David Hume
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Essai sur la délicatesse de goût et sur la délicatesse de passion
Première édition : 1741
in
Edition
de travail :
Essays : Moral, Political and Literary
Edited by Henry Frowde
Edinburg and Glasgow
1903-1904
(3) [1] Certaines personnes sont sujettes à une certaine délicatesse de passion qui les rend extrêmement sensibles à tous les accidents de la vie, qui leur donne une vive joie à chaque événement heureux et une profonde tristesse quand elles rencontrent l’infortune et l’adversité. Les faveurs et les bons offices déclenchent facilement leur amitié alors que la plus petite offense provoque leur ressentiment. Tout honneur, toute marque de distinction les exalte au-delà de toute mesure mais elles sont touchées d’une manière aussi sensible par le mépris. Les hommes de ce caractère, à n’en pas douter, ont des joies plus vives et des chagrins plus amers que les hommes d’un caractère calme et froid. Mais, tout bien pesé, je crois qu’il n’est personne qui, étant entièrement maître de sa complexion, préférerait avoir le second caractère. La bonne ou la mauvaise fortune ne dépend pas de nous et, quand une personne de ce tempérament sensible rencontre une infortune, la tristesse ou le ressentiment prend entièrement possession d’elle et la prive de tout goût pour les choses communes de la vie dont la jouissance complète forme la part essentielle de notre bonheur. Les grands (4) plaisirs sont beaucoup moins fréquents que les grandes peines, de sorte qu’un tempérament sensible doit moins souvent éprouver les premiers que les dernières ; sans compter que les hommes qui ont de si vives passions sont enclins à être conduits au-delà des bornes de la prudence et de la raison et, dans la conduite de leur vie, de faire des faux pas souvent irréparables.
On observe chez certains hommes une délicatesse de goût qui ressemble beaucoup à la délicatesse de passion et qui produit la même sensibilité à tous les genres de beautés et de laideurs que la sensibilité à la prospérité et à l’adversité, aux services reçus et aux torts subis. Quand on présente un poème ou un tableau à un homme qui possède ce talent, la délicatesse de ce qu’il ressent [2] fait qu’il est touché de manière sensible par toutes ses parties. Les traits de maître ne sont pas moins perçus avec un goût exquis et un plaisir que les négligences et les absurdités avec dégoût et malaise. Une conversation raffinée et judicieuse lui donne le plus grand plaisir, la grossièreté et le manque de pertinence lui infligent une grande punition. En somme, la délicatesse de goût a le même effet que la délicatesse de passion. Elle élargit la sphère de notre bonheur et de notre malheur et nous rend sensibles aussi bien aux souffrances qu’aux plaisirs qui échappent au reste de l’humanité.
Je crois cependant que tout le monde sera d’accord avec moi pour reconnaître que, malgré cette ressemblance, il faut autant désirer et cultiver la délicatesse de goût qu’il faut déplorer la délicatesse de passion et y remédier. Les bonnes et les mauvaises choses de la vie ne dépendent que très peu de nous mais nous sommes assez maîtres des livres que nous lisons, des distractions que nous partageons et des amis que nous fréquentons. Les philosophes [3] se sont efforcés de rendre le bonheur entièrement indépendant de toute chose extérieure. Il est impossible d’atteindre à ce degré de perfection mais tout homme sage s’efforcera de placer son bonheur surtout dans des objets qui dépendent de lui, et ce qui ne peut (5) être atteint par aucun autre moyen le sera par la délicatesse de sentiment. [4] Quand un homme possède ce talent, il est plus heureux par ce qui plaît à son goût que par ce qui satisfait ses appétits et il reçoit plus de joie d’un poème ou d’un raisonnement que du luxe le plus coûteux. [5]
Quelque connexion qu’il puisse exister originellement entre ces deux sortes de délicatesse, je suis persuadé que rien n’est si propre à nous guérir de cette délicatesse de passion que de cultiver ce goût plus élevé et plus raffiné qui nous rend capables de juger du caractère des hommes, des compositions de génie et des productions des arts nobles. [6] Le goût plus ou moins important pour les beautés manifestes qui frappent les sens dépend entièrement de la plus ou moins grande sensibilité du tempérament mais, en ce qui concerne les sciences et les arts libéraux, le bon goût est, dans une certaine mesure, identique à un jugement solide ou, du moins, il en dépend tant qu’ils sont inséparables. Afin de juger correctement d’une composition de génie, il y a tant de points de vue à considérer, tant de circonstances à comparer, il faut une telle connaissance de la nature humaine que seul celui qui possède le jugement le plus solide pourra faire une critique acceptable d’une telle réalisation. Et c’est une nouvelle raison de cultiver le goût pour les arts libéraux. Notre jugement se fortifiera par cet exercice, nous aurons de plus justes idées de la vie. De nombreuses choses qui plaisent aux autres ou les affligent nous sembleront trop frivoles pour retenir notre attention et nous perdrons par degrés cette sensibilité, cette délicatesse de passion qui est si incommode.
Mais peut-être suis-je allé trop loin en disant qu’un goût cultivé pour les arts raffinés éteint les passions et nous rend indifférents aux objets que les autres hommes poursuivent si ardemment. En réfléchissant davantage, je m’aperçois qu’elle augmente plutôt notre sensibilité à toutes les passions douces et agréables (6) en même temps qu’elle rend l’esprit incapable d’éprouver des émotions grossières et tumultueuses.
· Ingenuas didicisse fideliter artes,
Emollit mores, nec sinit esse feros. [7]
Je pense que l’on peut assigner à cela deux raisons très naturelles. En premier lieu, rien n’améliore plus le tempérament que l’étude des beautés, que ce soit de la poésie, de l’éloquence, de la musique ou de la peinture. Elles donnent une certaine élégance de sentiment qui demeure étrangère au reste des hommes. Les émotions qu’elles suscitent sont douces et tendres. Elles détournent l’esprit de la précipitation des affaires et de l’intérêt, elles favorisent la réflexion, disposent à la tranquillité et produisent une agréable mélancolie qui, de toutes les dispositions de l’esprit, est celle qui convient le mieux à l’amour et à l’amitié.
En second lieu, la délicatesse de goût est favorable à l’amour et à l’amitié car elle limite nos choix à peu de personnes et nous rend indifférents à la compagnie et à la conversation de la plupart des hommes. Dans le monde, vous trouverez rarement des hommes du commun, quelque puissant que soit le jugement dont ils sont dotés, qui soient très subtils pour distinguer les caractères et repérer ces insensibles différences et gradations qui font qu’un homme est préférable à un autre. Celui qui a un jugement passable suffit à leur divertissement. Ils lui parlent de leurs plaisirs et de leurs affaires avec la même franchise qu’ils auraient avec un autre et, trouvant qu’il en est d’autres qui sont susceptibles de prendre sa place, ils ne ressentent jamais aucun vide ni aucun manque en son absence. Mais, pour faire usage de l’allusion d’un célèbre auteur français, [8] le jugement [9] peut être comparé à une montre ou une horloge. La machine la plus ordinaire est suffisante pour donner les heures mais seule la plus élaborée peut indiquer les minutes et les secondes et (7) distinguer les plus petites différences de temps. [10] Celui qui a bien assimilé sa connaissance des livres et des hommes n’éprouve de plaisir qu’en compagnie de quelques amis choisis. Il sent trop vivement à quel point les autres hommes ne répondent pas aux idées qu’il a nourries. Et, comme ses affections se limitent ainsi à un cercle étroit, il n’est pas étonnant qu’il les pousse plus loin que si elles étaient plus générales et indistinctes. La gaieté et les plaisanteries d’un compagnon de boisson [11] développent en lui une solide amitié et les ardeurs d’un appétit juvénile deviennent une passion élégante.
Some People are subject to a certain delicacy of passion,
which makes them extremely sensible to all the accidents of life, and gives
them a lively joy upon every prosperous event, as well as a piercing grief,
when they meet with misfortunes and adversity. Favours and goods offices easily
engage their friendship; while the smallest injury provokes their resentment.
Any honour or mark of distinction elevates them above measure; but they are as
sensibly touched with contempt. People of this character have, no doubt, more
lively enjoyments, as well as more pungent sorrows, than men of cool and sedate
tempers: But, I believe, when every thing is balanced, there is no one, who
would not rather be of the latter character, were he entirely master of his own
disposition. Good or ill fortune is very little at our disposal: And when a
person, that has this sensibility of temper, meets with any misfortune, his
sorrow or resentment takes entire possession of him, and deprives him of all
relish in the common occurrences of life; the right enjoyment of which forms
the chief part of our happiness. Great (4) pleasures are much less frequent
than great pains; so that a sensible temper must meet with fewer trials in the
former way than in the latter. Not to mention, that men of such lively passions
are apt to be transported beyond all bounds of prudence and discretion, and to
take false steps in the conduct of life, which are often irretrievable.
There
is a delicacy of taste observable in some men, which very much
resembles this delicacy of passion, and produces the same
sensibility to beauty and deformity of every kind, as that does to prosperity
and adversity, obligations and injuries. When you present a poem or a picture
to a man possessed of this talent, the delicacy of his feeling makes him be
sensibly touched with every part of it; nor are the masterly strokes perceived
with more exquisite relish and satisfaction, than the negligences or
absurdities with disgust and uneasiness. A polite and judicious conversation
affords him the highest entertainment; rudeness or impertinence is as great a
punishment to him. In short, delicacy of taste has the same effect as delicacy
of passion: It enlarges the sphere both of our happiness and misery, and makes
us sensible to pains as well as pleasures, which escape the rest of mankind.
I
believe, however, every one will agree with me, that, notwithstanding this
resemblance, delicacy of taste is as much to be desired and cultivated as
delicacy of passion is to be lamented, and to be remedied, if possible. The
good or ill accidents of life are very little at our disposal; but we are
pretty much masters what books we shall read, what diversions we shall partake
of, and what company we shall keep. Philosophers have endeavoured to render
happiness entirely independent of every thing external. That degree of
perfection is impossible to be attained: But every wise man will
endeavour to place his happiness on such objects chiefly as depend upon
himself: and that is not to be attained so much by any other
means as by this delicacy of sentiment. When a man is possessed of that talent,
he is more happy by what pleases his taste, than by what gratifies his
appetites, and receives more enjoyment from a poem or a piece of reasoning than
the most expensive luxury can afford.
Whatever
connection there may be originally between these two species of delicacy, I am
persuaded, that nothing is so proper to cure us of this delicacy of passion, as
the cultivating of that higher and more refined taste, which enables us to
judge of the characters of men, of compositions of genius, and of the
productions of the nobler arts. A greater or less relish for those obvious
beauties, which strike the senses, depends entirely upon the greater or less
sensibility of the temper: But with regard to the sciences and liberal arts, a
fine taste is, in some measure, the same with strong sense, or at least depends
so much upon it, that they are inseparable. In order to judge aright of a
composition of genius, there are so many views to be taken in, so many
circumstances to be compared, and such a knowledge of human nature requisite,
that no man, who is not possessed of the soundest judgment, will ever make a
tolerable critic in such performances. And this is a new reason for cultivating
a relish in the liberal arts. Our judgment will strengthen by this exercise: We
shall form juster notions of life: Many things, which please or afflict others,
will appear to us too frivolous to engage our attention: And we shall lose by
degrees that sensibility and delicacy of passion, which is so incommodious.
But
perhaps I have gone too far in saying, that a cultivated taste for the polite
arts extinguishes the passions, and renders us indifferent to those objects, which
are so fondly pursued by the rest of mankind. On farther reflection, I find,
that it rather improves our sensibility for all the tender and agreeable
passions; at the same time that it renders the mind incapable of the rougher
and more boisterous emotions.
· Ingenuas didicisse fideliter artes,
· Emollit mores, nec sinit esse feros.
For
this, I think there may be assigned two very natural reasons. In the first
place, nothing is so improving to the temper as the study of the beauties, either
of poetry, eloquence, music, or painting. They give a certain elegance of
sentiment to which the rest of mankind are strangers. The emotions which they
excite are soft and tender. They draw off the mind from the hurry of business
and interest; cherish reflection; dispose to tranquillity; and produce an
agreeable melancholy, which, of all dispositions of the mind, is the best
suited to love and friendship.
In the
second place, a delicacy of taste is favourable to love and friendship,
by confining our choice to few people, and making us indifferent to the company
and conversation of the greater part of men. You will seldom find, that mere
men of the world, whatever strong sense they may be endowed with, are very nice
in distinguishing characters, or in marking those insensible differences and
gradations, which make one man preferable to another. Any one, that has
competent sense, is sufficient for their entertainment: They talk to him, of
their pleasure and affairs, with the same frankness that they would to another;
and finding many, who are fit to supply his place, they never feel any vacancy
or want in his absence. But to make use of the allusion of a celebrated French
author, the judgment may be compared to a clock or watch, where the most
ordinary machine is sufficient to tell the hours; but the most elaborate alone
can point out the minutes and seconds, and distinguish the smallest differences
of time. One that has well digested his knowledge both of books and men, has
little enjoyment but in the company of a few select companions. He feels too
sensibly, how much all the rest of mankind fall short of the notions which he
has entertained. And, his affections being thus confined within a narrow
circle, no wonder he carries them further, than if they were more general and
undistinguished. The gaiety and frolic of a bottle compagnion improves with him
into a solid friendship: And the ardours of a youthful appetite become an
elegant passion.
[1]
Les pages indiquées sont
celles de l’édition de travail. (NdT)
[2] « of his feeling ». Hume a été le premier à insister sur la difficulté d’expliquer le sens de ce mot (voir le Traité de la nature humaine et l’Abrégé du traité). On comprend la difficulté d’une traduction, à un point tel que, dans ma traduction de l’Abrégé (du moins dans la version présentée sur Philotra), j’avais laissé le mot anglais « feeling » sans le traduire, ce qui était d’ailleurs une très grande maladresse, vu le sens qu’a pu prendre le mot en français. (NdT)
[3] Surtout, ici, les stoïciens. (NdT)
[4] Ici, « délicatesse de sentiment » signifie « délicatesse de goût ». Il s’agit du sentiment d’approbation ou de désapprobation face aux choses belles ou laides. (NdT)
[5] On trouve, jusqu’à l’édition de 1770 la note suivante : « Jusqu’où cette délicatesse de goût et cette délicatesse de passion sont-elles liées dans la constitution originelle de l’esprit, il est difficile de le déterminer mais il me semble qu’il y a une connexion très importante entre elles car nous pouvons observer que les femmes, qui ont des passions plus délicates que les hommes, ont aussi un goût plus délicat pour les ornements de la vie, les habits et les convenances ordinaires de la conduite. Toute excellence en ces choses touche leur goût beaucoup plus rapidement que le nôtre et, quand vous plaisez à leur goût, vous attirez promptement leur affection. » (la dernière phrase est absente de l’édition de 1770).
[6] C’est-à-dire des arts qui concernent l’esprit, non le corps. (NdT)
[7] Ovide : Pontiques, livre II, lettre 9, vers 47, 48 (on peut par exemple trouver cette œuvre in Œuvres complètes d’Ovide, nouvelle traduction, tome 10, Panckoucke, Paris, 1836, p.130, qui donne cette traduction : « l’étude assidue des beaux-arts adoucit les mœurs et en corrige la rudesse. ») (NdT)
[8] Monsieur de Fontenelle, Pluralité des mondes, Soir 6. (note de Hume)
[9] La traduction de Gilles Robel (« faculté de juger ») répond très mal au refus humien de substantialiser les facultés. (NdT)
[10] « Les horloges les plus communes et les plus grossières marquent les heures, il n'y a que celles qui sont travaillées avec plus d'art qui marquent les minutes. De même les esprits ordinaires sentent bien la différence d'une simple vraisemblance à une certitude entière; mais il n'y a que les esprits fins qui sentent le plus ou le moins de certitude ou de vraisemblance, et qui en marquent, pour ainsi dire, les minutes par leur sentiment. » Pluralité des mondes, Soir 6. (NdT)
[11] On notera deux excès, celui de Gilles Robel qui n’ose pas traduire « a bottle compagnon » et celui de Jean-Pierre Jackson qui traduit par « compagnon de beuverie ». Gilbert Boss traduit prudemment par « compagnon de plaisir », ce qui peut suggérer ce qui ne l’est pas par Hume. (NdT)