue que votre lettre m’a donné un sensible plaisir. Je suis heureux de conserver une place [19] dans votre mémoire et votre amitié et j’espère que la même disposition vous inclinera à l’indulgence pour mon silence très coupable. Mais je ne parviens même pas à m’expliquer cette paresse. Vous savez que j’ai presque habité avec M. de Montigny [20] et sa famille et qu’il n’est personne au monde que j’estime davantage. Pourtant, excepté une lettre à Madame Dupré, je ne leur ai donné aucun témoignage de ma gratitude et de mon estime. Je ne saurais donner un exemple plus fort de ma mauvaise conduite sur ce point.

            Vous désirez un compte-rendu de mes relations avec Mr Rousseau, relations qui sont certainement les plus inattendues et les plus extraordinaires du monde. Je m’efforcerai d’abréger les faits autant que possible. Il est inutile de vous donner de longs détails sur ma conduite envers lui pendant qu’il a vécu ici et dans le voisinage, les marques d’affection et d’attachement que je lui ai données, ma complaisance avec tous ses mouvements d’humeur, mon emploi constant à son service [21]. Je fus blâmé par tous mes amis de lui avoir donné tant de temps et de soins, et les autres se moquèrent de moi. Toutes les lettres que j’ai envoyées dans le monde lui faisaient honneur et montraient pour lui de l’amitié, et, de son côté, il me donna les plus chauds témoignages de gratitude. Il semblait transporté à chaque fois qu’il me voyait et, quand il fut arrivé à la campagne, il m’écrivit des lettres que j’ai heureusement conservées et qui contiennent des expressions d’amitié que même l’énergie de sa plume ne pourrait pas porter plus loin. Je l’installai dans la plus belle région [22], chez un très honnête gentilhomme [23] ayant une rente d’environ 7000 livres sterling qui, à ma prière [24], prit, pour lui et pour sa gouvernante [25], une pension de 30 livres. Ce gentilhomme vivait à peu près à 20 milles de cet endroit, de sorte que tout semblait arrangé pour rendre notre philosophe heureux et tranquille. Je connus aussi un grand succès dans mes négociations pour sa pension. Il donna son consentement et il écrivit la même chose à lord Maréchal. Je sollicitai alors les ministres, surtout le général Conway [26], frère de lord Hertford [27]. Ils me firent la grâce de leur accord, à la seule condition que l’affaire demeurerait secrète[28] Je leur présentai Rousseau qui les remercia de leur bonté. L’affaire n’était pas encore parfaitement menée à son  terme quand il partit à la campagne, et ceci parce que le général Conway était malade, mais elle le fut bientôt [29]. J’en informai Rousseau. Il écrivit à M. Conway qu’il ne saurait accepter cette pension tant que le roi était résolu à la garder secrète [30]. Je demandai à Rousseau de se rappeler qu’il était informé de la clause dès le début et que, non seulement il était d’accord, mais qu’elle lui était agréable. [31] Je le priai de revenir à sa première façon de penser. Je ne reçus aucune réponse et je conclus de là qu’il avait honte de m’écrire [32] ; et, étant déterminé à accomplir ma bonne oeuvre, je sollicitai à nouveau les ministres et j’obtins d’eux l’abandon de la clause du secret. Avec grande joie, j’informai Rousseau de mon succès [33] et, par retour de la poste, je reçus une réponse dans laquelle il m’informait que j’étais le plus grand scélérat du monde, le plus noir de tous les hommes [34], que je l’avais conduit en Angleterre avec le seul dessein de le déshonorer ; et que, désormais, il renonçait à toute amitié et avec tout commerce avec moi [35]. En même temps, il me lança au visage de la façon la plus impudente le plus grossier et le plus impudent mensonge du monde. Cet incident étonnant m’ouvrit des yeux qui avaient été longtemps fermés et je me rendis compte qu’il avait encouragé l’offre de la pension uniquement pour pouvoir la refuser avec ostentation ; et qu’il cherchait, par une prétendue querelle, à se débarrasser de toutes ses obligations envers moi, qu’il était aussi fatigué de la sécurité et de la tranquillité de l’Angleterre et qu’il se trouvait entièrement oublié dans ce pays, souhaitant attirer par cette dispute l’attention du public. Je lui répondis cependant avec grand calme et décence [36]. Je supposais que quelque menteur ou quelque calomniateur m’avait diffamé auprès de lui [37]. Je le priai, le conjurai, le pressai d’en venir aux détails et de me dire dans quelle circonstance, si petite soit-elle, je lui avais manqué. Je ne reçus aucune réponse pendant plus de trois semaines alors que la poste aurait pu me communiquer cette réponse en quatre jours. Ce fut alors que je rompis et que je racontai l’affaire à mes amis. Il suffisait d’en parler à une seule personne, le récit se répandit en un instant comme une traînée de poudre dans tout Londres. Tout le monde fut surpris de son ingratitude envers moi [38], moi dont l’amitié pour lui avait été si généralement remarquée. La singularité de l’homme et de sa conduite, sa célébrité elle-même et le degré de réputation que j’ai peut-être atteint, toutes ces circonstances firent de l’histoire le sujet de la conversation générale. J’appris que la même chose était arrivée à Paris, suite à ma lettre au Baron [39], à qui je n’ai jamais désiré cacher les faits [40]. J’ai aussi envoyé à M. d’Alembert une copie des lettres de Rousseau et des miennes. J’ai beaucoup de raisons pour ne pas cacher l’affaire. Je sais que Rousseau est très occupé à écrire actuellement et je suis fondé à penser qu’il a l’intention de tomber de la même façon sur Voltaire et sur moi. Il m’a dit lui-même qu’il composait ses mémoires, dans lesquels il rendrait justice à son propre caractère, ainsi qu’à celui de ses amis et de ses ennemis [41]. Comme je suis passé d’une façon étonnante de la première classe à la dernière, je dois m’attendre à y faire une belle figure [42] ; et qu’arrivera-t-il, ai-je pensé, si ces mémoires sont publiés après sa mort ou après la mienne ? Dans le dernier cas, il n’y aura personne pour justifier ma mémoire. Dans le premier cas, ma justification aura beaucoup moins d’authenticité. C’est pour ces raisons que j’ai nourri l’idée de livrer l’ensemble de l’affaire dès maintenant au public [43]. Mais, après plus mûre [44] réflexion, j’ai changé de décision [45] et je suis content de voir que vous avez (page 3) la même opinion.

            Alors que j’en étais à cette partie du récit, je reçois inopinément une lettre de Rousseau [46] qui lui a été arrachée par l’autorité de M. Davenport, le gentilhomme chez qui il vit. Cette lettre est de 18 pages in-folio, d’une toute petite écriture et qui ferait un large pamphlet [47]. Je n’ai jamais vu un tel ramassis de folie et de méchanceté. Je vais vous en donner quelques extraits pour satisfaire votre curiosité. Il dit que d’Alembert, Warpole et moi-même avons formé ensemble un complot à Paris pour travailler à sa perte ; que la première action des conspirateurs a été d’écrire une fausse lettre du roi de Prusse [48] qui fut composée par d’Alembert [49] et attribuée à Walpole [50] ; que le jeune Tronchin [51], le fils de son ennemi capital, logeait dans la même maison que moi ; et qu’il avait remarqué que ma propriétaire l’avait regardé froidement (lui, Rousseau) un jour qu’il la rencontrait dans le passage ; que je suis aussi l’ami de lord Lytlleton [52], son ennemi ; que le peuple d’Angleterre qui, au début, l’appréciait beaucoup, le regarde [désormais] avec beaucoup d’indifférence à cause de mes intrigues et de celles de Walpole ; et que la première découverte de ma trahison se fit à Senlis, quand nous couchâmes dans la même chambre [53] et où, selon lui, je parlai à haute voix pendant mon sommeil et trahis tous mes noirs desseins contre lui. Il avoue cependant que, avant de quitter Londres, ses doutes ne dépassaient pas de simples soupçons mais qu’ils devinrent des certitudes quand il fut établi à la campagne. Car, [dit-il], premièrement, la lettre de d’Alembert a été publiée dans les journaux anglais et il est certain, par une conviction intérieure [54], que ce fut mon oeuvre ; Deuxièmement, a été publié dans l’un de nos journaux un papier qui le noircit, papier que, pour la même raison, il m’attribue. Troisièmement, une autre pièce a été publiée dans un autre journal qu’il croit aussi être de moi. Quatrièmement, M. Voltaire, dans sa lettre satirique [55] publiée à Londres, ne mentionne pas que je l’ai conduit en Angleterre. Donc, je suis dans le complot avec Voltaire. C’est là la substance de la lettre. Mais, le croiriez-vous, il y a dans ce tissu de folie, de méchanceté, d’impertinence et d’imposture, de nombreux traits de génie et d’éloquence et la conclusion est remarquablement sublime. L’ensemble est écrit avec grand soin et j’imagine qu’il le destine à la publication. Cela ne me soucie en aucune manière. En réalité, la lettre fera mon panégyrique parce que tout le monde fera la distinction entre les faits qu’il reconnaît et les chimères que sa folie et sa méchanceté ont inventées. Il dit même que, si mes bons offices furent sincères, ma conduite fut au-dessus de la nature humaine ; et que, s’ils étaient le résultat d’un complot contre lui, elle fut au-dessous. J’avoue que j’étais un peu inquiet de cette affaire jusqu’à ce que je reçoive cette folle lettre mais, maintenant, je suis tout à fait tranquille. Je ne crois cependant pas que, à d’autres égards, il soit plus fou que d’habitude et que sa conduite soit pire que celle qu’il eut envers Diderot il y a environ sept ans. J’adresse mes compliments à Monsieur de Meinières à qui je souhaite que vous expliquiez cette lettre. Le président de Brosses peut la lire dans l’original. Je vous prie de lui présenter mes respects. Je souhaiterais aussi que Monsieur de Montigny la vît. Je n’ai plus assez de place pour la signer dans les formes, comme je le devrais [56].

 

 

 

 

 

 

 

 

Hume à Turgot – 5 août 1766

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.143 à p.148
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            N’ayez aucun doute, cher Monsieur, que vos lettres ne m’aient paru tout à fait acceptables et ne m’aient été agréables quoiqu’elles aient eu pour cause un sujet désagréable et que vous différiez quelquefois sur quelques points d’opinion avec moi.

            Mes amis, à qui j’ai montré les lettres de ce … (je vous laisse à remplir le blanc), ne sont pas non plus d’accord entre eux ; tous reconnaissent qu’il y a entre elles un fort mélange de folie et de méchanceté ; mais quelques-uns soutiennent que c’est le premier ingrédient qui domine, les autres que c’est le second. Mais en définitive, quelle épithète donner à un homme semblable, quand on est obligé de reconnaître qu’il est moins dangereux de mettre un basilic ou un serpent à sonnettes dans son sein que d’avoir le moindre rapport avec lui, et que, par dessus tout, il est souverainement dangereux de le placer sous le coup d’une obligation ? Il avoue maintenant qu’il y a plus de quatre mois qu’il a écrit dans les journaux le plus atroce article contre moi, bien que ni moi ni personne d’autre en ayons alors entendu parler. Cette longue lettre elle-même, qu’il a écrite après quelque chose comme un mois de réflexion, est remplie au plus haut degré de méchanceté, de violence et d’impertinence. Ce n’est pas autre chose qu’un discours étudié ou une invective contre moi. Que pensez-vous du passage suivant qu’on trouve presque au début ? Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs est de se mettre à couvert des preuves juridiques ; il ne ferait pas bon leur intenter des procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d’un honnête homme : vous savez sur quoi sont fondés les miens. Vous voyez donc qu’il n’a jamais eu un instant de repentir vis-à-vis de moi, car il continue, et en très bon langage, à prouver, en raison de sa conviction intérieure, que je suis un traite perfide, un misérable et un des coquins les plus rusés et les plus intrigants qui soient au monde. Vous pensez bien qu’il lui était aussi aisé d’avoir une conviction intérieure ou extérieure du contraire : non, car il me hait, et voit sous les plus noires couleurs tout ce qui me touche. Mais pourquoi ? Par aucune autre raison, si ce n’est que je lui ai rendu les plus grands services. Je n’ai pas besoin de parler d’environ une douzaine de mensonges palpables, qu’il a fait figurer dans sa lettre, afin d’aider ses convictions intérieures à se former. Mais je n’anticiperai pas sur votre jugement : j’envoie le tout à d’Alembert, accompagné d’un court récit pour relier les lettres entre elles ; et si lui et mes amis de Paris jugent convenable de les publier, ils seront très bienvenus. Le paquet arrivera probablement avant le 1er septembre ; je vous prie de le parcourir avec soin, car votre opinion aura une grande valeur pour moi.

            Je suis d’accord avec vous qu’un peu de précipitation après de telles injures n’est qu’une faute légère, toutefois je ne puis vraiment pas me reprocher même cette faute. Je vis immédiatement à quel homme dangereux j’avais affaire, à cause de son talent, de sa méchanceté et de son habileté de mentir, et je résolus de ne pas garder le silence jusqu’à ce qu’il ait frappé son coup. A la vérité, je n’ai pas été sans inquiétude jusqu’au moment où j’ai reçu cette longue lettre, car je ne connaissais ni l’étendue ni les motifs de ses imputations ; mais à présent je suis parfaitement tranquille. Désormais les partisans de Rousseau n’ont qu’à choisir ; il est un misérable ou un fou, ou bien un mélange des deux, ce qui est ma propre opinion.

            Horace Walpole est tout à fait innocent, aussi bien que d’Alembert et moi, dans toute cette affaire. Il a toujours avoué cette lettre, aussitôt que des copies en ont été répandues ; il a reconnu maintenant par écrit en être l’auteur, comme d’Alembert vous le dira. Quand vous verrez d’Alembert, demandez-lui de vous montrer toutes mes lettres, car il n’y a rien qui ait besoin d’être caché. Je ne voudrais avoir rien de secret dans toute cette affaire : elle intéresse trop ma réputation pour être ensevelie dans l’obscurité ; et sous tous les rapports, je suis extrêmement désireux de rester bien dans votre jugement. Vous croyez que j’ai commis quelque plaisanterie contre Rousseau, lorsqu’il était à Paris, et que c’est là ce qui a donné lieu à la lettre de Walpole. Mais sûrement, il n’y a rien eu de tel, et M. Walpole me fait savoir que sa lettre était écrite avant l’arrivée de Rousseau à Paris, quoique je n’en eusse eu aucune connaissance. Dans sa longue liste de griefs, Rousseau ne mentionne pas celui-là.

            Mais, parlons de choses plus agréables, bien que je sois obligé de dire que j’ai encore le malheur d’être en désaccord avec vous ; j’approuve fort votre prix ; toutefois pourquoi tant restreindre les mémoires des concurrents, en donnant pour avéré, comme une vérité certaine, que toutes les taxes tombent sur les propriétaires fonciers ? Vous savez qu’aucun gouvernement, dans quelque siècle ou dans quelque pays que ce soit, ne s’est jamais appuyé sur cette hypothèse : on a toujours supposé que les taxes pèsent sur ceux qui les payent en consommant les produits ; et cette règle universelle, jointe à l’apparence évidente des choses, laisse au moins place au doute. Peut-être n’aurait-il pas été mauvais de proposer la question elle-même, comme objet du débat. Je suis très touché de l’attention de l’évêque de Lavaur qui m’a envoyé son sermon. J’en ai entendu dire beaucoup de bien, et je le lirai avec attention et curiosité. Le sujet qu’il a choisi prête mieux à l’éloquence que celui de son ami l’archevêque de Toulouse.

            Je suis très fâché de recueillir de toutes parts de si mauvaises nouvelles de Sir James Macdonald. Il n’y a guère lieu, je le crains, d’espérer sa guérison, et assurément nous perdrons en lui un homme très extraordinaire à tous les égards.

            Je souhaiterais que Madame du Pré et M. Trudaine fussent exactement renseignés sur ma conduite dans cette étrange affaire avec Rousseau. Je croyais qu’ils étaient à Paris vers cette époque et ne leur ai pas écrit à ce sujet, en étant d’ailleurs mortellement fatigué moi-même. Si Madame du Pré vient en ville, ayez la bonté de lui porter mes lettres à d’Alembert, ou au moins de lui en expliquer le contenu, à elle ainsi qu’à M. Trudaine. Un de mes amis a, je crois, écrit  quelque chose là-dessus à M. de Montigny. Je vous demande sincèrement la continuation de votre amitié et vous promets un retour très sincère. Je suis, cher Monsieur,

            Votre très obéissant et très humble serviteur.

                                                                                              David HUME

P.S. – M. Smith s’était tout à fait trompé dans ses suppositions. Les lettres de Rousseau au général Conway étaient un refus évident ; nous l’avons compris ainsi, le général et moi, et Rousseau lui-même avoue que telle en était la signification. Vous constaterez, quand vous verrez toutes les pièces, que les circonstances de cette affaire sont plus atroces les unes que les autres.

 

 

 

 

 

 

Mme Dupré de Saint-Maur à Hume - 20 août 1766

 

in

Levy-Bruhl : Quelques mots sur la querelle de Hume et de Rousseau

Revue de Métaphysique et de morale

Volume 20, 1912, p.417 à p.428

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Montigny, le 20 août 1766.

 

Il ne fallait pas, Monsieur, vous aimer autant que je vous aime pour être vivement affectée du bizarre dénouement de votre union avec Jean-Jacques. Tout Paris y a pris part, les uns avec intérêt, les autres par pure curiosité. Les premiers indices de votre mécontentement ont tout d'abord excité ces deux sentiments : avec quelle impatience n'a-t-on pas attendu l'explication d'une énigme dont il était impossible de deviner le mot! A peine a-t-il été connu que l'indignation contre Rousseau a été générale. Ses amis, c'est-à-dire les amateurs de ses ouvrages, ne l'ont défendu qu'en disant qu'il est fou; les vôtres se sont affligés de voir un ingrat extrava­gant détruire en un moment le plaisir, si digne de vous, que vous preniez à faire son bonheur. Je vous avoue, Monsieur, que c'est à ce sentiment-là que mon cœur s'est arrêté. Les indifférents ont raisonné diversement. Ceux d'entre eux qui se piquent de n'agir jamais que prudemment ont dit que vous vous étiez trop pressé de répandre tant de bienfaits sur Jean-Jacques avant que de vous être assuré qu'il en fût digne; ceux qui guettent les philosophes pour les trouver en faute ont eu une joie plate et maligne de voir celui qui avait réuni tous nos suffrages trompé par un usurpateur du même titre. J'ai vu de tous ces gens-là, Monsieur, mais je n'en ai point rencontré qui vous supposassent l'ombre d'un tort vis-à-vis de Rousseau. Faites-nous donc l'honneur de croire que vous n'avez pas plus besoin de justifi­cation en France qu'en Angleterre. M. de Montigny reçut avant-hier au soir les papiers que vous lui avez envoyés; nous passâmes une partie de la nuit à les lire. M. de Trudaine était déjà retiré et n'en a pris connaissance qu'hier. M. et Mme de Montigny, M. de Fourqueux de Fournière, Saurin et moi étions de la première lecture. Elle nous a fait à tous la même impression. Si nous différons en quelque chose sur l'opinion (qu'elle) donne de Rousseau, ce n'est que par des nuances imperceptibles. On ne peut atténuer le vice de son cœur qu'en lui supposant plus de degrés de folie; votre conduite à son égard est au-dessus de toute objection. Vous avez voulu le rendre heureux, il n'en est pas susceptible. D'autres avant vous l'avaient tenté sans plus de succès; mais le voilà bien plus malheureux que jamais, parce qu'il est (424) avili et dégradé. parce que à quelque degré que se portent à présent ses malheurs, il n'a plus à attendre des amis les plus sensibles que de la com­passion. Qu'a donc à redouter l'excellent David Hume d'un être aussi déplorable, aussi abandonné? Rien assurément: Par conséquent rien à faire, rien à écrire, encore moins à imprimer. Renoncer à une chimère, charmante à la vérité; se féliciter de n'avoir à rompre qu'avec un séducteur et non avec un ami; rire même de ce que les lumières de la plus saine philosophie combinées avec les sentiments les plus exquis ne mettent pas à l'abri d'être trompé par un fol plein de talent et d'artifice. Voilà, ce me semble, Monsieur, la façon de penser de ceux de vos amis qui habitent actuellement Montigny. Les mânes de Fontenelle invoquées nous paraissent du même avis. C'est à M. Trudaine qu'elles (sic) ont répondu, et avec raison, puisqu'il n'a jamais été mieux entendu que par lui, et que vous remplissez si parfaitement dans son cœur et dans son estime le vide qu'il y a laissé.  Je ne vous dis rien pour M. et Mme de Montigny... La précaution de déposer votre commerce littéraire entre les mains de quelques amis nous paraît la seule précaution à prendre. Encore faut-il, dit M. de Trudaine, que ce soient des amis prudents.

 

 

 

 

 

 

 

 

Turgot à Hume – 7 septembre 1766

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.148 à p.154
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            J’ai trouvé ici, Monsieur, votre lettre du 5 août, à mon retour d’un voyage que j’ai été faire en Normandie. D’Alembert, qui venait alors de recevoir votre récit de l’histoire de Rousseau avec les lettres que vous y avez insérées, me l’a communiqué. Je vous crois à présent si ennuyé de cette affaire que je ne sais si je dois encore vous en parler. M. de Montigni m’a cependant dit que vous désiriez de savoir ma façon de penser. Vous imaginez bien qu’elle ne peut pas être douteuse sur le fonds de l’affaire, et je crois qu’excepté Rousseau et peut-être Mlle Le Vasseur, il n’y a personne dans le monde qui s’imagine, ni qui eût jamais imaginé, que vous avez mené Rousseau en Angleterre pour le trahir, et à qui sa longue lettre et ses démonstrations ne fassent pitié. Mais je vous avoue que j’y vois toujours plus de folie que de noirceur. J’y vois des sophismes dont une imagination se sert pour empoisonner les circonstances les plus simples et les transformer au gré de la manie qui l’occupe. Mais je ne crois point que ces extravagances soient un jeu joué et un prétexte pour secouer le poids de la reconnaissance qu’il vous doit. Il paraît sentir lui-même que personne ne le croira et qu’il se couvre d’opprobre, du moins pour le moment, aux yeux du public.

            Il avoue qu’il sacrifie et son intérêt et même sa réputation, et il est certain que cette affaire lui fait un tort irréparable, l’isole du genre humain, et lui ôte tout appui contre les persécutions auxquelles ses opinions, et encore plus les traits de sa misanthropie, l’exposeront toujours. Je persiste donc à ne le croire que fou, et je suis affligé que l’impression trop vive qu’a faite sur vous sa folie vous ait mis dans le cas de la faire éclater et de la rendre irrémédiable ; car le bruit qu’a fait votre lettre au baron est pour Rousseau une démonstration que ses conjectures étaient fondées sur la vérité même. Il a bien mandé à Mme de Boufflers qu’il ne se plaignait pas, et que cette lettre qui vous a donné lieu de le diffamer comme le dernier des hommes n’était écrite qu’à vous. L’éclat que vous avez fait lui a fait tout le mal possible, et sa lettre ne vous en a fait aucun. Les gens sensés qui se mettront à votre place sentiront combien ce mouvement de vivacité était naturel, en voyant tant de services payés par tant d’outrages ; aucuns n’excuseront Rousseau d’avoir conçu des soupçons aussi atroces sur des motifs aussi frivoles ; mais quelques-uns de vos amis, et moi en particulier, regretteront que vous vous soyez laissé aller à cette première impression, et que vous ne vous soyez pas contenté de répondre simplement à Rousseau qu’apparemment il était devenu fou, sans en écrire à Paris avant d’avoir vu le fonds de ses soupçons.

            J’ai lu avec attention la lettre de R. à M. Conway. Elle contient sans doute un refus pour le moment, mais il est certain que M. Conway et vous, vous vous êtes trompés si vous y avez vu qu’il exigeait que la pension fût publique, et qu’il fît de ce changement la condition de son acceptation. Votre erreur à cet égard a été pour lui une confirmation de ses soupçons, et peut-être a-t-elle contribué à vous tromper dans la suite sur les motifs de sa conduite, et à vous faire substituer un système de noirceur réfléchie, à l’extravagance sombre et soupçonneuse dont vous avez été justement blessé, mais dont Rousseau se trouve être cruellement la victime. Sa grande lettre explique tout. Il est clair qu’il n’a refusé la pension parce qu’il ne voulait pas vous la devoir, et non pour se faire aux yeux du peuple un mérite de son refus. Il convient que vous l’avez demandée de son aveu. On voit évidemment que la lettre de M. Walpole, qu’il a sottement imputée à d’Alembert, est cause de tout, et que c’est sa publication dans les papiers publics qui a fait revivre les puériles remarques qui remplissent sa lettre, et auxquelles il n’aurait sans cela fait aucune attention sérieuse.

            Dans toute cette affaire, il s’en faut beaucoup que je trouve M Walpole innocent. Je trouve la plaisanterie sur Rousseau, dans le moment où il l’a faite, très malhonnête. J’en ai eu cette idée dès le premier moment, et les effets qu’elle a produits ne sont pas propres à me faire changer d’avis. Je n’ai pas vu sans une sorte d’indignation l’air de triomphe de cet homme sur un événement dont il est la cause.

            Après vous avoir dit franchement mon avis, vous serez surpris, peut-être, de me voir presque revenu à l’avis de faire imprimer. La folie de Rousseau est telle qu’il a écrit ici différentes lettres, dans lesquelles il regarde votre trahison comme si constante, et les démonstrations comme si terrassantes pour vous, qu’il vous défie de publier les pièces sans vous déshonorer, à moins que vous ne les falsifiez ; ce ne sont pas ses termes, mais c’en est le sens. Si cette espèce de défi devenait public à un certain point, et faisait plus d’impression en Angleterre qu’il n’en peut faire en France, peut-être seriez-vous obligé d’imprimer. Mais en ce cas, je voudrais retrancher tout récit, toute imputation de mensonge, toutes notes, excepté quelques-unes nécessaires pour rétablir simplement les faits importants, comme celui de la scène qui s’est passée la veille de son départ pour Wooton. Encore voudrais-je que dans ces notes vous disiez simplement le fait, sans traiter Rousseau de menteur, sans vous abaisser à le prouver ; vous devez être cru sur ce que vous direz, et vous le serez. Je ne mettrais autre chose à la tête, sinon que les discours répandus sur la querelle, etc., et l’espèce de défi que M. Rousseau vous a fait d’en publier ce qui s’est passé, vous obligent à regret à publier les accusations de M. Rousseau contre vous, et que vous croyez leur publication une réponse suffisante, voilà quel est actuellement mon penchant. Mais comme je ne vois à cela rien de pressé, je crois que vous ferez bien de vous donner tout le temps d’y réfléchir. Plus vous mettez dans cette affaire de modération et même d’indifférence, plus le tort de Rousseau deviendra évident.

            Je ne sais pourquoi vous avez cru que ceux qui voudraient soutenir que l’impôt indirect est favorable aux propriétaires des terres, seraient exclus à concourir à mon prix. Je vous assure que si vous voulez nous donner un mémoire où la question soit envisagée sous ce point de vue, il sera très bien reçu. Il est vrai que les explications semblent diriger les auteurs à l’envisager sous un autre. Mais c’est qu’en effet j’ai donné le prix plutôt pour engager à travailler sur l’appréciation des effets de l’impôt indirect, évaluation encore incertaine pour moi quant à la quotité, que pour faire traiter le question générale, sur laquelle j’ai une conviction entière.

            J’ai dit qu’on convenait que l’impôt indirect retombait en entier sur les propriétaires, parce qu’en effet j’ai cru que la plus grande partie de ceux mêmes qui défendaient l’impôt indirect pour d’autres raisons, en convenaient, surtout depuis quinze à vingt ans, et parce que la plus grande partie des gens avec qui j’ai eu occasion de converser sur cette matière en convenaient. Je sais bien que la pratique de tous les gouvernements n’est nullement conforme à ce principe ; mais 1° vous savez aussi bien que moi que les principes pratiqués de tous les gouvernements ne se changent pas aussi aisément que les principes spéculatifs. Le système des finances de tous les peuples s’est formé dans des temps où l’on réfléchissait peu sur ces matières ; et quand on sera bien convaincu qu’il est établi sur des fondements ruineux, on aura encore beaucoup de peine, et l’on sera bien du temps à déranger une machine toute montée, et à en substituer une autre ; vous savez aussi tout comme moi quel est le grand but de tous les gouvernements de la terre : soumission et argent. On cherche, comme on dit, à plumer la poule sans la faire crier ; or, ce sont les propriétaires qui crient, et l’on a toujours mieux aimé les attaquer indirectement, parce qu’alors ils ne s’aperçoivent du mal que quand la chose a passé en droit, et que d’ailleurs les lumières ne sont pas encore assez répandues, ni les principes assez clairement démontrés, pour qu’ils attribuent le mal qu’ils souffrent à sa véritable cause. Je suis toujours fâché de ne me pas trouver du même avis que vous. Mais je compte sur votre tolérance, et j’espère que mes hérésies ne me priveront point des droits que me donnent à votre amitié les sentiments que vous m’avez inspirés. J’ai bien regretté le pauvre Ch. Macdonald.

                                                                                                                                                                     Turgot.

 

 

 

Hume à Turgot – sans date

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date [57]

p.154 à p.167
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            Je suis sincèrement d’accord avec vous, cher monsieur, que M. Rousseau est un fou, et j’ajouterai, si vous le permettez, qu’il l’a toujours été ; mais ceci ne l’excuse pas du tout, ni ne le met à l’abri d’imputations plus noires. Au contraire, c’est par le moyen de sa folie que ses autres mauvaises qualités apparaissent dans leur pleine lumière, qu’elles deviennent peut-être par là plus dangereuses, et qu’on a moins de moyens de se garder contre elles. Peut-il, par exemple, y avoir quelque chose de plus blâmable que sa conduite vis-à-vis de M. d’Alembert ? Il n’y avait aucune espèce de relation qui le menât de M. Walpole à M. d’Alembert ; et Rousseau n’a été induit à le soupçonner d’être complice de cette plaisanterie, que par sa propre rage et sa malveillance contre lui. Puis, sur quoi était fondée cette malveillance ? Sincèrement sur rien, comme il l’avoue lui-même en quelque sorte ; simplement parce que d’Alembert ne lui a pas fait visite, lorsqu’il était à Paris. La vérité est que d’Alembert avait eu l’intention de l’aller voir, mais que je l’en ai innocemment empêché, en lui disant que Rousseau se plaignait si vivement d’être fatigué de la société, que je croyais préférable de le laisser tranquille. Jugez ainsi de l’atrocité d’esprit de cet homme qui a pu amasser un tel fonds de méchanceté à la suite d’une si légère offense ; jugez aussi de sa fausseté et de son charlatanisme, lorsque prétendant continuellement se réfugier dans la solitude, il guette, avec une sollicitude si inquiète, l’honneur des visites et prend en si mauvaise part les moindres négligences de cette sorte.

            Cependant l’extrême dépravation de son cœur s’accuse encore plus fortement dans sa conduite à mon égard : car non seulement il n’y avait pas la moindre chaîne qui le conduisît de M. Walpole à moi, ni le plus petit fil, ni le plus mince cheveu ; mais il y avait un nombre infini de raisons pour m’exempter de tout soupçon. Qu’est-ce qui l’a donc induit à me soupçonner ? Sa rage et sa malveillance contre moi. Et sur quoi les faire reposer ? Il est inutile de l’expliquer. Il a dit à M. Duclos, au baron d’Holbach et à beaucoup d’autres, comme je le sais aujourd’hui et de façon certaine, qu’il hait tous ceux envers lesquels il a des obligations ; et certes, à ce point de vue, je possédais tous les titres à sa haine. Mais je me demande si l’on a jamais connu dans aucun être humain, ou même chez un animal, une perversité d’esprit semblable ? Un tigre, une hyène, si vous lui portez de la nourriture dans son antre, calmera sa fureur quand vous l’approcherez, léchant la main bienfaisante qui apporte la nourriture et la caresse. Mais ce prodige d’orgueil et de férocité traduit chaque faveur en insulte et médite votre perte, quand même vous le servez avec le plus grand zèle et le plus grand empressement. Ce n’est pas une excuse de dire que sa folie le fait me croire coupable d’une conspiration avec M. Walpole contre lui. Il prétend lui-même qu’il n’a pas la moindre raison d’y croire ; il n’a aucun indice, aucun renseignement ; et même au milieu de sa plus grande folie, il hésite, il se fait scrupule de l’affirmer : il en a seulement, comme il l’avoue, une conviction intérieure ; c’est sa rage contre moi qui lui a suggéré cette opinion. Car la passion n’est pas née de l’opinion ; elle l’a produite.

            Considérez aussi, cher Monsieur, l’autre scène qui s’ouvre en même temps. Vous voyez à présent que, même à l’époque où nous vivions ensemble dans une intimité apparente, son cœur, malgré toutes ses caresses et ses déclarations d’affection, était plein de méchanceté contre moi ; et qu’il épiait mes regards, mes gestes, mon accent, pour ne pas dire mes paroles et mes phrases, soit que je dormisse ou que je fusse éveillé, afin de leur donner une interprétation malveillante. Jugez de l’innocence de ma conduite, pour qu’en trois mois de relations il n’ait pu, à proprement parler, trouver à m’opposer rien qu’un excès de civilité et d’attention.

            J’espère également que vous n’oublierez pas les mensonges absurdes et palpables dont il entrelarde ses invectives contre moi. Il a senti, tout fou qu’il est, que si nous avions vécu ensemble d’amitié aussi longtemps et si nous nous étions séparés amicalement, il était absurde à lui, vivant dans les montagnes du Derbyshire, d’éclater de rage contre une personne absente, qui s’était constamment employée à son service et contre laquelle il ne pouvait apporter la moindre ombre de preuve. Aussi prétend-il très astucieusement (rien n’est si astucieux qu’un fou) qu’autrefois il m’avait accusé de perfidie et que je n’avais pas tenté de me justifier ; mais, par bonheur, ce mensonge est réfuté aussi bien par ses propres lettres que par ma conduite tout entière. Car certainement, je n’aurais jamais dû me donner tant de peine pour servir un homme qui aurait lancé contre moi un soupçon aussi absurde. J’omets les autres faussetés nombreuses contenues dans sa lettre.

            Il est inutile, pour la vaine rhétorique, surtout vis-à-vis de vous, d’aggraver l’atrocité de mensonges et de calomnies délibérés, ou de remarquer combien cette faute déjà grande peut s’augmenter du fait de relations particulières avec la personne attaquée par ces armes empoisonnées. Si vous étiez un ami moins zélé de cet homme, je me bornerais à souhaiter que vous vous divertissiez à cette occasion de la magnificence et de l’ostentation de ses prétentions habituelles à la véracité, en les comparant avec sa pratique. Vous savez qu’il a même un cachet sur lequel sont gravés ces mots : Vitam impendere vero [58], et qu’il ne cachette jamais une lettre, même celles qui me sont destinées, avec une autre devise. La vie d’un pareil homme doit être regardée comme un mensonge et comme une imposture continuels.

            Vous dites, il est vrai, qu’il n’est pas juste de lui infliger les épithètes sévères dont je l’ai honoré, parce que probablement il n’a pas formé avec sang-froid le dessein délibéré de se quereller avec moi et de me calomnier : il n’y a été poussé que par la sauvagerie et la mélancolie de son caractère. Ajoutez par l’orgueil et la méchanceté de son cœur ; ajoutez aussi qu’il sacrifie toutes les considérations de vérité et d’honneur à la satisfaction de sa malveillance, et que sa férocité est dirigée non seulement contre un homme qui est son bienfaiteur, mais par la raison qu’il est son bienfaiteur. Tous les méchants ne sont pas des gens calmes : Catalina, Caligula et Néron n’étaient pas des hommes du caractère le plus froid qui fût au monde.

            Vous voyez, par conséquent, que je suis loin de plaider les circonstances atténuantes pour ma lettre au baron d’Holbach, où s’exprime la vive et naturelle expression d’un premier mouvement, en recevant de Rousseau un outrage aussi violent en retour de tant d’obligeance. Réellement je le crois un des pires hommes et des plus dépravés, et quoique sa conduite envers beaucoup d’autres, indépendamment de moi, justifie cette opinion, je n’ai pas besoin d’aller plus loin que moi-même. La seule excuse que je doive faire pour ma conduite, c’est de m’être engagé si avant d’amitié avec un homme qui m’était, pour ainsi dire, personnellement inconnu. Mais je connaissais son esprit et ses malheurs, et outre qu’il s’était adressé lui-même à moi, il me fut présenté par des personnes de Paris avec qui je vivais dans une grande intimité et auxquelles j’étais extrêmement redevable de maintes civilités. Malgré l’avertissement de quelques gens prudents à l’endroit de son humeur sombre et dangereuse, je demeurai plutôt porté à croire ceux qui me parlaient favorablement de lui, et tant que nous vécûmes ensemble, sa conduite fut telle que je n’eus aucun motif de regret. Je contractai une amitié et une affection réelles pour lui, aussi n’y a-t-il pas de terme à la raillerie que j’endure aujourd’hui du fait de cette liaison, en raison de tout ce que j’ai dit et écrit en sa faveur. Mais je ne serai jamais très honteux d’erreurs de ce genre.

            Je m’étonne que vous considériez comme un malheur l’éclat de cette affaire. Je pense plutôt que rien ne peut être plus heureux que d’avoir démasqué un pareil bateleur, car je veux adoucir mes épithètes, par égard pour vous. Je souhaite que tous les autres imposteurs et fourbes de toutes professions soient aussi complètement dévoilés. Vous savez que j’ai toujours estimé ses écrits, mais pour leur éloquence seulement et que je les ai considérés, au fond, comme pleins d’extravagance et de sophismes. J’ai trouvé beaucoup de bons juges en France et tout le monde en Angleterre est de cet avis. Y a-t-il quelque mal à ce que le public en général adopte les mêmes sentiments et apprécie à leur juste valeur des compositions dont la tendance générale est certainement plutôt de nuire à l’humanité que lui servir ?

            Vous jugez m. Walpole avec une grande sévérité, en blâmant sa plaisanterie contre Rousseau. Un épigramme, un trait de satire contre un auteur, constituent-ils un si grand crime ? Au contraire, il me semble que les auteurs seuls, ou ceux qui se montrent eux-mêmes sur la scène publique du monde, sont justement exposés à ces traits et doivent s’attendre aux applaudissements ou aux sifflets, selon leur mérite ou l’humeur de leur auditoire. Vainement dites-vous que la plaisanterie de M. Walpole a été cause de tout ce dommage. Je vois peu de dommage, sauf pour ceux qui l’on bien gagné. Et il était indispensable que la rage secrète de Rousseau contre d’Alembert et contre moi éclatât pour un motif quelconque. Il est vrai qu’il ne lui était pas facile de trouver une occasion moins favorable, ou un prétexte moins plausible que celui dont il s’est emparé. En outre, je vous prie de considérer que M. Walpole n’a jamais eu l’intention de publier cette plaisanterie et qu’une copie lui en a été dérobée.

            Mais, cher monsieur, en même temps que je ne puis m’empêcher d’être étonné de votre partialité grande en faveur de Rousseau, je reconnais avec le sentiment le plus vif, votre sincérité et votre amitié envers moi, quand vous exprimez l’opinion qu’il sera nécessaire de publier, pour ma propre justification, toute la suite de la correspondance échangée entre Rousseau et moi.

            J’ai entendu parler de ses lettres pleines de provocations et de défis ; elles ont passé de main en main si publiquement que les traductions de deux d’entre elles ont déjà paru dans les journaux anglais. C’est avec la plus extrême répugnance, je l’avoue, que j’en viendrai à cette extrémité ; et c’est en quoi consiste la seule réelle injure que cet homme ait pu me faire. Je puis me vanter d’être peut-être, de tous les auteurs vivants, le plus remarquable par mon amour constant et sans interruption pour la paix ; aucune provocation n’a encore été capable de m’engager dans une controverse quelconque, personnelle ou littéraire. Je pourrais couvrir le plancher d’une vaste chambre des livres et des pamphlets écrits contre moi ; à aucun je n’ai fait la moindre réponse, non par dédain (je respecte les auteurs de quelques-uns d’entre eux), mais pour ne troubler ni mon repos ni ma tranquillité. Il existe en Angleterre un prélat connu pour son insolence et sa grossièreté antilibérales ; il a formé une ligue d’auteurs aussi remarquable à ce point de vue que ne le fut jamais aucune école de peinture par son style et sa manière. Le maître et les élèves m’ont, chacun leur tour, honoré de leurs insultes et de leurs outrages : je ne leur ai jamais donné le moindre signe de vie ; mais ce silence provenait, je l’avoue, autant du dédain que de mon amour de la paix, et je ne prétends pas m’en faire un mérite.

            Si je suis obligé, en fin de compte, de publier ma propre justification dans cette affaire (ce qui ne consistera guère que dans l’accusation de mon adversaire), je recueillerai cet avantage d’être ensuite pour toujours à l’abri des calomnies qu’il pourrait être tenté de lancer contre moi. Mort ou vivant, son témoignage n’aura plus jamais le pouvoir de me diffamer. J’avoue que c’est là la considération principale qui m’a conduit à informer mes amis de Londres et de Paris de ma rupture avec Rousseau et qui m’a détourné du secret que j’avais eu l’intention tout d’abord de garder à ce sujet. Je sais qu’il pourrait et peut-être le monde avec lui regarder ce silence comme une présomption de culpabilité, et que rien n’a plus figure d’innocence, qu’une indignation ouverte du traitement que j’ai subi. Vous dites que la lettre que j’ai écrite à ce moment-là au baron d’Holbach n’était pas suffisamment modérée ; mais outre que c’était seulement une lettre privée, tout en reconnaissant qu’elle n’a pas été écrite en vue du secret, je crois l’avoir pleinement justifiée à présent, et avoir montré que mes imputations étaient bien fondées. On ne peut pas considérer comme un défaut de calme, d’avoir à n’importe quel moment, mais surtout dans le premier mouvement de la surprise et de l’indignation, appliqué à un homme cette même épithète qu’après mûre réflexion il m’a lancée à la face sans provocation et après avoir reçu de moi les preuves les plus fortes d’amitié et d’attachement.

            Mais la lettre qu’il m’a écrite ne m’a fait aucun mal, et mes plaintes contre lui ont causé un dommage irréparable à sa réputation. A ceci je réponds ; le cas est le même que si un assassin ayant tiré sur moi un coup de pistolet et m’ayant manqué, je lui passe mon épée au travers du corps pour prévenir un second coup de pistolet. C’est toujours chose heureuse que le mal retombe sur le premier agresseur.

            On dit que Sophocle, étant âgé, passa pour avoir perdu la raison et que sa famille le fit examiner par une commission spéciale. Le poète, pour seule réponse, lut quelques scènes de sa tragédie d’Œdipe à Colonne, qu’il était en train de composer, et les juges l’acquittèrent à l’unanimité. Le public aura sans doute l’occasion de prononcer un semblable verdict à l’égard de Rousseau. Quand il publiera ce qu’il a composé depuis son arrivée en Angleterre, j’ose prophétiser qu’on le trouvera en pleine possession de sa raison autant qu’il ne l’a jamais été de sa vie : personne ne dira du moins que, si son cœur n’était pas dépravé, il manquât du jugement nécessaire pour se diriger dans les actes ordinaires de la vie.

            Mais je suis sincèrement las de ce sujet, comme vous le supposez très bien, et j’en dois prendre ici congé, pour toujours, je l’espère. Bien que vous deviez être, vous aussi, fatigué de ma lettre, je suis tenté de dire un mot de la question politique qui a été si souvent agitée entre nous, c’est-à-dire du mode d’établissement des taxes et s’il est préférable de les mettre sur les propriétés foncières ou sur la consommation. Vous reconnaîtrez que le revenu public étant employé à la défense de la nation entière, il est plus équitable de le prélever sur tout le monde ; mais vous dites que c’est impraticable : les taxes retomberont sur la terre en fin de compte et il vaut mieux les y asseoir immédiatement. Vous supposez alors que les travailleurs augmentent toujours le prix de leur travail en proportion des taxes ; mais c’est contraire à l’expérience. La main-d’œuvre est plus chère dans le canton de Neufchâtel et dans d’autres parties de la Suisse, où il n’y a pas de taxes que dans les provinces avoisinantes de France, où il en existe beaucoup. Il n’y a presque pas de taxes dans les colonies anglaises ; cependant la main-d’œuvre y est trois fois plus chère que dans aucun pays d’Europe. Il y a de lourdes taxes sur la consommation en Hollande, et la république ne possède pas de terres sur lesquelles elles puissent retomber.

            Le prix du travail dépendra toujours de la quantité des offres du travail et de la quantité de la demande, et non pas des taxes. Les commerçants qui fabriquent les étoffes qu’on exporte ne peuvent pas augmenter le prix de leur travail, parce que, dans ce cas, les étoffes coûteraient trop cher pour pouvoir être vendues sur les marchés étrangers. Et les commerçants qui fabriquent les étoffes pour la consommation intérieure ne peuvent pas davantage élever leurs prix, car il ne peut y avoir deux prix pour le même genre de travail. Ceci s’étend à toutes les marchandises dont on exporte une partie, c’est-à-dire à presque toutes les marchandises. Même existât-il quelques marchandises dont on n’exportât rien du tout, le prix du travail employé à leur production ne pourrait monter, car l’élévation du prix engagerait tant de bras à se livrer à ce genre d’industrie, que les prix s’abaisseraient tout aussitôt. Il me paraît que là où il y a une taxe sur la consommation, la conséquence immédiate est que les ouvriers, ou consomment moins, ou travaillent davantage. Il n’y a aucun ouvrier qui manque d’activité au point de ne pouvoir ajouter quelques heures de plus à son travail de la semaine ; et il n’y a guère d’individu si pauvre, qu’il ne puisse retrancher quelque chose de sa dépense. Qu’arrive-t-il lorsque le blé augmente de prix ? Le pauvre ne vit-il pas plus mal et ne travaille-t-il pas davantage ? Une taxe a le même effet.

            Je vous prie aussi de considérer que, indépendamment des propriétaires fonciers et des pauvres travailleurs, il y a, dans toute nation civilisée, un corps très considérable et très opulent, qui emploie ses capitaux dans le commerce et qui jouit d’un revenu important en donnant du travail à la classe plus pauvre. Je suis persuadé qu’en France et en Angleterre, les revenus de cette nature sont plus considérables que ceux qui proviennent de la terre : car, outre les marchands à proprement parler, je comprends dans cette classe tous les boutiquiers et grands commerçants de tout genre. Maintenant il est très juste que ceux-ci payent pour l’entretien de la communauté, ce qui ne peut arriver que lorsque les taxes sont assises sur la consommation. Il me semble n’y avoir aucun prétexte de dire que cette catégorie de contribuables est contrainte de rejeter ses taxes sur les propriétaires fonciers, car ses bénéfices et ses revenus peuvent certainement supporter un prélèvement.

            Après une lettre aussi longue, vous m’excuserez sûrement de terminer sans cérémonie ni compliment. Soyez seulement assuré que personne ne met à votre amitié un prix plus haut et plus juste que je ne le fais.

David Hume.

 

 

 

 

 

L’abbé Morellet à Hume –  8 septembre 1766

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.178 à p.181
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            Monsieur et très sublime et très cher et très aimable philosophe, je prends l’occasion de vous écrire, de l’envoi que je devais vous faire depuis longtemps de la nouvelle édition italienne du livre des Délits et des Peines de M. Beccaria. Il m’a chargé de vous en faire parvenir un exemplaire, ce que j’aurais dû faire beaucoup plus tôt – et de vous témoigner combien il est sensible au cas que vous avez fait de son ouvrage, et encouragé par le bien que vous m’en avez dit, et que je lui ai rendu fidèlement. J’ai joint à cela une traduction d’un dialogue de Lucien qui a été insérée dans la Gazette littéraire et dont on m’a donné quelques exemplaires à part. Comme Lucien est votre auteur favori, et que vous savez que je l’aime bien autant que vous – si vous êtes content de cet échantillon, je ne suis pas éloigné de le donner tout entier. J’en puis faire de temps en temps à mes heures perdues. J’en ai déjà fait plusieurs et ce serait pour moi une raison décisive pour continuer, si je puis vous amuser par là quelques moments. C’est bien le moins que je cherche à vous rendre une petite partie du plaisir que vous m’avez donné. Je désirerais bien que vous reveniez à Paris cet hiver pour vous communiquer le prospectus de mon dictionnaire et avoir votre jugement et vos conseils. J’ai très peu parlé avec vous d’économie politique, parce qu’en général, je n’aime pas beaucoup en parler, surtout dans la société où l’on ne peut pas rassembler et suivre ses idées avec l’exactitude que demandent ces matières si abstraites. Mais les écrits s’entendent et je serai bien flatté et reconnaissant si vous voulez jeter les yeux sur ce que j’écrirai sur cette matière. Mon prospectus est un très gros livre ; sans cela je vous l’aurais envoyé en manuscrit. Si vous venez avant deux mois je pourrai encore profiter de vos conseils parce que je ne commencerai à imprimer qu’au mois de novembre.

            Je ne vous parle pas de cette affaire de M. Rousseau avec vous. Vous devez en avoir les oreilles rompues. Mon avis sur cela est le même que celui du Baron et de M. Dalembert. Il me paraît nécessaire que vous fassiez imprimer les pièces du procès, c’est-à-dire les lettres – un petit récit qui les lie, semblable à celui que vous avez fait dans votre dernière grande lettre à M. Dalembert – et des remarques plus nombreuses encore que celles que vous avez faites et qui se présentent naturellement sur toutes ces lettres. Le tout sans le moindre mot insultant ; et en affaiblissant à dessein toutes les expressions par lesquelles vous relèverez les faussetés et les contradictions dont les lettres de Jean-Jacques sont pleines. Il n’y a pour vous aucun inconvénient à cette publication.

            Il est impossible que toute l’adresse du sophisme et toute la chaleur de l’éloquence colorent l’extravagance ou la méchanceté (je vous laisse le choix) de sa conduite envers vous. Vous pouvez juger par moi de la force et de l’impression que doit faire la lecture de ces pièces. Vous savez que j’étais attaché à M. Rousseau, que j’estime même pour le fond de ses idées plus que vous – en un mot, que j’étais un de ses dévots les plus zélés. Mais il n’y a pas d’attachement qui tienne contre des traits pareils.

            Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Il est impossible d’ajouter à l’estime et au respect que je sens pour vous. Je vous prie de me donner quelque part dans votre souvenir et votre amitié.

            J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

 

 

Voltaire à Hume – 24 octobre 1766

In

Œuvres de Voltaire – tome LXIII

Correspondance Tome XIII

Par M. Beuchot – Paris, Lefebvre, 1833

p.384 à p.393

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J’ai lu, monsieur, les pièces du procès que vous avez eu à soutenir par-devant le public contre votre ancien protégé. J’avoue que la grande âme de Jean-Jacques a mis au jour la noirceur avec laquelle vous l’avez comblé de bienfaits; et c’est en vain qu’on a dit que c’est le procès de l’ingratitude contre la bienfaisance. 

Je me trouve impliqué dans cette affaire. Le sieur Rousseau m’accuse de lui avoir écrit en Angleterre une lettre dans laquelle je me moque de lui. Il a accusé M. d’Alembert du même crime. 

Quand nous serions coupables au fond de notre cœur, M. d’Alembert et moi, de cette énormité, je vous jure que je ne le suis point de lui avoir écrit. Il y a sept ans que je n’ai eu cet honneur; je ne connais point la lettre dont il parle, et je vous jure que si j’avais fait quelque mauvaise plaisanterie sur M. Jean-Jacques Rousseau, je ne la désavouerais pas. 

Il m’a fait l’honneur de me mettre au nombre de ses ennemis et de ses persécuteurs. Intimement persuadé qu’on doit lui élever une statue, comme il le dit dans la lettre polie et décente de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, il pense que la moitié de l’univers est occupée à dresser cette statue sur son piédestal, et l’autre moitié à la renverser. 

Non seulement il m’a cru iconoclaste, mais il s’est imaginé que j’avais conspiré contre lui avec le conseil de Genève, pour faire décréter sa propre personne de prise de corps, et ensuite avec le conseil de Berne pour le faire chasser de la Suisse. 

Il a persuadé ces belles choses aux protecteurs qu’il avait alors à Paris, et il m’a fait passer dans leur esprit pour un homme qui persécutait en lui la sagesse et la modestie. Voici, monsieur, comment je l’ai persécuté. 

Quand je sus qu’il avait beaucoup d’ennemis à Paris, qu’il aimait comme moi la retraite, et que je présumai qu’il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer, par M. Marc Chapuis, citoyen de Genève, dès l’an 1759, une maison de campagne appelée l’Ermitage, que je venais d’acheter. 

Il fut si touché de mes offres qu’il m’écrivit ces propres mots: 

«Monsieur, je ne vous aime point; vous corrompez ma république en donnant des spectacles dans votre château de Tournay, etc.» 

Cette lettre, de la part d’un homme qui venait de donner à Paris un grave opéra et une comédie, n’était cependant pas datée des Petites-Maisons. Je n’y fis point de réponse, comme vous le croyez bien, et je priai M. Tronchin, le médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. M. Tronchin me répondit que, puisqu’il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des pièces de théâtre à mon âge, il désespérait de guérir Jean-Jacques. Nous restâmes l’un et l’autre fort malades, chacun de notre côté. 

En 1762, le conseil de Genève entreprit sa cure, et donna une espèce d’ordre de s’assurer de lui pour le mettre dans les remèdes. Jean-Jacques, décrété à Paris et à Genève, convaincu qu’un corps ne peut être en deux lieux à la fois, s’enfuit dans un troisième. Il conclut, avec sa prudence ordinaire, que j’étais son ennemi mortel puisque je n’avais pas répondu à sa lettre obligeante. Il supposa qu’une partie du conseil genevois était venue dîner chez moi pour conjurer sa perte, et que la minute de son arrêt avait été écrite sur ma table, à la fin du repas. Il persuada une chose si vraisemblable à quelques-uns de ses concitoyens. Cette accusation devint si sérieuse que je fus obligé enfin d’écrire au conseil de Genève une lettre très forte, dans laquelle je lui dis que, s’il y avait un seul homme dans ce corps qui m’eût jamais parlé du moindre dessein contre le sieur Rousseau, je consentais qu’on le regardât comme un scélérat, et moi aussi, et que je détestais trop les persécuteurs pour l’être. 

Le conseil me répondit, par un secrétaire d’État, que je n’avais jamais eu, ni dû avoir, ni pu avoir la moindre part, ni directement, ni indirectement, à la condamnation du sieur Jean-Jacques. 

Les deux lettres sont dans les archives du conseil de Genève. 

Cependant M. Rousseau, retiré dans les délicieuses vallées de Moutiers-Travers, ou Motiers-Travers, au comté de Neufchâtel, n’ayant pas eu, depuis un grand nombre d’années, le plaisir de communier sous les deux espèces, demanda instamment au prédicant de Moutiers-Travers, homme d’un esprit fin et délicat, la consolation d’être admis à la sainte table; il lui dit que son intention était: 1° de combattre l’Église romaine; de s’élever contre l’ouvrage infernal de l’Esprit, qui établit évidemment le matérialisme;de foudroyer les nouveaux philosophes vains et présomptueux. Il écrivit et signa cette déclaration, et elle est encore entre les mains de M. de Montmolin, prédicant de Moutiers-Travers et de Boveresse. 

Dès qu’il eut communié, il se sentit le cœur dilaté, il s’attendrit jusqu’aux larmes. Il le dit au moins dans sa lettre du 8 d’auguste 1765. 

Il se brouilla bientôt avec le prédicant et les prêchés de Moutiers-Travers et de Boveresse. Les petits garçons et les petites filles lui jetèrent des pierres; il s’enfuit sur les terres de Berne; et, ne voulant plus être lapidé, il supplia Messieurs de Berne de vouloir bien avoir la bonté de le faire enfermer le reste de ses jours dans quelqu’un de leurs châteaux, ou tel autre lieu de leur État qu’il leur semblerait bon de choisir. Sa lettre est du 20 octobre 1765. 

Depuis Mme la comtesse de Pimbesche, à qui l’on conseillait de se faire lier, je ne crois pas qu’il soit venu dans l’esprit de personne de faire une pareille requête. Messieurs de Berne aimèrent mieux le chasser que de se charger de son logement. 

Le judicieux Jean-Jacques ne manqua pas de conclure que c’était moi qui le privais de la douce consolation d’être dans une prison perpétuelle, et que même j’avais tant de crédit chez les prêtres que je le faisais excommunier par les chrétiens de Moutiers-Travers et de Boveresse. 

Ne pensez pas que je plaisante, monsieur. Il écrit, dans une lettre du 24 de juin 1765 : Être excommunié de la façon de M. de V. m’amusera fort aussi. Et, dans sa lettre du 23 de mars, il dit: M. de V. doit avoir écrit à Paris qu’il se fait fort de faire chasser Rousseau de sa nouvelle patrie.

Le bon de l’affaire est qu’il a réussi à faire croire, pendant quelque temps, cette folie à quelques personnes; et la vérité est que, si, au lieu de la prison qu’il demandait à Messieurs de Berne, il avait voulu se réfugier dans la maison de campagne que je lui avais offerte, je lui aurais donné alors cet asile, où j’aurais eu soin qu’il eût de bons bouillons avec des potions rafraîchissantes, bien persuadé qu’un homme dans son état mérite beaucoup plus de compassion que de colère. 

Il est vrai qu’à la sagesse toujours conséquente de sa conduite et de ses écrits il a joint des traits qui ne sont pas d’une bonne âme. J’ignore si vous savez qu’il a écrit des Lettres de la montagne. Il se rend, dans la cinquième lettre, formellement délateur contre moi: cela n’est pas bien. Un homme qui a communié sous les deux espèces, un sage à qui l’on doit élever des statues, semble dégrader un peu son caractère par une telle manœuvre ; il hasarde son salut et sa réputation. 

Aussi la première chose qu’ont faite MM. les médiateurs de France; de Zurich, et de Berne, a été de déclarer solennellement les Lettres de la montagne un libelle calomnieux. Il n’y a plus moyen que j’offre une maison à Jean-Jacques, depuis qu’il a été affiché calomniateur au coin des rues. 

Mais, en faisant le métier de délateur et d’homme un peu brouillé avec la vérité, il faut avouer qu’il a toujours conservé son caractère de modestie. 

Il me fit l’honneur de m’écrire avant que la médiation arrivât à Genève, ces propres mots: 

« Monsieur, si vous avez dit que je n’ai pas été secrétaire d’ambassade à Venise, vous avez menti; et si je n’ai pas été secrétaire d’ambassade, et si je n’en ai pas eu les honneurs, c’est moi qui ai menti. » 

J’ignorais que M. Jean-Jacques eût été secrétaire d’ambassade; je n’en avais jamais dit un seul mot parce que je n’en avais jamais entendu parler. 

Je montrai cette agréable lettre à un homme véridique, fort au fait des affaires étrangères, curieux et exact; ces gens-là sont dangereux pour ceux qui citent au hasard. Il déterra les lettres originales, écrites de la main de Jean-Jacques, du 9 et du 13 d’auguste 1743, à M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, alors son protecteur. On y voit ces propres paroles: 

« J’ai été deux ans le domestique de M. le comte de Montaigu (ambassadeur à Venise)... J’ai mangé son pain...; il m’a chassé honteusement de sa maison...; il m’a menacé de me faire jeter par la fenêtre...; et, de pis, si je restais plus longtemps dans Venise..., etc. » 

Voilà un secrétaire d’ambassade assez peu respecté, et la fierté d’une grande âme peu ménagée. Je lui conseille de faire graver au bas de sa statue les paroles de l’ambassadeur au secrétaire d’ambassade. 

Vous voyez, monsieur, que ce pauvre homme n’a jamais pu se maintenir sous aucun maître, ni se conserver aucun ami, attendu qu’il est contre la dignité de son être d’avoir un maître, et que l’amitié est une faiblesse dont un sage doit repousser les atteintes. 

Vous dites qu’il fait l’histoire de sa vie ; elle a été trop utile au monde et remplie de trop grands événements pour qu’il ne rende pas à la postérité le service de la publier. Son goût pour la vérité ne lui permettra pas de déguiser la moindre de ces anecdotes, pour servir à l’éducation des princes qui voudront être menuisiers comme Émile. 

A dire vrai, monsieur, toutes ces petites misères ne méritent pas qu’on s’en occupe deux minutes; tout cela tombe bientôt dans un éternel oubli. On ne s’en soucie pas plus que des baisers âcres de la Nouvelle Héloïse, et de son faux germe, et de son doux ami, et des lettres de Vernet à un lord qu’il n’a jamais vu. Les folies de Jean-Jacques, et son ridicule orgueil, ne feront nul tort à la véritable philosophie, et les hommes respectables qui la cultivent en France, en Angleterre, et en Allemagne, n’en seront pas moins estimés. 

Il y a des sottises et des querelles dans toutes les conditions de la vie. Quelques ex-jésuites ont fourni à des évêques des libelles diffamatoires sous le nom de Mandements; les parlements les ont fait brûler; cela s’est oublié au bout de quinze jours. Tout passe rapidement, comme les figures grotesques de la lanterne magique. 

L’archevêque de Novogorod, à la tête d’un synode, a condamné l’évêque de Rostou à être dégradé et enfermé le reste de sa vie dans un couvent, pour avoir soutenu qu’il y a deux puissances, la sacerdotale et la royale. L’impératrice a fait grâce du couvent à l’évêque de Rostou. A peine cet événement a-t-il été connu en Allemagne et dans le reste de l’Europe. 

Les détails des guerres les plus sanglantes périssent avec les soldats qui en ont été les victimes. Les critiques mêmes des pièces de théâtre nouvelles, et surtout leurs éloges, sont ensevelis le lendemain dans le néant avec elles, et avec les feuilles périodiques qui en parlent. Il n’y a que les dragées du sieur Kayser qui se soient un peu soutenues. 

Dans ce torrent immense qui nous emporte et qui nous engloutit tous, qu’y a-t-il à faire? Tenons-nous-en au conseil que M. Horace Walpole donne à Jean-Jacques, d’être sage et heureux. Vous êtes l’un, monsieur, et vous méritez d’être l’autre, etc., etc. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Turgot à Hume – 25 mars 1767

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

p.167 à p.178
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            Je profite, monsieur, de l’occasion de M. Francis pour m’acquitter d’une réponse que je vous dois depuis longtemps, et pour vous faire en même temps mon compliment sur la place que vous occupez dans votre ministère,  si tant est que ce soit un compliment à faire à un homme de Lettres, de se trouver jeté dans le tourbillon des affaires ; quant à moi, je recevrais de bien meilleur cœur un compliment sur un événement qui me délivrerait des affaires pour me rendre aux Lettres ou à la liberté. Quoi qu’il en soit, et quels que soient vos sentiments sur cet événement, je les partage, et j’y prends l’intérêt que je prendrai toujours à ceux qui vous concerneront.

            J’étais à Limoges au milieu des courses de mon département lorsque M. d’Alembert me fit passer votre seconde lettre sur Jean-Jacques, qui n’est point datée. Je ne pouvais pas y répondre alors, et depuis mon retour à Paris j’ai attendu le départ de M. Francis, qui était annoncé depuis quelque temps. J’hésite à vous parler encore de ce sujet, dont vous avez été si ennuyé avec raison, et je vois par une nouvelle lettre que M. d’Alembert a reçue depuis peu de jours, que vous avez encore à vous plaindre du silence de Rousseau, après des preuves claires de la fausseté de ses soupçons. D’ailleurs pour s’expliquer de si loin, il faut des volumes et avec des volumes on ne parvient pas encore à s’entendre parfaitement, parce que les plus légères circonstances envisagées différemment font interpréter les expressions d’une manière toute contraire à l’intention de l’écrivain. Je vois, par exemple, par les détails où vous entrez, et par la peine que vous prenez pour vous défendre, que vous avez cru mes réflexions dictées par mon attachement pour Rousseau dont vous m’appelez « a zealous friend » - et dont vous dites ailleurs que je suis si engoué, « so fond ». En conséquence, vous me savez très bon gré de vous dire que je ne crois pas qu’après le défi public de Rousseau vous puissiez vous dispenser de rendre ses lettres publiques ; et je puis bien vous assurer qu’aucun autre motif n’a dicté tout ce que je vous ai écrit que mon attachement – attachement très réel et fondé sur une connaissance personnelle ; au lieu que je ne puis en avoir aucun pour Rousseau personnellement, puisque je ne l’ai jamais entendu causer qu’une demi-heure chez le baron d’Holbach, il y a plus de douze ans. Je ne connais Rousseau que comme auteur, et malheureusement, l’expérience m’a bien détrompé de cette illusion, qui me fait aimer l’homme sur la foi de ses écrits. Je dis, malheureusement – parce que cette illusion est bien douce, et que je ne l’ai pas perdue sans beaucoup de regret. Je ne me défends pas d’estimer et d’aimer infiniment les ouvrages de Rousseau, non pas seulement à cause de son éloquence – du moins si l’on n’entend par éloquence que la beauté du langage – car l’éloquence de Rousseau a un charme bien indépendant du langage, et qui tient de très près à la partie morale de ses écrits. Il s’en faut bien que je les juge, comme vous, nuisibles à l’intérêt du genre humain ; je crois, au contraire, que c’est un des auteurs qui a le mieux servi les mœurs et l’humanité. Bien loin de lui reprocher de s’être sur cet article trop écarté des idées communes, je crois, au contraire, qu’il a encore respecté trop de préjugés. Je crois qu’il n’a pas marché assez avant dans la route ; mais c’est en suivant sa route que l’on arrivera au but qui est de rapprocher les hommes de l’égalité, de la justice et du bonheur. Il faut nous entendre. Vous me ferez l’honneur de croire que je n’adopte pas ses ridicules paradoxes sur le danger des lettres, et sur la destination de l’homme à la vie sauvage. Je les regarde ainsi que vous – comme un jeu, une espèce de tour de force d’éloquence. Rousseau n’était point encore connu quand il s’engagea dans cette fausse route ; l’ensemble de ses idées n’était point encore formé. Il s’imagina étonner davantage en saisissant le côté paradoxal des sujets proposés par l’académie de Dijon. Ce malheureux orgueil dont je ne prétends pas assurément le justifier l’a sans cesse conduit à entasser les paradoxes pour ne pas rétracter le premier ; et son Emile est encore gâté par les entorses qu’il y donne quelquefois aux vérités qu’il y établit pour les lier à ses anciennes folies. Je crois qu’en cela il y a de sa part un peu de charlatanisme, fait d’un amour-propre très malentendu. Je ne le crois pas non plus de bonne foi dans son prétendu christianisme : mais, malgré ces défauts, combien de vérités utiles dans Emile – combien la marche qu’il présente à l’éducation est puisée dans la nature – que d’observations fines et neuves sur les développements successifs de l’esprit et du cœur humain ! Il prolonge un peu trop ce développement. La nature va plus vite qu’il ne le dit ; mais elle suit la route qu’il trace, et il est le premier qui ait appris à la seconder sans la gêner ; et c’est assurément une obligation éternelle que le genre humain lui aura. Et compterons-nous pour rien le Contrat social ? A la vérité, ce livre se réduit à la distinction précise du souverain et du gouvernement ; mais cette distinction présente une vérité bien lumineuse, et qui me paraît fixer à jamais les idées sur l’inaliénabilité de la souveraineté du peuple dans quelque gouvernement que ce soit. Emile me paraît partout respirer la morale la plus pure qu’on ait encore donnée en leçons, quoiqu’on puisse, selon moi, aller encore plus loin ; - mais je me garderai bien de vous dire sur cela mes idées, car vous me jugeriez peut-être encore plus fou que Rousseau. Je ne vous dirai donc pas que je ne trouve la vraie morale dans aucun livre de morale, et que tout ce que j’en connais est épars çà et là dans les romans. Je ne vous dirai pas que c’est précisément parce que la morale des écrits de Rousseau se rapproche davantage de celle des romans que je l’estime si fort, car je vous donnerais trop mauvaise idée de moi. Après cette profession de foi sur Rousseau, considéré comme auteur, je conviendrai sans peine, mais non sans regret, qu’il a des défauts qui rendent sa personne intolérable dans la société, et qui l’ont fait tomber dans des fautes odieuses. Il n’y a personne au monde qui puisse n’être pas indigné de ses soupçons contre vous. Quoique je ne les aie pas envisagés tout à fait comme vous, et que je ne les aie pas crus un prétexte imaginé de mauvaise foi et par réflexion pour secouer les obligations qu’il vous avait ; quoique je les aie regardés comme le fruit d’une imagination exaltée par l’orgueil et la mélancolie, je ne sens pas moins qu’une âme honnête ne conçoit pas de pareils soupçons contre un bienfaiteur, et qu’une défiance aussi atroce n’annonce pas un homme en qui on puisse prendre confiance. Je crois qu’à présent Rousseau est très convaincu de la fausseté de ses soupçons et je le trouve inexcusable de ne pas revenir sur ses pas. Cependant je suis moins étonné de cette seconde faute que de la première – vu l’excès de son orgueil, et l’horreur qu’il aurait sans doute de se voir humilié devant vous après la manière dont vous l’avez traité.

            Si j’ai disputé contre vous, ce n’était pas pour justifier Rousseau, parce que personne au monde ne peut le justifier. Mais je croyais – et je vous avoue que je pense encore de même – que vous vous étiez trompé sur la manière d’envisager sa faute ; et je voyais avec peine qu’en vous défendant du fonds de l’accusation de Rousseau – sur laquelle assurément vous n’aviez aucun besoin de défense et qui tombait par son atrocité même, - vous vous donniez un léger tort vis-à-vis de lui, en lui supposant des vues que je croyais qu’il n’avait pas eues : et vous lui donniez, pour ainsi dire, un moyen de rétablir le combat.

            Il me semblait qu’en vous bornant sans explication à faire imprimer les deux lettres, il était confondu de la manière la plus accablante. Je sais bien qu’il l’est ; mais les partisans de Rousseau disent encore – M. Hume a pris cette affaire trop vivement. Au reste, tout cela me paraît devoir à présent vous inquiéter bien peu : les gens qui vous connaissent le moins du monde vous ont rendu une pleine justice, soit en France, soit en Angleterre ; et je suis bien persuadé que même parmi les partisans de Rousseau qui vous connaissent le moins, aucun n’a été tenté de donner la moindre créance aux absurdités de sa lettre. Si c’est pour mener Rousseau en Angleterre que vous avez quitté le séjour de la France, c’est nous qui souffrons le plus de cette affaire, puisque nous sommes privés du plaisir de vous posséder et de vivre avec vous. Je ne suis pas un de ceux qui le regrettent le moins. J’ai été bien plus long que je ne voulais sur ce chapitre, mais ce sera sûrement la dernière fois que je vous en parlerai.

            J’aurais fort voulu entrer dans quelque détail sur la matière de l’impôt ; mais pour répondre à vos objections, il faudrait, pour ainsi dire, faire un livre et mériter mon prix. Je veux seulement vous indiquer le principe d’où je pars et que je crois incontestable : c’est qu’il n’y a d’autre revenu possible dans un Etat que la somme des productions annuelles de la terre ; que la totalité des productions se partage en deux parts : l’une affectée à la reproduction de l’année suivante et qui comprend non seulement la part des fruits que les entrepreneurs de culture consomment en nature, mais encore tout ce qu’ils emploient à salarier les ouvriers de tout genre qui travaillent pour eux : maréchaux, charrons, bourreliers, tisserands, tailleurs, etc. ; elle comprend aussi leurs profits et les intérêts de leurs avances. L’autre part est le produit net que le fermier rend au propriétaire, lorsque la personne de celui-ci est distinguée de celle du cultivateur, ce qui n’arrive pas toujours ; le propriétaire l’emploie à salarier tout ce qui travaille pour lui. Cela posé, il faut que l’impôt qui ne porte pas sur le propriétaire directement tombe ou sur les salariés qui vivent du produit net, ou sur ceux dont le travail est payé sur la part du cultivateur. Si le salaire a été réduit par la concurrence à son juste prix, il faut qu’il augmente ; et comme il ne peut augmenter qu’aux dépens de ceux qui payent, une partie retombe sur le propriétaire pour les dépenses qu’il fait avec son produit net – l’autre partie augmente la dépense des cultivateurs, qui sont obligés dès lors de donner moins au propriétaire. C’est donc dans tous les cas le propriétaire qui paye.

            Vous dites que je suppose que les salaires augmentent à raison des taxes, et que l’expérience prouve la fausseté de ce principe ; et vous observez avec raison que ce ne sont point les taxes plus ou moins fortes qui déterminent le prix des salaires, mais uniquement le rapport de l’offre à la demande.

            Ce principe n’a certainement jamais été contesté ; c’est l’unique principe qui fixe immédiatement le prix de toutes les choses qui ont une valeur dans le commerce. Mais il faut distinguer deux prix, le prix courant qui s’établit par le rapport de l’offre et de la demande, et le prix fondamental, qui pour une marchandise est ce que la chose coûte à l’ouvrier. Pour le salaire de l’ouvrier, le prix fondamental est ce que coûte à l’ouvrier sa subsistance. On ne peut imposer l’homme salarié sans augmenter le prix de sa subsistance, puisqu’il faut ajouter à son ancienne celle de l’impôt. On augmente donc le prix fondamental du travail. Or, quoique le prix fondamental ne soit pas le principe immédiat de la valeur courante, il est cependant un minimum au-dessous duquel elle ne peut baisser. Car si un marchand perd sur sa marchandise, il cesse de vendre ou de fabriquer ; si un ouvrier ne peut vivre de son travail, il devient mendiant ou s’expatrie. Ce n’est pas tout : il faut que l’ouvrier trouve un certain profit, pour subvenir aux accidents, pour élever sa famille. Dans une nation où le commerce et l’industrie sont libres et animés, la concurrence fixe ce profit au taux le plus bas qu’il soit possible. Il s’établit une espèce d’équilibre entre la valeur de toutes les productions de la terre, la consommation des différentes espèces de denrées, les différents genres d’ouvrages, le nombre d’hommes qui y sont occupés, et le prix de leurs salaires.

            Les salaires ne peuvent même être fixés, et demeurer constamment à un taux déterminé, qu’en vertu de cet équilibre, et de l’influence qu’ont les unes sur les autres toutes les parties de la société, toutes les branches de la production et du commerce. Cela posé, si l’on charge un des poids, il est impossible qu’il n’en résulte pas dans toute la machine un mouvement qui tend à rétablir l’ancien équilibre. La proportion de la valeur courante des salaires à leur valeur fondamentale était établie par les lois de cet équilibre, et par la combinaison de toutes les  circonstances où se trouvent toutes les parties de la société.

            Vous augmentez la valeur fondamentale – il faut que les circonstances qui ont fixé auparavant la proportion de la valeur courante avec cette valeur fondamentale fassent retomber la valeur courante jusqu’à ce que la proportion soit rétablie. Je sais bien que cet effet ne sera pas subit, et qu’il y a dans toute machine compliquée des frottements qui ralentissent les effets le plus infailliblement démontrés par la théorie. Le niveau même, dans un fluide parfaitement homogène, ne se rétablit qu’avec le temps, mais il s’établit toujours avec le temps. Il en est de même de l’équilibre des valeurs que nous examinons. L’ouvrier, comme vous le dites, s’ingénie pour travailler plus ou consommer moins ; mais tout cela n’est que passager. Il n’est, sans doute, aucun homme qui travaille autant qu’il pourrait travailler. Mais il n’est pas non plus dans la nature que les hommes travaillent autant qu’ils pourraient travailler comme il ne l’est pas qu’une corde soit tendue autant qu’elle peut l’être. Il y a un degré de relâchement nécessaire dans toute machine, sans lequel elle courrait risque de se briser à tout moment. Ce degré de relâchement dans le travail est fixé par mille causes qui subsistent après l’impôt, et par conséquent, si par un premier effort la tension avait augmenté, les choses ne tarderaient pas à reprendre leur assiette naturelle.

            Ce que j’ai dit de l’augmentation du travail, je le dis de la diminution de la consommation. Les besoins sont toujours les mêmes. Cette espèce de superflu sur lequel on peut à toute rigueur se retrancher est encore un élément nécessaire dans la subsistance usuelle des ouvriers et de leurs familles. L’avare de Molière dit que quand il y a à dîner pour cinq, un sixième trouve à manger ; mais à pousser ce raisonnement un peu loin, on tomberait bien vite dans l’absurde. J’ajoute que la diminution de la consommation a un autre effet bien terrible sur le revenu du propriétaire, par la diminution de la valeur des denrées et des productions de sa terre.

            Je n’entre point dans le détail de l’objection du commerce étranger, que je ne saurais regarder comme un objet bien considérable dans aucune nation, si ce n’est en tant qu’il contribue à augmenter le revenu des terres, et que d’ailleurs, on ne peut le taxer sans le faire diminuer. Mais le temps me manque, et je suis forcé de finir, quoique j’eusse bien des choses à dire sur les inconvénients de l’impôt sur les consommateurs, dont la perception est une atteinte perpétuelle à la liberté des citoyens : il faut les fouiller aux douanes, entrer dans leurs maisons pour les droits d’aides et d’excises, - sans parler des horreurs de la contrebande, et de la vie des hommes sacrifiés à l’intérêt pécuniaire du fisc : voilà un beau sermon que la législation fait aux voleurs de grand chemin.

            Je finis malgré moi, en vous assurant sans compliment de l’attachement le plus sincère et le plus inviolable.

                                                                                                          Turgot

 

 

 

 

 

Hume au Dr Blair – 1er avril 1767

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.192 à p.193
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            Le succès du livre dont vous me parlez me cause, cher docteur, une grande satisfaction, en raison de l’amitié sincère que j’ai pour l’auteur, et il me touche d’autant plus que je n’y croyais pas. Je me suis mis dès lors à espérer, j’ai même cru que je m’étais trompé et, persuadé que j’avais eu tort, j’ai repris plusieurs fois le livre et j’en ai lu des chapitres. Mais à ma grande mortification, à mon grand chagrin, je n’ai pas pu changer d’avis. Nous verrons, par le temps que durera sa renommée, si je me suis ou non trompé.

            Helvétius et Saurin m’ont dit l’un et l’autre à Paris, que Montesquieu les avait consultés sur son Esprit des Lois. Ils avaient eu la franchise de lui dire, comme étant leur opinion définitive, que le livre devait être supprimé, parce qu’ils prévoyaient que ce serait nuire fortement à sa réputation que de le publier. Ils m’ont dit que je trouverais sans doute qu’il était honteux d’avoir porté un semblable jugement ; mais pourtant, ont-ils ajouté, vous remarquerez que le public est très revenu de l’admiration qu’il a éprouvée tout d’abord pour le livre, et nous sommes persuadés qu’il en reviendra chaque jour davantage.

            J’espère que l’avenir démontrera que j’ai été un faux prophète, comme ces messieurs, car, malgré la diminution de vogue considérable de l’Esprit des Lois, qui s’accentuera probablement encore, l’ouvrage conserve une haute réputation et ne sera sans doute jamais tout à fait oublié. Il a un mérite considérable, en dépit du méchant éclat de son esprit mordant, de sa fausse recherche et de ses assertions crues et risquées.

            Helvétius et Saurin m’ont assuré que leur liberté de langage ne leur avait rien fait perdre de l’amitié de Montesquieu. Je crois qu’il en serait de même pour moi ; cependant il vaut mieux ne pas tenter l’épreuve. Pour ce motif et pour d’autres, je vous recommande le secret vis-à-vis de tout le monde, Robertson excepté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hume à un ami –  mai 1767 ?

 

in

G.H. Morin : Essai sur la vie et le caractère de Jean-Jacques Rousseau

Paris

Ledoyen libraire, Palais national

Galerie d’Orléans, 31.

1851

 

p.256 à p.258
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«Je ne sais si vous avez entendu parler des derniers événements arrivés à ce pauvre malheureux Rousseau, qui est devenu tout à fait extravagant, et qui mérite la plus grande compassion. Il y a environ trois semaines qu'il partit, sans en donner le moindre avis, de chez M. Davenport, n'emmenant avec lui que sa gouvernante, laissant la plus grande partie de ses effets et environ trente guinées d'argent. On trouva aussi une lettre sur sa table, pleine de reproches contre son hôte, auquel il imputait d'avoir été complice de mon projet pour le déshonorer. Il prit le chemin de Londres. M. Davenport me pria de lé faire chercher, et de découvrir comment on pourrait lui renvoyer. son bagage et son argent. On fut quinze jours sans en entendre parler, jusqu'à ce qu'enfin le chancelier reçut de lui la lettre la plus extravagante, datée de Spalding, dans le comté de Lincoln. Il dit à ce magistrat qu'il .est en route pour Douvres, dans le dessein de quitter le royaume (observez que Spalding s'éloigne tout à fait du chemin), mais qu'il n'ose sortir de sa maison, dans la crainte de ses ennemis. Il conjure le chancelier de lui donner un guide autorisé pour le conduire. Quelques jours après, j'appris de M. Davenport qu'il avait reçu une nouvelle lettre de Rousseau, datée de Spalding, dans laquelle il lui témoigne le plus vif repentir. Il parle de sa malheureuse position, et annonce le dessein de retourner à Wooton. J'espérai qu'il avait recouvré ses sens; point du tout. Au bout de quelques heures, le général Conway reçut de lui une lettre datée de Douvres, distant de 200 milles de Spalding. Il n'avait (257) mis que deux jours à faire celle longue route. Il n'y a rien de plus fou que cette lettre. Il suppose qu'il est prisonnier d'Etat, et cela par mes suggestions. Il le conjure de lui permettre de quitter le royaume. Il lui représente le danger qu'il court d'être assassiné ; et en même temps il avoue avoir été déshonoré en Angleterre pendant sa vie; il prédit que sa mémoire sera justifiée après sa mort. Il dit qu'il a composé un volume de mémoires, principalement relatifs aux traitements qu'il a éprouvés en Angleterre, et à l'état de captivité dans lequel il a été détenu. Si le général lui permet de partir, il lui fera remettre ce volume qui est déposé en mains sûres, et jamais il ne paraîtra rien de lui contre la nation et ses ministres. Il ajoute, comme si un rayon de raison avait pénétré dans son âme, qu'il renonce au projet d'écrire sa vie et ses mémoires, et qu'il ne lui échappera aucune plainte sur ses malheurs ; qu'il ne parlera de M. Hume qu'avec honneur, et que lorsqu'il sera pressé de s'expliquer sur quelques plaintes indiscrètes échappées au fort de ses peines, il les rejettera sur ce malheureux penchant à la défiance, ouvrage de ses malheurs, et qui maintenant y met le comble. Je vous informe de ces détails afin que vous voyiez que ce pauvre homme est absolument fou, et que, par conséquent, il ne peut être poursuivi par les lois, ni l'objet d'une peine civile. Il a certainement passé à Calais, et se trouvant dans le ressort du Parlement de Paris, il sera probablement arrêté, et peut-être traité sans aucun égard à sa malheureuse position. Quand j'étais à Paris, j'ai vu contre lui des traits d'animosité peu commune de la part des membres de ce corps. Je crains que sa présence ne les ranime. Il me paraît donc intéressant que quelques personnes de poids et de mérite sachent de la première main le véritable état des choses, afin que les ennemis de ce malheureux homme n'appesantissent pas sur lui des peines trop fortes. J'ai parlé à M. de Guerchy, ambassadeur de France, afin qu'il en parle sous ce point de vue à la cour. Il faut que vous instruisiez M. de Malesherbes. M. de Trudaine joindra aussi ses bons offices, et je ne doute pas que, par vos bons efforts réunis, vous ne lui procuriez une entière sûreté. S'il pouvait être établi dans une retraite tranquille, il a de quoi subvenir à tous ses besoins. Il a, si je ne me trompe, cent louis de rente par lui-même. Le roi d'Angleterre lui en a accordé autant. On pourrait trouver en France quelque personne qui, par égard pour son génie, le traiterait avec amitié et l'empêcherait de faire du mal à lui et aux (258) autres. Il serait à propos que sa gouvernante entrât dans le projet. Je sais cependant que M. Davenport n'a pas une idée bien avantageuse de son caractère et de sa conduite, lorsqu'ils vivaient chez lui ; mais Rousseau est accoutumé à cette femme; elle sait mieux que qui que ce soit entrer dans ses humeurs. On soupçonne qu'elle a entretenu toutes ses chimères, afin de le chasser d'un pays où, n'ayant personne avec qui parler, elle s'ennuyait à la mort. »

 

 

 

 

 

L’abbé Morellet à Hume –  16 mai 1769

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.181 à p.183
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            Monsieur,

            Voici une occasion de me rappeler à votre souvenir dont je profite avec empressement. M. Frances veut bien se charger de vous remettre quelques exemplaires de l’ouvrage que je viens de publier. Je me flatte que vous voudrez bien en présenter un de ma part à M. Conway et en envoyer à M. Smith, M. Tucker, M. Robertson et à M. Franklin de Philadelphie. En le recevant de votre main ils le jugeront peut-être plus favorablement. Ils penseront au moins que vous avez quelque estime et quelque amitié pour l’auteur, et leur suffrage et le vôtre seraient la chose du monde qui me flatterait le plus. J’espère que vous me ferez la grâce et l’amitié de me lire. Je crains bien de vous ennuyer. Je ne vous apprendrai rien. Vous employez votre temps plus utilement, mais vous me ferez un grand plaisir auquel je serai infiniment sensible, si vous voulez me donner quelques conseils.

            Le volume que je vous envoie est le développement de mon plan. Dites-moi si mes dispositions vous paraissent bonnes ou mauvaises, ce que vous croyez qu’on y pourrait changer, si vous trouvez les notions que j’ai données de la valeur, des monnaies, du change, des banques, etc., objets sur lesquels je me suis permis une digression un peu étendue – si vous trouvez, dis-je, ces notions exactes.

            Vous savez bien qu’en m’obligeant ainsi vous obligerez beaucoup de nos amis et en particulier M. Dalembert, M. Turgot, M. le baron d’Holbach, etc., et tous tant que nous sommes, hommes de lettres à qui vous avez laissé un souvenir bien cher de vous.

            Quand viendrez-vous jouir un peu de l’amitié de tant de gens qui vous regrettent ici ? Votre histoire, dit-on, vous retient. Il est impossible d’avoir une meilleure raison que celle-là, puisqu’il est impossible d’avoir une occupation à laquelle nous pouvons, nous et l’Europe entière, mettre plus d’intérêt. M. Suard travaille à traduire celle de votre ami, et je suis bien aise qu’elle soit tombée en de si bonnes mains.

            Je vous conseille fort de prendre la même précaution, pour n’être pas défiguré par nos mauvais traducteurs. Je dois vous donner quelques nouvelles de vos amis. M. Turgot est à Paris, et se porte bien – Dalembert est à Marseille. Nous passons presque toutes les soirées chez Melle de L’Espinasse, et nous parlons souvent de vous et vous regrettons. Le baron d’Holbach s’est jeté à corps perdu dans la bibliomanie, et passe sa vie chez les libraires. Sa bibliothèque devient tous les jours plus riche. Mme Trudaine est toujours bien languissante. Mme Du Pré est un peu revenue de la douleur que la perte de M. Trudaine lui a causée. Elle est à Bourges chez son fils. Les Helvétius se portent bien. Je puis vous faire les compliments et les amitiés de tous ces gens-là, et je ne ferai que suivre leurs intentions.

            Adieu, Monsieur, rien ne peut me flatter davantage que quelque part dans votre souvenir et votre amitié, que je mérite par les sentiments de respect, d’estime et d’attachement, avec lesquels je suis,

            Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

 

 

 

La comtesse de Boufflers à Hume – 29 mai 1769

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.202 à p.203
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            Il me semble que ma dernière lettre vous a fâché un peu contre moi. C’est à tort : la vivacité que vous y avez cru voir naissait du sujet, et ne portait point sur vous. Nous avions parlé cent fois, sur ce chapitre, sans que je pusse parvenir à vous faire connaître mes véritables sentiments. J’ai vu qu’il était nécessaire, pour n’y plus revenir, de vous l’exprimer une fois de manière à ne vous laisser aucun doute. Vous n’avez jamais compris de quelle amitié mon cœur est capable. Vous croyez que je ne prise pas la liberté autant que vous faites. Vous vous persuadez que je sacrifie la mienne. Vous vous trompez sur ces deux points. Je me sens dégagée de mille liens incommodes dont les autres s’embarrassent. Je ne connais de joug que celui de la raison. Mon inclination est parfaitement d’accord avec tout ce que je fais, et par le renversement d’une simple phrase, vous pouvez juger que vous n’avez aucun avantage sur moi, car si vous ne faites rien que ce qui vous plaît, de mon côté, il n’y a rien de ce que je fais qui ne me plaise. A la vérité, m’étant laissée gouverner un temps par une passion violente, que des circonstances extraordinaires avaient allumée en moi, j’en ai perdu ma tranquillité, j’en ai pensé perdre la raison et la vie. Le ressentiment de l’injure que je croyais recevoir m’a sollicitée vingt fois de rompre un attachement, qui ne rencontrait pas un retour égal ; mais, par bonheur, l’ambition se trouvait chez moi dans un sol tout à fait étranger, et l’amitié dans son propre territoire. Celle-ci l’emporte, ou, si vous l’aimez mieux, la faiblesse qui a tout perdu m’a sauvée, en m’empêchant de donner le scandale d’un attachement de vingt ans, rompu par un motif d’intérêt. J’ai été longtemps malade. J’ai beaucoup souffert pour me vaincre ; mes seuls efforts n’en sont pas venus à bout ; des circonstances que je ne puis vous détailler par lettres y ont contribué. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je suis guérie, que mon âme a passé par la fournaise, et qu’elle en est sortie moins imparfaite ; qu’elle conserve le souvenir le plus tendre et le plus sensible des larmes que votre compassion vous a fait verser pour moi. J’ai peine à supporter la compassion, mais la vôtre m’a été honorable et chère. Revenez me voir. Je mérite cela de vous. Vous le devez aussi à l’accueil qu’on vous a fait en France – une visite de quelques mois.

 

 

 

 

 

Hume à L’abbé Morellet –  10 juillet 1769

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.183 à p.188
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         Cette partie de votre prospectus dans laquelle vous vous efforcez de prouver que les conventions humaines sont tout à fait étrangères à l’établissement de la circulation monétaire, est certainement très curieuse et traitée avec un très grand soin ; néanmoins je ne puis m’empêcher de croire que l’opinion communément répandue a quelque fondement. La circulation monétaire doit toujours, il est vrai, consister en matières ayant une valeur intrinsèque, autrement elle se multiplierait indéfiniment et tomberait à rien. Quand je reçois un schelling, je le considère non comme un métal utile, mais comme quelque chose qu’un autre recevra de moi, et celui qui le convertira en métal est sans doute fort éloigné de moi. Vous savez que tous les Etats ont proclamé criminel l’acte de fonde la monnaie, et quoique ce soit une loi d’une exécution difficile, il n’est pas à supposer que, si on pouvait l’appliquer, elle détruisît entièrement la valeur de la circulation, conformément à votre hypothèse. Vous avez en France une monnaie de peu de valeur, appelée billon, composée d’argent et de cuivre, qui circule couramment, bien que la séparation des deux métaux et leur réduction à l’état primitif serait, me dit-on, à la fois coûteuse et incommode. Nos schellings et nos six-pence, qui sont presque notre seule monnaie d’argent, sont tellement usés par la circulation, qu’ils perdent vingt, trente ou quarante pour cent de leur valeur originale ; cependant ils passent couramment, ce qui ne peut provenir que d’une convention tacite. Nos colonies d’Amérique manquant d’espèces finirent par fabriquer un papier monnaie ; ce n’étaient pas des billets de banque, parce qu’il n’y avait pas de lieu désigné pour donner de l’argent en échange ; néanmoins ce papier monnaie était employé dans tous les paiements, par convention, et cela aurait pu continuer, sans l’abus qu’en firent plusieurs assemblées, qui émirent du papier sans limite et par ainsi en discréditèrent le cours.

            Vous faites mention de diverses espèces de circulation : les moutons, les bœufs, le poisson, employés comme mesure d’échange, ou comme argent, dans différentes parties du monde. Vous avez oublié que dans notre colonie de Pennsylvanie, la terre elle-même, qui est la principale marchandise, est monnayée et est mise en circulation. Voici comment les choses se passent : Un planteur, aussitôt après avoir acheté une terre, se présente au bureau public et en retire des billets pour le montant de la moitié de la valeur de sa terre ; ces billets, il les emploie dans tous ses paiements et ils circulent à travers toute la colonie, par convention. Pour empêcher le public d’être inondé de cette monnaie factice, on a recours à deux moyens : d’abord, les billets remis à un planteur ne peuvent pas excéder une certaine somme, quelle que puisse être la valeur de sa terre ; secondement, le planteur est tenu de rendre au bureau public, chaque année, la dixième partie de ses billets : par conséquent le tout est annulé en dix ans ; après quoi, il peut de nouveau redemander des billets pour la moitié de la valeur de sa terre. L’exposé de cette opération curieuse enrichirait votre dictionnaire, et vous pourriez, si vous le désirez, avoir plus de détails par Francklin, qui sera à Partis vers ces jours-ci et sera heureux de vous voir. Je lui ai envoyé votre prospectus et il m’a dit le tenir en grande estime.

            Je vois que, dans votre prospectus, vous prenez soin de ne pas désobliger vos économistes par une déclaration de vos vues, de quoi je loue votre prudence. Mais j’espère que, dans votre ouvrage, vous les foudroierez, les écraserez, les broierez, et les réduirez en poussière et en cendres ! C’est, en effet, la collection d’hommes la plus chimérique et la plus arrogante qui existe aujourd’hui, depuis l’annihilation de la Sorbonne. Pardonnez-moi de m’exprimer ainsi, d’autant que je sais que vous appartenez à ce corps vénérable. Je me demande avec étonnement ce qui a pu engager notre ami M. Turgot à s’associer à eux, j’entends les économistes, car je crois qu’il était aussi sorbonniste. J’ai envoyé votre prospectus au Dr Tucker, mais je n’ai pas depuis entendu parler de lui. J’en remettrai moi-même des exemplaires au Dr Robertson et à M. Smith, attendu que j’irai en Ecosse cet automne.

            Et maintenant, mon cher abbé, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter le succès dans vos judicieux travaux ; à vous embrasser, et à embrasser par votre entremise tous nos amis communs, d’Alembert, Helvétius, Buffon, le baron d’Holbach, Suard, Melle l’Espinasse. J’apprends la mort du pauvre abbé Le Bon. L’abbé Galiani va à Naples ; il fait bien de quitter Paris avant que j’y arrive car je l’aurais certainement mis à mort pour tout le mal qu’il a dit de l’Angleterre. Mais il est arrivé ce qu’avait prédit son ami Carraccioli, qui avait annoncé que l’abbé resterait deux mois dans ce pays, parlerait tout le temps, ne permettrait pas à un Anglais de prononcer une syllabe, et à son retour dépeindrait les mœurs de la nation pendant tout le reste de sa vie, comme s’il les connaissait parfaitement.

            Faites, je vous prie, mes compliments à M. Maletête. Rapportez-lui que le prince Masserano dit qu’il a épargné une grande effusion de sang à ce pays-ci. Il est certain que M. Maletête avait une forte envie de voir une émeute ici, et cependant il était résolu à mettre sa personne en sûreté. A cet effet, il loua une fenêtre ; il se proposait d’assister de là à une des élections de Wilkes et de se divertir de la bataille.

            Quelqu’un eut vent de la chose et le mit dans les journaux, en demandant aux propriétaires s’ils étaient dégénérés au point de se faire eux-mêmes la risée de leurs ennemis, surtout des Français, qu’ils méprisaient. Le prince Masserano soutint que cet incident a valu une élection remarquablement paisible !

            Connaissez-vous Crébillon ? J’ai honte de prononcer son nom. Il m’a envoyé son dernier ouvrage, avec une lettre très obligeante, mais comme il lui faut écrire en français, je ne lui ai jamais répondu. Si tous les Anglais étaient aussi impertinents que moi, l’abbé Galiani aurait raison de déblatérer contre nous. Je suis, cher abbé, en vous demandant votre bénédiction, tout à vous d’amitié.

                                                                                              David Hume

 

 

 

 

 

 

 

Hume à la comtesse de Boufflers – 20 août 1776

 

in

Léon Say : David Hume : Oeuvre économique

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date

p.203 à p.204
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            Chère Madame, bien que je doive sûrement mourir dans quelques semaines, peut-être dans quelques jours, je n’ai pu m’empêcher d’être surpris de la mort du prince de Conti, une si grande perte à tous les points de vue. J’ai pensé aussitôt à votre situation dans ce triste événement. Quel changement de vie complet pour vous ! Donnez-moi, je vous prie, quelques détails, mais en des termes dont vous n’ayez pas à vous préoccuper, au cas de ma mort, en quelques mains que votre lettre puisse tomber.

            Ma maladie est une diarrhée, ou dérangement dans les entrailles, qui me mine graduellement depuis deux ans, mais qui depuis les six derniers mois me pousse visiblement à ma fin. Je vois la mort approcher peu à peu, sans inquiétude ni regret.

            Je vous salue avec grande affection et respect, pour la dernière fois.

 

 

 

 

 



[1]              La personne que M. Rousseau nomme ici a exigé qu'on supprimât son nom. Note des Editeurs.

[2]              Nous avons laissé les notes de Musset-Pathay.  (Note de P. Folliot)

[3]              Comment Hume est-il si bien au fait de la correspondance de Rousseau ? (Note de Musset-Pathay)

[4]              Ce langage suppose dans celui qui le tient une estime de soi-même portée au dernier degré car c’est se mettre à un bien haut prix que de croire que chacun va tourner le dos à notre ennemi par amour pour nous. (Note de Musset-Pathay)

[5]              Nous avons laissé les notes de Musset-Pathay.  (Note de P. Folliot)

[6]              Voici donc un témoignage contemporain et digne de foi, d’après lequel on ne saurait douter de la malveillance du baron pour Jean-Jacques. Jusqu’à présent, Rousseau seul avait signalé cette malveillance ; mais comme il était partie intéressée, on ne l’avait pas cru. Le baron était l’amphitryon des gens de lettres qui ne pouvaient se dispenser de payer de leur écot, et formaient ce que Jean-Jacques, dans ses Confessions, appelle la Coterie holbachique. (Note de Musset-Pathay)

[7]              Par cette adroite concession, madame de Boufflers se réserve le droit de dire la vérité à son ami, mais les ménagements qu’elle va prendre prouvent que cet ami n’était guère moins irascible que celui dont elle plaide la cause. (Note de Musset-Pathay)

[8]              Par un seul mot, madame de Boufflers met la question dans son véritable point de vue, et ce mot qui peut être appliqué à beaucoup de circonstances de la vie de Rousseau, démontre à la fois l’erreur et la véracité de Jean-Jacques. (Note de Musset-Pathay)

[9]              Ce fait seul justifierait entièrement Rousseau. C’est une perfidie révoltante qu de caresser un malheureux, lui offrir un asile, l’entraîner avec soi, au moment même où l’on vient de prendre toutes les mesures les plus propres à le bafouer, à le rendre un objet de ridicule. Ce serait cependant la tactique de David Hume, s’il avait pris part à la prétendue lettre de Frédéric. On voit qu’il en fut accusé, non par Rousseau, qui, du fond de sa retraite, dans une province sauvage de l’Angleterre, ignorait ce qui se passait en France, mais par le public de Paris. (Note de Musset-Pathay)

[10]            Pour comprendre l’effet et le motif d’une pareille inculpation, il faut se rappeler la pension du roi d’Angleterre, qui n’aurait fait qu’un ingrat ; et la situation de Jean-Jacques, qui se serait mis en contradiction manifeste avec lui-même, ayant toujours, dans ses écrits, professé publiquement l’obéissance et le respect au gouvernement du pays qu’il habitait. (Note de Musset-Pathay)

[11]            Madame de Boufflers parle comme quelqu’un qui est persuadé que David Hume a tenu le propos. (Note de Musset-Pathay)

[12]            Il est vrai qu’elle est piquante contre Frédéric, mais elle suppose dans celui qui aimerait les persécutions un orgueil insensé et l’amour de la célébrité poussé jusqu’à la démence. (Note de Musset-Pathay)

[13]            S’il avait supposé cette capacité dans madame de B., il aurait commencé par la consulter avant d’écrire aux principaux ennemis de Rousseau ; à moins, ce qui serait possible, que, bien certain du blâme de la comtesse, et voulant exécuter son projet, il n’ait craint l’ascendant qu’elle pouvait avoir sur lui, ou, s’il allait plus loin, une rupture entière. Cette lettre prouve qu’elle était très capable de conseiller un homme tel que David ; et même un homme tel que Rousseau. (Note de Musset-Pathay)

[14]            Madame de Boufflers était aux eaux de Pougues. (Note de Musset-Pathay)

[15]            La recommandation était superflue, et le choix de d’Alembert prouve que madame de Boufflers aurait donné et donnait d’inutiles conseils. (Note de Musset-Pathay)

[16]            Heureusement elle ne l’a pas fait, car nous aurions été privés de la pièce la plus intéressante du procès, de celle qui met en état de juger avec impartialité, et sans laquelle on n’aurait été que persuadé des torts de David ; au lieu qu’au moyen de cette lettre pleine de sagesse, de raison et de bonté, l’on réunit la conviction à la persuasion. (Note de Musset-Pathay)

[17]            Ces recherches chez M. de Rougemont nous en ont fait faire pour en connaître le motif ? Nous en rendrons compte à l’article Rougemont, dans la Biographie des contemporains de Jean-Jacques. Il paraît que l’ami David était l’espion de son ami. (Note de Musset-Pathay)

[18]            Sur cette lettre, voir le Tome 17 des Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, p.13 à p.51. Sur Madame de Mesnières, voir le même tome, page 20 et suivantes.  (NdT)

[19]            On trouve dans le texte anglais des Annales : « I am happy in retaining some I have in your memory ... », ce qui est incohérent. Le texte original est très certainement : « I am happy in retaining some place in your memory... ». (NdT)

[20]            Selon Albert Schrinz (Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 17, p.27), cette lettre de Hume aurait peut-être eu pour fonction de gagner à sa cause un salon neutre, le salon Montigny car d’Alembert, d’Holbach et Lespinasse étaient a priori contre Rousseau tandis que madame de Boufflers et madame de Barbantane, favorables à Rousseau, étaient beaucoup plus difficiles à gagner. (NdT)

[21]            Rousseau le reconnaît dans sa correspondance de l’époque. (NdT)

[22]            A Wootton, dans le comté de Derby. (NdT)

[23]            M. Davenport. Voir la lettre de Hume à madame de Boufflers du 03 avril 1766 : «J’ai placé Rousseau à ma satisfaction  et à la sienne. Il y a un M. Davenport, homme de lettres, bon, sensible, veuf, et riche d’environ sept mille louis de revenu. Parmi ses nombreux domaines, il en est un dans le comté de Derby, au milieu des rochers, des forêts et des ruisseaux. Il a offert cette retraite, et consenti, en riant, à prendre une pension de trente louis, pour Jean-Jacques et sa compagne. » (V.D. Musset-Pathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau, Paris, Pélicier, 1821, Tome 1, p.118). « Enfin on lui proposa l'arrangement auquel il est aujourd'hui fixé. M. Davenport, gentilhomme distingué par sa naissance, sa fortune et son mérite, lui a offert une maison , appelée Wootton, qu'il a dans le Comté de Derby, et qu'il habite rarement; et M. Rousseau lui paye pour lui et pour sa gouvernante une modique pension. (Exposé succinct) (Note de P. Folliot)

[24]            Dans une lettre à *** du 02 mai 1766, Hume déclare que cette condition était en fait exigée par Rousseau « car, sans cela, notre ami n’aurait mis le pied dans sa maison. » (NdT)

[25]            Melle Le Vasseur. (NdT)

[26]            Secrétaire d’Etat. (NdT)

[27]            Les deux, selon Hume (lettre à madame de Boufflers du 15 juillet 1766), conseillèrent la publication des détails relatifs à l’affaire. (NdT)

[28]            « Un soir que nous causions ensemble à Calais, où nous étions retenus par les vents contraires, je demandai à M. Rousseau s'il n'accepterait pas une pension du roi d'Angleterre, au cas que Sa Majesté voulût bien la lui accorder. Il me répondit que cela n'était pas sans difficulté, mais qu'il s'en rapporterait entièrement à l'avis de Milord Maréchal. Encouragé par cette réponse, je ne fus pas plutôt arrivé à Londres que je m'adressai pour cet objet aux Ministres du Roi, et particulièrement au général Conway, secrétaire d'État, et au général Groeme, secrétaire et chambellan de la reine. Ils firent la demande de la pension à leurs Majestés qui y consentirent avec bonté, à condition seulement que la chose resterait secrète. » (Exposé succinct…) (NdT)

[29]            « cette affaire resta quelque temps suspendue  par un dérangement qui survint dans la santé du général Conway. » (Exposé succinct) (NdT)

[30]            Il s’agit certainement de la lettre du 22 mai 1766 dont voici le contenu : « Vivement touché des grâces dont il plaît à Sa Majesté de m'honorer, et de vos bontés qui me les ont attirées, j'y trouve, dès à présent, ce bien précieux à mon cœur, d'intéresser à mon sort le meilleur des Rois et l'homme le plus digne d'être aimé de lui. Voilà, Monsieur, un avantage dont je suis jaloux et que je ne mériterai jamais de perdre. Mais il faut vous parler avec la franchise que vous aimez. Après tant de malheurs, je me croyais préparé à tous les événements possibles; il m'en arrive pourtant que je n'avais pas prévus, et qu'il n'est pas permis à un honnête homme de prévoir. Ils m'en affectent d'autant plus cruellement, et le trouble où ils me jettent m'ôtant la liberté d'esprit nécessaire pour me bien conduire, tout ce que me dit la raison dans un état aussi triste est de suspendre mes résolutions sur toute affaire importante, telle qu'est pour moi celle dont il s'agit. Loin de me refuser aux bienfaits du Roi, par l'orgueil qu'on m'impute, je le mettrais à m'en glorifier, et tout ce que j'y vois de pénible est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public comme aux miens. Mais lorsque je les recevrai, je veux pouvoir me livrer tout entier aux sentiments qu'ils m'inspirent, et n'avoir le cœur plein que des bontés de Sa Majesté et des vôtres. Je ne crains pas que cette façon de penser les puisse altérer. Daignez donc, Monsieur, me les conserver pour des temps plus heureux : vous connaîtrez alors que je ne diffère de m'en prévaloir que pour tâcher de m'en rendre plus digne. Agréez, Monsieur, je vous supplie , mes très humbles salutations et mon respect.” (NdT)

[31]            « Un soir que nous causions ensemble à Calais, où nous étions retenus par les vents contraires, je demandai à M. Rousseau s'il n'accepterait pas une pension du roi d'Angleterre, au cas que Sa Majesté voulût bien la lui accorder. Il me répondit que cela n'était pas sans difficulté, mais qu'il s'en rapporterait entièrement à l'avis de Milord Maréchal. Encouragé par cette réponse, je ne fus pas plutôt arrivé à Londres que je m'adressai pour cet objet aux Ministres du Roi, et particulièrement au général Conway, secrétaire d'État, et au général Groeme, secrétaire et chambellan de la reine. Ils firent la demande de la pension à leurs Majestés qui y consentirent avec bonté, à condition seulement que la chose resterait secrète. » (Exposé succinct) (NdT)

[32]            « Cette lettre parut au général Conway, comme à moi, un refus net d'accepter la pension tant qu'on en ferait un secret; mais comme M. Rousseau avait été dès le commencement instruit de cette condition et que toute sa conduite, ses discours, ses lettres, m'avaient persuadé qu'elle lui convenait, je jugeai qu'il avait honte de se rétracter là-dessus en m’écrivant, et je crus voir dans cette mauvaise honte, la raison d'un silence dont j'étais surpris. » (Exposé succinct) (NdT)

[33]            Il s‘agit de la lettre du 19 juin 1766 dont voici le contenu : « “Comme je n'ai reçu, Monsieur, aucune réponse de vous, j'en conclus que vous persévérez dans la résolution de refuser les bienfaits de Sa Majesté, tant qu'on en fera un secret. Je me suis en conséquence adressé au général Conway pour faire supprimer cette condition, et j'ai été assez heureux pour obtenir de lui la promesse d'en parler au Roi. Il faut seulement, m'a-t-il dit, que nous sachions préalablement de M. Rousseau s'il est disposé à accepter une pension qui lui serait accordée publiquement, afin que Sa Majesté ne soit pas exposée à un second refus. Il m'a autorisé à vous écrire là-dessus, et je vous prie de me faire savoir votre résolution le plus tôt que vous pourrez. Si vous m'envoyez votre consentement, ce que je vous prie instamment de faire, je sais que je peux compter sur les bons offices du duc de Richmond pour appuyer la demande du général Conway ; ainsi je ne doute nullement du succès. Je suis, mon cher Monsieur, très sincèrement tout à vous.” (NdT)

[34]            « le plus noir de tous les hommes » : en français dans le texte. (NdT)

[35]            Il s’agit de la lettre du 23 juin, dont voici le contenu : “Je croyais, Monsieur, que mon silence interprété par votre conscience en disait assez; mais puisqu'il entre dans vos vues de ne pas l'entendre, je parlerai. Vous vous êtes mal caché, je vous connais et vous ne l'ignorez pas. Sans liaisons antérieures, sans querelles, sans démêlés, sans nous connaître autrement que par la réputation littéraire, vous vous empressez à m'offrir vos amis et vos soins; touché de votre générosité, je me jette entre vos bras; vous m'amenez en Angleterre, en apparence pour m'y procurer un asile, et en effet pour m'y déshonorer. Vous vous appliquez à cette noble oeuvre avec un zèle digne de votre cœur et avec un succès digne de vos talents. Il n'en fallait pas tant pour réussir : vous vivez dans le monde, et moi dans la retraite; le public aime à être trompé, et vous êtes fait pour le tromper. Je connais pourtant un homme que vous ne tromperez pas : c'est vous-même. Vous savez avec quelle horreur mon cœur repoussa le premier soupçon de vos desseins. Je vous dis, en vous embrassant, les yeux en larmes, que, si vous n'étiez pas le meilleur des hommes, il fallait que vous en fussiez le plus noir. En pensant à votre conduite secrète, vous vous direz quelquefois que vous n'êtes pas le meilleur des hommes, et je doute qu'avec cette idée vous en soyez jamais le plus heureux. Je laisse un libre cours aux manœuvres de vos amis, aux vôtres, et je vous abandonne avec peu de regret ma réputation pendant ma vie, bien sûr qu'un jour on nous rendra justice à tous deux. Quant aux bons offices en matière d'intérêt avec lesquels vous vous masquez, je vous en remercie et vous en dispense. Je me dois de n'avoir plus de commerce avec vous, et de n'accepter pas même à mon avantage, aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Adieu, Monsieur, je vous souhaite le plus vrai bonheur; mais, comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire, voici la dernière lettre que vous recevrez de moi.” (NdT)

[36]            Il s’agit de la lettre du 26 juin, dont voici le contenu : "Comme la conscience me dit que j'en ai toujours agi avec vous de la manière la plus amicale et que je vous ai donné, en toute occasion, les preuves les plus tendres et les plus actives d'une sincère affection, vous pouvez juger de l'extrême surprise que m'a causée la lecture de votre lettre. Il est aussi impossible de répondre à des accusations si violentes et bornées à de simples généralités, qu'il est impossible de les concevoir. Mais cette affaire ne peut, ne doit pas en rester là. Je suppose charitablement que quelqu'infâme calomniateur m'a noirci auprès de vous; mais en ce cas, le devoir vous oblige, et je suis persuadé que votre propre inclination vous porte à me donner les moyens de connaître mon accusateur et de me justifier ; ce que vous ne pouvez faire qu'en m'instruisant de ce dont on m'accuse. Vous dites que je sais moi-même que je vous ai trahi  mais, je le dis hautement et je le dirai à tout l'univers : je sais le contraire; je sais que mon amitié pour vous a été sans bornes et sans relâche; et, quoique je vous en aie donné des preuves qui sont universellement connues en France et en Angleterre, le public n'en connaît encore que la plus petite partie. Je demande que vous me nommiez l'homme qui ose affirmer le contraire, et surtout je demande qu'il cite une circonstance dans laquelle je vous aie manqué. Vous le devez à moi; vous le devez à vous-même; vous le devez à la vérité, à l'honneur, à la justice, à tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. C'est comme innocent, car je ne dirai pas comme votre ami, je ne dirai pas comme votre bienfaiteur; c'est, je le répète, comme innocent, que je réclame le droit de prouver mon innocence et de confondre les scandaleuses faussetés qu'on peut avoir forgées contre moi. J’espère que M. Davenport, à qui j'ai envoyé une copie de votre lettre et qui lira celle-ci avant de vous la remettre, appuiera ma demande et vous dira qu'elle est juste. J'ai heureusement conservé la lettre que vous m'avez écrite après votre arrivée à Wootton et où vous me marquez dans les termes les plus forts, et même dans des termes trop forts, combien vous êtes sensible aux faibles efforts que j'ai faits pour vous être utile. Le petit commerce de lettres que nous avons eu ensuite n'a eu pour objet, de ma part, que des vues dictées par l'amitié. Dites-moi donc ce qui, depuis ce temps-là, a pu vous offenser; dites-moi de quoi l'on m'accuse; dites-moi quel est mon accusateur; et quand vous aurez rempli ces conditions à ma satisfaction et à celle de M. Davenport, vous aurez encore beaucoup de peine à vous justifier d'employer des expressions si outrageantes contre un homme avec qui vous avez été étroitement lié, et qui méritait, à plusieurs titres, d'être traité par vous avec plus d'égards et de décence. M. Davenport sait tout ce qui s'est passé relativement à votre pension, parce qu'il m'a paru nécessaire que la personne qui s'est chargée de vous procurer un établissement, connaisse exactement l'état de votre fortune, afin qu'elle ne soit pas tentée d'exercer à votre égard des actes de générosité, qui, en parvenant par hasard à votre connaissance, pourraient vous donner quelque sujet de mécontentement."

Je suis, Monsieur, etc. D. H. (NdT)

[37]            « Je suppose charitablement que quelqu'infâme calomniateur m'a noirci auprès de vous » (Lettre de Hume à Rousseau du 26 juin 1766) (NdT)

[38]            On lit dans l’avertissement à l’Exposé succinct : «Les plaintes de M. Hume parvinrent bientôt à la connaissance du public, qui eut d’abord de la peine à croire que M. Rousseau fût coupable de l’excès d’ingratitude dont on l’accusait. » (NdT)

[39]            Il s’agit évidemment du baron d’Holbach. On lit, dans une lettre de Hume à Madame de Boufflers du 15 juillet 1766 : « Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire dans Paris. J’en ai entretenu tous les amis que j’y possède, afin de me justifier contre un homme si dangereux : j’en ai dit un mot au baron d’Holbach. » Sur le baron, voir ce que dit rousseau dans les Confessions de la coterie holbachique. Madame de Boufflers, dans une lettre du 25 juillet 1766, reproche à Hume de s’être trop rapidement confié au baron : «Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m’éviter ne pouvait être que retardé, et l’état d’incertitude où vous m’avez laissée était plus pénible sans doute que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j’avais de croire l’histoire fabuleuse ; combien ma surprise et mon ignorance, que j’exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d’Holbach  n’eût pas dû être votre premier confident ; enfin le déplaisir que vous m’avez causé par une conduite qui déroge un peu, ce me semble, à l’amitié que vous m’avez promise. » (NdT)

[40]            On lit dans l’exposé succinct : « M. Hume écrivit cette aventure à quelques-uns de ses amis à Paris ; et il s’exprima dans ses lettres avec toute l’indignation que lui inspirait un si étrange procédé. Il se crut dispensé d’avoir aucun ménagement pour un homme, qui après avoir reçu de lui les marques d’amitié les plus constantes et les moins équivoques, l’appelait, sans motifs, faux, traître et le plus méchant des hommes. » (NdT)

[41]            On retrouve à peu près le même propos sans l’exposé succinct : « M. Rousseau m'a dit souvent qu'il composait les mémoires de sa vie, et qu'il y rendrait justice à lui-même, à ses amis et à ses ennemis. Comme M. Davenport m'a marqué que depuis sa retraite à Wootton il avait été fort occupé à écrire, j'ai lieu de croire qu'il achève cet ouvrage. Rien au monde n'était plus inattendu pour moi que de passer si soudainement de la classe de ses amis à celle de ses ennemis ; mais cette révolution s'étant faite, je dois m'attendre à être traité en conséquence. Si ces mémoires paraissent après ma mort, personne ne pourra justifier ma mémoire en faisant connaître la vérité : s'ils sont publiés après la mort de l'Auteur, ma justification perdra, par cela même, une grande partie de son authenticité. Cette réflexion m'a engagé à recueillir toutes les circonstances de cette aventure, à en faire un précis que je destine à mes amis et dont je pourrai faire dans la suite l'usage qu'eux et moi nous jugerons convenable; mais j'aime tellement la paix qu'il n'y a que la nécessité ou les plus fortes raisons qui puissent me déterminer à exposer cette querelle aux yeux du public. » On lit, dans la lettre à madame de Boufflers du 12 août 1766 : « Mais ce qui m’a déterminé à ne garder aucune mesure avec cet homme, c’est la certitude qu’il écrivait ses mémoires et qu’il m’y faisait faire une mauvaise figure. »  (NdT)

[42]            Rousseau n’écrivit jamais dans les Confessions sur l’année 1766. (NdT)

[43]            On lit dans la lettre du 15 juillet 1766 à madame de Boufflers : « le silence a ses dangers. Il compose maintenant un livre dans lequel il me déshonorera par ses mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu’ils soient publiés après sa mort, ma justification perdra beaucoup de son authenticité. L’on me dira qu’il est aisé d’inculper un mort. J’ai donc l’intention d’écrire le récit de cette querelle, en y joignant les pièces originales ; de donner à ce récit la forme d’une lettre adressée au général Conway ; d’en faire des copies qui seront déposées dans vos mains, dans celles de milord Maréchal, du général Conway, de M. Davenport et de quelques autres personnes, enfin d’en envoyer une à Jean-Jacques en lui désignant les dépositaires afin que, s’il a quelque chose à répondre, il le leur adresse. Tel est mon projet en ce moment. » (NdT)

[44]            Le texte anglais des Annales donne « nature ». Il s’agit d’une coquille et il faut lire « mature ». (NdT)

[45]            On peut en douter. (NdT)

[46]            La lettre de Hume que nous traduisons est du 25 juillet et nous savons qu’il reçut la fameuse lettre (du 10 juillet) de Rousseau le 15 juillet. Aurait-il commencé cette lettre avant le 25 juillet, et donc peut-être aussi avant le 15 juillet ? S’agit-il d’une ruse de Hume ? Il semble difficile de porter un jugement certain. (NdT)

[47]            Il s’agit de la lettre du 10 juillet 1766, dont voici le contenu : «Je suis malade, Monsieur, et peu en état d'écrire; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner. Il n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis longtemps : vous n'en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. Elle sera longue, j'en suis fâché; mais j'ai beaucoup à dire, et je n'y veux pas revenir à deux fois.

Je ne vis point dans le monde ; j'ignore ce qui s'y passe; je n'ai point de parti, point d'associé, point d'intrigue ; on ne me dit rien, je ne sais que ce que je sens ; mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien. Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs, est de se mettre à couvert des preuves juridiques; il ne ferait pas bon leur intenter procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d'un honnête homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens.

Vous demandez avec beaucoup de confiance qu'on vous nomme votre accusateur. Cet accusateur, Monsieur, est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvait se faire écouter de moi; c'est vous-même. Je vais me livrer sans réserve et sans crainte à mon caractère ouvert; ennemi de tout artifice, je vous parlerai avec la même franchise que si vous étiez un autre en qui j'eusse toute la confiance que je n'ai plus en vous. Je vous ferai l'histoire des mouvements de mon âme et de ce qui les a produits, et nommant M. Hume en tierce personne, je vous ferai juge vous-même de ce que je dois penser de lui. Malgré la longueur de ma lettre, je n'y suivrai point d'autre ordre que celui de mes idées, commençant par les indices et finissant par la démonstration.

Je quittais la Suisse, fatigué de traitements barbares, mais qui du moins ne mettaient en péril que ma personne et laissaient mon honneur en sûreté. Je suivais les mouvements de mon cœur pour aller joindre Milord Maréchal; quand je reçus à Strasbourg de M. Hume l'invitation la plus tendre de passer avec lui en Angleterre, où il me promettait l'accueil le plus agréable, et plus de tranquillité que je n'y en ai trouvé. Je balançai entre l'ancien ami et le nouveau, j'eus tort; je préférai ce dernier, j'eus plus grand tort : mais le désir de connaître par moi-même une nation célèbre, dont on me disait tant de mal et tant de bien, l'emporta. Sûr de ne pas perdre George Keith, j'étais flatté d'acquérir David Hume. Son mérite, ses rares talents, l'honnêteté bien établie de son caractère, me faisaient désirer de joindre son amitié à celle dont m'honorait son illustre compatriote; et je me faisais une sorte de gloire de montrer un bel exemple aux gens de Lettres, dans l'union sincère de deux hommes dont les principes étaient si différents.

Avant l'invitation du Roi de Prusse et de Mylord Maréchal, incertain sur le lieu de ma retraite, j'avais demandé et obtenu par mes amis un passeport de la Cour de France, dont je me servis pour aller à Paris joindre M. Hume. Il vit, et vit trop peut-être, l’accueil que je reçus d’un grand Prince, et j’ose dire, du public. Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance à cet éclat, jugeant combien l'envie de mes ennemis en serait irritée. Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que la bonne oeuvre qu'il allait faire produisit dans tout Paris. Il devait en être touché comme moi; je ne sais s’il le fut de la même manière.

Nous partons avec un de mes amis qui, presque uniquement pour moi, faisait le voyage d'Angleterre. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté et d'y être amené par cet homme illustre, je lui saute au cou, je l'embrasse étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de larmes qui parlaient assez. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissements d'un cœur pénétré. Je ne sais ce qu'il fait de ces souvenirs, s’ils lui viennent; j'ai dans l'esprit qu'il en doit quelquefois être importuné.

Nous sommes fêtés arrivant à Londres. On s'empresse dans tous les états à me marquer de la bienveillance et de l'estime. M. Hume me présente de bonne grâce à tout le monde; il était naturel de lui attribuer, comme je faisais, la meilleure partie de ce bon accueil : mon cœur était plein de lui, j'en parlais à tout le monde, j'en écrivais à tous mes amis; mon attachement pour lui prenait chaque jour de nouvelles forces; le sien paraissait pour moi des plus tendres, et il m'en a quelquefois donné des marques dont je me suis senti très touché. Celle de faire faire mon portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre. Cette fantaisie me parut trop affichée, et j'y trouvai je ne sais quel air d'ostentation qui ne me plut pas. C'est tout ce que j'aurais pu passer à M. Hume s'il eût été homme à jeter son argent par les fenêtres, et qu'il eût eu dans une galerie tous les portraits de ses amis. Au reste, j'avouerai sans peine qu'en cela je puis avoir tort.

Mais ce qui me parut un acte d'amitié et de générosité des plus vrais et des plus estimables, des plus dignes en un mot de M. Hume, ce fut le soin qu'il prit de solliciter pour moi de lui-même une pension du Roi, à laquelle je n'avais assurément aucun droit d'aspirer. Témoin du zèle qu'il mit à cette affaire, j'en fus vivement pénétré: rien ne pouvait plus me flatter qu'un service de cette espèce; non pour l'intérêt assurément; car trop attaché peut-être à ce que je possède, je ne sais point désirer ce que je n'ai pas, et ayant par mes amis et par mon travail du pain suffisamment pour vivre, je n'ambitionne rien de plus; mais l'honneur de recevoir des témoignages de bonté, je ne dirai pas d'un si grand Monarque, mais d'un si bon mari, d'un si bon maître, d'un si bon ami, et surtout d'un si honnête homme, m'affectait sensiblement; et quand je considérais encore dans cette grâce, que le Ministre qui l'avait obtenue était la probité vivante, cette probité si utile aux peuples, et si rare dans son état, je ne pouvais que me glorifier d'avoir pour bienfaiteurs trois des hommes du monde que j'aurais le plus désirés pour amis. Aussi, loin de me refuser à la pension offerte, je ne mis pour l'accepter qu'une condition nécessaire, savoir, un consentement dont, sans manquer à mon devoir, je ne pouvais me passer.

Honoré des empressements de tout le monde, je tâchais d’y répondre convenablement. Cependant ma mauvaise santé et l’habitude de vivre à la campagne me firent trouver le séjour de la ville incommode. Aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule; on m'en offre à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions, il me les fait, il me conduit même à deux ou trois campagnes voisines; j'hésite longtemps sur le choix ; il augmentait cette incertitude. Je me détermine enfin pour cette province et d'abord M. Hume arrange tout; les embarras s'aplanissent; je pars, j'arrive dans cette habitation solitaire, commode, agréable; le maître de la maison prévoit tout, pourvoit à tout; rien ne manque. Je suis tranquille, indépendant; voilà le moment si désiré où tous mes maux doivent finir. Non, c'est là qu'ils commencent, plus cruels que je ne les avais encore éprouvés.

J'ai parlé jusqu'ici d'abondance de cœur, et rendant avec le plus grand plaisir justice aux bons offices de M. Hume. Que ce qui me reste à dire n'est-il de même nature! Rien ne me coûtera jamais de ce qui pourra l'honorer. Il n'est permis de marchander sur le prix des bienfaits que quand on nous accuse d'ingratitude, et M. Hume m'en accuse aujourd'hui. J'oserai donc faire une observation qu'il rend nécessaire. En appréciant ses soins par la peine et le temps qu'ils lui coûtaient, ils étaient d'un prix inestimable, encore plus par sa bonne volonté : pour le bien réel qu'ils m'ont fait, ils ont plus d'apparence que de poids. Je ne venais point comme un mendiant quêter du pain en Angleterre, j'y apportais le mien, j'y venais absolument chercher un asile, et il est ouvert à tout étranger. D'ailleurs je n'y étais point tellement inconnu qu'arrivant seul,  j'eusse manqué d’assistance et de services. Si quelques personnes m'ont recherché pour M. Hume, d'autres aussi m'ont recherché pour moi ; et,  par exemple, quand M. Davenport voulut bien m'offrir l'asile que j'habite, ce ne fut pas pour lui qu'il ne connaissait point, et qu'il vit seulement pour le prier de faire et d'appuyer son obligeante proposition. Ainsi quand M. Hume tâche aujourd'hui d'aliéner de moi cet honnête homme, il cherche à m'ôter ce qu'il ne m'a pas donné. Tout ce qui s'est fait de bien se serait fait sans lui à peu près de même, et peut-être mieux; mais le mal ne se fut point fait; car pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre ? Pourquoi ces ennemis sont-ils précisément les amis de M. Hume? Qui est-ce qui a pu m'attirer leur inimitié? Ce n'est pas moi qui ne les vis de ma vie et qui ne les connais pas; je n'en aurais aucun, si j'y étais venu seul.

J'ai parlé jusqu'ici de faits publics et notoires, qui par leur nature et par ma reconnaissance ont eu le plus grand éclat. Ceux qui me restent à dire sont, non seulement particuliers, mais secrets, du moins dans leur cause, et l'on a pris toutes les mesures possibles pour qu'ils restassent cachés au public; mais, bien connus de la personne intéressée, ils n'en opèrent pas moins sa propre conviction.

Peu de temps après notre arrivée à Londres, j'y remarquai dans les esprits, à mon égard, un changement sourd qui bientôt devint très sensible. Avant que je vinsse en Angleterre, elle était un des pays de l'Europe où j'avais le plus de réputation, j'oserais presque dire de considération. Les papiers publics étaient pleins de mes éloges, et il n'y avait qu'un cri contre mes persécuteurs. Ce ton se soutint à mon arrivée ; les papiers l'annoncèrent en triomphe ; l'Angleterre s'honorait d'être mon refuge; elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout à coup, et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite que dans tous les caprices du public, on n'en voit guère de plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d'inepties que de mensonges, où l'Auteur bien instruit ou feignant de l'être, me donnait pour fils de musicien. Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d'une manière équivoque ou malhonnête. Tout ce qui avait trait à mes malheurs était déguisé, altéré, présenté sous un faux jour, et toujours le moins à mon avantage qu'il était possible. Loin de parler de l'accueil que j'avais reçu à Paris, et qui n'avait fait que trop de bruit, on ne supposait pas même que j'eusse osé paraître dans cette ville, et un des amis de M. Hume fut très surpris quand je lui dis que j'y avais passé.

Trop accoutumé à l'inconstance du public pour m'en affecter, encore je ne laissais pas d'être étonné de ce changement si brusque, de ce concert si singulièrement unanime, que pas un de ceux qui m'avaient tant loué absent, ne parut, moi présent, se souvenir de mon existence. Je trouvais bizarre que précisément après le retour de M. Hume qui a tant de crédit à Londres, tant d'influence sur les gens de Lettres et les Libraires, et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui qu'on en pouvait attendre ; que, parmi tant d'écrivains de toute espèce, pas un de ses amis ne se montrât le mien; et l'on voyait bien que ceux qui parlaient de moi n'étaient pas ses ennemis, puisqu'en faisant sonner son caractère public, ils disaient que j'avais traversé la France sous sa protection, à la faveur d'un passeport qu'il m'avait obtenu de la Cour, et peu s’en fallait qu'ils ne fissent entendre que j'avais fait le voyage à sa suite et à ses frais.

Ceci ne signifiait rien encore et n'était que singulier; mais ce qui l'était davantage fut que le ton de ses amis ne changea pas moins avec moi que celui du public. Toujours, je me fais un plaisir de le dire, leurs soins, leurs bons offices ont été les mêmes, et très grands en ma faveur; mais loin de me marquer la même estime, celui surtout dont je veux parler et chez qui nous étions descendus à notre arrivée, accompagnait tout cela de propos si durs et quelquefois si choquants qu'on eût dit qu'il ne cherchait à m'obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Son frère, d'abord très accueillant, très honnête, changea bientôt avec si peu de mesure, qu'il ne daignait pas même dans leur propre maison me dire un seul mot, ni me rendre le salut, ni aucun des devoirs que l'on rend chez soi aux étrangers. Rien cependant n'était survenu de nouveau que l'arrivée de J. J. Rousseau et de David Hume; et certainement la cause de ces changements ne vint pas de moi; à moins que trop de simplicité, de discrétion,  de modestie ne soit un moyen de mécontenter les Anglais.

Pour M. Hume, loin de prendre avec moi un ton révoltant, il donnait dans l'autre extrême. Les flagorneries m'ont toujours été suspectes. Il m'en a fait de toutes les façons, au point de me forcer, n'y pouvant tenir davantage, à lui en dire mon sentiment. Sa conduite le dispensait fort de s'étendre en paroles; cependant, puisqu'il en voulait dire, j'aurais voulu qu'à toutes ces louanges fades il eût substitué quelquefois la voix d'un ami; mais je n’ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentit la vraie amitié, pas même dans la façon dont il parlait de moi à d'autres en ma présence. On eût dit qu'en voulant me faire des patrons il cherchait à m'ôter leur bienveillance, qu'il voulait plutôt que j'en fusse assisté qu'aimé; et j'ai quelquefois été surpris du tour révoltant qu'il donnait à ma conduite près des gens qui pouvaient s'en offenser. Un exemple éclaircira ceci. M. Penneck du Musaeum, ami de Milord Maréchal et pasteur d'une paroisse où l'on voulait m'établir, vint nous voir. M. Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l'avoir pas prévenu; le docteur Maty, lui dit-il, nous avait invités pour jeudi au Musaeum où M. Rousseau devait vous voir; mais il préféra d'aller avec Madame Garrick à la comédie; on ne peut pas faire tant de choses en un jour. Vous m'avouerez, Monsieur, que c'était là une étrange façon de me capter la bienveillance de M. Penneck.

Je ne sais ce qu'avait pu dire en secret M. Hume à ses connaissances; mais rien n'était plus bizarre que leur façon d'en user avec moi de son aveu, souvent même par son assistance. Quoique ma bourse ne fût pas vide, que je n'eusse si besoin de celle de personne, et qu'il le sût très bien, l'on eût dit que je n'étais là que pour vivre aux dépens du public, et qu'il n'était question que de me faire l'aumône, de manière à m'en sauver un peu l'embarras; je puis dire que cette affectation continuelle et choquante est une des choses qui m'ont fait prendre le plus en aversion le séjour de Londres. Ce n'est sûrement pas sur ce pied qu'il faut présenter en Angleterre un homme à qui l'on veut attirer un peu de considération : mais cette charité peut être bénignement interprétée, et je consens qu'elle le soit. Avançons.

On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse, à moi adressée et pleine de la plus cruelle malignité. J'apprends avec surprise que c'est un M. Walpole, ami de M. Hume, qui répand cette lettre; je lui demande si cela est vrai; mais pour toute réponse il me demande de qui je le tiens. Un moment auparavant, il m'avait donné une carte pour ce même M. Walpole, afin qu'il se chargeât de papiers qui m'importent, et que je veux faire venir de Paris en sûreté.

J'apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement l'ami, le protégé de M. Hume, mais qu'ils logent ensemble, et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison, chez M. Hume, avec ma gouvernante, et à l'air, à l'accueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son père, ont pu leur parler d'elle et de moi.

Ces faits combinés entre eux et avec une certaine apparence générale me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j'écris n'arrivent pas; j'en reçois qui ont été ouvertes; et toutes ont passé par les mains de M. Hume. Si quelqu'une lui échappe, il ne peut cacher l'ardente avidité de la voir. Un soir, je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé. Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m’aperçois qu'il me fixe comme il lui arrivait souvent et d'une manière dont l'idée est difficile à rendre. Pour cette fois, un regard sec, ardent, moqueur et prolongé devint plus qu'inquiétant. Pour m'en débarrasser, j'essayai de le fixer à mon tour; mais en arrêtant mes yeux sur les siens, je sens un frémissement inexplicable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d'un bon homme mais où, grand Dieu! ce bon homme emprunte-t-il les yeux dont il fixe les amis ?

L'impression de ce regard me reste et m'agite; mon trouble augmente jusqu'au saisissement : si l'épanchement n'eût succédé, j'étouffais. Bientôt un violent remords me gagne; je m'indigne de moi-même; enfin dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je m'élance à son cou, je le serre étroitement ; suffoqué de sanglots inondé de larmes, je m'écrie d'une voix entrecoupée : Non, non David Hume n'est pas un traître; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. David Hume me rend poliment mes embrassements et tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi, mon cher Monsieur! Eh, mon cher Monsieur! Quoi donc, mon cher Monsieur! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon cœur se resserre; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province. Arrivé dans cet agréable asile où j'étais venu chercher le repos de si loin, je devais le trouver dans une maison solitaire, commode et riante, dont le maître, homme d'esprit et de mérite, n'épargnait rien de ce qui pouvait m'en faire aimer le séjour. Mais quel repos peut-on goûter dans la vie quand le cœur est agité! Troublé de la plus cruelle incertitude, et ne sachant que penser d'un homme que je devais aimer, je cherchai à me délivrer de ce doute funeste en rendant ma confiance à mon bienfaiteur. Car, pourquoi, par quel caprice inconcevable eût-il eu tant de zèle à l'extérieur pour mon bien-être, avec des projets secrets contre mon honneur? Dans les observations qui m'avaient inquiété, chaque fait en lui-même était peu de chose, il n'y avait que leur concours d'étonnant, et peut-être instruit d'autres faits que j'ignorais, M. Hume pouvait-il, dans un éclaircissement, me donner une solution satisfaisante. La seule chose inexplicable était qu'il se fût refusé à un éclaircissement que son honneur et son amitié pour moi rendaient également nécessaire. Je voyais qu'il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas et que je mourais d'envie d'entendre. Avant donc de me décider absolument sur son compte, je voulus faire un dernier effort et lui écrire pour le ramener, s'il se laissait séduire à mes ennemis, ou pour le faire expliquer de manière ou d'autre. Je lui écrivis une lettre qu'il dût trouver fort naturelle s'il était coupable, mais fort extraordinaire s'il ne l'était pas : car , quoi de plus extraordinaire qu'une lettre pleine de gratitude sur ses services et d'inquiétude sur ses sentiments, et où, mettant, pour ainsi dire, ses actions d'un côté et ses intentions de l'autre, au lieu de parler des preuves d'amitié qu'il m'avait données, je le prie de m'aimer à cause du bien qu'il m'avait fait? Je n'ai pas pris mes précautions d'assez loin pour garder une copie de cette lettre; mais, puisqu'il les a prises sur lui, qu'il la montre; et quiconque la lira, y voyant un homme tourmenté d'une peine secrète, qu'il veut faire entendre et qu'il n'ose dire, sera curieux, je m'assure, de savoir quel éclaircissement cette lettre aura produit, surtout à la suite de la scène précédente. Aucun, rien du tout. M. Hume se contente en réponse, de me parler des soins obligeants que M. Davenport se propose de prendre en ma faveur. Du reste, pas un mot sur le principal sujet de ma lettre, ni sur l'état de mon cœur dont il devait si bien voir le tourment. Je fus frappé de ce silence encore plus que je ne l'avais été de son flegme à notre dernier entretien. J'avais tort, ce silence était fort naturel après l'autre et j'aurais dû m'y attendre. Car quand on a osé dire en face à un homme: je suis tenté de vous croire un traître, et qu'il n'a pas la curiosité de vous demander sur quoi, l'on peut compter qu'il n'aura pareille curiosité de sa vie, et pour peu que les indices le chargent, cet homme est jugé.

                Après la réception de sa lettre, qui tarda beaucoup, je pris enfin mon parti, et résolus de ne lui plus écrire. Tout me confirma bientôt dans la résolution de rompre avec lui tout commerce. Curieux au dernier point du détail de mes moindres affaires, il ne s'était pas borné à s'en informer de moi dans nos entretiens, mais j'appris qu'après avoir commencé par faire avouer à ma gouvernante qu'elle en était instruite, il n'avoir pas laissé échapper avec elle un seul tête-à-tête, sans l'interroger jusqu'à l'importunité sur mes occupations, sur mes ressources, sur mes amis, sur mes connaissances, sur leurs noms, leur état, leur demeure, et avec une adresse jésuitique, il avait demandé séparément les mêmes choses à elle et à moi. On doit prendre intérêt aux affaires d'un ami, mais on doit se contenter de ce qu'il veut nous en dire, surtout quand il est aussi ouvert, aussi confiant que moi, et tout ce petit cailletage de commerce convient, on ne peut pas plus mal, à un philosophe.

Dans le même temps je reçois encore deux lettres qui ont été ouvertes. L'une de M. Boswell, dont le cachet était en si mauvais état que M. Davenport, en la recevant, le fit remarquer au laquais de M. Hume; et l'autre de M. d'Ivernois, dans un paquet de M. Hume, laquelle avait été recachetée au moyen d'un fer chaud qui, maladroitement appliqué, avoir brûlé le papier autour de l'empreinte. J'écrivis à M. Davenport pour le prier de garder par-devers lui toutes les lettres qui lui seraient remises pour moi, et de n'en remettre aucune à personne, sous quelque prétexte que ce fût. J'ignore si M. Davenport, bien éloigné de penser que cette précaution pût regarder M. Hume, lui montra ma lettre mais je sais que tout disait à celui-ci qu'il avait perdu ma confiance, et qu'il n'en allait pas moins son train sans s’embarrasser de la recouvrer.

Mais que devins-je lorsque je vis dans les papiers publics la prétendue lettre du Roi de Prusse que je n'avais pas encore vue, cette fausse lettre, imprimée en Français et en Anglais donnée pour vraie, même avec la signature du Roi, et que j'y reconnus la plume de M. d'Alembert aussi sûrement que si je lui avais vue écrire ?

A l'instant un trait de lumière vint m'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et prompt du public anglais à mon égard, et je vis à Paris le foyer du complot qui s'exécutait à Londres.

M. d'Alembert, autre ami très intime de M. Hume, était depuis longtemps mon ennemi caché, et n'épiait que les occasions de me nuire sans se commettre; il était le seul des gens de Lettres d'un certain nom et de mes anciennes connaissances qui ne me fût point venu voir, ou qui ne m'eût rien fait dire à mon dernier passage à Paris. Je connaissais ses dispositions secrètes, mais je m'en inquiétais peu, me contentant d'en avertir mes amis dans l'occasion. Je me souviens qu'un jour, questionné sur son compte par M. Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que M. d'Alembert était un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m'étonnai, ne sachant pas alors qu'ils étaient si bien ensemble, et que c'était sa propre cause qu'il défendait.

La lecture de cette lettre m'alarma beaucoup, et sentant que j'avais été attiré en Angleterre en vertu d'un projet qui commençait à s'exécuter; mais dont j'ignorais le but, je sentais le péril sans savoir où il pouvait être, ni de quoi j'avais à me garantir; je me rappelai alors quatre mots effrayants de M. Hume, que je rapporterai ci-après. Que penser d'un écrit où l'on me faisait un crime de mes misères; qui tendait à m'ôter la commisération de tout le monde dans mes malheurs, et qu'on donnait sous le nom du Prince même qui m'avait protégé, pour en rendre l'effet plus cruel encore? Que devais-je augurer de la suite d'un tel début? Le peuple anglais lit les papiers publics, et n'est pas déjà trop favorable aux étrangers. Un vêtement qui n'est pas le sien suffit pour le mettre de mauvaise humeur. Qu'en doit attendre un pauvre étranger dans ses promenades champêtres, le seul plaisir de la vie auquel il s'est borné, quand on aura persuadé à ces bonnes gens que cet homme aime qu'on le lapide? ils seront fort tentés de lui en donner l'amusement. Mais ma douleur, ma douleur profonde et cruelle, la plus amère que j'aie jamais ressentie, ne venait pas du péril auquel j'étais exposé. J'en avais trop bravé d'autres pour être fort ému de celui-là. La trahison d'un faux ami, dont j'étais la proie, était ce qui portait dans mon cœur trop sensible l'accablement, la tristesse et la mort. Dans l'impétuosité d'un premier mouvement, dont jamais je ne fus le maître, et que mes adroits ennemis savent faire naître pour s'en prévaloir, j'écris des lettres pleines de désordre où je ne déguise ni mon trouble ni mon indignation.

Monsieur, j'ai tant de choses à dire qu'en chemin faisant j'en oublie la moitié. Par exemple, une relation en forme de lettre sur mon séjour à Montmorency fut portée par des libraires à M. Hume qui me la montra. Je consentis qu'elle fût imprimée, il se chargea d'y veiller; elle n'a jamais paru. J'avais apporté un exemplaire des lettres de M. Du Peyrou contenant la relation des affaires de Neufchâtel qui me regardent; je les remis aux mêmes libraires à leur prière pour les faire traduire et réimprimer ; M. Hume se chargea d'y veiller ; elles n'ont jamais paru. Dès que la fausse lettre du roi de Prusse et sa traduction parurent, je compris pourquoi les autres écrits restaient supprimés, et je l'écrivis aux libraires. J'écrivis d'autres lettres qui probablement ont couru dans Londres : enfin j'employai le crédit d'un homme de mérite et de qualité, pour faire mettre dans les papiers une déclaration de l'imposture. Dans cette déclaration, je laissais paraître toute ma douleur et je n'en déguisais pas la cause.

Jusqu'ici M. Hume a semblé marcher dans les ténèbres. Vous l'allez voir désormais dans la lumière marcher à découvert. Il n'y a qu'à toujours aller droit avec des gens rusés : tôt ou tard ils se décèlent par leurs ruses mêmes.

Lorsque cette prétendue lettre du roi de Prusse fut publiée à Londres, M. Hume, qui certainement savait qu'elle était supposée, puisque je le lui avais dit, n'en dit rien, ne m'écrit rien, se tait et ne songe pas même à faire, en faveur de son ami absent, aucune déclaration de la vérité. Il ne fallait, pour aller au but, que laisser dire et se tenir coi; c'est ce qu'il fit.

M. Hume ayant été mon conducteur en Angleterre, y était, en quelque façon, mon protecteur, mon patron. S'il était naturel qu'il prît ma défense, il ne l'était pas moins qu'ayant une protestation publique à faire, je m'adressasse à lui pour cela. Ayant déjà cessé de lui écrire, je n'avais garde de recommencer. Je m'adresse à un autre. Premier soufflet sur la joue de mon patron. Il n'en sent rien.

En disant que la lettre était fabriquée à Paris, il m'importait fort peu lequel on entendît de M. d'Alembert ou de son prête-nom M. Walpole; mais en ajoutant que ce qui navrait et déchirait mon cœur était que l'imposteur avait des complices en Angleterre, je m'expliquais avec la plus grande clarté pour leur ami qui était à Londres, et qui voulait passer pour le mien. Il n'y avait certainement que lui seul en Angleterre dont la haine pût déchirer et navrer mon cœur. Second soufflet sur la joue de mon patron. Il n'en sent rien.

Au contraire, il feint malignement que mon affliction venait seulement de la publication de cette lettre, afin de me faire passer pour un homme vain qu'une satire affecte beaucoup. Vain ou non, j'étais mortellement affligé; il le savait et ne m'écrivait pas un mot. Ce tendre ami, qui a tant à cœur que ma bourse soit pleine, se soucie assez peu que mon cœur soit déchiré.

Un autre écrit paraît bientôt dans les mêmes feuilles de la même main que le premier, plus cruel encore, s'il était possible, et où l'auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil que j'avais reçu à Paris. Cet écrit ne m'affecta plus; il ne m'apprenait rien de nouveau. Les libelles pouvaient aller leur train sans m'émouvoir, et le volage public lui-même se lassait d'être longtemps occupé du même sujet. Ce n'est pas le compte des comploteurs qui, ayant ma réputation d'honnête homme à détruire, veulent de manière ou d'autre en venir à bout. Il fallut changer de batterie.

L'affaire de la pension n'était pas terminée. Il ne fut pas difficile à M. Hume d'obtenir de l'humanité du Ministre et de la générosité du Prince qu'elle le fût. Il fut chargé de me le marquer, il le fit. Ce moment fut, je l'avoue, un des plus critiques de ma vie. Combien il m'en coûta pour faire mon devoir! Mes engagements précédents, l'obligation de correspondre avec respect aux bontés du Roi, l'honneur d'être l'objet de ses attentions, de celles de son Ministre, le désir de marquer combien j'y étais sensible, même l'avantage d'être un peu plus au large en approchant de la vieillesse, accablé d'ennuis et de maux, enfin l'embarras de trouver une excuse honnête pour éluder un bienfait déjà presque accepté ; tout me rendait difficile et cruelle la nécessité d'y renoncer; car il le fallait assurément, ou me rendre le plus vil de tous les hommes, en devenant volontairement l'obligé de celui dont j'étais trahi.

Je fis mon devoir, non sans peine; j'écrivis directement à M. le général Conway, et avec autant de respect et d'honnêteté qu'il me fut possible, sans refus absolu, je me défendis pour le présent d'accepter. M. Hume avait été le négociateur de l'affaire, le seul même qui en eut parlé; non seulement je ne lui répondis point, quoique ce fût lui qui m'eût écrit, mais je ne dis pas un mot de lui dans ma lettre. Troisième soufflet sur la joue de mon patron, et pour celui-là, s'il ne le sent pas, c'est assurément sa faute; il n'en sent rien.

Ma lettre n’était pas claire, et ne pouvait l'être pour M. le général Conway, qui ne savait pas à quoi tenait ce refus, mais elle l'était fort pour M. Hume qui le savait très bien; cependant il feint de prendre le change tant sur le sujet de ma douleur, que sur celui de mon refus, et dans un billet qu'il m'écrit, il me fait entendre qu'on me ménagera la continuation des bontés du Roi si je me ravise sur la pension. En un mot il prétend à toute force, et quoi qu'il arrive, demeurer mon patron malgré moi. Vous jugez bien, Monsieur, qu'il n'attendait pas de réponse et il n'en eut point.

Dans ce même temps à peu près, car je ne sais pas les dates, et cette exactitude ici n'est pas nécessaire, parut une lettre de M. de Voltaire à moi adressée avec une traduction anglaise, qui renchérit encore sur l'original. Le noble objet de ce spirituel ouvrage, est de m'attirer le mépris et la haine de ceux chez qui je me suis réfugié. Je ne doutai point que mon cher patron n'eût été un des instruments de cette publication, surtout quand je vis qu'en tâchant d'aliéner de moi ceux qui pouvaient en ce pays me rendre la vie agréable, on avait omis de nommer celui qui m'y avait conduit. On savait sans doute que c'était un soin superflu et qu'à cet égard rien ne restait à faire. Ce nom si maladroitement oublié dans cette lettre, me rappela ce que dit Tacite du portrait de Brutus omis dans une pompe funèbre, que chacun l'y distinguait, précisément parce qu'il n’y était pas.

On ne nommait donc pas M. Hume; mais il vit avec les gens qu'on nommait. Il a pour amis tous mes ennemis, on le sait : ailleurs les Tronchin, les d'Alembert, les Voltaire; mais il y a bien pis à Londres, c'est que je n'y ai pour ennemis que ses amis. Eh pourquoi y en aurais-je d'autres? Qu'ai-je fait à Lord Littleton, que je ne connais même pas? Qu'ai-je fait à M. Walpole que je ne connais pas davantage? Que savent-ils de moi, sinon que je suis malheureux et l'ami de leur ami Hume? Que leur a-t-il donc dit, puisque ce n'est que par lui qu'ils me connaissent? Je crois bien qu'avec le rôle qu'il fait, il ne se démasque pas devant tout le monde; ce ne serait plus être masqué. Je crois bien qu'il ne parle pas de moi à M. le général Conway ni à M. le duc de Richmond, comme il en parle dans ses entretiens secrets avec M. Walpole, et dans sa correspondance secrète avec M. d'Alembert; mais qu'on découvre la trame qui s'ourdit à Londres depuis mon arrivée, et l'on verra si M. Hume n'en tient pas les principaux fils.

Enfin le moment venu qu'on croit propre à frapper le grand coup, on en prépare l'effet par un nouvel Ecrit satirique qu'on fait mettre dans les papiers. S'il m'était resté jusqu'alors le moindre doute, comment aurait-il pu tenir devant cet écrit, puisqu'il contenait des faits qui n'étaient connus que de M. Hume, chargés, il est vrai, pour les rendre odieux au public.

On dit dans cet Ecrit que j'ouvre ma porte aux grands et que je la ferme aux petits. Qui est-ce qui sait à qui j’ai ouvert ou fermé ma porte, que M. Hume, avec qui j’ai demeuré et par qui sont venus tous ceux que j'ai vus? Il faut en excepter un Grand que j'ai reçu de bon cœur sans le connaître, et que j'aurais reçu de bien meilleur cœur encore si je l'avais connu. Ce fut M. Hume qui me dit son nom quand il fut parti. En l'apprenant j'eus un vrai chagrin que, daignant monter au second étage, il ne fût pas entré au premier.

Quant aux petits, je n'ai rien à dire. J'aurais désiré voir moins de monde; mais, ne voulant déplaire à personne, je me laissais diriger par M. Hume, et j'ai reçu de mon mieux tous ceux qu'il m'a présentés sans distinction de petits ni de grands.

On dit dans ce même écrit que je reçois mes parents froidement, pour ne rien dire de plus. Cette généralité consiste à avoir une fois reçu assez froidement le seul parent que j'aie hors de Genève, et cela en présence de M. Hume. C'est nécessairement ou M. Hume ou ce parent qui a fourni cet article. Or mon cousin, que j'ai toujours connu pour bon parent et pour honnête homme, n'est point capable de fournir à des satires publiques contre moi. D'ailleurs, borné par son état à la société des gens de commerce, il ne vit pas avec les gens de Lettres, ni avec ceux qui fournissent des articles dans les papiers, encore moins avec ceux qui s'occupent à des satires. Ainsi l'article ne vient pas de lui. Tout au plus puis-je penser que M. Hume aura tâché de le faire jaser, ce qui n'est pas absolument difficile, et qu'il aura tourné ce qu'il lui a dit de la manière la plus favorable à ses vues. Il est bon ajouter qu'après ma rupture avec M. Hume j'en avais écrit à ce cousin-là.

Enfin, on dit dans ce même écrit que je suis sujet à changer d'amis. Il ne faut pas être bien fin pour comprendre à quoi cela prépare.

Distinguons. J'ai depuis vingt-cinq et trente ans des amis très solides. J'en ai de plus nouveaux, mais non moins sûrs, que je garderai plus longtemps si  je vis. Je n'ai pas en général trouvé la même sûreté chez ceux que j'ai faits parmi les gens de Lettres. Aussi j'en ai changé quelquefois, et j'en changerai tant qu'ils me seront suspects; car je suis bien déterminé à ne garder jamais d'amis par bienséance : je n'en veux avoir que pour les aimer.

Si jamais j'eus une conviction intime et certaine, je l'ai que M. Hume a fourni les matériaux de cet écrit. Bien plus, non seulement j'ai cette certitude, mais il m'est clair qu'il a voulu que je l'eusse : car comment supposer un homme aussi fin, assez maladroit pour se découvrir à ce point, voulant se cacher?

Quel était son but? Rien n'est plus clair encore. C'était de porter mon indignation à son dernier terme, pour amener avec plus d'éclat le coup qu'il me préparait. Il sait que pour me faire faire bien des sottises il suffit de me mettre en colère. Nous sommes au moment critique qui montrera s'il a bien ou mal raisonné.

Il faut se posséder autant que fait M. Hume, il faut avoir son flegme et toute sa force d'esprit pour prendre le parti qu'il prit, après tout ce qui s'était passé. Dans l'embarras où j'étais, écrivant à M. le général Conway, je ne pus remplir ma lettre que de phrases obscures dont M. Hume fit, comme mon ami, l'interprétation qu'il lui plut. Supposant donc, quoiqu'il sût très bien le contraire, que c'était la clause du secret qui me faisait de la peine, il obtient de M. le général qu'il voudrait bien s'employer pour la faire lever. Alors cet homme stoïque et vraiment insensible m'écrit la lettre la plus amicale, où il me marque qu'il s'est employé pour faire lever la clause, mais qu'avant toute chose il faut savoir si je veux accepter cette condition, pour ne pas exposer Sa Majesté à un second refus.

C'était ici le moment décisif, la fin, l'objet de tous ses travaux. Il lui fallait une réponse, il la voulait. Pour que je ne pusse me dispenser de la faire, il envoie à M. Davenport un duplicata de sa lettre, et non content de cette précaution, il m'écrit dans un autre billet qu'il ne saurait rester plus longtemps à Londres pour mon service. La tête me tourna presque en lisant ce billet. De mes jours je n'ai rien trouvé de plus inconcevable.

Il l'a donc enfin cette réponse tant désirée, et se presse déjà d'en triompher. Déjà écrivant à M. Davenport, il me traite d'homme féroce et de monstre d'ingratitude. Mais il lui faut plus. Ses mesures sont bien prises, à ce qu'il pense : nulle preuve contre lui ne peut échapper. Il veut une explication : il l'aura, et la voici.

Rien ne la conclut mieux que le dernier trait qui l'amène. Seul il prouve tout et sans réplique.

Je veux supposer, par impossible, qu'il n'est rien revenu à M. Hume de mes plaintes contre lui : il n'en sait rien, il les ignore aussi parfaitement que s'il n'eût été faufilé avec personne qui en fût instruit, aussi parfaitement que si durant ce temps il eût vécu à la Chine. Mais ma conduite immédiate entre lui et moi; les derniers mots si frappants que je lui dis à Londres; la lettre qui suivit pleine d'inquiétude et de crainte; mon silence obstiné plus énergique que des paroles; ma plainte amère et publique au sujet de la lettre de M. d'Alembert; ma lettre au Ministre, qui ne m'a point écrit, en réponse à celle qu'il m'écrit lui-même, et dans laquelle je ne dis pas un mot de lui; enfin mon refus, sans daigner m'adresser à lui, d'acquiescer à une affaire qu'il a traitée en ma faveur, moi le sachant, et sans opposition de ma part; tout cela parle seul du ton le plus fort, je ne dis pas à tout homme qui aurait quelque sentiment dans l'âme, mais à tout homme qui n'est pas hébété.

Quoi, après que j'ai rompu tout commerce avec lui depuis près de trois mois, après que je n'ai pas répondu à une de ses lettres, quelque important qu'en fût le sujet, environné des marques publiques et particulières de l'affliction que son infidélité me cause, cet homme éclairé, ce beau génie naturellement si clairvoyant et volontairement si stupide, ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien, n'est ému de rien et sans un seul mot de plainte, de justification, d'explication, il continue à se donner, malgré moi, pour moi, les soins les plus grands, les plus empressés! il m'écrit affectueusement qu'il ne peut rester à Londres plus longtemps pour mon service; comme si nous étions d'accord qu'il y restera pour cela! Cet aveuglement, cette impassibilité, cette obstination ne sont pas dans la nature, il faut expliquer cela par d'autres motifs. Mettons cette conduite dans un plus grand  jour, car c'est un point décisif.

Dans cette affaire il faut nécessairement que M. Hume soit le plus grand ou le dernier des hommes, il n'y a pas de milieu. Reste à voir lequel c'est des deux.

Malgré tant de marques de dédain de ma part, M. Hume avait-il l'étonnante générosité de vouloir me servir sincèrement? Il savait qu'il m'était impossible d'accepter ses bons offices tant que j'aurais de lui les sentiments que j'avais conçus. Il avait éludé l'explication lui-même. Ainsi me servant sans se justifier il rendait ses soins inutiles; il n’était donc pas généreux.

S'il supposait qu'en cet état j'accepterais ses soins, il supposait donc que j'étais un infâme. C'était donc pour un homme qu'il jugeait être un infâme qu'il sollicitait avec tant d'ardeur une pension du roi ? Peut-on rien penser de plus extravagant.

Mais que M. Hume, suivant toujours son plan, se soit dit à lui-même : voici le moment de l'exécution, car, pressant Rousseau d'accepter la pension, il faudra qu'il l'accepte ou qu'il la refuse. S'il l'accepte, avec les preuves que j'ai en main, je le déshonore complètement; s'il la refuse après l'avoir acceptée, on a levé tout prétexte, il faudra qu'il dise pourquoi. C'est là que je l'attends; s'il m'accuse il est perdu.

Si, dis-je, M. Hume a raisonné ainsi, il a fait une chose fort conséquente à son plan, et par là-même ici fort naturelle, et il n'y a que cette unique façon d'expliquer sa conduite dans cette affaire; car elle est inexplicable dans toute autre supposition : si ceci n'est pas démontré, jamais rien ne le sera.

L'état critique où il m'a réduit me rappelle bien fortement les quatre mots dont j'ai parlé ci-devant, et que je lui entendis dire et répéter dans un temps où je n'en pénétrais guère la force. C'était la première nuit qui suivit notre départ de Paris. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois dans la nuit, je l'entends s'écrier en Français avec une véhémence extrême Je tiens J. J. Rousseau. J'ignore s'il veillait ou s'il dormait. L'expression est remarquable dans la bouche d'un homme qui sait trop bien le Français pour se tromper sur la force et le choix des termes. Cependant je pris, et je ne pouvais manquer alors de prendre ces mots dans un sens favorable, quoique le ton l'indiquât encore moins que l'expression : c'est un ton dont il m'est impossible de donner l'idée, et qui correspond très bien aux regards dont j'ai parlé. Chaque fois qu'il dit ces mots, je sentis un tressaillement d'effroi dont je n'étais pas le maître : mais il ne me fallut qu'un moment pour me remettre et rire de ma terreur. Dès le lendemain tout fut si parfaitement oublié que je n'y ai pas même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m'en suis souvenu qu'ici où tant de choses m'ont rappelé ces paroles, et me les rappellent, pour ainsi dire, à chaque instant.

Ces mots dont le ton retentit sur mon cœur comme s'ils venaient d'être prononcés, les longs et funestes regards tant de fois lancés sur moi, les petits coups sur le dos avec des mots de mon cher Monsieur, en réponse au soupçon d'être un traître; tout cela m’affecte à un tel point après le reste, que ces souvenirs, fussent-ils les seuls, fermeraient tout retour et la confiance, et il n'y a pas une nuit où ces mots, je tiens J. J. Rousseau, ne sonnent encore à mon oreille, comme si je les entendais de nouveau.

Oui, M. Hume, vous me tenez, je le sais, mais seulement par des choses qui me sont extérieures; vous me tenez par l'opinion, par les jugements des hommes; vous me tenez par ma réputation, par ma sûreté peut-être; tous les préjugés sont pour vous; il vous est aisé de me faire passer pour un monstre, comme vous avez commencé, et je vois déjà l'exultation barbare de mes implacables ennemis. Le public, en général, ne me fera pas plus de grâce. Sans autre examen, il est toujours pour les services rendus, parce que chacun est bien aise d'inviter à lui en rendre, en montrant qu'il sait les sentir. Je prévois aisément la suite de tout cela, surtout dans le pays où vous m'avez conduit, et où, sans amis, étranger à tout le monde, je suis presque à votre merci. Les gens sensés comprendront, cependant, que, loin que j'aie pu chercher cette affaire, elle était ce qui pouvait m'arriver de plus terrible dans la position où je suis : ils sentiront qu'il n'y a que ma haine invincible pour toute fausseté, et l'impossibilité de marquer de l'estime à celui pour qui je l'ai perdue, qui aient pu m'empêcher de dissimuler quand tant d'intérêts m'en faisaient une loi : mais les gens sensés sont en petit nombre et ce ne sont pas eux qui font du bruit.

Oui, M. Hume, vous me tenez par tous les liens de cette vie; mais vous ne me tenez ni par ma vertu ni par mon courage, indépendant de vous et des hommes, et qui me restera tout entier malgré vous. Ne pensez pas m'effrayer par la crainte du sort qui m'attend. Je connais les jugements des hommes, je suis accoutumé à leur injustice, et j'ai appris à les peu redouter. Si votre parti est pris, comme j'ai tout lieu de le croire, soyez sûr que le mien ne l'est pas moins. Mon corps est affaibli, mais jamais mon âme ne fut plus ferme. Les hommes feront et diront ce qu'ils voudront, peu m'importe; ce qui m'importe est d'achever, comme j'ai commencé, d'être droit et vrai jusqu'à la fin, quoi qu'il arrive, et de n'avoir pas plus à me reprocher une lâcheté dans mes misères qu'une insolence dans ma prospérité. Quelque opprobre qui m'attende et quelque malheur qui me menace, je suis prêt. Quoiqu'à plaindre, je le serai moins que vous, et je vous laisse pour toute vengeance le tourment de respecter, malgré vous , l'infortuné que vous accablez.

En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j'ai eue de l'écrire. Si l'on mourait de douleur, j'en serais mort à chaque ligne. Tout est également incompréhensible dans ce qui se passe. Une conduite pareille à la vôtre n'est pas dans la nature, elle est contradictoire, et cependant elle est démontrée. Abyme des deux côtés! je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humain si vous êtes coupable; j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis. Il ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable ne m'écrivez plus; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours, quelque rude qu'il puisse être. Il n'y a point d'abjection dont un cœur, qui n'est pas né pour elle, ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne l’êtes pas, adieu pour jamais. » (NdT)

[48]            Voici le texte de cette lettre qui a certainement joué le rôle le plus essentiel dans l’attitude de Rousseau (lettre à laquelle a participé Hume – voir par exemple la lettre de madame de Boufflers à Hume du 25 juillet 1766), sur lequel ont insisté ceux qui ont voulu défendre Rousseau)  : “Vous avez renoncé à Genève, votre Patrie. Vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos Ecrits; la France vous a décrété ; venez donc chez moi. J'admire vos talents; je m'amuse de vos rêveries qui (soit dit en passant), vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux; vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme : démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera sans vous faire tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible : je vous veux du bien et je vous en ferai, si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez; je suis Roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être.

Votre bon ami FRÉDERIC.” Rousseau croyait y reconnaître le style de d’Alembert (lettre du 10 juillet) mais elle fut écrite par Warpole ( nous le savons par la lettre de Warpole à Hume du 26 juillet 1766). La participation de Hume à cette fausse lettre (avouée par lui dans sa correspondance) le discrédite entièrement dans cette affaire. (NdT)

[49]            « M. d'Alembert, autre ami très intime de M. Hume, était depuis longtemps mon ennemi caché, et n'épiait que les occasions de me nuire sans se commettre; il était le seul des gens de Lettres d'un certain nom et de mes anciennes connaissances qui ne me fût point venu voir, ou qui ne m'eût rien fait dire à mon dernier passage à Paris. Je connaissais ses dispositions secrètes, mais je m'en inquiétais peu, me contentant d'en avertir mes amis dans l'occasion. Je me souviens qu'un jour, questionné sur son compte par M. Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que M. d'Alembert était un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m'étonnai, ne sachant pas alors qu'ils étaient si bien ensemble, et que c'était sa propre cause qu'il défendait. » (Rousseau : lettre du 10 juillet 1766) « Croiriez-vous qu’il veut aussi me mêler dans sa querelle, moi qui ne lui ai jamais fait le moindre mal, et qui n’ai jamais senti pour lui que de la compassion dans ses malheurs, et quelquefois de la pitié de son charlatanisme ? Il prétend que c’est moi qui ai fait la lettre sous le nom du roi de Prusse, où on se moque de lui. Vous saurez que cette lettre est d’un M. Walpole, que je ne connais même pas, et à qui je n’ai jamais parlé. » (Lettre de d’Alembert à Voltaire du 11 août 1766) « Imaginez-vous que ce maraud m’accuse aussi d’être de ses ennemis, moi qui n’ai d’autre reproche à me faire que d’avoir trop bien parlé et trop bien pensé de lui. Je l’ai toujours cru un peu charlatan, mais je ne le croyais pas un méchant homme. Je suis bien tenté de lui faire un défi public d’administrer les preuves qu’il a contre moi ; ce défi l’embarrasserait beaucoup ; mais en vaut-il la peine ? » (Lettre de d’Alembert à Voltaire du 29 août 1766) (NdT)

[50]            Dans la lettre du 10 juillet 1766, Rousseau appelle Warpole le prête-nom de d’Alembert. (NdT)

[51]            Sur les rapports de Rousseau et de Tronchin (et de son fils), voir les Annales de la société Jean-Jacques Rousseau  - tome 1, p.25. Dans la fameuse lettre du 10 juillet 1766, Rousseau écrit : « J'apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement l'ami, le protégé de M. Hume, mais qu'ils logent ensemble, et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison, chez M. Hume, avec ma gouvernante, et à l'air, à l'accueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son père, ont pu leur parler d'elle et de moi. » (NdT)

[52]            « M. Rousseau voyant dans les papiers publics l'annonce d'une lettre qui lui était adressée sous le nom de M. de Voltaire, écrivit à M. Davenport, qui était alors à Londres, pour le prier de la lui apporter. Je dis à M. Davenport que la copie imprimée était très fautive; mais que j'en demanderais au Lord Littleton une copie manuscrite qui était correcte. Cela suffit à M. Rousseau pour lui faire conclure que le Lord Littleton est son ennemi mortel et mon intime ami, et que nous conspirons ensemble contre lui. Il aurait dû plutôt conclure que la copie, qui avait été imprimée, ne venait pas de moi .» (Note de Hume dans son Exposé succinct) (NdT)

[53]            Rousseau fait une description précise de cette chambre dans sa lettre à monsieur du Peyrou du 04 octobre 1766. (NdT)

[54]            « Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs, est de se mettre à couvert des preuves juridiques; il ne ferait pas bon leur intenter procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d'un honnête homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens. » (Lettre du 10 juillet 1766) (NdT)

[55]            IL s’agit de la lettre au docteur Pansophe (que Voltaire a toujours nié avoir écrit – ce qu’il fit aussi pour d’autres ouvrages) donc voici le contenu : « Quoi que vous en disiez, docteur Pansophe, je ne suis certainement pas la cause de vos malheurs: j’en suis affligé, et vos livres ne méritent pas de faire tant de scandale et tant de bruit : mais cependant ne devenez pas calomniateur; ce serait là le plus grand mal. J’ai lu, dans le dernier ouvrage que vous avez mis en lumière, une belle prosopopée ; où vous faites entendre, en plaisantant mal à propos, que je ne crois pas en Dieu. Le reproche est aussi étonnant que votre génie. Le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, et d’autres menteurs publics trouvaient partout des athées; mais le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, ne sont pas bons à imiter. Docteur Pansophe, je ne suis athée ni dans mon cœur, ni dans mes livres; les honnêtes gens qui nous connaissent l’un et l’autre disent, en voyant votre article: Hélas! le docteur Pansophe est méchant comme les autres hommes; c’est bien dommage.

Judicieux admirateur de la bêtise et de la brutalité des sauvages, vous avez crié contre les sciences et cultivé les sciences. Vous avez traité les auteurs et les philosophes de charlatans; et pour prouver d’exemple, vous avez été auteur. Vous avez écrit contre la comédie, avec la dévotion d’un capucin, et vous avez fait de méchantes comédies. Vous avez regardé comme une chose abominable qu’un satrape ou un duc eût du superflu, et vous avez copié de la musique, pour des satrapes ou des ducs qui vous payaient avec ce superflu. Vous avez barbouillé un roman ennuyeux, où un pédagogue suborne honnêtement sa pupille en lui enseignant la vertu; et la fille modeste couche honnêtement avec le pédagogue; et elle souhaite de tout son cœur qu’il lui fasse un enfant; et elle parle toujours de sagesse avec son doux ami; et elle devient femme, mère, et la plus tendre amie d’un époux qu’elle n’aime pourtant pas; et elle vit et meurt en raisonnant, mais sans vouloir prier Dieu. Docteur Pansophe, vous vous êtes fait le précepteur d’un certain Émile, que vous formez insensiblement par des moyens impraticables; et pour faire un bon chrétien, vous détruisez la religion chrétienne. Vous professez partout un sincère attachement à la révélation, en prêchant le déisme, ce qui n’empêche pas que chez vous les déistes et les philosophes conséquents ne soient des athées. J’admire, comme je le dois, tant de candeur et de justesse d’esprit, mais permettez-moi de grâce de croire en Dieu. Vous pouvez être un sophiste, un mauvais raisonneur, et par conséquent un écrivain pour le moins inutile, sans que je sois un athée. L’Être souverain nous jugera tous deux; attendons humblement son arrêt. Il me semble que j’ai fait de mon mieux pour soutenir la cause de Dieu et de la vertu, mais avec moins de bile et d’emportement que vous. Ne craignez-vous pas que vos inutiles calomnies contre les philosophes et contre moi, ne vous rendent désagréable aux yeux de l’Être suprême, comme vous l’êtes déjà aux yeux des hommes? 

Vos Lettres de la montagne sont pleines de fiel; cela n’est pas bien, Jean-Jacques. Si votre patrie vous a proscrit injustement, il ne faut pas la maudire ni la troubler. Vous avez certes raison de dire que vous n’êtes point philosophe. Le sage philosophe Socrate but la ciguë en silence : il ne fit pas de libelles contre l’aréopage ni même contre le prêtre Anitus, son ennemi déclaré; sa bouche vertueuse ne se souilla pas par des imprécations: il mourut avec toute sa gloire et sa patience; mais vous n’êtes pas un Socrate ni un philosophe. 

Docteur Pansophe, permettez qu’on vous donne ici trois leçons, que la philosophie vous aurait apprises : une leçon de bonne foi, une leçon de bon sens, et une leçon de modestie. 

Pourquoi dites-vous que le bonhomme si mal nommé Grégoire le Grand, quoiqu’il soit un saint, était un pape illustre, parce qu’il était bête et intrigant? J’ai vu constamment dans l’histoire que la bêtise et l’ignorance n’ont jamais fait de bien, mais au contraire toujours beaucoup de mal. Grégoire même bénit et loua les crimes de Phocas, qui avait assassiné et détrôné son maître, l’infortuné Maurice. Il bénit et loua les crimes de Brunehaut, qui est la honte de l’histoire de France. Si les arts et les sciences n’ont pas absolument rendu les hommes meilleurs, du moins ils sont méchants avec plus de discrétion; et quand ils font le mal, ils cherchent des prétextes, ils temporisent, ils se contiennent : on peut les prévenir, et les grands crimes sont rares. Il y a dix siècles, vous auriez été non seulement excommunié avec les chenilles, les sauterelles et les sorciers, mais brûlé ou pendu, ainsi que quantité d’honnêtes gens qui cultivent aujourd’hui les lettres en paix, et avouez que le temps présent vaut mieux. C’est à la philosophie que vous devez votre salut, et vous l’assassinez : mettez-vous à genoux, ingrat, et pleurez sur votre folie. Nous ne sommes plus esclaves de ces tyrans spirituels et temporels qui désolaient toute l’Europe; la vie est plus douce, les mœurs plus humaines, et les États plus tranquilles. 

Vous parlez, docteur Pansophe, de la vertu des sauvages : il me semble pourtant qu’ils sont magis extra vitia quam cum virtutibus. Leur vertu est négative ; elle consiste à n’avoir ni bons cuisiniers, ni bons musiciens, ni beaux meubles, ni luxe, etc. La vertu, voyez-vous, suppose des lumières, des réflexions, de la philosophie, quoique, selon vous, tout homme qui réfléchit soit un animal dépravé; d’où il s’ensuivrait en bonne logique que la vertu est impossible. Un ignorant, un sot complet n’est pas plus susceptible de vertu qu’un cheval ou qu’un singe; vous n’avez certes jamais vu cheval vertueux, ni singe vertueux. Quoique maître Aliboron tienne que votre prose est une prose brûlante, le public se plaint que vous n’avez jamais fait un bon syllogisme. Écoutez, docteur Pansophe ; la bonne Xantippe grondait sans cesse, et vigoureusement contre la philosophie et la raison de Socrate; mais la bonne Xantippe était une folle, comme tout le monde sait. Corrigez-vous. 

Illustre Pansophe! la rage de blâmer vos contemporains vous fait louer à leurs dépens des sauvages anciens et modernes sur des choses qui ne sont point du tout louables. 

Pourquoi, s’il vous plaît, faites-vous dire à Fabricius que le seul talent digne de Rome est de conquérir la terre, puisque les conquêtes des Romains, et les conquêtes en général sont des crimes, et que vous blâmez si fortement ces crimes dans votre plan ridicule d’une paix perpétuelle. Il n’y a certainement pas de vertu à conquérir la terre. Pourquoi, s’il vous plaît, faites-vous dire à Curius, comme une maxime respectable, qu’il aimait mieux commander à ceux qui avaient de l’or que d’avoir de l’or? C’est une chose en elle-même indifférente d’avoir de l’or; mais c’est un crime de vouloir, comme Curius, commander injustement à ceux qui en ont. Vous n’avez pas senti tout cela, docteur Pansophe, parce que vous aimez mieux faire de bonne prose que de bons raisonnements. Repentez-vous de cette mauvaise morale, et apprenez la logique. 

Mon ami Jean-Jacques, ayez de la bonne foi. Vous qui attaquez ma religion, dites-moi, je vous prie, quelle est la vôtre? Vous vous donnez, avec votre modestie ordinaire pour le restaurateur du christianisme en Europe; vous dites que la religion décréditée en tout lieu avait perdu son ascendant jusque sur le peuple, etc. Vous avez en effet décrié les miracles de Jésus, comme l’abbé de Prades, pour relever le crédit de la religion. Vous avez dit que l’on ne pouvait s’empêcher de croire l’Évangile de Jésus, parce qu’il était incroyable! ainsi Tertullien disait hardiment, qu’il était sûr que le Fils de Dieu était mort, parce que cela était impossible : Mortuus est Dei Filius; hoc certum est quia impossibile. Ainsi par un raisonnement similaire, un géomètre pourrait dire, qu’il est évident que les trois angles d’un triangle ne sont pas égaux à deux droits, parce qu’il est évident qu’ils le sont. Mon ami Jean-Jacques, apprenez la logique, et ne prenez pas, comme Alcibiade, les hommes pour autant de têtes de choux. 

C’est sans contredit un fort grand malheur de ne pas croire à la religion chrétienne, qui est la seule vraie entre mille autres qui prétendent aussi l’être : toutefois, celui qui a ce malheur peut et doit croire en Dieu. Les fanatiques, les bonnes femmes, les enfants et le docteur Pansophe, ne mettent point de distinction entre l’athée et le déiste. O Jean-Jacques! vous avez tant promis à Dieu et à la vérité de ne pas mentir; pourquoi mentez-vous contre votre conscience? Vous êtes, à ce que vous dites, le seul auteur de votre siècle et de plusieurs autres, qui ait écrit de bonne foi. Vous avez écrit sans doute de bonne foi que la loi chrétienne est, au fond, plus nuisible qu’utile à la forte constitution d’un État; que les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves et sont lâches; qu’il ne faut pas apprendre le catéchisme aux enfants, parce qu’ils n’ont pas l’esprit de croire en Dieu, etc. Demandez à tout le monde si ce n’est pas le déisme tout pur : donc vous êtes athée ou chrétien comme les déistes, ainsi qu’il vous plaira ; car vous êtes un homme inexplicable. Mais, encore une fois apprenez la logique, et ne vous faites plus brûler mal à propos. Respectez, comme vous le devez, des honnêtes gens, qui n’ont pas du tout envie d’être athées, ni mauvais raisonneurs, ni calomniateurs. Si tout citoyen oisif est un fripon, voyez quel titre mérite un citoyen faussaire, qui est arrogant avec tout le monde, et qui veut être possesseur exclusif de toute la religion, la vertu et la raison qu’il y a en Europe. Vae misero! lilia nigra videntur, pallentesque rosae. Soyez chrétien, Jean-Jacques ; puisque vous vous vantez de l’être à toute force; mais, au nom du bon sens et de la vérité, ne vous croyez le seul maître en Israël.

Docteur Pansophe, soyez modeste, s’il vous plaît. Autre leçon importante. Pourquoi dire à l’archevêque de Paris que vous êtes né avec quelques talents? Vous n’êtes sûrement pas né avec le talent de l’humilité ni de la justesse d’esprit. Pourquoi dire au public que vous avez refusé l’éducation d’un prince, et avertir fièrement qu’il appartiendra de ne pas vous faire dorénavant de pareilles propositions? Je crois que cet avis au public est plus vain qu’utile : quand même Diogène, une fois connu, dirait aux passants: Achetez votre maître, on le laisserait dans son tonneau avec tout son orgueil et toute sa folie. Pourquoi dire que la mauvaise profession de foi du Vicaire Allobroge est le meilleur écrit qui ait paru dans ce siècle? Vous mentez fièrement, Jean-Jacques : un bon écrit est celui qui éclaire les hommes et les confirme dans le bien; et un mauvais écrit est celui qui épaissit le nuage qui leur cache la vérité, qui les plonge dans de nouveaux doutes, et les laisse sans principes. Pourquoi répéter continuellement avec une arrogance sans exemple, que vous bravez vos sots lecteurs et le sot public? Le public n’est pas sot : il brave à son tour la démence qui vit et médit à ses dépens. Pourquoi, ô docteur Pansophe! dites-vous bonnement qu’un État sensé aurait élevé des statues à l’auteur d’Émile? C’est que l’auteur d’Émile est comme un enfant, qui, après avoir soufflé des boules de savon, ou fait des ronds en crachant dans un puits, se regarde comme un être très important. Au reste, docteur, si on ne vous a pas élevé de statues, on vous a gravé; tout le monde peut contempler votre visage et votre gloire au coin des rues. Il me semble que c’en est bien assez pour un homme qui ne veut pas être philosophe, et qui en effet ne l’est pas. Quam pulchrum est digito monstrari, et diceri :Hic est! Pourquoi mon ami Jean-Jacques vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents? C’est que l’orgueil de l’homme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux de l’Idumée, ou que la peau des Onagres du désert. Jésus disait qu’il était doux et humble de cœur; Jean-Jacques, qui prétend être son écolier, mais un écolier mutin qui chicane souvent avec son maître, n’est ni doux ni humble de cœur. Mais ce ne sont pas là mes affaires. Il pourrait cependant apprendre que le vrai mérite ne consiste pas à être singulier, mais à être raisonnable. L’Allemand Corneille Agrippa a aboyé longtemps avant lui contre les sciences et les savants; malgré cela il n’était point du tout un grand homme. 

Docteur Pansophe, on m’a dit que vous vouliez aller en Angleterre. C’est le pays des belles femmes et des bons philosophes. Ces belles femmes et ces bons philosophes seront peut-être curieux de vous voir, et vous vous ferez voir. Les gazetiers tiendront un registre exact de tous vos faits et gestes, et parleront du grand Jean-Jacques, comme de l’éléphant du roi et du zèbre de la reine : car les Anglais s’amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu’il soit rare qu’ils estiment. On vous montrera au doigt à la comédie, si vous y allez; et on dira: Le voilà cet éminent génie qui nous reproche de n’avoir pas un bon naturel, et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne sont pas libres! C’est là ce prophète du lac de Genève, qui a prédit au verset 45e de son apocalypse nos malheurs et notre ruine parce que nous sommes riches. On vous examinera avec surprise depuis les pieds jusqu’à la tête, en réfléchissant sur la folie humaine. Les Anglaises, qui sont, vous dis-je, très belles, riront lorsqu’on leur dira que vous voulez que les femmes ne soient que des femmes, des femelles d’animaux; qu’elles s’occupent uniquement du soin de faire la cuisine pour leurs maris, de raccommoder leurs chemises et leur donner, dans le sein d’une vertueuse ignorance, du plaisir et des enfants. La belle et spirituelle duchesse d’A.. .r, miladys de..., de..., de..., lèveront les épaules, et les hommes vous oublieront en admirant leur visage et leur esprit. L’ingénieux lord W... e, le savant lord L.. n, les philosophes milord C.. .d, le duc de G.. n, sir F-x, sir C.. .d, et tant d’autres, jetteront un coup d’œil sur vous, et iront de là travailler au bien public ou cultiver les belles-lettres, loin du bruit et du peuple, sans être pour cela des animaux dépravés. Voilà, mon ami Jean-Jacques, ce que j’ai lu dans le grand livre du destin; mais vous en serez quitte pour mépriser souverainement les Anglais, comme vous avez méprisé les Français, et votre mauvaise humeur les fera rire. Il y aurait cependant un parti à prendre pour soutenir votre crédit, et vous faire peut-être, à la longue, élever des statues : ce serait de fonder une église de votre religion, que personne ne comprend; mais ce n’est pas là une affaire. Au lieu de prouver votre mission par des miracles, qui vous déplaisent, ou par la raison, que vous ne connaissez pas, vous en appellerez au sentiment intérieur, à cette voix divine qui parle si haut dans le cœur des illuminés, et que personne n’entend. Vous deviendrez puissant en oeuvres et en paroles, comme George Fox, le révérend Whitfield, etc., sans avoir à craindre l’animadversion de la police, car les Anglais ne punissent point ces folies-là. Après avoir prêché et exhorté vos disciples, dans votre style apocalyptique, vous les mènerez brouter l’herbe dans Hyde Park, ou manger du gland dans la forêt de Windsor, en leur recommandant toutefois de ne pas se battre comme les autres sauvages, pour une pomme ou une racine, parce que la police corrompue des Européens ne vous permet pas de suivre votre système dans toute son étendue. Enfin lorsque vous aurez consommé ce grand ouvrage, et que vous sentirez les approches de la mort, vous vous traînerez à quatre pattes dans l’assemblée des bêtes, et vous leur tiendrez, ô Jean-Jacques, le langage suivant: 

Au nom de la sainte vertu, Amen. Comme ainsi soit, mes frères, que j’ai travaillé sans relâche à vous rendre sots et ignorants, je meurs avec la consolation d’avoir réussi, et de n’avoir point jeté mes paroles en l’air. Vous savez que j’ai établi des cabarets pour y noyer votre raison, mais point d’académie pour la cultiver : car, encore une fois, un ivrogne vaut mieux que tous les philosophes de l’Europe. N’oubliez jamais mon histoire du régiment de Saint-Gervais dont tous les officiers et les soldats ivres dansaient avec édification dans la place publique de Genève, comme un saint roi juif dansa autrefois devant l’Arche. Voilà les honnêtes gens. Le vin et l’ignorance sont le sommaire de toute la sagesse. Les hommes sobres sont fous; les ivrognes sont francs et vertueux. Mais je crains ce qui peut arriver, c’est-à-dire que la science, cette mère de tous les crimes et de tous les vices, ne se glisse parmi vous. L’ennemi rôde autour de vous; il a la subtilité du serpent et la force du lion; il vous menace. Peut-être, hélas! bientôt le luxe, les arts, la philosophie, la bonne chère, les auteurs, les perruquiers, les prêtres et les marchandes de mode vous empoisonneront et ruineront mon ouvrage. O sainte vertu! détourne tous ces maux! Mes petits enfants, obstinez-vous dans votre ignorance et votre simplicité; c’est-à-dire, soyez toujours vertueux, car c’est la même chose. Soyez attentifs à mes paroles; que ceux qui ont des oreilles entendent. Les mondains vous ont dit: Nos institutions sont bonnes; elles nous rendent heureux; et moi, je vous dis que leurs institutions sont abominables et les rendent malheureux. Le vrai bonheur de l’homme est de vivre seul, de manger des fruits sauvages, de dormir sur la terre nue ou dans le creux d’un arbre, et de ne jamais penser. Les mondains vous ont dit : Nous ne sommes pas des bêtes féroces, nous faisons du bien à nos semblables; nous punissons les vices, et nous nous aimons les uns et les autres; et moi, je vous dis que tous les Européens sont des bêtes féroces ou des fripons; que toute l’Europe ne sera bientôt qu’un affreux désert; que les mondains ne font du bien que pour faire du mai; qu’ils se haïssent tous et qu’ils récompensent le vice. O sainte vertu! Les mondains vous ont dit: Vous êtes des fous; l’homme est fait pour vivre en société, et non pour manger du gland dans les bois; et moi, je vous dis que vous êtes les seuls sages, et qu’ils sont fous et méchants : l’homme n’est pas plus fait pour la société, qui est nécessairement l’école du crime, que pour aller voler sur les grands chemins. O mes petits enfants, restez dans les bois, c’est la place de l’homme. O sainte vertu! Émile, mon premier disciple, est selon mon cœur; il me succédera. Je lui ai appris à lire, et à écrire, et à parler beaucoup; c’en est assez pour vous gouverner. Il vous lira quelquefois la Bible, l’excellente histoire de Robinson Crusoé, et mes ouvrages; il n’y a que cela de bon. La religion que je vous ai donnée est fort simple : adorez un Dieu; mais ne parlez pas de lui à vos enfants; attendez qu’ils devinent d’eux-mêmes qu’il y en a un. Fuyez les médecins des âmes comme ceux des corps; ce sont des charlatans: quand l’âme est malade, il n’y a point de guérison à espérer, parce que j’ai dit clairement que le retour à la vertu est impossible; cependant les homélies éloquentes ne sont pas inutiles; il est bon de désespérer les méchants et de les faire sécher de honte ou de douleur, en leur montrant la beauté de la vertu, qu’ils ne peuvent plus aimer. J’ai cependant dit le contraire dans d’autres endroits; mais cela n’est rien. Mes petits enfants, je vous répète encore une grande leçon, bannissez d’entre vous la raison et la philosophie, comme elles sont bannies de mes livres. Soyez machinalement vertueux; ne pensez jamais, ou que très rarement; rapprochez-vous sans cesse de l’état des bêtes, qui est votre état naturel. A ces causes, je vous recommande la sainte vertu. Adieu, mes petits enfants; je meurs. Que Dieu vous soit en aide! Amen. » 

Docteur Pansophe, écoutez à présent ma profession de foi; vous l’avez rendue nécessaire. La voici telle que je l’offrirai hardiment au public, qui est mon juge et le vôtre: 

J’adore un Dieu créateur, intelligent, vengeur et rémunérateur; je l’aime, et le sers le mieux que je puis dans les hommes mes semblables et ses enfants. O Dieu! qui vois mon cœur et ma raison, pardonne-moi mes offenses, comme je pardonne celles de Jean-Jacques Pansophe, et fais que je t’honore toujours dans mes semblables. 

Pour le reste, je crois qu’il fait jour en plein midi, et que les aveugles ne s’en aperçoivent point. Sur ce, grand docteur Pansophe, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde, et suis philosophiquement votre ami et votre serviteur. » (NdT)

[56]            Albert Schinz  (Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 17, p.25) signale que la signature est écrasée dans un coin du papier et rentre sous la dernière ligne. (NdT)

[57]            Très certainement octobre 1766. (Note de Philippe Folliot)

[58]            « Consacrer sa vie à la vérité ». Juvénal, satire IV, v. 91. (Note de Philippe Folliot)