David Hume

PHILOTRA

De la circulation monétaire

1752

Traduit de l'Anglais par C. Formentin

In

Léon Say

David Hume : Œuvre économique.

Petite bibliothèque économique française et étrangère

Paris, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu

Sans date [1]

Suivi du texte anglais.

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

2010.

 

 

 

 

 

 

 

De la circulation monétaire

 

 

 

            (23) L’argent monnayé n’est pas, à proprement parler, un des sujets du commerce, mais seulement l’instrument que les hommes sont convenus d’employer afin de faciliter l’échange d’un produit pour un autre. Ce n’est pas une des roues du commerce, c’est l’huile qui rend le mouvement des roues plus doux et plus aisé. Si nous considérons chaque royaume en lui-même, il est évident que le plus ou le moins de circulation est sans conséquence, car le prix des marchandises est toujours proportionné à l’abondance de la monnaie, et une couronne au temps de Henri VIII remplissait le même objet qu’une livre sterling aujourd’hui. L’Etat seul tire quelque avantage de la plus grande abondance de la monnaie, mais seulement en temps de guerre et de négociations avec les pays étrangers. C’est la raison pour laquelle tous les pays riches et commerçants, depuis Carthage jusqu’à la Grande-Bretagne et la Hollande, ont employé des troupes mercenaires qu’ils louaient à leurs voisins plus pauvres. S’ils avaient employé leurs propres sujets, ils auraient recueilli moins de profit de leurs richesses considérables et de leur grande abondance d’or et (24) d’argent, attendu que la solde des serviteurs de l’Etat doit s’élever en proportion de l’opulence publique. Notre petite armée de vingt mille hommes nécessite une dépense aussi élevée qu’une armée française deux fois aussi nombreuse. La flotte anglaise, pendant la dernière guerre, a coûté aussi cher d’entretien que toutes les légions romains qui maintinrent le monde entier soumis à leur autorité pendant la période impériale.

 

            Le plus grand nombre d’individus et leur plus grande activité sont avantageux dans tous les cas, à l’intérieur et à l’extérieur, au point de vue de l’intérêt général. Mais la plus grande abondance de la circulation monétaire est très limitée dans son usage, quelquefois même elle peut être un préjudice pour une nation dans son commerce avec l’étranger.

 

            Il semble y avoir dans les affaires humaines un heureux concours de causes, qui modère le développement du commerce et des richesses et les empêche de se confiner entièrement chez un peuple, comme pourraient le faire craindre tout d’abord les avantages d’un commerce établi. Quand une nation a pris les devants sur une autre nation dans le commerce, il est très difficile à celle-ci de regagner le terrain perdu, à cause de l’habileté et de l’activité supérieures de la première, et du plus grand stock de produits que possèdent ses marchands, ce qui leur permet de vendre en se contentant de profits (25) d’autant moindres. Mais ces avantages sont compensés jusqu’à un certain point par le bas prix de la main-d’œuvre chez toute nation dont le commerce n’est pas étendu et qui ne possède pas une grande abondance d’or et d’argent. Il en résulte que les manufactures se déplacent, petit à petit, abandonnent les contrées et les provinces qu’elles ont déjà enrichies, et se transportent dans celles où elles sont attirées par le bon marché de la vie et de la main d’œuvre jusqu’au jour où elles auront enrichi également ces autres provinces d’où les mêmes causes les feront encore émigrer. On peut en général observer que la cherté de toute chose, résultat de l’abondance de la circulation monétaire, est un désavantage qui résulte d’un commerce établi et impose à ce commerce des limites dans tous les pays où il s’est fondé, parce qu’il met les Etats les plus pauvres en mesure de vendre à plus bas prix que les Etats plus riches sur tous les marchés étrangers.

 

            C’est ce qui a fait naître dans mon esprit un doute sur l’avantage des banques et du papier-crédit, lesquels sont si généralement considérés comme avantageux à toutes les nations. Le fait du renchérissement des choses nécessaires à la vie et de la main-d’œuvre, déterminé par l’augmentation du commerce et de la circulation est, à beaucoup d’égards, un inconvénient inévitable, tandis qu’il a pour résultat cette richesse et cette prospérité publiques qui sont le terme de nos désirs. C’est un inconvénient (26) compensé par les avantages que nous recueillons de la possession des métaux précieux et par l’autorité que cette possession donne à la nation dans toutes les guerres et les négociations avec l’étranger. Mais il semble qu’il n’y ait aucun motif d’accroître cet inconvénient au moyen d’une contrefaçon de l’agent de circulation, agent de circulation spécial que les étrangers n’accepteront dans aucun paiement et que tout désordre grave dans l’Etat réduira à néant. A la vérité, il y a dans tout Etat riche beaucoup de gens qui possèdent de fortes sommes d’argent et qui doivent préférer aux espèces, du papier bien garanti parce que le transport en est plus facile et la garde plus sûre. Si l’Etat ne crée pas une banque, les banquiers particuliers profiteront de la circonstance, comme firent autrefois les orfèvres de Londres, comme font aujourd’hui les banquiers de Dublin. On peut penser, en conséquence, qu’il est préférable qu’une compagnie publique jouisse du bénéfice de ce papier-crédit, qui aura toujours sa place dans tout royaume opulent. Mais chercher à accroître artificiellement cette espèce de crédit n’est jamais de l’intérêt d’une nation commerçante : le pays où le fait se produirait serait exposé au double désavantage de l’augmentation de la circulation, au-delà de sa proportion naturelle avec le travail et les marchandises, et de l’élévation de leur prix au détriment du commerçant et du manufacturier. Et à ce point de vue, il faut reconnaître qu’aucune (27) banque ne pourrait être plus avantageuse que celle qui enfermerait dans ses caisses tout l’argent qu’elle aurait reçu et n’augmenterait jamais la circulation, comme cela se fait d’ordinaire, quand la banque remet dans le commerce une partie de son trésor. En agissant de la sorte, une banque publique pourrait entraver un grand nombre d’opérations que feraient autrement les banquiers particuliers et les agioteurs ; et, bien que l’Etat supportât dans ce cas la charge des appointements des directeurs et agents de la banque (car, dans l’hypothèse qui précède, il ne tirerait aucun profit de ses opérations), l’avantage national résultant du bas prix du travail et de la destruction du papier-crédit serait une compensation suffisante. Il est à peine utile d’ajouter qu’une somme aussi considérable que cet encaisse, toujours disponible, serait chose commode aux époques de grand danger et de misère publique, et que la portion dont on se serait servi alors pourrait être reconstituée à loisir, lorsque la nation aurait recouvré la paix et la tranquillité.

 

            Mais nous reviendrons sur cette question du papier-crédit pour la traiter avec plus d’ampleur. En attendant, je terminerai cet essai sur la circulation monétaire par l’exposé et l’explication de deux faits d’observation qui sont peut-être de nature à occuper les pensées de nos politiciens spéculatifs.

 

            Le scythe Anarchasis, qui n’avait jamais vu (28) d’argent monnayé dans son pays, observait avec finesse que l’or et l’argent lui avaient paru n’être d’aucun usage chez les Grecs, si ce n’est pour les aider dans la numération et l’arithmétique. Il est évident, en effet, que l’argent monnayé n’est pas autre chose que la représentation du travail et des marchandises, et qu’il ne sert que comme moyen de les tarifer ou de les estimer. Là où le numéraire est en plus grande abondance, comme il en faut une plus grande quantité pour représenter la même quantité de marchandises, cette abondance ne peut produire d’effet soit bon, soit mauvais dans le pays, au point de vue de sa situation intérieure. Ce serait la même chose qu’un changement dans la comptabilité d’un négociant, si au lieu de se servir de chiffres arabes, qui exigent peu de caractères, il employait les chiffres romains, qui en exigent un grand nombre. Car l’augmentation dans la quantité du numéraire, de même que les caractères romains, est plutôt gênante, et il devient plus difficile à la fois de garder la somme et de la transporter. Mais nonobstant cette conclusion, qui doit être tenue pour juste, il est certain que, depuis la découverte des mines d’Amérique, l’industrie s’est développée dans toutes les nations d’Europe, sauf chez les possesseurs de ces mines, et l’on peut justement attribuer cet effet, entre autres raisons, à l’augmentation de la quantité d’or et d’argent. Nous constatons en effet que dans tout royaume où le numéraire commence à affluer (29) en plus grande abondance qu’auparavant, toute chose revêt une nouvelle face : le travail et l’industrie prennent de l’animation ; le marchand devient plus entreprenant, le manufacturier plus actif et plus habile ; le fermier lui-même pousse sa charrue avec plus d’entrain et d’attention. Ceci n’est pas aisément explicable si l’on envisage seulement l’influence qui résulte d’une plus grande abondance de numéraire dans le royaume même, c’est-à-dire la hausse du prix des marchandises et l’obligation pour chacun de donner un plus grand nombre de ces petites pièces blanches ou jaunes pour tout ce qu’il achète. Quant au commerce avec l’étranger, il apparaît que la grande abondance du numéraire y cause plutôt un préjudice, par l’élévation qu’elle amène du prix de toute espèce de travail.

 

            Aussi, pour expliquer ce phénomène, devons-nous considérer que, bien que l’élévation du prix des marchandises soit une conséquence nécessaire de l’augmentation des quantités d’or et d’argent, cependant, elle ne suit pas immédiatement cette augmentation ; il faut un certain temps pour que l’argent circule dans tout l’Etat et fasse sentir son effet dans tous les rangs de la population. Au début, on n’aperçoit aucun changement ; les prix montent par degrés, d’abord sur une marchandise, puis sur une autre, jusqu’à ce qu’ils atteignent enfin un taux qui soit dans un juste rapport avec la nouvelle quantité (30) d’espèces qui se trouve dans le royaume. Suivant moi, c’est seulement dans cet intervalle ou dans cette situation intermédiaire, entre l’accroissement du numéraire et la hausse des prix, que l’accroissement de la quantité d’or et d’argent est favorable à l’industrie. Lorsqu’une quantité quelconque d’argent est importée dans une nation, elle n’est pas tout d’abord répandue en beaucoup de mains ; elle est renfermée dans les coffres-forts d’un petit nombre d’individus qui cherchent aussitôt à l’employer fructueusement. Supposons une catégorie de fabricants ou de commerçants qui auraient reçu de l’or et de l’argent en retour de marchandises qu’ils auraient expédiées à Cadix. Ils se trouvent par là en mesure d’employer plus d’ouvriers qu’autrefois, et ces ouvriers n’imaginent pas de demander des salaires plus élevés, heureux qu’ils sont d’être au service d’aussi bons payeurs. Si les ouvriers se font rares, le fabricant donne de plus hauts salaires, mais il exige en même temps plus de travail, et cette exigence est acceptée volontiers par l’artisan, qui peut, dans ces nouvelles conditions, boire et manger mieux au prix d’une augmentation de fatigue et de peine. Il porte son argent au marché, où il trouve toutes choses au même prix qu’autrefois, et il rapporte, pour l’usage de sa famille, des provisions plus abondantes et de meilleure qualité. Le fermier et le jardinier, voyant que tous leurs produits sont enlevés, s’évertuent à leur (31) tour à produire davantage ; en outre, ils peuvent acheter plus de vêtements et de meilleurs chez leurs fournisseurs, dont les prix sont les mêmes qu’autrefois, et leur activité ne fait que s’accroître sous l’influence de ces nouveaux bénéfices. Il est aisé de suivre le numéraire dans sa marche à travers la communauté ; partout nous devons reconnaître qu’il éveille d’abord l’activité de chaque individu, avant d’augmenter le prix du travail.

 

            Le fait que les espèces peuvent augmenter considérablement avant de produire ce dernier résultat ressort, entre autres exemples, des opérations fréquentes du roi de France sur la monnaie ; on a toujours constaté que l’augmentation de la valeur de la monnaie n’avait pas déterminé une hausse proportionnelle dans les prix, du moins pendant un certain temps. Dans la dernière année du règne de Louis XIV, la valeur des monnaies a été augmentée de 3/7, et les prix n’ont monté que de 1/7. Le blé, en France, se vend aujourd’hui le même prix, ou le même nombre de livres qu’en 1683 ; cependant l’argent valait alors 30 livres le marc, tandis qu’il en vaut 50 aujourd’hui. Inutile de relever l’augmentation importante d’or et d’argent qui peut s’être produite dans ce royaume depuis la première période.

 

            De l’ensemble de ce raisonnement, nous pouvons conclure qu’il n’est pas de conséquence, au point de vue du bonheur intérieur d’un Etat, (32) que le numéraire en circulation y soit en plus ou moins grande quantité. La bonne politique du gouvernement consiste uniquement à en maintenir, s’il est possible, le constant accroissement, parce que c’est une manière de garder en haleine un esprit d’activité dans le pays et d’accroître la masse du travail, en quoi consiste toute la puissance, toute la richesse véritable. Une nation dont le numéraire est en voie de diminution est, au moment où l’on fait la comparaison, plus faible et plus misérable qu’une autre nation, qui n’en possède pas davantage, mais dont le numéraire est en voie d’accroissement. Ceci s’expliquera facilement si l’on considère que les modifications dans la quantité du numéraire, n’importe dans quel sens, ne sont pas immédiatement accompagnées de modifications proportionnelles dans le prix des marchandises. Il y a toujours un intervalle avant que les choses s’adaptent à la nouvelle situation, et cet intervalle est aussi pernicieux à l’industrie lorsque la quantité d’or et d’argent diminue, qu’il lui est profitable dans le cas d’augmentation de ces métaux. L’ouvrier ne trouve pas aussi facilement du travail chez le manufacturier et le négociant, quoiqu’il paie le même prix ce qu’il achète au marché. Le fermier ne peut pas vendre son blé et ses bestiaux, et cependant il lui faut payer le même loyer au propriétaire. On prévoit sans peine la pauvreté, la misère et la paresse qui doivent en résulter.

 

            (33) La seconde observation que je me suis proposé de faire au sujet de la circulation monétaire peut être présentée de la manière suivante. Il y a quelques royaumes et beaucoup de provinces en Europe (jadis tous furent dans la même condition) où l’argent monnayé est si rare que le propriétaire n’en obtient pas du tout de ses tenanciers ; il est obligé de toucher ses fermages en nature et de les consommer lui-même ou bien de les transporter dans des endroits où il existe un marché. Dans ce pays, le prince ne peut lever que peu ou point d’impôts, et encore dans les mêmes conditions, et comme il tire un piètre profit d’impositions payées de cette façon, il en résulte évidemment que son royaume a peu de force, même à l’intérieur ; il lui est impossible d’entretenir des flottes et des armées sur le même pied que si dans toutes les provinces l’or et l’argent étaient en abondance. Il y assurément plus de disproportion entre la puissance actuelle de l’Allemagne et celle d’il y a trois siècles, qu’il n’en existe dans son activité, dans sa population, dans ses manufactures. Les pays autrichiens de l’Empire sont, en général, bien peuplés, bien cultivés et ont pris un grand développement, cependant ils pèsent relativement de peu dans la balance européenne, par suite, croit-on, de la rareté de l’argent. Comment tous ces faits peuvent-ils se concilier avec ce principe de raison que la quantité d’or et d’argent est en soi absolument indifférente ? Si (34) ce principe est vrai, il suffirait que le souverain comptât de nombreux sujets ayant à leur disposition abondance de produits, pour être grand et puissant, tandis que ses sujets seraient riches et heureux, indépendamment d’ailleurs de la plus ou moins grande quantité desdits métaux précieux. Ces métaux, on peut les diviser et subdiviser dans de larges limites, et si les pièces étaient fabriquées dans de si petites dimensions qu’on serait exposé à les perdre, il serait facile de mélanger à l’or ou à l’argent un métal moins précieux, comme cela se pratique dans quelques pays d’Europe ; on donne par là aux pièces un volume plus facile à apprécier et plus commode : les pièces servent toujours à satisfaire les même besoins d’échange, quels que puissent être leur nombre ou leur couleur.

 

            A ces difficultés, je réponds que l’effet qu’on a supposé découler de la petite quantité du numéraire provient en réalité des habitudes et des usages de la population ; nous prenons à tort comme il arrive trop ordinairement, un effet latéral pour une cause. La contradiction n’est qu’apparente ; toutefois il faut creuser sa pensée et réfléchir si l’on veut découvrir les principes qui nous permettent de concilier la raison avec l’expérience.

 

            Il semble que ce soit une maxime évidente par elle-même que le prix de chaque chose dépend de la proportion entre les marchandises et le numéraire, d’où on peut conclure (35) qu’un changement considérable dans l’un ou l’autre des deux termes doit avoir le même effet, soit de hausse, soit de baisse des prix. Augmentez les marchandises, elles deviennent meilleur marché, augmentez le numéraire, elles augmentent de valeur. De même, inversement, une diminution des marchandises et une diminution du numéraire ont des effets contraires.

 

            Il est également évident que les prix ne dépendent pas tant de la quantité absolue des marchandises et de celle du numéraire existant dans la nation, que de la quantité relative des marchandises, qui sont amenées ou peuvent être amenées sur le marché, et de la quantité de l’argent qui circule. Si l’argent monnayé reste enfermé dans les coffres-forts, l’effet est le même au point de vue des prix que s’il n’existait pas ; si les marchandises sont accumulées dans des magasins et des greniers, pour y être conservées, c’est la même chose que si elles n’existaient pas non plus. Comme dans cette hypothèse, le numéraire et les marchandises ne sont jamais en présence, leur état respectif ne peut pas en être affecté. Et si nous avions, à quelque époque que ce soit, à faire des évaluations relatives au prix probable des denrées, le blé que le fermier doit conserver pour les semailles et pour la subsistance de sa famille et de lui-même, ne devrait jamais entrer en ligne de compte. C’est seulement le surplus libre, qui, comparé à la demande, détermine le prix.

 

            (36) Pour expliquer ces principes, il faut se reporter aux époques primitives et moins civilisées des Etats, avant que la fantaisie n’ait confondu ses besoins avec ceux de la nature ; les hommes, satisfaits des produits de leurs champs ou des améliorations rudimentaires qu’il y introduisent eux-mêmes, ont peu d’occasions de faire des échanges, du moins contre du numéraire qui constitue, par un commun accord, la mesure ordinaire des échanges. La laine du troupeau du fermier, filée dans sa propre maison et travaillée par le tisserand voisin qui reçoit son paiement en blé ou en laine, suffit pour le mobilier et le vêtement. Le charpentier, le forgeron, le maçon, le tailleur, reçoivent des salaires payés de la même manière ; et le propriétaire lui-même, habitant dans le voisinage, se contente de toucher son fermage en produits récoltés par son fermier. Il consomme chez lui, dans son hospitalité rustique, la plus grande partie des produits qu’il reçoit en paiement ; peut-être vend-il à la ville voisine pour de l’argent ce qui lui reste, et il en retire les rares éléments de sa dépense et de son luxe.

 

            Mais lorsque les hommes commencent à raffiner toutes leurs jouissances, ne vivent pas toujours chez eux et ne se contentent plus de ce qu’on peut obtenir dans le voisinage, il se fait plus d’échanges et plus de commerce de toute sorte, et il intervient plus d’argent pour opérer les échanges. Les commerçants ne veulent plus (37) être payés en blé, parce qu’ils ont besoin de quelque chose de plus que de manger. Le fermier franchit la limite de sa paroisse pour se procurer les marchandises qu’il achète, et il ne peut pas toujours porter en échange ses produits au commerçant chez lequel il se fournit. Le propriétaire vit dans la capitale ou en pays étranger, et il demande son fermage en espèces d’or et d’argent, qui peuvent lui être facilement expédiées. De grands entrepreneurs, des manufacturiers, des négociants s’établissent pour chaque marchandise, et ils ne peuvent traiter commodément leurs affaires qu’en espèces. Dans ce nouvel état de la société, l’argent monnayé apparaît par suite dans beaucoup plus de contrats, et il s’emploie en conséquence beaucoup plus que dans le premier état de civilisation que nous avons décrit. D’où on peut tirer cette conséquence, qu’à défaut d’augmentation de la quantité du numéraire dans le pays, toute chose doit coûter bien meilleur marché aux époques d’activité et de raffinement qu’aux époques grossières et sans culture. C’est la proportion entre l’argent en circulation et les marchandises sur le marché, qui détermine les prix. Les marchandises qui sont consommées à la maison ou qui sont échangées pour d’autres marchandises dans le voisinage, ne vont jamais au marché ; elles n’affectent pas le moins du monde les espèces en circulation ; au regard de ces espèces, elles sont comme si elles n’existaient pas. Cette (38) façon de faire usage des produits fait baisser la proportion des marchandises offertes, et en augmente le prix. Mais lorsque l’argent monnayé entre sans tous les contrats et ventes, lorsqu’il est partout la mesure de l’échange, le même argent formant le fonds national a une tâche beaucoup plus grande à accomplir ; toutes les marchandises viennent alors sur le marché ; la sphère de la circulation est élargie. Il se produit le même effet que si la somme appliquée à des besoins déterminés devait faire le service d’un royaume plus vaste ; la proportion en est alors amoindrie au point de vue de la circulation ; toutes les choses doivent devenir meilleur marché, et les prix doivent baisser graduellement.

 

            En considérant les chiffres les plus exacts recueillis dans toute l’Europe, et en tenant compte des changements survenus dans la valeur du numéraire ou dans la dénomination des espèces, on constate que les prix de toutes choses n’ont augmenté que du triple ou, au plus, du quadruple, depuis la découverte des Indes occidentales. Mais peut-on soutenir qu’il n’existe pas aujourd’hui en Europe beaucoup plus que quatre fois la quantité d’argent monnayé qui existait au quinzième siècle et dans les siècles antérieurs. Les Espagnols et les Portugais, grâce à leurs mines, les Anglais, les Français et les Hollandais, avec leur commerce d’Afrique et leurs courtiers aux Indes occidentales, importent chaque année pour environ six millions de livres sterling sur (39) lesquels il ne s’en exporte pas plus d’un tiers aux Indes orientales. Cette quantité seule, en dix ans, doublerait probablement l’ancienne masse du numéraire en Europe. Et l’on ne peut donner au fait que tous les prix n’ont pas atteint un taux beaucoup plus exorbitant, aucune autre raison satisfaisante que celle tirée d’un changement d’habitudes et d’usage. Outre que plus de marchandises sont produites par l’augmentation d’activité industrielle, les mêmes marchandises sont apportées davantage au marché, lorsque les hommes se départissent de leurs anciennes habitudes de simplicité. Et bien que l’accroissement de la quantité des produits n’ait pas été égale à celui du numéraire, il a cependant été considérable, ce qui a servi à maintenir l’argent monnayé et les marchandises dans une proportion qui s’est peu éloignée de l’ancienne.

 

            Si l’on posait la question suivante : De ces deux façons de vivre, avec simplicité ou raffinement, quelle est la plus avantageuse à l’Etat et au public ? Je répondrais, sans beaucoup de scrupule, la dernière, en me plaçant du moins au point de vue politique, et j’ajouterais ainsi une raison en faveur de l’encouragement du commerce et des manufactures.

 

            Tant que les hommes vivent dans l’ancienne simplicité et se procurent tout ce qui leur est nécessaire, grâce à leur industrie domestique ou à celle du voisinage, le souverain ne peut demander aucune contribution en argent à un (40) nombre considérable de ses sujets ; et s’il leur impose une charge quelconque, il ne peut se faire payer qu’en marchandises qu’ils aient en abondance ; cette méthode présente des inconvénients si évidents et si grands qu’il est inutile d’insister. Tout l’argent que le souverain aura la possibilité de toucher ne viendra que des grandes villes, car c’est dans les grandes villes seules que circulent les espèces ; mais les villes ne peuvent évidemment fournir autant de ressources que l’Etat tout entier, si l’or et l’argent étaient répandu partout. Indépendamment de la diminution réelle qui affecte son revenu, il résulte d’une pareille situation une autre cause de pauvreté pour le trésor public. Non seulement le souverain reçoit moins d’argent, mais le même argent ne va pas aussi loin que dans les temps d’activité et de commerce général. Chaque chose est plus chère, à supposer que le stock d’or et d’argent n’ait pas changé, et cela, parce que peu de produits seulement vont au marché et que l’argent monnayé est hors de proportion avec la quantité des objets mis en vente ; or les prix de toutes choses sont fixés et déterminés par cette proportion.

 

            Nous pouvons maintenant saisir la fausseté de l’affirmation souvent exprimée par les historiens et même dans la conversation ordinaire, que tout Etat particulier est faible, quoique fertile, populeux et bien cultivé, uniquement parce qu’il manque de numéraire. Il semble que le manque (41) de numéraire ne peut jamais affecter en mal un Etat en lui-même, car les hommes et les marchandises sont la force réelle de toute société. C’est la simplicité de la vie qui porte préjudice à l’Etat, en ce qu’elle confine l’or et l’argent en peu de mains et met obstacle à sa circulation et à sa diffusion universelles. Au contraire, l’activité et les progrès de toute nature incorporent l’argent à l’Etat tout entier, quelque petite qu’en soit la quantité ; ils l’introduisent dans chaque veine, pour ainsi parler et le font pénétrer dans toutes les transactions et tous les contrats. Il y a de l’argent dans toutes les mains, peu ou beaucoup. Et comme, par ce moyen, les prix de toutes choses baissent, le souverain a un avantage double : il peut tirer de l’argent par ses impôts de toutes les parties de l’Etat, et ce qu’il reçoit circule davantage par tout ce qu’il achète et paye.

 

            Nous pouvons inférer d’une comparaison des prix que le numéraire n’est pas plus abondant en Chine qu’il ne l’était en Europe il y a trois siècles : mais quel pouvoir immense ne possède pas cet empire, si l’on en juge par son établissement civil et militaire ? Polybe nous apprend que les vivres étaient à si bon marché en Italie de son temps qu’en quelques endroits, le prix d’un repas dans les hôtels était d’un semis par tête, guère plus d’un liard. Cependant la puissance romaine avait déjà soumis le monde entier connu, un siècle environ avant cette époque. L’ambassadeur carthaginois disait, en manière de raillerie, qu’aucun peuple ne vivait plus fraternellement que les Romains entre eux, car dans tous les festins où il avait été invité comme ministre étranger, il avait toujours remarqué que c’était la même vaisselle plate qui servait partout. La quantité absolue des métaux précieux est tout à fait indifférente. Il n’y a que deux circonstances de quelque importance : d’abord, leur augmentation graduelle, ensuite leur circulation et leur digestion complètes à travers l’Etat. L’influence de ces deux circonstances vient d’être expliquée. Dans l’essai suivant, nous verrons un exemple d’un sophisme semblable à celui que nous venons de relever, où un effet latéral est pris aussi pour une cause, et où une conséquence est attribuée à l’abondance du numéraire, bien qu’elle soit due en réalité au changement des habitudes et des usages de la population.

 

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[1]                  La date est 1888 mais cette date est absente de l’édition qui se trouve en ma possession. (Note de Philippe Folliot)