PHILOTRADavid Hume

L'étude de l'histoire

Traduction anonyme du XVIIIème (Eleazar de Mauvillon)

publiée en 1752

Chez J.H. Schneider, à Amsterdam

revue et corrigée en notes par P.Folliot

Orthographe et ponctuation modernisées

 

Téléchargeable sur les Classiques des sciences sociales de J.M. Tremblay : http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/Hume_david/essais_moraux_pol_lit/etude_histoire/etude_histoire.html

 

Seules les notes en chiffres sont celles de l'édition d'origine.

 

 

            L'étude de l'histoire est le genre d'occupation que je crois devoir recommander avec le plus de soin aux dames qui liront cet ouvrage. Elle est la plus convenable à leur sexe et à leur éducation, infiniment plus instructive que ne le sont tous ces livres frivoles qui servent d'ordinaire à leur amusement, et plus agréables en même temps que tous ces ouvrages sérieux qu'on ne manque guère de trouver dans leurs cabinet.

            Parmi plusieurs vérités importantes qu'elles pourraient puiser dans cette étude, il en est deux surtout qui contribueraient peut-être à leur repos et à leur tranquillité. La première, c'est que notre sexe, ainsi que le leur, est très éloigné de ce degré de perfection qu'elles sont si portées à lui supposer. La seconde, que l'amour n'est pas la seule passion qui nous domine (A) : qu'au contraire l'avarice, l'ambition, la vanité et mille autres passions prennent souvent le dessus dans notre coeur

            Je ne sais si c'est aux fausses idées dont le beau sexe est imbu à ces deux égards, qu'il faut attribuer son penchant pour les contes et pour les fictions (B). Mais j'avoue que je ne saurais lui voir, sans chagrin, un goût si décidé pour le faux, et une aversion si forte pour la réalité (C). Il y a quelque temps qu'une jeune beauté qui m'avait inspiré une sorte de passion, me pria de lui envoyer des romans pour s'amuser à la campagne. C'était une occasion favorable de me servir contre elle d'armes empoisonnées; mais trop généreux pour en profiter, je lui envoyai les vies de Plutarque, en l'assurant qu'elles ne contenaient que des récits entièrement fabuleux (D). Elle lut fort attentivement jusqu'aux vies d'Alexandre  et de César, sans s'apercevoir de ma tromperie. Mais ces deux noms, que par hasard elle connaissait, la lui ayant découverte, elle me renvoya aussitôt mon livre, en se plaignant amèrement du tour que je lui avais joué.

            On m'objectera peut-être que le beau sexe n'a point pour l'histoire l'aversion dont je l'accuse, pourvu que ce soit quelque histoire secrète qui contienne des aventures remarquables et propres à piquer sa curiosité. Mais comme je ne trouve point que la vérité, qui est le fondement de l'histoire, soit, en aucune façon, respectée dans ces anecdotes, je ne vois point non plus que la passion pour cette étude puisse être prouvée par le goût que l'on a pour ces sortes d'ouvrages. Quoiqu'il en soit, je ne conçois pas pourquoi cette même curiosité, qui porte les dames à s'instruire des aventures de leurs contemporains, ne pourrait pas, étant mieux dirigée, s'étendre aux personnes qui vivaient dans les siècles passés. Qu'importe à Cléore que Fulvie ait ou n'est pas eu un commerce secret avec Philandre? Ne s'amuserait-elle pas autant en apprenant ce que quelques historiens nous font entendre d'une amourette clandestine entre César et la soeur de Caton, et comme quoi elle passer pour fils de son mari, Marcus Brutus, qui en effet était fils de son amant? Ne trouverait-on pas, dans les amours de Messaline et dans ceux de Julie, des sujets de conversation aussi intéressants que dans les plus célèbres intrigues que la ville puisse fournir (1)?

            Mais comment me suis-je laissé entraîner dans une espèce de raillerie sur e chapitre des dames? Ne serait-ce pas par la même raison qui fait qu'on plaisante le plus volontiers sur la personne qui fait les délices d'une compagnie, dans l'idée que la persuasion où elle est d'une estime et d'une affection générale, l'empêchera de s'en offenser? Je vais traiter à présent mon sujet d'un ton plus sérieux, en mettant dans tout leur jour les avantages sans nombre qui découlent de l'étude de l'histoire, en montrant combien cette étude est utile et convenable à tous en général, et en particulier aux personnes à qui une complexion trop délicate, ou une éducation trop faible interdisent des études plus sérieuses et plus difficiles.

            Les avantages que l'on recueille de l'histoire me semblent se réduire à trois chefs : elle charme l'esprit, elle perfectionne le jugement, elle nourrit la vertu (E).

            Y a-t-il en effet rien de plus amusant pour l'esprit, que de se transporter dans les siècles les plus reculés, afin d'y contempler la société humaine dans son enfance, faisant de faibles essais de ses forces, et s'élevant avec lenteur aux arts et aux sciences; de voir la politique, la conversation, et tout ce qui contribue à l'ornement et à la douceur de la vie, se raffiner par degrés et tendre à la perfection; d'observer la naissance, les progrès, la décadence, et la chute des plus florissants empires, les vertus qui les ont agrandis (F) et les vices qui les ont conduits à leur période fatale; de voir, en un mot, tous les hommes qui ont vécu depuis l'origine des temps, passer sous nos yeux, revêtus de leurs couleurs naturelles, et dépouillés de ce fard et de ces déguisements, qui pendant leur vie, mettaient en défaut le jugement et la pénétration des meilleurs observateurs? Où trouver ainsi un spectacle aussi magnifique, aussi varié, aussi intéressant? Où trouver un plaisir sensible ou un plaisir d'imagination comparable à celui-ci? Lui préférerons-nous, jugerons-nous plus dignes de l'homme ces amusements frivoles qui consument une partie si considérable de son temps? Quelle ne doit pas être la perversité de goût d'un homme capable d'un aussi mauvais choix?

            Mais l'histoire n'est pas moins fertile en instructions qu'en amusements : elle est même la plus instructive de toutes nos connaissances. Une grande partie de ce qui porte communément le nom d'érudition, et que nous estimons si fort, n'est autre chose qu'une connaissance historique. Une étude approfondie de cette nature convient à l'homme de lettres. Mais il me paraît impardonnable, de quelque sexe et de quelque condition que l'on soit, d'ignorer l'histoire de sa patrie et celle de l'ancienne Grèce et celle de Rome. Une femme peut avoir naturellement de bonnes manières et de la vivacité, mais si son esprit est si dénué, il est impossible que sa conversation plaise longtemps à des personnes sensées, et qui aiment à réfléchir.

            J'ajoute que l'histoire non seulement est une partie très estimable de nos connaissances, mais encore qu'elle ouvre l'entrée à plusieurs autres, et fournit des matériaux à la plupart des sciences. En effet, si nous considérons la brièveté de la vie, et combien nous connaissons peu, même ce qui arrive de nos jours, nous serons convaincus que sans l'admirable invention qui étend notre expérience à tous les siècles passés, et fait servir les nations les plus éloignées à perfectionner notre jugement, comme si elles étaient présentes et soumises à notre examen immédiat; que sans cette invention, dis-je, la raison humaine ne serait guère plus formée dans l'âge mur qu'elle ne l'est ordinairement dans l'enfance. Un homme versé dans l'histoire peut être regardé comme ayant vécu depuis le commencement du monde, et comme ayant fait dans chaque siècle des additions continuelles à ses connaissances.

            Il y a, outre cela, dans les lumières que donne l'étude de l'histoire, un avantage qui ne se trouve point dans l'expérience acquise par le commerce du monde. C'est qu'elle nous instruit du train des affaires de la vie, sans rien diminuer des sentiments que la vertu la plus délicate inspire. J'avoue que je ne connais aucun genre d'étude, aucune occupation aussi irréprochable à cet égard.

            Les poètes savent peindre la vertu des couleurs les plus agréables; mais comme pour l'ordinaire ils ne parlent qu'aux passions, ils deviennent souvent les avocats du vice. Les philosophes mêmes sont sujets à s'embarrasser dans la subtilité de leurs spéculations, et nous avons vu quelques-uns s'égarer au point de nier toute moralité (G). Mais voici une remarque bien digne de l'attention d'un lecteur judicieux. C'est que les historiens ont été presque tous amis de la vertu, et l'ont toujours représentée sous ses véritables traits, lors même qu'ils se sont trompés dans leurs jugements à l'égard des personnes particulières. Machiavel lui-même paraît en avoir de vrais sentiments (H) dans son histoire de Florence. Ce n'est que parlant en politique, et dans des raisonnements généraux, qu'il considère l'empoisonnement, l'assassinat et le parjure comme des actions que le pouvoir souverain rend légitimes. Mais voyez-le dans les narrations particulières où il parle en historien : il y montre une si vive indignation contre le vice et un zèle si ardent pour la vertu, qu'on ne saurait s'empêcher de lui appliquer le passage d'Horace (2) : on a beau chasser la nature, elle revient toujours (I).

            Pour trouver la raison de ce concours des historiens en faveur de la vertu, il n'y a qu'à considérer qu'un homme impliqué dans la vie active se sent toujours plus disposé à juger des autres sur les diverses relations qu'ils ont avec lui (J), que sur ce qu'ils sont effectivement. C'est pourquoi son jugement peut aisément être séduit et troublé par la violence de ses passions. D'un autre côté, lorsque le philosophe contemple  les moeurs et les caractères du fond tranquille de son cabinet, la vue générale et abstraite des objets laisse son âme dans une situation si froide et si inanimée, que les sentiments naturels n'y sauraient trouver place, et qu'il aperçoit à peine la différence qui est entre le vice et la vertu. L'histoire garde un juste milieu entre ces deux extrémités, en plaçant les objets dans leur vrai point de vue. L'historien et le lecteur sont suffisamment intéressés dans les caractères et dans les événements pour sentir avec vivacité ce qui mérite le blâme ou la louange. Cependant, ils n'y prennent pas un intérêt assez particulier pour que leur jugement en puisse être perverti (3).

 

 

 

Note 1 : Ceci est contraire à la philosophie même de M.Hume. Voyez ce qu'il dit de l'influence du rapport de contiguïté, dans ses Essais sur l'Entendement Humain, Ess. 3. et 5. On pourrait lui demander si le combat d'Actium l'intéresse autant que celui de La Baye de Quiberon, et la prise de Jérusalem autant que celle du Québec? S'il n'a voulu que plaisanter, je crains qu'il n'ait pas réussi.(K)(Retour)

Note 2 : Naturam expellas furca tamen usque recurret (Horace, Epitres, I, 10, 12) : Tu peux bien chasser la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours.(Traduction V.Ravasse)(Retour)

Note 3 :nam verae voces tum demum pectore ab imo eliciuntur ([et] eripitur persona ; manet res.)(De rerum natura, III, 57-58) : car alors seulement les véritables voix (= la vérité) sont arrachées (sortent) du fond du coeur(et le masque est arraché ; la réalité demeure.)(Traduction V.Ravasse).(Retour)

 

Notes de P.Folliot

Note A : Exactement : "qui gouverne le monde des hommes" (male-world).(P.Folliot)(Retour)

Note B : "les récits d'aventures et les romans" (romances and novels) (P.Folliot)(Retour)

Note C : "matter of fact" : choses de fait, faits. (P.Folliot)(Retour)

Note D : Exactement : "qu'il n'y avait pas un mot de vrai en elles du début à la fin" (that there was not a word of truth in them from beginning to end). (P.Folliot)(Retour)

Note E : Exactement :  "elle amuse (ou divertit) l'imagination (ou fantaisie)(fancy), perfectionne l'entendement (understanding) et consolide la vertu".(P.Folliot)(Retour)

Note F : "qui ont contribué à leur grandeur".(P.Folliot)(Retour)

Note G : "nier la réalité de toutes les distinctions morales" (to deny the reality o all moral distinctions).(P.Folliot)(Retour)

Note H : "un vrai sentiment de vertu" (a true sentiment of virtue). (P.Folliot)(Retour)

Note I :  Oubli de "tho's with ever so great indignity". La phrase complète donne : "Si vous chassez la nature, même avec le pire affront (possible), elle vous reviendra toujours." (P.Folliot)(Retour)

Note J : "relation to his interest" : en relation à son intérêt. (P.Folliot)(Retour)

Note K : Le traducteur de l'époque a une vision réduite du rôle que peut jouer le principe de contiguïté dans la vie psychique. Hume n'a jamais prétendu que ce principe gouvernait à lui seul, sous sa forme la plus simple,  l'intérêt que nous portons aux réalités du monde.(P.Folliot)(Retour)