PHILOTRADavid Hume

Essai sur la jalousie du commerce.

Traduit par Philippe Folliot ( août 2007)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF  THE JEALOUSY OF TRADE

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for A. Millar, in the Strand;

and

  1. Kincaid and A. Donaldson, at Edinburgh

MDCCLXIV.
1ère édition de cet essai : 1758

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

            Ayant tâché d’écarter une sorte de jalousie mal fondée qui prévaut tant parmi les nations commerçantes, il serait bon d’en mentionner une autre qui semble également sans fondement. Rien n’est plus habituel, parmi les Etats qui ont fait certains progrès dans le commerce, de regarder les progrès de leurs voisins d’un œil soupçonneux, de considérer tous les Etats commerçants comme des rivaux et de supposer qu’il ne leur est possible de prospérer qu’à leur dépens. En m’opposant à cette opinion étroite et malveillante, j’ose affirmer que l’augmentation des richesses et du commerce d’une nation, plutôt que de nuire à tous ses voisins, favorise leurs richesses et leur commerce ; et qu’un Etat ne peut guère étendre très loin son commerce et son activité (industry) si tous les Etats environnants sont plongés dans l’ignorance, l’oisiveté et la barbarie.

 

            Il est évident que l’activité intérieure (domestic industry) d’un pays ne peut pas être mise à mal par la plus grande prospérité de ses voisins et, comme cette branche du commerce est indubitablement la plus importante dans un royaume étendu, nous sommes bien loin d’avoir des raisons d’être jaloux. Mais je vais plus loin et je remarque que, si une communication ouverte se maintient entre des nations, il est impossible que l’activité intérieure de chaque pays ne bénéficie pas d’une croissance grâce aux progrès des autres. Comparez la situation de la GRANDE-BRETAGNE à présent avec ce qu’elle était il y a deux siècles. Tous les arts, aussi bien dans l’agriculture que dans la fabrication de produits manufacturés, étaient alors extrêmement primitifs et imparfaits. Tous les progrès que nous avons faits depuis sont venus d’une imitation des étrangers et nous devrions nous estimer heureux que leurs arts et leur génie se soient auparavant perfectionnés. Mais cette communication se maintient encore à notre grand avantage. Malgré l’état avancé de nos manufactures, chaque jour, dans tous les arts, nous adoptons les inventions et les perfectionnements de nos voisins. Dans un premier temps, la marchandise est importée chez nous et nous en sommes très mécontents puisque nous imaginons qu’elle fait fuir notre argent. Ensuite, peu à peu, l’art lui-même est importé à notre visible avantage. Pourtant, nous continuons à nous plaindre que nos voisins possèdent tel art, telle activité ou telle invention, oubliant que, s’ils ne nous avaient pas d’abord instruits, nous serions encore à présent des barbares, et que, s’ils ne continuaient pas à nous instruire, les arts tomberaient nécessairement dans un état de langueur et perdraient cette émulation et cette nouveauté qui contribuent tant à leur progrès.

 

            L’augmentation de l’activité intérieure pose les fondements du commerce extérieur. Quand on accroît la production d’un grand nombre de marchandises et qu’on les perfectionne pour le marché intérieur, il s’en trouve toujours certaines qui peuvent être exportées avec profit. Mais, si nos voisins n’ont ni art, ni culture, ils ne peuvent nous les prendre parce qu’ils n’ont rien à donner en échange. A cet égard, les Etats sont dans la même condition que les individus. Un homme seul ne peut guère être industrieux si tous ses concitoyens sont improductifs. Les richesses des différents membres de ma communauté contribuent à l’accroissement de mes richesses, quelle que soit ma profession. Ils consomment les produits de mon travail et m’offrent en retour le produit du leur.

 

            Il ne faut pas qu’un Etat craigne que ses voisins progressent à un niveau tel dans tous les arts et les manufactures qu’ils ne lui demandent plus rien. La nature, en donnant aux différentes nations des génies différents, des climats et des sols différents, a assuré leur communication et leur commerce mutuels aussi longtemps qu’ils demeurent industrieux et civilisés. Mieux, plus les arts se développent dans un Etat, plus cet Etat a besoin de ses voisins. Les habitants de cet Etat, étant devenus habiles et opulents, désirent avoir toutes les marchandises les plus parfaites et, comme ils ont beaucoup de marchandises à donner en échange, ils importent largement de l’étranger. L’activité (industry) de ces pays étrangers se trouve ainsi encouragée. La leur se développe aussi par la vente des marchandises qu’ils donnent en échange.

 

            Mais, si une nation s’est spécialisée dans une production [1] telle que la laine en ANGLETERRE, que se passe-t-il ? L’ingérence des voisins dans cette production ne doit-elle pas occasionner une perte ? Je réponds que, quand on dit qu’une nation s’est spécialisée dans une production, on suppose qu’elle a certains avantages particuliers et naturels pour produire cette marchandise et que, si, malgré ces avantages, elle perd cette production, elle ne doit blâmer que sa propre paresse ou son mauvais gouvernement, non l’activité de ses voisins. Il faut aussi considérer que, par l’essor de l’activité des nations voisines, la consommation des marchandises de toutes sortes augmente aussi et que, bien que les productions étrangères nous concurrencent sur le marché, leur demande de marchandises peut se maintenir et même augmenter. Et même si elle diminuait, faudrait-il estimer la conséquence si catastrophique ? Si l’esprit d’entreprise demeure, il peut aisément se reporter sur une branche ou une autre, et ceux qui travaillent dans la laine peuvent être employés dans le lin, la soie ou le fer, ou dans toute autre production où une demande se manifeste. Il ne faut pas craindre que l’activité n’ait plus d’objets ou que nos travailleurs, s’ils demeurent sur le même pied que leurs voisins étrangers, soient en danger de manquer d’emploi. L’émulation entre des nations rivales sert plutôt à maintenir parmi eux l’activité en vie et un peuple est plus heureux quand il possède une variété de productions que s’il jouit d’une unique grosse production qui emploie tout le monde. La situation de ce pays est alors moins précaire et il ressent de façon moins sensible ces révolutions et ces incertitudes auxquelles sont exposées toutes les branches particulières du commerce.

 

            Le seul type d’Etat qui doit craindre l’activité et les progrès des étrangers est un Etat tel que la HOLLANDE qui, étant d’étendue restreinte et n’ayant pas un grand nombre de productions locales, ne prospère qu’en étant le courtier, le facteur et le transporteur d’autres pays. Une telle nation doit naturellement craindre que les Etats voisins en viennent à connaître et rechercher leur intérêt et qu’ils prennent en main la gestion de leurs affaires, ce qui la priverait du profit qu’elle en retirait avant. Mais, quoique cette conséquence puisse être naturellement crainte, il faut très longtemps avant qu’elle n’ait de l’effet, et l’art et l’activité peuvent éviter cet effet pendant de nombreuses générations et même y échapper totalement. L’avantage de relations et de fonds supérieurs est si grand qu’on n’en triomphe pas facilement et, comme toutes les transactions augmentent par l’essor de l’activité dans les Etats voisins, même une nation dont le commerce se trouve sur une base si précaire peut dans un premier temps retirer un profit considérable de l’état florissant des nations voisines. Les HOLLANDAIS, ayant hypothéqué tous leurs revenus, ne font plus dans les transactions politiques la même figure qu’avant, mais leur commerce est certainement égal à ce qu’il était au milieu du siècle précédent, quand ils étaient reconnus comme l’une des plus grandes puissances de l’EUROPE.

 

            Si notre politique étroite et malveillante devait rencontrer du succès, nous réduirions tous nos voisins au même état de paresse et d’ignorance que celui qui prévaut au MAROC et sur la côte de BARBARIE. Quelles en seraient les conséquences ? Ces nations ne nous enverraient plus de marchandises et elles ne pourraient plus nous en acheter. Notre commerce intérieur se languirait, faute d’émulation, d’exemple et d’instruction, et nous tomberions nous-mêmes rapidement dans l’état abject où nous aurions réduit nos voisins. J’ose donc avouer, non seulement en tant qu’homme, mais aussi en tant que sujet BRITANNIQUE, que j’espère de tout mon cœur la prospérité du commerce ALLEMAND, ESPAGNOL et ITALIEN, et même du commerce FRANÇAIS. Je suis du moins certain que la Grande-Bretagne et toutes ces nations seraient plus prospères si leurs souverains et leurs ministres adoptaient les uns envers les autres des sentiments aussi ouverts et bienveillants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Of the jealousy of trade

 

 

HAVING endeavoured to remove one species of ill-founded jealousy, which is so prevalent among commercial nations, it may not be amiss to mention another, which seems equally groundless. Nothing is more usual, among states which have made some advances in commerce, than to look on the progress of their neighbours with a suspicious eye, to consider all trading states as their rivals, and to suppose that it is impossible for any of them to flourish, but at their expence. In opposition to this narrow and malignant opinion, I will venture to assert, that the encrease of riches and commerce in any one nation, instead of hurting, commonly promotes the riches and commerce of all its neighbours; and that a state can scarcely carry its trade and industry very far, where all the surrounding states are buried in ignorance, sloth, and barbarism.

 

It is obvious, that the domestic industry of a people cannot be hurt by the greatest prosperity of their neighbours; and as this branch of commerce is undoubtedly the most important in any extensive kingdom, we are so far removed from all reason of jealousy. But I go farther, and observe, that where an open communication is preserved among nations, it is impossible but the domestic industry of every one must receive an encrease from the improvements of the others. Compare the situation of GREAT BRITAIN at present, with what it was two centuries ago. All the arts both of agriculture and manufactures were then extremely rude and imperfect. Every improvement, which we have since made, has arisen from our imitation of foreigners; and we ought so far to esteem it happy, that they had previously made advances in arts and ingenuity. But this intercourse is still upheld to our great advantage : notwithstanding the advanced state of our manufactures, we daily adopt, in every art, the inventions and improvements of our neighbours. The commodity is first imported from abroad, to our great discontent, while we imagine that it drains us of our money : afterwards, the art itself is gradually imported, to our visible advantage : yet we continue still to repine, that our neighbours should possess any art, industry, and invention; forgetting that, had they not first instructed us, we should have been at present barbarians; and did they not still continue their instructions, the arts must fall into a state of languor, and lose that emulation and novelty, which contribute so much to their advancement.

 

The encrease of domestic industry lays the foundation of foreign commerce. Where a great number of commodities are raised and perfected for the home-market, there will always be found some which can be exported with advantage. But if our neighbours have no art or cultivation, they cannot take them; because they will have nothing to give in exchange. In this respect, states are in the same condition as individuals. A single man can scarcely be industrious, where all his fellow-citizens are idle. The riches of the several members of a community contribute to encrease my riches, whatever profession I may follow. They consume the produce of my industry, and afford me the produce of theirs in return.

 

Nor needs any state entertain apprehensions, that their neighbours will improve to such a degree in every art and manufacture, as to have no demand from them. Nature, by giving a diversity of geniuses, climates, and soils, to different nations, has secured their mutual intercourse and commerce, as long as they all remain industrious and civilized. Nay, the more the arts encrease in any state, the more will be its demands from its industrious neighbours. The inhabitants, having become opulent and skilful, desire to have every commodity in the utmost perfection; and as they have plenty of commodities to give in exchange, they make large importations from every foreign country. The industry of the nations, from whom they import, receives encouragement : their own is also encreased, by the sale of the commodities which they give in exchange.

 

But what if a nation has any staple commodity, such as the woollen manufacture is in ENGLAND? Must not the interfering of our neighbours in that manufacture be a loss to us? I answer, that, when any commodity is denominated the staple of a kingdom, it is supposed that this kingdom has some peculiar and natural advantages for raising the commodity; and if, notwithstanding these advantages, they lose such a manufacture, they ought to blame their own idleness, or bad government, not the industry of their neighbours. It ought also to be considered, that, by the encrease of industry among the neighbouring nations, the consumption of every particular species of commodity is also encreased; and though foreign manufactures interfere with them in the market, the demand for their product may still continue, or even encrease. And should it diminish, ought the consequence to be esteemed so fatal? If the spirit of industry be preserved, it may easily be diverted from one branch to another; and the manufacturers of wool, for instance, be employed in linen, silk, iron, or any other commodities, for which there appears to be a demand. We need not apprehend, that all the objects of industry will be exhausted, or that our manufacturers, while they remain on an equal footing with those of our neighbours, will be in danger of wanting employment. The emulation among rival nations serves rather to keep industry alive in all of them : and any people is happier who possess a variety of manufactures, than if they enjoyed one single great manufacture, in which they are all employed. Their situation is less precarious; and they will feel less sensibly those revolutions and uncertainties, to which every particular branch of commerce will always be exposed.

 

The only commercial state, that ought to dread the improvements and industry of their neighbours, is such a one as the DUTCH, who enjoying no extent of land, nor possessing any number of native commodities, flourish only by their being the brokers, and factors, and carriers of others. Such a people may naturally apprehend, that, as soon as the neighbouring states come to know and pursue their interest, they will take into their own hands the management of their affairs, and deprive their brokers of that profit, which they formerly reaped from it. But though this consequence may naturally be dreaded, it is very long before it takes place; and by art and industry it may be warded off for many generations, if not wholly eluded. The advantage of superior stocks and correspondence is so great, that it is not easily overcome; and as all the transactions encrease by the encrease of industry in the neighbouring states, even a people whose commerce stands on this precarious basis, may at first reap a considerable profit from the flourishing condition of their neighbours. The DUTCH, having mortgaged all their revenues, make not such a figure in political transactions as formerly; but their commerce is surely equal to what it was in the middle of the last century, when they were reckoned among the great powers of EUROPE.

 

Were our narrow and malignant politics to meet with success, we should reduce all our neighbouring nations to the same state of sloth and ignorance that prevails in MOROCCO and the coast of BARBARY. But what would be the consequence? They could send us no commodities : they could take none from us : our domestic commerce itself would languish for want of emulation, example, and instruction : and we ourselves should soon fall into the same abject condition, to which we had reduced them. I shall therefore venture to acknowledge, that, not only as a man, but as a BRITISH subject, I pray for the flourishing commerce of GERMANY, SPAIN, ITALY, and even FRANCE itself. I am at least certain, that GREAT BRITAIN, and all those nations, would flourish more, did their sovereigns and ministers adopt such enlarged and benevolent sentiments towards each other.



[1]              « but what if a nation has any staple commodity ». a staple commodity : une marchandise de base. (NdT)