David Hume

Essai sur l’impudence et la modestie

Traduit par Philippe Folliot ( 2007)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF  IMPUDENCE AND MODESTY

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for T.CADELL, in the Strand;

and

A.     DONALDSON and W. CREECH, at Edinburgh

MDCCLXXVII
1741 et éditions suivantes et retiré en 1760

 

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DE L’IMPUDENCE ET DE LA MODESTIE

 

 

 

            Je suis d’avis que les plaintes habituelles contre la providence sont mal fondées et que les bonnes ou mauvaises qualités des hommes sont, plus qu’on ne l’imagine généralement, les causes de leur bonne ou de leur mauvaise fortune. Il y a sans aucun doute des exemples du contraire, assez nombreux, mais ils sont peu nombreux comparés aux exemples que nous avons de la juste distribution de la prospérité et de l’adversité et il ne saurait en être autrement du cours habituel des affaires humaines. Etre doté d’une disposition bienveillante et aimer autrui procurera presque infailliblement l’amour et l’estime qui forment la principale circonstance de la vie qui, outre la satisfaction qui en résulte immédiatement, facilite toutes les affaires et les entreprises. Il en est de même des autres vertus. La prospérité est naturellement, quoique non nécessairement, attachée à la vertu et au mérite et l’adversité, de la même manière, au vice et à la folie.

 

            Je dois néanmoins confesser que cette règle admet une exception pour ce qui est d’une qualité morale et que la modestie tend naturellement à dissimuler les talents d’un homme, tout comme l’impudence les étale à l’extrême, étant la seule raison de la réussite de certains hommes dans le monde malgré leur basse extraction et le peu de mérite. Telles sont l’indolence et l’incapacité de la plupart des hommes qu’ils sont portés à prendre quelqu’un pour ce qu’il prétend paraître et à accueillir ses airs impérieux comme des preuves du mérite qu’il s’attribue. Une assurance de bon aloi semble être la compagne naturelle de la vertu et peu d’hommes savent la distinguer de l’impudence. D’un autre côté, le manque d’assurance, étant le résultat naturel du vice et de la folie, a jeté le discrédit sur la modestie qui lui ressemble étroitement par son apparence extérieure.

 

            De même que l’impudence, quoiqu’étant en réalité un vice, a, sur la fortune d’un homme, les mêmes effets que la vertu, de même nous pouvons observer qu’il est presque aussi difficile de l’acquérir et que, à cet égard, on peut la distinguer de tous les autres vices qu’on acquiert sans peine et qui s’aggravent continuellement par la pratique. Beaucoup d’hommes, conscients que la modestie leur est extrêmement préjudiciable quand ils veulent réussir, ont résolu d’être impudents et de passer pour intrépides. Mais on observe que les efforts de ces gens sont rarement couronnés de succès et qu’ils sont obligés de revenir à leur modestie première. Seule une impudence naturelle et véritable peut permettre à un homme de s’élever dans le monde. S’il la contrefait, il ne réussit à rien et cela ne dure pas. Dans d’autres entreprises, si un homme commet des fautes et en est conscient, il approche d’autant plus de son but mais, quand il s’efforce d’être impudent, si ses efforts échouent, le souvenir de cet échec le fait rougir et le déconcerte. Après quoi chaque nouvel embarras est la cause de nouveaux embarras, jusqu’à ce qu’on découvre qu’il n’est qu’un parfait tricheur et un vain prétendant à l’impudence.

 

            Ce qui peut donner à un homme modeste plus d’assurance, ce sont les avantages de la fortune que le hasard lui procure. On reçoit de façon plus favorable un homme qui possède des richesses et ces dernières redoublent le lustre de son mérite, s’il en a, ou en tiennent lieu, s’il n’en a pas. Il est formidable d’observer quels airs de supériorité les sots et les fripons qui ont de grands biens se donnent sur les hommes du plus grand mérite qui sont dans la pauvreté. Les hommes de mérite ne s’opposent pas fortement à ces usurpations et semblent plutôt les favoriser par la modestie de leur comportement. Leur bon sens et leur expérience les font se défier de leur jugement et les font examiner toute chose avec la plus grande précision. D’autre part, la délicatesse de leurs sentiments les rend timides car ils ont peur de commettre des fautes et de perdre dans la pratique du monde cette intégrité de vertu, pour ainsi dire, dont ils sont si jaloux. Accorder la sagesse et la confiance est aussi difficile que de réconcilier le vice et la modestie.

 

            Telles sont les réflexions qui me sont venues sur ce sujet de l’impudence et de la modestie, et j’espère qu’il ne déplaira pas au lecteur de les voir réunies dans l’allégorie suivante.

 

            Jupiter, au commencement, joignit ensemble Vertu, Sagesse et Confiance et fit de même pour Vice, Folie et Défiance. Il les envoya ainsi réunis dans le monde. Bien qu’il pensât les avoir assortis avec grand jugement et qu’il dît que Confiance était la compagne naturelle de Vertu et que Vice méritait d’être accompagné par Défiance, ils n’allèrent pas loin avant que ne s’élèvent des dissensions parmi eux. Sagesse, qui était le guide du premier groupe, avait toujours l’habitude, avant de s’aventurer sur un sentier, même un sentier battu, de l’examiner soigneusement, de chercher où il menait, quels dangers, quelles difficultés et quels obstacles il était possible ou probable de rencontrer. Elle consacrait habituellement un certain temps à ces délibérations, lequel délai déplaisait beaucoup à Confiance qui était toujours prête à se hâter sans prévoir ni délibérer dans le premier chemin qu’elle rencontrait. Sagesse et Vertu étaient inséparables. Mais, un jour, Confiance, suivant son impétueuse nature, devança considérablement ses guides et ses compagnes et, ne ressentant aucun manque de leur compagnie, ne s’inquiéta plus d’elles et ne les revit jamais. De la même manière, l’autre groupe, quoique joint par Jupiter, connut des désaccords et se sépara. Comme Folie avait la vue très courte, elle ne pouvait décider quels chemins étaient les bons et elle ne pouvait donner la préférence à l’un sur l’autre. Ce manque de résolution était aggravé par Défiance qui, par ses doutes et ses scrupules, retardait toujours la marche. Cela contrariait beaucoup Vice qui n’aimait pas entendre parler de difficultés et de retards et qui n’était satisfait que quand il pouvait laisser libre cours à ses inclinations, quelles qu’elles fussent. Folie, il le savait, même si elle écoutait Défiance, pourrait être facilement dirigée quand elle serait seule et, comme un cheval vicieux qui désarçonne son cavalier, elle envoya franchement balader ce contrôleur de tous ses plaisirs et continua son voyage avec Folie dont elle fut inséparable. Confiance et Défiance, ayant de cette façon perdu leurs groupes respectifs, errèrent quelques temps jusqu’à ce qu’enfin le hasard les conduisît en même temps à un village. Confiance se dirigea directement vers une grande maison qui appartenait à Richesse, le seigneur du village et, sans attendre le portier, elle s’introduisit immédiatement dans les appartements les plus intimes où elle trouva Vice et Folie qui avaient été bien reçus avant elle. Elle se joignit au groupe et se recommanda très promptement au seigneur. Elle entra dans une telle familiarité avec Vice qu’elle s’enrôla dans la même compagnie, avec Folie. Ils étaient fréquemment invités par Richesse et devinrent alors inséparables. Pendant ce temps, Défiance, qui n’avait pas osé s’approcher de la grande maison, avait accepté l’invitation de Pauvreté, l’une des locataires et, en entrant dans la chaumière, elle trouva Sagesse et Vertu qui, révoltées par l’attitude de Richesse, s’étaient réfugiées là. Vertu eut pitié d’elle et Sagesse se rendit compte qu’elle pouvait, vu son tempérament, s’améliorer. Aussi l’admirent-elles dans leur société. C’est pourquoi, de cette façon, ses manières se modifièrent en peu de temps et, devenant plus aimable et plus agréable, elle fut connue sous le nom de Modestie. Comme la mauvaise compagnie a un plus grand effet que la bonne, Confiance, quoique plus réfractaire aux conseils et aux exemples, dégénéra tant en fréquentant Vice et Folie qu’elle prit le nom d’Impudence. L’humanité, qui a vu ces groupes tels que Jupiter les avait joints à l’origine et qui ne sait rien de ces mutuelles désertions, est par là amenée à d’étranges méprises. Quand les hommes voient Impudence, ils pensent trouver Vertu et Sagesse et quand ils observent Modestie, ils appellent ses compagnes Vice et Folie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OF IMPUDENCE AND MODESTY

 

 

I am of opinion, that the common complaints against Providence are ill-grounded, and that the good or bad qualities of men are the causes of their good or bad fortune, more than what is generally imagined. There are, no doubt, instances to the contrary, and these too pretty numerous; but few, in comparison of the instances we have of a right distribution of prosperity and adversity: nor indeed could it be otherwise from the common course of human affairs. To be endowed with a benevolent disposition, and to love others, will almost infallibly procure love and esteem; which is the chief circumstance in life, and facilitates every enterprise and undertaking; besides the satisfaction, which immediately results from it. The case is much the same with the other virtues. Prosperity is naturally, though not necessarily, attached to virtue and merit; and adversity, in like manner, to vice and folly.

 

I must, however, confess, that this rule admits of an exception, with regard to one moral quality; and that modesty has a natural tendency to conceal a man's talents, as impudence displays them to the utmost, and has been the only cause why many have risen in the world, under all the disadvantages of low birth and little merit. Such indolence and incapacity is there in the generality of mankind, that they are apt to receive a man for whatever he has a mind to put himself off for; and admit his overbearing airs as proofs of that merit which he assumes to himself. A decent assurance seems to be the natural attendant of virtue; and few men can distinguish impudence from it: As, on the other hand, diffidence, being the natural result of vice and folly, has drawn disgrace upon modesty, which in outward appearance so nearly resembles it.

 

As impudence, though really a vice, has the same effects upon a man's fortune, as if it were a virtue; so we may observe, that it is almost as difficult to be attained, and is, in that respect, distinguished from all the other vices, which are acquired with little pains, and continually increase upon indulgence. Many a man, being sensible that modesty is extremely prejudicial to him in making his fortune, has resolved to be impudent, and to put a bold face upon the matter: But, it is observable, that such people have seldom succeeded in the attempt, but have been obliged to relapse into their primitive modesty. Nothing carries a man through the world like a true genuine natural impudence. Its counterfeit is good for nothing, nor can ever support itself. In any other attempt, whatever faults a man commits and is sensible of, he is so much the nearer his end. But when he endeavours at impudence, if he ever failed in the attempt, the remembrance of that failure will make him blush, and will infallibly disconcert him: After which every blush is a cause for new blushes, till he be found out to be an arrant cheat, and a vain pretender to impudence.

 

If any thing can give a modest man more assurance, it must be some advantages of fortune, which chance procures to him. Riches naturally gain a man a favourable reception in the world, and give merit a double lustre, when a person is endowed with it; and supply its place, in a great measure, when it is absent. It is wonderful to observe what airs of superiority fools and knaves, with large possessions, give themselves above men of the greatest merit in poverty. Nor do the men of merit make any strong opposition to these usurpations; or rather seem to favour them by the modesty of their behaviour. Their good sense and experience make them diffident of their judgment, and cause them to examine every thing with the greatest accuracy: As, on the other hand, the delicacy of their sentiments makes them timorous lest they commit faults, and lose in the practice of the world that integrity of virtue, so to speak, of which they are so jealous. To make wisdom agree with confidence, is as difficult as to reconcile vice and modesty.

 

These are the reflections which have occurred upon this subject of impudence and modesty; and I hope the reader will not be displeased to see them wrought into the following allegory,

 

Jupiter, in the beginning, joined Virtue, Wisdom, and Confidence together; and Vice, Folly, and Diffidence: And thus connected, sent them into the world. But though he thought he had matched them with great judgment, and said that Confidence was the natural companion of Virtue, and that Vice deserved to be attended with Diffidence, they had not gone far before dissension arose among them. Wisdom, who was the guide of the one company, was always accustomed before she ventured upon any road, however beaten, to examine it carefully; to enquire whither it led; what dangers, difficulties and hindrances might possibly or probably occur in it. In these deliberations she usually consumed some time; which delay was very displeasing to Confidence, who was always inclined to hurry on, without much forethought or deliberation, in the first road he met. Wisdom and Virtue were inseparable: But Confidence one day, following his impetuous nature, advanced a considerable way before his guides and companions; and not feeling any want of their company, he never enquired after them, nor ever met with them more. In like manner, the other society, though joined by Jupiter, disagreed and separated. As Folly saw very little way before her, she had nothing to determine concerning the goodness of roads, nor could give the preference to one above another; and this want of resolution was increased by Diffidence, who, with her doubts and scruples, always retarded the journey. This was a great annoyance to Vice, who loved not to hear of difficulties and delays, and was never satisfied without his full career, in whatever his inclinations led him to. Folly, he knew, though she harkened to Diffidence, would be easily managed when alone; and therefore, as a vicious horse throws his rider, he openly beat away this controller of all his pleasures, and proceeded in his journey with Folly, from whom he is inseparable. Confidence and Diffidence being, after this manner, both thrown loose from their respective companies, wandered for some time; till at last chance led them at the same time to one village. Confidence went directly up to the great house, which belonged to Wealth, the lord of the village; and without staying for a porter, intruded himself immediately into the innermost apartments, where he found Vice and Folly well received before him. He joined the train; recommended himself very quickly to his landlord; and entered into such familiarity with Vice, that he was enlisted in the same company with Folly. They were frequent guests of Wealth, and from that moment inseparable. Diffidence, in the mean time, not daring to approach the great house, accepted of an invitation from Poverty, one of the tenants; and entering the cottage, found Wisdom and Virtue, who being repulsed by the landlord, had retired thither. Virtue took compassion of her, and Wisdom found, from her temper, that she would easily improve: So they admitted her into their society. Accordingly, by their means, she altered in a little time somewhat of her manner, and becoming much more amiable and engaging, was now known by the name of Modesty. As ill company has a greater effect than good, Confidence, though more refractory to counsel and example, degenerated so far by the society of Vice and Folly, as to pass by the name of Impudence. Mankind, who saw these societies as Jupiter first joined them, and know nothing of these mutual desertions, are thereby led into strange mistakes; and wherever they see Impudence, make account of finding Virtue and Wisdom; and wherever they observe Modesty, call her attendants Vice and Folly.