David Hume

PHILOTRA

Essai sur l’éloquence

Traduit par Philippe Folliot (novembre 2009)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 A partir de

 

OF ELOQUENCE

 

Première édition : 1742

in

Essays, Moral and Political
Edinburgh. A. Kincaid

 

Edition de travail :

Essays : Moral, Political and Literary

Edited by Henry Frowde

Edinburg and Glasgow

1903-1904

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De l’éloquence

 

 

            (98)  [1] Ceux qui considèrent les époques et les révolutions du genre humain, telles que l’histoire les représente, se divertissent par un spectacle plein de choses plaisantes et de variété et voient avec surprise les mœurs, les coutumes et les opinions d’une même espèce susceptible, à différents moments du temps, de prodigieux changements. On peut néanmoins remarquer que, dans l’histoire civile, on trouve une bien plus grande uniformité que dans l’histoire du savoir et des sciences et que les guerres, les négociations et les politiques d’une époque ressemblent plus à celles d’une autre époque que le goût, l’esprit et les principes spéculatifs. L’intérêt et l’ambition, l’honneur et la honte, l’amitié et l’inimitié, la gratitude et le ressentiment sont les moteurs premiers de toutes les transactions publiques et ces passions sont d’une nature très persistante et très indocile en comparaison des opinions et de l’entendement qui varient facilement en fonction de l’éducation et de l’exemple. La nette infériorité des Goths par rapport aux Romains était plus visible en matière de goût et de science qu’en matière de courage et de vertu.

 

            Mais, sans comparer des nations aussi largement différentes, [2] on peut remarquer que cette dernière période du savoir humain est, à de nombreux égards, d’un caractère opposé à celui de l’antiquité, et que, si nous sommes supérieurs en philosophie, [3] nous sommes encore, malgré nos raffinements, nettement inférieurs en éloquence.

 

            Dans l’antiquité, on jugeait qu’aucune œuvre de génie (99) n’exigeait d’aussi grands talents et aptitudes que le discours en public et certains auteurs éminents avaient déclaré que même le talent d’un grand poète ou d’un grand philosophe était d’une nature inférieure à celle du talent qui était requis pour une telle entreprise. La Grèce et Rome ne produisirent chacune qu’un seul orateur accompli et, quels que soient les éloges que les autres orateurs célèbres pouvaient mériter, on les jugeait très inférieurs à ces grands modèles d’éloquence. Il est remarquable que les critiques de l’antiquité ne purent guère trouver, en une même époque, que deux orateurs qui pouvaient être placés exactement au même rang et qui possédaient le même degré de mérite. Calvus, Cælius, Curion, Hortense, César se surpassèrent l’un l’autre mais le plus grand de cette époque était inférieur à Cicéron, l’orateur le plus éloquent qu’on ait jamais vu à Rome. Les gens de goût, néanmoins, déclarèrent de cet orateur romain et de cet orateur grec, qui dépassaient en éloquence tout ce qu’on avait connu, qu’ils étaient loin d’avoir atteint la perfection de leur art, qui était infinie, perfection qui, non seulement était au-delà de ce que la force humaine pouvait atteindre mais aussi au-delà de ce que l’imagination humaine pouvait concevoir. Cicéron se déclara insatisfait de ses propres productions. Que dis-je ! Même insatisfait de celles de Démosthène : Ita sunt avidæ & capaces meæ aures, dit-il, & semper aliquid immensum, infinitumque desiderant. [4] [5]

 

            De toutes les nations raffinées et lettrées, l’Angleterre seule possède un gouvernement populaire et admet, pour sa législation, plusieurs assemblées qui, peut-on supposer, se trouvent sous la domination de l’éloquence. Mais de quoi l’Angleterre peut-elle se vanter sur ce point ? En énumérant les grands hommes qui ont fait honneur à notre pays, nous nous réjouissons d’avoir des poètes et des philosophes mais a-t-on jamais mentionné des orateurs ? Où peut-on voir les monuments de leur génie ? Il est vrai que l’on trouve, dans notre histoire, le nom de quelques hommes qui ont dirigé (100) les décisions de notre parlement mais aucun d’eux, ni aucun autre, n’a pris la peine de conserver ses discours ; et l’autorité qu’ils possédaient semble avoir été due à leur expérience, leur sagesse et leur pouvoir plutôt qu’à leurs talents d’orateur. A présent, il y a plus d’une demi douzaine d’orateurs dans les deux Chambres qui, au jugement du public, se sont approchés de près du même niveau d’éloquence mais personne ne prétend donner la préférence à l’un sur les autres, ce qui me semble être une preuve certaine qu’ils ne sont pas allés au-delà de la médiocrité dans cet art et que la sorte d’éloquence à laquelle ils aspirent ne leur permet pas d’exercer les facultés les plus sublimes de l’esprit puisqu’elle peut être atteinte par des talents ordinaires et une application minime. A Londres, cent ébénistes peuvent correctement construire avec la même habileté une table ou une chaise mais aucun poète ne peut écrire des vers avec tant d’esprit et d’élégance que M. Pope.

 

            On dit que, quand Démosthène devait plaider, tous les hommes d’esprit affluaient à Athènes de toutes les parties les plus éloignées de la Grèce pour assister à ce qui était considéré comme le spectacle le plus célèbre du monde. A Londres, vous pouvez voir des hommes flâner dans la Cour des Requêtes pendant qu’un débat des plus importants se tient dans les deux Chambres et nombreux sont ceux qui jugent que toute l’éloquence des orateurs ne les compenserait pas de la perte de leur dîner. Quand le vieux Cibber [6] doit jouer, la curiosité est plus excitée que quand notre premier ministre doit se défendre contre une motion de renvoi ou d’accusation. [7]

 

            Même une personne qui ne connaît pas les nobles vestiges des orateurs antiques peut juger, par quelques traits, que leur style et leur sorte d’éloquence étaient infiniment plus sublimes que ceux auxquels aspirent les orateurs modernes. Comme il semblerait absurde de voir nos orateurs calmes et tempérés utiliser une Apostrophe, comme la noble apostrophe de Démosthène (101) tant célébrée par Quintilien et Longin quand, justifiant l’échec de la bataille de Chéronée, il s’écria : « Non, mes chers concitoyens, non ! Vous n’avez pas failli ! J’en jure par les mannes de ces héros [8] qui se battirent pour la même cause dans les plaines de Marathon et de Platée. » [9] Qui pourrait supporter une figure aussi audacieuse et aussi poétique que celle que Cicéron employa après avoir décrit dans les termes les plus tragiques la crucifixion d’un citoyen romain ? « Si je devais peindre les horreurs de cette scène, non à des citoyens romains, non aux alliés de notre Etat, non à ceux qui ont déjà entendu le nom de Rome, non à des hommes mais à des bêtes sauvages ou, pour aller plus loin, si je devais élever ma voix dans la solitude la plus désolée jusqu’aux rochers et aux montagnes, je verrais certainement ces rudes parties inanimées [10] de la nature frappées [11] d’horreur et d’indignation au récit d’une action aussi horrible ! » [12] Avec quelle flambée d’éloquence ne fallait-il pas envelopper cette phrase pour lui donner sa grâce et pour impressionner sur les auditeurs ! Et quel noble art, quels talents sublimes fallait-il avoir pour arriver, par de justes degrés, à un sentiment si audacieux et excessif, pour enflammer l’auditoire, pour lui communiquer des passions aussi violentes et des idées aussi élevées ! Et tout cela en cachant, sous un torrent d’éloquence, l’artifice par lequel tout cela était effectué ! Même si ce sentiment nous semble excessif, comme c’est peut-être à juste titre le cas, il servira du moins à nous donner une idée du style et de l’éloquence antiques, où des expressions aussi enflées n’étaient pas rejetées comme totalement monstrueuses et démesurées. [13]

 

            La véhémence d’action observée chez ces auteurs antiques est conforme à la véhémence de pensée et d’expression. La supplosio pedis[14] ou action qui consiste à frapper du pied, était l’un des gestes les plus ordinaires et les plus modérés dont ils faisaient usage, bien que, de nos jours, on estime ce geste trop violent pour le sénat, le barreau ou la chaire et qu’il soit seulement admis au (102) théâtre pour y accompagner les plus violentes passions qui y sont représentées.

 

            On est quelque peu embarrassé pour trouver la cause de ce sensible déclin de l’éloquence en ces derniers siècles. Le génie de l’humanité est sans doute le même à toutes les époques. Les modernes se sont appliqués avec grande application et grand succès à tous les autres arts et à toutes les autres sciences et notre nation lettrée possède un gouvernement populaire, une circonstance qui semble requise pour le plein déploiement de ces nobles talents. Mais, malgré tous ces avantages, nos progrès en éloquence sont très peu considérables en comparaison de ceux que nous avons connus dans les autres parties du savoir.

 

            Allons-nous affirmer que le style de l’ancienne éloquence ne convient pas à notre époque et ne doit pas être imité par les orateurs modernes ? Quelles que soient les raisons qu’on puisse utiliser pour le prouver, je suis persuadé qu’on les trouvera peu satisfaisantes et mal fondées.

 

            Premièrement, on peut dire que, dans l’Antiquité, durant la période florissante du savoir grec et romain, les lois, en tout Etat, étaient simples et peu nombreuses et les jugements, lors des procès, étaient dans une large mesure laissés à l’équité et au sens commun des juges. L’étude des lois n’était pas alors une occupation compliquée et mener à bien cette tâche n’exigeait pas le labeur de toute une vie. Cette étude n’était pas incompatible avec les autres études et professions. Les grands hommes d’Etat et les grands généraux étaient tous juristes et Cicéron, pour montrer comme il était facile d’acquérir cette science, déclara que, au milieu de toutes ses occupations, il envisageait de devenir un spécialiste de droit civil. Or, quand un plaideur s’adresse à l’équité de ses juges, il peut davantage déployer son éloquence que quand il doit tirer strictement ses arguments des lois, des statuts et des précédents. Dans le premier cas, de nombreuses circonstances et de nombreuses considérations personnelles (103) sont envisagées et les faveurs et les inclinations qu’il appartient à l’orateur de se concilier par son art et son éloquence peuvent être déguisées sous l’apparence de l’équité. Mais comment un juriste moderne aura-t-il le loisir de quitter ses occupations laborieuses pour cueillir les fleurs du Parnasse ? Quelles occasions aura-t-il de les déployer au milieu des rigides et subtils arguments, objections et répliques qu’il est obligé d’utiliser ? Le plus grand génie, le plus grand orateur qui prétendrait plaider devant le Chancelier après un mois d’étude des lois ne gagnerait qu’à se rendre ridicule.

 

            Je suis prêt à reconnaître que cette circonstance, dans les derniers siècles, la multiplicité et la complexité des lois, a découragé l’éloquence mais j’affirme qu’on ne peut expliquer entièrement le déclin de cet art noble de cette façon. On peut bien bannir l’art oratoire de Westminster-Hall mais pas de l’une des Chambres du Parlement ! Chez les Athéniens, les Aréopagites interdisaient expressément tous les appâts de l’éloquence et certains ont prétendu que, dans les discours grecs écrits dans une forme judiciaire, on ne trouve pas un style aussi hardi et rhétorique qu’à Rome. Mais jusqu’à quel niveau les Athéniens portèrent leur éloquence dans le genre délibératif quand les affaires de l’Etat étaient l’objet d’enquête et que la liberté, le bonheur et l’honneur de la république étaient les sujets du débat ! Des débats de cette nature élèvent le génie par-dessus tout et donnent pleinement l’occasion à l’éloquence de se manifester ; et de telles disputes sont très fréquentes dans cette nation.

 

            Deuxièmement, on peut prétendre que le déclin de l’éloquence est dû à la supériorité du bon sens des modernes qui rejettent avec dédain toutes les astuces rhétoriques employées pour séduire les juges et n’admettent que des arguments solides dans tous les débats ou délibérations. Si un homme est accusé d’assassinat, le fait doit être prouvé par des témoignages et (104) des preuves et les lois détermineront ensuite le châtiment du criminel. Il serait ridicule de décrire sous de fortes couleurs l’horreur et la cruauté de cette action et de faire introduire les parents du défunt et, à un signal donné, de les faire se jeter aux pieds du juge, pleurant et se lamentant, pour implorer justice. Il serait encore plus ridicule d’employer un tableau [15] représentant le fait sanglant pour émouvoir le juge en montrant un spectacle aussi tragique, bien que nous sachions que cet artifice a été souvent utilisé par les plaideurs des temps anciens. [16] [17] Maintenant, bannissez le pathétique des discours modernes et vous réduirez les orateurs à la seule éloquence moderne, c’est-à-dire au bon sens exprimé dans les formules qui conviennent.

 

            Peut-être peut-on reconnaître que nos coutumes modernes ou la supériorité de notre bon sens, si vous voulez, peuvent rendre nos orateurs plus circonspects et réservés que les anciens pour ce qui est d’enflammer les passions ou d’élever l’imagination de l’auditoire mais je ne vois pas la raison pour laquelle ils désespéreraient absolument de réussir dans cette entreprise. Cela devrait redoubler leur art, non le leur faire abandonner entièrement. Les orateurs antiques semblent aussi avoir été sur leur garde par rapport à la jalousie [18] de leur auditoire mais ils choisirent une façon différente de l’éviter. [19] [20] Ils emportaient leurs auditeurs dans un tel torrent de sublime et de pathétique que ces derniers n’avaient pas le loisir de percevoir l’artifice par lequel ils étaient trompés ; ou, plutôt, à considérer justement le fait, ils n’étaient trompés par aucun artifice. L’orateur, par la force de son propre génie et de sa propre éloquence, s’enflammait d’abord lui-même de colère, d’indignation, de pitié, de tristesse et, ensuite, il leur communiquait ces impétueux mouvements.

 

            Qui peut prétendre avoir plus de bons sens que Jules César ? Pourtant, ce conquérant hautain, nous le savons, fut si subjugué par les charmes de l’éloquence de Cicéron [21] qu’il fut, d’une certaine manière, contraint (105) de changer sa décision et son dessein arrêté et d’absoudre un criminel que, avant sa plaidoirie, il était déterminé à condamner.

 

            Je reconnais que, malgré le grand succès de l’orateur romain, il a certains passages qu’on peut critiquer. Il est trop fleuri et trop rhétorique ; ses figures sont trop frappantes et trop visibles ; les divisions de ses discours sont principalement tirées des règles d’école ; son esprit ne dédaigne pas toujours certains artifices, faire un jeu de mots, faire une rime ou jouer sur le son des mots [22]. L’orateur grec s’adressait à un auditoire beaucoup moins raffiné que le sénat ou les juges romains. Son souverain, l’arbitre de son éloquence, c’était le petit peuple d’Athènes. Pourtant, sa manière est plus pure et plus austère que celle de l’orateur romain. S’il était imité, son succès dans une assemblée moderne serait infaillible. C’est une harmonie rapide exactement ajustée au sens, c’est un raisonnement véhément sans aucune trace d’artifices, c’est un flot continu d’arguments qui enveloppe le dédain, la colère, l’audace et la liberté. De toutes les productions humaines, les harangues de Démosthène nous présentent les modèles qui approchent au plus près de la perfection. [23]

 

            Troisièmement, on peut prétendre que les désordres des anciens gouvernements et les crimes horribles dont les citoyens se rendaient souvent coupables offraient plus ample matière à l’éloquence que nos temps modernes. Si Verrès et Catilina n’avaient pas existé, il n’y aurait pas eu un Cicéron. Mais il est évident que cette raison ne peut avoir une grande influence. Il serait facile de trouver un Philippe [24] à l’époque moderne mais trouverions-nous un Démosthène ?

 

            Ne nous reste-t-il donc qu’à blâmer le manque de génie ou de jugement de nos orateurs qui, soit se sont montrés incapables d’atteindre aux hauteurs de l’éloquence antique, soit ont rejeté de tels efforts comme ne convenant pas à l’esprit des assemblées modernes ? Quelques essais heureux de cette nature auraient fait lever le génie de la nation, (106) stimulé l’esprit d’émulation de la jeunesse et accoutumé nos oreilles à une élocution plus sublime et plus pathétique que celle avec laquelle on nous a divertis jusqu’à aujourd’hui. Il y a certainement quelque chose de fortuit dans l’apparition et dans les progrès des arts dans une nation. Je doute que soit donnée une raison très satisfaisante pour expliquer pourquoi la Rome antique, bien qu’ayant reçu tous les raffinements de la Grèce, ne put que parvenir à un goût pour la statuaire, la peinture et l’architecture sans atteindre à la pratique de ces arts, alors que la Rome moderne a été stimulée par quelques vestiges trouvés dans les ruines de l’Antiquité et a produit des artistes de la plus grande éminence et de la plus grande distinction. Si un génie de l’art oratoire, comme Waller [25] de la poésie, était apparu pendant les guerres civiles, quand la liberté commençait à s’établir pleinement et que les assemblées populaires s’intéressaient aux questions les plus importantes du gouvernement, je suis persuadé qu’un exemple aussi illustre aurait donné un tour très différent à l’éloquence britannique et nous aurait fait atteindre à la perfection des modèles antiques. Nos orateurs auraient alors fait honneur à leur pays, comme nos poètes, nos géomètres et nos philosophes, et cette nation aurait engendré des Cicéron britanniques comme elle a engendré des Archimède et des Virgile. [26] [27]

 

            Quand, en poésie ou en éloquence, le mauvais [28] goût prévaut chez les gens, on observe rarement (ou jamais) qu’il a été préféré au bon goût après comparaison (108) et réflexion. C’est simplement par ignorance du bon goût et par manque de modèles parfaits susceptibles de conduire les hommes à apprécier plus justement et à goûter de façon plus raffinée les productions de génie. Quand ces œuvres apparaissent, elles recueillent rapidement tous les suffrages en leur faveur et, par leurs charmes puissants et naturels, elles gagnent l’amour et l’admiration de ceux qui avaient des préjugés. Les principes de toutes les passions et de tous les sentiments sont en tout homme et, quand ils sont touchés comme il faut, ils prennent vie, enflamment le cœur et communiquent ce plaisir qui distingue une œuvre de génie des beautés corrompues d’une fantaisie et d’un esprit capricieux. Si cette remarque est vraie pour tous les arts libéraux, elle doit l’être en particulier pour l’éloquence qui, faite simplement pour le public et pour les hommes du monde, ne doit pas, sous prétexte de raison, en appeler contre le peuple à des juges plus raffinés mais doit se soumettre au verdict public sans réserve ni restriction. Celui qui, après comparaison, est jugé comme le plus grand orateur par un auditoire ordinaire, doit certainement être estimé tel par des hommes de science et d’érudition. Même si un orateur médiocre peut triompher assez longtemps et être jugé entièrement parfait par le vulgaire qui se satisfait de ses (109) réalisations sans en voir les défauts, cependant, dès que le véritable génie apparaît, il attire à lui l’attention de tout le monde et apparaît immédiatement supérieur à son rival.

 

            Si l’on en juge par cette règle, l’éloquence antique, c’est-à-dire l’éloquence sublime et passionnée, est d’un goût beaucoup plus juste que l’éloquence moderne, c’est-à-dire l’éloquence argumentative et rationnelle et, si elle est exécutée comme il convient, elle aura toujours plus de pouvoir et d’autorité sur les hommes. Nous nous satisfaisons de notre médiocrité parce que nous n’avons pas fait l’expérience de quelque chose de meilleur mais les anciens avaient l’expérience des deux sortes d’éloquence et, après comparaison, ils donnaient la préférence à ce genre dont ils nous ont laissé des modèles si applaudis. En effet, si je ne me trompe, notre éloquence moderne est du même style, de la même sorte, que ce que les critiques de l’antiquité appelaient l’éloquence attique, c’est-à-dire une éloquence calme, élégante et subtile, qui instruit la raison plus qu’elle ne touche les passions et qui n’élève jamais le ton au-dessus de l’argumentation et du discours ordinaire. Telle était l’éloquence de Lysias chez les Athéniens et celle de Calvus chez les Romains. Ils furent estimés en leur temps mais, quand ils furent comparés à Démosthène et à Cicéron, ils furent éclipsés comme une chandelle posée dans les rayons du soleil de midi. Ces derniers orateurs possédaient la même élégance, la même subtilité et la même force d’argumentation mais ce qui les rendait surtout admirables, c’était le pathétique et le sublime qu’ils mettaient dans leur discours au moment qui convenait et qui déterminaient la décision de l’auditoire.

 

            De cette sorte d’éloquence, nous n’avons guère eu d’exemples en Angleterre, du moins chez nos orateurs publics. Nous avons quelques exemples d’écrivains qui ont reçu de tels applaudissements qu’ils pourraient garantir à notre jeunesse ambitieuse une gloire égale ou supérieure, s’ils tentaient de faire revivre l’éloquence antique. Les productions de Lord Bolingbroke, avec (110) tous leurs défauts d’argumentation, de méthode et de précision, contiennent une force et une énergie auxquelles nos orateurs n’aspirent guère, bien qu’il soit évident qu’un style aussi élevé a beaucoup plus de grâce chez un orateur que chez un écrivain et qu’il est assuré de connaître un succès rapide et étonnant. Il est alors secondé par les grâces de la voix et de l’action ; les mouvements se communiquent de l’orateur à l’auditoire et de l’auditoire à l’orateur, et l’aspect même d’une assemblée importante, attentive au discours d’un seul homme, doit lui inspirer une élévation particulière qui suffit à justifier les figures et les expressions les plus fortes. Il est vrai qu’il y a une forte prévention contre les discours tout-prêts et un homme qui répète un discours comme un écolier répète sa leçon, sans tenir compte de ce qui a été avancé au cours du débat, ne saurait échapper au ridicule. Mais où est la nécessité de tomber dans une telle absurdité ? Un orateur public doit déjà connaître les questions qui seront débattues, il peut composer tous les arguments, objections et réponses qu’il juge les plus appropriés à son futur discours. Si quelque chose d’imprévu arrive, il peut y suppléer par sa propre invention et on ne verra pas la différence entre ce qu’il a composé avant et ce qu’il improvise. L’esprit, naturellement, continue avec le même impetus, la même force que celle qu’il a acquise par son mouvement, [29] comme un navire qui, une fois poussé par les rames, continue sa course un certain temps quand l’impulsion d’origine a disparu.

 

            Je conclurai ce sujet en faisant remarquer que, même si nos orateurs modernes n’élèvent pas leur style et qu’ils n’aspirent pas à rivaliser avec les orateurs antiques, il y a pourtant dans la plupart de leurs discours un défaut important qu’ils pourraient corriger sans se départir de cet air argumentatif et raisonneur qu’ils se composent et auquel ils bornent leur ambition. Le fait qu’ils aiment les discours improvisés leur a fait rejeter tout l’ordre et toute la méthode qui semblent si nécessaires (111) pour argumenter et sans lesquels il n’est guère possible de produire une entière conviction de l’esprit. Non qu’il faille recommander de nombreuses divisions dans un discours public, à moins que le sujet ne s’y prête avec une grande évidence, mais il est facile, sans ce formalisme, d’observer une méthode, de faire en sorte qu’elle soit visible pour les auditeurs qui se plairont infiniment à voir les arguments naître naturellement les uns des autres et qui seront plus parfaitement convaincus qu’ils le seraient par de solides raisons jetées ensemble dans la confusion.

 

 

Fin de l’essai

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OF ELOQUENCE

 

 

Those, who consider the periods and revolutions of human kind, as represented in history, are entertained with a spectacle full of pleasure and variety, and see, with surprize, the manners, customs, and opinions of the same species susceptible of such prodigious changes in different periods of time. It may, however, be observed, that, in civil history, there is found a much greater uniformity than in the history of learning and science, and that the wars, negociations, and politics of one age resemble more those of another, than the taste, wit, and speculative principles. Interest and ambition, honour and shame, friendship and enmity, gratitude and revenge, are the prime movers in all public transactions; and these passions are of a very stubborn and intractable nature, in comparison of the sentiments and understanding, which are easily varied by education and example. The Goths were much more inferior to the Romans, in taste and science, than in courage and virtue.

 

But not to compare together nations so widely different; it may be observed, that even this later period of human learning is, in many respects, of an opposite character to the ancient; and that, if we be superior in philosophy, we are still, notwithstanding all our refinements, much inferior in eloquence.

 

In ancient times, no work of genius was thought to require so great parts and capacity, as the speaking in public; and some eminent writers have pronounced the talents, even of a great poet or philosopher, to be of an inferior nature to those which are requisite for such an undertaking. Greece and Rome produced, each of them, but one accomplished orator; and whatever praises the other celebrated speakers might merit, they were still esteemed much inferior to these great models of eloquence. It is observable, that the ancient critics could scarcely find two orators in any age, who deserved to be placed precisely in the same rank, and possessed the same degree of merit. Calvus, Cælius, Curio, Hortensius, Cæsar rose one above another: But the greatest of that age was inferior to Cicero, the most eloquent speaker, that had ever appeared in Rome. Those of fine taste, however, pronounced this judgment of the Roman orator, as well as of the Grecian, that both of them surpassed in eloquence all that had ever appeared, but that they were far from reaching the perfection of their art, which was infinite, and not only exceeded human force to attain, but human imagination to conceive. Cicero declares himself dissatisfied with his own performances; nay, even with those of Demosthenes. Ita sunt avidæ & capaces meæ aures, says he, & semper aliquid immensum, infinitumque desiderant.

 

Of all the polite and learned nations, England alone possesses a popular government, or admits into the legislature such numerous assemblies as can be supposed to lie under the dominion of eloquence. But what has England to boast of in this particular? In enumerating the great men, who have done honour to our country, we exult in our poets and philosophers; but what orators are ever mentioned? Or where are the monuments of their genius to be met with? There are found, indeed, in our histories, the names of several, who directed the resolutions of our parliament: But neither themselves nor others have taken the pains to preserve their speeches; and the authority, which they possessed, seems to have been owing to their experience, wisdom, or power, more than to their talents for oratory. At present, there are above half a dozen speakers in the two houses, who, in the judgment of the public, have reached very near the same pitch of eloquence; and no man pretends to give any one the preference above the rest. This seems to me a certain proof, that none of them have attained much beyond a mediocrity in their art, and that the species of eloquence, which they aspire to, gives no exercise to the sublimer faculties of the mind, but may be reached by ordinary talents and a slight application. A hundred cabinet-makers in London can work a table or a chair equally well; but no one poet can write verses with such spirit and elegance as Mr. Pope.

 

We are told, that, when Demosthenes was to plead, all ingenious men flocked to Athens from the most remote parts of Greece, as to the most celebrated spectacle of the world. At London you may see men sauntering in the court of requests, while the most important debate is carrying on in the two houses; and many do not think themselves sufficiently compensated, for the losing of their dinners, by all the eloquence of our most celebrated speakers. When old Cibber is to act, the curiosity of several is more excited, than when our prime minister is to defend himself from a motion for his removal or impeachment.

 

Even a person, unacquainted with the noble remains of ancient orators, may judge, from a few strokes, that the stile or species of their eloquence was infinitely more sublime than that which modern orators aspire to. How absurd would it appear, in our temperate and calm speakers, to make use of an Apostrophe, like that noble one of Demosthenes, so much celebrated by Quintilian and Longinus, when justifying the unsuccessful battle of Chæronea, he breaks out, No, my Fellow-Citizens, No: You have not erred. I swear by the manes of those heroes, who fought for the same cause in the plains of Marathon and Platæa. Who could now endure such a bold and poetical figure, as that which Cicero employs, after describing in the most tragical terms the crucifixion of a Roman citizen. Should I paint the horrors of this scene, not to Roman citizens, not to the allies of our state, not to those who have ever heard of theRomanName, not even to men, but to brute-creatures; or, to go farther, should I lift up my voice in the most desolate solitude, to the rocks and mountains, yet should I surely see those rude and inanimate parts of nature moved with horror and indignation at the recital of so enormous an action. With what a blaze of eloquence must such a sentence be surrounded to give it grace, or cause it to make any impression on the hearers? And what noble art and sublime talents are requisite to arrive, by just degrees, at a sentiment so bold and excessive: To inflame the audience, so as to make them accompany the speaker in such violent passions, and such elevated conceptions: And to conceal, under a torrent of eloquence, the artifice, by which all this is effectuated! Should this sentiment even appear to us excessive, as perhaps it justly may, it will at least serve to give an idea of the stile of ancient eloquence, where such swelling expressions were not rejected as wholly monstrous and gigantic.

 

Suitable to this vehemence of thought and expression, was the vehemence of action, observed in the ancient orators. The supplosio pedis, or stamping with the foot, was one of the most usual and moderate gestures which they made use of; though that is now esteemed too violent, either for the senate, bar, or pulpit, and is only admitted into the theatre, to accompany the most violent passions, which are there represented.

 

One is somewhat at a loss to what cause we may ascribe so sensible a decline of eloquence in later ages. The genius of mankind, at all times, is, perhaps, equal: The moderns have applied themselves, with great industry and success, to all the other arts and sciences: And a learned nation possesses a popular government; a circumstance which seems requisite for the full display of these noble talents: But notwithstanding all these advantages, our progress in eloquence is very inconsiderable, in comparison of the advances, which we have made in all other parts of learning.

 

Shall we assert, that the strains of ancient eloquence are unsuitable to our age, and ought not to be imitated by modern orators? Whatever reasons may be made use of to prove this, I am persuaded they will be found, upon examination, to be unsound and unsatisfactory.

 

First, It may be said, that, in ancient times, during the flourishing period of Greek and Roman learning, the municipal laws, in every state, were but few and simple, and the decision of causes, was, in a great measure, left to the equity and common sense of the judges. The study of the laws was not then a laborious occupation, requiring the drudgery of a whole life to finish it, and incompatible with every other study or profession. The great statesmen and generals among the Romans were all lawyers; and Cicero, to shew the facility of acquiring this science, declares, that, in the midst of all his occupations, he would undertake, in a few days, to make himself a complete civilian. Now, where a pleader addresses himself to the equity of his judges, he has much more room to display his eloquence, than where he must draw his arguments from strict laws, statutes, and precedents. In the former case, many circumstances must be taken in; many personal considerations regarded; and even favour and inclination, which it belongs to the orator, by his art and eloquence, to conciliate, may be disguised under the appearance of equity. But how shall a modern lawyer have leisure to quit his toilsome occupations, in order to gather the flowers of Parnassus? Or what opportunity shall he have of displaying them, amidst the rigid and subtile arguments, objections, and replies, which he is obliged to make use of? The greatest genius, and greatest orator, who should pretend to plead before the Chancellor,after a month’s study of the laws, would only labour to make himself ridiculous.

 

I am ready to own, that this circumstance, of the multiplicity and intricacy of laws, is a discouragement to eloquence in modern times: But I assert, that it will not entirely account for the decline of that noble art. It may banish oratory from Westminster-Hall, but not from either house of parliament. Among the Athenians, the Areopagites expressly forbad all allurements of eloquence; and some have pretended that in the Greek orations, written in the judiciary form, there is not so bold and rhetorical a stile, as appears in the Roman. But to what a pitch did the Athenians carry their eloquence in the deliberative kind, when affairs of state were canvassed, and the liberty, happiness, and honour of the republic were the subject of debate? Disputes of this nature elevate the genius above all others, and give the fullest scope to eloquence; and such disputes are very frequent in this nation.

 

Secondly, It may be pretended that the decline of eloquence is owing to the superior good sense of the moderns, who reject with disdain all those rhetorical tricks, employed to seduce the judges, and will admit of nothing but solid argument in any debate or deliberation. If a man be accused of murder, the fact must be proved by witnesses and evidence; and the laws will afterwards determine the punishment of the criminal. It would be ridiculous to describe, in strong colours, the horror and cruelty of the action: To introduce the relations of the dead; and, at a signal, make them throw themselves at the feet of the judges, imploring justice with tears and lamentations: And still more ridiculous would it be, to employ a picture representing the bloody deed, in order to move the judges by the display of so tragical a spectacle: Though we know, that this artifice was sometimes practised by the pleaders of old. Now, banish the pathetic from public discourses, and you reduce the speakers merely to modern eloquence; that is, to good sense, delivered in proper expression.

 

Perhaps it may be acknowledged, that our modern customs, or our superior good sense, if you will, should make our orators more cautious and reserved than the ancient, in attempting to inflame the passions, or elevate the imagination of their audience: But, I see no reason, why it should make them despair absolutely of succeeding in that attempt. It should make them redouble their art, not abandon it entirely. The ancient orators seem also to have been on their guard against this jealousy of their audience; but they took a different way of eluding it. They hurried away with such a torrent of sublime and pathetic, that they left their hearers no leisure to perceive the artifice, by which they were deceived. Nay, to consider the matter aright, they were not deceived by any artifice. The orator, by the force of his own genius and eloquence, first inflamed himself with anger, indignation, pity, sorrow; and then communicated those impetuous movements to his audience.

 

Does any man pretend to have more good sense than Julius Cæsar? yet that haughty conqueror, we know, was so subdued by the charms of Cicero’s eloquence, that he was, in a manner, constrained to change his settled purpose and resolution, and to absolve a criminal, whom, before that orator pleaded, he was determined to condemn.

 

Some objections, I own, notwithstanding his vast success, may lie against some passages of the Roman orator. He is too florid and rhetorical: His figures are too striking and palpable: The divisions of his discourse are drawn chiefly from the rules of the schools: And his wit disdains not always the artifice even of a pun, rhyme, or jingle of words. The Grecian addressed himself to an audience much less refined than the Roman senate or judges. The lowest vulgar of Athens were his sovereigns, and the arbiters of his eloquence. Yet is his manner more chaste and austere than that of the other. Could it be copied, its success would be infallible over a modern assembly. It is rapid harmony, exactly adjusted to the sense: It is vehement reasoning, without any appearance of art: It is disdain, anger, boldness, freedom, involved in a continued stream of argument: And of all human productions, the orations of Demosthenes present to us the models, which approach the nearest to perfection.

 

Thirdly, It may be pretended, that the disorders of the ancient governments, and the enormous crimes, of which the citizens were often guilty, afforded much ampler matter for eloquence than can be met with among the moderns. Were there no Verres or Catiline, there would be no Cicero. But that this reason can have no great influence, is evident. It would be easy to find a Philip in modern times; but where shall we find a Demosthenes?

 

What remains, then, but that we lay the blame on the want of genius, or of judgment in our speakers, who either found themselves incapable of reaching the heights of ancient eloquence, or rejected all such endeavours, as unsuitable to the spirit of modern assemblies? A few successful attempts of this nature might rouze the genius of the nation, excite the emulation of the youth, and accustom our ears to a more sublime and more pathetic elocution, than what we have been hitherto entertained with. There is certainly something accidental in the first rise and the progress of the arts in any nation. I doubt whether a very satisfactory reason can be given, why ancient Rome, though it received all its refinements from Greece, could attain only to a relish for statuary, painting and architecture, without reaching the practice of these arts: While modern Rome has been excited, by a few remains found among the ruins of antiquity, and has produced artists of the greatest eminence and distinction. Had such a cultivated genius for oratory, as Waller’s for poetry, arisen, during the civil wars, when liberty began to be fully established, and popular assemblies to enter into all the most material points of government; I am persuaded so illustrious an example would have given a quite different turn to British eloquence, and made us reach the perfection of the ancient model. Our orators would then have done honour to their country, as well as our poets, geometers, and philosophers, and British Ciceros have appeared, as well as British Archimedeses and Virgils.

 

It is seldom or never found, when a false taste in poetry or eloquence prevails among any people, that it has been preferred to a true, upon comparison and reflection. It commonly prevails merely from ignorance of the true, and from the want of perfect models, to lead men into a juster apprehension, and more refined relish of those productions of genius. When these appear, they soon unite all suffrages in their favour, and, by their natural and powerful charms, gain over, even the most prejudiced, to the love and admiration of them. The principles of every passion, and of every sentiment, is in every man; and when touched properly, they rise to life, and warm the heart, and convey that satisfaction, by which a work of genius is distinguished from the adulterate beauties of a capricious wit and fancy. And if this observation be true, with regard to all the liberal arts, it must be peculiarly so, with regard to eloquence; which, being merely calculated for the public, and for men of the world, cannot, with any pretence of reason, appeal from the people to more refined judges; but must submit to the public verdict, without reserve or limitation. Whoever, upon comparison, is deemed by a common audience the greatest orator, ought most certainly to be pronounced such, by men of science and erudition. And though an indifferent speaker may triumph for a long time, and be esteemed altogether perfect by the vulgar, who are satisfied with his accomplishments, and know not in what he is defective: Yet, whenever the true genius arises, he draws to him the attention of every one, and immediately appears superior to his rival.

 

Now to judge by this rule, ancient eloquence, that is, the sublime and passionate, is of a much juster taste than the modern, or the argumentative and rational; and, if properly executed, will always have more command and authority over mankind. We are satisfied with our mediocrity, because we have had no experience of any thing better: But the ancients had experience of both, and, upon comparison, gave the preference to that kind, of which they have left us such applauded models. For, if I mistake not, our modern eloquence is of the same stile or species with that which ancient critics denominated Attic eloquence, that is, calm, elegant, and subtile, which instructed the reason more than affected the passions, and never raised its tone above argument or common discourse. Such was the eloquence of Lysias among the Athenians, and of Calvus among the Romans. These were esteemed in their time; but when compared with Demosthenes and Cicero, were eclipsed like a taper when set in the rays of a meridian sun. Those latter orators possessed the same elegance, and subtilty, and force of argument, with the former; but what rendered them chiefly admirable, was that pathetic and sublime, which, on proper occasions, they threw into their discourse, and by which they commanded the resolution of their audience.

 

Of this species of eloquence we have scarcely had any instance in England, at least in our public speakers. In our writers, we have had some instances, which have met with great applause, and might assure our ambitious youth of equal or superior glory in attempts for the revival of ancient eloquence. Lord Bolingbroke’s productions, with all their defects in argument, method, and precision, contain a force and energy which our orators scarcely ever aim at; though it is evident, that such an elevated stile has much better grace in a speaker than in a writer, and is assured of more prompt and more astonishing success. It is there seconded by the graces of voice and action: The movements are mutually communicated between the orator and the audience: And the very aspect of a large assembly, attentive to the discourse of one man, must inspire him with a peculiar elevation, sufficient to give a propriety to the strongest figures and expressions. It is true, there is a great prejudice against set speeches; and a man cannot escape ridicule, who repeats a discourse as a school-boy does his lesson, and takes no notice of any thing that has been advanced in the course of the debate. But where is the necessity of falling into this absurdity? A public speaker must know beforehand the question under debate. He may compose all the arguments, objections, and answers, such as he thinks will be most proper for his discourse. If any thing new occur, he may supply it from his invention; nor will the difference be very apparent between his elaborate and his extemporary compositions. The mind naturally continues with the same impetus or force, which it has acquired by its motion; as a vessel, once impelled by the oars, carries on its course for some time, when the original impulse is suspended.

 

I shall conclude this subject with observing, that, even though our modern orators should not elevate their stile or aspire to a rivalship with the ancient; yet is there, in most of their speeches, a material defect, which they might correct, without departing from that composed air of argument and reasoning, to which they limit their ambition. Their great affectation of extemporary discourses has made them reject all order and method, which seems so requisite to argument, and without which it is scarcely possible to produce an entire conviction on the mind. It is not, that one would recommend many divisions in a public discourse, unless the subject very evidently offer them: But it is easy, without this formality, to observe a method, and make that method conspicuous to the hearers, who will be infinitely pleased to see the arguments rise naturally from one another, and will retain a more thorough persuasion, than can arise from the strongest reasons, which are thrown together in confusion.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]              Les pages indiquées entre parenthèses sont celles de notre édition de travail. (NdT)

[2]              Les éditions 1742 à 1768 ajoutent : « que l’on pourrait presque croire d’espèces différentes ». (NdT)

[3]              Hume veut ici très certainement parler de la connaissance de la nature humaine. (NdT)

[4]              « C’est pourquoi mes oreilles sont avides et insatiables, désirant toujours quelque chose d’immense et d’infini. » (Traduction d’Isabelle Folliot) (Cicéron : l’orateur, XXIX) (NdT)

[5]              Les éditions 1742 à 1768 ajoutent : « cette seule circonstance suffit à nous faire saisir la grande différence entre l’éloquence antique et l’éloquence moderne et à nous faire voir que la seconde est inférieure à la première. » (NdT)

[6]              Colley Cibber (1671–1757), dramaturge et acteur anglais. (NdT)

[7]              « motion of removal or impeachment» (NdT)

[8]              Longin remarque ce passage dans son Traité du sublime in Œuvres diverses du Sr Boileau Despreaux avec le Traité du sublime (…) de Longin, tome 2, Amsterdam, 1702, p.58. (NdT)

[9]              Démosthène : Sur la couronne », 208. (NdT)

[10]            « Les choses inanimées peuvent même émouvoir, soit qu’on les apostrophe, soit qu’on les fasse parler. » (Quintillien, Institution oratoire, livre  VI, De la péroraison, Panchoucke, tome 3, Paris, 1831, p.127) (NdT)

[11]            Hume dit « moved » ( émues mais aussi remuées), ce qui est fidèle au texte de Cicéron (« commoverentur »), le verbe latin ayant aussi le double sens. (NdT)

[12]            Seconde action contre Verrès, Cinquième discours (Des supplices), LXII, Panchoucke, tome 4, Paris, 1830, pp.196,197. (NdT)

[13]            Cette phrase a été ajoutée dans l’édition de 1768. (NdT)

[14]            Dans les conseils donnés à l’orateur, Cicéron conseille la « supplosio pedis in contentionibus aut incipiendis, aut finiendis.  » : « l’action de frapper du pied au début ou à la fin des disputes » (traduction d’Isabelle Folliot) (Cicéron, De l’orateur, livre III, Œuvres complètes, Tome III, Paris, 1816 p.436). Dans Brutus (Lxxx, Œuvres complètes de Cicéron, Tome III, 1816, p. 682), Cicéron, critiquant le manque de talent de Calidius, fait allusion à la « percussio frontis et femoris » dont ce dernier aurait dû faire usage s’il avait été lui-même convaincu par son discours. (NdT)

[15]            Il faut prendre ici le mot  « tableau » au sens d’une représentation graphique. Cet usage d’utiliser une toile qui représente la scène nous est signalé par Quintilien dans son Institution oratoire, livre VI, chapitre 1. (Quintillien, Institution oratoire, livre  VI, De la péroraison, Panchoucke, tome 3, Paris, 1831, p.129) (NdT)

[16]            Quintilien, livre VI, chapitre 1(note de Hume).

[17]            « Mais le suprême moyen pour l’accusateur d’émouvoir fortement les passions, c’est de représenter le fait de l’accusation avec des couleurs si vives qu’il paraisse la chose du monde la plus atroce, ou même, si c’est possible, la plus digne de compassion. » (chapitre I, p.119) « On ne se borne pas à tirer des larmes par le pathétique du discours. Il est certaines actions qui concourent à cet effet. Tel est l’usage de faire paraître les accusés, escortés de leurs enfants et de leurs parents, sous la livrée de l’indigence et du malheur. Tel est celui, pour les accusateurs, d’exposer aux yeux le glaive de l’assassin, les os qu’on a extraits de la blessure de la victime, ses vêtements ensanglantés, et de mettre à nu ses plaies (…). (Chapitre I. p.129) « Je ne blâme pas qu’on se prosterne et qu’on embrasse leurs genoux [ceux des juges]. » (Chapitre I, p.131). Voir aussi les pages suivantes de l’ouvrage de Quintilien, Institution oratoire, livre  VI, De la péroraison, Panchoucke, tome 3, Paris, 1831

[18]            Le sens est ici que l’auditoire peut prendre ombrage de ce que dit l’orateur, risque signalé par Longin dans son Traité du sublime qu’on peut lire par exemple in Œuvres diverses du Sr Boileau Despreaux avec le Traité du sublime (…) de Longin, tome 2, Amsterdam, 1702, p.57. (NdT). (NdT)

[19]            Longin, chapitre 15 (note de Hume)

[20]            Voir le Traité du sublime : « (…) il est certain qu’un discours où les figures sont employées toutes seules est de soi-même suspect d’adresse, d’artifice et de tromperie, principalement lorsque l’on parle devant un juge souverain, et surtout si ce juge est un grand seigneur, comme un tyran, un roi ou un général d’armée. Car il conçoit en lui-même une certaine indignation contre l’orateur, et ne saurait souffrir qu’un chétif rhétoricien entreprenne de le tromper, comme un enfant, par de grossières finesses. Il est même à craindre quelquefois, que prenant tout cet artifice pour une espèce de mépris, il ne s’effarouche entièrement et, bien qu’il retienne sa colère et se laisse un peu amollir aux charmes du discours, il a toujours une forte répugnance à croire ce qu’on lui dit. C’est pourquoi il n’y a point de figure plus excellente que celle qui est tout à fait cachée et lors qu’on ne reconnaît point que c’est une figure. Or il n’y a point de secours ni de remède plus merveilleux pour l’empêcher de paraître que le sublime et le pathétique parce que l’Art ainsi renfermé au milieu de quelque chose de grand et d’éclatant a tout ce qui manquait et n’est plus suspect d’aucune tromperie. » Œuvres diverses du Sr Boileau Despreaux avec le Traité du sublime (…) de Longin, tome 2, Amsterdam, 1702, pp.57-58. (NdT)

[21]            Dans l’oratio pro deiotaro, pour défendre le roi Deiotarus de Galatie. (on peut par exemple le trouver en latin et traduit en français au volume 12 des œuvres complètes chez Panckoucke, 1817, p.393 à p.433). (NdT)

[22]            « jingle of words ». Les traducteurs, le plus souvent, ne saisissent pas le sens de cette expression qui renvoie au domaine du son. Il s’agit ici des diverses figures de style qui jouent sur les sons. Il ne s’agit pas d’un simple jeu de mots. N’oublions pas que le « jingle » est (sens premier) un tintement. (NdT)

[23]            Ce paragraphe a été ajouté dans l’édition 1753. (NdT)

[24]            Philippe II, roi de Macédoine. (NdT)

[25]            Edmund Waller (1606–87) (NdT)

[26]       Note de Hume : « J’ai reconnu qu’il y a quelque chose d’accidentel dans l’origine et les progrès des arts dans une nation et, pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que, si d’autres nations polies et savantes d’Europe avaient possédé le même avantage que nous, un gouvernement populaire, elles auraient probablement porté l’éloquence à un niveau plus élevé que le niveau atteint en Grande-Bretagne.  Les sermons français, surtout ceux de Fléchier et de Bossuet, sont nettement supérieurs sur ce point aux sermons anglais et, chez ces deux auteurs, on trouve de nombreux traits de la plus sublime poésie*. Il n’y a que des causes privées qui sont débattues dans ce pays devant le Parlement ou les cours de justice mais, malgré ce désavantage, il y a un esprit d’éloquence chez bon nombre de leurs juristes qui, bien cultivé et bien encouragé, pourrait atteindre un haut niveau. Les plaidoiries de Patru sont très élégantes et nous donnent l’occasion d’imaginer ce qu’un génie (107) aussi fin, qui a connu de grands succès dans des débats concernant le prix d’un vieux cheval ou une querelle de commères entre une abbesse et ses nonnes, aurait pu réaliser sur des questions concernant la liberté publique et l’esclavage ou la paix et la guerre. Il est en effet étonnant que cet écrivain raffiné, pourtant estimé par tous les hommes d’esprit de son époque, n’ait jamais été employé dans des causes plus importantes devant des cours de justice, qu’il ait vécu et soit mort dans la pauvreté. Cela vient d’un ancien préjugé diligemment propagé par les imbéciles de tous les pays, qu’un homme de génie n’est pas fait pour les affaires. Les désordres produits par les factions opposées au cardinal Mazarin** firent que le parlement de Paris discuta des affaires publiques et, pendant ce court intervalle, on vit de nombreux symptômes d’une renaissance de l’éloquence antique. L’avocat général Talon, dans une harangue, invoqua à genoux l’esprit de Saint Louis pour qu’il considère d’en haut son peuple divisé et malheureux et qu’il inspire aux hommes l’amour de la concorde afin qu’ils soient tous d’accord. Les membres de l’Académie française se sont efforcés de nous donner des modèles d’éloquence dans leur discours de réception mais, n’ayant pas de sujets de discours, ils se sont répandus en un flot outré de panégyriques et de flatteries, le plus stérile de tous les sujets. En ces occasions, leur style est toutefois, en général, très élevé et sublime et pourrait atteindre le plus grand niveau s’il s’employait sur un sujet plus favorable et plus attirant.

                Il y a certaines circonstances dans le tempérament et le génie anglais qui désavantagent les progrès de l’éloquence et rendent toute tentative de ce genre plus dangereuse et plus difficile dans cette nation que dans toute autre nation de l’univers. Les Anglais sont connus pour leur bon sens qui les rend très jaloux de toute tentative de les tromper par les fleurs de la rhétorique et de l’élocution. Ils sont aussi particulièrement modestes, ce qui les fait considérer comme de l’arrogance le fait d’offrir aux assemblées publiques autre chose que des raisonnements ou d’essayer de les diriger par la passion ou la fantaisie. Je peux peut-être me permettre d’ajouter qu’ils ne se distinguent pas par la délicatesse de leur goût ou par leur sensibilité aux charmes des muses. Leurs parties musicales***, pour utiliser l’expression d’un auteur distingué, ne sont qu’indifférentes. C’est pourquoi, leurs poètes comiques, pour les toucher, doivent avoir recours à l’obscénité et leurs poètes tragiques au sang et à l’assassinat.  C’est aussi (108) pourquoi leurs orateurs, qui sont privés d’une telle ressource, ont entièrement abandonné l’espoir de les émouvoir et se sont bornés à des argumentations et des raisonnements clairs.

                Ces circonstances, jointes à des accidents particuliers, peuvent peut-être avoir retardé le progrès de l’éloquence dans ce royaume mais elles ne seront pas capables d’empêcher son succès si jamais elle apparaît chez nous. Et on peut en toute sécurité déclarer qu’il existe un champ où les lauriers les plus florissants peuvent encore être cueillis si un jeune homme d’un génie accompli, connaissant entièrement tous les arts raffinés et n’ignorant pas les affaires publiques, apparaissait au Parlement et accoutumait nos oreilles à une éloquence plus impérieuse et plus pathétique. Et, pour me confirmer dans cette opinion, il y a deux considérations, l’une tirée des temps anciens, l’autre tirée des temps modernes. »

* Dans les éditions 1742 à 1768, on lit : « Et, chez Fléchier, on trouve de nombreux traits de la plus sublime poésie. Son oraison funèbre pour le maréchal de Turenne en est un bon exemple. » (NdT)

** Mon édition de travail donne « par le ministère du cardinal Mazarin » au lieu de « par les factions opposées au cardinal Mazarin ». (NdT)

***L’expression peut signifier trois choses : 1) les morceaux de musique. 2) les partitions. 3) les parties du corps qui permettent d’écouter la musique : les oreilles. Je n’ai pas identifié l’auteur qui utilise cette expression. (NdT)

[27]            Les éditions 1742 à 1748 donnent « des Platon et des Virgile », les éditions 1753 à 1768 donnent « des Plutarque et des Virgile ». (NdT)

[28]            Hume dit « false taste » et « true taste ». (NdT)

[29]            Allusion au principe d’inertie. De façon générale, le passage n’est pas sans rappeler que la science de la nature humaine, chez Hume, prétend imiter la philosophie naturelle. Dans le Traité de la nature humaine, les formules utilisées pour rendre compte du rapport des impressions et des idées, des principes d’association des représentations, etc., font assez souvent songer au domaine de la physique (newtonienne). (NdT)