PHILOTRADavid Hume

Essai sur l’argent.

Traduit par Philippe Folliot ( juillet 2007)
professeur au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF  MONEY

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for A. Millar, in the Strand;

and

  1. Kincaid and A. Donaldson, at Edinburgh

MDCCLXIV.
1ère édition de cet essai : 1752

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

            L’argent [1] (money) n’est pas, à proprement parler, l’un des objets du commerce (commerce) mais seulement l’instrument sur lequel les hommes se sont mis d’accord pour faciliter l’échange d’une marchandise (one commodity) contre une autre. Il n’est pas l’une des roues du commerce (trade), il est l’huile qui rend le mouvement des roues plus doux et plus aisé. Si nous considérons pour lui-même un royaume, il est évident que la plus ou moins grande abondance d’argent (money) n’est d’aucune conséquence puisque le prix des marchandises est toujours proportionné à l’abondance d’argent (money) et qu’une couronne à l’époque d’HENRI VII rendait le même service qu’une livre à présent. C’est seulement la république [2] (public) qui tire un avantage de la plus grande abondance d’argent, et cela seulement dans ses guerres et ses négociations avec les Etats étrangers. Et c’est la raison pour laquelle les pays riches et commerçants, de CARTHAGE à la GRANDE BRETAGNE et la HOLLANDE, ont employé des troupes mercenaires qu’ils louaient (hired) à leurs voisins plus pauvres. Si ces pays devaient utiliser leurs propres sujets, ils tireraient moins de profit (advantage) de leurs richesses supérieures et de leur grande abondance d’or et d’argent (silver) puisque la paie de tous leurs serviteurs (servants) augmente proportionnellement à l’opulence publique. Notre petite armée de vingt mille hommes est entretenue avec une dépense (expense) aussi grande que celle de l’armée FRANÇAISE deux fois plus nombreuse. La flotte ANGLAISE, durant la dernière guerre, exigeait pour son entretien autant d’argent (money) que toutes les légions ROMAINES qui tinrent le monde entier en sujétion à l’époque des empereurs. [3]

 

            Une population nombreuse qui travaille davantage (The great number of people and their greater industry), c’est un avantage dans tous les cas, à l’intérieur comme à l’extérieur, dans le privé comme dans le public. Mais une plus grande abondance d’argent (money) a une utilité très limitée et elle peut même parfois être un désavantage  (a loss) pour une nation dans son commerce avec les pays étrangers.

 

            Il semble y avoir un heureux concours de causes dans les affaires humaines qui contient la croissance du commerce et des richesses et les empêche de se limiter à un seul peuple, comme les avantages d’un commerce établi pourraient d’abord naturellement le faire craindre. Quand une nation a pris une avance commerciale sur une autre, il est très difficile à la deuxième de regagner le terrain perdu à cause de la supériorité de l’activité [4] et des compétences (superior industry and skill) de la première et à cause des plus grands fonds (stocks) que possèdent les marchands et qui leur permettent de vendre avec des profits (profits) beaucoup plus faibles. Mais ces avantages sont compensés, dans une certaine mesure, par le bas prix du travail dans toutes les nations qui n’ont pas un commerce étendu et qui n’ont pas beaucoup d’or et d’argent (silver). Les manufactures se déplacent donc progressivement, quittent les pays et les provinces qu’elles ont déjà enrichies et partent pour d’autres pays où elles sont attirées par le bas prix (the cheapness) des matériaux (provisions) et du travail, jusqu’à ce qu’elles les aient enrichies aussi et qu’elles soient de nouveau bannies par les mêmes causes. Et, en général, nous pouvons observer que la cherté (dearness) de toutes les choses, cherté qui provient de l’abondance d’argent (money), est un désavantage qui accompagne un commerce établi et lui impose des limites dans tout pays en permettant aux Etats plus pauvres de vendre à meilleur marché (to undersell) que les Etats plus riches sur tous les marchés étrangers.

 

            Cela m’a fait nourrir un doute sur l’intérêt des banques et du papier-crédit (the benefit of banks and paper-credit) qu’on estime généralement si avantageux pour toute nation. Que le prix des matériaux (provisions) et du travail s’élève par l’augmentation du commerce et de [la quantité] d’argent (money) est à de nombreux égards un inconvénient, mais un inconvénient inévitable, l’effet de la richesse et de la prospérité publiques qui sont les fins de tous nos désirs. Cet inconvénient est compensé par les avantages que nous retirons de la possession des métaux précieux (precious metals) et du poids qu’ils donnent à la nation dans toutes les guerres et les négociations avec l’étranger. Mais il semble n’y avoir aucune raison d’accroître cet inconvénient par une monnaie factice (a counterfeit money) que les étrangers n’acceptent pour aucun paiement et qu’un grand désordre dans l’Etat réduira à néant. Il y a certes dans tous les pays riches beaucoup de gens qui, ayant de grandes sommes d’argent (money), préfèrent un papier bien garanti (prefer paper, with good security) car il est d’un transport plus aisé et d’une détention plus sûre. S’il n’existe pas de banque publique, les banquiers privés tireront avantage de cette circonstance, comme le firent autrefois les orfèvres à LONDRES ou comme le font aujourd’hui les banquiers à DUBLIN. Et c’est pourquoi il est préférable, peut-on penser, qu’une compagnie publique jouisse du bénéfice du papier-crédit qui aura toujours cours dans tout royaume opulent. Mais tenter d’accroître artificiellement ce crédit ne peut jamais être l’intérêt d’une nation commerçante car cela doit entraîner des désavantages en accroissant la quantité d’argent (money) au-delà de sa proportion naturelle avec le travail et les marchandises (to labour and commodities) et, par là, augmentant leur prix pour les marchands et les manufacturiers. Et, de ce point de vue, il faut reconnaître qu’aucune banque ne pourrait être plus avantageuse que celle qui mettrait sous clefs tout l’argent (money) qu’elle recevrait [5] et qui n’augmenterait jamais la monnaie (coin) en circulation, contrairement à l’habitude de remettre une partie de son trésor dans le commerce. Une banque publique, par cet expédient, pourrait bloquer les transactions des banquiers privés et des agioteurs (the dealings of private bankers and money-jobbers) et, même si l’Etat supportait la charge des salaires des directeurs et des caissiers de cette banque (car, selon l’hypothèse précédente, elle ne tirerait aucun profit de ses transactions), l’avantage national résultant du bas prix du travail et de la destruction du papier-crédit serait une compensation suffisante. Sans mentionner qu’une somme aussi importante, demeurant à disposition, serait [bien] pratique dans les moments de péril public et de problèmes, la partie utilisée pouvant être replacée à loisir quand la paix et la tranquillité seraient restaurées dans la nation.

 

            Mais nous traiterons plus largement de cette question du papier-crédit plus loin et je finirai cet essai sur l’argent (money) en proposant et en expliquant deux observations qui pourront peut-être servir à occuper l’esprit de nos auteurs politiques spéculatifs.

 

            ANARCHASIS le SCYTHE, qui n’avait jamais vu d’argent (money) dans son propre pays, avait judicieusement observé que l’or et l’argent (silver) ne servaient aux GRECS que pour les aider dans la numération et l’arithmétique [6]. Il est certes évident que l’argent (money) n’est que la représentation du travail et des marchandises (the representation of labour and commodities) et ne sert que comme méthode pour les évaluer ou les estimer (as a method of rating or estimating them). Quand la monnaie (coin) est en plus grande abondance, comme une plus grande quantité de monnaie est requise pour représenter la même quantité de biens (goods), cela ne peut avoir aucun effet, bon ou mauvais, si l’on considère la nation elle-même, pas plus que ne changerait la comptabilité d’un marchand si, au lieu des chiffres ARABES qui exigent peu de caractères, il utilisait les chiffres ROMAINS qui en exigent beaucoup. Mieux, une plus grande quantité d’argent (money), comme les chiffres ROMAINS, est plutôt gênante et est plus difficile à conserver et à transporter. Mais, malgré cette conclusion qui doit être tenue pour exacte, il est certain que, depuis la découverte des mines d’AMÉRIQUE, l’activité (industry) s’est développée dans toutes les nations d’EUROPE mais pas chez les possesseurs de ces mines, et cela peut justement être attribué, entre autres raisons, à la quantité supplémentaire d’or et d’argent (silver). C’est pourquoi nous voyons que, dans tous les royaumes en lesquels l’argent (money) commence à circuler plus abondamment qu’avant, tout revêt une nouvelle face, le travail et l’activité s’animent (labour and industry gain life), le marchand devient plus entreprenant, le manufacturier plus diligent et habile et même le fermier suit sa charrue avec plus d’entrain et d’attention ; ce qui n’est pas facile à expliquer si nous considérons seulement l’influence qu’a une plus grande abondance de monnaie (coin) sur le royaume lui-même en élevant le prix des marchandises et en obligeant chacun à payer toute chose achetée avec un plus grand nombre de petites pièces jaunes ou blanches. Pour ce qui est du commerce extérieur, il semble qu’une grande abondance d’argent (money) soit plutôt désavantageuse en élevant le prix du travail, quel qu’en soit le type.

 

            Pour expliquer ce phénomène, nous devons donc considérer que, quoique l’augmentation du prix des marchandises soit une conséquence nécessaire de l’accroissement [de la quantité] d’or et d’argent (silver), elle ne le suit cependant pas immédiatement. Un certain temps est requis avant que l’argent (money) circule à travers tout l’Etat et fasse sentir son effet dans toutes les classes de la population. Aucun changement n’est d’abord perçu. Par degrés, les prix montent, d’abord le prix d’une seule marchandise (one commodity), puis le prix d’une d’autre, jusqu’à ce que l’ensemble atteigne finalement une juste proportion avec la nouvelle quantité d’espèces (specie) qui se trouve dans le royaume. A mon avis, c’est seulement dans l’intervalle, dans la situation intermédiaire entre l’acquisition d’argent (money) et l’augmentation des prix (rise of prices) que l’accroissement de la quantité d’or et d’argent (silver) est favorable à l’activité (industry). Quand une quantité d’argent (money) est importée dans une nation, elle n’est pas d’abord dispersée entre de nombreuses mains mais elle est confinée dans les coffres de quelques personnes qui cherchent immédiatement à l’employer pour leur profit (advantage). Nous supposerons par exemple qu’un groupe de manufacturiers ou de marchands aient reçu de l’or et de l’argent (silver) en échange (return) de  biens (goods) envoyés à CADIX. Ils se trouvent par là capables d’employer plus d’ouvriers (workmen) que précédemment, ouvriers qui ne songent jamais à demander de plus hauts salaires (higher wages) mais qui sont contents d’être employés par de si bons payeurs. Si les ouvriers se font rares, le manufacturier donne de plus hauts salaires mais exige d’abord plus de travail (an increase of labour), exigence à laquelle se soumet volontiers l’ouvrier (the artisan) qui peut maintenant manger et boire des choses meilleures pour compenser sa peine et sa fatigue supplémentaires. Il apporte son argent (money) au marché où il trouve toutes les choses au même prix que précédemment mais il s’en retourne avec une plus grande quantité [de denrées] et de meilleure qualité pour l’usage de sa famille. Le fermier et le maraîcher, voyant qu’ils ont vendu toutes leurs marchandises, s’appliquent avec empressement à en produire davantage et, en même temps, ils ont les moyens de prendre plus d’habits et de meilleure qualité chez leurs fournisseurs qui ont conservé le même prix qu’auparavant et dont seule l’activité est stimulée (whetted) par un nouveau gain (gain) aussi important. Il est facile de suivre l’argent (money) dans son progrès à travers toute la communauté où nous verrons qu’il stimule nécessairement le zèle (the diligence) de chaque individu avant de faire monter le prix du travail (the price of labour).

 

            Que les espèces (the specie) puissent augmenter jusqu’à un niveau considérable avant d’avoir ce dernier effet, cela apparaît, parmi d’autres exemples, dans les fréquentes opérations du roi de FRANCE sur l’argent (money), où l’on s’aperçoit toujours que l’augmentation de la valeur numéraire ne produisait pas une hausse proportionnelle des prix, du moins pour un certain temps. Dans la dernière année du règne de LOUIS XIV, l’argent (money) avait augmenté de trois septièmes mais les prix n’augmentèrent que d’un septième. En FRANCE, le blé se vend aujourd’hui au même prix (ou pour le même nombre de livres) qu’en 1683, bien que l’argent (silver) fût alors à trente livres le marc [7] et qu’il est aujourd’hui à cinquante [8]. Sans mentionner la quantité supplémentaire d’or et d’argent (silver) qui a pu entrer dans ce royaume depuis cette période.

 

            De tout ce raisonnement, nous pouvons conclure qu’il n’est d’aucune conséquence pour le bonheur intérieur d’un Etat que l’argent (money) soit en plus ou moins grande quantité. La bonne politique d’un homme d’Etat (the good policy of the magistrate) ne consiste qu’à maintenir toujours cette quantité en augmentation parce que, par ce moyen, il maintient en vie l’esprit d’entreprise (a spirit of industry) de la nation et accroît le fonds de travail en quoi consistent le pouvoir et les richesses véritables. Une nation dont la quantité d’argent (money) décroît est effectivement à ce moment plus faible et plus misérable qu’une autre nation qui n’en possède pas plus mais qui est en train d’accroître sa quantité. Cela peut facilement s’expliquer si nous considérons que les changements de la quantité d’argent (money), d’un côté ou de l’autre, ne sont pas immédiatement accompagnés de changements proportionnels des prix des marchandises. Il y a toujours un intervalle avant que les choses ne s’ajustent à leur nouvelle situation et cet intervalle est aussi pernicieux à l’activité [9] (industry) quand l’or et l’argent (silver) diminuent qu’il est avantageux quand ils s’accroissent. L’ouvrier n’est pas employé de la même façon par le manufacturier et le marchand mais il doit payer le même prix pour tout ce qu’il achète au marché. Le fermier ne peut disposer de son blé et de son bétail mais il doit payer le même loyer à son propriétaire. Il est facile de prévoir la pauvreté, la mendicité et la paresse qui s’ensuivent.

 

            La seconde observation que je me propose de faire sur l’argent (money) peut être expliquée de la manière suivante. Il existe certains royaumes et certaines provinces en EUROPE (et tous étaient autrefois dans la même condition) où l’argent (money) est si rare que le propriétaire ne peut absolument pas en obtenir de ses locataires (tenants) mais est obligé de prendre son loyer sous forme de denrées qu’il consomme lui-même ou qu’il transporte jusqu’à des endroits où il peut trouver un marché. Dans ces pays, le prince ne peut pas lever d’impôts ou en lève peu et de la même manière. Comme il reçoit peu de profit d’impôts ainsi payés, il est évident qu’un tel royaume a peu de force, même à l’intérieur, et qu’il ne peut entretenir une flotte et une armée de la même taille que si ses provinces regorgeaient d’or et d’argent (gold and silver). Il y a certainement une plus grande disproportion entre la force de l’ALLEMAGNE à présent et ce qu’elle était il y a trois siècles [10] qu’il n’y a entre son activité (industry), son peuple et ses manufactures. Les possessions AUTRICHIENNES dans l’empire sont en général bien peuplées et bien cultivées et sont d’une grande étendue mais n’ont pas un poids en rapport dans la balance de l’EUROPE, cela venant, comme on le suppose couramment, de la rareté de l’argent (money). Comment ces faits s’accordent-ils avec ce principe de raison, que la quantité d’or et d’argent (silver) est en elle-même indifférente ? Selon ce principe, partout où un souverain a de nombreux sujets et qu’il y a une abondance de denrées (commodities), il devrait évidemment être grand et puissant et les sujets riches et heureux, indépendamment de la quantité plus ou moins importante de métaux précieux. Ces métaux admettent un grand nombre de divisions et de subdivisions et, si les pièces deviennent si petites qu’on risque de les perdre, il est facile d’allier l’or et l’argent (silver) à un métal vil, comme cela se pratique dans certains pays d’EUROPE, et de porter ainsi les pièces jusqu’à une taille [plus] perceptible et commode. Ces pièces conservent toujours la même fonction d’échange, quel que soit leur nombre ou leur couleur.

 

            A ces difficultés, je réponds que l’effet que nous supposons découler de la rareté de l’argent (money) provient en réalité des mœurs et des coutumes du peuple et que nous prenons par erreur, comme c’est trop souvent le cas, un effet latéral pour une cause. La contradiction n’est qu’apparente mais elle exige certaines pensées et certaines réflexions pour que l’on découvre les principes par lesquels nous pouvons concilier la raison avec l’expérience[11]

 

            Cela semble presque une maxime évidente par elle-même que le prix de toutes les choses dépend de la proportion entre les marchandises et l’argent (money) et qu’un changement considérable des premières ou du second élève ou baisse le prix de la même façon. Augmentez le nombre des marchandises, elles deviennent meilleur marché (cheaper), augmentez la quantité d’argent (money) et leur valeur s’élève. D’autre part, une diminution du nombre de marchandises et de la quantité d’argent (money) a des tendances contraires.

 

            Il est de même évident que les prix ne dépendent tant de la quantité absolue de marchandises (commodities) et d’argent (money) qui se trouve dans une nation que de la quantité de marchandises qui viennent ou peuvent venir sur la marché et d’argent (money) en circulation. Si les espèces (coin) sont enfermées dans les coffres, à l’égard des prix, c’est comme si elles étaient détruites. L’entassement des marchandises dans des entrepôts et des greniers a le même effet. Comme, dans ce cas, l’argent (money) et les marchandises ne se rencontrent jamais, ils ne peuvent avoir des effets réciproques. Si nous voulons à un moment former des conjectures sur le prix des marchandises (provisions), le blé que le fermier doit conserver pour les semis et pour sa nourriture et celle de sa famille ne doit pas entrer dans l’estimation. C’est seulement le surplus (overplus), comparé à la demande, qui détermine la valeur (value).

 

            Pour appliquer ces principes, nous devons considérer que, dans les premiers moments d’un Etat sans culture, avant que la fantaisie (fancy [12]) ne confonde leurs besoins avec ceux de la nature, les hommes se contentent des produits de leurs propres champs et des grossières améliorations [13] qu’il y apportent et ils ont peu l’occasion de faire de l’échange (exchange) ou de disposer d’un argent (money) qui, par convention, est la commune mesure de l’échange (common measure of exchange). La laine du troupeau du fermier, filée dans sa propre famille et travaillée par un voisin tisserand qui reçoit son paiement sous forme de blé ou de laine, suffit pour fournir le mobilier et les habits. Le charpentier, le forgeron, le maçon et le tailleur sont engagés pour des salaires de même nature et le seigneur (landlord) du coin lui-même se contente de recevoir son loyer sous forme de denrées (commodities) produites par le fermier. La plus grande partie de ces denrées, il les consomme chez lui comme un hôte rustique. Le reste, il s’en défait peut-être contre de l’argent (money) à la ville voisine, argent dont il tire les quelques objets de sa dépense et de son luxe.

 

            Mais, une fois que les hommes commencent à se raffiner par toutes ces jouissances et ne vivent plus chez eux ni ne se contentent de ce qui se cultive dans le voisinage, tous les types d’échange et de commerce se développent et davantage d’argent (money) entre dans les échanges. Le marchand ne veut plus être payé en blé parce qu’il ne se contente plus de simplement manger. Le fermier va au-delà de sa propre paroisse pour acheter des marchandises et ne peut pas toujours porter les siennes au marchand qui le fournit. Le propriétaire vit [désormais] à la capitale ou dans un pays étranger et il exige que son loyer soit payé en or et en argent-métal (gold and silver) qui peuvent être acheminés plus facilement jusqu’à lui. De grands entrepreneurs (great undertakers), de grands manufacturiers (manufacturers) et de grands marchands apparaissent pour chaque type de marchandise et ils ne peuvent commodément commercer que par des espèces (specie). Et, par conséquent, dans cette situation de la société, la monnaie (the coin) entre dans beaucoup plus de contrats (contracts) et, par ce moyen, est beaucoup plus employée que dans l’état premier de la société.

 

            L’effet nécessaire est que, pourvu que la quantité d’argent (money) n’augmente pas dans la nation, tout devient meilleur marché dans les périodes d’activité (industry) et de raffinement que dans les périodes primitives et sans culture. C’est la proportion entre l’argent (money) en circulation et les marchandises sur le marché qui détermine les prix. Les biens (goods) qui sont consommés chez soi ou échangés contre d’autres biens du voisinage n’entrent jamais dans le marché (in the market), ils n’affectent pas le moins du monde les espèces en circulation (current specie) à l’égard desquelles ils sont comme s’ils étaient totalement réduits à néant. Par conséquent, cette façon de les utiliser fait tomber la proportion du côté des marchandises et augmenter les prix. Mais, dès que l’argent (money) entre dans tous les contrats et toutes les ventes (into all contracts and sales) et devient partout la mesure de l’échange, la même encaisse nationale [14] (national cash) a une plus grande tâche à accomplir. Toutes les marchandises sont alors sur le marché, la sphère de la circulation s’élargit, c’est comme si la même somme particulière devait servir un royaume plus vaste et, donc, la proportion étant ici diminuée du côté de l’argent (money), tout doit devenir meilleur marché et les prix tombent nécessairement par degrés.

 

            En regardant les calculs les plus précis qui aient été faits dans toute l’EUROPE et tenant compte du changement de la valeur du numéraire (numerary value), de la dénomination [15] (denomination), on constate que le prix de toutes les choses a seulement triplé ou, au plus, quadruplé depuis la découverte des INDES OCCIDENTALES. Mais qui affirmera que la quantité de monnaie (coin) en Europe n’a pas plus que quadruplé par rapport au XVème siècle et aux siècles antérieurs. Les ESPAGNOLS et les PORTUGAIS, grâce à leurs mines, les ANGLAIS, les FRANÇAIS et les ALLEMANDS, par leur commerce AFRICAIN et par leurs marchands interlopes (interlopers [16]) dans les INDES OCCIDENTALES, rapportent à leur nation environ six millions par an, dont les INDES ORIENTALES ne récupèrent pas plus d’un tiers. Cette seule somme, en dix ans, doublerait probablement l’ancien stock d’argent (money) en EUROPE. La seule raison satisfaisante qui puisse être donnée pour expliquer pourquoi tous les prix ne se sont pas élevés à une hauteur exorbitante, c’est le changement des coutumes et des mœurs. Outre que davantage de marchandises sont produites par davantage d’activité (industry), les mêmes marchandises viennent davantage sur le marché quand les hommes ont abandonné leur ancienne simplicité de mœurs. Et, bien que cette augmentation n’ait pas été égale à celle de la quantité d’argent (money), elle a cependant été considérable et a maintenu la proportion entre la monnaie (coin) et les marchandises plus près de l’ancien critère.

 

            Si on me demandait laquelle de ces manières de vivre du peuple, la simple ou la raffinée, est la plus avantageuse à l’Etat, à la République, je n’hésiterais pas à préférer la seconde, du moins d’un point de vue politique, et à la présenter comme une raison supplémentaire d’encourager le commerce et les manufactures.

 

            Tant que les hommes vivent de la manière simple et ancienne et qu’ils subviennent à tous leurs besoins par l’activité domestique (domestic industry) ou par ce qu’on trouve dans le voisinage, le souverain ne peut pas lever des impôts (taxes) en argent sur une partie considérable de ses sujets et, s’il leur impose une charge (any burdens), il ne peut se faire payer qu’en denrées, seuls biens qu’ils ont en abondance ; et c‘est une méthode qui s’accompagne d’inconvénients si grands et si évidents qu’il est inutile d’insister. Tout l’argent (money) que le souverain prétend prélever doit venir des grandes villes qui sont les seuls endroits où il circule et il est évident que ces villes ne peuvent lui rapporter autant que le pourrait tout l’Etat si l’or et l’argent (silver) circulaient d’un bout à l’autre du pays. Mais, outre cette manifeste diminution du revenu, il y a une autre cause de la pauvreté de la République dans cette situation. Non seulement le souverain reçoit moins d’argent (money) mais cet argent ne se répand pas autant que dans les périodes d’activité (industry) et de commerce généralisé. Tout est plus cher quand la quantité d’or et d’argent est supposée égale et cela parce qu’il vient moins de marchandises sur le marché et parce que le [quotient de] la quantité totale de la monnaie (coin) à ce qu’elle permet d’acheter s’élève [17] ; et c’est par cela seul que les prix de toutes les choses sont fixés et déterminés.

 

            Nous pouvons ainsi comprendre la fausseté de la remarque qu’on trouve souvent chez les historiens et même dans la conversation courante, qu’un Etat particulier est faible, même s’il est fertile, peuplé et bien cultivé, simplement parce qu’il manque d’argent (money). On voit bien que le manque d’argent (money) ne peut jamais nuire à l’Etat en lui-même car ce sont les hommes et les marchandises qui forment la véritable force d’une communauté. C’est une manière [trop] simple de vivre qui nuit à la République en confinant l’or et l’argent (gold and silver) entre peu de mains et en empêchant sa diffusion et sa circulation universelles. Au contraire, l’activité et les raffinements (industry and refinements) de tout genre l’incorporent (incorporate) à tout l’Etat, quelque petite que sa quantité puisse être, le digèrent (digest), pour ainsi dire, dans toutes les veines et le font entrer dans toutes les transactions et tous les contrats. Personne n’en est en entièrement dépourvu. Et, comme les prix de toutes les choses baissent par ce moyen, le souverain a un double avantage : il recueille de l’argent par ses impôts (taxes) de toutes les parties de l’Etat et ce qu’il reçoit entre davantage dans tous les achats et tous les paiements (in every purchase and payment).

 

            Nous pouvons inférer d’une comparaison des prix que l’argent (money) n’est pas plus abondant en CHINE qu’il ne l’était en EUROPE il y a trois siècles. Mais quel immense pouvoir cet empire ne possède-t-il pas, si l’on peut en juger par les institutions civiles et militaires qu’il entretient ! POLYBE nous dit [18] que les denrées étaient si peu chères en ITALIE à son époque que, en certains lieux, le prix établi pour un repas dans une auberge était d’un semis par tête, un peu plus d’un quart de penny [19] ! Le pouvoir ROMAIN avait pourtant soumis tout le monde connu. A peu près un siècle avant cette époque, les ambassadeurs CARTHAGINOIS dirent, pour se moquer, qu’aucun peuple ne vivait d’une manière aussi sociable que les ROMAINS entre eux car, à chaque festin où ils étaient reçus en tant que ministres étrangers, ils remarquaient dans toutes les maisons la même argenterie [20]. La quantité absolue de métaux précieux n’est pas de grande importance. Ce qui est important, c’est seulement ces deux circonstances, leur augmentation graduelle et leur assimilation [21] et leur circulation parfaites à travers l’Etat ; et l’influence de ces circonstances a été ici expliquée.

 

            Dans l’essai suivant, nous verrons un exemple d’une erreur semblable à celle que nous avons mentionnée ci-dessus, où un effet latéral (collateral) est pris pour une cause et où l’on accorde à l’abondance d’argent (money) un effet qui, en réalité, est dû au changement des mœurs et des coutumes du peuple.

 

 

 

 

 

 

Texte anglais

OF MONEY

 

Money is not, properly speaking, one of the subjects of commerce, but only the instrument which men have agreed upon to facilitate the exchange of one commodity for another. It is none of the wheels of trade : It is the oil which renders the motion of the wheels more smooth and easy. If we consider any one kingdom by itself, it is evident, that the greater or less plenty of money is of no consequence, since the prices of commodities are always proportioned to the plenty of money, and a crown in HARRY VII.’s time served the same purpose as a pound does at present. It is only the public which draws any advantage from the greater plenty of money, and that only in its wars and negociations with foreign states. And this is the reason, why all rich and trading countries from CARTHAGE to GREAT BRITAIN and HOLLAND, have employed mercenary troops, which they hired from their poorer neighbours. Were they to make use of their native subjects, they would find less advantage from their superior riches, and from their great plenty of gold and silver, since the pay of all their servants must rise in proportion to the public opulence. Our small army of 20,000 men is maintained at as great expense as a FRENCH army twice as numerous. The ENGLISH fleet, during the late war, required as much money to support it as all the ROMAN legions, which kept the whole world in subjection, during the time of the emperors. [22]

 

The greater number of people and their greater industry are serviceable in all cases, at home and abroad, in private, and in public. But the greater plenty of money, is very limited in its use, and may even sometimes be a loss to a nation in its commerce with foreigners.

 

There seems to be a happy concurrence of causes in human affairs, which checks the growth of trade and riches, and hinders them from being confined entirely to one people; as might naturally at first be dreaded from the advantages of an established commerce. Where one nation has gotten the start of another in trade, it is very difficult for the latter to regain the ground it has lost, because of the superior industry and skill of the former, and the greater stocks, of which its merchants are possessed, and which enable them to trade on so much smaller profits. But these advantages are compensated, in some measure, by the low price of labour in every nation which has not an extensive commerce, and does not much abound in gold and silver. Manufactures, therefore gradually shift their places, leaving those countries and provinces which they have already enriched, and flying to others, whither they are allured by the cheapness of provisions and labour; till they have enriched these also, and are again banished by the same causes. And in general we may observe, that the dearness of every thing, from plenty of money, is a disadvantage, which attends an established commerce, and sets bounds to it in every country, by enabling the poorer states to undersel the richer in all foreign markets.

 

This has made me entertain a doubt concerning the benefit of banks and paper-credit, which are so generally esteemed advantageous to every nation. That provisions and labour should become dear by the encrease of trade and money, is, in many respects, an inconvenience; but an inconvenience that is unavoidable, and the effect of that public wealth and prosperity which are the end of all our wishes. It is compensated by the advantages, which we reap from the possession of these precious metals, and the weight, which they give the nation in all foreign wars and negociations. But there appears no reason for encreasing that inconvenience by a counterfeit money, which foreigners will not accept of in any payment, and which any great disorder in the state will reduce to nothing. There are, it is true, many people in every rich state, who having large sums of money, would prefer paper with good security; as being of more easy transport and more safe custody. If the public provide not a bank, private bankers will take advantage of this circumstance; as the goldsmiths formerly did in LONDON, or as the bankers do at present in DUBLIN : And therefore it is better, it may be thought, that a public company should enjoy the benefit of that paper-credit, which always will have place in every opulent kingdom. But to endeavour artificially to encrease such a credit, can never be the interest of any trading nation; but must lay them under disadvantages, by encreasing money beyond its natural proportion to labour and commodities, and thereby heightening their price to the merchant and manufacturer. And in this view, it must be allowed, that no bank could be more advantageous, than such a one as locked up all the money it received, [23] and never augmented the circulating coin, as is usual, by returning part of its treasure into commerce. A public bank, by this expedient, might cut off much of the dealings of private bankers and money-jobbers; and though the state bore the charge of salaries to the directors and tellers of this bank (for, according to the preceding supposition, it would have no profit from its dealings), the national advantage, resulting from the low price of labour and the destruction of paper-credit, would be a sufficient compensation. Not to mention, that so large a sum, lying ready at command, would be a convenience in times of great public danger and distress; and what part of it was used might be replaced at leisure, when peace and tranquillity was restored to the nation.

 

But of this subject of paper credit we shall treat more largely hereafter. And I shall finish this essay on money, by proposing and explaining two observations, which may, perhaps, serve to employ the thoughts of our speculative politicians.

 

It was a shrewd observation of ANACHARSIS the SCYTHIAN, who had never seen money in his own country, that gold and silver seemed to him of no use to the GREEKS, but to assist them in numeration and arithmetic. It is indeed evident, that money is nothing but the representation of labour and commodities, and serves only as a method of rating or estimating them. Where coin is in greater plenty; as a greater quantity of it is required to represent the same quantity of goods; it can have no effect, either good or bad, taking a nation within itself; any more than it would make an alteration on a merchant’s books, if, instead of the ARABIAN method of notation, which requires few characters, he should make use of the ROMAN, which requires a great many. Nay, the greater quantity of money, like the ROMAN characters, is rather inconvenient, and requires greater trouble both to keep and transport it. But notwithstanding this conclusion, which must be allowed just, it is certain, that, since the discovery of the mines in AMERICA, industry has encreased in all the nations of EUROPE, except in the possessors of those mines; and this may justly be ascribed, amongst other reasons, to the encrease of gold and silver. Accordingly we find, that, in every kingdom, into which money begins to flow in greater abundance than formerly, every thing takes a new face: labour and industry gain life; the merchant becomes more enterprising, the manufacturer more diligent and skilful, and even the farmer follows his plough with greater alacrity and attention. This is not easily to be accounted for, if we consider only the influence which a greater abundance of coin has in the kingdom itself, by heightening the price of commodities, and obliging every one to pay a greater number of these little yellow or white pieces for every thing he purchases. And as to foreign trade, it appears, that great plenty of money is rather disadvantageous, by raising the price of every kind of labour.

 

To account, then, for this phenomenon, we must consider, that though the high price of commodities be a necessary consequence of the encrease of gold and silver, yet it follows not immediately upon that encrease; but some time is required before the money circulates through the whole state, and makes its effect be felt on all ranks of people. At first, no alteration is perceived; by degrees the price rises, first of one commodity, then of another; till the whole at last reaches a just proportion with the new quantity of specie which is in the kingdom. In my opinion, it is only in this interval or intermediate situation, between the acquisition of money and rise of prices, that the encreasing quantity of gold and silver is favourable to industry. When any quantity of money is imported into a nation, it is not at first dispersed into many hands; but is confined to the coffers of a few persons, who immediately seek to employ it to advantage. Here are a set of manufacturers or merchants, we shall suppose, who have received returns of gold and silver for goods which they sent to CADIZ. They are thereby enabled to employ more workmen than formerly, who never dream of demanding higher wages, but are glad of employment from such good paymasters. If workmen become scarce, the manufacturer gives higher wages, but at first requires an encrease of labour; and this is willingly submitted to by the artisan, who can now eat and drink better, to compensate his additional toil and fatigue. He carries his money to market, where he finds every thing at the same price as formerly, but returns with greater quantity and of better kinds, for the use of his family. The farmer and gardener, finding, that all their commodities are taken off, apply themselves with alacrity to the raising more; and at the same time can afford to take better and more cloths from their tradesmen, whose price is the same as formerly, and their industry only whetted by so much new gain. It is easy to trace the money in its progress through the whole commonwealth; where we shall find, that it must first quicken the diligence of every individual, before it encrease the price of labour.

 

And that the specie may encrease to a considerable pitch, before it have this latter effect, appears, amongst other instances, from the frequent operations of the FRENCH king on the money; where it was always found, that the augmenting of the numerary value did not produce a proportional rise of the prices, at least for some time. In the last year of LOUIS XIV. money was raised three sevenths, but prices augmented only one. Corn in FRANCE is now sold at the same price, or for the same number of livres, it was in 1683; though silver was then at 30 livres the mark, and is now at 50. [24] Not to mention the great addition of gold and silver, which may have come into that kingdom since the former period.

 

From the whole of this reasoning we may conclude, that it is of no manner of consequence, with regard to the domestic happiness of a state, whether money be in a greater or less quantity. The good policy of the magistrate consists only in keeping it, if possible, still encreasing; because, by that means, he keeps alive a spirit of industry in the nation, and encreases the stock of labour, in which consists all real power and riches. A nation, whose money decreases, is actually at that time weaker and more miserable than another nation which possesses no more money, but is on the encreasing hand. This will be easily accounted for, if we consider, that the alterations in the quantity of money, either on one side or the other, are not immediately attended with proportionable alterations in the price of commodities. There is always an interval before matters be adjusted to their new situation; and this interval is as pernicious to industry, when gold and silver are diminishing, as it is advantageous when these metals are encreasing. The workman has not the same employment from the manufacturer and merchant; though he pays the same price for every thing in the market. The farmer cannot dispose of his corn and cattle; though he must pay the same rent to his landlord. The poverty, and beggary, and sloth, which must ensue, are easily foreseen.

 

II. The second observation which I proposed to make with regard to money, may be explained after the following manner. There are some kingdoms, and many provinces in EUROPE, (and all of them were once in the same condition) where money is so scarce, that the landlord can get none at all from his tenants; but is obliged to take his rent in kind, and either to consume it himself, or transport it to places where he may find a market. In those countries, the prince can levy few or no taxes, but in the same manner: And as he will receive small benefit from impositions so paid, it is evident that such a kingdom has little force even at home; and cannot maintain fleets and armies to the same extent, as if every part of it abounded in gold and silver. There is surely a greater disproportion between the force of GERMANY, at present, and what it was three centuries ago, [25] than there is in its industry, people, and manufactures. The AUSTRIAN dominions in the empire are in general well peopled and well cultivated, and are of great extent; but have not a proportionable weight in the balance of EUROPE; proceeding, as is commonly supposed, from the scarcity of money. How do all these facts agree with that principle of reason, that the quantity of gold and silver is in itself altogether indifferent? According to that principle, wherever a sovereign has numbers of subjects, and these have plenty of commodities, he should of course be great and powerful, and they rich and happy, independent of the greater or lesser abundance of the precious metals. These admit of divisions and subdivisions to a great extent; and where the pieces might become so small as to be in danger of being lost, it is easy to mix the gold or silver with a baser metal, as is practised in some countries of EUROPE; and by that means raise the pieces to a bulk more sensible and convenient. They still serve the same purposes of exchange, whatever their number may be, or whatever colour they may be supposed to have.

 

To these difficulties I answer, that the effect, here supposed to flow from scarcity of money, really arises from the manners and customs of the people; and that we mistake, as is too usual, a collateral effect for a cause. The contradiction is only apparent; but it requires some thought and reflection to discover the principles, by which we can reconcile reason to experience.

 

It seems a maxim almost self-evident, that the prices of every thing depend on the proportion between commodities and money, and that any considerable alteration on either has the same effect, either of heightening or lowering the price. Encrease the commodities, they become cheaper; encrease the money, they rise in their value. As, on the other hand, a diminution of the former, and that of the latter, have contrary tendencies.

 

It is also evident, that the prices do not so much depend on the absolute quantity of commodities and that of money, which are in a nation, as on that of the commodities, which come or may come to market, and of the money which circulates. If the coin be locked up in chests, it is the same thing with regard to prices, as if it were annihilated; if the commodities be hoarded in magazines and granaries, a like effect follows. As the money and commodities, in these cases, never meet, they cannot affect each other. Were we, at any time, to form conjectures concerning the price of provisions, the corn, which the farmer must preserve for seed and for the maintenance of himself and family, ought never to enter into the estimation. It is only the overplus, compared to the demand, that determines the value.

 

To apply these principles, we must consider, that, in the first and more uncultivated ages of any state, ere fancy has confounded her wants with those of nature, men, content with the produce of their own fields, or with those rude improvements which they themselves can work upon them, have little occasion for exchange, at least for money, which, by agreement, is the common measure of exchange. The wool of the farmer’s own flock, spun in his own family, and wrought by a neighbouring weaver, who receives his payment in corn or wool, suffices for furniture and cloathing. The carpenter, the smith, the mason, the tailor, are retained by wages of a like nature; and the landlord himself, dwelling in the neighbourhood, is content to receive his rent in the commodities raised by the farmer. The greater part of these he consumes at home, in rustic hospitality: the rest, perhaps, he disposes of for money to the neighbouring town, whence he draws the few materials of his expence and luxury.

 

But after men begin to refine on all these enjoyments, and live not always at home, nor are content with what can be raised in their neighbourhood, there is more exchange and commerce of all kinds, and more money enters into that exchange. The tradesmen will not be paid in corn; because they want something more than barely to eat. The farmer goes beyond his own parish for the commodities he purchases, and cannot always carry his commodities to the merchant who supplies him. The landlord lives in the capital, or in a foreign country; and demands his rent in gold and silver, which can easily be transported to him. Great undertakers, and manufacturers, and merchants, arise in every commodity; and these can conveniently deal in nothing but in specie. And consequently, in this situation of society, the coin enters into many more contracts, and by that means is much more employed than in the former.

 

The necessary effect is, that, provided the money encrease not in the nation, every thing must become much cheaper in times of industry and refinement, than in rude, uncultivated ages. It is the proportion between the circulating money, and the commodities in the market, which determines the prices. Goods, that are consumed at home, or exchanged with other goods in the neighbourhood, never come to market; they affect not in the least the current specie; with regard to it they are as if totally annihilated; and consequently this method of using them sinks the proportion on the side of the commodities, and encreases the prices. But after money enters into all contracts and sales, and is every where the measure of exchange, the same national cash has a much greater task to perform; all commodities are then in the market; the sphere of circulation is enlarged; it is the same case as if that individual sum were to serve a larger kingdom; and therefore, the proportion being here lessened on the side of the money, every thing must become cheaper, and the prices gradually fall.

 

By the most exact computations, that have been formed all over EUROPE, after making allowance for the alteration in the numerary value or the denomination, it is found, that the prices of all things have only risen three, or at most, four times, since the discovery of the WEST INDIES. But will any one assert, that there is not much more than four times the coin in EUROPE, that was in the fifteenth century, and the centuries preceding it? The SPANIARDS and PORTUGUESE from their mines, the ENGLISH, FRENCH, and DUTCH, by their AFRICAN trade, and by their interlopers in the WEST INDIES, bring home about six millions a year, of which not above a third goes to the EAST-INDIES. This sum alone, in ten years, would probably double the ancient stock of money in EUROPE. And no other satisfactory reason can be given, why all prices have not risen to a much more exorbitant height, except that which is derived from a change of customs and manners. Besides that more commodities are produced by additional industry, the same commodities come more to market, after men depart from their ancient simplicity of manners. And though this encrease has not been equal to that of money, it has, however, been considerable, and has preserved the proportion between coin and commodities nearer the ancient standard.

 

Were the question proposed, Which of these methods of living in the people, the simple or refined, is the most advantageous to the state or public? I should, without much scruple, prefer the latter, in a view to politics at least; and should produce this as an additional reason for the encouragement of trade and manufactures.

 

While men live in the ancient simple manner, and supply all their necessaries from domestic industry or from the neighbourhood, the sovereign can levy no taxes in money from a considerable part of his subjects; and if he will impose on them any burdens, he must take payment in commodities, with which alone they abound; a method attended with such great and obvious inconveniencies, that they need not here be insisted on. All the money he can pretend to raise, must be from his principal cities, where alone it circulates; and these, it is evident, cannot afford him so much as the whole state could, did gold and silver circulate throughout the whole. But besides this obvious diminution of the revenue, there is another cause of the poverty of the public in such a situation. Not only the sovereign receives less money, but the same money goes not so far as in times of industry and general commerce. Every thing is dearer, where the gold and silver are supposed equal; and that because fewer commodities come to market, and the whole coin bears a higher proportion to what is to be purchased by it; whence alone the prices of every thing are fixed and determined.

 

Here then we may learn the fallacy of the remark, often to be met with in historians, and even in common conversation, that any particular state is weak, though fertile, populous, and well cultivated, merely because it wants money. It appears, that the want of money can never injure any state within itself: For men and commodities are the real strength of any community. It is the simple manner of living which here hurts the public, by confining the gold and silver to few hands, and preventing its universal diffusion and circulation. On the contrary, industry and refinements of all kinds incorporate it with the whole state, however small its quantity may be : they digest it into every vein, so to speak; and make it enter into every transaction and contract. No hand is entirely empty of it. And as the prices of every thing fall by that means, the sovereign has a double advantage : he may draw money by his taxes from every part of the state; and what he receives goes farther in every purchase and payment.

 

We may infer, from a comparison of prices, that money is not more plentiful in CHINA, than it was in EUROPE three centuries ago. But what immense power is that empire possessed of, if we may judge by the civil and military establishment maintained by it? POLYBIUS tells us, that provisions were so cheap in ITALY during his time, that in some places the stated price for a meal at the inns was a semis a head, little more than a farthing! Yet the ROMAN power had even then subdued the whole known world. About a century before that period, the CARTHAGINIAN ambassador said, by way of raillery, that no people lived more sociably amongst themselves than the ROMANS; for that, in every entertainment, which, as foreign ministers, they received, they still observed the same plate at every table. The absolute quantity of the precious metals is a matter of great indifference. There are only two circumstances of any importance, namely, their gradual encrease, and their thorough concoction and circulation through the state; and the influence of both these circumstances has here been explained.

 

In the following Essay we shall see an instance of a like fallacy as that above mentioned; where a collateral effect is taken for a cause, and where a consequence is ascribed to the plenty of money; though it be really owing to a change in the manners and customs of the people.

 



[1]              Pour éviter la confusion entre « money » (l’argent) et « silver » (le métal argent), Formentin (Léon Say : L’oeuvre économique de Hume, Paris, Guillaumin et Cie, Petite bibliothèque économique française et étrangère, sans date dans l’exemplaire en ma possession, format 15 x 9.5, 208 pages) traduit « money » par « argent monnayé ».  On notera que le titre de l’essai (« Of Money ») a été traduit, certainement pour la même raison, par « De la circulation monétaire ». Plus loin, Formentin traduira parfois par « monnaie » et souvent par « numéraire », parfois par « circulation monétaire » ou « argent » sans justifier ces changements qui ne semblent pas exigés par le contexte. Nous traduirons systématiquement « money » et « silver » par « argent » en indiquant entre parenthèses le terme anglais pour qu’il n’y ait pas de confusion entre la monnaie et le métal. La confusion est d’ailleurs peu probable chez le lecteur puisque Hume associe toujours l’argent-métal à l’or (gold and silver). (NdT)

[2]              Et non les personnes privées. On peut traduire aussi ici « public » par Etat ou nation. (NdT)

[3]          Un simple soldat, dans l’infanterie romaine, avait un denier par jour, un peu moins que huit pence. En général, les empereurs romains avaient vingt-cinq légions à leur solde, ce qui faisait, en comptant cinq mille hommes par légion, cent-vingt-cinq mille deniers. (Tacite : Annales, IV,5 *) Il est vrai qu’il y avait aussi des troupes auxiliaires aux légions mais leur nombre est incertain aussi bien que leur solde. A considérer seulement les légionnaires, la solde des simples soldats ne pouvait pas excéder un million six cent mille livres. Or le Parlement, durant la dernière guerre, alloua à la flotte deux millions cinq-cent mille. Il nous reste donc neuf-cent mille livres pour les officiers et les autres dépenses des légions romaines. Il semble qu’il n’y ait eu que peu d’officiers dans les armées romaines en comparaison de ceux qui sont employés dans toutes nos troupes modernes, sauf dans certains corps suisses. Ces officiers avaient une solde très petite. Un centurion, par exemple, gagnait seulement le double d’un simple soldat et, comme les soldats, avec leur solde (Tacite : Annales, livre I **) achetaient leurs propres habits, leurs armes, leur tente et leur bagage, cela devait aussi considérablement diminuer les autres charges de l’armée. Que ce puissant gouvernement coûtait peu et comme fut facile le joug qu’il exerça sur le monde ! En vérité, c’est la seule conclusion naturelle des calculs précédents car l’argent, après la conquête de l’Egypte, semble avoir été aussi abondant à Rome qu’il l’est à présent dans les royaumes européens les plus riches.

* « Deux flottes, l'une à Misène, l'autre à Ravenne, protégeaient l'Italie sur l'une et l'autre mer; et des galères qu'Auguste avait prises à la bataille d'Actium et envoyées à Fréjus gardaient, avec de bons équipages, la partie des Gaules la plus rapprochée. Mais la principale force était sur le Rhin, d'où elle contenait également les Germains et les Gaulois; elle se composait de huit légions. Trois légions occupaient l’Espagne, dont on n'avait que depuis peu achevé la conquête. Juba régnait sur la Mauritanie, présent du peuple romain. Le reste de l'Afrique était gardé par deux légions, l’Égypte par deux autres; quatre suffisaient pour tenir en respect les vastes contrées qui, à partir de la Syrie, s'étendent jusqu'à l'Euphrate et confinent à l’Albanie, à l'Ibérie, et à d'autres royaumes dont la grandeur romaine protège l’indépendance. La Thrace était sous les lois de Rhoemetalcès et des enfants de Cotys. Deux légions en Pannonie, deux en Mésie, défendaient la rive du Danube. Deux autres, placées en Dalmatie, se trouvaient, par la position de cette province, en seconde ligne des précédentes, et assez près de l’Italie pour voler à son secours dans un danger soudain. Rome avait d'ailleurs ses troupes particulières, trois cohortes urbaines et neuf prétoriennes, levées en général dans l'Étrurie, l’Ombrie, le vieux Latium, et dans les plus anciennes colonies romaines. Il faut ajouter les flottes alliées, les ailes et les cohortes auxiliaires, distribuées selon le besoin et la convenance des provinces. Ces forces étaient presque égales aux premières; mais le détail en serait incertain, puisque, suivant les circonstances, elles passaient d'un lieu dans un autre, augmentaient ou diminuaient de nombre. » (J. L. Burnouf, Oeuvres complètes de Tacite traduites en français avec une introduction et des notes, Paris, 1859, Annales, IV, 5)(NdT)

** « Le service en lui-même était pénible, infructueux : dix as par jour, voilà le prix qu'on estimait l'âme et le corps du soldat ; là-dessus, il devait se fournir d'armes, d'habits, de tentes, se racheter de la cruauté des centurions, payer les moindres dispenses. Mais les verges, mais les blessures, de rigoureux hivers, des étés laborieux, des guerres sanglantes, des paix stériles, à cela jamais de fin. Le seul remède était qu'on ne devînt soldat qu'à des conditions fixes : un denier par jour ; le congé au bout de la seizième année ; passé ce terme, plus d'obligation de rester sous le drapeau, et, dans le camp même, la récompense argent comptant. Les cohortes prétoriennes, qui recevaient deux deniers par tête, qui après seize ans étaient rendues à leurs foyers, couraient-elles donc plus de hasards ? » (J. L. Burnouf, Oeuvres complètes de Tacite traduites en français avec une introduction et des notes, Paris, 1859, Annales, I, 17) (NdT)

[4]              Si l’on traduit le mot « Industry » par « industrie », il faut bien sûr songer qu’il ne s’agit pas de la seule activité industrielle. D’ailleurs, les exemples pris par Hume sont surtout des exemples d’activités agricoles et artisanales. (NdT)

[5]              C’est le cas de la banque d’Amsterdam. [Note ajoutée à partir de l’édition  des Discours politiques de 1753-54) (Note du Traducteur entre crochets)]

[6]              « comme Anacharsis disoit qu'il ne voyoit point que les Grecs usassent de leurs deniers monnoyez à autre usage qu'a jetter et compter: aussi ne font ceux-là autre chose que compter et mesurer leurs beaux propos sans en tirer autre commodité ne profit. » (Plutarque, œuvres morales, Comment on pourra appercevoir si l’on amende en l'exercice de la vertu, traduction Amyot, 1587) (NdT)

[7]              Ancien poids des métaux précieux : environ 245 gr. (NdT)

[8]        Ces faits, je les donne sous l’autorité de M. Du Tot (Réflexions Politiques *), auteur réputé, bien que je doive avouer que les faits qu’il avance en d’autres occasions sont souvent si douteux qu’ils rendent son autorité moindre en cette matière. Cependant, l’observation générale que l’augmentation de l’argent (money) en France n’augmente pas d’abord proportionnellement les prix est certainement juste.

        A propos, cela semble être l’une des meilleures raisons qui puissent être données de l’accroissement graduel et universel de la valeur (denomination) de l’argent (money) bien qu’elle ait été entièrement négligée dans tous ces volumes qui ont été écrits sur cette question par Melon **, Du Tot et Paris de Verney. Si toute notre monnaie, par exemple, était refondue et qu’une quantité d’argent (silver) de la valeur d’un penny était ôtée à chaque shilling, on achèterait probablement avec le nouveau shilling tout ce qu’on pouvait acheter avec l’ancien. Le prix de toutes les choses serait ainsi insensiblement diminué, le commerce extérieur (foreign trade) serait stimulé et l’activité intérieure (domestic industry), par la circulation d’un grand nombre de livres et de shillings, serait accrue et encouragée. Pour exécuter un tel projet, il serait préférable de faire passer le nouveau shilling pour vingt-quatre demi-pence afin de préserver l’illusion et de le faire prendre pour le même shilling ***. Comme une refonte de notre argent (silver) devient nécessaire à cause de l’utilisation continuelle de nos shillings et de nos six pence ****, on peut douter qu’il faille imiter l’exemple du règne du roi Guillaume, quand la monnaie rognée (clipt money) fut émise au même titre (standard) que l’ancienne.

* Réflexions politiques sur les finances et le commerce : où l'on examine quelles ont été sur les revenus, les denrées, le change étranger, & consequentement sur notre commerce, les influences des augmentations & des diminutions des valeur numéraires des monnoyes. A La Haye : chez Antoine Van Dole, 1740. - 2 v.

** Melon est le premier théoricien français du mercantilisme et son ouvrage (Essai politique sur le commerce, 1734) connut un certain succès. Voltaire, dans ses Observations sur MM. Jean Lass, Melon et Dutot sur le commerce, le luxe, les monnaies et les impôts (1738), tout en reconnaissant que l’ouvrage comporte des erreurs, dit que c’ « est l'ouvrage d'un homme d'esprit, d'un citoyen, d'un philosophe », et il ajoute : « Ce livre de M. Melon en a produit un de M. Dutot, qui l’emporte de beaucoup pour la profondeur et pour la justesse, et l’ouvrage de M. Dutot en va produire un autre, par l’illustre M. Duverney, lequel probablement vaudra beaucoup mieux que les deux autres, parce qu’il sera fait par un homme d’État » . (NdT)

***  Il faut comprendre cette remarque à partir de la critique que Hume fait de la substantialité dans le Traité de la nature humaine (Livre I, partie IV, section 6), particulièrement ce qui concerne l’illusion créée par le principe de ressemblance. (NdT)

**** Cette utilisation d’une monnaie qui perd par l’usure sa valeur originale est selon Hume l’un des signes du caractère conventionnel de l’utilisation de l’argent (voir Hume : Lettre de 1769 à l’abbé Morellet). (NdT)

[9]              Formentin : « à l’industrie ». (NdT)

[10]            Les Italiens donnèrent à l’empereur Maximilien le surnom de Pochi-danari *. Faute d’argent, aucune des entreprises de ce prince n’a jamais connu de succès.

* Voltaire fait allusion à ce surnom dans l’article « argent » de son dictionnaire philosophique. (NdT)

[11]            On pourra relire la note 1 de la section V de l’Enquête sur l’entendement humain de Hume : « Rien n'est plus utile pour des écrivains, même sur des sujets de morale, de politique, ou de physique, que de distinguer entre raison et expérience, et de supposer que ces types d'argumentation sont entièrement différents l'un de l'autre. Le premier est considéré comme le simple résultat de nos facultés intellectuelles qui, en considérant a priori la nature des choses, et en examinant les effets qui doivent suivre de leur opération, établissent des principes particuliers de science et de philosophie. Le second est supposé être dérivé entièrement des sens et de l'observation, par lesquels nous apprenons ce qui, dans les faits, a résulté de l'opération des objets particuliers, et qui, de là, nous rendent capables d'inférer ce qui en résultera dans le futur. Ainsi, par exemple, on peut défendre les limitations et les entraves au gouvernement civil, et une constitution légale, soit par la raison qui, en réfléchissant sur la grande fragilité morale et sur la corruption de la nature humaine, apprend qu'on ne peut se fier avec sûreté à quelqu'un qui possède une autorité illimitée; soit par l'expérience et par l'histoire, qui nous informent des abus énormes que l'ambition, à toutes les époques et dans tous les pays, s'est révélée faire d'une confiance si imprudente.

                La même distinction entre raison et expérience s'observe dans toutes nos délibérations sur la conduite de la vie. Tandis que l'homme d'Etat, le général, le médecin ou le marchand sont jugés dignes de confiance et sont suivis quand ils ont de l'expérience, le novice sans pratique, quels que soient les talents naturels dont il est doué, est ignoré et méprisé. Bien que l'on admette que la raison puisse former des conjectures très plausibles sur les conséquences de telle conduite particulière dans telles circonstances particulières, on la suppose toutefois imparfaite sans le secours de l'expérience, qui est seule capable de donner de la stabilité et de la certitude aux maximes provenant de l'étude et de la réflexion.

                Mais bien que cette distinction soit ainsi universellement acceptée, aussi bien dans les moments actifs de la vie que dans les moments spéculatifs, je n'hésiterai pas à déclarer qu'elle est, au fond, erronée, ou du moins superficielle.

                Si nous examinons ces arguments qui, dans les sciences mentionnées ci-dessus, sont supposés être uniquement les effets du raisonnement et de la réflexion, nous trouverons qu'ils se réduisent finalement à quelques principes généraux, auxquels nous ne pouvons assigner d'autre raison que l'observation et l'expérience. La seule différence entre eux et ces maximes qui sont communément considérées comme le résultat de la pure expérience est que les premiers ne peuvent pas être établis sans quelque opération de la pensée et quelque réflexion sur ce que nous avons observé, afin d'en distinguer les circonstances et d'en tirer les conséquences; tandis que pour les secondes, l'événement qui a été l'objet d'expérience correspond exactement et pleinement à celui que nous inférons comme le résultat d'une situation particulière. L'histoire d'un TIBERE ou d'un NERON nous fait redouter une pareille tyrannie, si nos monarques s'affranchissaient des entraves des lois et des sénats. Mais l'observation d'une fraude ou d'une cruauté dans la vie privée est suffisante, si peu que l'on y réfléchisse, pour nous donner la même appréhension, en tant qu'elles servent d'exemples de la corruption générale de la nature humaine et nous montrent le danger que nous courons nécessairement si nous mettons une entière confiance dans l'humanité. Dans les deux cas, c'est l'expérience qui est finalement le fondement de notre inférence et de notre conclusion.

                Il n'est personne d'assez jeune et d'assez inexpérimenté pour ne pas avoir formé, par l'observation, beaucoup de maximes générales et justes sur les affaires humaines et sur la conduite de la vie; mais il faut avouer que quand on en viendra à les mettre en pratique, on sera extrêmement sujet à erreur, jusqu'à ce que le temps et une expérience plus avancée élargissent tous deux ces maximes et nous apprennent leur usage et leur application convenable. Dans toutes les situations, dans tous les incidents, il y a beaucoup de circonstances particulières et qui apparaissent à peine, qu'un homme du plus grand talent peut d'abord laisser passer, bien qu'en dépend entièrement la justesse de ses conclusions et par conséquent la prudence de sa conduite. Sans compter que, pour un jeune débutant, les observations et les maximes générales ne se présentent pas dans les occasions appropriées, et ne peuvent être immédiatement appliquées avec le calme et le discernement requis. La vérité est qu'un raisonneur inexpérimenté ne pourrait pas être du tout un raisonneur, s'il était absolument inexpérimenté; et quand nous donnons cet attribut à quelqu'un, nous ne l'entendons qu'en un sens comparatif, et nous supposons qu'il possède de l'expérience à un degré moindre et imparfait. » (Traduction de Philippe Folliot, Les Classiques des Sciences Sociales, 2002 )(NdT)

[12]            Qu’on peut bien sûr traduire aussi par « imagination ». (NdT)

[13]            Le mot « improvement », dans le domaine agricole, renvoie particulièrement à l’amendement. (NdT)

[14]            Il s’agit ici de l’encaisse monétaire, non de l’encaisse métallique. (NdT)

[15]            C’est-à-dire de la valeur de la monnaie. (NdT)

[16]            Le commerce interlope est celui qui s’immisce dans une région du monde réservée à une nation ou une compagnie ou qui se fait avec un port en état de blocus. On lit chez Henri Sée (Les origines du capitalisme moderne, A. Colin, 1926) : « (…) les Hollandais, les Anglais et les Français font, dans l'Amérique espagnole, dès le XVIe siècle, un commerce interlope, qui se développe encore au XVIIe et surtout dans la seconde moitié de ce siècle. On se l'explique si l'on songe, à l'étendue des côtes et à la vénalité des gouverneurs espagnols. Lorsque les Français, Anglais et Hollandais (après 1650) se furent établis dans les Antilles, voisines de l'Amérique, à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Jamaïque, à Curaçao, le commerce de contrebande devint encore plus intense ; les Anglais et les Hollandais ont, d'ailleurs, à cet égard devancé les Français. En 1662, les galions espagnols trouvent les marchés de la « terre ferme » de l'Amérique si bien pourvus qu'ils doivent remporter, sans l'avoir écoulée, la plus grande partie de leur chargement. Les étrangers arrivent en vue d'un port américain, demandent à y réparer leurs vaisseaux, séduisent par leurs présents le gouverneur, et le tour est joué. C'est ce qu'indique Huet, dans le même ouvrage (p. 112)[Mémoires sur le commerce des Hollandais, 1717] : « Les Hollandais ont même trouvé le moyen d'y trafiquer secrètement [en Amérique], ou, pour mieux dire, directement par le moyen de l'isle de Curaçao, qui n'est pas fort éloignée de la ville de Carthagène ; les marchands de cette fameuse ville et ceux de quelques autres de la côte maritime s'entendent avec les Hollandais, auxquels ils apportent leurs marchandises jusques dans leurs vaisseaux, pendant qu'ils sont à l'ancre en quelques endroits commodes des côtes, dont ils font échange avec les marchandises de l'Europe ».  (NdT)

[17]            « the whole coin bears a higher proportion to what is to be purchases by it ». (NdT)

[18]            « Enfin les besoins de la vie y sont à si bon marché, que les voyageurs, dans les hôtelleries, ne demandent pas ce que leur coûtera chaque chose en particulier, mais combien il en coûte par tête ; et ils en sont souvent quittes pour un demi-as, qui ne fait que la quatrième partie d'une obole, rarement il en coûte davantage, quoiqu'on y donne suffisamment tout ce qui y est nécessaire. » (Polybe, Histoire générale, livre II, chap.3, traduction de Dom Thuillier, 1837) (NdT)

[19]            Le farthing anglais est le quart du penny, comme le liard  français est le quart du sol. Formentin traduit « farthing » par « liard ». (NdT)

[20]            « Nous lisons que les ambassadeurs carthaginois dirent n'avoir vu nulle part autant de bienveillance mutuelle qu'à Rome ; car partout où ils avaient dîné ils avaient reconnu la même argenterie. » (Pline l’ancien : Histoire naturelle, XXXIII, 50, traduction d’E. Littré - Collection des Auteurs latins publiée sous la direction de M. Nisard Firmin-Didot, Paris (1855) ) Il faut bien sûr ici entendre que, vu la rareté de l’argenterie, on se la prêtait de maison en maison. Formentin traduit assez bizarrement « plate » par « vaisselle plate » en ignorant très certainement que Pline tient ce propos dans un chapitre consacré aux métaux. (NdT)

[21]            « concoction », autrement dit « digestion ». Le mot est à rapprocher du verbe « to digest » utilisé plus haut par Hume. D’ailleurs, Formetin traduit très justement par « digestion ».(NdT)

[22]            A private soldier in the ROMAN infantry had a denarius a day, somewhat less than eighteen pence. The ROMAN emperors had commonly 25 legions in pay, which allowing 5000 men to a legion, makes 125,000. TACIT. Ann. lib. iv. It is true, there were also auxiliaries to the legions; but their numbers are uncertain as well as their pay. To consider only the legionaries, the pay of the private men could not exceed 1,600,000 pounds. Now, the parliament in the last war commonly allowed for the fleet 2,500,000. We have therefore 900,000 over for the officers and other expences of the ROMAN legions. There seem to have been but few officers in the ROMAN armies, in comparison of what are employed in all our modern troops, except some SWISS corps. And these officers had very small pay : a centurion, for instance, only double a common soldier. And as the soldiers from their pay (TACIT. Ann. lib. i.) bought their own cloaths, arms, tents, and baggage; this must also diminish considerably the other charges of the army. So little expensive was that mighty government, and so easy was its yoke over the world. And, indeed, this is the more natural conclusion from the foregoing calculations. For money, after the conquest of EGYPT, seems to have been nearly in as great plenty at ROME, as it is at present in the richest of the EUROPEAN kingdoms.

[23]            This is the case with the bank of AMSTERDAM.

[24]            These facts I give upon the authority of Mons. du Tot in his Reflections politiques, an author of reputation; though I must confess, that the facts which he advances on other occasions, are often so suspicious, as to make his authority less in this matter. However, the general observation, that the augmenting of the money in FRANCE does not at first proportionably augment the prices, is certainly just. By the by, this seems to be one of the best reasons which can be given, for a gradual and universal encrease of the denomination of money, though it has been entirely overlooked in all those volumes which have been written on that question by MELON, Du TOT, and PARIS de VERNEY. Were all our money, for instance, recoined, and a penny’s worth of silver taken from every shilling, the new shilling would probably purchase every thing that could have been bought by the old; the prices of every thing would thereby be insensibly diminished; foreign trade enlivened; and domestic industry, by the circulation of a great number of pounds and shillings, would receive some encrease and encouragement. In executing such a project, it would be better to make the new shilling pass for 24 half-pence in order to preserve the illusion, and make it be taken for the same. And as a recoinage of our silver begins to be requisite, by the continual wearing of our shillings and sixpences, it may be doubtful, whether we ought to imitate the example in King WILLIAM’S reign, when the clipt money was raised to the old standard.

[25]             The ITALIANS gave to the Emperor MAXIMILIAN, the nickname of POCCI-DANARI. None of the enterprises of that prince ever succeeded, for want of money.