David Hume

PHILOTRA

Essai sur la population des nations anciennes

1752

Traduit de l'Anglais par l'abbé Le Blanc (Amsterdam, 1754),

Corrigé par Eugène Daire

In

Mélanges d’économie politique, Volume I

Par Eugène Daire et G. de Molinari

Paris

Chez Guillaumin et Cie libraires,

Rue Richelieu, n°14.

1847

 

 

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

2010.

 

 

 

 

 

 

Essai sur la population des nations anciennes [1]

 

 

 

Il y a peu de fondement, soit par la raison ou par l'expérience, de croire l’univers éternel et incorruptible. Le mouvement rapide et continuel de la matière, les révolutions violentes qui en agitent chaque partie, (104) les changements remarquables dans le ciel, les traces visibles, aussi bien que la tradition d'un déluge universel, ou d'une convulsion générale des éléments, tout concourt à nous prouver fortement la nature périssable de ce monde, et son passage, par corruption ou par dissolution, d'un état à un autre. Il faut donc qu'il ait successivement son enfance, sa jeunesse, son âge viril et sa vieillesse, aussi bien que chaque individu qu'il contient, et il est probable que l'homme, de même que les animaux et les végétaux, aura part à toutes ces variations.

 

Dans l'âge florissant du monde, l'espèce humaine doit posséder une plus grande vigueur d'esprit et de corps, et par conséquent une santé plus heureuse, des esprits plus animés, une plus longue vie, un penchant plus fort et plus de puissance pour la génération. Mais si le système général des choses, et par la même raison la société humaine, éprouvent de ces révolutions graduelles, elles sont trop lentes pour pouvoir être discernées dans cette courte période que renferment l'histoire et la tradition. La stature et la force du corps, la longueur de la vie, le courage même et l'étendue du génie, paraissent jusqu'ici avoir été naturellement à peu près les mêmes dans tous les siècles.

 

Les arts et les sciences, à la vérité, ont fleuri dans un temps et ont déchu dans un autre ; mais nous pouvons observer que, dans celui même où ces arts ont été portés chez un peuple à la plus grande perfection, ils étaient peut-être entièrement ignorés de toutes les nations voisines, et (105) que, quoiqu'ils soient universellement tombés dans un siècle, cependant dans la génération suivante ils se sont encore relevés, et se sont répandus dans tout le monde. Aussi loin donc que l'observation peut s'étendre, on ne discerne aucune différence universelle dans l'espèce humaine; et quand il serait prouvé que l'univers, de même qu'un corps animal, a un progrès naturel de l'enfance à la vieillesse, cependant comme il est toujours douteux s'il avance à présent vers sa perfection, ou si au contraire il s'en éloigne, nous ne pouvons conclure de là qu'il soit encore arrivé aucune décadence dans la nature humaine [2]. Ainsi tout homme qui raisonne juste, aura peine à admettre les preuves d'une plus grande population dans l'antiquité, que l'on voudrait tirer de la vigueur et de la jeunesse imaginaires du monde. Les causes générales physiques doivent être exclues de cette question.

 

Il y a, à la vérité, quelques causes physiques particulières de grande importance. Il est fait mention dans l'antiquité de maladies qui sont presque inconnues à la médecine moderne. Depuis il s'en est répandu de nouvelles, dont on ne trouve aucune trace dans l'histoire ancienne [3]. En faisant cette comparaison, nous pouvons observer que le désavantage est entièrement du côté des modernes. Sans parler de quelques autres maladies de moindre importance, la petite vérole commet de si grands ravages, qu'ils suffiraient seuls pour rendre compte de la différence qui se trouve aujourd'hui entre la manière dont la terre est peuplée, et celle dont on suppose qu'elle l'était autrefois. La dixième ou la douzième partie du genre humain, détruite à chaque génération, ne peut manquer de faire une prodigieuse diminution dans le nombre des hommes. [4] Que (106) sera-ce si nous parlons de ceux qui périssent par les maladies vénériennes, cette nouvelle peste répandue partout? Ce mal, par ses opérations constantes, est peut-être équivalent aux trois plus grands fléaux du genre humain, la guerre, la peste et la famine. Si donc il était certain que dans les anciens temps la terre était plus peuplée qu'elle ne l'est à présent, sans que l'on puisse trouver des causes morales d'un si grand changement, plusieurs pensent qu'il suffirait de ces causes physiques pour nous satisfaire sur ce chapitre.

 

Mais est-il certain que les nations anciennes étaient aussi peuplées qu'on le prétend? On ne connaît que trop les extravagances de Vossius à ce sujet [5]. Un auteur de beaucoup plus de génie et de discernement que lui, a osé assurer que suivant les meilleurs calculs dont de pareilles matières soient susceptibles, il n'y a pas aujourd'hui la cinquantième partie du genre humain sur la terre, qui y était du temps de Jules César [6]. On doit bien se douter que les comparaisons en ce cas ne peuvent être que très imparfaites, même en nous confinant dans les bornes de l'ancienne histoire, l'Europe et les pays situés autour de la mer Méditerranée. Nous ne connaissons pas exactement le nombre d'hommes d'aucun royaume de l'Europe d'à présent, pas même d'aucune ville : comment pouvons-nous prétendre calculer celui des villes et des États de l'antiquité, dont les historiens nous ont laissé des traces si imparfaites? Quant à moi, la chose me paraît si problématique, que comme j'ai dessein de hasarder quelques réflexions à ce sujet, je crois devoir mêler, aux recherches concernant les causes, celles concernant les faits.

 

Nous considérerons d'abord, s'il est probable, par ce que nous connaissons de la situation de la société dans les temps anciens ou dans ceux d'aujourd'hui, que l'antiquité ait été supérieure en population aux temps modernes; ensuite, si réellement elle l'était. Au cas que je puisse faire voir que la conclusion est moins certaine qu'on ne le prétend en (107) faveur de l'antiquité, j'aurai touché le seul but que je me propose d'atteindre.

 

En général, nous devons remarquer que la question du nombre comparatif des hommes dans tels siècles, ou dans tels royaumes, entraîne de très grandes conséquences, et communément détermine la supériorité de police, de mœurs et de gouvernement des divers États; car comme il y a dans tous les individus de l'un et de l'autre sexe, un désir et un pouvoir de génération plus actifs qu'ils ne sont universellement exercés, ce qui les contrarie ne peut être que la condition malheureuse des sujets, qu'un gouvernement sage étudie dans ses causes, et ne manque jamais d'améliorer. Tout homme d'ordinaire qui croit pouvoir entretenir une famille, veut en avoir une. En partant de ce principe sur la propagation, l'espèce humaine ferait plus que doubler à chaque génération, si chacun se mariait aussitôt qu'il parvient à l'âge de puberté. Avec quelle promptitude les hommes ne multiplient-ils pas dans chaque colonie et dans tout nouvel établissement où il est aisé de pourvoir aux besoins d'une famille, et où l'on n'est pas gêné et assujetti comme dans les gouvernements établis depuis longtemps? L'histoire nous parle souvent de pestes qui ont emporté la troisième ou la quatrième partie d'un peuple; cependant, après une génération ou deux, on ne s'apercevait plus de la destruction, et la société se trouvait remontée à son premier nombre. Les terres qui étaient cultivées, les maisons bâties, les denrées communes, et les richesses acquises mettaient ceux qui avaient échappé en état de se marier immédiatement, et d'élever des familles qui prenaient la place de celles qui avaient péri [7]. C'est par une raison semblable que tout gouvernement sage, juste et doux, en rendant la condition de ses sujets sûre et aisée, sera toujours le plus abondant en peuple, aussi bien qu'en commodités et en richesses. Un pays, à la vérité, dont le climat et le sol sont propres pour les vins, sera naturellement plus peuplé qu'un qui ne produit que du blé, et celui-ci le sera aussi plus qu'un autre dont les pâturages feraient l'unique richesse. Mais en supposant toutes choses égales, on doit s'attendre naturellement qu'où se trouve le plus de bonheur et de vertu avec le gouvernement le plus sage, il doit y avoir aussi la population la plus nombreuse.

 

Cette question qui regarde la population des temps anciens et (108) modernes, étant donc reconnue pour être de la plus grande importance, il est nécessaire, pour que nous puissions déterminer quelque chose, de considérer au point de vue civil et politique l'état social de ces deux périodes, afin que l’on juge des faits par leurs causes morales, ce qui est le premier des deux points sur lesquels nous avons résolu de porter notre examen.

 

La principale différence entre l'économie domestique des anciens et celle des modernes, consiste dans la pratique de l'esclavage qui avait lieu autrefois, et qui depuis quelques siècles a été abolie dans la plus grande partie de l'Europe. Quelques gens, admirateurs passionnés des anciens, et zélés partisans de la liberté civile (car ces sentiments, qui sont dans leur principe extrêmement justes, se trouvent être aussi presque inséparables), ne peuvent s'empêcher de regretter la perte de cette institution ; et tandis qu'ils flétrissent toute soumission au gouvernement d'une seule personne du nom odieux d'esclavage, ils soumettraient volontiers la plus grande partie du genre humain à une sujétion et à un esclavage réel. Mais celui qui considère les choses de sang-froid, trouvera que la nature humaine en général jouit réellement de plus de liberté, dans les gouvernements même les plus arbitraires de l'Europe, qu'elle n'en a jamais joui dans les plus florissantes périodes des anciens temps.

 

Autant la soumission à un petit prince, dont le domaine ne s'étend pas au delà d'une seule ville, est plus à charge que l'obéissance à un grand monarque ; autant l'esclavage domestique est plus cruel et plus oppressif, qu'aucune sujétion civile quelle qu'elle soit. Plus le maître est éloigné de nous en distance et en dignité, plus nous avons de liberté; moins nos actions sont examinées et contrôlées, et plus cette cruelle comparaison que nous sommes obligés de faire entre notre propre sujétion et la liberté, ou même l'empire qu'un autre a sur nous, devient faible. Ce qui subsiste encore d'esclavage domestique dans nos colonies, et parmi quelques nations européennes, ne doit sûrement pas faire désirer qu'il devienne plus général. Le peu d'humanité que l'on observe communément dans des personnes accoutumées dès leur enfance à exercer une si grande autorité sur des créatures, leurs semblables, et à fouler aux pieds la nature humaine, suffirait seule pour nous dégoûter de cette autorité. La raison la plus probable que l'on puisse donner de la sévérité, je pourrais dire de la barbarie des mœurs de l'ancien temps, est cette pratique de l'esclavage domestique, par laquelle chaque homme de quelque considération devenait un petit tyran, par l'éducation qu'il recevait au milieu de la flatterie, de la soumission et de l'avilissement de ses esclaves.

 

Suivant la pratique des anciens, toutes les précautions étaient contre les inférieurs pour les retenir dans le devoir et la soumission ; ils n'en avaient aucune contre les supérieurs, pour les engager aux devoirs (109) réciproques de douceur et d'humanité [8]. Dans nos temps modernes, un mauvais domestique ne trouve pas aisément un bon maître, ni un mauvais maître, un bon domestique. Les uns et les autres sont contenus mutuellement, conformément aux lois inviolables et éternelles de la raison et de l'équité.

 

La coutume d'exposer les esclaves vieux, inutiles ou malades, dans une île du Tibre, pour y mourir de faim, parait avoir été assez commune à Rome ; quiconque échappait à la mort, après avoir été ainsi exposé, était déclaré libre par un édit de l'empereur Claude, par lequel il est aussi défendu de tuer aucun esclave uniquement pour cause de vieillesse ou de maladie [9]. Mais supposons que personne ne désobéit à cet édit, pouvait-il rendre meilleur le traitement domestique des esclaves ? Leur vie en devait-elle être beaucoup plus douce? Nous pouvons imaginer ce que faisaient les autres, lorsque c'était la maxime connue de Caton l'Ancien, de vendre ses esclaves surannés à quelque prix que ce fût, plutôt que de les entretenir dans un temps où il ne les regardait plus que comme un fardeau inutile [10].

 

Ces espèces de prisons particulières que les Romains appelaient ergastula, où à force de coups on faisait travailler les esclaves enchaînés, étaient très communes dans toute l'Italie : Columelle conseille de les bâtir toujours sous terre [11], et recommande [12], comme le devoir d'un surveillant prudent, d'appeler tous les jours chaque esclave par son nom, ainsi que cela se pratique à la revue d'un régiment, afin que si quelqu'un d'eux vient à déserter, on le sache aussitôt. Une preuve de la multitude de ces sortes de prisons, et du grand nombre d'esclaves qui y étaient renfermés, c'est ce que dit Tite-Live : Partem Italiae ergastula a soliludine vindicant.

 

(110) Il était ordinaire à Rome d'avoir pour portiers des esclaves enchaînés, comme il paraît par Ovide et par d'autres auteurs [13]. Si les Romains n'eussent dépouillé tout sentiment de compassion pour cette partie malheureuse de leur espèce, auraient-ils, à l’entrée de leurs maisons [14], présenté à leurs amis une pareille image de la sévérité du maître et de la misère de l'esclave?

 

Rien n'était si commun, dans tous les procès, même en matière civile, que d'employer le témoignage des esclaves, qui leur était toujours arraché par la violence des tourments. Démosthène dit [15] que lorsque, pour le même fait, il était possible de produire comme témoins des hommes libres ou des esclaves, les juges préféraient toujours le témoignage des esclaves, qui leur paraissait être, à raison de la torture, plus favorable à la découverte de la vérité [16].

 

Sénèque fait un portrait de ce luxe désordonné, qui change le jour en nuit et la nuit en jour, et renverse toutes les heures établies pour chaque office de la vie. Parmi d'autres circonstances telles que le dérangement du temps, des repas et des bains, il dit que régulièrement vers la troisième heure de la nuit, les voisins de celui qui vivait dans ce raffinement de délicatesse, entendaient le bruit des coups de fouets et de verges, et apprenaient, lorsqu'ils en voulaient savoir la cause, que ce voisin se faisait alors rendre compte de la conduite de ses esclaves, et leur faisait subir la correction qu'ils avaient méritée. Il ne remarque pas ceci comme un exemple de cruauté, mais seulement du désordre qui changeait les heures qu'une coutume établie avait fixées pour les actions mêmes les plus communes et les plus régulières [17].

 

Mais notre affaire présente est seulement d'examiner si l'esclavage peuplerait plus ou moins un État. On prétend qu'à cet égard la (111) pratique des anciens a  l’avantage [18], et quelle était la cause de cettte extrême abondance de peuple que l'on suppose dans ces temps-là. A présent, tous les maîtres empêchent tant qu'ils peuvent le mariage des domestiques mâles, et pour quelque raison que ce soit, ne veulent pas permettre celui des filles, que l’on suppose alors entièrement incapables de servir; mais lorsque les domestiques appartiennent au maître en propriété, leur mariage et leur fécondité sont ses richesses, et lui apportent une succession d'esclaves qui occupent la place de ceux que leur âge ou leurs infirmités mettent hors d'état de servir; ainsi il encourage leur propagation autant que celle de son bétail ; il élève les jeunes esclaves avec le même soin, et leur fait apprendre quelque art ou quelque métier qui puissent les lui rendre plus profitables. Les riches par cette politique sont du moins intéressés à la multiplication, sinon au bien-être des pauvres et s'enrichissent eux-mêmes, en augmentant le nombre et l'industrie de ceux qui leur sont soumis.

 

Chaque homme étant un souverain dans sa propre famille, a le même intérêt en ce qui la regarde, qu'un prince en ce qui regarde son État, et n'a pas comme lui des motifs contraires d'ambition, ou de vaine gloire, qui puissent le conduire à dépeupler sa petite souveraineté. Elle est tout entière dans tous les temps sous ses yeux, et il a le loisir de faire attention aux plus petits détails du mariage et de l'éducation de ses sujets [19].

 

Telles sont au premier aspect les conséquences de l'esclavage domestique; mais si nous approfondissons la matière, peut-être trouverons-nous des raisons de rétracter un jugement si précipité. La comparaison est choquante entre la direction de créatures humaines et l'économie du bétail; mais étant extrêmement juste quand on l'applique au sujet présent, elle est très propre à nous en faire sentir les conséquences. Près de la capitale et de toutes les grandes cités, dans toutes les provinces riches et industrieuses, on élève peu de bétail : les provisions, le logement, le travail y sont trop chers ; les hommes trouvent mieux leur compte à acheter le bétail lorsqu'il a un certain âge, des pays plus éloignés, et où l'on vit à meilleur marché. Un enfant que l'on élèverait à Londres jusqu'à ce qu'il fût en état de servir, coûterait bien plus cher que d'en acheter un du même âge en Ecosse ou en Irlande, où il aurait été élevé dans un hameau, couvert de haillons et nourri de gruau, (112) d'avoine ou de pommes de terre. Ceux donc qui auraient des esclaves dans tous les pays les plus riches et les plus peuplés, chercheraient à empêcher la grossesse des femmes, et quand ils n'auraient pu la prévenir, en détruiraient le fruit. L'espèce humaine périrait où elle doit multiplier le plus vite, et aurait besoin d'être recrutée continuellement par les provinces les plus pauvres et les plus désertes : ce qui tendrait insensiblement à dépeupler l'État, et à rendre les grandes villes dix fois plus destructives que parmi nous, où chaque homme est maître de lui-même, et a soin de ses enfants par l'instinct tout puissant de la nature, et non par les calculs d'un sordide intérêt. Si Londres à présent, sans beaucoup augmenter, a besoin annuellement d'une recrue des provinces de cinq mille hommes, comme on le calcule ordinairement, que ne demanderait pas cette capitale si la plus grande partie des marchands, des artisans et du peuple ordinaire étaient esclaves, et que leurs maîtres avaricieux les empêchassent de faire des enfants?

 

Les anciens auteurs nous disent qu'il y avait un flux perpétuel d'esclaves en Italie, qui étaient tirés des provinces les plus éloignées, particulièrement de la Syrie, de la Cilicie [20], de la Cappadoce, de l' Asie Mineure, de la Thrace et de l'Egypte. Cependant le nombre du peuple n'augmentait pas, et les écrivains se plaignent de la diminution continuelle de l'industrie et de l'agriculture [21]. Où est donc cette extrême fécondité des esclaves chez les Romains que l'on a coutume de supposer? Bien loin de multiplier, il semble qu'ils ne peuvent pas sans d'immenses recrues maintenir le même fonds de peuple; quoiqu'une multitude de ces esclaves fussent continuellement affranchis et convertis en citoyens romains, le nombre de ces derniers même ne commença de s'accroître que lorsque les habitants des provinces purent prendre part au droit de cité.

 

Le terme pour exprimer un esclave, né et élevé dans la famille, était Verna [22]. Il paraît que par la coutume ces esclaves jouissaient de (113) beaucoup de privilèges au-dessus des autres, ce qui était une raison suffisante aux maîtres pour n'en vouloir pas élever plusieurs de cette espèce [23]. Quiconque connaît les maximes de ceux qui ont des plantations, n'aura pas de peine à convenir de la justesse de cette observation [24].

 

Atticus est beaucoup loué par son historien pour le soin qu'il prenait de recruter sa famille d'esclaves qui y étaient nés [25]. Ne peut-on pas inférer de là que cette pratique alors n'était pas fort commune ?

 

Les noms d'esclaves dans les comédies grecques, Syrus, Mysus, Geta, Thrax, Davus, Lydus, Phryx, etc., donnent tout lieu de présumer qu'à Athènes, du moins, la plupart des esclaves étaient tirés des nations étrangères. « Les Athéniens, dit Strabon [26], ont donné à leurs esclaves, ou les noms des pays où ils ont été achetés, comme Lydus, Syrus, ou les noms qui étaient les plus communs parmi ces nations, comme Manès ou Midas à un Phrygien, Tibias à un Paphlagonien. »

 

Démosthène, après avoir parlé d'une loi qui défend à tout homme de frapper l'esclave d'un autre, loue l'humanité de cette loi ; et ajoute que, si les barbares de qui on achetait des esclaves étaient informés de la douceur avec laquelle on traitait leurs compatriotes, ils auraient une grande estime pour les Athéniens [27]. Isocrate dit aussi que chez les Grecs tous les esclaves étaient barbares.

 

Tout le monde sait que Démosthène pendant sa minorité fut frustré d'une ample fortune par ses tuteurs, et que dans la suite il vint à bout par un procès de recouvrer la valeur de ce patrimoine. Nous avons encore ses oraisons sur ce sujet, qui contiennent un détail exact de tout ce que lui avait laissé son père [28], en argent, marchandises, maisons et esclaves, avec la valeur de ces différentes sortes de biens. Il avait (114) cinquante-deux esclaves tous artisans, dont trente-deux étaient fourbisseurs, et les vingt autres étaient fabricants de meubles [29], etc., tous mâles. Il ne dit pas un mot des femmes, des enfants ou de la famille, ce qu'il eût certainement fait, si c'eût été l'usage ordinaire à Athènes de multiplier les esclaves par les mariages : la valeur du tout aurait beaucoup dépendu de cette circonstance. Il n'est pas même fait mention d'esclaves, femmes ou filles, si ce n'est de quelques servantes qui appartenaient à sa mère. Cet argument a beaucoup de force, s'il n'est pas entièrement décisif.

 

Examinons un passage où Plutarque parle de l'ancien Caton [30]. « Il avait, dit-il, un grand nombre d'esclaves qu'il prenait soin d'acheter aux marchés des prisonniers de guerre, et il les choisissait jeunes, afin qu'ils pussent s'accoutumer aisément à quelque manière de vivre que ce fût, et qu'on pût aussi les former aux affaires ou au travail, comme on dresse de jeunes chiens et de jeunes chevaux.... et regardant l'amour, comme la source de tous les désordres, il permettait aux hommes d'avoir commerce avec les femmes dans sa famille, en lui payant une certaine somme pour ce privilège ; mais il défendait rigoureusement toute intrigue au dehors.» Voit-on dans ce récit la moindre indication de ce soin, que l'on suppose dans les anciens, du mariage et de la propagation des esclaves? Si c'eût été une pratique commune, fondée sur l'intérêt général, elle eût sûrement été suivie par Caton, le plus grand économe qui ait vécu dans des temps où l'ancienne frugalité et la simplicité de mœurs étaient encore en crédit et en réputation.

 

Il est expressément remarqué, par les commentateurs des lois romaines, qu'il n'arrivait presque jamais que l'on achetât des esclaves dans l'intention d'avoir de leur race [31].

 

(115) J'avoue que nos laquais et nos femmes de chambre ne servent pas beaucoup à multiplier l'espèce ; mais les anciens, outre ceux qui étaient pour le service de leur personne, faisaient faire leurs travaux de toute espèce par des esclaves qui vivaient pour la plupart dans leurs familles; et des Romains en ont eu jusqu'au nombre de dix mille. Si donc il y a lieu de croire que la domesticité moderne est peu favorable à la propagation (et à cet égard, les anciens esclaves et nos domestiques reviennent à peu près au même), combien l'esclavage ne doit-il pas avoir été destructif!

 

L'histoire parle d'un noble Romain, qui logeait sous son propre toit quatre cents esclaves; et elle rapporte que, cet homme ayant été assassiné par quelques-uns d'entre eux, l'on appliqua dans toute sa rigueur la loi qui, dans ce cas, portait contre tous la peine de mort [32]. Plusieurs autres nobles romains avaient des familles aussi nombreuses, ou même plus considérables, et l'on m'avouera, je crois, que cela eût été à peine praticable, si tous les esclaves avaient été mariés [33].

 

Dès le temps du poète Hésiode [34], les esclaves mariés de l'un et de l'autre sexe étaient regardés comme un inconvénient; combien plus dans les lieux où les familles s'étaient augmentées aussi prodigieusement qu'à Rome, lorsque l'ancienne simplicité des mœurs fut bannie de toutes les classes de citoyens !

 

Xénophon dans ses Économiques, où il enseigne les moyens de conduire une ferme, recommande d'avoir grande attention de tenir les hommes et les femmes esclaves à distance les uns des autres. Il ne paraît pas supposer qu'ils soient jamais mariés. Les seuls esclaves parmi les Grecs qui paraissent avoir continué leur propre espèce, étaient les Ilotes qui avaient leurs maisons à part, et qui étaient plus les esclaves du public que des particuliers [35].

 

Les anciens parlent si fréquemment d'une portion de vivres fixe assignée à chaque esclave [36], que cela nous mène à croire que ces esclaves vivaient presque seuls, et recevaient cette portion comme ce qui était réglé pour leur dépense alimentaire.

 

La pratique de marier les esclaves ne paraît pas avoir été fort ordinaire, même parmi les laboureurs de la campagne, où il serait plus naturel de l'attendre. Caton [37], comptant les esclaves nécessaires pour (116) cultiver une vigne de cent acres, les fait monter à quinze : le fermier et sa femme, villicus et villica, et treize esclaves mâles. Pour une plantation d'oliviers de deux cent quarante acres, le fermier et sa femme, et onze esclaves mâles; et ainsi en proportion pour une vigne ou une plantation d'oliviers d'une plus grande ou d'une moindre étendue.

 

Varron, citant ce passage de Caton, convient que son calcul est juste en tout autre point, excepté le dernier : car comme il est nécessaire, dit-il, d'avoir un fermier et sa femme, soit que le vignoble ou la plantation soient considérables ou non, cela doit altérer l'exactitude de la proportion. Si le calcul de Caton eût été défectueux à quelque autre égard, il eût certainement été corrigé par Varron, qui paraît prendre plaisir à relever une erreur si légère.

 

Ce même auteur [38], aussi bien que Columelle [39], recommande, comme une chose nécessaire, de donner une femme au fermier afin de l'attacher plus fortement au service de son maître. C'était donc une grâce particulière accordée à un esclave en qui l’on avait une si grande confiance.

 

Dans le même endroit, Varron conseille, comme une précaution utile, de ne pas acheter trop d'esclaves de la même nation, pour éviter les troubles et les révoltes dans la famille. Ce qui donne lieu de présumer qu'en Italie la plus grande partie des esclaves, même pour labourer la campagne (car il ne parle pas d'autres), était achetée des provinces éloignées. Tout le monde sait que les esclaves à Rome, qui servaient à la représentation et au luxe, y étaient communément transportés de l'Orient. Hoc profecere, dit Pline en parlant du soin jaloux des maîtres, mancipiorum legiones, et in domo turba externa, ac servorum quoque causa nomenclator adhibendus[40]

 

Varron recommande, à la vérité, qu'on ait soin que les bergers aient des enfants pour leur succéder dans le même emploi ; car les fermes pour engraisser le bétail étant communément dans des lieux éloignés, et où les denrées étaient à vil prix, et chaque berger vivant à part dans un hameau, son mariage et l'augmentation de sa famille n'étaient pas sujets aux mêmes inconvénients que dans les lieux où les denrées étaient plus chères, et où beaucoup d'esclaves vivaient ensemble ; c'est le cas où se trouvaient généralement toutes les fermes des Romains qui produisaient du vin ou du blé. Si nous faisons attention à cette exception à l'égard des bergers, et si nous en pesons les causes, nous y trouverons de quoi nous confirmer puissamment dans toutes nos conjectures précédentes [41].

 

Columelle [42], je l'avoue, conseille au maître de donner une (117) récompense, et même la liberté à une femme esclave qui a mis au monde plus de trois enfants : preuve que quelquefois les anciens favorisaient la propagation de leurs esclaves, ce que l’on ne saurait nier. Sans cela, en effet, la pratique de l'esclavage, si commune dans l'antiquité, serait devenue destructive à un degré tel, qu'aucun expédient n'aurait pu réparer une perte d'hommes si considérable. Tout ce que j'ai prétendu prouver jusqu'ici, c'est que l'esclavage en général est contraire au bonheur et à la multiplication du genre humain, et que l'emploi des domestiques salariés, qui les remplacent chez nous, est très préférable [43].

 

Les lois ou, comme quelques écrivains les appellent, les séditions des Gracques, furent occasionnées par les observations qu'ils firent sur l'augmentation des esclaves en Italie, et la diminution des citoyens lires. Appien [44] attribue cette augmentation à la propagation des esclaves; Plutarque [45], à l'achat des barbares qui étaient enchaînés et emprisonnés, βαρβαρικα δεσμωτηρια [46]  , et il est à présumer que les deux causes y concoururent.

 

La Sicile, dit Florus [47], était pleine de ces bâtiments destinés à renfermer les esclaves, et cultivée par des laboureurs enchaînés. Eunus et Athénio excitèrent la guerre des esclaves en forçant ces énormes prisons, et donnant la liberté à six mille esclaves. Le jeune Pompée augmenta son armée en Espagne par le même expédient [48].

 

 (118) Si les laboureurs de la campagne, dans toute rétendue de l'empire romain, étaient généralement dans cette situation, et s’il était difficile ou impossible de trouver des logements séparés pour les familles des esclaves de la ville, combien l'institution de l'esclavage domestique ne doit-elle pas paraître contraire à la propagation aussi bien qu'à l'humanité!

 

Constantinople à présent demande la même recrue d'esclaves de toutes les provinces, que Rome demandait autrefois, et ces provinces en conséquence sont bien loin d'être peuplées.

 

L'Egypte, suivant M. Maillet, envoie des colonies continuelles d'esclaves noirs aux autres parties de l'empire turc, et reçoit annuellement un retour égal de blancs. Les uns sont tirés des parties intérieures de l'Afrique, les autres de la Mingrelie, de la Circassie et de la Tartarie.

 

Nos couvents modernes sont sans doute de mauvaises institutions [49]; mais il est assez vraisemblable qu'anciennement chaque grande famille en Italie, et probablement dans les autres parties du monde, était une (119) espèce de couvent. Quoique nous ayons lieu de haïr ces établissements religieux de la communion romaine, comme à charge au public et oppressifs pour les pauvres prisonniers de l'un et de l'autre sexe qui y sont renfermés, on peut douter encore s'ils dépeuplent autant un État qu'on l’imagine communément. Si la terre qui appartient à un couvent était donnée à un gentilhomme, il dépenserait son revenu en chiens, chevaux, valets d'écurie, laquais, cuisiniers, etc., et sa famille ne fournirait pas plus de citoyens à l'État que le couvent.

 

La raison ordinaire qui fait que les parents enferment leurs filles dans des monastères, c'est la crainte d'être surchargés d'une trop nombreuse famille; mais les anciens avaient une méthode à peu près aussi innocente et plus efficace, pour se délivrer de cette inquiétude ; ils exposaient de bonne heure leurs enfants. Cet usage était très commun, et aucun auteur de ces temps-là n'en parle avec l'horreur qu'il mérite; à peine en trouve-t-on un qui le blâme [50]. Plutarque, dont les écrits respirent l'humanité et la bonté, loue comme une vertu dans Attalus [51], roi de Pergame, d'avoir assassiné, ou, si vous le voulez, exposé tous ses propres enfants, afin de laisser sa couronne au fils de son frère Euménès, signalant ainsi sa reconnaissance et son affection pour ce frère, qui l'avait fait son héritier par préférence à ce fils. C'est Solon, celui des sages de la Grèce qu'on a le plus célébré, qui par une loi a donné aux parents la permission de tuer leurs enfants [52].

 

Faut-il admettre la compensation de ces deux circonstances, et conclure que les vœux monastiques et l'exposition des enfants sont également contraires à la propagation du genre humain ? Je croirais pourtant qu'ici l'avantage est du côté de l'antiquité. Le hasard aurait pu faire que, par une étrange connexion de causes, la pratique barbare des anciens rendit ce temps-là plus peuplé. Il pouvait engager plus de gens à se marier, en étant les craintes d'une famille trop nombreuse; et telle est la force de l'affection naturelle, que peu d'hommes en comparaison des autres avaient assez de résolution, lorsque le moment arrivait, pour exécuter leur intention première.

 

La Chine, le seul pays où ce barbare usage d'exposer les enfants prévaut encore aujourd'hui [53], est le pays le plus peuplé que nous connaissions. Tout homme y est marié avant d'avoir atteint vingt ans. On ne se marierait pas généralement de si bonne heure, sans la confiance (120) que donne une manière si aisée de se débarrasser de ses enfants. J'avoue que Plutarque [54] en parle, comme si c'était en effet la coutume générale des pauvres d'exposer leurs enfants; et comme les riches avaient alors du dégoût pour le mariage, attendu les complaisances qu'avaient pour eux ceux qui en espéraient quelques legs, entre les pauvres et les riches, le public doit avoir été dans une mauvaise situation [55].

 

De toutes les sciences, il n'y en a aucune où les premières apparences soient plus trompeuses que dans la politique. Les hôpitaux pour les enfants trouvés paraissent favorables à l'augmentation du nombre des citoyens, et peut-être que, s'ils étaient bien dirigés, ils pourraient l'être en effet; mais lorsque les portes s'ouvrent à chacun sans distinction, ils ont probablement un effet contraire, et sont pernicieux à l'Etat. On calcule que, de dix enfants nés à Paris, il y en a un d'envoyé à l'hôpital, quoiqu'il paraisse certain, suivant le cours ordinaire des choses, que ce n'est pas la centième partie de ceux que leurs parents ne sont pas en état d'élever. La différence infinie pour la santé, pour l'industrie et pour la morale, entre une éducation dans un hôpital et celle qu'on reçoit dans une famille particulière, nous devrait engager à rendre l'entrée des hôpitaux moins facile. Tuer son propre enfant est quelque chose de si révoltant pour la nature, que cela ne peut pas arriver communément; mais de rejeter sur un autre le soin qu'on en devrait prendre, c'est ce qui ne tente peut-être que trop l'indolence naturelle du genre humain.

 

Après avoir présenté de la vie domestique et des mœurs, tant des anciens que des modernes, une comparaison dont l'ensemble paraît décider à l'avantage des derniers la question à résoudre, nous examinerons à présent les coutumes et les institutions politiques des deux âges, et nous pèserons l'influence qu'elles peuvent avoir pour favoriser la propagation du genre humain ou pour y former obstacle.

 

Avant l'augmentation de la puissance romaine, ou plutôt, jusqu'à son entier établissement, presque toutes les nations, dont parle l'ancienne histoire, étaient partagées en petits territoires ou républiques peu considérables, où prévalait une grande égalité de fortunes; et le centre du gouvernement était toujours près de ses frontières. Telle était la situation des choses, non seulement en Grèce et en Italie, mais aussi en Espagne, (121) dans les Gaules, en Allemagne, en Afrique, et dans une grande partie de l'Asie Mineure. Il faut avouer qu'on n'en saurait imaginer une plus favorable à l'accroissement de la population ; car bien qu'il soit vrai que le possesseur d'une grande fortune ne puisse en jouir sans la partager entre ceux qui dépendent de lui ou qui le servent, il ne l'est pas moins que cette situation précaire ne saurait faire naître chez ces derniers le même encouragement pour le mariage, que si chacun avait une petite fortune en propre, certaine et indépendante. D'ailleurs, des villes trop grandes sont destructives pour la société, engendrent des vices et des désordres de toute espèce, affament les provinces éloignées, et s'affament elles-mêmes par la cherté du prix où elles font monter les denrées ; quelle heureuse situation, donc, pour le genre humain, que ces pays si favorables à l'industrie et à l'agriculture, au mariage et à la propagation, où chaque homme avait sa petite maison et son champ à lui-même, et où chaque province avait sa capitale libre et indépendante! Ce sont les obstacles qui naissent de la pauvreté et de la nécessité qui empêchent les hommes de doubler en nombre à chaque génération ; sûrement rien n'est plus favorable à leur multiplication, que les petites républiques et une égalité de fortune parmi les citoyens. Tous les petits États produisent naturellement une égalité de fortune, parce qu'ils ne fournissent pas les occasions de grandes augmentations; mais les petites républiques beaucoup plus encore, par cette division de puissance et d'autorité qui leur est essentielle.

 

Lorsque Xénophon [56] revint de la fameuse expédition avec Cyrus, il s'engagea lui-même avec six mille des Grecs au service de Seuthès, prince de Thrace, et les articles de son traité étaient, que chaque soldat recevrait une darique par mois, chaque capitaine deux dariques, et lui-même comme général quatre ; règlement de paie qui ne surprendrait pas peu nos officiers modernes.

 

Lorsque Démosthène et Eschine avec huit autres Athéniens furent envoyés comme ambassadeurs à Philippe de Macédoine, leurs appointements, pour plus de quatre mois, étaient de mille drachmes, ce qui est moins d'une drachme par jour pour chaque ambassadeur [57]. Or, une drachme par jour, et quelquefois deux , étaient la paie d'un soldat d'infanterie [58].

 

Un centurion parmi les Romains n'avait, du temps de Polybe, que la double paie d'un soldat ordinaire [59]; et nous trouvons qu'après un triomphe, leurs gratifications étaient réglées selon cette proportion [60]. Marc Antoine depuis, et le triumvirat donnèrent aux centurions cinq fois (122) la récompense des autres [61]; tant l'agrandissement de la république avait augmenté l'inégalité parmi les citoyens [62]!

 

 

Il faut avouer que la situation des choses dans nos temps modernes, à l'égard de la liberté civile, aussi bien que de l'égalité de fortune, n'est pas à beaucoup près si favorable, soit à la propagation, soit au bonheur du genre humain. L'Europe est partagée principalement en grandes monarchies, et les parties qui en sont divisées en petits territoires sont communément gouvernées par des princes absolus, qui ruinent leur peuple par le ridicule qu'ils ont de vouloir contrefaire les grands monarques dans la splendeur de leur cour et le nombre de leurs soldats. La Suisse et la Hollande ressemblent seules aux anciennes républiques, et quoique la première soit bien loin d'avoir aucun avantage du côté du sol, du climat ou du commerce, cependant la grande population qu'elle entretient, qui y abonde, nonobstant l'usage où sont les Suisses de s'enrôler eux-mêmes au service de toutes les puissances de l'Europe, prouve suffisamment les avantages de leurs institutions politiques.

 

Les anciennes républiques tiraient leur principale, ou plutôt leur unique sécurité, du nombre de leurs citoyens. Les Trachiniens ayant perdu une grande partie de leur population, ceux qui restaient, au lieu de s'enrichir eux-mêmes de l'héritage de leurs concitoyens, s'adressèrent à Sparte, leur métropole, pour en obtenir un nouveau fonds d'habitants. Les Spartiates aussitôt rassemblèrent dix mille hommes, parmi lesquels les anciens partagèrent les terres dont les premiers propriétaires avaient péri [63].

 

Après que Timoléon eut banni Denys de Syracuse, et rétabli les affaires de la Sicile, trouvant les villes de Syracuse et de Sellinuntium extrêmement dépeuplées par la tyrannie, la guerre et les factions, il demanda à la Grèce quelques nouveaux habitants pour les repeupler [64]. Immédiatement après, quarante mille hommes, Plutarque dit soixante mille [65], s'offrirent d'eux-mêmes, et il fit autant de lots de terre qu'il partagea entre eux à la grande satisfaction des anciens habitants. On voit par là que l'ancienne politique recherchait plus l'abondance de peuple que celle des richesses, et l'on reconnaît les bons effets de ces maximes, dans la manière dont était peuplé un aussi petit pays que la Grèce, qui pouvait fournir à la fois une colonie si considérable. Les maximes des premiers Romains étaient à peu près les mêmes. C'est un citoyen dangereux, disait M. Curius [66], que celui qui ne peut se contenter (123) de sept acres [67], combien de pareilles idées d'égalité devaient-elles favoriser la propagation !

 

Nous devons considérer à présent les désavantages qui pouvaient se trouver chez les anciens à l'égard de la multiplication de l'espèce humaine, et les obstacles qu'y pouvaient mettre leurs maximes et leurs institutions politiques. Il y a communément des compensations dans chaque condition humaine, et quoique ces compensations ne soient pas toujours parfaitement équivalentes, elles servent du moins à mettre des bornes au principe dominant. Il est déjà très difficile de les comparer et d'apprécier leur influence dans le même siècle, et dans les pays voisins ; mais après tant de siècles qui se sont écoulés, et n'ayant pour nous conduire que quelques lumières répandues par-ci par-là dans les anciens auteurs, que pouvons-nous faire autre chose que de nous amuser en parlant pour et contre sur un sujet si intéressant? C'est du moins le moyen de corriger les jugements absolus et trop précipités.

 

Premièrement, il est à remarquer que les anciennes républiques étaient presque dans une guerre continuelle, effet naturel de leur esprit guerrier, de leur amour pour la liberté, de leurs rivalités permanentes, et de cette haine qui prévaut généralement chez les nations qui vivent dans un étroit voisinage. De plus, il faut convenir que la guerre dans un petit État est beaucoup plus destructive que dans un grand; soit parce que, dans le premier cas, tous les habitants sont obligés de porter les armes, soit à cause que, dans un petit État, tout est frontière, et par conséquent exposé aux incursions de l'ennemi.

 

Les maximes des anciennes guerres étaient beaucoup plus destructives que celles des guerres de ces derniers siècles, principalement à cause de la distribution du pillage que l'on accordait aux soldats. Parmi nous, les soldats sont une sorte de peuple si vil et si misérable, que la moindre abondance, au delà de leur simple paie, engendre la confusion, le désordre, et une totale dissolution de la discipline. La misère même et la bassesse des malheureux qui remplissent nos armées, les rendent moins destructives pour le pays qu'elles envahissent. Ce qui est un exemple entre plusieurs de l'erreur des premières apparences dans tous les raisonnements politiques [68].

 

(124) Les anciennes batailles étaient beaucoup plus sanglantes par la nature même des armes qu'on y employait. Les anciens rangeaient leurs soldats sur seize ou vingt, quelquefois cinquante hommes de profondeur, et il n'était pas difficile de trouver un champ dans lequel les deux armées pussent être mises en bataille, et s'engager l'une avec l'autre. Même lorsque quelque corps de troupe était arrêté par des bois, des haies, de petites hauteurs, ou des chemins creux, la bataille n'était pas assez tôt décidée entre ceux qui étaient aux prises, pour que les autres n'eussent pas le temps de surmonter les difficultés qui s'opposaient à eux, et de prendre part à l'action. Et comme les armées entières étaient ainsi engagées, et que chaque homme s'attachait de près à son ennemi, les batailles étaient communément très meurtrières; il se faisait un grand carnage des deux côtés, spécialement de celui des vaincus.

 

Les lignes longues et claires que demandent les armes à feu, et la prompte décision de l'action font que nos combats modernes ne sont presque que des rencontres de parti, et que le général qui est battu au commencement du jour, est encore en état de retirer la plus grande partie de son armée, saine et sauve. Si le projet de la colonne du chevalier Follard, qui paraît impraticable, pouvait avoir lieu, il rendrait les batailles modernes aussi destructives que les anciennes.

 

Les batailles de l'antiquité, soit par leur durée, soit par leur ressemblance avec les combats particuliers, étaient portées à un degré de furie entièrement inconnu aux temps modernes. Rien ne pouvait alors engager les combattants à faire quartier que l'espérance du profit, en faisant des esclaves de leurs prisonniers. Dans les guerres civiles, comme nous l'apprenons de Tacite [69], les batailles étaient beaucoup plus meurtrières, parce que les prisonniers n'étaient pas esclaves.

 

Quelle vigoureuse résistance ne devait-on pas éprouver de la part du vaincu, qui s'attendait à un destin si triste ! Quelle rage invétérée ne devaient pas produire des habitudes de guerre si cruelles et si meurtrières !

 

Dans l'histoire ancienne, on trouve de fréquents exemples de villes assiégées, dont les habitants, plutôt que d'ouvrir leurs portes, tuaient leurs femmes et leurs enfants, et se précipitaient eux-mêmes vers une mort volontaire, adoucie peut-être par l'espoir de la faire payer cher à l'ennemi. Les Grecs [70] , aussi bien que les Barbares, se sont souvent portés à ce degré de fureur. Cette même résolution et cette même cruauté doivent, en d'autres circonstances moins remarquables, avoir été très destructives pour la société humaine, surtout dans ces petites (125) républiques qui vivaient dans un étroit voisinage, et qui étaient engagées dans des contentions et des guerres perpétuelles.

 

Quelquefois les guerres en Grèce, dit Plutarque [71], ne se faisaient pas autrement que par invasions, par pillage et par pirateries. Une pareille manière de faire la guerre dans de petits Etats, devait être plus destructive que les sièges et les batailles les plus meurtriers.

 

Par la loi des douze Tables, une possession de deux ans formait une prescription pour les terres ; un an suffisait pour les biens meubles [72], ce qui prouve qu'il n'y avait pas alors en Italie beaucoup plus d'ordre, de tranquillité et de police, qu'il n'y en a à présent parmi les Tartares.

 

Le seul cartel que je me rappelle dans l'histoire ancienne, est celui entre Démétrius Poliorcète et les Rhodiens, où il était convenu qu'un citoyen libre serait rendu pour mille drachmes, un esclave portant les armes, pour cinq cents.

 

Secondement, il paraît que les anciennes mœurs étaient plus défavorables à la population que les modernes, non seulement en temps de guerre, mais aussi en temps de paix, et cela à tous égards, si l'on en excepte l'amour de la liberté civile et de l'égalité, point à la vérité d'une importance considérable. Il est très difficile, s'il n'est pas entièrement impossible, d'exclure les factions d'un gouvernement libre; mais, dans nos temps modernes, on ne trouve de ces rages invétérées entre les factions, et de ces maximes sanguinaires que dans les seuls partis de religion, où il est arrivé souvent que des prêtres fanatiques ont été tout à la fois les accusateurs, les juges et les bourreaux. Dans l'histoire ancienne, nous pouvons toujours observer que lorsqu'un parti prévalait, soit les nobles, soit le peuple, car à cet égard je n'aperçois aucune différence [73], les vainqueurs à l'instant même massacraient tous ceux du parti opposé qui tombaient entre leurs mains, et bannissaient ceux qui avaient été assez heureux pour échapper à leur furie. Alors, point de forme de procès, point de loi, point de jugement, point de pardon; ainsi, à chaque révolution, on massacrait ou l'on chassait de la ville la quatrième ou la troisième partie, peut-être près de la moitié de ses habitants.

 

Les exilés ne manquaient pas de se joindre à l'ennemi étranger, et de causer tout le dommage possible à leurs concitoyens, jusqu'à ce que la fortune les mit en état de prendre leur revanche par une nouvelle (126) révolution. Et comme elles étaient très fréquentes dans des gouvernements si violents, il ne nous est pas facile aujourd'hui d'imaginer les désordres, les méfiances, les jalousies et les inimitiés qui devaient prévaloir en ce temps-là.

 

Je ne me rappelle dans toute l'histoire ancienne que deux révolutions qui se soient passées sans une grande effusion de sang, en massacres et en assassinats, à savoir celle qui soumit la république romaine à César, et le rétablissement de la démocratie athénienne par Thrasybule.

 

Les historiens nous apprennent que ce dernier accorda une amnistie générale pour toutes les offenses passées, et qu'il en introduisit le premier le mot et la pratique dans la Grèce [74]. Il paraît cependant, par plusieurs oraisons de Lysias [75], que les principaux coupables de la tyrannie précédente, et même quelques autres de moindre importance furent livrés aux tribunaux, et même punis de mort. Cette difficulté n'a pas encore été éclaircie, ni même été remarquée par les savants et les historiens. Quant à la clémence de César, quoiqu'on l'ait fort célébrée, elle ne serait pas beaucoup applaudie dans le siècle présent. Par exemple, il fit égorger tout le sénat de Caton, lorsqu'il devint maître d'Utique [76], et nous pouvons croire aisément que le petit nombre dont il était composé, n'étaient pas ceux du parti qui avaient le moins de mérite. Tous ceux qui avaient porté les armes contre l'usurpateur furent proscrits, et, par la loi d'Hirtius, déclarés incapables d'aucun office public.

 

Ces peuples, qui étaient si amoureux de la liberté, ne paraissent pas l'avoir trop bien entendue. Lorsque les trente tyrans établirent pour la première fois leur autorité à Athènes, ils commencèrent par faire arrêter tous les sycophantes on délateurs qui s'étaient rendus si odieux durant la dernière démocratie, et les firent périr par des jugements arbitraires et contre les lois. « Chaque citoyen, disent Salluste [77] et Lysias [78], se réjouit de leur punition, ne considérant pas que de ce moment même la liberté était anéantie. »

 

Toute l'énergie du style nerveux de Thucydide, l'abondance et la force de la langue grecque ne paraissent pas suffire à cet historien, lorsqu'il entreprend de décrire les désordres que les factions faisaient naître dans toutes les républiques grecques. Il paraît que ses pensées sont telles qu'il ne peut pas trouver de mots pour les communiquer; il termine cette description si pathétique par une réflexion qui est tout à la fois très fine et très solide.

 

« Dans ces débats, dit-il, ceux qui étaient les plus simples, les plus (127) stupides, et qui avaient le moins de prévoyance, avaient d'ordinaire le dessus; car connaissant leur faiblesse et craignant d'être surpris par ceux d'une plus grande pénétration, ils terminaient promptement et sans préméditation les affaires par l'épée et par le poignard, et prévenaient ainsi leurs antagonistes, qui formaient, pour les détruire, de beaux plans et des projets raisonnés. [79]»

 

Sans parler ici de Denys [80] l'ancien, qui passe pour avoir massacré de sang-froid plus de dix mille de ses concitoyens, d'Agatocle [81], de Nabis [82], ni d'autres encore plus sanguinaires, toutes ces révolutions, même dans les gouvernements libres, ne s'accomplissaient jamais qu'à l'aide des plus cruelles violences. A Athènes, les trente tyrans et les nobles, dans l'espace d'une année, firent périr, sans forme de procès, environ douze cents personnes du peuple, et bannirent plus de la moitié des citoyens qui restaient [83]. Dans Argos, et à peu près vers le même temps, le peuple tua douze cents des nobles, et ensuite ses propres Démagogues, parce qu'ils avaient refusé de pousser leurs poursuites plus loin [84].

 

Le peuple en Corcyre massacra quinze cents des nobles et en bannit mille [85]. Ces nombres paraîtront d'autant plus surprenants que nous connaissons l'extrême petitesse de ces États ; mais toute l'ancienne histoire est pleine de ces exemples [86].

 

(128) Lorsque Alexandre ordonna que tous les exilés fussent rétablis chacun dans leurs villes, il se trouva que leur nombre montait à vingt mille hommes [87], les restes apparemment de boucheries et de massacres encore plus grands. Qui ne serait effrayé d'en trouver une multitude si étonnante, dans un pays aussi étroit que l'ancienne Grèce? Quels devaient être les troubles domestiques, les jalousies, les partialités, les animosités, les vengeances qui déchiraient ces villes, où les factions étaient portées à un tel degré de fureur et de désespoir!

 

Il serait plus aisé, dit Isocrate à Philippe, de trouver à présent en Grèce de quoi lever une armée parmi les vagabonds, que dans les villes, et parmi les citoyens.

 

Lors même que les choses ne prenaient pas une pareille tournure, et les excès qu'on vient de décrire se reproduisaient au moins deux ou trois fois par siècle, il était dans la nature des institutions politiques de l'antiquité de laisser presque toujours la propriété sans garantie. Xénophon, dans le banquet de Socrate, nous donne une description assez piquante de la tyrannie du peuple athénien. « Dans ma pauvreté, dit » Charmides, je suis beaucoup plus heureux que je ne l'étais lorsque j'étais riche; car il y a certainement plus de bonheur d'être en pleine sécurité, que dans des alarmes continuelles; d'être libre, que d'être esclave ; de recevoir des hommages, que d'en rendre; de trouver des gens qui se fient en vous, plutôt que des gens qui vous soupçonnent. Anciennement j'étais obligé de caresser tout délateur. On m'imputait toujours quelque chose, et il ne m'était jamais permis de voyager ou d'être absent de la ville. A présent que je suis pauvre, j'ai la tête haute, et je menace les autres. Les riches ont peur de moi, et me traitent avec toutes sortes de politesse et de respect. Enfin je suis devenu une espèce de tyran dans la ville. [88]»

 

Dans un des plaidoyers de Lysias [89], l'orateur en passant rapporte très froidement, comme une maxime du peuple athénien, que toutes les fois que la république manquait d'argent, on mettait à mort quelque homme riche, soit citoyen, soit étranger, pour s'emparer de ses biens; et (129) lorsqu'il parle de cet usage, il ne paraît avoir aucune intention de blâmer, bien moins encore d'indisposer ceux qui étaient ses auditeurs et ses juges.

 

Soit qu'un homme fût citoyen ou étranger parmi ces républicains, il semble qu'il était nécessaire qu'il s'appauvrit lui-même, ou bientôt le peuple l'appauvrissait et le tuait par-dessus le marché. L'orateur, dont je viens de parler, rapporte un état singulier d'un bien dépensé au service du public [90], dont plus de la troisième partie est en curiosités et en choses relatives à la danse.

 

Je n'ai pas besoin d'insister sur les tyrannies grecques qui, toutes ensemble, étaient horribles. Les monarchies mixtes, par lesquelles la plupart des anciens États de la Grèce étaient gouvernés, avant l'introduction des formes républicaines, étaient même très mal établies. A peine aucune ville, excepté Athènes, dit Isocrate, pourrait-elle montrer une succession de rois de quatre ou cinq générations [91].

 

Outre plusieurs autres raisons sensibles de l'instabilité des anciennes monarchies, le partage égal des biens entre les frères dans les familles particulières devait, par une conséquence nécessaire, contribuer à troubler et à désorganiser l'État. La préférence donnée généralement à l'aîné dans les gouvernements modernes, quoiqu'elle augmente l'inégalité des fortunes, a cependant ce bon effet, qu'elle accoutume les hommes à cette même idée de succession, et qu'elle ôte tout droit et toute prétention au plus jeune.

 

La colonie nouvelle d'Héraclée, ayant vu naître divers partis dans son sein, eut recours à Sparte, qui envoya Héripidas avec une pleine autorité pour terminer leurs dissensions. Cet homme, sans être provoqué par aucune opposition, sans être échauffé par une fureur de parti, ne connut (130) pas de meilleur expédient, que de faire sur-le-champ mettre à mort environ cinq cents citoyens [92]; ce qui prouve combien ces maximes violentes de gouvernement étaient profondément enracinées dans toute la Grèce.

 

Si telle était la disposition des esprits chez un peuple civilisé, à quoi doit-on s'attendre dans les républiques d'Italie, d'Afrique, d'Espagne et des Gaules, que l'on appelait barbares? Comment sans cela les Grecs auraient-ils pu s'estimer tant au-dessus des autres nations, par leur humanité, leur politesse et leur modération? Ce raisonnement paraît très naturel; mais malheureusement l'histoire de la république romaine, dans ces premiers temps, si nous en croyons ce qui est écrit, est contre nous. Il n'y avait pas encore eu de sang répandu à Rome dans une sédition avant le meurtre des Grecques. Denys d'Halycarnasse [93], remarquant la singulière humanité du peuple romain à cet égard, en tire la conséquence qu'il était originairement d'extraction grecque ; d'où nous pouvons conclure que les factions et les révolutions, dans les républiques barbares, étaient choses beaucoup plus violentes que celles ci-dessus mentionnées.

 

Si les Romains furent si longtemps sans en venir aux mains, ils firent une ample compensation après qu'ils eurent une fois commencé ces scènes sanguinaires. L'histoire de leurs guerres civiles, par Appien, contient le tableau le plus effrayant de massacres et de proscriptions qui ait jamais été présenté au monde. Ce qui plaît le plus dans cet historien, est qu'il parait touché de tous ces procédés barbares, et qu'il ne parle pas avec cette froideur et cette indifférence choquantes que la coutume a produites dans plusieurs des historiens grecs [94].

 

Les maximes de l'ancienne politique contiennent en général si peu d'humanité et de modération, qu'il paraît superflu de chercher des raisons particulières pour les violences commises en tant d'occasions (131) différentes. Cependant, je ne puis m'empècher d'observer que les lois, dans les derniers temps de la république romaine, étaient si absurdement imaginées, qu'elles obligeaient les chefs de parti à recourir à ces déplorables excès. Toutes les peines capitales furent abolies. Quelque criminel, ou ce qui est encore plus, quelle dangereux qu'un citoyen pût être, les lois ne permettaient pas de le punir autrement que par le bannissement. Par là devint nécessaire dans les révolutions de parti de tirer l'épée de la vengeance particulière ; et lorsque les lois étaient une fois violées, il n'était pas aisé de mettre des bornes à ces expéditions sanguinaires. Si Brutus eût eu le dessus, les triumvirs auraient-ils pu, avec un peu de prudence, laisser vivre Octave et Antoine, et se contenter de les bannir à Rhodes ou à Marseille, où ils auraient trouvé les moyens d'exciter de nouveaux troubles et de nouvelles rébellions? En faisant mourir C. Antoine, frère du Triumvir, il montra assez quelle était sa façon de penser. Cicéron, avec l'approbation de tout ce qu'il y avait à Rome d'hommes sages et vertueux, ne fit-il pas mettre à mort arbitrairement les compagnons de Catilina, d'une manière contraire à la loi, et sans aucune forme de procès? S'il modéra ses exécutions, cela ne vint-il pas de la clémence de son caractère ou des conjonctures du temps? Quelle sécurité dans un gouvernement qui prétend aux lois et à la liberté !

 

Ainsi un extrême en produit un autre. De la même manière qu'une excessive sévérité dans les lois engendre un grand relâchement dans leur exécution, de même la douceur, portée à un trop haut point, produit naturellement la cruauté et la tyrannie.

 

Une cause générale des désordres si fréquents dans les gouvernements anciens, paraît avoir consisté dans la grande difficulté de fonder une aristocratie, et d'empêcher par ce moyen les mécontentements perpétuels, et les séditions du peuple toutes les fois qu'on ne voulait pas admettre les derniers des citoyens à l'exercice des droits politiques ou des diverses magistratures. La simple qualité d'homme libre conférait une importance telle, par rapport à la position sociale de l'esclave, qu'elle paraissait mettre un citoyen en droit de prétendre à tout ce qu'il y avait dans la république de dignités et de privilèges. Les lois de Solon [95] n'excluaient aucun homme libre des élections; mais confinaient quelques magistratures dans les classes d'un cens particulier. Cependant le peuple ne fut pas satisfait que ces lois ne fussent rappelées. Par un traité avec Antipater [96], aucun Athénien n'avait de voix dans l'assemblée du peuple, à moins qu'il ne possédât une fortune de deux mille drachmes (environ six mille livres sterling); et quoiqu'un pareil gouvernement nous parût à nous suffisamment démocratique, il déplut si fort à ce peuple, que plus des deux tiers abandonnèrent immédiatement leurs pays [97]. Cassander réduisit ce cens à la moitié [98]; cependant le (132) gouvernement fut encore regardé comme une tyrannie oligarchique , et l'effet d'une violence étrangère.

 

Les lois de Servius Tullius [99] paraissent très équitables et très raisonnables en fixant le pouvoir proportionnément au bien ; cependant on ne put jamais amener le peuple romain à s'y soumettre tranquillement.

 

Dans ces temps-là, il n'y avait pas de milieu entre une jalouse et sévère aristocratie, exercée sur des sujets mécontents, ou une démocratie turbulente, factieuse et tyrannique.

 

Troisièmement, il y a plusieurs autres circonstances où les anciens paraissent inférieurs aux modernes, sous le double rapport du bonheur et de la population. Dans les premiers siècles, le commerce, les manufactures et l'industrie n'étaient pas si florissants qu'ils le sont à présent en Europe. Le seul habillement des anciens, des femmes comme des hommes, paraît avoir été une espèce de flanelle qu'ils portaient communément de couleur blanche ou grise, et qu'ils faisaient dégraisser toutes les fois qu'il en était besoin. Tyr, qui avant que d'avoir été détruite par Alexandre, était après Carthage la ville qui faisait le plus grand commerce dans la mer Méditerranée, n'était pourtant pas une ville puissante, si nous en croyons le compte que rend Arrien de ses habitants [100]. On suppose communément qu'Athènes a été une ville commerçante; mais suivant Hérodote [101], elle était aussi peuplée avant la guerre de Médie qu'en aucun autre temps depuis ; et cependant en ce temps son commerce était si peu de chose, que, comme l'observe le même historien [102], les Grecs ne fréquentaient pas plus les côtes mêmes de l'Asie dont ils étaient voisins, que les colonnes d'Hercule, au-delà desquelles l'auteur ne concevait rien [103].

 

(133) Lorsque l'argent rapporte un gros intérêt, et le trafic de grands profits, c'est une marque que le commerce et l'industrie sont encore dans l'enfance. Lysias [104] parle de cent pour cent de profit fait sur une cargaison de deux talents envoyés à une distance pas plus grande que d'Athènes à la mer Adriatique, et ce fait n'est pas cité comme un exemple d'un profit exorbitant. Antidorus, dit Démosthène [105], a payé trois talents et demi pour une maison qu'il a louée à un talent par an. L'orateur blâme ses tuteurs pour n'avoir pas placé son argent aussi avantageusement. Ma fortune, dit-il, dans onze ans de minorité doit avoir triplé. Il fait monter à quarante mines la valeur de vingt des esclaves que lui avait laissés son père, et les profits annuels de leur travail à douze [106] . L'intérêt le plus modéré à Athènes, car souvent on payait beaucoup plus [107], était à douze pour cent [108], et il se payait par mois. Sans insister sur l'intérêt exorbitant de trente-quatre pour cent, auquel les sommes considérables distribuées aux élections avaient fait monter l'argent à Rome[109], nous trouvons que Verrès, avant ces temps de factions, réglait vingt-quatre pour cent pour l'argent qu'il avait laissé dans les mains des publicains ; et quoique Cicéron se récrie contre cet article, ce n'est pas à cause de l'excès de l'usure, mais parce qu'il n'était pas ordinaire de prendre aucun intérêt en pareille occasion [110]. A la vérité, l'intérêt tomba à Rome après l'établissement de l'empire; mais il ne demeura jamais si bas pendant un temps un peu considérable, qu'il l'est dans les États commerçants des siècles modernes [111].

 

Parmi les autres inconvénients que les Lacédémoniens firent éprouver aux Athéniens en fortifiant Décélie, Thucydide [112] représente comme un des plus considérables qu'ils ne pouvaient plus apporter leur blé de l'Eubée par terre, en passant par Oropus, mais qu'ils étaient obligés de s'embarquer et de faire voile autour du promontoire de Sunium. Ce qui est un exemple surprenant de l'imperfection de la navigation des anciens; car le transport par eau n'est pas ici au-dessus du double de celui par terre.

 

Je ne me rappelle pas un passage de quelque ancien auteur où l'accroissement d'une ville soit attribué à l'établissement de quelque manufacture. Le commerce florissant, dont il est parlé, est principalement l'échange de ces produits auxquels différents sols et différents climats sont plus propres. Le trafic du vin et de l'huile en Airique, suivant Diodore de Sicile [113], était le fondement des richesses d'Agrigente. La situation de la ville de Sybaris, suivant le même auteur, était cause qu'elle était extrêmement peuplée, étant bâtie près des deux rivières Crathys (134) et Sybaris. Mais nous pouvons observer que ces deux rivières ne sont pas navigables, et pouvaient seulement produire quelques vallées fertiles pour l'agriculture, avantage si petit qu'un écrivain moderne en ferait à peine mention.

 

La barbarie des anciens tyrans, et l'amour extrême de la liberté qui animait ces siècles, auraient banni nécessairement tous les marchands et manufacturiers, et dépeuplé entièrement un État qui aurait subsisté sur l'industrie et le commerce. Tandis que le cruel et soupçonneux Denys commettait tous ses massacres, quel est celui qui aurait voulu rester exposé à cette implacable barbarie, s'il n'avait pas été retenu par des biens fonds, ou s'il avait pu emporter avec lui quelque art ou quelque industrie pour se procurer sa subsistance dans d'autres pays? Les persécutions de Philippe II et de Louis XIV ont rempli toute l'Europe de manufacturiers flamands et français.

 

J'avoue que l'agriculture est l'espèce d'industrie qui est principalement requise pour la subsistance d'une population nombreuse ; mais il n'est pas possible que cette industrie même puisse fleurir où les manufactures et les autres arts sont inconnus ou négligés. La Suisse est à présent un exemple très remarquable d'un pays où nous trouvons tout à la fois les plus habiles cultivateurs de la terre, et les traficants les plus médiocres qu'il y ait dans toute l'Europe. Nous avons raison de présumer que l'agriculture florissait puissamment en Grèce et en Italie, du moins en des cantons particuliers et en de certains temps; mais il ne nous est pas aussi bien prouvé que les arts mécaniques eussent atteint le même degré de perfection, notamment si nous faisons attention à la grande égalité dans les anciennes républiques, où chaque famille était obligée de cultiver son propre petit champ avec le plus grand soin, pour pourvoir à sa subsistance.

 

Mais est-ce raisonner juste que de conclure de ce que, dans quelques cas, l'agriculture peut fleurir sans le commerce ou les manufactures, que, dans une grande étendue de pays et pour des temps considérables, elle ait pu subsister seule? La voie la plus naturelle pour l'encourager est d'exciter les autres espèces d'industrie, et de fournir par là, à celui qui cultive la terre, un marché où il vende ses denrées, et d'où il remporte en retour les sortes de biens qui peuvent contribuer à ses commodités et à ses plaisirs. Cette méthode est infaillible et universelle, et comme elle est plus mise en pratique dans les États modernes que dans les anciens, il y a lieu de croire que les premiers sont plus peuplés.

 

Tout homme, dit Xénophon [114], peut être cultivateur; il ne faut ni art ni habileté. Tout consiste dans une sorte d'industrie et d'attention au (135) travail, forte preuve que, comme Columelle parait l'insinuer, l'agriculture était encore assez mal connue dans le siècle de Xénophon.

 

Toutes les choses qui dans ces derniers temps ont été découvertes ou perfectionnées, n'ont-elles contribué en rien à rendre la subsistance des hommes plus aisée, et par conséquent à leur propagation? Notre habileté supérieure dans la mécanique, la découverte du Nouveau-Monde qui a si fort augmenté le commerce, l'établissement des postes, et l'usage des lettres de change doivent nécessairement avoir beaucoup contribué à l'encouragement des arts et de l'industrie, et à la propagation des hommes. Si l'on venait tout à coup à perdre ces avantages, quels dommages s'ensuivraient dans toute espèce d'affaire et de travail ! Quelle multitude de familles périraient sur-le-champ de besoin et de faim ! Il ne paraît pas même probable qu'aucunes autres institutions pussent nous tenir lieu de ces inventions nouvelles.

 

Avons-nous aucun lieu de croire que la police des anciens États fût comparable en quoi que ce soit à celle des modernes, ou que les hommes fussent alors également en sûreté, soit dans leurs maisons, soit dans leurs voyages par terre et par mer? Il n'est pas douteux que tout homme qui voudra examiner cette question avec impartialité, ne nous donne la préférence sur ce point.

 

Ainsi, en comparant le tout, il paraît impossible de motiver par des raisons satisfaisantes, l'opinion que le monde aurait été plus peuplé dans les temps anciens que dans les modernes. L'égalité de biens parmi les anciens, la liberté et les petites divisions de leurs États, étaient, à la vérité, favorables à la propagation du genre humain. Mais leurs guerres étaient plus sanglantes, leurs gouvernements plus factieux et moins stables, le commerce plus languissant, les manufactures plus faibles, et la police générale plus négligée et plus irrégulière. Ces derniers avantages paraissent former un contre-poids suffisant aux premiers, et favorisent plutôt l'opinion opposée à celle qui prévaut communément sur cette matière.

 

Mais, me dira-t-on, il n'y a pas de raisonnement à admettre contre les faits. S’il paraît que le monde était alors plus peuplé, qu'il ne l'est aujourd'hui, nous devons être assurés que toutes nos conjectures sont fausses, et que quelque circonstance essentielle dans la comparaison nous a échappé. J'avoue cela aisément sans peine, et je reconnais l'insuffisance de tous nos raisonnements précédents. Ce ne sont au plus que quelques petites escarmouches, et quelques faibles rencontres qui ne décident rien ; mais malheureusement nous n'avons pas de quoi rendre le combat principal plus décisif.

 

Les faits qui nous sont transmis par les anciens auteurs, sont si incertains et si imparfaits, qu'ils n'offrent rien de satisfaisant sur cette matière. Et comment cela pourrait-il être autrement, puisque les faits même qu'il faut leur opposer, en calculant la grandeur des États modernes, (136) sont bien loin d'être ou certains ou complets. Des écrivains célèbres [115] ont souvent établi leurs calculs sur des fondements qui ne valaient pas mieux que ceux de l'empereur Héliogabale, lequel déduisit l'idée qu'on devait se faire de l'immense grandeur de Rome du poids de dix mille livres de toile d'araignées, qui furent trouvées dans cette ville [116].

 

Il est à remarquer que les nombres de toute espèce sont incertains dans les anciens auteurs, et ont été sujets à de plus grandes altérations qu'aucune autre partie du texte. La raison en est bien sensible ; les autres altérations d'ordinaire affectent le sens ou la grammaire, et sont plus aisément aperçues par le lecteur et par le copiste.

 

On trouve peu d'énumérations des habitants de quelque pays par un ancien auteur digne de foi, faites de manière à fournir des vues assez étendues de comparaison.

 

Il est probable qu'il y avait anciennement des moyens de vérifier les nombres de citoyens assignés à chaque ville libre, parce qu'ils entraient pour une partie dans le gouvernement, et que l'on en gardait des registres exacts. Mais comme on ne fait jamais mention du nombre des esclaves, cela nous laisse dans l'incertitude sur la quantité réelle des habitants de toutes les villes.

 

(137) La première page de Thucydide est, à mon avis, le commencement d'une histoire sérieuse. Toutes les histoires précédentes sont tellement mêlées de fables, que les philosophes doivent les abandonner en grande partie à l'embellisement des poètes et des orateurs.

 

En général, il y a plus de candeur et de sincérité dans les anciens historiens; mais moins d'exactitude et de soin des détails. Nos factions spéculatives, surtout celles de religion, nous fascinent tellement les yeux, que les hommes semblent regarder l'impartialité, avec leurs adversaires et avec les hérétiques, comme un vice ou une faiblesse. Mais l'impression, en rendant les livres si communs, oblige les historiens modernes à éviter avec plus de soin les contradictions et tout ce qui blesse la vraisemblance. Diodore de Sicile est un bon écrivain ; c'est pour cela même que je vois avec peine que sa narration contredit, en tant de particularités, les deux ouvrages les plus authentiques de l'histoire grecque, à savoir, l'expédition de Xénophon, et les oraisons de Démosthène. Plutarque et Appien paraissent à peine avoir lu les Epîtres de Cicéron.

 

A l'égard des temps éloignés, les nombres des habitants de chaque ville, dont il est fait mention, sont souvent trop ridicules pour être d'aucune autorité. Les citoyens libres de Sybaris en état de porter les armes, et qui furent mis en bataille, étaient au nombre de trois cent mille. Ils rencontrèrent à Siagra cent mille citoyens de Crotone, autre ville grecque qui leur était contiguë, et furent défaits par eux. C'est un fait que rapporte Diodore de Sicile, et sur lequel il insiste très sérieusement [117]. Strabon fait aussi mention du même nombre de Sybarites [118].

 

Diodore de Sicile [119], faisant le calcul des habitants d'Agrigente, lorsque cette ville fut détruite par les Carthaginois, dit qu'ils montaient à vingt mille citoyens, deux cent mille étrangers, outre les esclaves qui, dans une ville aussi opulente qu'il représente celle-ci, devaient pour le moins être aussi nombreux. Il est à remarquer que les femmes et les enfants n'y sont pas compris, et que par conséquent donc la ville devait contenir en tout près de deux millions d'habitants [120]. Et quelle était la raison d'un nombre si prodigieux? Les Agrigentins étaient très industrieux à cultiver les champs voisins, qui n'excédaient pas une petite province d'Angleterre, et ils trafiquaient de leur vin et de leur huile avec l'Afrique, qui manquait alors entièrement de ces denrées.

 

Ptolémée, dit Théocrite [121], commande à trente-trois mille trois cent trente-neuf villes. Je suppose qu'il n'a assigné ce nombre qu'à cause de sa singularité. Diodore de Sicile [122] donne trois millions d'habitants à (138) l'Egypte, nombre assurément très modique; mais il fait monter celui des villes qu'elle contenait à dix-huit mille, ce qui est une contradiction évidente. Il dit [123] qu'il y avait anciennement dans ce pays sept millions d'hommes ; c'est ainsi que les temps reculés ont toujours été le plus enviés et le plus admirés.

 

Je crois aisément que l’armée de Xerxès était extrêmement nombreuse, soit à cause de la grande étendue de son empire, soit en conséquence de la folle coutume des nations orientales d'embarrasser leurs camps d'une multitude superflue. Mais aucun homme raisonnable citera-t-il les narrations merveilleuses d'Hérodote comme une autorité? J'avoue, toutefois, qu'il y a quelque chose de très sensé dans l'argument de Lysias sur ce sujet [124]. « Si l'armée de Xerxès, dit-il, n'avait pas été si prodigieusement nombreuse, elle n'eût jamais fait un pont sur l'Hellespont; il eût été plus facile de faire faire aux hommes un trajet si court, sur le grand nombre de vaisseaux dont ce prince était maître. »

 

Polybe dit [125] que les Romains, entre la première et la seconde guerre punique, étant menacés d'une invasion par les Gaulois, firent la revue de toutes leurs forces et de celles de leurs alliés, et qu'elles se trouvèrent monter à sept cent mille hommes en état de porter les armes; nombre prodigieux assurément, et qui joint à celui des esclaves, est probablement supérieur à celui que la même étendue de territoire comporterait actuellement [126]. Il semble cependant que le calcul ait été fait avec quelque exactitude, et Polybe nous donne le détail des particularités ; mais n'a-t-on pas pu amplifier le nombre pour donner plus de courage au peuple?

 

Diodore de Sicile fait monter la même énumération à près d'un million : ces variations sont suspectes. Il est évident qu'il suppose aussi que de son temps l'Italie n'était pas si peuplée, autre circonstance qui autorise nos conjectures : car qui peut croire que les habitants de ce pays aient diminué depuis le temps de la première guerre punique jusqu'à celui du triumvirat?

 

Jules César, suivant Appien [127], livra bataille à quatre millions de Gaulois, il en tua un million, et fit autant de prisonniers [128] ; en supposant que le nombre des soldats de l'armée ennemie et celui des morts fussent en effet rapportés avec exactitude, ce qui n'est jamais possible, comment pourrait-on savoir combien souvent le même homme est retourné dans les armées, comment distinguer les soldats nouvellement (139) enrégimentés des anciens? On ne doit faire aucune attention à ces calculs exagéré, surtout lorsque l’auteur ne nous dit rien de la manière dont ils ont été faits.

 

Paterculus ne fait monter le nombre [129] des soldats tués par l'armée de César qu'à quatre cent mille. Ce compte paraît beaucoup plus raisonnable, et en effet est beaucoup plus facile à concilier avec l'histoire de ses guerres, que le conquérant a donnée lui-même dans ses Commentaires.

 

On s'imaginerait que chaque circonstance de la vie et des actions de Denys l'Ancien pourrait être regardée comme authentique, et exempte de toute exagération fabuleuse, soit parce qu'il vivait dans un temps où les lettres florissaient dans la Grèce, soit parce que son principal historien était Philistus, homme très distingué, courtisan et ministre de ce prince. Mais pouvons-nous admettre qu'il eût sur pied une armée de cent mille hommes d'infanterie, et de dix mille de cavalerie, et une flotte de quatre cents galères [130]? Il est à remarquer qu'il est ici question de troupes mercenaires qui subsistaient de leur paie, comme nos armées en Europe ; car les citoyens avaient tous été désarmés. On sait en effet que Dion, lorsqu'il vint envahir la Sicile et appeler ses compatriotes à la liberté, fut obligé d'apporter des armes qu'il distribua à ceux qui le joignirent [131].

 

Dans un État où l'agriculture seule fleurit, il peut y avoir beaucoup d'habitants, et s'ils sont bien armés et bien disciplinés, c'est une grande force qui est toujours prête dans l'occasion; mais on ne peut maintenir un corps considérable de troupes mercenaires, sans commerce et sans manufactures, ou sans un empire très étendu. Les Provinces-Unies n'ont jamais eu, soit sur terre, soit sur mer, les mêmes forces que celles que l'on dit avoir appartenu à Denys. Cependant elles possèdent un aussi grand territoire, parfaitement bien cultivé, et ont infiniment plus de ressources dans leur commerce et leur industrie. Diodore de Sicile avoue que de son temps même l'armée de Denys paraissait incroyable; c'est-à-dire, comme je l'explique, passait pour une pure fiction que l'on devait à la flatterie outrée des courtisans, et peut-être à la vanité et à la politique du tyran lui-même.

 

On peut quelquefois, et non sans raison, accuser la critique de témérité, quand elle rejette le témoignage des anciens historiens, en ne s'appuyant que sur des analogies ou des conjectures. Cependant, le laisser-aller des auteurs sur toutes sortes de sujets, et particulièrement à l'égard des nombres, est si grand, que nous devons toujours demeurer dans une espèce de doute ou de réserve, toutes les fois que les faits qu'ils avancent s'écartent dans la moindre chose des lois ordinaires de la nature (140) et des données de l'expérience. J'en choisirai un exemple dans l'histoire moderne. Le chevalier Temple nous dit, dans ses Mémoires, qu'ayant eu une conversation libre avec Charles II, il avait saisi cette occasion pour lui représenter l'impossibilité d'introduire dans la Grande-Bretagne la religion et le gouvernement de France, à cause surtout du déploiement de forces extraordinaire qu'il faudrait employer pour vaincre un peuple dont le patriotisme n'est pas moins ardent que le courage. «Les Romains, dit-il , furent forcés de tenir ici douze légions [132] à cet effet (une grande absurdité), et Cromwell a laissé une armée de près de quatre- vingt mille hommes. » Ce fait ne doit-il pas être regardé par les critiques futurs, comme démontré, lorsqu'ils le trouveront affirmé par un sage et savant ministre d'État, qui était contemporain du dernier événement qu'il raconte, et qui, adressant la parole à un grand monarque sur un sujet fort délicat, s'entretient de choses que celui-ci ne pouvait ignorer, puisqu'il avait eu, quatorze ans plus tôt, à triompher des débris de l'armée républicaine ? Cependant il est aisé de prouver, par des autorités incontestables, que lorsque Cromwell mourut, son armée ne montait pas à la moitié du nombre ci-dessus allégué.

 

C'est une erreur ordinaire de considérer tous les siècles de l'antiquité comme une même période de temps, et de calculer le nombre d'habitants contenus dans les grandes villes, comme si ces villes avaient été toutes contemporaines. Les colonies grecques fleurirent extrêmement en Sicile durant le siècle d'Alexandre ; mais du temps d'Auguste, elles étaient tellement en décadence, que presque tout le produit de cette île fertile était consommé en Italie [133].

 

Examinons à présent le nombre des habitants assignés aux villes particulières de l'antiquité; et en omettant ce qui regarde Ninive, Babylone et la Thèbes d'Egypte, renfermons-nous dans la sphère de l'histoire réelle des empires grec et romain. Il faut que j'avoue que, plus je réfléchis sur ce sujet, plus je me sens enclin au scepticisme à l'égard de cette grande population attribuée aux anciens temps.

 

Platon [134] dit qu'Athènes est une très grande ville; et c'était sûrement la plus grande de toutes les villes grecques [135], excepté Syracuse qui était à peu près de la même grandeur dans le temps de Thucydide [136], mais qui devint plus considérable encore par la suite, puisque Cicéron [137] en parle (141) comme de la plus grande des villes grecques de son temps, ne comprenant pas apparemment ni Antioche ni Alexandrie sous cette dénomination. Athénée [138] dit que, par le calcul de Demetrius Phalereus, il y avait à Athènes vingt-un mille citoyens, dix mille étrangers et quatre cent mille esclaves. Ceux dont je révoque l'opinion en doute, insistent beaucoup sur ce nombre, et ils le regardent comme un fait décisif pour leur sentiment. Mais, à mon avis, il n'est pas douteux qu'Athénée et Ctésiclès qu'il cite, ne se soient ici trompés. Le nombre des esclaves est augmenté d'un chiffre entier, et ne doit être compté que pour quarante mille.

 

Premièrement, lorsqu'Athénée [139] dit que le nombre des citoyens était de vingt-un mille, il n'est question que des hommes faits ; car Hérodote [140] dit qu'Aristagoras, ambassadeur des Ioniens, trouva qu'il était plus difficile de tromper un Spartiate que trente mille Athéniens, voulant parler de tout l'Etat qu'il suppose réuni dans une assemblée du peuple, excluant les femmes et les enfants. Thucydide [141] dit qu'en faisant des déductions pour les absents employés dans les flottes, l'armée et les garnisons, ou retenus par leurs affaires particulières, les assemblées des Athéniens n'ont jamais monté à cinq mille hommes. Les troupes dont le même historien [142] fait rénumération, et qui étaient toutes composées de citoyens, au nombre de treize mille hommes d'infanterie armée, prouvent la vraisemblance de ce calcul.

 

Tous les historiens grecs [143] ont suivi cette méthode, et entendent toujours parler d'hommes faits, lorsqu'ils donnent le nombre des habitants [144] de quelque république. Ceux-ci donc étant le quart des habitants d'Athènes, sur ce pied les citoyens libres allaient à quatre-vingt-quatre mille, les étrangers à quarante mille, et les esclaves, en calculant par le plus petit nombre, et en les supposant mariés, et faisant des enfants comme les hommes libres, à cent soixante mille [145]. Ainsi tous les habitants ensemble devaient faire à peu près deux cent quatre-vingt-quatre mille ; un nombre assurément assez considérable. L'autre calcul, d'un million sept cent vingt mille, fait Athènes plus grande que Londres et Paris réunis.

 

Secondement, il n'y avait que dix mille maisons à Athènes.

 

Troisièmement, quoique l'étendue des murs [146], telle que Thucydide (142) nous la donne, fût grande (à savoir dix-huit milles, outre la côte de la mer), cependant Xénophon dit qu'il y avait de vastes champs au dedans des murs. Il paraît, à la vérité, qu'ils ont joint quatre cités distinctes et séparées.

 

Quatrièmement, les historiens ne parlent d'aucune révolte d'esclaves, excepté d'un trouble séditieux parmi ceux qui travaillaient aux mines [147].

 

Cinquièmement, Xénophon [148], Démosthène [149] et Plaute [150], disent que les esclaves étaient traités avec beaucoup de douceur et d'indulgence, ce qui n'aurait pas été le cas, si la disproportion eût été de vingt à un. Elle n'est pas si grande dans nos colonies ; cependant nous sommes obligés d'exercer sur nos nègres le gouvernement militaire le plus rigoureux.

 

Sixièmement, aucun homme, si l'on divise par portions égales toute la richesse d'un pays, ne sera jamais estimé riche, s'il ne possède qu'une de ces parts, ou même le triple ou le quadruple d'une pareille valeur. Ainsi quelques gens calculent que chaque personne en Angleterre dépense six schellings par jour, cependant celui qui a cinq fois cette somme à dépenser, est encore regardé comme pauvre. Rervenons aux anciens. Au rapport d'Échine [151], Timarche avait joui d'une assez grande fortune; il n'était cependant maître que de dix esclaves employés aux manufactures. Lysias et son frère, deux étrangers, furent proscrits par les quarante pour leurs grandes richesses, quoiqu'ils n'en eussent chacun que soixante [152]. Démosthène fut laissé très riche par son père, cependant il n'avait pas plus de cinquante-deux esclaves [153]. L'atelier où il occupait vingt ouvriers à la fabrication de meubles, est regardé comme une manufacture très considérable [154].

 

Septièmement, durant la guerre de Décélie, comme les historiens grecs l'appellent, vingt mille esclaves désertèrent et, selon Thucydide [155], réduisirent les Athéniens à de grandes extrémités. Ceci n'aurait pu arriver si ces déserteurs n'eussent été que la vingtième partie des esclaves, car les meilleurs n'auraient pas déserté.

 

Huitièmement, Xénophon [156] propose un plan pour entretenir aux dépens du public dix mille esclaves ; et chacun, dit-il, se convaincra aisément que l'État en peut supporter un aussi grand nombre, en considérant la quantité que nous en avions avant la guerre de Décélie : manière de parler entièrement incompatible avec le nombre plus grand d'Athénée.

 

Neuvièmement, tout ce que les Athéniens payaient à l'État ne montait pas à six mille talents, et quoique les nombres des anciens manuscrits (143) excitent à bon droit la suspicion des critiques, cependant celui-ci est incontestable, soit parce que Démosthène [157] qui le donne, entre aussi dans les détails qui en contrôlent l'exactitude, soit parce que Polybe [158] assigne le même nombre, et en fait la base de ses raisonnements. Or, l'esclave le plus ordinaire pouvait gagner par son travail une obole par jour au delà de sa subsistance, comme nous l'apprenons de Xénophon [159], qui dit que l'intendant de Nicias payait autant à son maître pour chaque esclave qu'il employait au travail des mines. Si l’on veut prendre la peine de supputer une obole par jour, et les esclaves à quatre cent mille, en calculant seulement au denier vingt-cinq, on trouvera la somme de douze mille talents, en faisant même une déduction pour le grand nombre de fêtes que l'on observait à Athènes. D'ailleurs, plusieurs esclaves tiraient de leur art une valeur beaucoup plus grande. Le prix le plus bas que Démosthène [160] estime les esclaves de son père, est de deux mines par tête ; et sur cette supposition, il est assez difficile, je l'avoue, de concilier même le nombre de quarante mille esclaves avec le cens de six mille talents.

 

Dixièmement, Thucydide [161] affirme que Chios contenait plus d'esclaves qu'aucune ville de la Grèce, excepté Sparte. Donc, Sparte en avait alors plus qu'Athènes à proportion du nombre des citoyens. Il y avait de Spartiates neuf mille dans la ville, trente mille dans le pays [162]. Les esclaves mâles alors au-dessus de vingt ans devaient aller à plus de sept cent quatre-vingt mille, ce qui ferait en tout plus de trois millions cent vingt mille : nombre qu'il aurait été impossible de faire subsister dans un pays étroit et désert, tel que la Laconie, qui n'avait pas de commerce. Si le nombre des Ilotes eût été si prodigieux, le massacre de deux mille dont Thucydide [163] fait mention les aurait irrités sans les affaiblir.

 

D'ailleurs, il faut observer que le nombre quel qu'il soit, assigné par Athénée [164], comprend tous les habitants de l'Attique aussi bien que ceux d'Athènes. Les Athéniens aimaient beaucoup la vie de la campagne comme nous l'apprenons de Thucydide [165] ; et lorsqu'ils furent tous resserrés dans leur ville par l'invasion de leur territoire durant la guerre du Péloponèse, la ville ne se trouva pas en état de les contenir, et ils furent obligés, faute de logement, de coucher sous les portiques, dans les temples, et même dans les rues [166].

 

(144) La même remarque doit s'étendre à toutes les autres villes de la Grèce ; lorsqu'il est question du nombre des citoyens, nous devons toujours l'entendre des habitants du pays voisin, aussi bien que de la ville. Cependant avec tout cela il faut avouer que la Grèce était un pays très peuplé, et excédait de beaucoup ce que nous pourrions imaginer d'un si petit territoire, qui n'était pas naturellement très fertile, et qui ne tirait aucun supplément de blé des autres endroits. Car, excepté Athènes, qui commerçait avec le Pont [167] pour cette denrée, les autres villes paraissent avoir subsisté principalement des produits du territoire qui les avoisinait.

 

Rhodes est bien connue pour avoir été une ville d'un commerce très étendu, et de beaucoup de réputation et de splendeur; cependant elle ne contenait que six mille citoyens en état de porter les armes, lorsqu'elle fut assiégée par Demetrius [168].

 

Thèbes a toujours été une des villes capitales de la Grèce [169], cependant elle ne l'emportait pas sur Rhodes par le nombre de ses habitants [170]. Xénophon dit que Phliasia est une petite ville [171]. Nous trouvons néanmoins qu'elle contenait six mille citoyens [172]. Je n'entreprendrai pas de concilier des faits aussi contradictoires.

 

Mantinée était égale à quelque ville d'Arcadie [173] que ce fût, et par conséquent elle était égale à Mégalopolis, qui avait cinquante stades, ou six milles et un quart de circonférence [174]; cependant Mantinée n'avait que trente mille citoyens [175]. Donc, les villes grecques contenaient souvent des champs et des jardins avec les maisons : donc, nous ne pouvons juger du nombre de leurs habitants par l'étendue de leurs murs. Athènes ne contenait pas plus de dix mille maisons, tandis que ses murs avec la côte de la mer avaient plus de vingt milles d'étendue. Syracuse était de vingt-deux milles en circonférence : à peine cependant a-t-il été remarqué, par les anciens, que cette ville ait été plus peuplée qu'Athènes. Babylone était un carré de quinze milles ou de soixante milles en circuit; mais nous apprenons de Pline qu'il y avait des enclos et de vastes champs cultivés. Le mur de Marc-Aurèle était de cinquante milles de circonférence [176]. Le circuit de toutes les treize divisions de Rome, (145) suivant Publius Victor, n'était que d'environ quarante-trois milles. Lorsque l'ennemi envahissait le pays, tous les habitants se retiraient dans les murs des villes avec leur bétail, leurs meubles, leurs instruments d'agriculture, etc. La grande hauteur des murs faisait qu'un petit nombre d'hommes pouvait les défendre facilement.

 

Sparte, dit Xénophon [177] est une des villes de la Grèce qui a le moins d'habitants; cependant Polybe [178] dit qu'elle avait quarante-huit stades de circonférence, et qu'elle était ronde.

 

Tous les Étoliens en état de porter les armes du temps d'Antipater, ne faisaient que dix mille hommes [179]. 

 

Polybe nous dit que la ligue Achéenne pouvait, sans aucun inconvénient, rassembler trente ou quarante mille hommes, et ce calcul paraît très probable, car cette ligue comprenait la plus grande partie du Péloponèse : cependant Pausanias [180], parlant du même temps, dit que tous les Achéens en état de porter les armes, même lorsque plusieurs esclaves affranchis leur furent joints, ne montaient pas à plus de quinze mille.

 

Les Thessaliens, jusqu'à la dernière conquête qu'en firent les Romains, furent, dans tous les temps, turbulents, factieux et séditieux [181]; ainsi il n'est pas naturel de supposer que cette partie de la Grèce ait jamais été fort peuplée.

 

Tous les habitants de l'Epire, de tout Age, de tout sexe, et de toute condition, qui furent vendus par Paul Emile, montèrent seulement à cent cinquante mille [182]; cependant l'Épire n'avait pas le double d'étendue de la province d' Yorck [183].

 

Nous pouvons examiner à présent le nombre du peuple dans Rome et dans l'Italie, et recueillir à cet égard le peu que l'on a de lumière (146) dispersée dans des passages des auteurs anciens. Nous trouverons de grandes difficultés pour asseoir une opinion sur ce sujet, et nulles raisons pour appuyer ces calculs exagérés, que les écrivains modernes font tant valoir.

 

Denys d'Halicarnasse [184] dit que les anciens murs de Rome avaient à peu près la même circonférence que ceux d'Athènes ; mais que l'étendue des faubourgs était immense, et que l'on ne savait ni où finissait la ville, ni où commençait la campagne. Il paraît par le même auteur [185], par Juvénal [186], et par quelques autres auteurs anciens [187], que, dans quelques endroits de Rome, les maisons étaient très élevées, et que les familles vivaient à des étages différents, les unes au-dessus des autres. Mais il y a apparence que ce n'étaient que les citoyens les plus pauvres, et seulement dans un petit nombre de rues.

 

Si nous en pouvons juger par la description que fait Pline le Jeune [188] de sa maison, et par les plans des anciens bâtiments de Bartoli, les gens de qualité avaient des palais très spacieux, et leurs édifices étaient comme les maisons des Chinois aujourd'hui, où chaque appartement est séparé du reste, et ne s'élève pas plus haut qu'un seul étage. A quoi, si nous ajoutons que la noblesse romaine affectait fort les portiques très étendus, et même des bois [189] dans la ville, nous pourrons peut-être accorder à Vossius (quoiqu'il n'y ait aucune sorte de raison pour cela) de lire à sa manière le fameux passage de Pline l'Ancien [190], sans admettre les conséquences extravagantes qu'il en tire.

 

(147) Le nombre des citoyens qui recevaient du blé par la distribution (148) publique du temps d'Auguste, était de deux cent mille [191]. Il semblerait que sur ce fait on pourrait fonder un calcul assez certain, mais il est accompagné de circonstances qui nous rejettent dans le doute et dans l'incertitude.

 

N'y avait-il que les pauvres citoyens qui prissent part à cette distribution? Il est sûr qu'elle se faisait principalement en leur faveur. Mais il paraît, par un passage de Cicéron [192], que les riches pouvaient aussi prendre leur portion, et qu'on ne leur faisait aucun reproche de la demander.

 

A qui ce blé était-il donné? Était-ce seulement aux chefs de famille, ou bien à chaque homme, femme et enfant? La portion chaque mois était pour chacun de cinq de ces mesures, que les Romains appelaient Modii (environ 5/6 d'un boisseau) ; c'était trop peu pour une famille, et trop pour un particulier. Un très exact antiquaire [193] conclut donc que ce blé était donné à tout homme d'un âge fait ; mais il avoue que la chose est incertaine.

 

Recherchait-on exactement si celui qui demandait, demeurait dans l'enceinte de Rome, ou suffisait-il qu'il se présentât à la distribution qui se faisait tous les mois, ce qui paraît plus probable [194]?

 

N'y avait-il pas des gens qui demandaient sans avoir de droit? Il est rapporté que César en retrancha à la fois cent soixante et dix mille, qui s'étaient glissés sans avoir de juste titre, et il n'est guère probable qu'il ait remédié à tous les abus.

 

Mais enfin quelle proportion d'esclaves faut-il assigner à ces citoyens? C'est ce qu'il y a de plus important, et de plus incertain dans la question. Il est fort douteux si l'on peut établir Athènes comme une règle pour Rome. Peut-être que les Athéniens [195] avaient plus d'esclaves parce qu'ils les employaient aux manufactures, pour lesquelles une ville capitale, telle que Rome, ne paraît pas si propre. Peut-être que d'un autre côté les Romains avaient plus d'esclaves, à cause de la supériorité de leur luxe et de leurs richesses.

 

(149) Quoique les décès fussent constatés, à Rome, par des registres, aucun ancien auteur ne nous a donné le dépouillement de ces registres, excepté Suétone [196], qui dit qu'en une certaine saison, il y eut trente mille noms de portés au temple de la déesse Libytina ; mais c'était durant la peste, ce qui fait que l’on n'en peut rien conclure arec quelque certitude.

 

Le blé public, quoique distribué seulement à deux cent mille habitants, intéressait considérablement toute l'agriculture d'Italie; c'est un fait que l'on ne peut concilier qu'avec quelques exagérations modernes des habitants de ce pays.

 

Ce que je trouve de plus propre à fournir quelques conjectures sur la grandeur de l'ancienne Rome est ceci : nous savons par Hérodien [197] qu'Antioche et Alexandrie étaient peu inférieures à Rome. Il paraît, par Diodore de Sicile [198], qu'une rue droite d'Alexandrie, allant d'un port à l'autre, était longue de cinq milles; et comme Alexandrie était beaucoup plus étendue en longueur qu'en largeur, elle paraît avoir été une ville à peu près de la grandeur de Paris [199], et Rome environ de celle de Londres.

 

Du temps de Diodore de Sicile [200], il y avait à Alexandrie trois cent mille personnes libres, je suppose que c'est en y comprenant les femmes et les enfants [201]. Mais quel pouvait être le nombre des esclaves? Si nous avions quelque base raisonnable pour les fixer à un nombre égal (150) à celui des habitants libres, cela viendrait à l'appui du calcul précédent.

 

Il y a un passage, dans Hérodien, qui est fort singulier. Il dit positivement que le palais de l'empereur était aussi grand que le reste de la ville [202]. Il s'agit ici de celui de Néron qui, à la vérité, est représenté par Suétone [203] et par Pline [204] comme étant d'une immense étendue ; mais aucune imagination ne peut se prêter à concevoir aucun rapport entre ce palais et une ville de la même étendue que Londres.

 

Il est à remarquer que si l'historien eût raconté les extravagances de Néron, et qu'il eût fait usage de cette expression, elle aurait eu beaucoup moins de poids. Ces exagérations de rhétorique se glissent insensiblement dans le style de l'auteur, même le plus sage et le plus correct ; mais Hérodien ne parle de ce palais qu'en passant, et en racontant les querelles entre Géta et Caracalla.

 

Il paraît, par le même historien [205], qu'il y avait alors beaucoup de terres qui n'étaient point cultivées, et dont on ne tirait aucun produit ; il loue beaucoup Pertinax d'avoir permis à chacun de s'emparer de pareilles terres et de les cultiver, selon sa fantaisie, sans payer aucune taxe. Des terres sans culture et dont on ne tirait aucun produit, c'est ce qui est inouï dans aucun pays de la chrétienté, excepté peut-être en quelques parties lointaines de la Hongrie, comme j'en ai été informé. Ce fait assurément s'accorde très mal avec l'idée, si généralement admise, que l'Europe était autrefois prodigieusement peuplée.

 

Nous apprenons par Vopiscus [206] qu'il y avait dans l'Étrurie beaucoup de terres fertiles restées sans culture, et que l'empereur Aurélien avait intention de convertir en vignes pour fournir au peuple de Rome des distributions gratuites de vin, ce qui était l'expédient le plus propre pour dépeupler encore davantage cette capitale et tous les territoires voisins.

 

(151) Il n'est pas hors de propos de rappeler ici le compte que rend Polybe [207], des grands troupeaux de cochons que l’on rencontrait dans la Toscane et dans la Lombardie, aussi bien que dans la Grèce, et de la manière de les nourrir qui était alors en usage. « Il y a, dit-il, de grands troupeaux de cochons par toute l'Italie, et c'est particulièrement dans l'Étrurie et dans la Gaule Cisalpine, qu'autrefois il y en avait le plus. Un troupeau contient mille cochons, ou plus. Lorsqu'un de ces troupeaux à la pâture en rencontre un autre, ils se mêlent ensemble, et les pâtres qui les conduisent n'ont point d'autre expédient, pour les séparer, que d'aller à des quartiers différents où ils sonnent leurs cornets. Ces animaux étant accoutumés à ce signal, courent respectivement au cornet de leur propre gardien; au lieu que dans la Grèce, s'il arrive que des troupeaux de cochons viennent à se mêler dans les forêts, celui qui en a le plus grand nombre saisit adroitement cette occasion de les emmener tous. Aussi les voleurs sont-ils très attentifs à dérober les cochons qui, en cherchant de la pâture, se sont écartés à une grande distance de leur conducteur. »

 

Ne pourrions-nous pas inférer de ce récit, que le nord de l'Italie était alors moins peuplé et plus mal cultivé qu'à présent? Comment ces nombreux troupeaux pouvaient-ils trouver de la pâture dans un pays si cultivé, si fermé de haies, si divisé par fermes, enfin autant planté de vignes et de blés mêlés ensemble? Je suis obligé d'avouer que la description de Polybe a plus l'air de retracer ce qui se passe dans nos colonies américaines, que de peindre ce qui a lieu dans les contrées de l'Europe.

 

Nous trouvons une réflexion dans les Étiques d'Aristote [208], qui, ce me semble, ne peut s'accorder avec aucune supposition, et qui, en prouvant trop en faveur de notre raisonnement présent, peut passer réellement pour ne prouver rien. Ce philosophe traitant de l'amitié, et observant que cette liaison ne doit ni trop se restreindre, ni trop s'étendre, explique son avis par l'argument suivant. « De la même manière, dit-il, qu'une ville ne saurait subsister, si elle a aussi peu d'habitants que dix, ou autant que cent mille; ainsi, dans le nombre des amis, on doit  observer un certain milieu, et l'on détruit l'essence de l'amitié en donnant dans un de ces deux extrêmes. » Quoi ! trouver impossible qu'une ville puisse contenir cent mille habitants! Aristote n'avait-il jamais vu ni entendu parler d'une ville qui fût à peu près aussi peuplée? J'avoue que ceci passe ma conception.

 

Pline [209] dit que Séleucie, le siège de l'empire Grec en Orient, passait pour contenir six cent mille habitants. Strabon [210] dit que Carthage en (152) a contenu sept cent mille. Les habitants de Pékin ne sont pas beaucoup plus nombreux. Londres, Paris et Constantinople, peuvent admettre à peu près le même calcul ; du moins les deux dernières villes ne l'excèdent pas [211]. Nous avons déjà parlé de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche. A en juger par l'expérience des siècles passés et présents, il y a une espèce d'impossibilité dans la nature des choses, qu'aucune ville puisse jamais s'élever beaucoup au-dessus de cette proportion. Soit que le commerce ou le siège de l'empire fasse la grandeur d'une ville, il paraît y avoir des obstacles invincibles qui préviennent un accroissement plus considérable. Les sièges des vastes monarchies, en introduisant un luxe extravagant, des dépenses sans profit, la paresse, la servilité, et de fausses idées de grandeur, ne sont pas propres pour le commerce. Lorsqu'une cour entraîne la présence d'une noblesse nombreuse qui possède de trop grandes fortunes, ceux d'un rang inférieur se retirent dans les villes de province où ils peuvent faire figure avec un revenu modique. Et si le territoire d'un Etat prend une extension démesurée, il s'élève nécessairement plusieurs capitales dans les provinces plus éloignées, où, excepté quelques courtisans, les habitants du pays se rassemblent pour leur éducation, leurs affaires et leurs plaisirs [212]. Londres, en servant de centre à un commerce très étendu et à un empire assez médiocre, est peut-être parvenu à une grandeur qu'aucune ville ne pourra dépasser.

 

Choisissez Douvres ou Calais pour un centre ; tracez un cercle dont le rayon soit de deux cents milles ; vous comprendrez Londres, Paris, les Pays-Bas, les Provinces-Unies, et quelques-unes des provinces de France et d'Angleterre les mieux cultivées. Je ne craindrai pas d'affirmer qu'on ne peut trouver dans l'antiquité aucun espace de terrain de pareille étendue qui ait contenu autant de villes grandes et peuplées, et fournies d'autant de richesses et d'habitants. La méthode de comparaison la plus sûre me paraît être de balancer, dans les deux périodes de temps, les États qui ont brillé le plus par le progrès des arts, des sciences, de la civilisation et du gouvernement.

 

C'est une observation de l'abbé Dubos [213], que le climat d'Italie est à présent plus chaud qu'il ne l'était dans les temps anciens. « Il est écrit, (153) dit-il, dans les annales de Rome, que, dans l'année 480 de sa fondation, l'hiver fut si rigoureux qu'il détruisit les arbres. Le Tibre gela à Rome, et fut couvert de neige pendant quarante jours. Lorsque Juvénal [214] décrit une femme superstitieuse, il la représente cassant la glace du Tibre, afin de pouvoir faire ses ablutions.

 

Hibernum fracta glacie descendet in amnem,

Ter matutino Tiberi mergetur.  

 

Il parle de cette rivière gelée, comme d'un événement ordinaire. Plusieurs passages d'Horace supposent les rues de Rome pleines de neige et de glace. Nous saurions mieux à quoi nous en tenir sur ce fait, si les anciens eussent connu l'usage des thermomètres; mais leurs écrivains, sans se l'être proposé, nous donnent des informations suffisantes pour nous convaincre que les hivers sont à présent plus tempérés à Rome qu'anciennement. Aujourd'hui, le Tibre ne gèle pas plus à Rome que le Nil au Caire. Les Romains trouvent un hiver très rigoureux, si la neige reste deux jours sur la terre, et si l'on voit pendant vingt-quatre heures quelques petits glaçons pendre à une fontaine qui est exposée au Nord. »

 

L'observation de cet ingénieux critique peut être appliquée aux autres climats de l'Europe. Qui pourrait découvrir le doux climat de la France dans la description que Diodore de Sicile [215] fait des Gaules ? « Comme c'est un climat septentrional, on y est incommodé du froid à un degré extrême. Dans les temps couverts, au lieu de pluie, il y tombe de grandes quantités de neige, et dans les temps clairs, il y gèle si excessivement que les rivières acquièrent des ponts de leur propre substance, sur lesquels peuvent passer non seulement les voyageurs, mais de grosses armées avec tout leur bagage et les chariots chargés. Il y a plusieurs rivières dans les Gaules, le Rhône, le Rhin, etc.; presque toutes ces rivières sont glacées, et il est ordinaire, pour empêcher qu'on ne tombe en les passant, de couvrir la glace de paille dans les endroits que le chemin traverse. »

 

Le nord des Cévennes, dit Strabon [216] en parlant des Gaules, ne produit ni figues, ni olives, et les vignes qui y ont été plantées ne portent point de grappes qui puissent mûrir.

 

Ovide soutient positivement, avec tout le sérieux d'une affirmation en prose, que, de son temps, le Pont-Euxin gelait tous les hivers; et il cite, pour garants de la vérité de ce qu'il avance [217], les gouverneurs romains qu'il nomme. Cela n'arrive jamais à présent dans la latitude de Tomy, où Ovide était relégué. Toutes les plaintes du même poète semblent (154) annoncer une rigueur dans les saisons qu'à peine éprouve-t-on à présent à Pétersbourg et à Stockholm.

 

Tournefort, un provençal qui a voyagé dans les mêmes pays, remarque qu'il n'y a pas un plus beau climat dans le monde, et il assure qu'il ne pouvait y avoir que la mélancolie d'Ovide, qui lui en fit concevoir des idées si tristes. Mais les faits allégués par le poète sont trop circonstanciés pour admettre une pareille interprétation.

 

Polybe [218] dit que le climat en Arcadie était très froid et l'air humide.

 

L'Italie, dit Varron [219], est le climat le plus tempéré de l'Europe. Les parties éloignées de la mer (sans doute il veut parler des Gaules, de la Germanie et de la Pannonie) ont presque un hiver perpétuel.

 

Suivant Strabon [220], les parties septentrionales d'Espagne sont assez peu habitées à cause du grand froid.

 

En accordant donc que cette remarque est juste, que le climat de l'Europe est devenu plus chaud qu'il ne l'était anciennement, comment en pouvons-nous rendre raison? Je pense que le meilleur moyen est de supposer que la terre est à présent beaucoup mieux cultivée, qu'on a éclairci les bois qui anciennement jetaient une ombre sur la terre, et qui empêchaient les rayons du soleil de la pénétrer. Nos climats septentrionaux dans l'Amérique deviennent plus tempérés à proportion qu'on y détruit plus de forêts [221] ; mais, en général, chacun peut remarquer que le froid se fait toujours sentir beaucoup moins rigoureusement, et dans le nord et dans le sud de l'Amérique, que dans les endroits sous la même latitude en Europe.

 

Sazerna, cité par Columelle [222], assure que la disposition des cieux avait été altérée avant son temps, et que l'air était devenu beaucoup plus doux et plus chaud, «comme il paraît, dit-il, par plusieurs endroits, qui à présent abondent en vignobles et en plantations d'oliviers, et qui anciennement, à cause de la rigueur du climat, ne pouvaient comporter aucune de ces productions.» Un pareil changement, s'il est réel, est un signe évident qu'avant le siècle de Sazerna, ces pays ont été mieux cultivés et plus peuplés [223]. Si ce changement a continué jusqu'aux temps présents, c'est une preuve que ces avantages ont toujours été en augmentant dans cette partie du monde.

 

Il nous reste à jeter les yeux sur tous les pays qui ont été la scène de l'histoire ancienne et moderne. Comparons leur situation passée et présente : nous ne trouverons peut-être pas lieu à ces plaintes générales du (155) vide présent et de la désolation du monde. Maillet, à qui nous devons la meilleure relation que nous ayons de l'Egypte, nous la représente comme extrêmement peuplée, quoiqu'il pense que le nombre de ses habitants soit diminué. J'avouerai que la Syrie, l'Asie-Mineure et la côte de Barbarie sont très désertes en comparaison de leur ancien état. La dépopulation de la Grèce est aussi très sensible; mais il est permis de douter si le pays, que l’on appelle à présent Turquie d'Europe, ne contient pas autant d'hommes que du temps florissant de la Grèce.

 

Les Thraces paraissent avoir vécu, comme les Tartares d'à présent, de pâturage et de pillage [224]. Les Gètes étaient encore moins civilisés [225]. Les Illyriens ne l'étaient pas davantage [226]. Ces peuples occupaient les neuf dixièmes de ce pays; et quoique la police et le gouvernement des Turcs ne soient pas très favorables à l'industrie et à la propagation, ils ne laissent pas, néanmoins, de maintenir la paix et l'ordre parmi les habitants actuels, et d'être très préférables à l'état anarchique et barbare dans lequel vivaient les anciens.

 

La Pologne et la Moscovie en Europe ne sont pas très peuplées, mais le sont sûrement beaucoup plus que la Scythie et l'ancienne Sarmatie, où l’on n'avait jamais entendu parler d'agriculture, et où le pâturage était le seul art qui fit subsister les peuples. La même observation peut s'étendre au Danemark et à la Suède. Personne ne doit regarder, comme une forte objection contre cette opinion, ces essaims immenses de peuples qui anciennement sortirent du Nord et couvrirent toute l'Europe. Lorsque le corps entier, ou même la moitié d'une nation quitte son pays, il est aisé d'imaginer quelle prodigieuse multitude d'hommes doivent marcher ensemble, avec quel courage et quelle fureur ils doivent attaquer, et combien la terreur qu'ils inspirent aux nations qu'ils envahissent augmentera, dans des imaginations effrayées, et la valeur et le nombre de ces dévastateurs ! L'Ecosse n'est ni étendue ni peuplée ; mais, si la moitié de ses habitants avaient à chercher une nouvelle habitation, ils formeraient une colonie aussi nombreuse que les Teutons et les Cimbres, et ils ébranleraient toute l'Europe, en supposant qu'elle ne fût pas dans un meilleur état de défense qu'autrefois. L'Allemagne a certainement, aujourd'hui, vingt fois plus d'habitants que dans les temps anciens, où ils ne cultivaient pas la terre, et où chaque tribu s'estimait à proportion de l'étendue de la désolation qu'elle répandait autour d'elle, comme nous l'apprenons de César [227], de Tacite [228] et de Strabon [229]. Ce qui prouve que la division en petites républiques ne rendra pas seule une nation peuplée, à moins qu'il n'y règne en même temps un esprit de paix, d'ordre et d'industrie.

 

(156) L'état barbare de l'Angleterre dans les anciens temps est assez connu, et il est aisé de conjecturer combien peu il y avait d'habitants, soit par leur barbarie, soit par une circonstance dont Hérodien fait mention, à savoir que toute l'Angleterre était marécageuse, même du temps de Sévère, et après que les Romains y avaient entièrement établi leur domination depuis plus d'un siècle.

 

On ne doit pas imaginer que les Gaulois fussent anciennement beaucoup plus avancés dans les arts utiles que leurs voisins du Nord, puisqu'ils voyageaient dans cette île pour s'instruire dans les mystères de la religion et dans la philosophie des druides. [230] Je ne puis donc penser que les Gaules fussent à beaucoup près aussi peuplées que la France l'est à présent.

 

Il est vrai que, si nous en croyons et si nous joignons ensemble le témoignage d'Appien et celui de Diodore de Sicile, il faudrait admettre une population incroyable dans les Gaules. Le premier historien [231] dit qu'il y avait quatre cents nations dans ce pays. Le second assure que la plus grande des nations gauloises était de deux cent mille, sans compter les femmes et les enfants, et la moindre de cinquante mille. En calculant donc et prenant un milieu, il faudrait admettre près de deux cents millions d'hommes dans un pays que nous trouvons peuplé à présent, quoique, selon la supposition commune, il n'y en ait guère plus de vingt [232]. L'extravagance de pareils calculs leur fait perdre toute autorité. Il est bon de remarquer ici que l'égalité de biens, à laquelle on veut attribuer cette supériorité du nombre d'habitants que l'on donne à la terre du temps des anciens, n'était point connue des Gaulois [233]. Ajoutons aussi que leurs guerres intestines, avant la conquête de César, étaient perpétuelles [234]. Strabon [235] observe que, quoique toute la Gaule fût cultivée, elle ne l’était pourtant pas avec beaucoup d'industrie et de soin, le génie des habitants inclinant plus à la guerre qu'au travail, tant que l'esclavage où les Romains les réduisirent n'eut pas produit la paix parmi eux.

 

César [236] entre dans un détail très particulier des grandes forces qui furent levées dans le Belgium, pour s'opposer à ses conquêtes, et les fait monter à deux cent huit mille hommes, lesquels ne faisaient pourtant pas la totalité de ceux qui dans ce pays étaient en état de porter les armes: car le même historien nous dit que ceux qu'il appelle Bellovaci, auraient pu armer cent mille hommes, quoiqu'ils ne se fussent engagés que pour soixante. Ainsi, en prenant le tout dans la même proportion de dix à six, le nombre des hommes en état de combattre dans (157) tous les États du Belgium, était au-dessus d'un demi-million, pendant que la population totale pouvait s'élever à deux. Or, le Belgium étant à peu près la quatrième partie des Gaules, ce pays devait contenir huit millions d'habitants, ce qui n'excède pas le tiers de ce qu'il en contient aujourd'hui [237].

 

Le pays des anciens Helvétiens était de deux cent cinquante milles en longueur, et de cent quatre-vingts en largeur, suivant César [238]; cependant il ne contenait que trois cent soixante mille habitants. Le canton de Berne seul en a autant à présent.

 

Après ce calcul d'Appien et de Diodore de Sicile, je ne sais si j'oserai dire que les Hollandais modernes sont beaucoup plus nombreux que les anciens Bataves.

 

L'Espagne est déchue de ce qu'elle était il y a trois siècles; mais, si nous remontons à deux mille ans et si nous considérons l'état incertain et turbulent de ses habitants, en suivant les probabilités, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'elle est à présent beaucoup plus peuplée. Plusieurs Espagnols se tuaient eux-mêmes lorsque les Romains [239] leur ôtaient leurs armes. Il paraît par Plutarque [240] que le vol et le pillage passaient pour honorables parmi les Espagnols. Hirtius [241] donne la même idée de ce pays du temps de César ; il dit que chaque homme, pour sa sûreté, était obligé de vivre dans des châteaux ou dans des villes murées. Ces désordres ne cessèrent qu'après leur entière conquête sous Auguste [242]. Le récit que Strabon [243] et Justin [244] font de l'Espagne, répond exactement à ceux que je viens de rapporter. De combien donc ne faut-il pas restreindre l'idée qu'on se fait de l'étendue de la population dans l'antiquité, quand nous trouvons que Cicéron, comparant l'Italie, l'Afrique, la Gaule, la Grèce et l'Espagne, parle du grand nombre d'habitants de ce dernier pays, comme d'une circonstance particulière qui le rendait formidable [245] !

 

(158) Il est cependant probable que l'Italie a déchu ; mais combien de grandes villes ne contient-elle pas encore, Venise, Gènes, Pavie; Turin; Milan; Naples, Florence, Livourne; qui ne subsistaient pas dans les temps anciens, ou qui étaient alors très peu considérables ! Si nous réfléchissons à ceci, nous ne porterons pas, sur la matière en question, les choses aux extrêmes où l’on a coutume de les porter.

 

Lorsque les auteurs romains se plaignent que l'Italie, qui anciennement fournissait du blé aux autres pays, est devenue dépendante de toutes les provinces pour sa consommation journalière, ils n'attribuent jamais ce changement à l'augmentation de ses habitants, mais à la négligence de l'agriculture [246], ce qui était l'effet naturel de cette pernicieuse pratique, de tirer le blé d'ailleurs pour le distribuer gratis parmi les citoyens romains, laquelle sera toujours un très mauvais moyen de multiplier les habitants de quelque pays que ce soit [247]. Ces présents, dont Martial et Juvénal parlent tant, et que faisaient régulièrement les patriciens à leurs clients, doivent avoir eu le même effet, c'est-à-dire d'engendrer la paresse, la débauche et la diminution graduelle de la masse du peuple.

 

Si j'avais à assigner une époque où j'imagine que cette partie du monde dût probablement contenir plus d'habitants que de nos jours, je choisirais le siècle de Trajan et des Autonins, la grande étendue de l'empire romain étant alors civilisée et cultivée, et une profonde paix régnant et au dedans et au dehors parmi des peuples qui vivaient sous un même gouvernement et une même police [248]. Mais on nous dit que tous les (159) gouvernements étendus, spécialement ceux des monarchies absolues, sont contraires à la propagation de l’espèce humaine, et contiennent un vice secret ou poison qui détruit l'effet de toutes ces belles apparences [249]. Pour confirmer ceci, on cite un passage de Plutarque [250] assez singulier, et que nous allons examiner ici.

 

L'auteur, tâchant de rendre compte du silence de plusieurs oracles, dit qu'on peut l'attribuer à la désolation présente du monde, qui est le fruit des guerres et des factions d'autrefois; il ajoute que la Grèce a encore plus souffert que les autres pays de cette calamité commune ; et tellement qu'alors pouvait-elle à peine fournir trois mille guerriers, que la seule ville de Mégare aurait mis sur pied dans le temps de la guerre des Mèdes. Aussi les Dieux, qui ne s'intéressent qu'aux grandes choses, ont-ils supprimé plusieurs de leurs oracles, et ne daignent-ils plus employer tant d'interprètes pour faire savoir leurs volontés à un petit nombre d'hommes.

 

Je dois avouer que ce passage a tant de difficultés que je ne sais qu'en (160) faire. Vous voyez que Plutarque attribue la dépopulation du genre humain, non à l'étendue excessive de la domination romaine, mais aux guerres et aux factions anciennes de plusieurs nations, qui avaient toutes été terminées par les armes des Romains. Le raisonnement de Plutarque est donc directement contraire aux conséquences que l'on tire du fait avancé par lui.

 

Polybe suppose que la Grèce devint plus heureuse et plus florissante après s'être soumise au joug des Romains [251], il est vrai que cet auteur écrivait avant que ces conquérants eussent changé le rôle de protecteurs du genre humain en celui de ses dévastateurs ; mais cependant, comme nous apprenons par Tacite que la sévérité des empereurs corrigea dans la suite la licence des proconsuls, nous n'avons pas lieu de croire cette immense monarchie aussi destructive qu'on a coutume de nous la dépeindre.

 

Strabon nous apprend que les Romains, par égard pour les Grecs, avaient conservé jusqu'à son temps la plupart des privilèges et des libertés de cette célèbre nation. Néron les augmenta dans la suite, encore plus qu'il ne les diminua [252]. Comment donc pouvons-nous imaginer que le joug des Romains fût si fatigant pour cette partie du monde? L'oppression des proconsuls était arrêtée, et les magistratures de toutes les villes de la Grèce ne dépendant que des suffrages libres du peuple, rien n'obligeait ceux qui les ambitionnaient de recourir au gouvernement impérial. Si grand nombre d'entre eux allaient chercher fortune à Rome et s'avançaient eux-mêmes par le savoir, l'éloquence et les arts qui étaient particuliers à leurs pays, plusieurs aussi y retournaient avec les fortunes qu'ils avaient faites, et par là enrichissaient les républiques grecques.

 

Mais Plutarque dit que la dépopulation générale a été sentie plus fortement dans la Grèce que partout ailleurs. Comment donc concilier ce fait avec les avantages dont ce pays jouissait par le maintien de sa liberté et de ses privilèges ?

 

Ce passage, à force de prouver trop, ne prouve réellement rien : Seulement trois mille hommes en état de porter les armes dans toute la Grèce ! Quel moyen d'admettre une si étrange proposition ! Notamment, si l'on considère le grand nombre de villes grecques dont les noms se trouvent encore dans l'histoire, et dont parlent des écrivains qui ont vécu longtemps après le siècle de Plutarque ? Aujourd'hui même, et (161) quoiqu'il reste à peine une ville, dans tout ce qui composait l'ancienne Grèce. L'on peut dire que ce pays est encore dix fois plus peuplé que ne le suppose l'allégation de Plutarque. Passablement cultivé, il fournit un supplément certain de blé dans le cas de quelque disette en Espagne, en Italie ou dans le midi de la France.

 

Il faut remarquer que l'ancienne frugalité des Grecs, de même que le nivellement des fortunes, subsistaient encore au siècle de Plutarque, comme il parait par Lucien [253]; et par conséquent il n'y a pas lieu de croire que ce pays ne renfermât plus qu'un petit nombre de maîtres et une foule d'esclaves.

 

Il est probable, à la vérité, que la discipline militaire, étant entièrement inutile, fut extrêmement négligée dans la Grèce après l'établissement de l'empire romain. Dans le cas où ces républiques, autrefois si guerrières et si ambitieuses, auraient entretenu chacune une garde urbaine pour prévenir les désordres de la populace, c'est tout ce dont elles avaient besoin; et c'est peut-être cette sorte de soldats qui, dans toute la Grèce, ne montait pas à trois mille hommes. J'avoue que, si c'est là ce que Plutarque a voulu dire, on peut l'accuser ici d'un paralogisme grossier, c'est-à-dire d'expliquer les effets qu'il rapporte par des causes qui n'ont entre elles aucun rapport. Mais est-ce donc un si grand prodige qu'un auteur tombe dans une aberration de cette nature [254]?

 

Cependant , quelque autorité que ce passage de Plutarque puisse conserver, nous tâcherons de la contrebalancer par un passage non moins (162) étrange, de Diodore de Sicile, où l'historien, après avoir dit que l'armée de Ninus était d'un million sept cent mille hommes d'infanterie, et de deux cent mille de cavalerie, tâche d'établir la vraisemblance de cette affirmation par quelques faits postérieurs, et ajoute que nous ne devons pas juger, de la quantité d'hommes qui couvraient autrefois la terre, par le vide que présente actuellement sa surface et la dépopulation qu'ont éprouvée aujourd'hui toutes les parties du monde [255]. Ainsi, un auteur, qui vivait dans le siècle même de l'antiquité [256] où l'on prétend que la terre était le plus peuplée, se plaint de la désolation qui régnait alors, donne la préférence aux temps antérieurs, et a recours à de vieilles fables pour établir son sentiment. L'envie de blâmer le présent et d'admirer le passé est si fortement enracinée dans l'esprit des hommes, qu'elle influe sur ceux même qui ont le plus de savoir, et le jugement le plus sûr.

 

 

Fin du fichier



[1]     La traduction qu'on donne ici est celle de l'abbé Le Blanc, à laquelle il a été fait d'importantes et nombreuses corrections. (…)

Cette savante dissertation de Hume est la contre-partie de celle publiée en 1753, par le docteur Wallace, sous ce titre : A Dissertation on the numbers of Mankind in ancient and modem times, in which the superior populousness of antiquity is maintained (trad. en français par de Joncourt, Londres, (Paris), 1754; par M. E……….. Amst., 1769, in-8.)

Wallace, dans son travail, imprimé postérieurement a celui de Hume, mais composé avant pour la Société philosophique d'Edimbourg dont il était membre, fonde son opinion, que la population des temps modernes est de beaucoup inférieure à celle de l'antiquité, sur les considérations suivantes :

1° Le changement survenu dans la religion, le mahométisme tendant à restreindre la multiplication des hommes par la polygamie, et le catholicisme par l‘idée que le mariage est un état moins parfait que le célibat.

                2° L'abolition de l'esclavage, ou la différence des moyens par lesquels il est pourvu à l'entretien des classes ouvrières, ou de l'immense majorité du genre humain.

                3° L'inégalité de fortune produite par les lois modernes sur les successions, lesquelles, au sein de la plupart des Etats de l'Europe, dépouillent les cadets de familles nobles ou plébéiennes au profit de l'aîné.

4° Le défaut d'encouragement au mariage, et même la défaveur qu'on y attache.

5° Le système militaire actuel, tenant constamment sous les armes une multitude d'hommes non mariés, dont les habitudes exercent une influence physique et morale très nuisible an développement de la population.

6° Le grand commerce de l'Europe avec l'Inde et le Nouveau-Monde.

                7° La négligence et le dédain de l'agriculture, principale occupation des peuples de l'antiquité.

                8° La substitution de grandes monarchies, à partir du siècle d'Alexandre, à la foule de petits Etats libres dans lesquels l'Europe se partageait antérieurement, et surtout les conquêtes successives des Romains.

                9° L'établissement définitif de la domination de Rome sur le monde.

                10° L'oubli de la simplicité des moeurs anciennes et l'invasion progressive du luxe, en Occident, par les conquêtes d'Alexandre, de ses successeurs, et surtout des Romains.

Toutes les considérations précédentes ont été développées, par Wallace, avec une érudition et une sagacité telles, qu'il ne laisse pas d'être asses difficile, même après avoir lu Hume, de se prononcer dans l'intéressante question que tous deux agitent. Ce qu'il y a, (104) certainement, de plus paradoxal dans les vues du premier, c'est qu'il admet que l'esclavage, tel qu'il subsistait chez les anciens, ne rendait pas la condition des classes pauvres inférieure à ce qu'elle est dans les temps modernes. C'est une opinion qui, déjà soutenue par Busbeck*, vers le milieu du seizième siècle, l'a été surtout par Linguet à la fin du dix-huitième.

Wallace a cela de commun avec Godwin, qu'il voit la principale cause de la misère dans la trop grande inégalité de la distribution de la richesse. Sous ce rapport, il se sépare profondément de presque tous les économistes anglais qui, bien loin de considérer cette inégalité comme un mal, n'hésitent pas, depuis Hume (dans la suite même de cet Essai) jusqu'à Malthus, à défendre même les lois qui, en matière de succession, l'établissent artificiellement. En ce point, ils s'écartent eux-mêmes de la doctrine professée par Quesnay et Smith, quoique ces deux philosophes ne fussent, ni l'un ni l'autre, épris des idées de nivellement.

Après la publication du Discours de Hume, Wallace fit paraître un Examen critique de ce discours, travail dont il n'est pas fait mention dans la récente Bibliographie de l’Economie politique, de M. Mac-Culloch (The Literature of political economy, London, 1845). La traduction en est jointe à celle de la Dissertation première de Wallace, par M. E……., Amst. 1769.

On a encore du même écrivain, mort à Edimbourg, eu 1771 :

1° Characteristics of the present political state of Great-Britain, in-8. Lond. 1758,

2° Various Prospects of Mankind Nature, and Providence, in-8. Lond. 1761. E. D.

*Nescio an optime rebus nostris consuluit, écrit Busbeck, alors ambassadeur d'Allemagne auprès de Soliman, qui servitutem primus sustulit. Scio servitii varia esse incommoda, sed ea commodorum pondere sublevantur. Si justa, et clemens et qualem romanae leges praescribunt servitus, praesertim publica, maneret, non tot forlasse crucibus, neque tot patibulis opus esset ad coercendos, quibus prœter vitam et libertatem nihil est, quos egestas ad quodvis audendum scelus impellit, etc………(A.G. Busbequii omnia quaa exstant opera. Lugd., 1633, épist.3, p.160.) — Il faut avouer que les philosophes ont quelquefois des idées bien singulières !

[2]              Columelle dit, lib. III, cap. 8, qu'en Egypte et en Afrique il était très fréquent et même ordinaire aux femmes d'accoucher de deux enfants : Gemini partus familiares ac pene solemnes sunt. Si la chose était vraie, il y aurait une différence physique et dans les climats et dans les siècles ; car les voyageurs d'aujourd'hui n'ont rien remarqué de semblable au sujet de ces pays-là. Au contraire, on suppose communément qu’il y a plus de fécondité dans les pays du nord. Comme l'Egypte et l'Afrique étaient deux provinces de l'empire romain, il est difficile, quoiqu'il ne soit pas absolument impossible, qu'un homme, tel que Columelle, ait pu se tromper sur ce qui les regarde.

[3]              La petite vérole semble n'avoir paru dans le monde que vers le temps de Mahomet. Le premier qui en fait mention est un certain Aaron, prêtre et médecin d'Alexandrie en Egypte, qui florissait l'an 622 ; elle n'a été connue en Europe des médecins grecs qu'après l'an 640. Tout le monde sait que le mal de Naples parut pour la première fois en Europe au siège de Naples en 1493.

[4]              C’est le docteur Jurin qui, en comparant les bills de mortalité dans Londres pendant quarante-deux ans, a montré que, dans cette capitale et aux environs, un douzième à peu près de ceux qui naissent meurt de cette maladie. Voyez l’Abrégé des transactions philosophiques, t. VII, p. 61. Mais cette proportion pourrait bien n'être pas la même par toute l'Europe. Il est prouvé que, dans les provinces les plus septentrionales de l'Angleterre, telles que celle d'Yorck et à Boston, colonie anglaise, le nombre de ceux qui meurent de cette maladie est encore plus fort, et par conséquent il est à présumer que, dans les pays de l'Europe les plus méridionaux, le nombre de ceux que la petite vérole fait périr doit être au contraire beaucoup moins considérable; et en effet, en France, proportion gardée, elle ne fait pas les mêmes ravages en Provence ou dans le Languedoc, qu'à Paris. (Notes de l'Auteur.)

[5]              Conséquemment à son système, il réduit le nombre des habitants de l'Europe de son siècle à trente millions. Il en donne le calcul, où il évalue celui des habitants de la France à cinq millions; estimation qui s'éloigne si fort de la vérité, qu'elle suffit seule pour faire sentir le faux et le ridicule de ses autres calculs. La France passe pour avoir vingt millions d'hommes, et ceux qui lui en donnent le moins lui en accordent seize. (Note de l’auteur.)

[6]     Lettres Persanes. Voyez aussi l’Esprit des Lois, livre XXIII , chap. 17, 18 et 19.

C'est dans la cviii des Lettres Persanes, que M. le président de Montesquieu avance ce sentiment, et l'appuie moins sur des calculs hasardés, que sur des faits dont l'évidence parait frappante. Qu'il me soit permis d'ajouter ici que, si M. Hume a quelques raisons de révoquer en doute le témoignage des historiens, qui souvent exagèrent ou se contredisent, il est difficile de se refuser à celui des monuments qui subsistent encore, et qui semblent déposer contre lui et en faveur de ceux dont il entreprend de réfuter les opinions. Si l'autorité de Diodore de Sicile est suspecte, celle des Pyramides d'Egypte ne l’est pas. Le Colisée, où près de cent mille hommes pouvaient être assis à un spectacle, donne plus d'idée de l'immensité de la ville de Rome, que tout ce que les historiens en ont écrit. Quelles villes que Persépolis, que Palmyre, à en juger par les ruines! (Note de l’abbé Le Blanc.)

[7]     C'est par cette même raison que la petite vérole ne dépeuple pas autant les pays qu'on l'imaginerait à la première vue. Où il y a place pour plus de peuple, il augmentera toujours, sans le secours des Actes de naturalisation.

Don Geronymo de Uztariz*, a remarqué que les provinces d'Espagne, qui envoient le plus de peuple aux Indes, sont les plus peuplées, ce qui vient de la supériorité de leurs richesses. (Note de l’Auteur.)

* Auteur de la Teorica y practica del comercio y marina, publiée à Madrid en 1724, traduit en anglais en 1754 , et dans notre langue, par Forbonnais, en 1753. E. D.

[8]     «Une pareille constitution requerrait des lois particulières et très sévères pour prévenir le traitement barbare de ces maîtres inhumains : cependant, après un plus mûr examen, nous trouverons peut-être que la vie des esclaves n'était pas aussi misérable que l'on se la figure au premier coup d'oeil. » Wallace, Essai sur la différence du nombre des hommes dans les temps anciens et modernes.

On voit par là que ce savant auteur anglais a adopté les principes de M. Melon sur l'esclavage, quoiqu'il soit forcé d'avouer : « qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, à tout homme qui a quelque humanité, de se faire à l'institution d'un esclavage domestique, et que quelque avantage particulier qui l'accompagne, on ne saurait y penser sans une vive compassion, et une espèce d'horreur secrète. A Dieu ne plaise, dit-il, que je devienne jamais l'apologiste de l'esclavage ecclésiastique, civil ou domestiue, etc. ! » Sans relever l'espèce de contradiction qui se trouve dans ces différents passages de M. Wallace, ainsi que dans ce que M. Melon a écrit sur le même sujet, il me paraît que M. Hume a très bien répondu aux raisons de l'un et de l'autre, et qu'il est difficile de rien opposer à la solidité des siennes. (Note de l’abbé Le Blanc.)

Pour apprécier avec exactitude les idées de Melon et de Wallace sur l'esclavage, il faut se reporter au texte même de ces auteurs. Voyez quant au premier, Econom. finan. du dix-huitième siècle, p. 724, et à l'égard du second, la traduction de 1769, p. 106 et suiv. E. D.

[9]              Suétone, dans la Vie deClaudius.

[10]            Plutarque, dans la Vie de Caton.

[11]            4 Liv. i, chap. 6.

[12]            Id. liv. III, chap. 1.

[13]            Amor. lib. I, Eleg. 6.

[14]            Sueton. De Claris Autoribus. Un ancien poète a dit : Janitoris tintinnire impedimenta audio.

[15]            In Oneterum. Orat. i.

[16]            La même chose se pratiquait à Rome ; maïs Cicéron ne paraît pas croire ce témoignage aussi valable que celui des citoyens libres. Pro Cœlio.

[17]            Sénèque, Epist. cxxii. Les jeux inhumains de Rome doivent aussi être considérés comme l'effet du mépris de ce peuple pour les esclaves, et étaient réellement en grande partie cause de l'inhumanité générale de leurs princes et de leurs gouverneurs. Qui peut lire sans horreur les récits des divertissements de l’Amphithéâtre ? Ou qui peut être surpris que les empereurs traitassent ce peuple de la même manière qu'il traitait ses inférieurs? Avec de l'humanité à cet égard, on serait tenté de renouveler le barbare désir de Caligula, que le peuple n'eût qu'une seule tête. Un homme aurait presque du plaisir à pouvoir, par un seul coup, mettre fin à une pareille race de monstres. « Vous pouvez remercier Dieu, dit l'auteur que j'ai déjà cité (Epît. 7.) s'adressant lui-même au peuple ro» main, de ce que vous avez un maître (a savoir Néron, ce prince si doux et si humain) qui est incapable d'apprendre la cruauté de votre exemple.» Sénèque écrivait ceci au commencement du règne de Néron. Plus tard la multitude s'arrangea très bien de la férocité de ce monstre ; et il est probable que la vue des spectacles auxquels il avait été accoutumé dès l'enfance, n'avait pas peu contribué à l'accroître. (Note de l’Auteur.)

[18]            Opinion de Wallace. Voy. plus haut, note de la p.103. E. D.

[19]            Nous devons observer ici que, si l'esclavage domestique était réellement favorable à la multiplication du peuple, ce serait une exception à la règle générale, qu'une société, quelle qu'elle soit, n'est d'ordinaire peuplée qu'en proportion qu'elle est heureuse. Un maître, par humeur ou par intérêt, peut rendre ses esclaves très malheureux, et cependant étre très attentif, par intérêt, à augmenter leur nombre. Leur mariage n'est pas plus pour eux une matière de choix, que toute autre action de leur vie. (Note de l’Auteur.)

[20]            On a souvent vendu dix mille esclaves dans un jour, pour l'usage des Romains, à Délus en Cilicie. Strabon. liv. 14.

[21]            Columella, lib. 1. Proœm. et cap. 2 et 7. Varro, lib. 3, cap. 1. Horat. lib. 2, Od. 15. Tacit. Ann. lib. 3, cap. 54. Sueton. in Vit. Aug., cap. 42. Pline, lib. 18, cap. 13.

[22]            Comme Servus était le nom du genre, Verna était celui de l'espèce, sans aucun terme corrélatif; cela forme une forte présomption que les derniers étaient de beaucoup les moins nombreux. C'est une observation universelle que nous pouvons former sur quelque langue que ce soit, que, lorsque deux parties relatives d'un tout, sont l'une avec l'autre en quelque proportion, en nombre, rang ou considération, on invente toujours des termes corrélatifs, qui expriment leur relation mutuelle. S'il y a trop de disproportion de l'une à l'autre, le terme n'est inventé que pour la moindre partie seulement pour la distinguer du tout. Ainsi homme et femme, maître et domestique, père et fils, prince et sujet, étranger et citoyen sont des termes corrélatifs ; mais ces mots, matelot, charpentier, forgeron, tailleur, etc., n'ont point de termes correspondants qui expriment ceux qui ne sont ni matelots, ni charpentiers, etc. Les langues diffèrent beaucoup à l'égard des mots particuliers où cette distinction a lieu, et l'on peut tirer de là de fortes présomptions touchant les mœurs et les coutumes des différentes nations. Le gouvernement (113) militaire des empereurs avait élevé si haut la profession des armes, que les soldats balançaient tous les autres Etats. De là, Miles et Paganus devinrent des termes relatifs, chose jusqu'alors inconnue dans les anciennes langues, et qui l'est encore dans nos langages modernes. La superstition moderne a élevé le clergé si haut, que les ecclésiastiques ont emporté la balance sur tous les autres Etats. De là, ecclésiastiques et laïques sont des termes opposés dans toutes les langues modernes, et dans celles-là seules. J'infère des mêmes principes, que, si le nombre des esclaves achetés par les Romains des pays étrangers n'eût pas de beaucoup excédé le nombre de ceux élevés dans les familles, Verna aurait eu un corrélatif pour exprimer la première espèce d'esclaves ; mais il parait que ceux-ci composaient le principal corps des anciens esclaves, et que les derniers n'étaient que quelques exceptions.

[23]            Verna est employé, par les écrivains Romains, comme un mot équivalent à Scurra, attendu la pétulance et l'impudence de ces esclaves. Mart. lib. i. Epist. 42. Vernœ procaces, dit Horace. Vernula urbanitas, Petron. cap. xxiv. Vernularum licentia, Sen. de Provid. cap, i.

[24]            On compte, dans les Indes Occidentales, qu'un fonds d'esclaves déchoit de cinq pour cent chaque année, à moins qu'on n'achète de nouveaux esclaves pour le recruter. On ne peut pas les tenir à leur nombre, même dans ces pays chauds où les habits et les provisions coûtent si peu. Combien plus encore cela arriverait-il en Europe et dans les grandes villes?

[25]            Corn. Nepos, in Vita Attic.

[26]            Lib. vii.

[27]            In Midiam, p. 221, ex edh. Aldi.

[28]            In Aphrobum, Orat; I. (Notes de l’Auteur.)

[29]            clinopoioi qui faisaient de ces sortes de lits sur lesquels les anciens se couchaient pour prendre leurs repas.

[30]            In Vita Catonis.

[31]            Non temere ancillœ ejus rei causa comparantur ut pariant. Digest. lib. v, tit. 3. De Haered. Pet. Lex. xxvii. Les textes suivants serviront à continuer ce que j'avance : Spadonem morbosum non esse neque vitiosum, verius mihi videtur; sed sanum esse, sicuti illum qui unum testiculum habet qui etiam generare potest. Digest. lib. II, tit. 2. De Aedilitio edicto, Lex. vi, sect. 2. Sin autem quis ita spado sit, ut tam necessaria pars corporis penitus absit, morbosus est. Id. Lex. vii. On ne regardait à ce qu'il paraît l'impuissance de l'esclave, qu'autant qu'elle pouvait affecter sa santé ou sa vie; à d'autres égards, on ne l'en estimait pas moins. Le même raisonnement est encore employé au sujet des femmes esclaves. Quœritur de ea muliere quœ semper mortuos parit, an morbosa sit, et ait Sabienus, si vulvœ vitio hoc contigit, morbosam esse. Id. Lex. xiv. Il a même été mis en question si une femme grosse était malade ou viciée, et il a été décidé qu'elle était saine, non à cause de la valeur du fruit dont elle était enceinte, mais parce que c'est l'office naturel des femmes de faire des enfants. Si mulier prœgnas venerit, inter omnes convenit sanam eam esse. Maximum enim ac prœcipuum munus fœminarum accipere, ac tueri conceptum. Puerperam quoque sanam esse : si modo nihil extrinsecus accedit, quod corpus ejus in aliquam valetudinem immitteret. De sterili Celius distinguere Trebatium dicit ut si natura sterilis sit, sana sit, si vitio corporis, contra. Id. (Notes de l'Auteur.)

[32]            Tacit. Ann. lib. xiv, cap. 43.

[33]            Les esclaves dans les maisons des grands avaient de petites chambres, qui leur étaient assignées et qu'on appelait cellae, d'où l’on a pris le nom de cellules pour celles que les moines occupent dans leur couvent. Voyez sur ce chapitre, Just. Lips. Saturn. i, cap. 14. Ces petites chambres forment de fortes présomptions contre le mariage et la propagation des esclaves.

[34]            Opéra et Dies, lib. II, l.24 et aussi l.220.

[35]            Strabon, lib. VIII.

[36]            Cato, de Re rustica, cap. 56. Donatus in Phormion, l. 1, 9. Seneca, epist. 80.

[37]            De Re rust, cap. X et XI.

[38]            Lib. i, cap. 17.

[39]            Lib. i, cap. 18.

[40]            Lib. xxxiii, cap, 1.

[41]            Pastoris duri hic est filius ille bulbuci, Juven. Sat. xi.

[42]            Lib. I, cap. 8.

[43]    « Si des conventions particulières, toujours tempérées par la loi, réglaient la destinée des esclaves, l'idée de barbarie s'effacerait bientôt, et il n'est peut-être pas difficile de tourner l'esclavage de telle sorte, qu'il aura une compensation avantageuse sur la liberté des domestiques, etc., la liberté du domestique le dégoûte du travail, etc.» M. Melon, chapitre de l’Esclavage. V. Econom. Fin du dix-huitième siècle, p.725, tome 1er de cette collection.

Il est aisé de s'apercevoir que, dans ce discours rempli de tant d'érudition, M. Hume n'a eu d'autre objet que de détruire les principes sur lesquels M. Melon se fonde pour prouver les avantages que la société en général pourrait retirer de l'esclavage. Des mœurs plus douces que celles des Grecs et des Romains, et un siècle plus éclairé que ceux où ils ont vécu, ne nous permettront jamais d'adopter un système qui est plus contraire à l'humanité qu'il ne l'a paru a l'auteur français. (Note de l’abbé Le Blanc,)

[44]            De Bell. Civ. lib. I.

[45]            In vita Tib. et Corn. Gracch.

[46]    A ce sujet, voici un passage de Sénèque l'ancien. Ex Controversia v, lib. v. Arata quondam populis rura, singulorum ergastulorum sunt; latiusque nunc villici, quam olim Reges, imperant. At nunc eadem, dit Pline, vincti pedes, damnatœ manus, inscripti vultus exercent. lib. xxviii, cap. 3.

Voyez aussi Martial :

Et sonet innumero compede Thuscus ager. Lib. ix, Ep. 23.

                ……..Tum longos jungere fines

                Agrorum et quondam duro fulcata Camilli,

Vomere et antiquas Curiorum pella ligones,

Longa sub ignotis extendere rura Colonis. Lucan. lib. i.

                ………….Vincto fossore coluntur

                Hesperiae segetes.                                Lib. 7.

[47]            Lib. iii, cap. 19.

[48]            Id. lib. iv, cap. 8. (Notes de l’Auteur.)

[49]    Sur ce point particulier, comme sur plusieurs autres, M. Wallace pense M. Melon, et tout différemment de M. Hume. Voici ses propres expressions : «Quoique le christianisme, dans sa pureté primitive, ne soit pas défavorable à la société, cependant on peut quelquefois abuser des meilleures institutions, et il ne serait peut-être pas aisé de justifier tous les édits des empereurs chrétiens à ce sujet; ce qu'il y a de sûr, c'est que l’on peut regarder le nombre prodigieux de prêtres non mariés dans tous les pays catholiques, qui sont une si grande partie de l'Europe, et celui des personnes du sexe, qui dans les couvents font voeu de virginité, comme une des principales causes de la disette de peuple dans les pays qui sont sous la domination du souverain pontife. » On ne doit pas être surpris que des auteurs protestants tiennent ce langage, lorsque les écrivains catholiques les plus judicieux et les plus attachés a la religion ne peuvent s'empêcher de former les mêmes plaintes.

Si l'Espagne, autrefois si peuplée, est aujourd'hui déserte, c'est surtout au trop grand nombre de couvents, qu'il faut s'en prendre selon les auteurs espagnols, « Je laisse, dit le célèbre don Diego de Saavedra, dans son Emblème LXVI, à ceux dont c'est le devoir, à examiner si le nombre excessif des ecclésiastiques et des couvents, est proportionné aux facultés de la société des laïques qui doit les entretenir, et s'il n'est pas contraire aux vues mêmes de l'Eglise. Le conseil de Castille, dans le projet de Réforme qui fut présenté à Philippe III, en 1619 , supplie le roi d'obtenir du pape qu'il mette des bornes à ce nombre excessif de religieux, d'ordres et de couvents, qui s'accroît tous les jours, et de lui représenter les inconvénients qui en résultent. Celui qui rejaillit sur l'état monastique même, ajoute le conseil, n'est pas le moindre de tous; le relâchement s'y introduit, parce que le plus grand nombre y cherche moins une pieuse retraite que l'oisiveté, et un abri contre la nécessité. Cet abus a les plus funestes conséquences pour l'Etat et pour le service de Votre Majesté; la force et la conservation du royaume consistent dans le grand nombre des hommes utiles et occupés. Nous en manquons, et par cette cause et par d'autres. Les séculiers cependant s'appauvrissent de plus en plus : les charges de l'Etat retombent uniquement sur eux, tandis que les couvents en sont exempts, ainsi que les biens considérables qu'ils accumulent, et qui ne peuvent plus sortir de leurs mains. Il serait donc très convenable que Sa Sainteté, informée de ces désordres, réglât que les vœux ne pourront être faits avant l'âge de vingt ans, et que l'on ne pourra entrer au noviciat avant l'âge de seize ans. Un grand nombre de sujets ne prendraient plus alors cet état qui, pour être plus parfait et plus sûr, n'en est pas moins le plus préjudiciable à la société. »

Voyez la Théorie et Pratique du commerce et de la marine, ch. 107. (Note de l'abbé Le Blanc.)

[50]            Tacite le blâme. De Morib. Germ.

[51]            De fraterno Amore. Sénèque approuve aussi qu'on expose les enfants malades et infirmes. De Ira, lib. i, cap. 15.

[52]            Sext. Imperat, lib. iii, cap. 24.

[53]            L'usage est d'exposer les garçons et de vendre les filles ; ce qui prouve, comme on l'a déjà remarqué, que la police et les mœurs des Chinois, du moins à beaucoup d'égards, ne répondent pas à l'excellence de la morale et à la sagesse du gouvernement qu'on leur attribue. (Notes de l’Auteur.)

[54]            De amore prolis.

[55]    L'usage de laisser de grandes sommes a des amis, sans avoir de parenté avec eux, était commun dans la Grèce, aussi bien qu'à Rome. Cette pratique prévaut rarement dans nos temps modernes : ainsi le Volpone, de Ben-Johnson, est entièrement tiré des anciens auteurs et convient mieux aux mœurs de ces temps-là qu'à celles d'aujourd'hui.

On peut croire encore que la liberté des divorces à Rome était un autre obstacle au mariage. Un tel usage ne prévient pas les querelles qui naissent de l'humeur, et occasionne toutes celles que peut produire l'intérêt, qui sont plus dangereuses et plus destructives. Peut-être aussi doit-on considérer l'influence que pouvait avoir sur ce point l'incontinence extraordinaire des anciens. (Notes de l’Auteur.)

[56]            De Exp. Cyr. lib, vii.

[57]            Demosth. de falsa Leg. Il appelle cette somme considérable.

[58]            Thucyd. lib. iii.

[59]            Lib. vi, cap. 37.

[60]            Titi-Livii, lib, xli, cap, 7 et 13.

[61]            Appien, de Bello civil, lib. iv.

[62]            César donna aux centurions dix fois la gratification des soldats ordinaires. De Bello Gallico, lib. vii. Dans le cartel des Rhodiens, mentionné ci-dessous, on ne fait point de différence du prix de la rançon, relative à celle des rangs dans l'armée. (Note de l’auteur.)

[63]            Diod. Sic. lib. xii.

[64]            Diod. Sic. lib. xvi. Thucyd. lib. III.

[65]            In vita Timol.

[66]            Pline, lib. xviii, cap. 3. Le même auteur, au chap. 6, dit : Verumque fatentibus, latifumdia perdidere Italiam : jam vero et Provincias. Sex domi sentissem Africœ possidebant cum interfecit eos Nero princeps. De ce point de vue, les massacres commis par les premiers empereurs romains, n'étaient peut-être pas si funestes pour le public, que nous pouvons l'imaginer : ils ne cessèrent que quand ils eurent éteint toutes les familles illustres qui, dans les derniers temps de la république, avaient joui du pillage du monde entier. Les nouveaux nobles qui s'élevèrent en leur place furent moins splendides, comme nous l'apprenons de Tacite, Annal. lib.iii, chap. 55.

[67]            L'an de Rome 292, le dictateur L. Q. Cincinnatus n'en avait que quatre. Au, temps de la première guerre punique, A. Regulus n'en avait que sept. (Notes de l’Auteur.)

[68]            Les anciens soldats étant citoyens libres, et au-dessus du rang le plus bas, étaient tous mariés. Nos soldats modernes sont ou forcés à vivre sans se marier, ou leurs mariages ne contribuent presque en rien à l'augmentation du genre humain: circonstance qui mérite d'être pesée, et qui est de quelque conséquence en faveur des anciens.

[69]            Hist. lib. ii, cap. 44.

[70]            Comme Abydus, dont parle Tite-Live, lib xxxi, chap. 17 et 18, et Polybe, liv. xvi; comme aussi les Xanthiens, Appien ; De la guerre civile, liv. iv. (Notes de l’Auteur.)

[71]            In Vita Arati.

[72]            Instit. lib. II, cap. 6. Il est vrai que la même loi parait avoir continué jusqu'au temps de Justinien. Mais les abus introduits par la barbarie ne sont pas toujours corrigés par la politesse des siècles suivants.

[73]            Lysias qui était lui-même de la faction populaire, et qui eut assez de peine à échapper aux trente tyrans, dit que la démocratie est un gouvernement aussi violent que l'oligarchie. Orat. 24. De statu pop. (Notes de l'Auteur.)

[74]            Cicero. Philipp. i.

[75]            Comme orat. 11, contra Eratost. orat ; 12, contra Agorat, 15, pro Mantith.

[76]            Appien, de Bello civ. lib. ii.

[77]            Discours de César, de Bello Catil.

[78]            Orat. 24, in orat. 59. Il ne fait mention de la faction, que comme de la cause pour laquelle ces punitions irrégulières devaient déplaire. {Notes de l’Auteur.)

[79]            Thucyd. lib. iii. Le pays de l'Europe où j'ai remarqué que les factions sont les plus violentes et les haines de parti les plus fortes, est l'Irlande. Les choses en sont au point qu'on n'y observe pas les civilités les plus communes entre les protestants et les catholiques. Leurs cruelles révoltes et les terribles revanches que chaque parti a prises à son tour, ont engendré cette haine mutuelle, qui est la principale cause des désordres, de la pauvreté et de la dépopulation de ce pays-là. J'imagine que chez les Grecs les factions étaient encore portées à un plus haut degré de rage, attendu que parmi eux les révolutions étaient communément plus fréquentes et les assassinats beaucoup plus en usage et plus tolérés.

[80]            Plut, de virt., et fort. Alex.

[81]            Diod. Sic. lib.xviii et xix.

[82]            Titi-Livii. Iib. xxxi, xxxiii et xxxiv.

[83]            Diod. Sic. Lib. xiv. Isocrate dit qu'il n'y eut que cinq mille habitants de bannis. Il fait monter le nombre de ceux qui furent tués à quinze cents. Areop. AEschines contra Ctesiph. assigne précisément le même nombre. Sénèque (de tranq. anim. cap. 5,) dit treize cents.

[84]            Diod. Sic. Lib. xv.

[85]            Diod. Sic. Lib. xv.iod. Sic. Lib. xiii. (Notes de l’Auteur.)

[86]            Nous nous contenterons d'en rapporter quelques-uns, d'après le seul Diodore de Sicile, qui se sont passés dans le cours de soixante ans, et dans l'âge le plus brillant de la Grèce. Cinq cents des nobles et de leurs partisans furent bannis de Sibaris. Lib. xii, pag. 77, ex edit. Rhodomanni. De Chios, six cents citoyens bannis. Lib. xiii, pag. 189. A Éphèse, trois cent quarante tués, mille bannis. Lib. xiii, pag. 223. Des Cyrénéens, cinq cents nobles tués, tout le reste banni. Lib. xiv, pag. 263. A Corinthe, cent vingt de tués, de bannis cinq cents. Lib. xrv, pag. 304. Phœbidas le Spartiate bannit trois cents Béotiens. Lib. xv, pag. 342. A la chute des Lacédéraoniens, les démocraties furent établies en plusieurs villes, et le peuple tira de sévères vengeances des nobles à la manière grecque. Mais les choses n'en demeurèrent pas la, car les nobles bannis, retournant en plusieurs places, massacrèrent leurs adversaires à Phiale, à Corinthe, à Mégare, à Philiasie. Dans cette dernière place, ils tuèrent trois cents hommes du peuple; mais ceux-ci, s'étant révoltés de nouveau, tuèrent plus de six cents nobles et bannirent le reste. Lib. xv, pag. 357. En Arcadie, quatorze cents de bannis, outre plusieurs de tués. Ces bannis se retirèrent à Sparte et à Pallantium; ces derniers furent livrés à leurs compatriotes et tous tués. Lib. xv, pag. 273. Il y avait dans l'armée de Sparte cinq cents bannis d'Argos et de Tbèbes. Id. pag. 274. Voici un détail de la plus remarquable des cruautés d' Agatocle, tiré du même auteur. Le peuple, avant son usurpation, avait banni six cents nobles. Lib. x, pag. 655. Après cela le tyran, de concert avec le peuple, tua quatre mille nobles et en bannit six mille. Id. pag. 657. Il tua quatre mille personnes du peuple à Gela. Id., pag. 741. Le frère d' Agatocle bannit buit mille citoyens de Syracuse. Lib. xx, pag. 757. Les habitants d'Aegesta, au nombre de quarante mille, furent tous tués, hommes, femmes et enfants, et plusieurs, à cause de leur argent, exposés à la torture. Id., pag. 802, Tous les parents, a savoir, pères, frères, enfants, grands-pères de son armée lybienne furent tués. Id. pag. 803. Agatocle tua sept mille exilés après la capitulation. Id. pag. 813. Il est à remarquer qu’Agatocle était un homme d'un grand sens et d'un grand courage.

[87]            Diod. Sic. Lib. 18.

[88]            Page 885, ex edit. Leuncl.

[89]            Orat. 29, in Nicom. (Notes de l’Auteur.)

[90]            Pour recommander son client à la faveur du peuple, il calcule toutes les sommes qu'il a dépensées. Étant χορηγς, trente mines. Pour un chœur d'hommes, vingt mines ; ες πυρριχιστς, huit mines; νδράσι χορηγω̑ν, cinquante mines; κυκλικῳ̑ χορω̑, trois mines. Sept rois Trierarcbe, où il a dépensé six talents. Taxes, une fois trente mines, une autre fois quarante. γυμνασιαρχω̑ν, douze mines ; χορηγς παιδικῳ̑ χορω, quinze mines ; κωμω̑δοι̑ς χορηγω̑ν, dix-huit mines ; πυρριχισται̑ς γενείοις, sept mines ; τριήρει μιλλώμενος, quinze mines; ρχιθέωρος;, trente mines : en tout dix talents trente-huit mines. Somme immense pour un Athénien, et que l'on regarderait comme une grande richesse, Orat. 20. Il est vrai, dit-il, que la loi ne l'obligeait pas absolument à faire une si grande dépense ; il aurait pu en épargner les trois quarts : mais, sans la faveur du peuple, personne n'était en sûreté, et c'était le seul moyen de la gagner. Voyez l'oraison 24. De pop. statu. Dans un autre endroit, il introduit un harangueur qui dit qu'il a dépensé toute sa fortune, et une fortune immense, quatre-vingts talents pour le peuple. Orat. 25. De prob. Evandri. Les μ´ετοικοι, ou étrangers, dit-il, qui ne contribuent pas largement aux plaisirs du peuple, ont bientôt lieu de s'en repentir. Orat. 30, contra Philip. Vous pouvez voir avec quel soin Démosthène étale les dépenses de cette nature, quand il plaide pour lui-même de corona, et connue à cet égard il exagère la mesquinerie de Midias, dans son accusation contre ce criminel. Observons en passant que tout ceci est la marque d'une judicature très inique; cependant les Athéniens se vantaient eux-mêmes d'avoir l'administration la plus sage et la mieux réglée de tous les peuples de la Grèce.

[91]            Panath (Notes de l’aut.)

[92]            Diod. Sic. Lib. xiv.

[93]            Lib. I.

[94]    Les auteurs que j'ai cités ci-dessus sont tous historiens, orateurs et philosophes, dont le témoignage n'est pas suspect. Il est dangereux de s'en fier aux écrivains adonnés à la plaisanterie et à la satire. Par exemple, que doit induire la postérité de ce passage du docteur Swift? « Je lui dis que, dans le royaume de Tribnie (la Grande-Bretagne ) et à Langdon (Londres), la capitale où j'avais séjourné quelque temps dans mes voyages, la masse du peuple est entièrement composée de délateurs, témoins, accusateurs, pousuivants en justice, avec les autres subalternes qui en sont les suppôts, le tout sous les étendards, la conduite et à la solde des ministres d'État et de leurs députés. Les complots dans le royaume sont communément l'ouvrage de ces gens-là, etc. » (Voyage de Gulliver.)

Une pareille description conviendrait au gouvernement d'Athènes, mais non pas à celui d'Angleterre qui, même dans ces temps modernes, est un prodige pour l'humanité, la douceur et la liberté. Cependant, la satire du docteur, quoique poussée à l'extrême, comme c'est la coutume, ne manque pas tout-à-fait de vérité. L'évêque de Rochester, qui était son ami et du même parti que lui, avait été banni un peu auparavant par un bill de proscription, avec une grande justice, mais sans les preuves que la loi demande. (Note de l’Auteur.)

[95]            Plutarch. in Vita Solon.

[96]            Diod. Sic. lib. xviii.

[97]            Id. Ibid.

[98]            Id. ibid.

[99]            Titi-Livii, lib. i, cap. 48.

[100]          Lib. ii. Il y en eut huit cents de tués durant le siège, et tous les captifs montent à trente mille. Diodore de Sicile, Liv. xvii, dit seulement treize cents ; mais il rend raison de ce petit nombre, en disant que les Tyriens avaient envoyé auparavant leurs femmes et leurs eufants à Carthage.

[101]          Lib. v. Il fait monter le nombre des citoyens à trente mille.

[102]          Ibid., lib. v.

[103]          M. Wallace, qui est d'accord avec M. Hume sur tous ces faits, en tire des conséquences toutes différentes. Selon lui, « la trop grande étendue du commerce, entre l'Europe et les coins les plus reculés de l'Orient et de l'Occident, est une des causes de la disette du monde en Europe.» Il soutient qu'une grande variété de manufactures, qui sont la suite d'un commerce étendu, est contraire à la population, et prétend néanmoins ne se pas contredire, lorsqu'il assure ailleurs qu'en Ecosse ce serait un grand avantage pour l'agriculture, la valeur et l'amélioration des terres, si les manufactures les plus utiles étaient établies dans les villages et soutenues par des personnes riches de tous les états ; que de cette façon les manufacturiers encourageraient l'agriculture, en pourvoyant les marchés en échange de la production des terres ; que les laboureurs encourageraient les manufacturiers en achetant leurs marchandises, et que les uns et les autres conspireraient par des efforts réunis à rendre les terres fertiles, le pays peuplé et la société florissante. On ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup d'érudition dans les ouvrages différents de ces deux écrivains anglais. Quelque opposé que soit le système de l'un à celui de l'autre, chacun d'eux fonde le sien sur des faits, et quelquefois sur les mêmes : c'est au lecteur à décider lequel des deux raisonne le plus conséquemment. (Note de l’abbé Le Blanc.)

[104]          Orat. 33, advers. Diagit.

[105]          Contra Aphob., pag. 25, ex edit. Aldi.

[106]          Id., ibid. dag. 19.

[107]          Id. ibid.

[108]          Id. ibid. et Aeschines contra Ctesiph.

[109]          Epist. ad Attic. lib. v. épist. 21.

[110]          Contra Verrem. Orat. 3.

[111]          Voyez Essai IV.

[112]          Lib. viii.

[113]          Lib.xiii

[114]          Oeconomiques.

[115]    Diodore de Sicile, liv. i, chap. 53 et 54, rapporte qu'il naquit plus de dix-sept cents enfants mâles en Egypte, le même jour qui donna la naissance au fameux Sésostris; que le père de ce monarque ordonna que l'on fit mener tous ces jeunes enfants à la cour, et qu'on leur donnât la même éducation qu'à son fils, persuadé qu'élevés arec le prince dès leur plus tendre enfance, ils seraient ses amis, ses généraux et ses soldats les plus fidèles et les plus affectionnés. L'ingénieux et savant docteur Halley part de là, et donnant à chaque jour à peu près un pareil nombre de mâles, calcule qu'il n'en dévait pas naître, dans un an, moins de six cent vingt mille cinq cents; d'où il conclut qu'il y avait au delà de dix-sept millions de mâles en Egypte dans ce siècle reculé, et en admettant un nombre égal d'enfants de l'autre sexe, qu'il s'y trouvait plus de trente-quatre millions d'âmes. Le calcul est juste ; mais sur quoi porte-t-il ? Sur un un fait, peut-être fabuleux comme tant d'autres, que les historiens ont rapporté de ce même Sésostris.

Ce célèbre mathématicien a aussi établi une règle par laquelle on peut à peu près déterminer le nombre d'habitants de quelque ville, ou quelque Etat que ce soit, par celui de ses hommes de guerre. M. Wallace, qui l'admet, compare les Égyptiens et les Français, et comptant ceux-ci au nombre de seize ou vingt millions, et l'armée que le roi maintient sur le pied de deux cent mille hommes, trouve que l'Egypte, suivant cette proportion, doit avoir contenu trente-deux ou quarante millions d'habitants. Sans remonter plus haut que le commencement du règne de Louis XIV, lorsqu'il n'avait encore que de petites armées qui faisaient de si grandes choses, dans une pareille comparaison faite de ce temps-là, sur les principes de M. Halley, la France aurait joué un bien plus petit rôle vis-à-vis de l'Egypte. Il n'y a pourtant pas apparence qu'elle fût alors moins peuplée. De nouvelles combinaisons dans la politique de l'Europe ont obligé depuis la France à tenir un plus grand nombre de troupes sur pied. On n'en doit pas conclure pour cela qu'elle ait aujourd'hui un plus grand nombre d'habitants. Que serait-ce si on faisait le même calcul sous les règnes de Louis XI ou de François I er , et à plus forte raison sous ceux de leurs prédécesseurs ! La fausseté des résultats suffirait pour faire sentir la témérité, et peut-être le ridicule de tous ces calculs sur lesquels on bâtit de semblables systèmes. Les Anglais sont convaincus qu'on peut tout calculer, et en cela ils ont raison ; mais ils ne prennent pas toujours garde s'ils ont les fondements nécessaires pour appuyer leurs calculs. (Note de l’Auteur.)

[116]          Aeliii Lamprid. in Vita Heliogabalis, cap. 28.

[117]          Lib. xii.

[118]          Lib. VI.

[119]          Lib. xiii.

[120]          Diogène de Laerte, dans la Vie d'Empédocle, dit qu'Agrigente contenait seulement huit cent mille habitants.

[121]          Idyll. 17.

[122]          lib.i.

[123]          Id. ibid. 

[124]          Orat. funebris.

[125]          Liv. ii.

[126]          Le pays qui fournit ce nombre n'était pas au-dessus du tiers de l'Italie ; à savoir, les États du Pape, la Toscane et une partie du royaume de Naples.

[127]          Celtica.

[128]          Plutarch. in Vita Cas. ne fait monter cette armée de Gaulois qu à trois millions. Julian, in Cœsaribus, à deux.

[129]          Lib. ii, cap. 47.

[130]          Diod. Sic. lib. ii.

[131]          Plutarch. in Vita Dionys.

[132]          Strabon, liv. iv, dit qu'une légion serait suffisante, avec quelque peu de cavalerie; mais les Romains communément entretenaient une plus grande force dans cette île, qu'ils n'ont jamais pris la peine de subjuguer entièrement.

[133]          Strabon, lib. vi.

[134]          Apolog. Socr.

[135]          Argos parait aussi avoir été une grande ville, car Lysias se contente de dire qu'elle n'excédait pas Athènes. Orat. 34.

[136]          Lib. vi, Voyez aussi Plutarch. in Vita Niciœ.

[137]          Orat. contra verrem, lib. iv, cap. 52. Strabon, lib. vi, dit qu'elle avait vingt-deux milles de tour; mais il faut considérer qu'elle contenait deux havres dont l'un était très vaste, et pouvait être regardé comme une espèce de rade. (Notes de l’Auteur.)

[138]          Lib. vi, cap. 20.

[139]          Démostbène en compte vingt mille. Contra Aristog.

[140]          Lib. v.

[141]          Lib. viii.

[142]          Lib. ii. Le calcul de Diodore de Sicile s'accorde parfaitement avec celui-ci, lib. xii.

[143]          Xénophon, Mém. lib. ii.

[144]          Lib.ii.

[145]          De ratione red.

[146]          Observons que lorsque Denys d'Halicarnasse dit, que si on regarde les anciens murs de Rome, l'étendue de cette ville ne paraîtra pas plus grande que celle d'Athènes, il faut qu'il entende l’Acropolis ou la ville haute. Aucun ancien auteur ne parle jamais du Pyrée, de Phalerus et de Micnychia, comme de la même chose qu'Athènes. On peut encore beaucoup moins supposer que Denys ait voulu considérer la matière sons cet aspect après que les mon de Cimon et de Périclès furent détruits, et qu'Athènes fut entièrement (142) séparée de ces autres villes. Cette observation fait tomber tous les raisonnements de Vossius, et introduit le sens commun dans ces calculs.

[147]          Athénée, lib. vi.

[148]          De Rep. Athen.

[149]          Philipp. 3.

[150]          Sticho.

[151]          Contra Timarck.

[152]          Orat.11.

[153]          Contra Aphob.

[154]          Ibid.

[155]          Lib.vii.

[156]          De Rationt red.

[157]          De Classibus.

[158]          Lib. ii, cap. 62.

[159]          De ratione red.

[160]          Contra Aphob.

[161]          Lib. viii.

[162]          Plutarch. in Vita Lycurg.

[163]          Lib. iv.

[164]          Le même auteur assure que Corinthe avoit autrefois quatre cent soixante mille esclaves; Egine, quatre cent soixante-et-dix mille ; mais les raisonnements précédents sont bien forts contre ces faits. Il est pourtant à remarquer qu'Athénée cite, pour ce dernier fait, une autorité aussi grande que celle d'Aristote. Le Scholiaste sur Pindare fait mention du même nombre d'esclaves à Egine.

[165]          Lib.ii.

[166]          Id. ibid. (Notes de l'Auteur.)

[167]          Demosth. contra Lept. Les Athéniens tiraient annuellement du Pont quatre cent mille boisseaux de blé, comme il paraissait par les registres de la douane. En ce temps ils en tiraient peu d'aucune autre place. Ceci en passant est une forte preuve qu'il y a quelque grande erreur dans le passage précédent d'Athénée : car l'Attique était si stérile en blé, qu'elle n'en produisait pas assez pour nourrir les paysans. Titi-Livii, lib. xliii, cap. 6. Lucian. (Navigium sive vota) dit qu'un vaisseau qui, par les dimensions qu'il en donne, paraît avoir été environ de la grandeur de nos vaisseaux du troisième rang, portait autant de blé qu'il en fallait pour faire subsister l'Attique pendant un an. Mais peut-être qu'Athènes était déchue en ce temps; et d'ailleurs il n'est pas sûr de se fier à ces calculs de rhétorique purement arbitraires.          

[168]          Diod. Sic. lib. xx.

[169]          Isoc. Paneg.

[170]          Diod. Sic. lib. xv et xvii.

[171]          Hist. Grœc. lib. vii.

[172]          Id. lib. vii.

[173]          Polyb. lib. ii.

[174]          Polyb. lib. ix, cap. 20.

[175]          Lysias, Orat.34.

[176]          Vospicus, in Vita Aurel. (Notes de l’Auteur.)

[177]          De Rep. Laced. Il n'est pas aisé de concilier ce passage avec celui de Plutarque, qui dit que Sparte avait neuf mille citoyens.

[178]          Polyb. lib. iv, cap. 20.

[179]          Diod. Sic. lib. xviii.

[180]          In Achaiois.

[181]          Titi-Livii, lib. xxxiv, cap. 51. Plato, in Critone.

[182]          Tivi-Livii, lib. xlv, cap. 34.

[183]          Un écrivain moderne de France, dans ses Observations sur les Grecs, a remarqué que Philippe de Macédoine, après avoir été déclaré capitaine général des Grecs, aurait été soutenu par la force de deux cent trente mille hommes de cette nation, dans l'expédition qu'il projetait contre la Perse. Je suppose que ce nombre comprend tous les citoyens libres de toutes les villes ; mais j'avoue que ma mémoire ne me rappelle pas sur quelle autorité ce calcul est fondé. Cet auteur, quoique d'ailleurs très ingénieux, a suivi une mauvaise méthode, celle de donner beaucoup d'érudition sans une citation. Mais, en supposant que cette énumération pût être justifée par de bonnes autorités, nous pouvons établir le calcul suivant. Les Grecs libres, de tout âge et de tout sexe, étaient au nombre de neuf cent vingt mille. Les esclaves, en les calculant comme ci-dessus par le nombre des esclaves Athéniens, qui rarement étaient mariés ou avaient des familles, étaient le double des citoyens mâles en état de porter les armes, c'est-à-dire, quatre cent soixante mille, et tous les habitants de l'ancienne Grèce, environ un million trois cent quatre-vingt mille, nombre qui n'est pas considérable, et qui n'excède pas de beaucoup ce que m’on peut trouver à présent en Ecosse, pays qui est à peu près de la même étendue et qui est assez mal peuplé. (Note de l’Auteur.)

[184]          Lib. iv.

[185]          Lib. x.

[186]          Satire iii.

[187]          Strabon, lib. v, dit que l'empereur Auguste défendit d'élever les maisons plus haut de soixante et dix pieds. Dans un autre passage, lib. xvi, il parle des maisons de Rome, comme étant prodigieusement hautes. Voyez aussi à ce sujet Vitruve, lib. ii, cap. 8. Aristides le Sophiste, dans son Oraison eis pwmhn, dit que Rome était composée de villes situées sur le sommet d'autres villes, et que, si on venait à l'étendre, elle couvrirait la surface entière de l'Italie. Lorsqu'un auteur se permet des déclamations aussi extravagantes, et qu'il donne si fort dans le style hyperbolique, on ne sait jusqu'à quel point il faut le réduire ; mais ce raisonnement parait naturel : si Rome était bâtie d'une manière aussi éparse que Denys le dit ; et si elle s'étendait aussi considérablement dans la campagne, il doit y avoir eu peu de rues où les maisons fussent si hautes. C'est seulement faute de terrain, que quelqu'un bâtit d'un manière si incommode.

[188]          Lib. ii, epist. 16; lib. v, epist. 6. Pline décrit là une maison de campagne ; mais puisqu'elle était selon l'idée que les anciens avaient d'un bâtiment magnifique et commode, les gens riches bâtissaient sûrement à la ville dans le même goût. In laxitatem ruris excurrunt, dit Sénèque des riches et des Voluptueux, Epist. 114. Valère Maxime, lib. iv, cap. 4, parlant du champ de quatre acres de Cincinnatus, dit : Auguste se habitare nunc putat, cujus domus tantum patet,  quantum Cincinnati rura patuerant. Voyez à ce sujet le livre xxxvi, chap. 15, et aussi le livre xviii chap. 2.

[189]          Vitruve, lib. v, cap. 11; Tacite, Annal lib. xi, cap. 3; Suétone, in Vita Octav. cap. 72, etc.

[190]    Mœnia ejus (Romae) collegere ambitu imperatoribus, Censoribusque Vespasianis, A. U. C. 828. pass. XIII. M. CC. Complexa montes septem, ipsa dividitur in regiones quatuordecim, compita earum, 165. Ejusdem spatii mensura, currente a milliaro in capite Rom. Fori statuto ad singulas portas quae sunt hodie numéro 37, ita ut duodecim portae semel numerentur, praetereanturque ex veteribus septem, quae esse desierunt, efficit (147)  passuum per directum 30,775, Ad extrema vero tectorum cum castris praetoriis ab eodem milliario, per vicos omnium viarum, mensura collegit paulo amplius septuaginta millia passuum. Quod si quis altitudinem tectorum addat, dignam profecto aestimationem concipiat, fatcaturque nullius urbis magnitudinem in toto orbe potuisse ei comparari. Pline, lib. iii, cap. 5.

Dans tous les meilleurs manuscrits de Pline, ce passade se lit tel qu'il est ici rapporté, et l'enceinte des murs de Rome est fixée à treize milles. La seule question est de savoir ce que Pline entend par 30,775 pas, et comment ce nombre était formé. La manière dont je le conçois est celle-ci. Rome était un demi-cercle de treize milles de circonférence. Le Forum, et par conséquent la colonne milliaire, comme nous le savons, étaient situés sur les bords du Tibre et près du centre, du cercle, ou sur le diamètre du demi-cercle. Quoiqu'il y eût trente-sept portes à Rome, cependant il n'y en avait que douze, dont les rues fussent assez larges pour conduire à la colonne milliaire. Pline donc ayant fixé la circonférence de Rome, et sachant que cela ne suffisait pas pour donner une idée de la surface, emploie encore ce moyen. Il suppose tontes les rues conduisant de la colonne aux douze portes, mises au bout l’une de l'autre sur une seule ligne, et que nous parcourons cette ligne de manière à compter successivement les douze rues, dans lequel cas il dit que toute la ligne est de 30,775 pas; ou, en d'autres termes, que chaque rue ou rayon du demi-cercle est de deux milles et demi, et que toute la longueur de Rome est de cinq milles, et sa largeur d'environ moitié autant, outre les faubourgs épars.

Le P. Hardouin entend ce passage de la même manière, en ce qu'il est question d'y mettre les différentes rues de Rome sur une ligne pour faire 30,776 pas ; mais il suppose, que les rues conduisaient du milliaire à chaque porte, et qu'aucune rue n'excédait 800 pas de longueur. Or un demi-cercle, dont le rayon aurait été seulement de 800 pas, n'aurait pas pu avoir une circonférence de treize milles, qui est la mesure que Pline donne à l'enceinte de Rome. Un rayon de deux milles et demi forme bien près de cette circonférence. Il y a une absurdité à supposer une ville bâtie de manière que les rues se rendent au centre de chaque porte dans sa circonférence. D'ailleurs, son explication diminua trop de la grandeur de l'ancienne Rome, et réduit cette ville au-dessous même de Bristol ou de Rotterdam.

Le sens que Vossius (Obsevationes variœ) donne à ce passage de Pline, pèche étrangement par l'autre extrême. Un manuscrit qui n'est d'aucune autorité, au lieu de treize milles, fixe trente milles pour l'étendue des murs de Rome ; et Vossius l'entend seulement de la partie curviligne de la circonférence, supposant que, comme le Tibre formait le diamètre, il n'y avait pas de murs de ce colé ; mais on convient que cette leçon est contraire à presque tous les manuscrits. Pourquoi Pline, écrivain contemporain, aurait-il répété la grandeur des murs de Rome en deux passages successifs ? Pourquoi la répéter avec une variation si sensible? Que voudrait dire Pline en parlant deux fois du milliaire, si la ligne mesurée n'avait pas été dépendante du milliaire ? Vopiscus dit que les murs d'Aurélien ont été tirés laxiore ambitu, et qu'ils ont compris tous les bâtiments et faubourgs du côté du nord du Tibre; cependant leur enceinte n'était que de cinquante milles, et les critiques ne laissent pas de soupçonner ici quelque erreur ou corruption dans le texte.

Il n'est pas probable que Rome ait diminué depuis le temps d'Auguste à celui d'Aurélien ; elle demeura toujours la capitale du même empire, et dans ce long intervalle aucune des guerres civiles, excepté les tumultes à la mort de Maxime et de Balbin, n'a jamais affecté la ville. Aurélius Victor dit que Rome a été augmentée par Caracalla. Il n'y a point de reste d'anciens bâtiments qui annoncent une pareille grandeur de Rome. La réplique de Vossius à cette objection parait absurde, que les décombres des bâtiments sont à soixante ou soixante et dix pieds sous terre. Il parait, par Spartian (in vita Severi) que la pierre de cinq milles, in via Lavicana, était hors de la ville. Olympiodorus et Publius Victor fixent le nombre des maisons de Rome entre quarante et cinquante mille. L'extravagance même des conséquences que tire ce critique, aussi bien que Lipsius, si elles sont nécessaires, détruit les fondements sur lesquelles elles sont établies, que Rome contenait quatorze millions d'habitants, tandis que, suivant son calcul, tout le royaume de France n'en contient que cinq.

La seule objection contre l’explication que j'ai donnée ci-dessus au passage de Pline, (148) paraît consister en ce que Pline, après avoir parlé des trente-sept portes de Rome, donne seulement une raison pour supprimer les sept anciennes, et ne dit rien des dix-huit portes, dont les rues qui en venaient, se terminaient, à mon avis, ayant que de parvenir au Forum. Mais, comme Pline écrivait pour les Romains qui connaissaient parfaitement la disposition des rues, il n'est pas étrange qu'il ait pris pour accordée une circonstance qui était si familière à tout le monde. Peut-être aussi que plusieurs de ces rues conduisaient à des quais sur la rivière.

[191]          Ex monument. Ancyr.

[192]          Tusc. Qoest., liv. in, cap. 48.

[193]          Nicolaus Hortensius, De frumentaria Rom. (Notes de l’auteur.)

[194]          Pour ne pas trop détourner les peuples de leurs affaires, Auguste ordonna que la distribution de blé se fit seulement trois fois par an. Mais le peuple trouvant la distribution par mois plus commode, comme conservant, je suppose, une économie plus régulière dans la famille, souhaita qu'on la rétablit. Sueton. August., cap. 40. Si plusieurs hommes du peuple n'étaient venus de quelque distance pour recevoir leur blé, la précaution d'Auguste aurait été superflue.

[195]          Sueton. in Jul, cap. 41.

[196]          In Vita Neronis.

[197]          Sueton. Aug., cap. 42.

[198]          Lib. xvii.

[199]    Quinte-Curce dit que ses murs n'avaient que dix milles de circonférence, lorsque Alexandre les fonda. Strabon, qui avait voyagé à Alexandrie, aussi bien que Diodore de Sicile, dit qu'elle avait à peine quatre milles de longueur, et, dans la plupart des endroits, environ un mille de largeur (Lib. xvii). Pline dit qu'elle ressemblait à un long vêtement macédonien, s'étendant par le bas (Lib. v, cap. 10 ). Nonobstant cette grandeur d'Alexandrie, qui parait assez modérée, Diodore de Sicile parlant de son enceinte, telle qu'elle a été fixée par Alexandre, et qu'elle n'a jamais excédée, comme nous l'apprenons d'Ammien Marcellin (Lib. xxii, cap. 16), dit qu'elle était megedei diaferouta, extrêmement grande. (Ibid.)

La raison pour laquelle, selon lui, elle surpasse toutes les autres villes du monde (car il n'excepte pas Rome), est qu'elle contenait trois cent mille habitants libres. Il fait aussi mention du revenu des rois, à savoir, 6,000 talents, comme d'une circonstance qui concourt à le prouver. Somme qui, à nos yeux, n'est pas si considérable, en y comprenant même ce que la différence de valeur d'argent peut exiger d'augmentation. Ce que Strabon dit du pays voisin, signifie seulement qu'il était bien peuplé, oikoumenw palox. Ne pourrait-on pas avancer, sans une grande hyperbole, que tous les bords de la Tamise, depuis Gravesende jusqu'à Windsor, sont une ville ? C'est ce que Strabon dit des bords du lac Maréotis et du canal Canopus. C'est une phrase commune en Italie que le roi de Sardaigne n'a qu'une fille en Piémont; car il est tout une ville. Agrippa, dans Josèphe, de Bello Judaico ( Lib. ii, cap. 16), pour faire comprendre l'excessive grandeur d'Alexandrie qu'il tâche d'amplifier, décrit seulement l'enceinte de la cité, telle qu'elle a été tracée par Alexandre; ce qui prouve clairement que le gros des habitants logeaient dans la ville, et que la campagne voisine n'était pas autre que ce que l'on doit naturellement attendre aux environs de toutes les grandes villes, c'est-à;dire très bien cultivée et très bien peuplée.

[200]          Lib. vii.

[201]          Il dit λεύθεροι, et non πολι̑ται, ce que l'on doit avoir entendu des citoyens, hommes faits. (Notes de l’Auteur.)

[202]          Lib. iv, cap. 1, πάσης πόλεως. Politien l'interprète, Aedibus majoribus etiam reliqua urbe.

[203]    Il dit (In Nerone, cap. 30 ) qu'un portique, ou une place de ce palais, avait trois mille pieds de long : Tanta laxitas ut porticus triplices milliarias haberet. Ce passage ne peut signifier trois milles ; car toute l’étendue du Palais, depuis le mont Palatin au mont Esquilius, n'était pas à beaucoup près si grande. Ainsi, lorsque Vopiscus, in Aureliano, parle d'un Portique dans les jardins de Salluste, qu'il appelle Porticus milliarensis, il faut entendre de mille pieds.

De même dans Horace, liv. II, ode xii.

……Nulla decempedis

Metata privatis opacam

Porticus excipiebat Arcton.

Il dit aussi, liv. i , satire viii.

Mille pedes in fronte, trecentos cippus in agrum

Hic dabat.

[204]          lib. xxxvi, cap. 15. Bis vidimus urbem totam cingi domibus principum, Caii ac Neronis.

[205]          Lib. ii, cap. 15.

[206]          In Aurelian, cap. 48. (Notes de l’Auteur.)

[207]          Lib. xii, cap. 8.

[208]          lib. ix , cap. 10. Son expression est aνθρωπος, et non πολίτης, habitants et non citoyens.

[209]          Lib. vi, cap. 28.

[210]          Lib. xvii.

[211]          Quoiqu'on fasse d'ordinaire monter le nombre des habitants de Paris à huit cent mille personnes, M. Dupré de Saint-Maur estime qu'il « est au-dessous de six cent mille, en comptant même les enfants qui viennent de naître. » Voyez ( pag. 58 et suivantes de son Essai sur les Monnaies, ou Réflexions sur le rapport entre l’argent et les denrées, Paris, in-4°, 1746), les probabilités sur lesquelles il fonde son opinion. ( Note de l’abbé Le Blanc. )

[212]          Telles étaient Alexandrie, Antioche, Carthage, Éphèse, Lyon, sous l'empire romain. Telles sont à présent Bordeaux, Toulouse, Dijon, Rennes, Rouen, Aix, etc., en France; Dublin, Edimbourg et Yorck dans la Grande-Bretagne.

[213]          Vol. ii, sect. 16.

[214]          Satire, vi.

[215]          Lib. vi.

[216]          Lib. vi.

[217]          Trist., lib. iii., Eleg., ix.; De Ponto., lib. iv; Eleg., vii, ix et x.

[218]          Lib.iv, cap. 21.

[219]          Lib. i, cap. 2.

[220]          Lib. iii.

[221]          Les climats chauds du Midi deviennent aussi plus sains ; et il est à remarquer que, dans les histoires espagnoles de la première découverte et conquête de ces pays, ils paraissent avoir été très sains, étant alors bien peuplés et bien cultivés. Il n'y est point parlé de maladie ou de diminution des petites armées de Cortès ou de Pisare.

[222]          Lib. i, cap. 1.        

[223]          Il paraît avoir vécu du temps de Scipion l'Africain le Jeune. (Notes de l’Auteur.)

[224]          Xénophon, lib. vii; Polybe, lib. iv, cap. 45.

[225]          Ovid. passim, et Strabon, lib. vii.

[226]          Polybe, lib. ii, cap. 12.

[227]          De Bello Gallico, lib. vi.

[228]          De Moribus Germ.

[229]          Lib. Vii.

[230]          César, de Bello Gallico, lib. vi. Strabon, lib. vii, dit que les Gaulois n'étaient pas beaucoup plus avancés dans les arts que les Germains.

[231]          Celt., part. i.

[232]          L'ancienne Gaule n'était pas plus étendue que la France moderne.

[233]          César, de Bello Gallico, lib. vi.

[234]          Id., ibid.

[235]          Lib. iv.

[236]          De Bello Gallico, lib. ii, cap. 4.

[237]    Il paraît, par les Commentaires de César, que les Gaulois n'avaient point d'esclaves domestiques ; le gros du peuple, à la vérité, était en quelque sorte esclave de la noblesse, comme le peuple de Pologne l’est aujourd'hui. Un noble Gaulois avait quelquefois dix mille clients, ou dépendants de cette espèce, et nous ne pouvons pas douter que les armées ne fussent composées du peuple, aussi bien que de la noblesse. Une armée de cent mille nobles d'un petit État, est quelque chose d'incroyable. Les soldats, parmi les Helvétiens, étaient la quatrième partie des habitants, une preuve claire que tous les mâles d'âge à servir portaient les armes. Voyez César, de Bello Gallico, lib. i.

J'ajouterai à cette réflexion que, dans les Commentaires de César, on peut compter davantage sur les nombres, que dans aucun autre ancien auteur, à cause de la traduction grecque que nous avons encore, et qui sert à justifier l'original.

[238]          De Bello Gallico, lib. I.

[239]          Titi Livii , lib. xxxiv, cap. 17.

[240]          In Vita Marti.

[241]          De Bello Hisp.

[242]          Vell Patercul, lib. II, sect. 9.

[243]          Lib. iii.

[244]          Lib. xliv.

[245]          « Nec numero Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec artibus Græcos, nec denique hoc ipso hujus gentis, ac terræ domestico nativoque sensu, Italos ipsos ac Latinos….superavimus.” (De harusp. resp. cap. 9). Les désordres de l’Espagne paraissent avoir passé en proverbe : Nec impacatos a tergo horrebis Iberos.” Virg. Georg. lib. iii. Les Irèbes, par une figure poétique, sont pris ici simplement pour des voleurs en général. (Notes de l’Auteur.)

[246]          Varro, de Re rustica, lib. ii, Praef. Columella; Praef. Sueton. Auguste cap. 42.

[247]          Quand on admettrait l'observation de M. l'abbé Dubos, qu'il fait aujourd'hui plus chaud en Italie que dans les anciens temps, il ne s'ensuit pas de là nécessairement qu'elle soit plus peuplée ou mieux cultivée. Si les autres pays de l'Europe étaient alors plus sauvages et plus couverts de bois, les vents froids qui en venaient pouvaient affecter le climat d'Italie.

[248]    Les habitants de Marseille ne perdirent leur grande supériorité sur les Gaulois, dans le commerce et dans les arts mécaniques, que lorsque les Romains qui les avaient conquis eurent détourné ceux-ci des armes pour les appliquer à l'agriculture et à la vie civile (Voyez Strabon, liv. iv). Cet auteur, en plusieurs endroits, répète l'observation touchant les avantages résultant des arts et de la politesse, que l'on devait aux Romains, et il vivait dans le temps où ce changement était encore nouveau et devait être plus sensible. Pline aussi en parle en cette sorte : « Quis enim non, communicato orbe terrarum, majestate Romani Imperii, profecisse vitam putet, commercio rerum ac societate festae pacis, omniaque etiam quœ occulta antea fuerant, in promiscuo usu facta, lib. xiv, Proœm. Numine deum electa (parlant de l'Italie) quae coelum ipsum clarius faceret, sparsa congregaret imperia ritusque molliret, et tot populorum discordes ferasque linguias sermonis commercio contraheret ad colloquia, et humanitatem homini daret ; breviterque una cunctarum gentium in toto orbe patria fieret, lib. ii, cap. 5. » Il n'y a a rien de plus fort à ce sujet que le passage suivant de Tertullien , qui vivait du temps de Sévère : «Certe quidem ipse orbis in promptu est, cultior de die et instructior pristino. Omnia jam pervia, omnia nota, omnia negotiosa. Solitudines famosas retro fundi amœnissimi obliteraverunt, silvas arva domuerunt, feras pecora fugaverunt; arenæ seruntur, saxa panguntur, paludes eliquantur, tantæ urbes, quantæ non casæ quondam. Jam nec insulæ horrent, nec scopuli terrent; ubique domus, ubique populus, ubique respublica, ubique vita. Summum testimonium frequentiæ humanæ, onerosi sumus mundo, vix nobis elementa sufficiunt; & necessitates arctiores, et querelæ apud omnes, dum jam nos natura non sustinet.” De anima, cap. xxx. (159) L'air de rhétorique et de déclamation qui paraît dans ce passage diminue quelque chose de son autorité, mais ne la détruit pas entièrement. Un homme d'une imagination vive, tel que Tertullien, augmente toutes choses également, et c'est pour cette raison que ses jugements comparatifs sont ceux sur lesquels on peut le plus compter. On peut appliquer la même remarque au passage suivant du sophiste Aristidès qui vivait du temps d'Adrien : « Le monde entier, dit-il, s'adressant lui-même aux Romains, paraît célébrer une fête, et les hommes, laissant les épées qu'ils portaient anciennement, s'adonnent à présent à la joie et aux plaisirs. Les villes, oubliant leurs anciennes querelle, n'ont plus que cette seule émulation; c'est à qui d'entre elles s'embellira le plus par tous les ornements que l'on peut tirer des arts. On voit s'élever partout des théâtres, des amphithéâtres, des portiques, des aqueducs, des temples, des écoles, des académies, et l’on peut assurer avec vérité que votre heureux empire a relevé le monde qui était entièrement tombé. Ce ne sont pas les villes seules qui ont reçu une augmentation d'ornement et de beauté : toute la terre, comme on jardin, est cultivée et ornée, tellement que les hommes qui sont placés hors des limites de votre empire, et qui sont en petit nombre, paraissent mériter notre pitié et notre compassion. »

Il est remarquable que, quoique Diodore de Sicile ne fasse monter tous les habitants de l'Egypte, lors de la conquête des Romains, qu'à trois millions seulement; cependant Josèphe (de Bello judaico, lib. ii, cap. 16.) dit que, sons le règne de Néron, il y avait sept millions et demi d'habitants, sans y comprendre ceux d'Alexandrie, et il dit expressément qu'il a extrait ses calculs des registres des officiers romains qui levaient la capitation. Strabon (liv. 17) élève la supériorité des Romains à l'égard du gouvernement des finances de l'Egypte, au-dessus de celle de ses anciens monarques, et en effet aucune partie d'administration n'est plus essentielle au bonheur des peuples. Cependant, dans Athénée, qui a fleuri sous le règne des Antonins, nous lisons (lib. i, cap. 25) que la ville de Maréja, près d'Alexandrie, qui était anciennement une très grande cité, n'était plus qu'un village : ceci, à proprement parler, n'est pourtant pas une contradiction. Suidas (August.) dit que l'empereur Auguste, ayant fait faire le dénombrement de tout l'Empire romain, a trouvé qu'il ne contenait que quatre millions cent un mille dix-sept hommes (andrex). Il y a sûrement quelque grande erreur ou dans l'auteur ou dans le copiste; mais cette autorité, quelque faible qu'elle soit, peut suffire pour balancer les calculs exagérés d'Hérodote et de Diodore de Sicile à l'égard des temps les plus anciens.

[249]          Esprit des lois, liv. xxiii, chap. 19.

[250]          De Oraculorum defectu. (Notes de l’Auteur.)

[251]          Lib. ii, cap. 62. On pourrait peut-être imaginer que Polybe, étant dépendant de Rome, a pu exalter le gouvrrnement romain. Mais premièrement, quoiqu'il laisse quelquefois apercevoir sa prudence, on ne découvre chez lui aucun symptôme de flatterie. Secondement, cette opinion n'est ici qu'un simple trait qui lui échappe en passant, tandis qu'il traite une autre matière; et l'on convient que, si la sincérité d'un auteur est suspecte, ces propositions obliques découvrent mieux ses véritables sentiments, qne ses assertions plus formelles et plus directes.

[252]          Plutarch., de his qui sero à Numine puniuntur.

[253]          De mercede conductis.

[254]    Il faut avouer que le discours de Plutarque, sur le silence des oracles, est en général d'une tournure si étrange, et ressemble si peu à ses autres productions, qu'on ne sait quel jugement on en doit porter. Il est écrit en forme de dialogue, espèce de composition que Plutarque affecte assez peu. Les personnages qu'il introduit avancent des opinions étranges, absurdes et contradictoires, qui ressemblent plus aux systèmes visionnaires de Platon, qu'au bon sens de Plutarque. Il règne aussi dans l'ensemble un air de superstition et de crédulité, qui ne tient en rien de l'esprit que l'on trouve dans les antres ouvrages philosophiques de cet auteur. Car il est à remarquer que, quoique Plutarque soit un historien aussi superstitieux qu'Hérodote et que Tite-Live, cependant il y a à peine dans toute l'antiquité un philosophe moins superstitieux, si on en excepte Cicéron et Lucien. Je dois doue avouer qu'un passage de Plutarque, extrait de ce discours, a beaucoup moins d'autorité pour moi, que s'il était tiré de ses autres ouvrages.

Il n'y a qu'un autre discours de Plutarque qui puisse être sujet aux mêmes objections, à savoir, le discours touchant ceux dont la punition est différée par les dieux. Il est aussi écrit en forme de dialogue, et est rempli de superstitions et de visions étranges. Il paraît que l'auteur, en le composant, a voulu en quelque sorte se faire le rival de Platon, particulièrement dans son dernier livre de la République.

Je ne puis m'empêcher d'observer ici que M. de Fontenelle, un écrivain remarquable pour sa candeur, parait s'être un peu écarté de son caractère ordinaire, lorsqu'il tâche de jeter du ridicule sur Plutarque, au sujet des passages que l'on trouve dans ce dialogue sur les oracles. On ne doit pas attribuer à Plutarque les absurdités qu'il met ici dans la bouche des différents personnages, attendu que l'un réfute l'autre, et qu'en général il paraît vouloir rendre ridicules ces opinions mêmes, que M. de Fontenelle le trouve ridicule de soutenir. (Note de l’Auteur.)

[255]          Lib. ii.

[256]          Il était contemporain de César et d'Auguste.