PHILOTRADavid Hume

Essai sur le genre essai.

Traduit par Philippe Folliot ( 2007)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF  ESSAY WRITING

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for T.CADELL, in the Strand;

and

  1. DONALDSON and W. CREECH, at Edinburgh

MDCCLXXVII
Seule édition de cet essai : 1742 (supprimé ensuite par Hume)

 

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

ESSAI SUR LE GENRE ESSAI

 

 

La partie la plus distinguée de l’humanité, qui n’est pas immergée dans la simple vie animale mais qui utilise les opérations de l’esprit, peut se diviser en érudits et en hommes de salon [1]. Les érudits sont ceux qui ont choisi de se consacrer aux opérations les plus hautes et les plus difficiles de l’esprit qui requièrent du loisir et de la solitude et qui ne peuvent être amenées à la perfection sans longue préparation et dur labeur. Le monde des salons, à une disposition sociable et à un goût pour le plaisir, joint une inclination aux exercices de l’entendement plus faciles et plus légers, aux réflexions claires sur les affaires humaines et sur les devoirs de la vie courante, et à l’observation des défauts et des qualités des objets particuliers qui l’entourent. De tels sujets sont insuffisants pour une pensée solitaire et demandent plutôt, pour convenir à l’esprit, la compagnie et la conversation de nos semblables. Et c’est ce qui réunit les hommes en société où ils exposent leurs pensées et leurs observations du mieux qu’ils peuvent et où ils se donnent et reçoivent autant des informations que du plaisir.

 

            La séparation entre le monde érudit et le monde des salons semble avoir été le grand défaut de cette dernière époque et elle a eu une très mauvaise influence sur les livres et les salons car comment est-il possible de trouver des sujets de conversation propres à divertir des créatures rationnelles sans avoir parfois recours à l’histoire, à la poésie, à la politique et aux principes de la philosophie, du moins les plus évidents ? Toute notre conversation doit-elle n’être qu’une suite de potins et de vaines remarques ? L’esprit ne doit-il jamais s’élever plus haut et être perpétuellement

 

            Assommé et usé par un bavardage sans fin

            et Will a fait ceci, et Nan a fait cela.

 

            Le temps passé en compagnie serait alors la moins divertissante et la moins profitable partie de notre existence.

 

            D’un autre côté, l’érudition a beaucoup perdu à s’enfermer dans les collèges et les cabinets et à rester à l’écart du monde et de la bonne société. De cette façon, toutes les parties de ce que nous appelons les Belles Lettres [2] sont devenues totalement barbares, étant cultivées par des hommes sans goût pour la vie ou les manières et sans cette liberté et cette aisance d’esprit et d’expression qu’on ne peut acquérir que dans la conversation. Même la philosophie est allée à sa ruine par cette lugubre et solitaire méthode de travail et elle est devenue aussi chimérique dans ses conclusions qu’inintelligible dans son style et sa présentation et, en vérité, que peut-on attendre d’hommes qui n’ont jamais consulté l’expérience dans aucun de leurs raisonnements et ne l’ont pas recherchée au seul endroit où on peut la trouver, dans la vie courante et dans la conversation.

 

            C’est avec grand plaisir que j’observe que les hommes de lettres de notre époque ont perdu dans une grande mesure cette timidité et cette pudeur de tempérament qui les maintenaient éloignés du genre humain ; et j’observe aussi que les hommes du monde sont fiers d’emprunter aux livres les sujets de conversation les plus agréables. Il faut espérer que cette union entre le monde érudit et le monde des salons, qui a si heureusement débuté, s’améliorera encore pour leur avantage mutuel ; et, pour atteindre ce but, je ne connais rien de plus avantageux que les Essais comme ceux avec lesquels je m’efforce de divertir le public. De ce point de vue, je ne puis me considérer que comme une sorte d’habitant des régions du savoir dépêché comme ambassadeur dans les régions de la conversation et je pense qu’il est de mon devoir constant de favoriser un bon commerce entre ces deux Etats qui dépendent tant l’un de l’autre. J’informerai les érudits de ce qui se passe dans les salons où je tenterai d’importer toutes les marchandises que je trouverai dans mon pays d’origine pour leur usage et leur divertissement. Il ne faut pas que nous soyons jaloux de la balance du commerce [3] car il n’y aura aucune difficulté à la maintenir pour les deux Etats. Les matières premières de ce commerce seront principalement fournies par la conversation et la vie courante. Il appartiendra aux érudits de les transformer en produits finis.

 

De même que ce serait une négligence impardonnable pour un ambassadeur de ne pas présenter ses respects au souverain de l’Etat où il réside par sa fonction, de même je serais totalement inexcusable de ne pas m’adresser avec un respect particulier au beau sexe qui est le souverain de l’empire de la conversation. Je m’en approche avec révérence et, si mes concitoyens érudits ne formaient pas une race de mortels opiniâtrement indépendants, extrêmement jaloux de leur liberté, ne connaissant pas la sujétion, je déposerais entre les charmantes mains de ces dames l’autorité souveraine sur la république des lettres. Dans la situation présente, ma mission n’est que de désirer une ligue, défensive et offensive, contre nos ennemis communs, contre les ennemis de la raison et de la beauté, contre les esprits lourds et les cœurs froids. Pourchassons-les désormais pour nous venger durement ; ne faisons pas de quartier, sinon pour ceux dont l’entendement est sain et les affections délicates, ces caractères se trouvant – on peut le présumer – toujours inséparablement liés.

 

            Pour être sérieux et cesser ces allusions avant qu’elles ne soient usées jusqu’à la corde, je suis d’opinion que les femmes, je veux dire les femmes de bon sens et d’éducation (car c’est à elles que je m’adresse), sont de bien meilleurs juges de tous les écrits raffinés que les hommes d’une intelligence de même niveau ; et je pense que c’est une vaine panique de leur part que d’être terrifiées des façons courantes qu’on a de tourner en ridicule les femmes savantes au point d’abandonner toutes les sortes de livres et d’études à notre sexe. Que la peur de ce ridicule n’ait qu’un effet, qu’elles dissimulent leur savoir aux imbéciles qui n’en sont pas dignes, et qui ne sont pas dignes d’elles. Ils abuseront encore du vain titre de sexe masculin pour affecter une supériorité mais mes charmantes lectrices peuvent être assurées que tous les hommes de bon sens qui connaissent le monde ont un grand respect pour leur jugement sur les livres qui relèvent de leur compétence et ils se reposent avec plus de confiance sur la délicatesse de leur goût, même s’il n’est pas guidé par des règles, que sur les ennuyeux ouvrages des pédants et des commentateurs. Dans une nation voisine, également fameuse pour son bon goût et sa galanterie, les femmes sont, d’une certaine manière, à la fois les souverains du monde érudit et du monde des salons, et aucun écrivain distingué ne prétend s’aventurer devant le public sans l’approbation de certains juges réputés de ce sexe. Il est vrai qu’on se plaint parfois de leur verdict et, en particulier, les admirateurs de Corneille, pour sauver l’honneur de ce grand poète face à la supériorité naissante de Racine, disaient toujours qu’il ne fallait pas espérer, devant de tels juges, qu’un homme aussi vieux puisse disputer le prix à un homme aussi jeune que son rival. Mais on a vu que cette remarque n’était pas juste puisque la postérité semble avoir ratifié le verdict de ce tribunal ; et Racine, quoique mort, est toujours le favori du beau sexe et des meilleurs juges parmi les hommes.

 

            Il n’y a qu’un seul domaine où je suis enclin à me méfier du jugement des femmes, les livres de galanterie et de dévotion qu’elles apprécient surtout quand ils comportent de grandes envolées, et c’est la chaleur des passions qui leur plaît, non leur justesse. Je fais de la galanterie et de la dévotion un même domaine parce que, en réalité, elles deviennent identiques quand elles sont traitées de cette manière ; et nous pouvons observer que les deux dépendent de la même complexion. Comme le beau sexe a reçu en partage une grande disposition tendre et amoureuse, son jugement se trouve par là perverti et les femmes sont facilement affectées, même par ce qui n’a ni pertinence dans l’expression, ni naturel dans le sentiment. Quand elles comparent les élégants discours de M. Addison aux livres de dévotion mystique, elles trouvent ces discours insipides ; et elles rejettent les tragédies d’Otway pour les déclamations de M. Dryden.

 

            Pour que les femmes corrigent leur mauvais goût sur ce point, il faut les accoutumer un peu plus aux livres de toutes sortes et il faut encourager les hommes de bon sens et de savoir à fréquenter leur compagnie pour que, finalement, ils concourent de bon cœur à cette union dont j’ai formé le projet entre le monde érudit et le monde des salons. Elles peuvent sans doute rencontrer plus de complaisance chez leurs partisans habituels que chez les hommes instruits mais elles ne peuvent pas raisonnablement attendre une affection aussi sincère ; et j’espère qu’elles ne se rendront jamais coupables du mauvais choix de sacrifier l’être au paraître.

 

 

 

 

 

 

 

OF ESSAY WRITING

 

 

THE elegant Part of Mankind, who are not immers'd in the animal Life, but employ themselves in the Operations of the Mind, may be divided into the learned and conversible. The Learned are such as have chosen for their Portion the higher and more difficult Operations of the Mind, which require Leisure and Solitude, and cannot be brought to Perfection, without long Preparation and severe Labour. The conversible World join to a sociable Disposition, and a Taste of Pleasure, an Inclination to the easier and more gentle Exercises of the Understanding, to obvious Reflections on human Affairs, and the Duties of common Life, and to the Observation of the Blemishes or Perfections of the particular Objects, that surround them. Such Subjects of Thought furnish not sufficient Employment in Solitude, but require the Company and Conversation of our Fellow-Creatures, to render them a proper Exercise for the Mind: And this brings Mankind together in Society, where every one displays his Thoughts and Observations in the best Manner he is able, and mutually gives and receives Information, as well as Pleasure.

 

The Separation of the Learned from the conversible World seems to have been the great Defect of the last Age, and must have had a very bad Influence both on Books and Company: For what Possibility is there of finding Topics of Conversation fit for the Entertainment of rational Creatures, without having Recourse sometimes to History, Poetry, Politics, and the more obvious Principles, at least, of Philosophy? Must our whole Discourse be a continued Series of gossipping Stories and idle Remarks? Must the Mind never rise higher, but be perpetually

 

Stun'd and worn out with endless Chat
Of WILL did this, and NAN said that.

 

This wou'd be to render the Time spent in Company the most unentertaining, as well as the most unprofitable Part of our Lives.

 

On the other Hand, Learning has been as great a Loser by being shut up in Colleges and Cells, and secluded from the World and good Company. By that Means, every Thing of what we call Belles Lettres became totally barbarous, being cultivated by Men without any Taste of Life or Manners, and without that Liberty and Facility of Thought and Expression, which can only be acquir'd by Conversation. Even Philosophy went to Wrack by this moaping recluse Method of Study, and became as chimerical in her Conclusions as she was unintelligible in her Stile and Manner of Delivery. And indeed, what cou'd be expected from Men who never consulted Experience in any of their Reasonings, or who never search'd for that Experience, where alone it is to be found, in common Life and Conversation?

 

'Tis with great Pleasure I observe, That Men of Letters, in this Age, have lost, in a great Measure, that Shyness and Bashfulness of Temper, which kept them at a Distance from Mankind; and, at the same Time, That Men of the World are proud of borrowing from Books their most agreeable Topics of Conversation. 'Tis to be hop'd, that this League betwixt the learned and conversible Worlds, which is so happily begun, will be still farther improv'd to their mutual Advantage; and to that End, I know nothing more advantageous than such Essays as these with which I endeavour to entertain the Public. In this View, I cannot but consider myself as a Kind of Resident or Ambassador from the Dominions of Learning to those of Conversation; and shall think it my constant Duty to promote a good Correspondence betwixt these two States, which have so great a Dependence on each other. I shall give Intelligence to the Learned of whatever passes in Company, and shall endeavour to import into Company whatever Commodities I find in my native Country proper for their Use and Entertainment. The Balance of Trade we need not be jealous of, nor will there be any Difficulty to preserve it on both Sides. The Materials of this Commerce must chiefly be furnish'd by Conversation and common Life: The manufacturing of them alone belongs to Learning.

 

As 'twou'd be an unpardonable Negligence in an Ambassador not to pay his Respects to the Sovereign of the State where he is commission'd to reside; so it wou'd be altogether inexcusable in me not to address myself, with a particular Respect, to the Fair Sex, who are the Sovereigns of the Empire of Conversation. I approach them with Reverence; and were not my Countrymen, the Learned, a stubborn independent Race of Mortals, extremely jealous of their Liberty, and unaccustom'd to Subjection, I shou'd resign into their fair Hands the sovereign Authority over the Republic of Letters. As the Case stands, my Commission extends no farther, than to desire a League, offensive and defensive, against our common Enemies, against the Enemies of Reason and Beauty, People of dull Heads and cold Hearts. From this Moment let us pursue them with the severest Vengeance: Let no Quarter be given, but to those of sound Understandings and delicate Affections; and these Characters, 'tis to be presum'd, we shall always find inseparable.

 

To be serious, and to quit the Allusion before it be worn thread-bare, I am of Opinion, that Women, that is, Women of Sense and Education (for to such alone I address myself) are much better Judges of all polite Writing than Men of the same Degree of Understanding; and that 'tis a vain Pannic, if they be so far terrify'd with the common Ridicule that is levell'd against learned Ladies, as utterly to abandon every Kind of Books and Study to our Sex. Let the Dread of that Ridicule have no other Effect, than to make them conceal their Knowledge before Fools, who are not worthy of it, nor of them. Such will still presume upon the vain Title of the Male Sex to affect a Superiority above them: But my fair Readers may be assur'd, that all Men of Sense, who know the World, have a great Deference for their Judgment of such Books as ly within the Compass of their Knowledge, and repose more Confidence in the Delicacy of their Taste, tho' unguided by Rules, than in all the dull Labours of Pedants and Commentators. In a neighbouring Nation, equally famous for good Taste, and for Gallantry, the Ladies are, in a Manner, the Sovereigns of the learned World, as well as of the conversible; and no polite Writer pretends to venture upon the Public, without the Approbation of some celebrated Judges of that Sex. Their Verdict is, indeed, sometimes complain'd of; and, in particular, I find, that the Admirers of Corneille, to save that great Poet's Honour upon the Ascendant that Racine began to take over him, always said, That it was not to be expected, that so old a Man could dispute the Prize, before such Judges, with so young a Man as his Rival. But this Observation has been found unjust, since Posterity seems to have ratify'd the Verdict of that Tribunal: And Racine, tho' dead, is still the Favourite of the Fair Sex, as well as of the best Judges among the Men.

 

There is only one Subject, on which I am apt to distrust the Judgment of Females, and that is, concerning Books of Gallantry and Devotion, which they commonly affect as high flown as possible; and most of them seem more delighted with the Warmth, than with the justness of the Passion. I mention Gallantry and Devotion as the same Subject, because, in Reality, they become the same when treated in this Manner; and we may observe, that they both depend upon the very same Complexion. As the Fair Sex have a great Share of the tender and amorous Disposition, it perverts their Judgment on this Occasion, and makes them be easily affected, even by what has no Propriety in the Expression nor Nature in the Sentiment. Mr. Addison's elegant Discourses of Religion have no Relish with them, in Comparison of Books of mystic Devotion: And Otway's Tragedies are rejected for the Rants of Mr. Dryden.

 

Wou'd the Ladies correct their false Taste in this Particular; Let them accustom themselves a little more to Books of all Kinds: Let them give Encouragement to Men of Sense and Knowledge to frequent their Company: And finally, let them concur heartily in that Union I have projected betwixt the learned and conversible Worlds. They may, perhaps, meet with more Complaisance from their usual Followers than from Men of Learning; but they cannot reasonably expect so sincere an Affection: And, I hope, they will never be guilty of so wrong a Choice, as to sacrifice the Substance to the Shadow.

 



[1]              « conversible ». (NdT)

[2]              En français dans le texte. (NdT)

[3]              Sur ce point, voir les essais économiques de Hume, principalement la balance du commerce et la jalousie du commerce. (NdT)