David Hume

PHILOTRA

Essai sur la naissance et les progrès des arts et des sciences

Traduit par Philippe Folliot (février 2010)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 A partir de

 

OF THE RISE AND PROGRESS OF THE ARTS AND SCIENCES

 

Essays, Moral and Political

1742 (1ère publication)

Edinburgh. A. Kincaid

 

Edition de travail :

Essays : Moral, Political and Literary

Edited by Henry Frowde

Edinburg and Glasgow

1903-1904

 

Traduction suivie de la traduction anonyme du XVIIIème siècle

L’origine et les progrès des Arts et des Sciences

publiée en 1752

Chez J.H. Schneider, à Amsterdam

 

 

 

 

La traduction de Philippe Folliot

La traduction anonyme

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

        

 

Essai sur la naissance et les progrès des arts et des sciences

Traduction de Philippe Folliot

2010

 

 

(112) [1] Rien n’exige plus de finesse, dans nos enquêtes sur les affaires humaines, que de distinguer exactement ce qui est dû au hasard [2] et ce qui procède de causes ; et il n’est aucun sujet pour lequel un auteur soit plus susceptible de se tromper par des subtilités et des raffinements pleins d’erreurs. Dire qu’un événement vient du hasard coupe court à toute enquête ultérieure et laisse l’auteur dans le même état d’ignorance que celui du reste de l’humanité. Mais quand on suppose que l’événement procède de causes certaines et stables, cet auteur peut alors déployer son ingéniosité en attribuant ces causes ; et, comme un homme de quelque subtilité ne peut jamais être pris au dépourvu sur ce point, il a par là l’occasion d’enfler ses volumes et de révéler sa profonde connaissance en observant ce qui échappe au vulgaire et à l’ignorant.

 

C’est à la sagacité de chaque homme particulier de faire la distinction entre le hasard et les causes quand il considère chaque incident particulier mais, si je devais établir une règle générale pour nous aider dans l’application de cette distinction, elle serait la suivante : ce qui dépend de peu de personnes doit, dans une large mesure, être attribué au hasard ou à des causes secrètes et inconnues et ce qui vient d’un grand nombre de personnes peut souvent être expliqué par des causes déterminées et connues.

 

Deux raisons naturelles peuvent être attribuées à cette (113) règle. Premièrement, en supposant qu’un dé ait une tendance, même faible, à tomber sur une face particulière, cette tendance, bien qu’elle n’apparaisse sans doute pas pour un faible nombre de jets, prévaudra certainement si vous jetez le dé un grand nombre de fois et elle fera pencher la balance de ce côté. [3] De la même manière, quand des causes produisent une inclination particulière ou une passion particulière, à un moment donné, dans une population donnée, bien que de nombreux individus puissent échapper à la contagion et être gouvernés par des passions qui leur sont propres, la multitude, cependant, sera certainement saisie par l’affection commune et sera gouvernée par elle dans toutes ses actions.

 

Deuxièmement, ces principes ou causes qui sont propres à agir sur une multitude sont toujours d’une nature plus globale et plus durable, moins sujets aux accidents et moins influencés par le caprice et la fantaisie des individus, que ceux qui agissent seulement sur peu de gens. Les seconds sont généralement si fins et si fragiles que le plus petit incident de santé, d’éducation ou de fortune d’une personne particulière suffit à dévier leur cours et retarder leur opération. Il n’est pas possible de les réduire à des maximes ou observations générales. Leur influence, à un moment donné, ne nous donnera pas la certitude de leur influence à un autre moment, même si toutes les circonstances générales sont identiques dans les deux cas.

 

A en juger par cette règle, les révolutions intérieures et graduelles d’un Etat doivent être un sujet qui se prête davantage au raisonnement et à l’observation que les révolutions étrangères et violentes qui sont généralement produites par des individus et qui sont plus influencées par la fantaisie, la folie ou le caprice que par des passions et des intérêts généraux. Le déclin des Lords et l’ascension des Communes, après les statuts d’aliénation [4] et les progrès du commerce et de l’industrie, s’expliquent plus aisément par des principes généraux que le déclin de l’Espagne et l’ascension de la monarchie française après la mort de Charles Quint. Si Henri IV, le cardinal de Richelieu et Louis XIV (114) avaient été espagnols et si Philippe II, Philippe III, Philippe IV et Charles II avaient été français, l’histoire de ces deux nations aurait été entièrement inversée.

 

Pour la même raison, il est plus facile d’expliquer la naissance et les progrès du commerce dans un royaume que d’y expliquer la naissance et les progrès du savoir, et un Etat qui s’appliquerait à encourager le premier serait plus assuré du succès qu’un Etat qui cultiverait le second. L’avarice, ou désir du gain, est une passion universelle qui opère tout le temps, en tout lieu et sur toutes les personnes mais la curiosité, ou amour de la connaissance, a une influence très limitée et requiert de la jeunesse, du loisir, de l’éducation, du génie et des modèles pour diriger la personne. Les libraires ne manqueront jamais tant qu’il y aura des acheteurs de livres mais il peut fréquemment y avoir des lecteurs là où il n’y a pas d’auteurs. La population nombreuse, les besoins et la liberté ont engendré le commerce en Hollande mais l’étude et l’application n’ont guère produit d’écrivains éminents.

 

Nous pouvons donc conclure qu’il n’est aucune tâche pour laquelle nous devons autant procéder avec précaution que celle qui consiste à retracer l’histoire des arts et des sciences, de peur d’attribuer des causes qui n’ont jamais existé et de réduire ce qui est simplement contingent [5] à des principes universels et stables. Ceux qui cultivent les arts et les sciences sont toujours peu nombreux, la passion qui les gouverne est limitée, leur goût et leur jugement délicats, facilement corrompus, ainsi que leur application sont perturbés par le plus petit accident. C’est pourquoi le hasard (les causes secrètes et inconnues) doit avoir une grande influence sur la naissance et les progrès de tous les arts raffinés.

 

Mais il y a une raison qui me pousse à ne pas attribuer cela au hasard. Même si les personnes qui cultivent les sciences avec un succès si étonnant qu’il attire l’admiration de la postérité sont toujours peu nombreuses, dans toutes les nations et à toutes les époques, il est impossible qu’une part du même esprit et du même (115) génie ne se soit pas préalablement diffusée dans le peuple d’où ces hommes sortent, afin de produire, former et cultiver, dès la plus tendre enfance, le goût et le jugement de ces écrivains éminents. Des esprits si raffinés ne sauraient sortir d’une masse totalement idiote. Il y a un Dieu en nous, dit Ovide, qui souffle ce feu divin par lequel nous sommes animés[6] A toutes les époques, les poètes ont revendiqué cette inspiration. Il n’y a cependant là rien de surnaturel. Leur feu n’est pas allumé par les cieux, il ne fait que parcourir la Terre, passe d’un cœur à l’autre et brûle avec le plus d’ardeur quand les combustibles ont été les mieux préparés et les plus heureusement disposés. La question de la naissance et des progrès des arts et des sciences n’est donc pas totalement une question qui concerne le goût, le génie et l’esprit d’une minorité mais une question qui concerne tout un peuple et on peut donc la traiter, dans une certaine mesure, par des causes et des principes généraux. Je conviens que celui qui voudrait faire des recherches sur tel poète en particulier, comme par exemple Homère, qui a existé à tel endroit, à telle époque, se lancerait tête baissée dans une entreprise chimérique [7] et ne pourrait jamais traiter un tel sujet sans une multitude de subtilités et de raffinements pleins d’erreurs. Il pourrait aussi bien prétendre donner les raisons pour lesquelles des généraux particuliers comme Fabius et Scipion vécurent à Rome à telle époque et dire pourquoi Fabius vint au monde avant Scipion. Pour de tels accidents, on ne peut donner d’autre raison que celle donnée par Horace :

 

·                     Scit genius, natale comes, qui temperat astrum,

·                     Naturæ Deus humanæ, mortalis in unum—

·                     Quodque caput, vultu mutabilis, albus et ater. [8]

 

Mais je suis persuadé que, dans de nombreux cas, on pourrait donner les raisons pour lesquelles une nation, à un moment donné, est plus savante et plus raffinée que les nations voisines. C’est du moins un sujet si curieux que ce serait dommage de l’abandonner entièrement (116) avant d’avoir découvert s’il est l’objet possible de raisonnements et si on peut le réduire à des principes généraux.

 

Ma première remarque sur ce point est qu’il est impossible que les arts et les sciences, à l’origine, naissent en un peuple qui ne jouit pas des bienfaits d’un gouvernement libre.

 

Dans les premiers âges du monde, quand les hommes étaient aussi barbares qu’ignorants, pour se protéger des violences et des injustices réciproques, ils se contentèrent de choisir certains gouvernants, un ou plusieurs, à qui ils faisaient implicitement confiance sans pourvoir, par des lois ou des institutions politiques, à leur sécurité contre la violence et l’injustice de ces gouvernants. Si l’autorité était concentrée en une seule personne et si le peuple, par des conquêtes ou par la voie ordinaire de la propagation, devenait une grande multitude, le monarque, se rendant compte qu’il lui était impossible, à lui seul, d’exécuter partout toutes les fonctions de la souveraineté, devait déléguer son autorité à des magistrats subalternes qui maintenaient la paix et l’ordre dans leurs districts respectifs. Comme l’expérience et l’éducation n’avaient pas encore raffiné à un degré important le jugement des hommes, le prince, dont le pouvoir était sans limites, ne songeait jamais à donner des bornes à ses ministres mais déléguait sa pleine autorité à tous ceux qu’il instituait pour gouverner une partie du peuple. Toutes les lois générales s’accompagnent d’inconvénients quand elles sont appliquées à des cas particuliers et il faut beaucoup de pénétration d’esprit et d’expérience pour s’apercevoir que ces inconvénients sont moins nombreux que ceux qui résultent des pleins pouvoirs discrétionnaires de tous les magistrats et pour discerner les lois générales qui, dans l’ensemble, s’accompagnent de peu d’inconvénients. C’est une question d’une si grande difficulté que des hommes peuvent avoir fait certains progrès, même dans les arts sublimes de la poésie et de l’éloquence, où la vivacité du génie et de l’imagination favorisent les progrès, avant d’être arrivés à un grand raffinement dans leurs (117) lois civiles, où seuls de fréquents essais et une observation diligente peuvent diriger les progrès. On ne doit donc pas supposer qu’un monarque barbare, sans instruction, avec un pouvoir sans limites, puisse jamais devenir un législateur ou songer à limiter le pouvoir de ses Pachas dans les provinces ou même de ses Cadis dans les villages. On dit que le dernier Tsar, pourtant de noble génie, amoureux et grand admirateur des arts européens, déclarait estimer la politique turque sur ce point et approuver les jugements sommaires des causes tels qu’on les voit dans les monarchies barbares où les juges ne sont limités par aucune méthode, aucune formalité, aucune loi. Il ne voyait pas qu’une telle pratique était contraire à tous les efforts qu’il faisait pour raffiner son peuple. Le pouvoir arbitraire, dans tous les cas, est quelque chose d’oppressant et d’avilissant mais il est totalement ruineux et intolérable quand sa portée est réduite. Il devient pire encore quand la personne qui le possède sait que la durée de son autorité est limitée et incertaine. Habet subjectos tanquam suos; viles, ut alienos. [9] Il gouverne les sujets avec une pleine autorité comme s’ils étaient sa propriété mais avec négligence ou tyrannie, comme s’ils appartenaient à un autre. Des gens gouvernés de cette manière sont des esclaves, au sens plein et propre du mot, et il est impossible qu’ils puissent jamais aspirer au moindre raffinement du goût ou de la raison. Ils n’osent même pas prétendre satisfaire les besoins vitaux dans l’abondance et la sécurité.

 

Par conséquent, attendre que les arts et les sciences, à l’origine, naissent dans une monarchie, c’est attendre une contradiction. Avant l’apparition de ces raffinements, le monarque est ignorant et inculte et, n’ayant pas une connaissance suffisante pour prendre conscience de la nécessité d’équilibrer son gouvernement par des lois générales, il délègue son plein pouvoir à des magistrats subordonnés. Cette (118) politique barbare avilit le peuple et empêche pour toujours tous les progrès. S’il se pouvait que, avant que les sciences ne soient connues dans le monde, un monarque possédât assez de sagesse pour devenir législateur et gouverner son peuple par des lois et non par la volonté arbitraire de certains sujets, [10] il se pourrait que cette sorte de gouvernement soit le premier berceau des arts et des sciences. Mais cette supposition ne semble guère cohérente ou raisonnable.

 

Il peut arriver qu’une république, dans son enfance, se soutienne par quelques lois comme une monarchie barbare et confie une autorité illimitée à ses magistrats ou ses juges. Mais, outre que les fréquents votes du peuple constituent un contrôle de l’autorité, il est impossible que, avec le temps, au moins, la nécessité de restreindre l’autorité des magistrats afin de préserver la liberté ne se montre pas et ne donne pas naissance à des lois et des statuts généraux. Les consuls romains, pendant quelques temps, décidèrent de toutes les causes, sans être limités par des lois positives, jusqu’à ce que le peuple, qui portait ce joug avec impatience, créât les decemvirs qui promulguèrent les Douze Tables, un corps de lois qui, tout en n’ayant pas le volume d’un seul acte du parlement anglais, furent presque les seules lois écrites qui réglèrent la propriété et les châtiments pendant plusieurs générations dans cette célèbre république. Elles étaient néanmoins suffisantes, jointes aux formes d’un gouvernement libre, pour mettre en sécurité la vie et les propriétés des citoyens, pour protéger chacun de la domination d’autrui et de la violence ou la tyrannie des concitoyens. Dans une telle situation, les sciences peuvent lever et fleurir, ce qui ne peut jamais arriver dans le théâtre de l’oppression et de l’esclavage qui résultent toujours des monarchies barbares, où le peuple seul est contraint par l’autorité des magistrats alors que les magistrats ne sont restreints par aucune loi, ni aucun statut. Un despotisme illimité de cette nature (119), tant qu’il existe, bloque efficacement tout progrès et empêche les hommes d’atteindre cette connaissance qui est requise pour les instruire des avantages qui viennent d’une meilleure politique et d’une autorité plus modérée.

 

Ce sont là les avantages des Etats libres. Même si une république est barbare, nécessairement, par une opération infaillible, elle fait naître la législation, même avant que l’humanité ait fait des progrès importants dans les autres sciences. De la loi, naît la sécurité ; de la sécurité, la curiosité ; et de la curiosité, la connaissance. Les derniers pas de ce progrès peuvent être plus accidentels mais les premiers sont entièrement nécessaires. Une république sans lois ne peut jamais durer. Au contraire, dans un gouvernement monarchique, la législation ne naît pas nécessairement des formes du gouvernement. La monarchie, quand elle est absolue, contient même quelque chose qui répugne à la législation. Une grande sagesse et une grande réflexion peuvent seules les réconcilier. Mais on ne peut jamais espérer un tel degré de sagesse avant de grands raffinements et de grands progrès de la raison humaine. Ces raffinements requièrent la curiosité, la sécurité et la loi. On ne peut donc jamais s’attendre à ce que les arts et les sciences prennent leur premier essor sous des gouvernements despotiques. [11] 

 

Il existe d’autres causes qui découragent le développement des arts raffinés sous les gouvernements despotiques, quoique je considère que l’absence de lois et la délégation des pleins pouvoirs à tous les petits magistrats constituent la cause principale. Il est certain que l’éloquence se développe plus naturellement sous les gouvernements populaires. L’émulation, aussi, dans toutes les sortes de réalisations, y doit être plus vive et (120) plus animée ; et le génie et le talent ont un champ et une carrière plus vastes. Toutes ces causes font des gouvernements libres les seules pépinières qui conviennent aux arts et aux sciences.

 

La prochaine observation que je veux faire sur ce point est que rien n’est plus favorable à la naissance de la politesse et du savoir qu’un certain nombre d’Etats voisins et indépendants, liés par le commerce et la politique. L’émulation qui naît naturellement parmi ces Etats voisins est une source évidente de progrès. Mais ce sur quoi je voudrais surtout insister, c’est le frein que ces territoires limités imposent au pouvoir et à l’autorité.

 

            Les gouvernements étendus, où une seule personne a une grande influence, deviennent rapidement absolus mais les petits Etats se transforment naturellement en républiques (commonwealths). Un grand gouvernement s’habitue par degrés à la tyrannie parce que chaque acte de violence, s’exerçant sur une partie du pays distante de la plupart des autres parties, n’est pas remarqué et n’excite pas une violente fermentation. De plus, dans un grand gouvernement, même si l’ensemble est mécontent, il peut être tenu dans l’obéissance avec un peu d’habileté car chaque partie, ignorant les résolutions des autres, craint de commencer le désordre ou l’insurrection. Sans parler du respect superstitieux des princes que les hommes contractent naturellement quand ils ne voient pas souvent leur souverain et que la plupart ne le connaissent pas assez pour percevoir ses faiblesses. Et, comme de grands Etats peuvent subvenir aux dépenses destinées au faste de la majesté, il existe une sorte de fascination sur les hommes qui, naturellement, contribue à les maintenir en esclavage.

 

            Dans un petit gouvernement, tout acte d’oppression est immédiatement connu de tout le monde et les murmures et les mécontentements qu’il provoque se communiquent facilement. L’indignation atteint des sommets parce que, dans de tels Etats, nécessairement, les sujets ne comprennent pas que la distance (121) entre eux et leur souverain est très grande. « Nul n’est un héros pour son valet de chambre », disait le Prince de Condé. [12] Il est certain que l’admiration et la familiarité sont entièrement incompatibles chez une créature mortelle. [13] Le sommeil et l’amour convainquaient Alexandre lui-même qu’il n’était pas un dieu. Mais je suppose que ceux qui le fréquentaient quotidiennement auraient pu facilement, en regardant ses innombrables faiblesses, lui donner d’autres preuves nombreuses de son humanité.

 

            Mais les divisions en petits Etats sont favorables au savoir car elles stoppent le progrès aussi bien de l’autorité que du pouvoir. La réputation exerce souvent une fascination aussi grande sur les hommes que celle que produit la souveraineté et elle détruit de la même façon la liberté de pensée et d’examen. Mais, si un certain nombre d’Etats voisins ont de grandes relations artistiques et font ensemble du commerce, leur mutuelle jalousie les empêche d’accepter trop légèrement la loi des autres en matière de goût et de raisonnement et elle les fait examiner tout œuvre d’art avec le plus grand soin et la plus grande précision. La contagion des opinions populaires ne se fait pas aussi aisément d’un lieu à un autre. Elle est vite freinée en un Etat ou en un autre quand elle n’est pas compatible avec les préjugés dominants. Et rien, sinon la nature et la raison, [ou du moins ce qui lui ressemble beaucoup], [14] ne peut faire son chemin à travers les obstacles et unir les nations les plus rivales dans l’estime et l’admiration d’une œuvre.

 

            La Grèce formait un groupe de petites principautés qui devinrent rapidement des républiques et, unies à la fois par leur voisinage et par les liens d’un même langage et d’un même intérêt, elles commencèrent à entretenir les relations les plus étroites dans le domaine du savoir et du commerce. Un climat heureux, une terre qui n’était pas stérile et le langage le plus étendu et le plus harmonieux : toutes ces circonstances semblaient favoriser au sein de ce peuple la naissance des arts et des sciences. Chaque cité produisait ses artistes et ses philosophes (122) qui refusaient de céder la préférence aux artistes et aux philosophes des nations voisines. Leurs disputes et leurs débats aiguisaient l’esprit des hommes. Une variété d’objets se présentait au jugement tandis que chacun disputait la préférence aux autres. Les sciences, n’étant pas écrasées par la contrainte de l’autorité, furent capables de faire des pousses si considérables qu’elles sont, même à notre époque, l’objet de notre admiration. Mais après que l’Eglise chrétienne, catholique, se fût répandue sur le monde civilisé et qu’elle eût absorbé tout le savoir de l’époque, étant en réalité un seul grand Etat en lui-même, unifié sous les ordres d’un chef, la variété des sectes disparut immédiatement et la philosophie péripatéticienne fut seule admise dans les écoles, ce qui déprava entièrement toutes les sortes de savoir. Mais l’humanité, ayant à la longue secoué ce joug, la situation est revenue quasiment à ce qu’elle était avant et l’Europe est actuellement, en grand, une copie du modèle miniature qu’était jadis la Grèce. Nous avons vu par plusieurs exemples les avantages de cette situation. Qu’est-ce qui a bloqué le progrès de la philosophie cartésienne pour laquelle la nation française montra un tel penchant à la fin du siècle dernier, sinon l’opposition qui lui fut faite par les autres nations d’Europe qui découvrirent rapidement les côtés faibles de cette philosophie ? L’examen le plus sévère que la théorie de Newton a subi ne vient pas de ses concitoyens mais d’étrangers et, si elle surmonte les obstacles qu’elle rencontre à présent dans toutes les parties de l’Europe, elle triomphera probablement jusqu’à la plus lointaine postérité. Les Anglais sont maintenant conscients de la licence scandaleuse de leur théâtre à cause de l’exemple de la décence et de la morale du théâtre français. Les Français sont convaincus que leur théâtre est devenu quelque peu efféminé par trop d’amour et de galanterie et ils commencent à approuver le goût plus masculin de certaines nations voisines.

 

            (123) En Chine, il semble y avoir un fonds assez considérable de politesse et de science et, au cours de tant de siècles, on eût pu naturellement espérer qu’il mûrît en quelque chose de plus parfait et de plus fini que ce qui en est sorti. Mais la Chine est un vaste empire, parlant une seule langue, gouvernée par un seul droit, partageant les mêmes mœurs. L’autorité d’un docteur tel que Confucius se propagea facilement d’un coin de l’empire à l’autre. Nul n’eut le courage de résister au torrent de l’opinion populaire et la postérité ne fut pas assez hardie pour contester ce qui avait été accepté universellement par ses ancêtres. Cela semble être la raison naturelle pour laquelle les sciences ont fait un progrès si lent dans ce puissant empire. [15]

 

            Si nous considérons la face du globe, des quatre parties du monde, l’Europe est la plus divisée (124) par des mers, des fleuves et des montagnes, et, de tous les pays d’Europe, c’est la Grèce. De là vient que ces régions ont été naturellement divisées en plusieurs gouvernements distincts. De là vient que les sciences naquirent en Grèce et que l’Europe ait été jusqu’à présent leur lieu de résidence le plus constant.

 

            J’ai quelquefois été enclin à penser que des interruptions dans les périodes de savoir, si elles ne s’accompagnent pas d’une destruction des livres anciens et des archives historiques, sont plutôt favorables aux arts et aux sciences car elles brisent le progrès de l’autorité et détrônent les usurpateurs tyranniques de la raison humaine. Sur ce point, elles ont la même influence que les interruptions dans les gouvernements et les sociétés politiques. Considérez la soumission aveugle des philosophes de l’antiquité aux différents maîtres des différentes écoles et vous serez convaincu qu’on ne saurait espérer un peu de bien d’une centaine de siècles de cette philosophie servile. Même les Eclectiques, qui apparurent à l’époque d’Auguste, bien qu’ils professassent de choisir librement ce qui leur plaisait dans les différentes sectes, étaient pourtant, dans l’ensemble, aussi esclaves et dépendants que leurs frères puisqu’ils cherchaient la vérité, non dans la nature, mais dans les différentes écoles où ils supposaient qu’elle devait nécessairement se trouver, dispersée en parties sans former un seul corps. Lors de la renaissance du savoir, ces sectes de Stoïciens, d’Epicuriens, de Platoniciens et de Pythagoriciens ne purent jamais reconquérir du crédit ou de l’autorité et, en même temps, l’exemple de leur chute empêcha les hommes de se soumettre avec une déférence aveugle à ces nouvelles sectes qui tentaient d’avoir de l’ascendant sur eux.

 

            La troisième observation que je ferai sur cette question de la naissance et du progrès des arts et des sciences est Que, bien que la pépinière qui convient à ces nobles plants soit un état libre, ils peuvent cependant être transplantés dans n’importe quel gouvernement ; et qu’une république (125) est plus favorable à la croissance des sciences tandis qu’une monarchie civilisée est plus favorable à la croissance des arts raffinés.

 

            Equilibrer un grand Etat ou une grande société, monarchiques ou républicains, sur des lois générales est une tâche d’une si grande difficulté qu’aucun génie humain, quel que soit son ampleur, n’est capable d’accomplir par la seule force de la raison et de la réflexion. Il faut que les jugements de plusieurs hommes s’unissent pour cet ouvrage. L’expérience doit guider leur travail, le temps doit les amener à la perfection et le fait de ressentir les inconvénients leur permet de corriger les erreurs dans lesquelles ils tombent inévitablement lors de leurs premiers essais et leurs premières expériences. On voit par là qu’il est impossible que cette entreprise commence et se poursuive sous une monarchie puisqu’une telle forme de gouvernement, avant d’être civilisée, ne connaît pas d’autre secret ou d’autre politique que de confier des pouvoirs illimités à chaque gouverneur ou magistrat et de subdiviser le peuple en classes ou ordres d’esclaves. D’une telle situation, on ne peut espérer aucun progrès  dans les sciences, dans les arts libéraux, dans les lois, et guère plus dans les arts manuels et les manufactures. La barbarie et l’ignorance avec lesquelles le gouvernement commence se propage à toute la postérité et les efforts et l’ingéniosité de ces malheureux esclaves ne sauraient y mettre un terme.

 

            Mais, bien que le droit, la source de toute sécurité et de tout bonheur, naisse tardivement dans un gouvernement et soit le lent produit de l’ordre et de la liberté, il ne se conserve pas avec la même difficulté que celle avec laquelle il fut produit. Une fois qu’il a pris racine, c’est une plante résistante qui ne peut guère périr, malgré la négligence du cultivateur ou la rigueur des saisons. Les arts du luxe, et encore plus les arts libéraux qui dépendent d’un goût ou d’un sentiment raffiné, se perdent aisément parce qu’ils sont toujours goûtés par une minorité dont le loisir, la fortune et le génie permettent de tels amusements. Mais ce qui est profitable à tous les mortels dans la vie courante, une fois (126) la découverte faite, tombe rarement dans l’oubli, sinon par la totale subversion de la société ou par des invasions barbares si furieuses qu’elles oblitèrent tout souvenir des arts et de la civilité d’avant. L’imitation est aussi susceptible de transporter ces arts grossiers et plus utilitaires d’un climat à un autre et de les faire progresser plus vite que les arts raffinés, même si ces derniers ont poussé ou se sont propagés les premiers. De ces causes procèdent les monarchies civilisées, où les arts du gouvernement, d’abord inventés dans les Etats libres, se conservent pour l’avantage et la sécurité réciproques du souverain et du sujet.

 

            Donc, quelque parfaite que puisse paraître à certains politiciens la forme monarchique, elle doit toute sa perfection à la forme républicaine et il n’est pas possible qu’un pur despotisme, établi chez un peuple barbare, puisse, par sa propre force et sa propre énergie, se raffiner et se perfectionner. Il doit emprunter ses lois, ses méthodes, ses institutions et par conséquent sa stabilité et son ordre aux gouvernements libres. Ces avantages sont le fruit exclusif des républiques. Le despotisme étendu d’une monarchie barbare, en entrant dans les détails du gouvernement aussi bien que dans les principaux points de l’administration, empêche pour toujours de tels progrès.

 

            Dans une monarchie civilisée, le prince est le seul à ne pas avoir de freins dans l’exercice de son autorité et il possède seul un pouvoir qui n’est limité par rien, sinon par la coutume, l’exemple et le sens de son propre intérêt. Chaque ministre ou magistrat, même éminent, doit se soumettre aux lois générales qui gouvernent toute la société et doit exercer l’autorité qui lui est déléguée de la manière qui lui est prescrite. Le peuple ne dépend que du souverain pour la sécurité de ses propriétés. Le souverain est si éloigné de ses sujets et si exempt de jalousies et d’intérêts privés que cette dépendance se fait à peine sentir. Ainsi naît une espèce de gouvernement à laquelle, dans une envolée de déclamation politique, (127) nous pouvons donner le nom de Tyrannie mais qui, grâce à une juste et prudente administration, peut offrir une assez bonne sécurité au peuple et peut répondre à la plupart des fins de la société politique.

 

            Mais, bien que, dans une monarchie civilisée, tout comme dans une république, le peuple connaisse une sécurité qui lui permet de jouir de ses biens, dans ces formes de gouvernement, pourtant, ceux qui possèdent l’autorité suprême disposent de nombreux honneurs et avantages qui excitent l’ambition et l’avarice des hommes. La seule différence est que, dans une république, le candidat à une fonction doit regarder vers le bas pour gagner les suffrages du peuple, tandis que, dans une monarchie, il doit tourner son attention vers le haut pour s’attirer les bonnes grâces et la faveur des grands. Pour réussir de la première façon, il est nécessaire de se rendre utile par son industrie, ses capacités ou ses connaissances, pour réussir de la seconde façon, il faut se rendre agréable par son esprit, sa complaisance ou sa civilité. Un puissant génie réussira mieux dans les républiques, un goût raffiné réussira mieux dans les monarchies et, par conséquent, les sciences sont les fruits les plus naturels des unes et les arts raffinés les fruits les plus naturels des autres.

 

            Sans mentionner que les monarchies, recevant l’essentiel de leur stabilité d’un respect superstitieux des prêtres et des princes, ont généralement amoindri la liberté de pensée à l’égard de la religion et de la politique et, donc, de la métaphysique et de la morale qui sont les branches les plus considérables de la science. Les mathématiques et la philosophie naturelle, qui seules demeurent, ont moitié moins de valeur.

 

            Parmi les arts de la conversation, aucun n’est plus plaisant que cette déférence, cette civilité réciproque qui nous conduit à renoncer à nos inclinations personnelles pour celles de nos compagnons, à réfréner et cacher cette présomption et cette arrogance qui sont si naturelles à l’esprit humain. Un homme d’un bon naturel, bien éduqué, pratique la civilité envers tous ses semblables sans préméditation (128) et de façon désintéressée. Mais, afin de rendre cette qualité estimable générale dans le peuple, il semble nécessaire d’aider la disposition naturelle par quelque motif général. Quand le pouvoir s’élève du peuple jusqu’aux grands, comme dans toutes les républiques, de tels raffinements de civilité sont peu susceptibles d’être pratiqués puisque tout est, dans cette forme de gouvernement, presque au même niveau, et que les membres sont, dans une certaine mesure, indépendants les uns des autres. Le peuple a l’avantage de l’autorité de ses suffrages, les grands celui de la supériorité de leur condition. Mais, dans une monarchie civilisée, il y a une longue chaîne de dépendance qui va du prince au paysan, qui n’est pas assez forte pour rendre précaire la propriété ou pour déprimer le peuple mais qui est suffisante pour faire naître en chacun une inclination à plaire à ses supérieurs et à se former sur les modèles les plus reçus chez les gens de condition et d’éducation. La politesse des mœurs croît plus naturellement dans les monarchies et les cours et, là où elle fleurit, aucun des arts libéraux ne sera entièrement négligé ou méprisé.

 

            Les républiques d’Europe se font à présent remarquer par leur manque de politesse. Les bonnes manières d’un Suisse civilisé en Hollande [16], est  une expression qui désigne chez les Français la rusticité. Les Anglais, à un certain degré, tombent sous la même critique malgré leur savoir et leur génie. Et si les Vénitiens font exception à la règle, ils le doivent sans doute à leurs relations avec les autres Italiens dont la plupart des gouvernements engendrent une dépendance plus que suffisante pour civiliser leurs mœurs.

 

            Il est difficile de prononcer un jugement sur les raffinements des républiques antiques sur ce point mais je suis enclin à soupçonner que les arts de la conversation n’étaient pas chez elles portés aussi près de la perfection que les arts de l’écriture et (129) de la composition. La grossièreté des orateurs antiques, dans de nombreux cas, est tout à fait choquante et incroyable. La vanité, aussi, n’est pas peu offensante chez les auteurs de ces époques, [17] tout comme, assez couramment, la licence et l’immodestie de leur style. Quicunque impudicus, adulter, ganeo, manu, ventre, pene, bona patria laceraverat, [18] dit Salluste dans l’un des passages les plus graves et les plus moraux de son histoire. Nam fuit ante Helenam Cunnus teterrima belli Causa, [19] est une expression utilisée par Horace quand il recherche l’origine du bien et du mal moraux. Ovide et Lucrèce [20] sont presque aussi licencieux dans leur style que Lord Rochester, bien que les premiers fussent de charmants gentilshommes et des écrivains délicats et que le second, à cause de la corruption de la cour dans laquelle il a vécu, semble avoir rejeté toute honte et toute décence. Juvénal professait la modestie avec grand zèle mais il en donne un très mauvais exemple si nous considérons l’impudence de ses expressions.

 

            J’oserai aussi affirmer que, parmi les anciens, il n’y avait pas beaucoup de cette délicatesse d’éducation et de cette déférence et de ce respect polis que la civilité nous oblige à exprimer ou à contrefaire devant les personnes avec qui nous sommes en relations. Cicéron fut certainement l’un des gentilshommes les plus distingués de son époque et, pourtant, j’ai souvent été choqué par le misérable portrait qu’il dresse de son ami Atticus dans les dialogues où il se présente lui-même comme interlocuteur. Ce savant et (130) vertueux Romain, dont la dignité, bien qu’il ne fût qu’un simple patricien, n’était pas inférieure à celle des autres Romains, est ici montré sous un jour plus pitoyable que l’ami de Philalèthe dans nos dialogues modernes. C’est un humble admirateur de l’orateur qui lui adresse de fréquents compliments et reçoit ses instructions avec toute la déférence qu’un écolier doit à son maître. Même Caton est traité d’une manière quelque peu cavalière dans les dialogues du De Finibus[21]

 

            L’un des détails les plus singuliers d’un dialogue réel que nous trouvons dans l’antiquité est raconté par Polybe, quand Philippe, roi de Macédoine, un prince d’esprit et de talent, rencontra Titus Flamininus, l’un des Romains les plus polis (comme nous l’apprenons par Plutarque), accompagné des ambassadeurs de presque toutes les cités grecques. L’ambassadeur étolien dit de façon très abrupte au roi qu’il parlait comme un insensé ou un fou (lèrein [22]). « C’est évident, dit sa Majesté, même pour un aveugle. » C’était une raillerie sur la cécité de son excellence. Cependant, tout cela ne passa pas les limites habituelles car la conférence ne fut pas troublée et Flamininus fut très bien diverti par ces traits d’humour. A la fin, quand Philippe demanda un peu de temps pour consulter ses amis dont aucun n’était présent, le général romain, désireux de montrer aussi son esprit, comme l’historien nous le dit, fit cette remarque : « Peut-être sont-ils absents parce que je les ai tous assassinés », ce qui était effectivement le cas. Ce manque de finesse injustifié n’est pas condamné par l’historien et ne causa pas d’autre réaction de la part de Philippe qu’un sourire sardonique, ce que nous appelons un rictus [23], et cela ne l’empêcha pas de revenir à la conférence le lendemain. Plutarque mentionne aussi cette raillerie parmi les propos agréables et des traits d’esprit de Flamininus. [24]

 

            Le cardinal Wolsey s’excusa pour son fameux trait d’insolence ego et rex meus, moi et mon roi, en faisant remarquer que cette expression était (131) conforme à l’idiome latin et qu’un Romain se nommait toujours avant la personne à qui ou de qui il parlait. Cela semble cependant être un exemple du manque de civilité de ce peuple. Les anciens se faisaient une règle de mentionner d’abord dans le discours la personne de la plus haute dignité, à tel point que nous trouvons le ressort d’une jalousie et d’une querelle entre les Romains et les Etoliens dans le fait qu’un poète avait nommé les Etoliens avant les Romains en célébrant une victoire remportée par leurs forces alliées contre les Macédoniens. C’est ainsi que Livia dégoûta Tibère en plaçant son propre nom avant le sien dans une inscription.

 

            Dans ce monde, aucun avantage n’est pur et sans mélange. De la même manière, tout comme la politesse moderne, qui est naturellement si ornementale, tourne souvent en affectation, en fausse élégance, en dissimulation et en manque de sincérité, la simplicité antique, qui est naturellement si aimable et si touchante, dégénère en rusticité, en impolitesse, en grossièreté et en obscénité. [25]

 

            S’il faut attribuer la politesse à l’époque moderne, la notion moderne de galanterie, le produit naturel des cours et des monarchies, sera probablement considérée comme la cause de ce raffinement. Personne ne nie qu’il s’agisse d’une invention moderne mais certains des plus zélés partisans de l’antiquité ont affirmé qu’elle était sotte et ridicule, à mettre au débit plutôt qu’au crédit de l’époque actuelle. Il convient d’examiner ici cette question.

 

            La nature a implanté dans toutes les créatures vivantes une affection entre les sexes qui, même chez les animaux les plus féroces et les plus voraces, ne se limite pas à la satisfaction de l’appétit corporel, mais donne une amitié et une sympathie réciproques qui durent toute la durée de leur vie. Mieux, même dans ces espèces où la nature limite la satisfaction de cet appétit à une seule saison et à un seul objet et forme une sorte de mariage ou d’association entre un seul mâle et une seule femelle, il existe pourtant une (132) complaisance et une bienveillance visibles qui étendent et adoucissent mutuellement les affections des sexes l’un envers l’autre. [26] Cela doit être encore plus vrai chez l’homme, où la limite de l’appétit n’est pas naturelle mais soit vient accidentellement de quelque puissant charme de l’amour, soit naît à partir de réflexions sur le devoir et les convenances. Donc, rien ne saurait moins procéder de l’affectation que la passion de la galanterie. Elle est naturelle au plus haut degré. L’art et l’éducation, dans les cours les plus élégantes, ne produisent pas plus de changement en elle que les autres passions louables. Ils se contentent de tourner davantage l’esprit vers elle ; ils la raffinent, ils la polissent et lui donnent la grâce et l’expression qui conviennent.

 

            Mais la galanterie est aussi généreuse qu’elle est naturelle. Corriger les vices grossiers qui nous conduisent à offenser réellement les autres est le rôle de la morale et l’objet de l’éducation la plus ordinaire.  Là où cela n’est pas présent en un certain degré, aucune société humaine ne peut subsister.  Mais, afin de rendre la conversation et les relations des esprits plus aisées et plus agréables, les bonnes manières ont été inventées et ont bien fait avancer les choses. Partout où la nature a donné à l’esprit un penchant à quelque vice ou à quelque passion désagréable pour les autres, une éducation raffinée a appris aux hommes à tourner le penchant du côté opposé et à conserver dans tout leur comportement l’apparence de sentiments différents de ceux auxquels ils sont naturellement inclinés. Ainsi, comme nous sommes communément fiers et égoïstes, enclins à nous préférer aux autres, un homme poli apprend à se conduire avec déférence envers ses compagnons et à leur céder la première place dans toutes les circonstances courantes de la vie. De la même manière, quand la situation d’une personne peut naturellement faire naître en lui un soupçon désagréable, c’est le rôle des bonnes manières de l’empêcher par un affichage étudié de sentiments directement contraires à ceux qui auraient été susceptibles de le heurter. C’est ainsi que les hommes âgés connaissent leurs (133) infirmités et craignent naturellement le mépris de la jeunesse. De là vient que les jeunes gens bien élevés redoublent de respect et  de déférence à leur égard. Les étrangers et les inconnus sont sans protection. C’est pourquoi, dans tous les pays, ils reçoivent les plus hautes civilités et on leur donne le privilège de la première place en toute compagnie. Un homme est le seigneur dans sa propre maison et ses invités, d’une certaine manière, sont assujettis à son autorité. C’est pourquoi il est toujours la personne la plus humble de la compagnie, attentive aux souhaits de chacun, se donnant toute la peine possible pour plaire, ce qui ne doit pas trahir une affection trop visible ou imposer de trop grandes contraintes aux invités. [27] La galanterie n’est qu’un exemple de la même attention généreuse. Comme la nature a donné à l’homme la supériorité sur la femme en le dotant d’une plus grande force de corps et d’esprit (sic), c’est son rôle d’atténuer cette supériorité, autant que possible, par la générosité de son comportement, par une déférence et une complaisance étudiées pour toutes ses inclinations et opinions. Les nations barbares affichent cette supériorité en réduisant leurs femmes au plus abject esclavage, en les enfermant, en les battant, en les vendant et en les tuant. Mais, dans un peuple poli, le sexe masculin montre son autorité d’une manière plus généreuse, quoique pas moins visible, par la civilité, le respect, la complaisance et, en un mot, par la galanterie. En bonne compagnie, il est inutile de demander qui est le maître du festin. L’homme qui est assis à la plus mauvaise place et qui s’efforce constamment de venir en aide à tout le monde est certainement cette personne. Il faut soit condamner ces exemples de générosité comme sots et affectés, soit admettre la galanterie avec le reste. Les anciens Moscovites épousaient leur femme avec un fouet au lieu d’une alliance. Les mêmes, (134) dans leur maison, prenaient toujours la préséance sur les étrangers, même les ambassadeurs étrangers. Ces deux exemples de leur générosité et de leur politesse sont grandement semblables.

 

            La galanterie n’est pas moins compatible avec la sagesse et la prudence qu’avec la nature et la générosité ; et, sous des règles appropriées, elle contribue plus que toute autre invention au divertissement et à l’amélioration des jeunes gens des deux sexes [28]? Dans toutes les espèces animales, la nature a fondé sur l’amour entre les sexes leur plus douce et meilleure jouissance. Mais la satisfaction de l’appétit corporel ne suffit pas à satisfaire l’esprit et, même chez les bêtes brutes, nous voyons que leurs jeux, leurs badinages et d’autres expressions d’affection forment la plus grande partie de leur divertissement.  Chez les êtres raisonnables, nous devons admettre que l’esprit y a une part considérable. Si nous privions un festin de tout le sel de la raison, du discours, de la sympathie, de l’amitié et de la gaieté, ce qui demeurerait ne mériterait guère d’être accepté, au jugement de la véritable élégance et de la véritable volupté.

 

            Quelle meilleure école pour les mœurs que la compagnie de femmes vertueuses, où le mutuel effort de plaire polit insensiblement l’esprit, où l’exemple de la douceur et de la modestie de la femme se communique à ses admirateurs, et où la délicatesse de ce sexe met chacun en garde, de crainte de l’offenser en heurtant la décence. [29]

 

            (135) Chez les anciens, le caractère du beau sexe était considéré comme entièrement domestique et les femmes n’étaient pas regardées comme faisant partie du monde poli ou de la bonne compagnie. C’est peut-être la véritable raison pour laquelle les anciens ne nous ont laissé aucune œuvre plaisante excellente (à moins qu’on ne puisse excepter le Banquet de Xénophon et les Dialogues de Lucien) bien que de nombreuses compositions sérieuses soient totalement inimitables. Horace condamne les railleries grossières et les froides plaisanteries de Plaute mais, bien qu’il soit l’auteur le plus facile, le plus agréable et le plus judicieux du monde, son propre talent pour le ridicule est-il très frappant ou raffiné ? C’est donc un progrès considérable que les arts raffinés ont reçu de la galanterie et des cours où elle est née. [30]

 

            (136) Pour abandonner cette digression et revenir à notre propos, je donnerai, à titre de quatrième observation sur ce sujet de la naissance et du progrès des arts et des sciences que, quand les arts et les sciences en sont venus à la perfection dans un Etat, à partir de ce moment, ils déclinent naturellement, ou plutôt nécessairement, et ne renaissent jamais, ou rarement, dans cette nation où ils ont d’abord fleuri.

 

            Il faut avouer que cette maxime, bien qu’elle soit conforme à l’expérience, peut à première vue être jugée contraire à la raison. Si le génie naturel des hommes est le même à toutes les époques et dans presque tous les pays (comme cela semble être le cas), on doit grandement favoriser et cultiver ce génie en possédant des modèles dans tous les arts qui puissent régler le goût et déterminer les objets d’imitation. Les modèles que nous ont laissés les anciens ont donné naissance à tous les arts il y a environ deux siècles et ils ont puissamment favorisé leur progrès dans tous les pays d’Europe. Pourquoi n’ont-ils pas eu le même effet durant le règne de Trajan et de ses successeurs, quand ils étaient plus complets et étaient encore admirés et étudiés par tout le monde ? A une époque aussi tardive que celle de Justinien, le poète par excellence était Homère chez les Grecs, Virgile chez les latins. L’admiration de ces divins génies demeure encore, bien qu’aucun poète ne soit apparu depuis de nombreux siècles qui ait pu prétendre à juste titre les avoir imités.

 

            Le génie d’un homme est toujours, au commencement de sa vie, aussi peu connu de lui-même que des autres et c’est seulement après de fréquents essais couronnés de succès qu’il ose se juger à la hauteur de ces entreprises dans lesquelles ont réussi ceux qui ont gagné l’admiration de l’humanité. Si sa propre nation possède déjà de nombreux modèles d’éloquence, (137) il comparera naturellement ses exercices juvéniles avec ceux de ces modèles et, conscient de la grande disproportion, il se découragera et n’envisagera jamais de rivaliser avec ces auteurs qu’il admire tant.  Une noble émulation est la source de toute excellence mais l’admiration et la modestie éteignent naturellement l’émulation et nul n’est aussi enclin à un excès d’admiration et de modestie qu’un véritable grand génie.

 

            Juste derrière l’émulation, les louanges et la gloire forment le plus grand encouragement pour les arts nobles. Un auteur est animé d’une force nouvelle quand il entend les applaudissements du monde à ses premières productions et, excité par un tel motif, il atteint souvent un point de perfection qui l’étonne autant que les autres. Mais quand les places d’honneur sont toutes occupées, ses premiers travaux ne sont que froidement reçus par le public car ils sont comparés aux productions qui, à la fois, sont meilleures en elles-mêmes et qui ont déjà l’avantage d’une réputation établie. Si Molière et Corneille, à présent, portaient à la scène leurs premières productions, qui furent jadis si bien reçues, les jeunes poètes se décourageraient en voyant l’indifférence et le dédain du public. C’est l’ignorance seule de l’époque qui a pu faire admettre le Prince de Tyre [31] mais c’est à lui que nous devons le Maure. Si Chacun dans son humeur avait été rejeté, nous n’aurions jamais vu Volpone[32]

           

            Il n’est peut-être pas avantageux pour une nation d’importer les arts de ses voisins s’ils sont portés à une trop grande perfection. Cela éteint l’émulation et fait baisser l’ardeur généreuse de la jeunesse. Tant de nombreux modèles de la peinture italienne apportés en Angleterre, au lieu d’exciter nos artistes, sont la cause de leurs faibles progrès dans cet art noble. Il en fut peut-être de même à Rome quand elle reçut les arts de la Grèce. La multitude de productions raffinées en langue française, dispersée dans toute l’Allemagne et le nord, (138) empêche ces nations de cultiver leur propre langue et elles demeurent dépendantes de leurs voisines pour ces divertissements élégants.

 

            Il est vrai que les anciens nous ont laissé des modèles dans tous les genres d’écrits, qui sont très largement dignes de notre admiration. Mais, outre qu’ils furent écrits dans une langue qui n’est connue que des érudits, outre cela, dis-je, on ne peut comparer parfaitement les esprits modernes et ceux qui vécurent dans une période si lointaine. Si Waller était né à Rome durant le règne de Tibère, ses premières productions auraient été méprisées, comparées aux odes accomplies d’Horace. Mais, dans cette île, la supériorité du poète romain ne diminue en rien la renommée de l’Anglais. Nous nous estimons suffisamment heureux que notre climat et notre langue aient pu produire ne serait-ce qu’une pâle copie d’un original aussi excellent.

 

            En résumé, les arts et les sciences, comme certaines plantes, exigent un sol frais et, quelque riche que puisse être la terre, quelle que soit la façon dont vous cherchiez à les y faire croître de nouveau, par l’art ou par les soins, une fois qu’elle est épuisée, elle ne produira plus rien de parfait ou d’accompli.

 

Fin

 

 

 

 

 

L’origine et les progrès des Arts et des Sciences

Traduction anonyme du XVIIIème

publiée en 1752

Chez J.H. Schneider, à Amsterdam

 

 

            (223) La tâche la plus difficile & la plus délicate que les philosophes, qui se proposent la vie humaine pour l’objet de leurs recherches, aient à remplir, est de distinguer, avec précision, les événements qui viennent du hasard, de ceux qui doivent leur origine à des causes. Il n’y a point de matière où les écrivains soient plus sujets (224) à se tromper eux-mêmes par des rafinemens [33] outrés & par de fausses subtilités. Lorsqu’on dit qu’une chose est arrivée par hasard, cela coupe court à tout examen, & laisse le philosophe dans la même ignorance où est plongé le reste des hommes. On ne peut raisonner sur les effets, qu’en supposant qu’ils soient produits par des causes dont l’action est régulière ; c’est en indiquant ces causes que l’on montre son génie ; & comme à cet égard les esprits subtils ne se trouvent jamais en défaut, ils ont l’occasion d’enfler leurs volumes & de déployer la profondeur de leurs connoissances dans des observations qui échappent au stupide vulgaire.

 

            Pour découvrir la différence qu’il y a entre cause & hasard, il faut cette sagacité qui examine & pèse tous les incidens. Mais si je devois établir une règle générale qui pût nous être utile dans l’application de ces recherches, j’établirois celle-ci : Les événements, qui dépendent d’un petit nombre de personnes, doivent, pour la plupart, être attribués au hasard, ou, ce qui revient au même, à des causes inconnues ; au-lieu que l’on peut (225) souvent assigner des causes connues et déterminées pour ceux où un grand nombre d’hommes sont impliqués.

 

            Cette règle est fondée sur deux raisons. Premièrement, supposons qu’un dé soit construit de façon à pencher plus aisément sur une de ses facettes que sur les cinq autres, & que cette pente ne soit que fort légère, peut-être que dans deux ou trois jets elle ne se fera point remarquer ; mais elle paroîtra sûrement après un grand nombre de jets, & cette facette emportera la balance. Il en est de même, lorsque dans un tems & chez un peuple donnés, certaines causes font naîtres certaines inclinations & certaines passions ; il y aura assurément des individus que la contagion ne gagnera pas, & qui continueront de suivre le torrent des passions qui leur sont propres ; mais la multitude sera indubitablement entraînée par la passion commune, & la conduite du gros des hommes en portera l’empreinte.

 

            En second lieu, les principes ou les motifs qui influent sur le gros des hommes, sont toujours plus matériels, & par-là même plus (226) durables, moins sujets aux accidens et à l’empire de la fantaisie, que ceux qui n’opèrent que sur quelques particuliers.

 

            Ces derniers sont, pour l’ordinaire, d’une finesse & d’une délicatesse extrême, le moindre changement qui arrive, soit dans la santé, soit dans l’éducation, soit dans la fortune, en dérange les ressorts, & les empêche de produire leurs effets : on ne sauroit les réduire sous des observations, & sous des maximes générales : de ce qu’ils influent aujourd’hui on ne peut jamais conclure qu’ils influeront demain, pas même en supposant que les circonstances générales soient parfaitement semblables dans les deux cas.

 

            Il s’ensuit de notre règle que les révolutions domestiques, & celles qui se font par degrés, sont plus du ressort du raisonnement & de l’observation, que les révolutions étrangères, & celles qui se font brusquement, vu que celles-ci sont, pour l’ordinaire, l’ouvrage de quelque particulier, & sont plus souvent amenées par quelque fantaisie, quelque folie, ou quelque caprice, que par des passions ou des motifs d’intérêt qui influent (227) sur la généralité des hommes. Il est plus aisé d’expliquer, par des principes généraux, l’abaissement des Lords, & l’élévation de la chambre des communes, arrivée en Angleterre après l’établissement des statuts d’aliénation ; il est plus aisé de rendre raison des progrès que le commerce & l’industrie ont fait parmi nous, qu’il ne l’est de développer, par ces mêmes principes, les causes de la décadence de la monarchie Espagnole, & de l’aggrandissement de la monarchie Françoise, après la mort de Charles-Quint. Si Henri IV, le cardinal de Richelieu & Louis XIV avoient été espagnols : si Philippe II, Philippe III, Philippe IV & Charles II avoient été François, tout eût été renversé ; l’histoire de l’Espagne eût été celle de la France, & l’histoire de la France celle de l’Espagne.

 

            Voilà encore pourquoi il est plus facile d’assigner les causes de la naissance & de l’accroissement du commerce, que celles de l’origine & des progrès du savoir : ce qui explique en même tems pourquoi les nations, qui encouragent le commerce, peuvent se promettre de plus grand succès que celles qui (228) s’appliquent à favoriser la culture des lettres. C’est que l’avarice ou le désir du gain est une passion universelle, qui opère en tout tems, en tout lieu, sur tous les hommes ; tandis que la curiosité ou l’amour des sciences n’a qu’une influence très-limitée, & demande de la jeunesse, du loisir, de l’éducation, du génie & de grands modèles, sans quoi elle ne sauroit ni éclore ni fructifier. Tant qu’il y aura des acheteurs de livres, on ne manquera pas de libraires ; mais souvent il y a des lecteurs, & il n’y a rien qui soit digne d’être lu. Le nombre des habitans, le besoin & la liberté ont donné naissance au commerce de la Hollande ; l’étude & l’application n’y ont produit que fort peu de bons écrivains.

 

            Concluons donc que l’histoire des arts & des sciences est de tous les sujets celui qui doit être traité avec le plus de précaution : sans quoi nous imaginerons des causes qui n’ont jamais existé, & nous tomberons dans l’abus de vouloir réduire à des principes stables & universels les événemens les plus contingens. Dans quelque pays que ce soit, il n’y (229) a toujours qu’un petit nombre de personnes qui s’appliquent aux sciences : la passion qui les anime a ses bornes, leur goût & leur jugement sont sujets à se gâter : le moindre incident trouble leur application. D’où il s’ensuit que le hasard, ou les causes secrètes & inconnues ont toujours beaucoup d’influence sur la naissance & les progrès de tous les arts qui demandent un certain degré de raffinement.

 

            Cependant je ne saurois croire que ce soit-là entièrement l’ouvrage du hasard ; & la raison qui m’empêche de le croire, la voici. Il est vrai que dans tous les tems & dans toutes les nations il n’y a toujours que peu d’hommes qui cultivent les sciences avec assez de succès pour se faire admirer de la postérité ; mais ceux-là même n’existeroient point, si dès leur tendre enfance ils n’avoient trouvé des circonstances propres à développer, à former & à nourrir leur goût & leur jugement : il faut donc au moins qu’avant que ces excellens écrivains parussent, une portion du même esprit & du même génie ait été répandue dans les pays qui les ont (230) produits : il n’est pas possible que des esprits aussi exquis aient été extraits d’une masse tout-à-fait insipide. C’est un dieu, dit Ovide, qui allume en nous ce feu céleste dont nous sommes animés[34]

 

            De tous tems les poëtes ont prétendu être inspirés, & cependant ce feu poétique n’a rien de surnaturel ; il ne descend pas du ciel, mais il parcourt la terre : il passe d’un esprit dans l’autre, & il excite les flammes les plus vives en ceux où il trouve les matériaux les plus propres. Ainsi la question sur l’origine & les progrès des arts & des sciences ne se réduit pas uniquement au goût, au génie & à l’esprit de quelques particuliers, elle regarde plutôt des nations entières ; on peut jusqu’à un certain point la résoudre par des causes universelles & par des principes généraux. Je conviens que celui qui rechercheroit pourquoi un certain poëte, Homère par exemple, a vécu en tel tems & en tel (231) pays, se chargeroit d’une entreprise chimérique, & dont il ne pourroit jamais se tirer que par de fausses subtilités. J’aimerois autant qu’il tentât d’expliquer pourquoi Fabius & Scipion vécurent à Rome dans telle ou telle époque & pourquoi Fabius naquit avant Scipion. La seule raison que l’on puisse donner est comprise dans ces vers d’Horace :

·                                  

·                                 Scit genius, natale comes, qui temperat astrum,

·                                 Naturæ Deus humanæ, mortalis in unum—

·                                 Quodque caput, vultu mutabilis, albus et ater. 

 

Au lieu que je suis persuadé que souvent on peut fort bien indiquer les causes qui font que dans tel ou tel tems il y a chez une nation plus de politesse & de savoir que chez les nations voisines. Au moins ce sujet est-il assez curieux pour ne pas l’abandonner avant que d’avoir essayé de l’assujettir au raisonnement, & de le réduire à des principes. C’est ce qui m’engage à proposer ici quelques observations, que je soumets à l’examen & à la censure des connoisseurs.

 

Première observation. Il est impossible que (232) les arts & les sciences prennent leur première origine dans un pays qui n’est pas un pays de liberté.

 

Dans l’enfance du monde, lorsque les hommes sont encore ignorans & barbares, les précautions qu’ils prennent contre les violences & les injustices se réduisent à choisir un ou plusieurs chefs, auxquels ils se confient aveuglèment, sans songer à se munir de loix ou d’institutions politiques qui puissent les mettre en sûreté contre leurs attentats. Lorsque toute l’autorité est concentrée dans une seule personne, & que le peuple, soit par la voie des conquêtes, soit par la voie générale de la génération, devient fort nombreux, le monarque, ne pouvant suffire, par lui-même, à toutes les fonctions de la souveraineté, & ne pouvant se trouver par-tout, se voit obligé de déléguer son pouvoir à des magistrats subalternes, qu’il charge de veiller au maintien de la paix & du bon ordre dans les districts qui leur sont soumis. Comme l’expérience & l’éducation n’ont pas encore formé l’esprit humain, le prince qui jouit d’un pouvoir (233) sans bornes, ne songe pas à borner les ministres ; chacun d’entr’eux exerce une pleine autorité dans le département qui lui est confié. Il n’y a point de loix générales qui n’aient leurs inconvénients, lorsqu’il s’agit de les appliquer à des cas particuliers : il faut une grande expérience, une grande pénétration, & pour sentir que ces inconvéniens sont moindres que ceux qui résultent du pouvoir arbitraire du magistrat, & pour discerner les loix générales les moins sujettes aux inconvéniens. Rien n’est plus difficile que cette tâche : on verra les hommes faire des progrès dans l’art sublime de la poésie, & dans celui de l’éloquence, avant que d’avoir mis leurs loix municipales sur un pied convenable : c’est que pour se pousser jusqu’à un certain point dans les arts, il suffit d’un génie heureux & d’une imagination vive ; au-lieu que les loix ne se perfectionnent qu’après bien des essais, & par une assiduité infatigable à faire des observations.

 

Il n’est donc pas à supposer qu’un monarque barbare puisse jamais devenir (324) législateur. Jouissant d’un pouvoir sans bornes, & n’ayant point les lumières requises pour en diriger l’exercice, il ne songera pas même à limiter ceux des Bassas, ou des Cadis ; il les laissera tyranniser à leur aise les provinces & les villages. Le dernier Czar étoit sans-doute un génie supérieur : il étoit pénétré d’amour & d’amiration pour les arts de l’Europe ; mais cela n’empêchoit point qu’il ne fît beaucoup de cas de la politique Ottomane, & qu’il n’approuvât très-fort ces décisions absolues qui sont en usage dans ce barbare empire, où il n’y a ni méthode, ni forme, ni loi pour modérer l’autorité des juges. Il ne sentoit pas combien cet usage étoit contraire au projet qu’il avoit formé de polir sa nation. Le despotisme tend toujours à opprimer les peuples & à dégrader les esprits : lorsque son exercice est resserré dans une petite enceinte, il devient tout-à-fait ruineux & insupportable ; mais il n’est jamais plus funeste que lorsque le despote sait que sa domination doit finir, & que le tems de sa durée est incertain : alors il dispose de ses sujets avec une autorité aussi (235) absolue que s’ils lui appartenoient en propre ; & d’un autre côté il les néglige ou les tyrannise comme s’ils appartenoient à un autre, & que leur sort ne dût en aucune façon l’intéresser. Les peuples qui vivent sous une pareille domination sont des esclaves dans toute la rigueur du terme, & ne peuvent aspirer ni à polir leur goût, ni à perfectionner leur entendement, trop heureux encore s’ils pouvaient jouir en paix du nécessaire.

 

Habet subjectos tanquam suos; viles, ut alienos.

                                   Tacite : Hist. Lib.I.

 

Il est donc impossible que les arts & les sciences prennent leur premier essor dans une monarchie. Comment y pourroit-on songer sous un monarque ignorant & dépourvu d’instruction ? Rien ne lui faisant sentir la nécessité d’assujettir son gouvernement à des loix générales, il donne plein pouvoir à tous les magistrats subalternes. Cette barbare politique dégrade l’esprit du peuple, & l’empêche pour jamais de s’élever. S’il étoit possible qu’avant que les sciences parussent (236) dans le monde, il y eût un monarque assez sage pour s’ériger en législateur, & que le peuple, gouverné selon les loix, ne dépendît jamais de la volonté arbitraire des magistrats sujets, comme lui, du même souverain ; dans cette sorte d’état, dis-je, les sciences & les arts pourroient commencer. Mais cette supposition est manifestement contradictoire.

 

            Il peut arriver que dans son enfance une république n’ait pas plus de loix qu’une monarchie barbare, & que l’autorité dont ses juges & ses magistrats jouissent, ne soit pas moins absolue. Mais outre que cette autorité est considérablement réfrénée par les fréquentes élections où le peuple donne son suffrage, il est impossible qu’on ne sente avec le tems, combien il est nécessaire, pour la conservation de la liberté, de borner ces magistrats ; & dès lors on aura des lois & des statuts. Il y eut un tems où les consuls de Rome jugeoient de toutes les causes en dernier ressort, & sans être astreints à des loix positives : mais à la fin le peuple, à qui ce joug pesait, créa les Décemvirs : ceux-ci (237) publièrent les Douze Tables. Ce corps de loix avait peut-être moins de volume qu’un seul acte du parlement d’Angleterre ; & ce furent pendant quelques générations les seules loix écrites, les seules par lesquelles cette célèbre république régloit le droit de propriété, & la nature des châtiments : cependant, jointes à la forme d’un gouvernement libre, elles suffisoient pour assurer à chacun sa vie & ses biens, pour empêcher que les uns ne fussent foulés par les autres, & pour défendre chaque particulier contre la violence & la tyrannie de ses concitoyens. Dans cette situation les sciences peuvent se pousser & fleurir ; mais il n’est pas possible que cela arrive au milieu d’une scène qui ne présente qu’oppression d’une part & esclavage de l’autre : & cette scène est le résultat infaillible de ces dominations barbares où le peuple rampe sous le pouvoir des magistrats, & où les magistrats ne reconnoissent ni loix ni statuts. Un despotisme aussi illimité arrête toute sorte de progrès : il interdit aux hommes toutes les connoissances propres à les instruire des avantage qu’une meilleure (238) police, et une autorité plus modérée pourraient leur procurer.

 

            Ici donc paroît le grand avantage des républiques, quelques barbares qu’elles soient ; les loix y naissent, & y naissent avant même que les sciences aient répandu beaucoup de clarté : De l’établissement des loix résulte la sécurité, la sécurité engendre la curiosité, & la curiosité est la mère de la science : les derniers degrés de cette progression n’en sont peut-être que des suites accidentelles ; mais les premiers y sont enchaînés par une nécessité inévitable ; une république sans loix ne sauroit durer. Dans les gouvernements monarchiques c’est tout le contraire ; les loix ne sont pas un résultat nécessaire de ces sortes d’états ; il semble même que les monarchies absolues répugnent à la législation ; ce n’est que par de sages mesures que l’on vient à bout de les concilier ; & l’on ne sauroit atteindre à ce haut degré de sagesse, avant que la raison soit cultivée & perfectionnée. Cette culture seule fait naître la curiosité, produit la sécurité, & enfante les loix. D’où il paroît encore que le germe des (239) arts & des sciences ne sauroit se développer dans un état despotique.

 

            Dans l’ordre des choses, les loix marchent nécessairement avant les sciences. Dans les républiques cet ordre peut avoir lieu, parce que la constitution même de ces états exige des loix, au lieu que cet ordre n’est point affecté aux monarchies, & que les loix n’y peuvent point précéder les sciences. Sous un prince absolu, plongé dans la barbarie, tous les ministres, tous les magistrats sont aussi absolus que lui-même, & il n’en faut pas davantage pour étouffer à jamais l’industrie, la curiosité & la science ?

 

            Si je dis que le manque de loix, & la délégation du plein pouvoir aux magistrats subalternes sont les principales causes qui empêchent les beaux-arts d’éclore dans les états despotiques, ce n’est pas que je prétende que ce soient les seules. Il est certain que les états populaires sont naturellement le champ le plus propre pour l’éloquence : il est certain encore que dans tous les genres l’émulation y est plus vive & plus animée : enfin ces états ouvrent au génie & aux (240) talens une carrière plus vaste. Toutes ces causes concourent pour assurer aux seules républiques l’honneur d’être les pépinières des arts & des sciences.

 

            Seconde observation. Rien ne favorise autant la naissance de la politesse & du savoir qu’un nombre d’états voisins indépendants, entre lesquels le commerce & la politique ont formé des liaisons. L’émulation d’abord qui ne saurait manquer de régner entre ces états, tend manifestement à les perfectionner. Mais sur quoi je me fonde principalement, c’est que dans des territoires ainsi limitées, le pouvoir & l’autorité le sont aussi.

 

            Pour rendre les grands états despotiques, il ne faut qu’un citoyen qui ait beaucoup de crédit ; au-lieu que les petits états prennent naturellement une forme républicaine. Un gouvernement étendu se fait peu-à-peu à la tyrannie. Les premières violences ne s’exerçant que sur des parties qui se perdent, pour ainsi dire, dans l’immensité du tout, on ne les remarque guère, & elles ne sauroient exciter de grandes fermentations. (241) D’ailleurs, quand même le mécontentement seroit universel, il ne faut qu’un peu d’art pour retenir les peuples dans l’obéissance : la partie de l’état qui voudroit éclater, ignorant la résolution que prendront les autres, craindra toujours d’être la première à lever le bouclier. Pour ne point parler ici de cette vénération superstitieuse que la personne du prince inspire, naturellement surtout aux peuples qui ne voient que rarement leur souverain, dont plusieurs ne le connoissent pas, & par conséquent ne sauroient appercevoir ses faiblesses. Enfin les empires puissans fournissent abondamment aux dépenses nécessaires pour soutenir la pompe & l’éclat de la majesté : cet éclat fascine les yeux des peuples, & les retient dans l’esclavage.

 

            Dans un petit état les injustices sont d’abord remarquées : le mécontentement & le murmure se communiquent par-tout ; & l’indignation qu’elles excitent, en est d’autant plus forte, que la distance qu’il y a entre le souverain & les sujets paroît moins grande. On n’est jamais héros, dit le prince (242) de Condé, pour son valet de chambre ; & il est très certain que l’admiration est incompatible avec la familiarité. Les flatteurs divinisoient Antigone, & l’érigeoient en fils de la brillante planète qui éclaire l’univers : Sur ce sujet, dit-il, vous pouvez consulter la personne qui a soin de ma chaise percée. Deux choses convainquoient Alexandre qu’il n’étoit pas dieu, l’amour & le sommeil ; mais je pense que ceux qui étoient journellement autour de lui, & à portée de remarquer ses nombreuses foiblesses, eussent pu lui donner des preuves encore plus solides de son humanité.

 

            Ce n’est pas seulement en arrêtant l’ascendant du pouvoir, que de petits états séparés favorisent les sciences ; c’est encore en diminuant l’influence de l’autorité. Souvent nos yeux ne sont pas moins éblouis de la réputation que de la souveraineté, & la première n’est pas moins funeste à la liberté de penser & d’examiner. Mais lorsque plusieurs états voisins se communiquent par la voie des arts & du commerce, la jalousie commence à naître : aucun de ces Etats ne veut, (243) en matière de goût & de raisonnement, recevoir des loix d’une autre nation : les productions de l’art sont examinées avec soin, & d’un œil critique. Les opinions populaires ne passent pas si aisément d’un pays dans l’autre, & sont moins contagieuses : on les rejette d’abord, pour peu qu’elles heurtent les préjugés nationaux. Il n’y a que la nature & la raison, ou du-moins ce qui paroît naturel & raisonnable, qui puisse franchir tant d’obstacles, triompher de la rivalité des peuples, & se faire généralement admirer.

 

            La Grèce fut d’abord un amas de petites principautés, qui bientôt devinrent des républiques : unies déjà par un proche voisinage, parlant la même langue, ayant les mêmes intérêts, ces provinces resserrèrent leur lien en se communiquant leur commerce & leurs connoissances. La beauté du climat, la fertitilité du terroir, l’harmonie & la force du langage, toutes ces circonstances, dis-je, sembloient concourir pour faire naître les arts & les sciences. Chaque ville eut ses artistes & ses philosophes, qui (244) disputaient la palme à ceux des peuples voisins : ces disputes aiguisoient les esprits : pendant que chacun se revendiquoit la préférence, les objets, sur lesquels le jugement peut s’exercer, se multiplioient : & les sciences, n’étant point traversées par l’autorité, firent éclore de leur sein ces chef-d’œuvres qui sont encore aujourd’hui le sujet de notre admiration.

 

            Lorsque l’Eglise chrétienne de la communion de Rome se fut répandue dans le monde civilisé, & se fut emparée de tout le savoir de ces tems, cette église, n’étant en effet qu’un grand état réuni sous un chef, fit disparoître la diversité des sectes : la philosophie péripatéticienne régna seule dans les écoles, & son règne entraîna la ruine de toutes les connoissances humaines. Depuis que les hommes ont secoué ce joug qu’ils avoient porté si long-temps, les choses sont revenues sur l’ancien pied, & l’Europe moderne est en grand ce que la Grèce avait été en miniature.

 

            Nous avons pu voir, en plusieurs rencontres, combien cette situation des affaires est avantageuse. Qu’est-ce qui arrêta le succès (245) de la philosophie cartésienne, pour laquelle, vers la fin du siècle passé, la nation Françoise eut un si fort attachement ? Ce n’est que l’opposition des autres peuples de l’Europe, qui ne tardèrent pas à découvrir le foible de cette philosophie. Ce ne sont pas les compatriotes de Newton, ce sont les étrangers qui ont fait subir à sa théorie l’épreuve la plus rigoureuse : & si cette théorie peut vaincre les obstacles qu’elle rencontre actuellement dans toute l’Europe, il y a beaucoup d’apparence qu’elle passera triomphante jusqu’à la postérité la plus reculée. La décence & la bonne morale qui règne sur le théâtre François, nous ont fait remarquer la scandaleuse licence du nôtre. Les François, à leur tour, se sont convaincus que l’amour & la galanterie ont rendu leur théâtre trop efféminé, & commencent à approuver le goût plus mâle de quelques-uns de leurs voisins.

 

            Dans la Chine, il y a un fonds de politesse & de science, qui depuis tant de siècles sembleroit avoir dû mûrir, & produire quelque chose de plus parfait & de plus fini. (246) Mais la Chine est un vaste empire, uniforme par-tout dans sa langue, dans ses loix & dans ses mœurs. L’autorité d’un docteur, tel que Confucius, ne trouva point de difficulté à s’y établir, & passa d’un bout de l’empire à l’autre : personne n’avoit alors assez de courage pour s’opposer au torrent de l’opinion populaire : & les Chinois d’aujourd’hui n’en ont pas assez pour oser contester ce qui a été universellement reçu de leurs ancêtres. Il me semble que ceci explique fort naturellement, pourquoi les sciences ont fait si peu de progrès dans ce puissant état. [35]

 

            (247) Il ne faut que jeter un coup d’œil sur la surface du globe pour voir qu’il n’y a aucune des quatre parties du monde qui soit autant coupée par des lacs, des rivières & des montagnes que l’Europe, & que de toutes les contrées de l’Europe il n’y en a aucune qui le soit autant que la Grèce. De-là vient que ces régions sont séparées en plusieurs états, & la nature elle-même semble avoir fait cette séparation. Aussi la Grèce a-t-elle été le berceau des sciences, & l’Europe leur domicile le plus constant.

 

            J’ai souvent été porté à croire que les interruptions des périodes savans [sic[36], si elles (248) n’entraînoient pas la perte des anciens livres & des monuments de l’histoire, seroient plutôt favorables que nuisibles aux arts & aux sciences, elles servent à borner l’influence de l’autorité, & à détrôner les usurpateurs qui tyrannisent la raison humaine : il en est de même à cet égard que des interruptions dans le gouvernement & dans les sociétés politiques. Que l’on considère la soumission aveugle des anciens philosophes aux chefs de leurs écoles, & l’on sera convaincu qu’une philosophie aussi servile n’auroit jamais pu produire rien de bon, quand elle eût duré des centaines de siècles. La secte même des éclectiques, qui nâquit vers les tems d’Auguste, quoiqu’elle fît profession de choisir librement ce qu’elle trouvoit à son gré dans les dogmes des différentes sectes, n’en étoit pas pour cela moins dépendante & moins esclave que les autres : ce n’étoit pas dans la nature qu’elle cherchoit la vérité ; mais dans les diverses écoles où elle la croyoit dispersée. Depuis la renaissance des lettres il n’a plus été question des Stoïciens, d’Epicuriens, de Platoniciens, de Pythagoriciens : aucune (249) de ces sectes n’a pu recouvrer son crédit ; & le souvenir de leur chûte a empêché les hommes de se soumettre aveuglément aux sectes plus récentes, qui ont voulu prendre de l’ascendant sur eux.

 

            Voici ma troisième observation. Quoique les gouvernements libres soient le terroir le plus propre pour les arts & les sciences, cela n’empêche pourtant pas qu’on ne les puisse transplanter dans toutes sortes d’états ; les républiques favorisent davantage le progrès des sciences, & les monarchies civilisées celui des beaux-arts.

 

            Rien n’est si difficile que de fixer les loix générales qui puissent réduire une société nombreuse ou un vaste état à son juste équilibre ; cette difficulté est si grande, que l’esprit le plus étendu ne sauroit la surmonter par la seule force du raisonnement & de la réflexion. Cet ouvrage suppose la réunion des jugemens : il faut que l’expérience le conduise, que le tems le perfectionne, & que le sentiment des méprises que l’on n’a pu manquer de commettre dans les premiers essais, aide à le corriger. Par là, il est (250) manifeste que cette entreprise ne sauroit être commencée ni poussée dans les monarchies. Avant qu’une monarchie soit civilisée, tout le secret de sa politique consiste à confier un pouvoir illimité à chaque gouverneur & à chaque magistrat, ce qui revient à subdiviser le peuple en autant d’ordres d’esclaves. D’une pareille constitution on ne sauroit se promettre aucun progrès ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les loix, ni peut-être même dans les arts mécaniques & dans les manufactures. L’ignorance & la barbarie qui ont présidé au commencement de cet état, passent à la postérité, & ces malheureux esclaves n’ont ni assez d’adresse, ni assez de force pour s’en délivrer.

 

            Mais quoique la législation, cette source de sécurité & de bonheur, étant le fruit tardif de l’ordre & de la liberté, trouve bien de la peine à s’introduire dans les états, il est d’un autre côté moins difficile de la conserver, lorsqu’une fois elle est introduite : c’est une plante vigoureuse & profondément enracinée, que la négligence du cultivateur ne détruit pas facilement, & qui résiste à (251) l’inclémence des saisons. Les arts qui nourrissent le luxe, & à plus forte raison les arts libéraux, qui supposent une délicatesse de sentiment, se perdent aisément : peu de personnes ont assez de loisir, de fortune & de génie pour les goûter : au-lieu que les découvertes, dont l’utilité est générale, & se fait sentir dans la vie commune, ne sauroient guères périr que dans la ruine totale de la société, ou par ces inondations de barbares qui détruisent jusques au souvenir de la politesse & des arts. L’imitation est une autre ressource pour les arts grossiers & utiles ; elle les transporte de climat en climat, & leur fait faire plus de chemin qu’aux beaux arts, quoique peut-être ceux-ci soient nés & se soient répandus les premiers. De ces causes résultent les monarchies civilisées, qui s’approprient les arts relatifs au gouvernement, inventés dans les républiques, & qui se conservent pour l’avantage & la sûreté réciproques du souverain & du sujet.

 

            Quelque parfaite donc que puisse paroître  à de certains politiques la forme des monarchies, elle doit toute sa perfection à la forme (252) républicaine : & il n’est pas possible qu’un despotisme absolu, établi dans une nation barbare, se police & se perfectionne par sa propre force. Il tient toutes ses loix, ses méthodes, ses institutions, & par conséquent son arrangement & sa stabilité, des gouvernements libres : ces avantages sont la production des républiques. Le despotisme étendu des monarchies barbares, en influant dans tous les détails du gouvernement, aussi-bien que dans les points capitaux de l’administration, étouffe pour jamais toute espèce de progrès.

 

            Dans une monarchie civilisée le prince seul possède un pouvoir sans bornes ; il n’y a que la coutume, l’exemple & le sentiment de son propre intérêt qui puisse lui en faire restreindre l’exercice. Les ministres & les magistrats les plus éminents en dignité sont assujettis aux loix générales de la société, & n’osent exercer leur autorité que selon la méthode qui leur est prescrite. Le peuple ne dépend que du souverain en tout ce qui regarde la sûreté des possessions ; & le souverain est si fort au-dessus du peuple, & par (253) conséquent si peu susceptible de jalousie & de motifs intéressés, que cette dépendance n’est point sentie. C’est-là cette espèce de gouvernement que dans un accès de fanatisme politique on peut nommer tyrannie, mais qui, étant administré avec justice & prudence, est propre à rassurer le peuple, & satisfait aux principaux besoins de la société civile.

 

            Mais, quoique par rapport à la jouissance des biens, la sûreté soit égale dans les monarchies civilisées & dans les républiques, il est à considérer que dans l’un & l’autre de ces gouvernemens ceux, qui sont au timon des affaires, disposent de plusieurs charges honorables & lucratives, qui réveillent l’ambition & l’avarice. Il n’y a que cette différence, que dans les républiques ceux qui aspirent aux places doivent baisser les yeux vers le peuple & tâcher de gagner ses suffrages, au-lieu que dans les monarchies ils doivent les hausser vers les grands, s’insinuer dans leur faveur & captiver leur bienveillance. Pour réussir dans le premier de ces états, il faut se rendre utile, soit par son (254) industrie, soit par sa capacité, soit par ses connoissances ; pour prospérer dans le second, il faut se rendre agréable par son esprit, par sa complaisance, par sa politesse : dans les républiques les succès sont pour le génie, dans les monarchies pour le goût : & par-là les unes sont plus propres pour les sciences, les autres pour les beaux-arts.

 

            Je pourrois ajouter que le pouvoir monarchique, tirant sa principale force d’un respect superstitieux pour le clergé & pour le souverain, gêne toujours la liberté de penser en fait de religion & de politique, s’oppose par conséquent aux progrès de la métaphysique & de la morale, qui sont les deux branches les plus considérables de nos connoissances : il ne reste donc que les mathématiques & la philosophie naturelle, sciences infiniment moins estimables.

 

            Il y a une liaison étroite entre tous les arts agréables, & le même goût qui perfectionne les uns, ne souffrira pas que les autres demeurent en friche. Parmi les arts qui embellissent la conversation, le plus aimable sans doute, c’est cette déférence mutuelle, (255) cette civilité qui nous fait sacrifier nos inclinations à ceux de la compagnie, qui nous fait surmonter ou du moins cacher ces présomptions arrogantes, si naturelles à l’esprit humain. Un homme bien né & et bien élevé est civil envers tout le monde sans effort, & sans des vues intéressées : cependant, pour rendre cette excellente qualité générale dans une nation, il semble qu’il faille aider aux dispositions naturelles par des motifs généraux. Dans les républiques, où le pouvoir va en montant depuis le peuple jusques aux grands, on ne rafine guères sur la politesse, parce que tous les ordres de l’état sont presque au niveau, & que les citoyens dépendent fort peu les uns des autres : le peuple influe par l’autorité des suffrages, les grands par la dignité des charges dont ils sont revêtus. Dans une monarchie civilisée au contraire, on voit une longue chaîne de personnes qui dépendent les unes des autres, & qui s’étend depuis le souverain jusqu’au dernier des sujets ; cette dépendance à la vérité ne va pas jusqu’à rendre les propriétés précaires, & jusqu’à déprimer (256) l’esprit du peuple ; mais elle suffit pour lui inspirer le désir de plaire à ses supérieurs, & de se former sur les modèles les plus goûtés des gens de condition, & de ceux qui ont reçu une éducation distinguée : De-là vient que la politesse des mœurs prend naturellement son origine dans les monarchies & dans les cours ; & là où elle fleurit, il est impossible que les beaux-arts soient entièrement négligés ou mésestimés.

 

            Les républiques modernes de l’Europe sont décriées pour le manque de politesse. La politesse d’un Suisse en Hollande civilisé [37] [38] est chez les François une expression synonyme à celle de rusticité. Les Anglois, malgré leur génie & leur savoir, sont sujets aux mêmes reproches, & si les Vénitiens sont une exception à cette maxime, ils le doivent à leur commerce avec les autres peuples de l’Italie, dont les gouvernemens, pour la plupart, produisent une dépendance plus que suffisante pour les civiliser.

 

            (257) Il est difficile de juger quel étoit à cet égard le rafinement des républiques de l’antiquité ; mais je soupçonne que la conversation n’y étoit pas autant perfectionnée que dans la composition & le style. On trouve dans les anciens plusieurs traits d’une scurrilité choquante, & qui passe toute imagination : leur vanité ne l’est pas moins [39], & leurs écrits en général respirent la licence & l’immodestie. Quicunque impudicus, adulter, ganeo, manu, ventre, pene, bona patriae laceraverat, dit Saluste dans un passage de son histoire des plus graves & des plus remplis de morale.

 

 Nam fuit ante Helenam Cunnus teterrima belli Causa.

 

C’est Horace qui se sert de cette expression en traitant de l’origine du bien & du mal (258) moral. Mylord Rochester n’est pas plus licencieux que le sont Ovide & Lucrèce [40], quoique ceux-ci fussent gens du bel air & d’admirables écrivains, tandis que le premier, nourri au milieu des débordemens d’une cour corrompue, sembloit avoir abjuré toute pudeur. Juvénal prêche la modestie avec beaucoup de zèle ; mais à en juger par l’impudence qui règne dans ses satires, il en est lui-même un très-mauvais modèle.

 

            Je dirai donc hardiment que les anciens avoient peu de manières, et ne connaissoient guères cette déférence polie & respectueuse que la civilité nous oblige d’exprimer, ou du moins de contrefaire dans la conversation. Cicéron étoit certainement un des (259) hommes le plus poli de son tems, & cependant j’avoue que j’ai souvent été outré de la triste figure qu’il fait faire à son ami Atticus, dans ces dialogues où il est lui-même un des interlocuteurs. Ce savant et vertueux citoyen, quoiqu’il se bornât à la vie privée, étoit égal en dignité à tout ce que Rome avoit de plus illustre ; & Cicéron le charge d’un rôle plus pitoyable encore que celui de l’ami de Philalethès, dans nos dialogues modernes : toujours très-humble admirateur & fertile en complimens, il reçoit les instructions que l’orateur lui donne avec toute la docilité & la soumission d’un écolier. [41] Caton même est traité assez cavalièrement dans les dialogues de finibus. Ce qui est sur-tout remarquable, c’est que Cicéron, ce grand sceptique en matières religieuses, & qui s’est toujours abstenu de décider entre les opinions des différentes sectes, fait disputer (260) ses amis sur l’existence & sur la nature des dieux, tandis que lui-même demeure tranquille auditeur : il croyoit apparemment qu’il ne convenoit pas à un homme de son génie de parler sur un sujet sur lequel il n’avoit rien à dire de décisif, & où il ne pouvoit pas triompher, comme il étoit accoutumé de la faire dans d’autres occasions. L’esprit du dialogue est observé dans le livre éloquent de Oratore, & l’égalité se soutient assez bien entre les interlocuteurs : mais ces interlocuteurs sont les grands hommes du tems passé, & l’auteur ne fait que raconter leur conférence comme par ouï dire.

 

            Polybe [42] nous a conservé un dialogue réel, plus détaillé qu’aucun de ceux dont l’antiquité a transmis le souvenir ; c’est la conférence entre Philippe, roi de Macédoine, prince qui ne manquoit ni d’esprit ni de talens, & Titus Flamininus, un des Romains le plus civilisé, comme Plutarque nous en assure, [43] suivi alors des amabassadeurs de (261) presque toutes les cités de la Grèce. Celui des Etoliens dit au roi à propos rompu, qu’il parle comme un fou, ou comme un homme en délire (lèrein [44]) ; à quoi sa majesté réplique : ce que vous dites est si clair que les aveugles mêmes ne sauroient s’y tromper : raillerie qui faisoit allusion à l’état ou se trouvoient les yeux de son excellence. Tout ceci ne passoit pas les bornes de l’honnêteté, la conférence n’en fut point troublée, & Flamininus se divertit extrêmement de ces traits de belle humeur. Vers la fin, lorsque Philippe demanda du tems pour consulter avec ses amis dont il n’y en avoit aucun autour de lui, le général Romain, dit l’historien, voulant à son tour dire quelque chose de spirituel, lui dit, que peut-être la raison de l’absence de ses amis, c’étoit qu’ils les avoit tous massacrés, ce qui en effet étoit vrai, & d’autant plus brutal. Cependant l’historien ne condamne point cette grossiéreté. Philippe lui-même ne la ressentit guères ; il n’y répondit que par un rire sardonien, qui revient à ce que nous appelons grimacer : elle n’empêcha pas que la conférence ne (262) recommençât le lendemain ; & Plutarque place cette raillerie parmi les bons mots de Flamininus. [45]

 

            Horace ne fait à son ami Grosphus qu’un compliment très-ordinaire. Rien, dit-il, n’est complettement bon. Achille est plein de gloire : une mort prématurée l’emporte. Tithon ne meurt point ; il languit dans une triste & longue vieillesse. Peut-être que les Parques m’accorderont ce qu’elles jugeront à propos de vous refuser. Vous avez cent troupeaux qui mugissent dans la Sicile, & des chevaux superbes, qui en attendant les courses du Cirque, font retentir les vallées de leur hennissemens : vous êtes vêtu de la plus riche pourpre d’Afrique. Le sort qui est juste, m’a donné à moi peu de biens, mais j’ai reçu de lui un soufle de cet esprit poétique dont les Grecs furent animés, & une ame qui fait mépriser la basse malignité du vulgaire. [46]

 

            (263) Si vous lisez mon ouvrage, dit Phèdre à son patron Eutychus : j’en serai bien aise. Si non, il aura au moins l’avantage de charmer la postérité[47] Virgile, après avoir prodigué à Auguste les flatteries les plus extravagantes, & l’avoir mis, selon la coutume de ces tems, au rang des dieux, finit par se mettre lui-même de niveau avec cette divinité. Secondez, dit-il, mon entreprise par vos favorables influences : & ayez, comme moi, pitié des gens de la campagne, qui ignorent le véritable art de (264) l’agriculture[48] Je doute fort qu’un poëte moderne eût commis cette incongruité ; & (265) certainement si du tems de Virgile ces sortes de rafinemens avoient été en usage, cet écrivain, d’ailleurs si délicat, eût tourné sa phrase autrement. Quelque politesse qu’il y eût à la cour d’Auguste, il paroît qu’elle n’avoit pas encore usé les mœurs républicaines.

 

            Le cardinal Wolsey, s’étant servi de l’insolente expression ego et rex meus, moi & mon roi, crut s’excuser en disant qu’elle étoit conforme à l’idiôme latin, où l’on se nommoit toujours avant la personne à qui ou de qui l’on parloit ; mais cet usage même est une preuve du manque de politesse des Romains.

 

            Les anciens s’étoient fait la maxime de nommer toujours les premières les personnes du rang le plus élevé, cela alloit si loin qu’un poëte ayant nommé les Etoliens avant les Romains dans un chant où il célébroit la victoire remportée par leurs armes combinées sur les troupes de Macédoine, il en nâquit des jalousies & des querelles entre ces deux nations [49]. C’est ainsi que Tibère (266) prit Livie en aversion, parce que dans une inscription elle avoit fait placer son nom avant le sien. [50]

 

            Il n’y a point de bien dans ce monde qui soit pur & sans mélange. La politesse moderne, naturellement si pleine de graces, devient souvent affectation, niaiserie, déguisement & perfidie. La simplicité ancienne, cette simplicité si aimable & si affectueuse dégénère quelquefois en rusticité, en bouffonnerie, en indécence & en obscénité

 

            En accordant à nos tems la préférence en fait de politesse, quelle est la raison de cette préférence ? On la cherchera probablement dans deux notions modernes ; dans celle de la galanterie & dans celle de l’honneur, qui sont toutes deux les productions des cours & des monarchies. On ne sauroit nier que ce ne soient-là des inventions modernes ; [51] mais les plus zélés partisans de l’antiquité (267) disent que ce sont des inventions sottes & ridicules, l’opprobe plutôt que la gloire de nos jours. [52] Il ne sera donc pas inutile d’examiner cette question & par rapport à la galanterie, & par rapport à l’honneur. Commençons par la première.

 

            Dans tous les genres de créatures vivantes, la nature a établi une affection mutuelle entre les deux sexes, & cette affection, dans les animaux mêmes les plus sauvages & les plus carnaciers, ne se borne point à l’appétit corporel ; elle produit une amitié & une sympathie qui ne finit que par la mort. On peut observer que dans les espèces mêmes où la nature limite la satisfaction de l’appétit à une saison & à un objet, & forme une sorte de mariage ou d’association d’un mâle avec une femelle, il existe une complaisance & une bienveillance visible, qui s’étend plus loin, qui dompte la férocité du naturel, & qui adoucit les deux sexes (268)  l’un envers l’autre. [53] A combien plus forte raison cela ne doit il pas avoir lieu dans l’homme, dont l’appétit n’est à aucun égard borné par la nature, & ne l’est qu’accidentellement, soit par les charmes puissans de l’amour, soit par un principe de devoir & de bienséance ?

 

            Rien n’est donc moins affecté que la passion de la galanterie, elle est toute naturelle : l’art & l’éducation qui règnent dans les cours les plus polies, n’y font pas plus de changement que dans les autres passions louables ; lui donnent plus de force, plus de finesse, plus de délicatesse, plus de grace, & plus d’expression.

 

            La galanterie est généreuse, aussi-bien que (269) naturelle. C’est à la morale à corriger ces vices grossiers qui nous font commettre des injustices, & l’éducation la plus ordinaire suffit pour produire cet effet ; sans cet expédient aucune société humaine ne peut subsister. Les bonnes manières ont été inventées pour répandre de l’aisance & de l’agrément dans la conversation, mais il en résulte encore de plus grands biens. Lorsque notre naturel nous fait pancher vers un vice, ou vers une passion désagréable aux autres hommes, le savoir vivre est pour ainsi dire un contrepoids qui entraîne l’esprit du côté opposé, & nous fait revêtir l’apparence des sentiments contraires à ceux pour lesquels nous inclinons. Nous sommes naturellement fiers, épris de nous-mêmes, & portés à nous préférer aux autres ; la politesse nous apprend à mettre des égards dans la conversation, & à céder dans tous les incidens communs de la société. Vous êtes soupçonneux, mais vous êtes poli : vous cacherez les motifs de votre jalousie, & vous afficherez des sentimens directement contraires. Les vieillards, sentant leurs infirmités, craignent (270) toujours d’être méprisés des jeunes gens ; la jeunesse bien élevée redouble de respects & d’égards envers eux. Les étrangers manquent de protection : dans tous les pays civilisés on les reçoit avec politesse, & on leur donne la place la plus honorable. Chacun est maître dans sa maison, les conviés sont, en quelque façon, soumis à son autorité : il se met au dernier rang : vous le voyez toujours attentif à ce qui peut faire plaisir aux autres, & se donnant pour cela toutes les peines qui ne trahissent point une affectation trop visible, qui ne gênent pas la compagnie. [54]

 

            La galanterie est un de ces rafinemens de générosité. Comme la nature a donné la supériorité à l’homme, en lui conférant une (271) plus grande force de corps & d’esprit, c’est à lui à compenser cet avantage, autant qu’il lui est possible, par une conduite généreuse, par des égards, par une complaisance étudiée pour les penchans & pour les opinions du beau sexe. Les peuples barbares se servent de cette supériorité pour réduire les femmes à l’esclavage le plus rampant : ils les enferment, ils les battent, ils en trafiquent, ils les font mourir. Chez les nations policées, cette autorité se manifeste d’une manière plus noble, quoique tout aussi marquée, par la politesse, par le respect, par la complaisance, en un mot par la galanterie. Dans une bonne société on n’a jamais besoin de demander qui est celui qui donne le festin : c’est celui qui est assis au bas bout de la table, & qui sert les autres ; on ne sauroit s’y méprendre. Il faut ou condamner tous ces usages comme sots & affectés, ou recevoir la galanterie conjointement avec eux. Les anciens Moscovites présentoient à leurs fiancées un fouet au-lieu de la bague nuptiale : ces mêmes peuples prenoient, dans leurs maisons, le pas sur les étrangers, & même sur (272) les ambassadeurs. [55] Ces deux traits de générosité & de savoir vivre partoient du même principe.

 

            La galanterie ne s’accorde pas moins avec la sagesse & la prudence qu’avec la nature & avec la générosité, & lorsqu’elle se renferme dans de justes bornes, elle contribue, plus que toute autre chose, à former la jeunesse des deux sexes. Dans tous les Végétaux on remarque une liaison constante entre la fleur & le germe : & dans le règne animal la nature a voulu que l’amour fît le plaisir le plus doux des individus de l’une & de l’autre espèce. Mais la jouissance corporelle n’est pas la seule que l’on doive rechercher : il n’y a pas jusqu’aux bêtes brutes qui ne jouent & folâtrent, & ces expressions de leurs tendres folies sont leur plus grand plaisir. On ne saurait nier que l’esprit ne doive avoir beaucoup de part aux divertissements des êtres raisonnables ; & si l’on retranche de l’amour le sel de la raison, de (273) la conversation, de la sympathie, de l’amitié & de la bonne humeur, il y restera à peine de quoi piquer le goût d’un honnête homme : je m’en rapporte au jugement des hommes vraiment voluptueux & des plus fins débauchés.

 

            Y a-t-il une meilleure école de mœurs qu’une société de femmes vertueuses, où le désir réciproque de plaire polit insensiblement l’esprit, où l’exemple de la douceur & de la modestie du sexe se communique à ses admirateurs, où la délicatesse nous accoutume à la décence, en nous faisant craindre de l’offenser par des propos trop libres ?

 

            J’avoue qu’en mon particulier, je préférerois une société d’amis choisis, avec lesquels je pourrois me livrer paisiblement aux charmes de la raison, & éprouver la justesse de toute sorte de réflexions sérieuses ou plaisantes, comme elles se présenteroient. Mais comme on ne rencontre pas tous les jours des compagnies aussi délicieuses, les compagnies mêlées où il n’y a point de femmes me paroissent le plus insipide de tous les amusemens, & autant destituées de sens & (274) et de raison que de plaisir & de politesse. Je ne sache que l’usage des boissons fortes qui puisse en écarter l’ennui, & le remède est pire que le mal.

 

            Chez les anciens le caractère du sexe passoit pour un caractère domestique, on ne regardoit pas les femmes comme faisant partie du beau monde ou de la bonne compagnie. C’est peut-être par cette raison que tandis que l’antiquité nous a laissé des productions inimitables dans le genre sérieux, il ne nous en reste rien de fort exquis dans le genre plaisant, à moins qu’on ne veuille excepter le banquet de Xénophon & les dialogues de Lucien. Horace condamne les grossiers bons-mots & les froides plaisanteries de Plaute, mais les siennes valent-elles beaucoup mieux ? & quoiqu’il fût certainement le plus aisé, le plus agréable & le plus judicieux des écrivains, peut-on dire qu’il excelle dans l’art de ridiculiser avec esprit & avec délicatesse ? Ce sont donc là des progrès considérables que la galanterie, & les cours où elle a pris son origine, ont fait faire aux beaux-arts.

 

            (275) Le point-d’honneur, ou l’usage des duels, est une invention moderne, aussi bien que la galanterie, & dans l’esprit de biens des gens une invention tout aussi utile pour polir les mœurs ; mais en vérité je serois fort embarrassé de dire comment elle peut y avoir contribué. La conversation même des plus grands rustres est rarement infestée d’une grossiéreté qui puisse occasionner des duels, à les apprécier même selon les maximes les plus pointilleuses de ce chimérique honneur ; & quant aux petites indécences qui choquent le plus, parce qu’elles reviennent le plus fréquemment, jamais on ne s’en défera par l’usage des duels. Mais ces notions ne sont pas seulement inutiles, elles sont encore pernicieuses. Dès lors qu’on peut être homme d’honneur sans être vertueux, les plus grands scélérats, souillés des vices les plus infâmes, ont le moyen de se faire considérer, & de faire bonne contenance : ils sont débauchés, prodigues, ils ne payent jamais leurs dettes ; mais ils sont gens d’honneur, & par conséquent gens de bonne compagnie.

 

            (276) Il y a pourtant une partie de l’honneur moderne qui est, en même tems, une partie essentielle à la morale : elle consiste dans l’exactitude à tenir ses promesses, & à dire toujours la vérité. C’est ce point d’honneur que monsieur Addison a en vue, lorsqu’il fait dire à Juba : l’honneur est un lien sacré, la loi inviolable des monarques, la perfection qui caractèrise les grandes ames : par tout où il se rencontre avec la vertu, il l’élève & la fortifie : il l’imite où elle n’est pas : il ne faut pas se jouer de l’honneur[56] Quoique ces vers sont d’une extrême beauté, je crains que Monsieur Addison ne soit tombé ici dans cette impropriété de sentiment qu’il reproche souvent, avec tant de raison, à nos poëtes. Assurément les anciens ne connaissoient pas cet honneur qui diffère de la vertu.

 

            (277) Je reviens de ma digression, & je finis par une quatrième remarque. Du moment où les arts & les sciences ont atteint, dans un état, leur dernier degré de perfection, ils commencent à décliner : cette décadence est naturelle ou plutôt nécessaire, & il n’arrive jamais, ou du moins il est bien rare que les arts & les sciences renaissent dans les pays qui autrefois les avoient fleurir.

 

            Je conviens que cette maxime, quoique conforme à l’expérience, doit paroître peu raisonnable au premier abord. Si comme, je le crois, le génie naturel des hommes est à-peu-près le même dans tous les tems, & dans toutes les contrées, qu’y a-t-il de plus propre à cultiver & à perfectionner ce génie, que d’avoir sans cesse devant les yeux des modèles exquis propres à former le goût, & à fixer les objets les plus dignes d’être imités ? N’est-ce pas aux modèles qui sont restés de l’antiquité que nous devons la renaissance des arts, arrivée il y a deux siècles, & les progrès qu’ils ont faits depuis par toute l’Europe ? Et pourquoi sous le règne de Trajan & de ses successeurs, lorsqu’ils (278) étoient encore en entier, lorsque tout l’univers les admiroit & les étudioit, n’ont-ils pas produit les mêmes effets ? Du tems de l’empereur Justinien, Homère passoit parmi les Grecs pour le poëte par excellence, comme Virgile parmi les Romains : l’admiration dûe à ces divins génies subsistoit encore, quoique depuis plusieurs siècles il n’eût paru aucun poëte qui eût pu se vanter de les avoir imités.

 

            Dans les commencemens de la vie, le génie d’un homme lui est inconnu à lui-même, aussi-bien qu’aux autres, ce n’est qu’après plusieurs essais heureux qu’il ose se croire assez fort pour des entreprises qui ont mérité l’applaudissement universel à ceux qui s’y sont distingués. Si la nation a de grands modèles d’éloquence, il confrontera ses exercices de jeunesse avec ces modèles, & sentant l’infinie disproportion, il sera découragé, & ne hasardera jamais d’entrer en concurrence avec des écrivains qu’il admire si fort. On ne va au grand que par l’émulation ; mais l’admiration & la modestie étouffent l’émulation ; & le vrai génie est toujours admirateur & modeste.

 

            (279) Après l’émulation, le plus puissant ressort, c’est la gloire. Un écrivain qui entend retentir, autour de lui, les éloges que l’on donne à ses premières productions, se sent de nouvelles forces ; auguillonné par ce motif il atteint souvent un degré de perfection qui étonne ses lecteurs, & qui le surprend lui-même. Mais lorsque toutes les places honorables sont prises, les nouvelles tentatives, comparées aux ouvrages les plus excellents en eux-mêmes, & dont la réputation est déjà faite, ne sont que froidement reçues. Si Molière & Corneille portoient aujourd’hui sur le théâtre les productions de leur jeunesse, estimées dans leur tems, ils seroient découragés pour jamais par l’indifférence & le dédain du public. Il n’y a que l’ignorance des tems qui ait pu faire supporter le prince de Tyr ; mais ce n’est qu’au succès de cette pièce que nous devons le More de Venise : si le drame intitulé chacun dans son humeur avoit manqué, nous n’eussions jamais Volpone.

 

            Il n’est peut-être pas avantageux pour une nation de recevoir des arts trop (280) perfectionnés de ses voisins. L’émulation s’éteint, & le feu de la jeunesse ambitieuse s’évapore. Tant d’ouvrages finis de peintres Italiens transportés en Angleterre, au-lieu d’encourager nos artistes, sont la véritable cause du peu de progrès que le noble art de la peinture a faits parmi nous. Il paroît qu’il en fut de même à Rome, lorsqu’elle reçut les arts de la Grèce. Le grand nombre de belles productions qui ont paru en France, répandues dans toute l’Allemagne, & dans le Nord, empêchent ces peuples de cultiver leurs propres langues, & les rendent esclaves de leurs voisins dans tout ce qui regarde les connoissances agréables.

 

            Les anciens, il est vrai, nous ont laissé dans tous les genres, les modèles les plus admirables ; mais, outre qu’ils ont paru dans des langues qui ne sont entendues que des savans, les beaux-esprits modernes ne sont pas absolument comparables à ceux qui vivoient dans ces tems reculés. Si Waller étoit né à Rome sous le règne de Tibère, ses premières productions, vûes à côté des odes si finies & si parfaites d’Horace, eussent été (281) sifflées ; au-lieu que dans cette isle la supériorité du poëte Romain n’a fait aucun tort à la réputation du nôtre. C’est que nous nous estimons assez heureux que notre climat & notre langage aient produire une foible copie d’un aussi excellent original.

 

            En un mot, les arts & les sciences, semblables à certaines plantes, exigent un terroir frais ; & quelque fertile que soit le sol, quelque soin qu’on prenne de l’entretenir & de le renouveler par art & par industrie, lorsqu’il est une fois épuisé, il ne produit plus rien d’exquis & de parfait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OF THE RISE AND PROGRESS OF THE ARTS AND SCIENCES

 

(112) Nothing requires greater nicety, in our enquiries concerning human affairs, than to distinguish exactly what is owing to chance, and what proceeds from causes; nor is there any subject, in which an author is more liable to deceive himself by false subtilties and refinements. To say, that any event is derived from chance, cuts short all farther enquiry concerning it, and leaves the writer in the same state of ignorance with the rest of mankind. But when the event is supposed to proceed from certain and stable causes, he may then display his ingenuity, in assigning these causes; and as a man of any subtilty can never be at a loss in this particular, he has thereby an opportunity of swelling his volumes, and discovering his profound knowledge, in observing what escapes the vulgar and ignorant.

 

The distinguishing between chance and causes must depend upon every particular man’s sagacity, in considering every particular incident. But, if I were to assign any general rule to help us in applying this distinction, it would be the following, What depends upon a few persons is, in a great measure, to be ascribed to chance, or secret and unknown causes: What arises from a great number, may often be accounted for by determinate and known causes.

 

Two natural reasons may be assigned for this (113) rule. First, If you suppose a dye to have any biass, however small, to a particular side, this biass, though, perhaps, it may not appear in a few throws, will certainly prevail in a great number, and will cast the balance entirely to that side. In like manner, when any causes beget a particular inclination or passion, at a certain time, and among a certain people; though many individuals may escape the contagion, and be ruled by passions peculiar to themselves; yet the multitude will certainly be seized by the common affection, and be governed by it in all their actions.

 

Secondly, Those principles or causes, which are fitted to operate on a multitude, are always of a grosser and more stubborn nature, less subject to accidents, and less influenced by whim and private fancy, than those which operate on a few only. The latter are commonly so delicate and refined, that the smallest incident in the health, education, or fortune of a particular person, is sufficient to divert their course, and retard their operation; nor is it possible to reduce them to any general maxims or observations. Their influence at one time will never assure us concerning their influence at another; even though all the general circumstances should be the same in both cases.

 

To judge by this rule, the domestic and the gradual revolutions of a state must be a more proper subject of reasoning and observation, than the foreign and the violent, which are commonly produced by single persons, and are more influenced by whim, folly, or caprice, than by general passions and interests. The depression of the lords, and rise of the commons in England, after the statutes of alienation and the encrease of trade and industry, are more easily accounted for by general principles, than the depression of the Spanish, and rise of the French monarchy, after the death of Charles Quint. Had Harry IV. Cardinal Richlieu, and Louis XIV. (114) been Spaniards; and Philip II. III. and IV. and Charles II. been Frenchmen, the history of these two nations had been entirely reversed.

 

For the same reason, it is more easy to account for the rise and progress of commerce in any kingdom, than for that of learning; and a state, which should apply itself to the encouragement of the one, would be more assured of success, than one which should cultivate the other. Avarice, or the desire of gain, is an universal passion, which operates at all times, in all places, and upon all persons: But curiosity, or the love of knowledge, has a very limited influence, and requires youth, leisure, education, genius, and example, to make it govern any person. You will never want booksellers, while there are buyers of books: But there may frequently be readers where there are no authors. Multitudes of people, necessity and liberty, have begotten commerce in Holland: But study and application have scarcely produced any eminent writers.

 

We may, therefore, conclude, that there is no subject, in which we must proceed with more caution, than in tracing the history of the arts and sciences; lest we assign causes which never existed, and reduce what is merely contingent to stable and universal principles. Those who cultivate the sciences in any state, are always few in number: The passion, which governs them, limited: Their taste and judgment delicate and easily perverted: And their application disturbed with the smallest accident. Chance, therefore, or secret and unknown causes, must have a great influence on the rise and progress of all the refined arts.

 

But there is a reason, which induces me not to ascribe the matter altogether to chance. Though the persons, who cultivate the sciences with such astonishing success, as to attract the admiration of posterity, be always few, in all nations and all ages; it is impossible but a share of the same spirit and (115) genius must be antecedently diffused throughout the people among whom they arise, in order to produce, form, and cultivate, from their earliest infancy, the taste and judgment of those eminent writers. The mass cannot be altogether insipid, from which such refined spirits are extracted. There is a God within us, says Ovid, who breathes that divine fire, by which we are animated. Poets, in all ages, have advanced this claim to inspiration. There is not, however, any thing supernatural in the case. Their fire is not kindled from heaven. It only runs along the earth; is caught from one breast to another; and burns brightest, where the materials are best prepared, and most happily disposed. The question, therefore, concerning the rise and progress of the arts and sciences, is not altogether a question concerning the taste, genius, and spirit of a few, but concerning those of a whole people; and may, therefore, be accounted for, in some measure, by general causes and principles. I grant, that a man, who should enquire, why such a particular poet, as Homer, for instance, existed, at such a place, in such a time, would throw himself headlong into chimera, and could never treat of such a subject, without a multitude of false subtilties and refinements. He might as well pretend to give a reason, why such particular generals, as Fabius and Scipio, lived in Rome at such a time, and why Fabius came into the world before Scipio. For such incidents as these, no other reason can be given than that of Horace:

 

·                     Scit genius, natale comes, qui temperat astrum,

·                     Naturæ Deus humanæ, mortalis in unum—

·                     Quodque caput, vultu mutabilis, albus & ater.

 

But I am persuaded, that in many cases good reasons might be given, why such a nation is more polite and learned, at a particular time, than any of its neighbours. At least, this is so curious a subject, that it were a pity to abandon it entirely, (116) before we have found whether it be susceptible of reasoning, and can be reduced to any general principles.

 

My first observation on this head is, That it is impossible for the arts and sciences to arise, at first, among any people unless that people enjoy the blessing of a free government.

 

In the first ages of the world, when men are as yet barbarous and ignorant, they seek no farther security against mutual violence and injustice, than the choice of some rulers, few or many, in whom they place an implicit confidence, without providing any security, by laws or political institutions, against the violence and injustice of these rulers. If the authority be centered in a single person, and if the people, either by conquest, or by the ordinary course of propagation, encrease to a great multitude, the monarch, finding it impossible, in his own person, to execute every office of sovereignty, in every place, must delegate his authority to inferior magistrates, who preserve peace and order in their respective districts. As experience and education have not yet refined the judgments of men to any considerable degree, the prince, who is himself unrestrained, never dreams of restraining his ministers, but delegates his full authority to every one, whom he sets over any portion of the people. All general laws are attended with inconveniencies, when applied to particular cases; and it requires great penetration and experience, both to perceive that these inconveniencies are fewer than what result from full discretionary powers in every magistrate; and also to discern what general laws are, upon the whole, attended with fewest inconveniencies. This is a matter of so great difficulty, that men may have made some advances, even in the sublime arts of poetry and eloquence, where a rapidity of genius and imagination assists their progress, before they have arrived at any great refinement in their (117) municipal laws, where frequent trials and diligent observation can alone direct their improvements. It is not, therefore, to be supposed, that a barbarous monarch, unrestrained and uninstructed, will ever become a legislator, or think of restraining his Bashaws, in every province, or even his Cadis in every village. We are told, that the late Czar, though actuated with a noble genius, and smit with the love and admiration of European arts; yet professed an esteem for the Turkish policy in this particular, and approved of such summary decisions of causes, as are practised in that barbarous monarchy, where the judges are not restrained by any methods, forms, or laws. He did not perceive, how contrary such a practice would have been to all his other endeavours for refining his people. Arbitrary power, in all cases, is somewhat oppressive and debasing; but it is altogether ruinous and intolerable, when contracted into a small compass; and becomes still worse, when the person, who possesses it, knows that the time of his authority is limited and uncertain. Habet subjectos tanquam suos; viles, ut alienos. He governs the subjects with full authority, as if they were his own; and with negligence or tyranny, as belonging to another. A people, governed after such a manner, are slaves in the full and proper sense of the word; and it is impossible they can ever aspire to any refinements of taste or reason. They dare not so much as pretend to enjoy the necessaries of life in plenty or security.

 

To expect, therefore, that the arts and sciences should take their first rise in a monarchy, is to expect a contradiction. Before these refinements have taken place, the monarch is ignorant and uninstructed; and not having knowledge sufficient to make him sensible of the necessity of balancing his government upon general laws, he delegates his full power to all inferior magistrates. This (118) barbarous policy debases the people, and for ever prevents all improvements. Were it possible, that, before science were known in the world, a monarch could possess so much wisdom as to become a legislator, and govern his people by law, not by the arbitrary will of their fellow-subjects, it might be possible for that species of government to be the first nursery of arts and sciences. But that supposition seems scarcely to be consistent or rational.

 

It may happen, that a republic, in its infant state, may be supported by as few laws as a barbarous monarchy, and may entrust as unlimited an authority to its magistrates or judges. But, besides that the frequent elections by the people, are a considerable check upon authority; it is impossible, but, in time, the necessity of restraining the magistrates, in order to preserve liberty, must at last appear, and give rise to general laws and statutes. The Roman Consuls, for some time, decided all causes, without being confined by any positive statutes, till the people, bearing this yoke with impatience, created the decemvirs, who promulgated the twelve tables; a body of laws, which, though, perhaps, they were not equal in bulk to one English act of parliament, were almost the only written rules, which regulated property and punishment, for some ages, in that famous republic. They were, however, sufficient, together with the forms of a free government, to secure the lives and properties of the citizens, to exempt one man from the dominion of another; and to protect every one against the violence or tyranny of his fellow-citizens. In such a situation the sciences may raise their heads and flourish: But never can have being amidst such a scene of oppression and slavery, as always results from barbarous monarchies, where the people alone are restrained by the authority of the magistrates, and the magistrates are not restrained by any law or statute. An unlimited despotism of this nature, (119) while it exists, effectually puts a stop to all improvements, and keeps men from attaining that knowledge, which is requisite to instruct them in the advantages, arising from a better police, and more moderate authority.

 

Here then are the advantages of free states. Though a republic should be barbarous, it necessarily, by an infallible operation, gives rise to Law, even before mankind have made any considerable advances in the other sciences. From law arises security: From security curiosity: And from curiosity knowledge. The latter steps of this progress may be more accidental; but the former are altogether necessary. A republic without laws can never have any duration. On the contrary, in a monarchical government, law arises not necessarily from the forms of government. Monarchy, when absolute, contains even something repugnant to law. Great wisdom and reflexion can alone reconcile them. But such a degree of wisdom can never be expected, before the greater refinements and improvements of human reason. These refinements require curiosity, security, and law. The first growth, therefore, of the arts and sciences can never be expected in despotic governments.

 

There are other causes, which discourage the rise of the refined arts in despotic governments; though I take the want of laws, and the delegation of full powers to every petty magistrate, to be the principal. Eloquence certainly springs up more naturally in popular governments: Emulation too in every accomplishment must there be more animated and (120) enlivened: And genius and capacity have a fuller scope and career. All these causes render free governments the only proper nursery for the arts and sciences.

 

The next observation, which I shall make on this head, is, That nothing is more favourable to the rise of politeness and learning, than a number of neighbouring and independent states, connected together by commerce and policy. The emulation, which naturally arises among those neighbouring states, is an obvious source of improvement: But what I would chiefly insist on is the stop which such limited territories give both to power and to authority.

 

Extended governments, where a single person has great influence, soon become absolute; but small ones change naturally into commonwealths. A large government is accustomed by degrees to tyranny; because each act of violence is at first performed upon a part, which, being distant from the majority, is not taken notice of, nor excites any violent ferment. Besides, a large government, though the whole be discontented, may, by a little art, be kept in obedience; while each part, ignorant of the resolutions of the rest, is afraid to begin any commotion or insurrection. Not to mention, that there is a superstitious reverence for princes, which mankind naturally contract when they do not often see the sovereign, and when many of them become not acquainted with him so as to perceive his weaknesses. And as large states can afford a great expence, in order to support the pomp of majesty; this is a kind of fascination on men, and naturally contributes to the enslaving of them.

 

In a small government, any act of oppression is immediately known throughout the whole: The murmurs and discontents, proceeding from it, are easily communicated: And the indignation arises the higher, because the subjects are not apt to apprehend in such states, that the distance is very wide (121) between themselves and their sovereign. “No man,” said the prince of Conde, “is a hero to his Valet de Chambre.” It is certain that admiration and acquaintance are altogether incompatible towards any mortal creature. Sleep and love convinced even Alexander himself that he was not a God: But I suppose that such as daily attended him could easily, from the numberless weaknesses to which he was subject, have given him many still more convincing proofs of his humanity.

 

But the divisions into small states are favourable to learning, by stopping the progress of authority as well as that of power. Reputation is often as great a fascination upon men as sovereignty, and is equally destructive to the freedom of thought and examination. But where a number of neighbouring states have a great intercourse of arts and commerce, their mutual jealousy keeps them from receiving too lightly the law from each other, in matters of taste and of reasoning, and makes them examine every work of art with the greatest care and accuracy. The contagion of popular opinion spreads not so easily from one place to another. It readily receives a check in some state or other, where it concurs not with the prevailing prejudices. And nothing but nature and reason, or, at least, what bears them a strong resemblance, can force its way through all obstacles, and unite the most rival nations into an esteem and admiration of it.

 

Greece was a cluster of little principalities, which soon became republics; and being united both by their near neighbourhood, and by the ties of the same language and interest, they entered into the closest intercourse of commerce and learning. There concurred a happy climate, a soil not unfertile, and a most harmonious and comprehensive language; so that every circumstance among that people seemed to favour the rise of the arts and sciences. Each city produced its several artists and philosophers, (122) who refused to yield the preference to those of the neighbouring republics: Their contention and debates sharpened the wits of men: A variety of objects was presented to the judgment, while each challenged the preference to the rest: and the sciences, not being dwarfed by the restraint of authority, were enabled to make such considerable shoots, as are, even at this time, the objects of our admiration. After the Roman christian or catholic church had spread itself over the civilized world, and had engrossed all the learning of the times; being really one large state within itself, and united under one head; this variety of sects immediately disappeared, and the Peripatetic philosophy was alone admitted into all the schools, to the utter depravation of every kind of learning. But mankind, having at length thrown off this yoke, affairs are now returned nearly to the same situation as before, and Europe is at present a copy at large, of what Greece was formerly a pattern in miniature. We have seen the advantage of this situation in several instances. What checked the progress of the Cartesian philosophy, to which the French nation shewed such a strong propensity towards the end of the last century, but the opposition made to it by the other nations of Europe, who soon discovered the weak sides of that philosophy? The severest scrutiny, which Newton’s theory has undergone, proceeded not from his own countrymen, but from foreigners; and if it can overcome the obstacles, which it meets with at present in all parts of Europe, it will probably go down triumphant to the latest posterity. The English are become sensible of the scandalous licentiousness of their stage, from the example of the French decency and morals. The French are convinced, that their theatre has become somewhat effeminate, by too much love and gallantry; and begin to approve of the more masculine taste of some neighbouring nations.

 

(123) In China, there seems to be a pretty considerable stock of politeness and science, which, in the course of so many centuries, might naturally be expected to ripen into something more perfect and finished, than what has yet arisen from them. But China is one vast empire, speaking one language, governed by one law, and sympathizing in the same manners. The authority of any teacher, such as Confucius, was propagated easily from one corner of the empire to the other. None had courage to resist the torrent of popular opinion. And posterity was not bold enough to dispute what had been universally received by their ancestors. This seems to be one natural reason, why the sciences have made so slow a progress in that mighty empire. [57]

 

If we consider the face of the globe, Europe, of all the four parts of the world, is the most broken (124) by seas, rivers, and mountains; and Greece of all countries of Europe. Hence these regions were naturally divided into several distinct governments. And hence the sciences arose in Greece; and Europe has been hitherto the most constant habitation of them.

 

I have sometimes been inclined to think, that interruptions in the periods of learning, were they not attended with such a destruction of ancient books, and the records of history, would be rather favourable to the arts and sciences, by breaking the progress of authority, and dethroning the tyrannical usurpers over human reason. In this particular, they have the same influence, as interruptions in political governments and societies. Consider the blind submission of the ancient philosophers to the several masters in each school, and you will be convinced, that little good could be expected from a hundred centuries of such a servile philosophy. Even the Eclectics, who arose about the age of Augustus, notwithstanding their professing to choose freely what pleased them from every different sect, were yet, in the main, as slavish and dependent as any of their brethren; since they sought for truth not in nature, but in the several schools; where they supposed she must necessarily be found, though not united in a body, yet dispersed in parts. Upon the revival of learning, those sects of Stoics and Epicureans, Platonists and Pythagoricians, could never regain any credit or authority; and, at the same time, by the example of their fall, kept men from submitting, with such blind deference, to those new sects, which have attempted to gain an ascendant over them.

 

The third observation, which I shall form on this head, of the rise and progress of the arts and sciences, is, That though the only proper Nursery of these noble plants be a free state; yet may they be transplanted into any government; and that a republic (125) is most favourable to the growth of the sciences, a civilized monarchy to that of the polite arts.

 

To balance a large state or society, whether monarchical or republican, on general laws, is a work of so great difficulty, that no human genius, however comprehensive, is able, by the mere dint of reason and reflection, to effect it. The judgments of many must unite in this work: Experience must guide their labour: Time must bring it to perfection: And the feeling of inconveniencies must correct the mistakes, which they inevitably fall into, in their first trials and experiments. Hence appears the impossibility, that this undertaking should be begun and carried on in any monarchy; since such a form of government, ere civilized, knows no other secret or policy, than that of entrusting unlimited powers to every governor or magistrate, and subdividing the people into so many classes and orders of slavery. From such a situation, no improvement can ever be expected in the sciences, in the liberal arts, in laws, and scarcely in the manual arts and manufactures. The same barbarism and ignorance, with which the government commences, is propagated to all posterity, and can never come to a period by the efforts or ingenuity of such unhappy slaves.

 

But though law, the source of all security and happiness, arises late in any government, and is the slow product of order and of liberty, it is not preserved with the same difficulty, with which it is produced; but when it has once taken root, is a hardy plant, which will scarcely ever perish through the ill culture of men, or the rigour of the seasons. The arts of luxury, and much more the liberal arts, which depend on a refined taste or sentiment, are easily lost; because they are always relished by a few only, whose leisure, fortune, and genius fit them for such amusements. But what is profitable to every mortal, and in common life, when once (126) discovered, can scarcely fall into oblivion, but by the total subversion of society, and by such furious inundations of barbarous invaders, as obliterate all memory of former arts and civility. Imitation also is apt to transport these coarser and more useful arts from one climate to another, and make them precede the refined arts in their progress; though perhaps they sprang after them in their first rise and propagation. From these causes proceed civilized monarchies; where the arts of government, first invented in free states, are preserved to the mutual advantage and security of sovereign and subject.

 

However perfect, therefore, the monarchical form may appear to some politicians, it owes all its perfection to the republican; nor is it possible, that a pure despotism, established among a barbarous people, can ever, by its native force and energy, refine and polish itself. It must borrow its laws, and methods, and institutions, and consequently its stability and order, from free governments. These advantages are the sole growth of republics. The extensive despotism of a barbarous monarchy, by entering into the detail of the government, as well as into the principal points of administration, for ever prevents all such improvements.

 

In a civilized monarchy, the prince alone is unrestrained in the exercise of his authority, and possesses alone a power, which is not bounded by any thing but custom, example, and the sense of his own interest. Every minister or magistrate, however eminent, must submit to the general laws, which govern the whole society, and must exert the authority delegated to him after the manner, which is prescribed. The people depend on none but their sovereign, for the security of their property. He is so far removed from them, and is so much exempt from private jealousies or interests, that this dependence is scarcely felt. And thus a species of government arises, to which, in a high political (127) rant, we may give the name of Tyranny, but which, by a just and prudent administration, may afford tolerable security to the people, and may answer most of the ends of political society.

 

But though in a civilized monarchy, as well as in a republic, the people have security for the enjoyment of their property; yet in both these forms of government, those who possess the supreme authority have the disposal of many honours and advantages, which excite the ambition and avarice of mankind. The only difference is, that, in a republic, the candidates for office must look downwards, to gain the suffrages of the people; in a monarchy, they must turn their attention upwards, to court the good graces and favour of the great. To be successful in the former way, it is necessary for a man to make himself useful, by his industry, capacity, or knowledge: To be prosperous in the latter way, it is requisite for him to render himself agreeable, by his wit, complaisance, or civility. A strong genius succeeds best in republics: A refined taste in monarchies. And consequently the sciences are the more natural growth of the one, and the polite arts of the other.

 

Not to mention, that monarchies, receiving their chief stability from a superstitious reverence to priests and princes, have commonly abridged the liberty of reasoning, with regard to religion, and politics, and consequently metaphysics and morals. All these form the most considerable branches of science. Mathematics and natural philosophy, which only remain, are not half so valuable.

 

Among the arts of conversation, no one pleases more than mutual deference or civility, which leads us to resign our own inclinations to those of our companion, and to curb and conceal that presumption and arrogance, so natural to the human mind. A good-natured man, who is well educated, practises this civility to every mortal, without premeditation (128) or interest. But in order to render that valuable quality general among any people, it seems necessary to assist the natural disposition by some general motive. Where power rises upwards from the people to the great, as in all republics, such refinements of civility are apt to be little practised; since the whole state is, by that means, brought near to a level, and every member of it is rendered, in a great measure, independent of another. The people have the advantage, by the authority of their suffrages: The great, by the superiority of their station. But in a civilized monarchy, there is a long train of dependence from the prince to the peasant, which is not great enough to render property precarious, or depress the minds of the people; but is sufficient to beget in every one an inclination to please his superiors, and to form himself upon those models, which are most acceptable to people of condition and education. Politeness of manners, therefore, arises most naturally in monarchies and courts; and where that flourishes, none of the liberal arts will be altogether neglected or despised.

 

The republics in Europe are at present noted for want of politeness. The good-manners of a Swiss civilized in Holland, is an expression for rusticity among the French. The English, in some degree, fall under the same censure, notwithstanding their learning and genius. And if the Venetians be an exception to the rule, they owe it, perhaps, to their communication with the other Italians, most of whose governments beget a dependence more than sufficient for civilizing their manners.

 

It is difficult to pronounce any judgment concerning the refinements of the ancient republics in this particular: But I am apt to suspect, that the arts of conversation were not brought so near to perfection among them as the arts of writing and composition. (129) The scurrility of the ancient orators, in many instances, is quite shocking, and exceeds all belief. Vanity too is often not a little offensive in authors of those ages; as well as the common licentiousness and immodesty of their stile, Quicunque impudicus, adulter, ganeo, manu, ventre, pene, bona patria laceraverat, says Sallust in one of the gravest and most moral passages of his history. Nam fuit ante Helenam Cunnus teterrima belli Causa, is an expression of Horace, in tracing the origin of moral good and evil.  Ovid and Lucretius are almost as licentious in their stile as Lord Rochester; though the former were fine gentlemen and delicate writers, and the latter,g from the corruptions of that court, in which he lived, seems to have thrown off all regard to shame and decency. Juvenal inculcates modesty with great zeal; but sets a very bad example of it, if we consider the impudence of his expressions.

 

I shall also be bold to affirm, that among the ancients, there was not much delicacy of breeding, or that polite deference and respect, which civility obliges us either to express or counterfeit towards the persons with whom we converse. Cicero was certainly one of the finest gentlemen of his age; yet I must confess I have frequently been shocked with the poor figure under which he represents his friend Atticus, in those dialogues, where he himself is introduced as a speaker. That learned and (130) virtuous Roman, whose dignity, though he was only a private gentleman, was inferior to that of no one in Rome, is there shewn in rather a more pitiful light than Philalethes’s friend in our modern dialogues. He is a humble admirer of the orator, pays him frequent compliments, and receives his instructions, with all the deference which a scholar owes to his master. Even Cato is treated in somewhat of a cavalier manner in the dialogues de finibus.

 

One of the most particular details of a real dialogue, which we meet with in antiquity, is related by Polybius; when Philip, king of Macedon, a prince of wit and parts, met with Titus Flamininus, one of the politest of the Romans, as we learn from Plutarch, accompanied with ambassadors from almost all the Greek cities. The Ætolian ambassador very abruptly tells the king, that he talked like a fool or a madman (ληρει̑ν). “That’s evident, says his majesty, even to a blind man;” which was a raillery on the blindness of his excellency. Yet all this did not pass the usual bounds: For the conference was not disturbed; and Flamininus was very well diverted with these strokes of humour. At the end, when Philip craved a little time to consult with his friends, of whom he had none present, the Roman general, being desirous also to shew his wit, as the historian says, tells him, “that perhaps the reason, why he had none of his friends with him, was because he had murdered them all”; which was actually the case. This unprovoked piece of rusticity is not condemned by the historian; caused no farther resentment in Philip, than to excite a Sardonian smile, or what we call a grin; and hindered him not from renewing the conference next day. Plutarch too mentions this raillery amongst the witty and agreeable sayings of Flamininus.

 

Cardinal Wolsey apologized for his famous piece of insolence, in saying, Ego et Rex meus, I and my king, by observing, that this expression was (131) conformable to the Latin idiom, and that a Roman always named himself before the person to whom, or of whom he spake. Yet this seems to have been an instance of want of civility among that people. The ancients made it a rule, that the person of the greatest dignity should be mentioned first in the discourse; insomuch, that we find the spring of a quarrel and jealousy between the Romans and Ætolians, to have been a poet’s naming the Ætolians before the Romans, in celebrating a victory gained by their united arms over the Macedonians. Thus Livia disgusted Tiberius by placing her own name before his in an inscription.

 

No advantages in this world are pure and unmixed. In like manner, as modern politeness, which is naturally so ornamental, runs often into affectation and foppery, disguise and insincerity; so the ancient simplicity, which is naturally so amiable and affecting, often degenerates into rusticity and abuse, scurrility and obscenity.

If the superiority in politeness should be allowed to modern times, the modern notions of gallantry, the natural produce of courts and monarchies, will probably be assigned as the causes of this refinement. No one denies this invention to be modern: But some of the more zealous partizans of the ancients, have asserted it to be foppish and ridiculous, and a reproach, rather than a credit, to the present age. It may here be proper to examine this question.

 

Nature has implanted in all living creatures an affection between the sexes, which, even in the fiercest and most rapacious animals, is not merely confined to the satisfaction of the bodily appetite, but begets a friendship and mutual sympathy, which runs through the whole tenor of their lives. Nay, even in those species, where nature limits the indulgence of this appetite to one season and to one object, and forms a kind of marriage or association between a single male and female, there is yet a (132) visible complacency and benevolence, which extends farther, and mutually softens the affections of the sexes towards each other. How much more must this have place in man, where the confinement of the appetite is not natural; but either is derived accidentally from some strong charm of love, or arises from reflections on duty and convenience? Nothing, therefore, can proceed less from affectation than the passion of gallantry. It is natural in the highest degree. Art and education, in the most elegant courts, make no more alteration on it, than on all the other laudable passions. They only turn the mind more towards it; they refine it; they polish it; and give it a proper grace and expression.

 

But gallantry is as generous as it is natural. To correct such gross vices, as lead us to commit real injury on others, is the part of morals, and the object of the most ordinary education. Where that is not attended to, in some degree, no human society can subsist. But in order to render conversation, and the intercourse of minds more easy and agreeable, good manners have been invented, and have carried the matter somewhat farther. Wherever nature has given the mind a propensity to any vice, or to any passion disagreeable to others, refined breeding has taught men to throw the biass on the opposite side, and to preserve, in all their behaviour, the appearance of sentiments different from those to which they naturally incline. Thus, as we are commonly proud and selfish, and apt to assume the preference above others, a polite man learns to behave with deference towards his companions, and to yield the superiority to them in all the common incidents of society. In like manner, wherever a person’s situation may naturally beget any disagreeable suspicion in him, it is the part of good manners to prevent it, by a studied display of sentiments, directly contrary to those of which he is apt to be jealous. Thus, old men know their (133) infirmities, and naturally dread contempt from the youth: Hence, well-educated youth redouble the instances of respect and deference to their elders. Strangers and foreigners are without protection: Hence, in all polite countries, they receive the highest civilities, and are entitled to the first place in every company. A man is lord in his own family, and his guests are, in a manner, subject to his authority: Hence, he is always the lowest person in the company; attentive to the wants of every one; and giving himself all the trouble, in order to please, which may not betray too visible an affectation, or impose too much constraint on his guests. Gallantry is nothing but an instance of the same generous attention. As nature has given man the superiority above woman, by endowing him with greater strength both of mind and body; it is his part to alleviate that superiority, as much as possible, by the generosity of his behaviour, and by a studied deference and complaisance for all her inclinations and opinions. Barbarous nations display this superiority, by reducing their females to the most abject slavery; by confining them, by beating them, by selling them, by killing them. But the male sex, among a polite people, discover their authority in a more generous, though not a less evident manner; by civility, by respect, by complaisance, and, in a word, by gallantry. In good company, you need not ask, Who is the master of the feast? The man, who sits in the lowest place, and who is always industrious in helping every one, is certainly the person. We must either condemn all such instances of generosity, as foppish and affected, or admit of gallantry among the rest. The ancient Muscovites wedded their wives with a whip, instead of a ring. The same people, (134) in their own houses, took always the precedency above foreigners, even foreign ambassadors. These two instances of their generosity and politeness are much of a piece.

 

Gallantry is not less compatible with wisdom and prudence, than with nature and generosity; and when under proper regulations, contributes more than any other invention, to the entertainment and improvement of the youth of both sexes. Among every species of animals, nature has founded on the love between the sexes their sweetest and best enjoyment. But the satisfaction of the bodily appetite is not alone sufficient to gratify the mind; and even among brute-creatures, we find, that their play and dalliance, and other expressions of fondness, form the greatest part of the entertainment. In rational beings, we must certainly admit the mind for a considerable share. Were we to rob the feast of all its garniture of reason, discourse, sympathy, friendship, and gaiety, what remains would scarcely be worth acceptance, in the judgment of the truly elegant and luxurious.

 

What better school for manners, than the company of virtuous women; where the mutual endeavour to please must insensibly polish the mind, where the example of the female softness and modesty must communicate itself to their admirers, and where the delicacy of that sex puts every one on his guard, lest he give offence by any breach of decency?

 

(135) Among the ancients, the character of the fair-sex was considered as altogether domestic; nor were they regarded as part of the polite world or of good company. This, perhaps, is the true reason why the ancients have not left us one piece of pleasantry that is excellent, (unless one may except the Banquet of Xenophon, and the Dialogues of Lucian) though many of their serious compositions are altogether inimitable. Horace condemns the coarse railleries and cold jests of Plautus: But, though the most easy, agreeable, and judicious writer in the world, is his own talent for ridicule very striking or refined? This, therefore, is one considerable improvement, which the polite arts have received from gallantry, and from courts, where it first arose.

 

(136) But, to return from this digression, I shall advance it as a fourth observation on this subject, of the rise and progress of the arts and sciences, That when the arts and sciences come to perfection in any state, from that moment they naturally, or rather necessarily decline, and seldom or never revive in that nation, where they formerly flourished.

 

It must be confessed, that this maxim, though conformable to experience, may, at first sight, be esteemed contrary to reason. If the natural genius of mankind be the same in all ages, and in almost all countries, (as seems to be the truth) it must very much forward and cultivate this genius, to be possessed of patterns in every art, which may regulate the taste, and fix the objects of imitation. The models left us by the ancients gave birth to all the arts about 200 years ago, and have mightily advanced their progress in every country of Europe: Why had they not a like effect during the reign of Trajan and his successors; when they were much more entire, and were still admired and studied by the whole world? So late as the emperor Justinian, the Poet, by way of distinction, was understood, among the Greeks, to be Homer; among the Romans, Virgil. Such admiration still remained for these divine geniuses; though no poet had appeared for many centuries, who could justly pretend to have imitated them.

 

A man’s genius is always, in the beginning of life, as much unknown to himself as to others; and it is only after frequent trials, attended with success, that he dares think himself equal to those undertakings, in which those, who have succeeded, have fixed the admiration of mankind. If his own nation be already possessed of many models of eloquence, (137) he naturally compares his own juvenile exercises with these; and being sensible of the great disproportion, is discouraged from any farther attempts, and never aims at a rivalship with those authors, whom he so much admires. A noble emulation is the source of every excellence. Admiration and modesty naturally extinguish this emulation. And no one is so liable to an excess of admiration and modesty, as a truly great genius.

 

Next to emulation, the greatest encourager of the noble arts is praise and glory. A writer is animated with new force, when he hears the applauses of the world for his former productions; and, being roused by such a motive, he often reaches a pitch of perfection, which is equally surprizing to himself and to his readers. But when the posts of honour are all occupied, his first attempts are but coldly received by the public; being compared to productions, which are both in themselves more excellent, and have already the advantage of an established reputation. Were Moliere and Corneille to bring upon the stage at present their early productions, which were formerly so well received, it would discourage the young poets, to see the indifference and disdain of the public. The ignorance of the age alone could have given admission to the Prince of Tyre; but it is to that we owe the Moor: Had Every man in his humour been rejected, we had never seen Volpone.

 

Perhaps, it may not be for the advantage of any nation to have the arts imported from their neighbours in too great perfection. This extinguishes emulation, and sinks the ardour of the generous youth. So many models of Italian painting brought into England, instead of exciting our artists, is the cause of their small progress in that noble art. The same, perhaps, was the case of Rome, when it received the arts from Greece. That multitude of polite productions in the French language, dispersed all over Germany and the North, hinder (138) these nations from cultivating their own language, and keep them still dependent on their neighbours for those elegant entertainments.

 

It is true, the ancients had left us models in every kind of writing, which are highly worthy of admiration. But besides that they were written in languages, known only to the learned; besides this, I say, the comparison is not so perfect or entire between modern wits, and those who lived in so remote an age. Had Waller been born in Rome, during the reign of Tiberius, his first productions had been despised, when compared to the finished odes of Horace. But in this island the superiority of the Roman poet diminished nothing from the fame of the English. We esteemed ourselves sufficiently happy, that our climate and language could produce but a faint copy of so excellent an original.

 

In short, the arts and sciences, like some plants, require a fresh soil; and however rich the land may be, and however you may recruit it by art or care, it will never, when once exhausted, produce any thing that is perfect or finished in the kind.

 

 

 

 

 

 



[1]              Les pages indiquées entre parenthèses sont celles de notre édition de travail. (NdT)

[2]              Sur le hasard, voir le Traité de la nature humaine, I, III, 11. (NdT)

[3]              Sur la question de la probabilité et l’exemple du dé, voir le Traité de la nature humaine, I, III, 11. (NdT)

[4]                  « Le conquérant normand a fait comme Mahomet II, il a partagé les terres conquises avec ses capitaines, et n'a exigé d'eux aucune autre redevance que le service militaire. C'est ce qui a fait cette aristocratie anglaise si riche, et par là même si puissante. Jusqu'au règne de Henri VII, la portion de territoire qu'elle possédait, comparée à celle du peuple, était dans la proportion de quatre à un. Il est vrai que, dans ce cas, il faut y ajouter les biens du clergé, qui étaient, comme elle, d'origine normande. Propriétaire du sol, la noblesse maintenait le peuple dans le néant, c'est-à-dire en état de servage, et faisait trembler la royauté. Les armées de ces grandes maisons étaient plus fortes que l'armée royale. Henri VII connaissait cette puissance, puisqu'il était arrivé par elle. Aussi résolut-il de l'abattre. C'est pourquoi, (219) relâchant le lien qui existait entre les seigneurs et leurs vassaux, dissipant ces réunions de partisans ou de retainers qui vivaient dans les châteaux, toujours sous la main qui les payait, il fit tout ce qu'il put pour amener la noblesse à la cour; il rendit des statuts d'aliénation qui permettaient de l'exproprier, et qui autorisaient la noblesse elle-même à se défaire de ses biens pour soutenir un luxe effréné et se ruiner par une rivalité de folies et de splendeurs. Qu'on ajoute à cela l'expropriation des abbayes et du clergé catholique sous le règne de Henri VIII, et l'on comprendra pourquoi, à la fin de la dynastie des Tudors, la prépondérance de la propriété avait passé d'un autre côté. Les biens possédés par la bourgeoisie, comparés à ceux de la noblesse, étaient dans le rapport de neuf à un. De là un changement dans la politique; car, avec la propriété, le pouvoir devait passer aussi du côté de la bourgeoisie. Elisabeth sut prévenir cette révolution avec une extrême habileté. Mais les deux premiers Stuarts la précipitèrent. N'ayant plus la noblesse pour les soutenir et revendiquant le pouvoir absolu, ils furent renversés par le parlement bourgeois, renversé à son tour par le dictateur Cromwell. » AD. Franck : Réformateurs et publicistes de lEurope, Paris 1864, pp.218,219. (NdT)

[5]                  La contingence, comme le hasard, renvoient chez Hume à des causes secrètes que nous ignorons : « D’autre part, comme le hasard n’est rien de réel en lui-même et, à proprement parler, n’est que la négation d’une cause, son influence sur l’esprit est contraire à celle de la causalité, et il lui est essentiel de laisser l’imagination parfaitement indifférente de considérer soit l’existence, soit la non-existence, de l’objet qui est regardé comme contingent. » Traité de la nature humaine, I, III, 11, traduction de Philippe Folliot, les Classiques des Sciences Sociales, 2006. (NdT)

[6]                  « Est Deus in nobis; agitante calescimus illo: Impetus hic, sacræ semina mentis habetOvide, Les fastes, livre VI, vers 5 et 6. L’édition Desaintange, Paris, 1804, tome p.309, donne comme traduction en vers : « En nous, un Dieu demeure : un pur rayon des cieux, quand il s’agite en nous, illumine notre âme. » (NdT)

[7]                  J’emprunte la traduction de « chimera » par « entreprise chimérique » à la traduction anonyme du XVIIIème. (NdT)

[8]                  Epîtres, II. Charles Batteux donne comme traduction : « Le Génie le sait, ce Dieu qui règle l’étoile et le sort des humains, qui naît et meurt avec nous, serein pour les uns, noir et triste pour les autres. » Œuvres complètes d’Horace, tome III, Paris, 1823, p.349. (NdT)

[9]                  « Il nous a assujettis comme siens et avilis comme si nous appartenions à un autre. » (traduction de P. Folliot) Le texte de Tacite est légèrement différent (mais le sens demeure le même) : « nunc et subjectos nos habuit, tanquam suos ; et viles, ut alienos. » (Tacite : Histoires, I, XXXVII, Œuvres complètes de Tacite, Paris, 1808, tome 4, p.62) On trouve aussi la citation approximative de Hume dans l’Essai sur la balance du pouvoir. (NdT)

[10]                « Fellow-subjects », littéralement consujets (comme on dit « concitoyens » dans une démocratie). (NdT)

[11]                Les éditions 1742 à 1768 ajoutent : Selon le progrès nécessaire des choses, la loi doit précéder la science. Dans les républiques, la loi peut précéder la science et peut naître de la nature même du gouvernement. Dans les monarchies, elle ne naît pas de la nature du gouvernement et ne peut précéder la science. Un prince absolu, barbare, rend tous ses ministres et tous ses magistrats aussi absolus que lui-même, et il ne faut pas plus pour empêcher à jamais tout effort, toute curiosité et toute science.

[12]                La formule a été prêtée à plusieurs auteurs. On la trouve par exemple dans les Essais de Montaigne. (NdT)

[13]                Les éditions 1742 à 1753 ajoutent : « Antigone, complimenté par ses flatteurs comme une divinité et comme le fils de cette glorieuse planète qui illumine l’univers, dit : Sur ce point, vous pouvez consulter la personne qui vide ma chaise percée. » (NdT)

[14]                Ce qui est entre crochets ne figure pas dans les éditions de 1742 et de 1748. (NdT)

[15]                Si l’on nous demande comment nous pouvons concilier les principes précédents avec le bonheur, la richesse et la bonne politique des Chinois, qui ont toujours été gouvernés par un monarque et qui peuvent à peine se former l’idée d’un gouvernement libre, je répondrai que, bien que le gouvernement chinois soit une pure monarchie, il n’est pas, à proprement parler, absolu. Les Chinois n’ont pas de voisins, à l’exception des Tartares dont ils sont, dans une certaine mesure, protégés ou semblent du moins l’être par leur fameux mur et par leur supériorité en nombre. Voilà pourquoi la discipline militaire a toujours été négligée chez eux. Leurs forces régulières ne sont qu’une simple milice de la pire sorte, incapable de réprimer une insurrection dans un pays aussi peuplé. On peut donc proprement dire que l’épée est toujours dans les mains du peuple, ce qui est une contrainte suffisante pour le monarque, qui l’oblige à placer ses mandarins ou gouverneurs de provinces sous la contrainte de lois générales afin de prévenir ces rébellions qui – l’histoire nous l’apprend – ont été si fréquentes et si dangereuses dans ce gouvernement. Peut-être une pure monarchie de ce genre, si elle était capable de se défendre contre ses ennemis, serait-elle le meilleur des gouvernements, ayant à la fois la tranquillité qui accompagne le pouvoir royal et la modération et la liberté des assemblées populaires. (Note de Hume)

[16]                C’est la politesse d’un Suisse

En Hollande civilisé. Rousseau.

[17]                Il est inutile de citer Cicéron et Pline sur ce point. Ils sont bien trop connus. Mais on est un peu surpris de voir Arrien, Un écrivain très grave et très judicieux, interrompre soudainement le fil de son récit pour dire à ses lecteurs qu’il est aussi connu parmi les Grecs pour son éloquence qu’Alexandre pour les armes. Liv.I. (Note de Hume)

[18]                Tous les débauchés, adultères et coureurs de tavernes avaient dilapidé les biens paternels avec la main, le ventre et le sexe. (NdT)

[19]                « Avant Hélène, en effet, le Mont de Vénus fut une horrible cause de guerre. » Le mot « cunnus » désignait ou la vulve ou le pubis féminin. Il donna le mot « con ». Ma traduction se justifie par la présence d’une majuscule au mot Cunnus. (NdT)

[20]                 Ce poète (voir liv.iv.1165) recommande un remède extraordinaire pour se guérir de l’amour, remède qu’on ne s’attend pas à rencontrer dans un poème si élégant et si philosophique. Ce remède semble avoir été l’origine de certaines des images du Dr Swift. Les élégants Catulle et Phèdre tombent sous la même critique. (Note de Hume)

[21]                Les éditions de 1742 à 1768 ajoutent : Et il est remarquable que Cicéron, grand sceptique en matière de religion, qui ne voulait pas décider quelque chose sur ce point en choisissant parmi les différentes sectes philosophiques, présente ses amis discutant sur l’existence et la nature des dieux parce que, ma foi, il n’eût pas été convenable pour un aussi grand génie disposant de la parole de ne rien dire de décisif sur le sujet et de ne pas l’emporter en toutes choses, comme il le faisait toujours en d’autres occasions.  On remarque aussi un esprit de dialogue dans les livres éloquents du De Oratore et une assez bonne égalité entre les interlocuteurs mais ces orateurs sont les grands hommes de l’époque qui a précédé celle de l’auteur et il raconte la conférence comme s’il la tenait par ouï-dire.

[22]                En caractères grecs dans le texte. (NdT)

[23]                Il s’agit bien évidemment d’un sourire forcé.  Voir d’ailleurs le sens et l’origine du mot « sardonique » ou « sardonien ». (NdT)

[24]                Les éditions de 1742 à 1768 ajoutent : Ce n’est qu’un compliment médiocre que celui qu’Horace présente à son ami Grosphus dans l’ode qui lui est adressée. « Personne, dit-il, n’est heureux en toutes choses et je puis jouir de certains avantages dont vous êtes privé. Vous possédez de grandes richesses et vos troupeaux couvrent les plaines de Sicile. Votre chariot est tiré par les chevaux les plus élégants et vous êtes paré de la pourpre la plus riche.  Mais le sort indulgent, avec un petit héritage, m’a donné un génie subtil et m’a doté d’un mépris pour les jugements malveillants du vulgaire. »  Phèdre dit à son patron Eutychus : « si tu as l’intention de lire mes œuvres, j’en serai ravi mais, si tu ne les lis pas, j’aurai au moins l’avantage de plaire à la postérité. » Je suis enclin à penser qu’un poète moderne ne se serait pas rendu coupable d’une impropriété telle que celle que l’on remarque dans l’adresse de Virgile à Auguste quand, après d’extravagantes flatteries et après avoir déifié l’empereur selon la coutume de ces temps, il place finalement ce dieu au même niveau que lui-même. « Par votre gracieux signe de tête, dit-il, rends mon entreprise heureuse et, prenant pitié avec moi de ces paysans ignorants qui ignorent l’agriculture, accorde ton influence favorable à ce travail. » Si les hommes, à cette époque, avaient été habitués à observer de telles mondanités, un écrivain aussi délicat que Virgile aurait donné un tour différent à sa phrase. La cour d’Auguste, quelque raffinée qu’elle fût, n’avait pas encore, semble-t-il, effacé les mœurs de la république.

[25]                Ce paragraphe et la dernière phrase du paragraphe précédent ont été ajoutés dans l’édition de 1753. (NdT)

[26]            On trouve la citation qui suit dans les éditions de 1742 à 1768 :

Tutti gli altri animai che sono in terra,

O che vivon quieti & stanno in pace,

O se vengono a rissa, & si fan guerra,

A la femina il maschio non la face:

L’orsa con l’orso al bosco sicura erra,

La leonessa appresso il Leon giace;

Con lupo vive il lupa sicura,Ne la Giuvenca ha del Torel paura.

                                         Ariosto Canto 5.

[27]                La fréquente mention chez les auteurs antiques de cette coutume de gens mal élevés qui consiste, pour le chef de famille, à manger du pain et à boire du vin meilleurs que ceux qui sont offerts aux invités n’est qu’un signe de la médiocre civilité de ces temps. Voir Juvénal. Sat.5 Plin. Lib.XIV. cap.13. Voir aussi Plin. Epist. Lucian : de mercede conductis, Saturnalia, &c. Actuellement, il n’y a guère de pays d’Europe assez peu civilisé pour admettre une telle coutume.

[28]                Les éditions de 1742 à 1768 donnent : Chez tous les végétaux, on remarque une liaison constante entre la fleur et la graine et, de la même manière, dans toutes les espèces, &c.

[29]                Je dois avouer que mon choix personnel me conduit à préférer la compagnie de quelques compagnons choisis avec qui je puisse profiter dans le calme et la paix de la fête de la raison, où je puisse éprouver la justesse des réflexions qui me viennent, qu’elles soient gaies ou sérieuses. Mais, comme une société aussi délicieuse ne se rencontre pas tous les jours, il me faut penser que des compagnies mêlées, sans le beau sexe, forment le divertissement le plus insipide du monde, aussi dénué de gaieté et de politesse que de sens et de raison. Rien ne peut nous garder d’un ennui excessif, sinon de beaucoup boire, ce qui est un remède pire que le mal.

[30]       Le point d’honneur*  est une invention moderne, comme la galanterie, et certains estiment qu’il est aussi utile pour raffiner les mœurs mais comment  il a contribué à cet effet, je suis dans l’embarras pour l’expliquer. Entre les plus grands rustres, la conversation, en général, n’est pas infestée d’insolences qui puissent donner lieu à des duels, même selon les lois les plus raffinées de cet honneur imaginaire et les autres indécences, moindres, qui sont les plus offensantes parce qu’elles sont les plus fréquentes, ne sauraient jamais être guéries par la pratique du duel. Mais ces notions sont non seulement inutiles mais aussi pernicieuses. En séparant l’homme d’honneur de l’homme vertueux, les hommes les plus dissolus ont gagné quelque chose pour se mettre en valeur et ont pu garder bonne contenance bien qu’ils soient coupables des vices les plus honteux et les plus dangereux. Ce sont des débauchés, des dilapidateurs, qui ne remboursent jamais les sous qu’ils doivent mais ce sont des hommes d’honneur et qui sont donc reçus comme des gentilshommes dans toutes les sociétés.

                    Ce sont certaines qualités de l’honneur moderne qui sont les qualités de la moralité, comme la fidélité, le respect des promesses, le fait de dire la vérité. Ces points d’honneur, M. Addison les avait en tête quand il fit dire à Juba :

L’honneur est un lien sacré, la loi des rois,

La perfection qui distingue l’esprit noble,

Qui secourt et fortifie la vertu quand il la rencontre,

Et imite ses actions là où elle n’est pas.

Il ne faut pas jouer avec l’honneur.

Ces lignes sont très belles mais je crains que M. (136) Addison ne se soit rendu coupable de l’une de ces impropriétés de sentiment qu’il a si justement reprochées aux autres** poètes. Les anciens n’avaient certainement pas une idée de l’honneur distinct de la vertu.

 * Mon édition de travail n’ajoute pas “or duelling”. (NdT)

** Mon édition de travail ne donne pas « our » mais « other ». De même, « on other occasions » n’est pas présent dans mon édition de travail. (NdT)

[31]                De Shakespeare. (NdT)

[32]                De Ben jonson. (NdT)

[33]                Le numérisateur reproduit le texte sans moderniser l’orthographe.

[34]                Est Deus in nobis; agitante calescimus illo: Impetus hic, sacræ semina mentis habet. Ovid. Fast. Lib.I. (Note du traducteur)

[35]                Si l’on me demandait, comment je puis concilier mes principes avec le bonheur, les richesses & l’excellente police des Chinois, qui ont toujours obéi à un monarque, & sont à peine en état de se former l’idée d’un gouvernement libre ? Je répondrois que l’empire chinois, quoique monarchique, n’est pas, à proprement parler, une monarchie absolue. Cela vient de la situation du pays. Les Chinois n’ont d’autres voisins que les Tartares, contre lesquels ils sont en quelque sorte, rassurés, ou du moins semblent l’être, par leur fameux mur & par la grande supériorité de leur nombre. Voilà pourquoi ils ont toujours négligé la discipline militaire : les troupes qu’ils entretiennent ne sont que de la mauvaise milice, incapable de réprimer une révolte générale (247) dans un pays si peuplé. On peut donc dire que l’épée est toujours entre les mains du peuple, ce qui borne assez le pouvoir du monarque, pour l’obliger à prescrire, aux mandarins ou aux gouverneurs des provinces, des loix générales, propres à prévenir ces rébellions qui ont été très-fréquentes, & toujours extrêmement dangereuses dans cet empire. Une monarchie de cette espèce, pourvu qu’elle fût en état de se défendre contre les ennemis du dehors, seroit peut-être le meilleur de tous les gouvernements : on y jouiroit de toute la tranquillité que le pouvoir souverain procure ; & l’on y trouveroit, en même temps, la modération & la liberté des républiques.

[36]                Le numérisateur.

[37]                Rousseau.

[38]                « civilisé » se rapporte à « Suisse ». (Note du numérisateur)

[39]                Il seroit superflu de citer ici Cicéron & Pline, ils sont assez connus. Mais on est un peu surpris de voir Arrien, cet auteur si grave & si judicieux, interrompre brusquement le fil de sa narration, pour nous apprendre qu’il est aussi célèbre parmi les Grecs pour son éloquence, qu4alexandre l’étoit par ses conquêtes. Lib.I.

[40]                Ce poëte recommande un remède contre l’amour qui est des plus extraordinaires, & que l’on ne se fût jamais attendu de trouver dans un poëme aussi élégant & aussi philosophique. V. Lib.IV.v.1165. Cette idée paroît avoir suggéré au docteur Swift quelques unes de ses belles & décentes images. L’aimable Catulle, l’élégant Phèdre ne sont pas plus irréprochables à cet égard.

[41]                Att. Non mihi videtur  ad beatè vivendum satis posse virtutem. Mat. herculè Bruto meo videtur, cujus ego judicium, pace tuâ dixerim, longè antepono tuo. Tusc. Quaest. Lib.V.             

[42]                Lib.XVII.

[43]                In vitâ Flamin.

[44]                En caractères grecs dans le texte. (NdT)

[45]                In vitâ Flamin.

[46]           … nihil est ab omni 

parte beatum.
Abstulit clarum cita mors Achillem,

longa Tithonum minuit senectus,

et mihi forsan, tibi quod negarit,

porriget hora.
 

Te greges centum Siculaeque circum

mugiunt vaccae, tibi tollit hinnitum

apta quadrigis equa, te bis Afro

murice tinctae
 

Vestiunt lanae; mihi parva rura et

spiritum Graiae tenuem Camenae

Parca non mendax dedit et malignum

spernere vulgus.

                    Lib.II.Od. XVI.

[47]                Quem si leges laetabor ; sin autem minus, habebunt certe quo se oblectent posteri.

[48]            Ignarosque vias mecum miseratus agrestes,

Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.

On ne diroit pas aujourd’hui à un prince ou à un grand seigneur : Lorsque vous & moi fûmes dans un tel endroit, nous vîmes arriver telle chose : on diroit : Lorsque j’eus l’honneur de vous accompagner dans un tel endroit, nous vîmes arriver telle chose.

                    Je ne puis m’empêcher de citer ici un trait de délicatesse françoise, qui me paroît excessif & ridicule : il ne faut pas dire : ceci est une belle chienne madame, mais madame ceci est une belle chienne. C’est qu’ils pensent qu’il y auroit de l’indécence à joindre le mot de chienne à celui de madame, quoique par rapport au sens ces deux mots n’eussent rien de commun.

                    Je conviens après tout, que ces conséquences, tirées de quelques passages détachés des anciens, peuvent paroître fausses, ou du moins très-foibles à ceux qui ne sont pas bien versés dans ces écrivains & qui ne connoissent pas le ton général de l’antiquité. Combien, par exemple, ne seroit-il pas absurde de prétendre que Virgile ne comprenoit pas la force des termes qu’il emploie, & ne savoit pas choisir les épithètes les plus convenables, parce que dans les vers suivans, où il s’adresse encore à Auguste, il a commis la faute d’attribuer aux Indiens une qualité qui semble en quelque façon tourner son héros en ridicule ?

et te, maxime Caesar,

qui nunc extremis Asiae iam victor in oris

inbellem avertis Romanis arcibus Indum.

[49]                Plut, in vitâ Flamin.

[50]                Tacit. Ann. Lib.III, cap.64.

[51]                Dans le Heautontimorumenos de Térence, Clinie, revenant en ville, au-lieu d’aller faire sa cour à sa maîtresse, l’envoie chercher.

[52]                Voyez les moralistes de Mylord Shatesbury.

[53]            Tutti gli altri animai, che sono in terra, O che vivon quieti estanno in pace,O si vengono a rissa, e si fan guerra, A la femina il maschio mai non la face: L’orsa con l’orso al bosco sicura erra, La leonessa appresso il Leon giace; Con lupo vive la lupa sicura, Ne la Giuvenca ha del Torel paura.

                                         Ariosto Canto 5.

[54]                Chez les anciens le père de famille mangeoit du meilleur pain & buvoit du meilleur vin que les convives, & cette coutume dont les auteurs parlent si fréquemment ne fait guères l’éloge de la politesse de l’antiquité. V. Juvénal. Sat. V. Plin. Lib. XIV. Cap.13. ejud. Epist. Lucian. De mercede conductis, Saturnalia, &c. On aura de la peine à trouver un pays de l’Europe, où de nos jours cette coutume incivile soit en vogue.

[55]                Relation de trois Ambassades, par le comte de Carlile.

[56]            Honour’s a sacred tye, the law of kings,

The noble mind’s distinguishing perfection,

That aids and strengthens virtue when it meets her,

And imitates her actions where she is not:

It ought not to be sported with.

[57]                If it be asked how we can reconcile to the foregoing principles the happiness, riches, and good police of the Chinese, who have always been governed by a monarch, and can scarcely form an idea of a free government; I would answer, that though the Chinese government be a pure monarchy, it is not, properly speaking, absolute. This proceeds from a peculiarity in the situation of that country: They have no neighbours, except the Tartars, from whom they were, in some measure, secured, at least seemed to be secured, by their famous wall, and by the great superiority of their numbers. By this means, military discipline has always been much neglected amongst them; and their standing forces are mere militia, of the worst kind; and unfit to suppress any general insurrection in countries so extremely populous. The sword, therefore, may properly be said to be always in the hands of the people, which is a sufficient restraint upon the monarch, and obliges him to lay his mandarins or governors of provinces under the restraint of general laws, in order to prevent those rebellions, which we learn from history to have been so frequent and dangerous in that government. Perhaps, a pure monarchy of this kind, were it fitted for defence against foreign enemies, would be the best of all governments, as having both the tranquillity attending kingly power, and the moderation and liberty of popular assemblies.