PHILOTRADavid Hume

Essai sur l’étude de l’histoire

Traduit par Philippe Folliot ( 2007)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF  THE STUDY OF HISTORY

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for T.CADELL, in the Strand;

and

A.     DONALDSON and W. CREECH, at Edinburgh

MDCCLXXVII
1742 et éditions suivantes et retiré en 1760

 

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

DE L’ETUDE DE L’HISTOIRE

 

 

            Il n’est rien que je ne recommande plus sérieusement à mes lectrices que l’étude de l’histoire car, parmi toutes les occupations, c’est celle qui convient le mieux à leur sexe et à leur éducation et elle est beaucoup plus instructive que les livres habituels de distraction et plus divertissante que les compositions sérieuses qu’on trouve habituellement dans leur boudoir. Parmi d’importantes vérités que l’histoire peut leur enseigner, il en est deux en particulier dont la connaissance peut grandement contribuer à leur tranquillité et à leur repos : que notre sexe, tout comme le leur, est loin d’être aussi parfait qu’elles sont portées à l’imaginer, et que l’amour n’est pas la seule passion qui gouverne les hommes, souvent vaincus par l’avarice, l’ambition, la vanité et mille autre passions. Si ce sont ces fausses représentations du genre humain sur ces points qui font que le beau sexe aime les romans et les histoires d’amour, je ne sais pas ; mais je dois avouer que je suis désolé de les voir avoir une telle aversion pour les faits réels et un tel appétit pour ce qui est faux. Je me souviens qu’une jeune beauté, pour qui j’éprouvais quelque passion, avait désiré que je lui envoie des romans et des histoires d’amour pour la divertir à la campagne mais je n’eus pas la petitesse de tirer avantage de ce programme de lecture, étant résolu à ne pas user contre elle d’armes empoisonnées. Je lui envoyai donc les Vies de Plutarque tout en lui assurant qu’il n’y avait pas dans ce livre, de la première page à la dernière, un seul mot de vrai. Elle le lut très attentivement jusqu’à ce qu’elle en vint à Alexandre et à César dont elle avait entendu les noms par hasard et elle me renvoya alors le livre en me reprochant beaucoup de l’avoir trompée.

 

            On peut certes me dire que le beau sexe n’a pas une aversion pour l’histoire telle que je l’ai représentée pourvu qu’il s’agisse d’histoire secrète qui contienne certaines affaires mémorables propres à piquer la curiosité des femmes. Mais, comme je constate que la vérité, qui est la base de l’histoire, n’est absolument pas prise en considération dans ces anecdotes, je ne peux reconnaître ce goût comme une preuve de leur passion pour cette étude. Quoi qu’il en soit, je ne vois pas pourquoi la même curiosité ne pourrait pas recevoir une direction plus appropriée et les conduire à vouloir s’informer de l’histoire de ceux qui vécurent dans les époques passées et de leurs contemporains. Qu’importe à Cléore que Fulvie ait ou n’ait pas un commerce amoureux avec Philandre ! Ne prendrait-elle pas autant de plaisir en apprenant (ce que l’on murmure parmi les historiens) que la sœur de Caton donna la paternité de son fils Marcus Brutus à son mari alors qu’il était le fils de son amant. Et les amours de Messaline et de Julie ne sont-ils pas des sujets de conversation aussi bons que les intrigues que cette cité a produites ces dernières années ?

 

            Mais je ne sais comment il se fait que je me sois laissé entraîner dans une sorte de raillerie contre les femmes, à moins, peut-être, qu’elle ne vienne de la même cause que celle qui fait que la personne favorite d’un groupe est souvent l’objet de ses moqueries et plaisanteries bon enfant. Nous aimons nous adresser de telle ou telle manière à une personne qui nous est agréable tout en présumant que rien ne peut être mal pris par quelqu’un qui est assuré de la bonne opinion et de l’affection de tous ceux qui sont présents. Je vais maintenant traiter mon sujet plus sérieusement, j’indiquerai les nombreux avantages qui découlent de l’étude de l’histoire et montrerai qu’elle convient bien à tout le monde mais surtout à ceux qu’une complexion fragile ou une éducation insuffisante a éloignés des études plus difficiles. Les avantages de l’étude de l’histoire sont de trois sortes : elle divertit l’imagination, améliore l’entendement et renforce la vertu.

 

            En réalité, y a-t-il un divertissement plus agréable pour l’esprit que d’être transporté dans les époques les plus lointaines et d’observer la société humaine dans son enfance faisant les premiers essais timides dans le domaine des arts et des sciences ; de voir la politique du gouvernement et la civilité des relations se raffiner par degrés et tous les agréments de la vie humaine avancer vers la perfection ; de remarquer la naissance, le progrès, le déclin et l’extinction finale des empires les plus prospères, les vertus qui ont contribué à leur grandeur et les vices qui les ont menés à la ruine ? Bref, de voir pour ainsi dire toute la race (race) humaine, depuis l’origine, défiler sous nos yeux, apparaître sous ses vraies couleurs et sans aucun de ces déguisements qui troublent le jugement des observateurs de chaque époque. Peut-on imaginer un spectacle aussi magnifique, aussi varié et aussi intéressant ? Avec quel amusement des sens ou de l’imagination peut-on le comparer ? Allons-nous préférer ces passe-temps frivoles qui absorbent tant de temps comme plus satisfaisants ou plus dignes de retenir notre attention ? Comme le goût de celui qui pourrait faire un aussi mauvais choix de plaisirs serait perverti !

 

            Mais l’histoire est un domaine très instructif de la connaissance autant qu’un agréable amusement. Une grande partie de ce que nous appelons communément l’érudition, à laquelle nous donnons une si haute valeur, n’est rien que la connaissance des faits historiques. C’est aux hommes de lettres qu’il revient d’avoir cette connaissance approfondie mais je pense vraiment qu’il est impardonnable, quels que soient le sexe et la condition, de ne pas connaître l’histoire de son propre pays, ainsi que l’histoire de la Rome et de la Grèce de l’antiquité. Une femme peut bien avoir de bonnes manières dans sa conduite et même avoir une certaine vivacité d’esprit mais, si son esprit est dénué de cette connaissance, il est impossible que sa conversation puisse offrir un agrément aux hommes de bon sens et de réflexion.

 

            Je dois ajouter que l’histoire, non seulement est une partie estimable de notre savoir, mais aussi ouvre la voie à de nombreuses autres parties et offre des matériaux à la plupart des sciences. Et, en vérité, si nous considérons la brièveté de la vie humaine et notre connaissance limitée, même de ce qui se passe de notre vivant, nous devons être conscients que nous serions des enfants du point de vue de l’intelligence s’il n’y avait pas cette invention qui étend notre expérience à toutes les époques passées et aux nations les plus lointaines, les faisant contribuer autant à nos progrès en sagesse que si elles se trouvaient actuellement sous nos yeux. Un homme qui connaît l’histoire peut, à certains égards, être dit avoir vécu depuis l’origine du monde et avoir bénéficié à chaque siècle de continuels ajouts à son stock de connaissances.

 

            Il y a aussi, dans cette expérience acquise par l’histoire, un avantage supérieur à ce que nous apprend la pratique du monde, c’est qu’elle nous donne la connaissance des affaires humaines sans diminuer le moins du monde les sentiments de vertu les plus délicats. Et, à vrai dire, je ne connais aucune étude ou occupation aussi irréprochable que l’histoire sur ce point. Les poètes peuvent peindre la vertu sous les couleurs les plus charmantes mais, comme ils s’adressent entièrement aux passions, ils deviennent souvent les avocats du vice. Même les philosophes sont susceptibles de s’égarer dans la subtilité de leurs spéculations, et nous en avons vu certains aller jusqu’à nier la réalité de toutes les distinctions morales. Mais je pense – et c’est une remarque digne d’attention des penseurs spéculatifs – que les historiens ont été presque sans exception les véritables amis de la vertu et qu’ils l’ont toujours représentée sous ses vraies couleurs, même s’ils se sont trompés en jugeant certaines personnes. Machiavel lui-même révèle un véritable sentiment de vertu dans son histoire de Florence. Quand il parle en tant que politique, dans ses raisonnements généraux, il considère que le poison, l’assassinat et le parjure sont des moyens légitimes du pouvoir mais, quand il parle en tant qu’historien, dans ses narrations particulières, il montre en de nombreux passages une indignation si vive contre le vice et une approbation si chaleureuse de la vertu que je ne peux m’empêcher de lui appliquer cette remarque d’Horace, que, si vous chassez la nature, même avec la plus grande indignité, elle vous revient toujours [1]. Cet accord des historiens en faveur de la vertu n’est absolument pas difficile à expliquer. Quand un homme qui se lance dans quelque affaire entre dans la vie et l’action, il est porté à considérer les caractères des hommes en rapport avec son intérêt plutôt que ces caractères tels qu’ils sont en eux-mêmes, et son jugement est toujours faussé par la violence de sa passion. Quand un philosophe contemple les caractères et les mœurs au fond de son cabinet, la vue générale et abstraite des objets laisse son esprit si froid et si insensible que les sentiments naturels ne jouent aucun rôle et qu’il ne ressent guère la différence entre le vice et la vertu. L’histoire garde un juste milieu entre ces extrêmes et place les objets dans leur véritable perspective. Les historiens, tout comme les lecteurs, sont suffisamment intéressés par les caractères et les événements pour éprouver un vif sentiment de blâme ou de louange mais, en même temps, aucun intérêt ou souci particulier ne vient pervertir leur jugement.

 

Veræ voces tum demum pectore ab imo
Eliciuntur.
  (Lucrèce) [2]

 

 

 

 

 

OF THE STUDY OF HISTORY

 

 

There is nothing which I would recommend more earnestly to my female readers than the study of history, as an occupation, of all others, the best suited both to their sex and education, much more instructive than their ordinary books of amusement, and more entertaining than those serious compositions, which are usually to be found in their closets. Among other important truths, which they may learn from history, they may be informed of two particulars, the knowledge of which may contribute very much to their quiet and repose; That our sex, as well as theirs, are far from being such perfect creatures as they are apt to imagine, and, That Love is not the only passion, which governs the male-world, but is often overcome by avarice, ambition, vanity, and a thousand other passions. Whether they be the false representations of mankind in those two particulars, which endear romances and novels so much to the fair sex, I know not; but must confess that I am sorry to see them have such an aversion to matter of fact, and such an appetite for falshood. I remember I was once desired by a young beauty, for whom I had some passion, to send her some novels and romances for her amusement in the country; but was not so ungenerous as to take the advantage, which such a course of reading might have given me, being resolved not to make use of poisoned arms against her. I therefore sent her Plutarch’s lives, assuring her, at the same time, that there was not a word of truth in them from beginning to end. She perused them very attentively, 'till she came to the lives of Alexander and Caesar, whose names she had heard of by accident; and then returned me the book, with many reproaches for deceiving her.

 

I may indeed be told, that the fair sex have no such aversion to history, as I have represented, provided it be secret history, and contain some memorable transaction proper to excite their curiosity. But as I do not find that truth, which is the basis of history, is at all regarded in those anecdotes, I cannot admit of this as a proof of their passion for that study. However this may be, I see not why the same curiosity might not receive a more proper direction, and lead them to desire accounts of those who lived in past ages, as well as of their cotemporaries. What is it to Cleora, whether Fulvia entertains a secret commerce of Love with Philander or not? Has she not equal reason to be pleased, when she is informed (what is whispered about among historians) that Cato’s sister had an intrigue with Caesar, and palmed her son, Marcus Brutus, upon her husband for his own, tho' in reality he was her gallant's? And are not the loves of Messalina or Julia as proper subjects of discourse as any intrigue that this city has produced of late years?

 

But I know not whence it comes, that I have been thus seduced into a kind of raillery against the ladies: Unless, perhaps, it proceed from the same cause, which makes the person, who is the favourite of the company, be often the object of their good-natured jests and pleasantries. We are pleased to address ourselves after any manner, to one who is agreeable to us; and, at the same time, presume, that nothing will be taken amiss by a person, who is secure of the good opinion and affections of every one present. I shall now proceed to handle my subject more seriously, and shall point out the many advantages, which flow from the study of history, and show how well suited it is to every one, but particularly to those who are debarred the severer studies, by the tenderness of their complexion, and the weakness of their education. The advantages found in history seem to be of three kinds, as it amuses the fancy, as it improves the understanding, and as it strengthens virtue.

 

In reality, what more agreeable entertainment to the mind, than to be transported into the remotest ages of the world, and to observe human society, in its infancy, making the first faint essays towards the arts and sciences: To see the policy of government, and the civility of conversation refining by degrees, and every thing which is ornamental to human life advancing towards its perfection. To remark the rise, progress, declension, and final extinction of the most flourishing empires: The virtues, which contributed to their greatness, and the vices, which drew on their ruin. In short, to see all human race, from the beginning of time, pass, as it were, in review before us; appearing in their true colours, without any of those disguises, which, during their life-time, so much perplexed the judgment of the beholders. What spectacle can be imagined, so magnificent, so various, so interesting? What amusement, either of the senses or imagination, can be compared with it? Shall those trifling pastimes, which engross so much of our time, be preferred as more satisfactory, and more fit to engage our attention? How perverse must that taste be, which is capable of so wrong a choice of pleasures?

 

But history is a most improving part of knowledge, as well as an agreeable amusement; and a great part of what we commonly call Erudition, and value so highly, is nothing but an acquaintance with historical facts. An extensive knowledge of this kind belongs to men of letters; but I must think it an unpardonable ignorance in persons of whatever sex or condition, not to be acquainted with the history of their own country, together with the histories of ancient Greece and Rome. A woman may behave herself with good manners, and have even some vivacity in her turn of wit; but where her mind is so unfurnished, 'tis impossible her conversation can afford any entertainment to men of sense and reflection.

 

I must add, that history is not only a valuable part of knowledge, but opens the door to many other parts, and affords materials to most of the sciences. And indeed, if we consider the shortness of human life, and our limited knowledge, even of what passes in our own time, we must be sensible that we should be for ever children in understanding, were it not for this invention, which extends our experience to all past ages, and to the most distant nations; making them contribute as much to our improvement in wisdom, as if they had actually lain under our observation. A man acquainted with history may, in some respect, be said to have lived from the beginning of the world, and to have been making continual additions to his stock of knowledge in every century.

 

There is also an advantage in that experience which is acquired by history, above what is learned by the practice of the world, that it brings us acquainted with human affairs, without diminishing in the least from the most delicate sentiments of virtue. And, to tell the truth, I know not any study or occupation so unexceptionable as history in this particular. Poets can paint virtue in the most charming colours; but, as they address themselves entirely to the passions, they often become advocates for vice. Even philosophers are apt to bewilder themselves in the subtilty of their speculations; and we have seen some go so far as to deny the reality of all moral distinctions. But I think it a remark worthy the attention of the speculative, that the historians have been, almost without exception, the true friends of virtue, and have always represented it in its proper colours, however they may have erred in their judgments of particular persons. Machiavel himself discovers a true sentiment of virtue in his history of Florence. When he talks as a Politician, in his general reasonings, he considers poisoning, assassination and perjury, as lawful arts of power; but when he speaks as an Historian, in his particular narrations, he shows so keen an indignation against vice, and so warm an approbation of virtue, in many passages, that I could not forbear applying to him that remark of Horace, That if you chase away nature, tho' with ever so great indignity, she will always return upon you. Nor is this combination of historians in favour of virtue at all difficult to be accounted for. When a man of business enters into life and action, he is more apt to consider the characters of men, as they have relation to his interest, than as they stand in themselves; and has his judgment warped on every occasion by the violence of his passion. When a philosopher contemplates characters and manners in his closet, the general abstract view of the objects leaves the mind so cold and unmoved, that the sentiments of nature have no room to play, and he scarce feels the difference between vice and virtue. History keeps in a just medium betwixt these extremes, and places the objects in their true point of view. The writers of history, as well as the readers, are sufficiently interested in the characters and events, to have a lively sentiment of blame or praise; and, at the same time, have no particular interest or concern to pervert their judgment.

 

Veræ voces tum demum pectore ab imo
Eliciuntur.

LUCRET

 



[1]              Naturam expellas furca tamen usque recurret (Horace, Epîtres, I, 10, 12) (NdT)

[2]              « car alors seulement les véritables voix jaillissent du fond du cœur » De rerum natura, III, 57-58 (NdT)