PHILOTRADavid Hume

Essai sur l’avarice.

Traduit par Philippe Folliot ( 2007)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF  AVARICE

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for T.CADELL, in the Strand;

and

  1. DONALDSON and W. CREECH, at Edinburgh

MDCCLXXVII
1741 et éditions suivantes (supprimé par Hume en 1770)

 

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

De l’avarice

 

 

            Il est aisé d’observer que les auteurs comiques exagèrent tous les caractères et peignent leur sot ou leur poltron avec des traits plus appuyés que ceux qu’on trouve dans la nature. Cette sorte de peinture morale pour la scène a souvent été comparée à la peinture des coupoles et des plafonds, quand les couleurs sont surchargées et que chaque partie est peinte excessivement large, au-delà de la taille naturelle. Les figures semblent monstrueuses et disproportionnées quand elles sont vues de trop près mais elles redeviennent naturelles et régulières quand elles sont placées à distance et selon le point de vue sous lequel elles sont censées être regardées. Pour une raison identique, quand des caractères sont montrés dans des représentations théâtrales, le manque de réalité éloigne d’une certaine manière les personnages et les rend plus froids et moins amusants. Il est donc nécessaire de compenser ce manque de substance par la force des couleurs. Ainsi, dans la vie courante, nous voyons que, quand un homme se permet de s’éloigner de la vérité dans son récit, il ne peut jamais demeurer dans les bornes de la vraisemblance mais ajoute encore certains faits nouveaux pour rendre son histoire plus merveilleuse et pour satisfaire son imagination. Deux hommes habillés de bougran deviennent onze hommes selon Sir John Falstaff avant la fin de son récit.

 

            Il n’est qu’un vice qu’on puisse trouver dans la vie avec des traits aussi appuyés et des couleurs aussi hautes que celles que doit employer un satiriste ou un poète comique, c’est l’avarice. Tous les jours, nous rencontrons des hommes qui ont une fortune immense, qui sont sans héritiers et qui, au bord même du tombeau, se refusent aux nécessités les plus communes de la vie et continuent à entasser possessions sur possessions sous les pressions réelles de la plus profonde pauvreté. On raconte qu’un vieil usurier était à l’agonie et qu’un prête lui présenta le crucifix pour le culte. Il ouvrit les yeux un moment et, avant d’expirer, considéra le crucifix et s’écria : Ces pierres sont fausses, je ne peux prêter que dix pistoles sur ce gage. C’est probablement l’invention de quelque faiseur d’épigrammes et pourtant, chacun, par sa propre expérience, peut se rappeler des cas presque aussi forts de persévérance dans l’avarice. On rapporte souvent qu’un fameux grippe-sou de la ville, se sachant à l’agonie, envoya chercher des magistrats et leur remit un billet de cent livres sterling payables après son décès, laquelle somme devant être consacrée à des œuvres charitables. A peine étaient-ils sortis qu’il les fit rappeler et leur offrit la somme en liquide s’ils voulaient la rabattre de cinq livres. Un autre avare, connu dans le nord, qui avait l’intention de déposséder ses héritiers et de laisser sa fortune à la construction d’un hôpital, repoussait de jour en jour la rédaction de son testament ; et on peut penser que, si ceux qui avaient intérêt à la rédaction de ce testament n’en avaient pas payé les frais, le vieil avare serait mort intestat. Bref, aucun des plus furieux excès de l’amour et de l’ambition ne peut être comparé aux excès de l’avarice.

 

            La meilleure excuse qu’on puisse donner à l’avarice est qu’elle prévaut généralement chez les vieillards ou chez les hommes d’un tempérament froid, quand toutes les autres affections sont éteintes. L’esprit, incapable de demeurer sans quelque passion ou quelque objectif finit par trouver cette passion absurde et monstrueuse qui convient à la froideur et à l’inactivité de son tempérament. En même temps, il semble très extraordinaire qu’une passion aussi froide et terne puisse nous entraîner plus loin que la chaleur de la jeunesse et du plaisir. Mais, si nous considérons la chose de plus près, nous verrons que c’est cette circonstance même qui rend plus aisée l’explication de ce cas. Quand le tempérament est chaud et plein de vigueur, il s’élance naturellement dans plus d’une direction et produit des passions inférieures qui, à un certain degré, contrebalancent son inclination prédominante. Il est impossible qu’une personne de ce tempérament, même si elle tend à quelque but, soit privée de tout sens de la honte ou de tout souci des opinions d’autrui. Ses amis doivent avoir sur elle une certaine influence et d’autres considérations sont susceptibles d’avoir leur poids. Tout cela sert à la maintenir dans certaines limites. Mais il n’est pas étonnant qu’un avare, avec un tempérament froid, sans souci de sa réputation, de l’amitié ou du plaisir, soit entraîné si loin par sa passion dominante et qu’il manifeste cette passion dans des circonstances aussi étonnantes que celles dont nous parlions.

 

            C’est pourquoi aucun vice n’est aussi incorrigible que l’avarice et, quoiqu’il n’y ait guère eu de moraliste ou de philosophe qui, depuis le début des temps, ne lui ait décoché ses traits, il est difficile de trouver un seul cas de guérison par ce type de critique. Pour cette raison, je suis plus enclin à approuver ceux qui l’attaquent avec esprit et humour plutôt que ceux qui en traitent d’une manière sérieuse. Il y a si peu d’espoirs de faire quelque chose pour les gens infectés par ce vice que je voudrais du moins divertir le reste des hommes par ma manière de le présenter car, en vérité, il n’est aucun genre de distraction, semble-t-il, qu’ils ne partagent si volontiers.

 

            Parmi les fables de M. de la Motte, il en est une qui attaque l’avarice et qui me semble plus naturelle et plus facile que la plupart des fables de cet ingénieux auteur. Un avare, dit-il, mort et bien enterré, arriva aux rives du Styx, désirant qu’on le fît traverser avec les autres ombres des morts. Charon exigea le péage et il fut surpris de voir l’avare, plutôt que de payer, se jeter dans le fleuve et nager vers l’autre rive malgré les cris et l’opposition qui pouvaient se manifester. Ce fut un tollé général dans tout l’enfer et chacun des juges méditait un châtiment à la hauteur d’un crime d’une conséquence aussi dangereuse pour les revenus de l’enfer. Serait-il enchaîné au rocher avec Prométhée ? Tremblerait-il au fond du précipice en compagnie des Danaïdes ? Aiderait-il Sisyphe à rouler sa pierre ? Non, dit Minos, aucun de ces châtiments ! Nous devons inventer un châtiment plus sévère. Qu’il soit renvoyé sur terre pour voir l’usage que ses héritiers font de ses richesses !

 

            J’espère qu’on n’interprétera pas ceci comme le dessein de me mettre en opposition avec cet auteur réputé si je donne aux lecteurs une fable de mon cru pour présenter le même vice, fable qui m’a été suggérée par ces lignes de M. Pope :

 

            Condamné aux mines, un même sort échoit

            A l’esclave qui extrait l’or et à l’esclave qui le cache.

 

            Notre vieille mère la Terre, un jour, porta plainte contre l’avarice devant le tribunal céleste à cause de ses conseils et avis méchants et malicieux pour tenter, persuader et traîtreusement séduire les enfants de la plaignante pour qu’ils commettent l’odieux crime de matricide : mutiler son corps et mettre ses entrailles sens dessus dessous pour extraire des trésors cachés. L’acte d’accusation fut très long et très prolixe et il nous faut omettre une grande partie des répétitions et des expressions synonymes pour ne pas trop lasser les lecteurs avec notre histoire. L’avarice, appelée devant Jupiter pour répondre de cette accusation, n’avait pas grand chose à dire pour sa propre défense. Le tort était clairement prouvé. Il est vrai que les faits étaient notoires et que le préjudice avait été fréquemment répété. Quand donc la plaignante demanda justice, Jupiter était tout à fait prêt à prononcer une sentence en sa faveur et, dans ce but, son décret fut que, puisque Dame Avarice, la défenderesse, avait porté un grave préjudice à Dame Terre, la plaignante, elle avait l’ordre, en vertu de ce jugement, de prendre le trésor qu’elle avait dérobé avec félonie à la dite plaignante en mettant sens dessus dessous ses entrailles et de le lui restituer sans diminution ou rétention. En vertu de cette sentence, il s’ensuit, dit Jupiter aux témoins, que, à l’avenir, les serviteurs de l’avarice cacheront leurs richesses en les enterrant et redonneront ainsi à la Terre tout ce qu’ils lui ont pris.

 

 

 

 

 

 

 

OF AVARICE

 

        

 

'Tis easy to observe, that comic writers exaggerate every character, and draw their fop, or coward with stronger features than are any where to be met with in nature. This moral kind of painting for the stage has been often compared to the painting for cupolas and ceilings, where the colours are over-charged, and every part is drawn excessively large, and beyond nature. The figures seem monstrous and disproportioned, when seen too nigh; but become natural and regular, when set at a distance, and placed in that point of view, in which they are intended to be surveyed. For a like reason, when characters are exhibited in theatrical representations, the want of reality removes, in a manner, the personages; and rendering them more cold and unentertaining, makes it necessary to compensate, by the force of colouring, what they want in substance. Thus we find in common life, that when a man once allows himself to depart from truth in his narrations, he never can keep within the bounds of probability; but adds still some new circumstance to render his stories more marvellous, and to satisfy his imagination. Two men in buckram suits became eleven to Sir John Falstaff before the end of his story.

 

There is only one vice, which may be found in life with as strong features, and as high a colouring as needs be employed by any satyrist or comic poet; and that is Avarice. Every day we meet with men of immense fortunes, without heirs, and on the very brink of the grave, who refuse themselves the most common necessaries of life, and go on heaping possessions on possessions, under all the real pressures of the severest poverty. An old usurer, says the story, lying in his last agonies, was presented by the priest with the crucifix to worship. He opens his eyes a moment before he expires, considers the crucifix, and cries, These jewels are not true; I can only lend ten pistoles upon such a pledge. This was probably the invention of some epigrammatist; and yet every one, from his own experience, may be able to recollect almost as strong instances of perseverance in avarice. 'Tis commonly reported of a famous miser in this city, that finding himself near death, he sent for some of the magistrates, and gave them a bill of an hundred pounds, payable after his decease; which sum he intended should be disposed of in charitable uses; but scarce were they gone, when he orders them to be called back, and offers them ready money, if they would abate five pounds of the sum. Another noted miser in the north, intending to defraud his heirs, and leave his fortune to the building of an hospital, protracted the drawing of his will from day to day; and 'tis thought, that if those interested in it had not paid for the drawing it, he had died intestate. In short, none of the most furious excesses of love and ambition are in any respect to be compared to the extremes of avarice.

 

The best excuse that can be made for avarice is, that it generally prevails in old men, or in men of cold tempers, where all the other affections are extinct; and the mind being incapable of remaining without some passion or pursuit, at last finds out this monstrously absurd one, which suits the coldness and inactivity of its temper. At the same time, it seems very extraordinary, that so frosty, spiritless a passion should be able to carry us farther than all the warmth of youth and pleasure: but if we look more narrowly into the matter, we shall find, that this very circumstance renders the explication of the case more easy. When the temper is warm and full of vigour, it naturally shoots out more ways than one, and produces inferior passions to counter-balance, in some degree, its predominant inclination. 'Tis impossible for a person of that temper, however bent on any pursuit, to be deprived of all sense of shame, or all regard to the sentiments of mankind. His friends must have some influence over him: And other considerations are apt to have their weight. All this serves to restrain him within some bounds. But 'tis no wonder that the avaritious man, being, from the coldness of his temper, without regard to reputation, to friendship, or to pleasure, should be carried so far by his prevailing inclination, and should display his passion in such surprising instances.

 

Accordingly we find no vice so irreclaimable as avarice: And though there scarcely has been a moralist or philosopher, from the beginning of the world to this day, who has not levelled a stroke at it, we hardly find a single instance of any person's being cured of it. For this reason, I am more apt to approve of those, who attack it with wit and humour, than of those who treat it in a serious manner. There being so little hopes of doing good to the people infected with this vice, I would have the rest of mankind, at least, diverted by our manner of exposing it: As indeed there is no kind of diversion, of which they seem so willing to partake.

 

Among the fables of Monsieur de la Motte, there is one levelled against avarice, which seems to me more natural and easy, than most of the fables of that ingenious author. A miser, says he, being dead, and fairly interred, came to the banks of the Styx, desiring to be ferried over along with the other ghosts. Charon demands his fare, and is surprized to see the miser, rather than pay it, throw himself into the river, and swim over to the other side, notwithstanding all the clamour and opposition that could be made to him. All hell was in an uproar; and each of the judges was meditating some punishment, suitable to a crime of such dangerous consequence to the infernal revenues. Shall he be chained to the rock with Prometheus? Or tremble below the precipice in company with the Danaides? Or assist Sisyphus in rolling his stone? No, says Minos, none of these. We must invent some severer punishment. Let him be sent back to the earth, to see the use his heirs are making of his riches.

 

I hope it will not be interpreted as a design of setting myself in opposition to this celebrated author, if I proceed to deliver a fable of my own, which is intended to expose the same vice of avarice. The hint of it was taken from these lines of Mr. POPE.

 

Damn'd to the mines, an equal fate betides
The slave that digs it, and the slave that hides.

 

Our old mother Earth once lodged an indictment against Avarice before the courts of heaven, for her wicked and malicious council and advice, in tempting, inducing, persuading, and traiterously seducing the children of the plaintiff to commit the detestable crime of parricide upon her, and, mangling her body, ransack her very bowels for hidden treasure. The indictment was very long and verbose; but we must omit a great part of the repetitions and synonymous terms, not to tire our readers too much with our tale. Avarice, being called before Jupiter to answer to this charge, had not much to say in her own defence. The injustice was clearly proved upon her. The fact, indeed, was notorious, and the injury had been frequently repeated. When therefore the plaintiff demanded justice, Jupiter very readily gave sentence in her favour; and his decree was to this purpose, That since dame Avarice, the defendant, had thus grievously injured dame Earth, the plaintiff, she was hereby ordered to take that treasure, of which she had feloniously robbed the said plaintiff, by ransacking her bosom, and in the same manner, as before, opening her bosom, restore it back to her, without diminution or retention. From this sentence, it shall follow, says Jupiter to the by-standers, That, in all future ages, the retainers of Avarice shall bury and conceal their riches, and thereby restore to the earth what they took from her.