PHILOTRADavid Hume

 

Essai sur l’obéissance passive

Traduit par Philippe Folliot (avril 2008)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

OF PASSIVE OBEDIENCE

in

Three Essays, Moral and Political

1 volume

Edinburgh, A. Kincaid

1748

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Essai sur l’obéissance passive

Traduction de Philippe Folliot

 

 

 

            Dans l’essai précédent [1], nous nous sommes efforcés de réfuter les systèmes politiques spéculatifs avancés dans cette nation, aussi bien le système religieux de l’un des partis que le système philosophique de l’autre. Il nous faut maintenant examiner les conséquences pratiques que chaque parti en déduit à l’égard de l’étendue de la soumission due aux souverains.

 

            Comme le devoir de justice est entièrement fondé sur les intérêts de la société qui exigent que chacun s’abstienne de toucher à la propriété d’autrui afin de maintenir la paix entre les hommes, il est évident que, si l’accomplissement de ce devoir s’accompagne de très pernicieuses conséquences, cette vertu doit être suspendue et laisser place à l’utilité publique dans des cas d’urgence si extraordinaires et si pressants. La maxime fiat Justitia & ruat Cœlum, que justice soit faite, même si l’univers est détruit, est à l’évidence fausse et, en sacrifiant la fin aux moyens, elle donne une idée absurde de la subordination des devoirs. Quel gouverneur d’une ville hésiterait à brûler des faubourgs qui risqueraient de faciliter l’avance de l’ennemi ? Quel général s’abstiendrait de piller un pays neutre quand les nécessités de la guerre l’exigent et qu’il ne peut autrement entretenir son armée ? Le cas est le même avec le devoir d’allégeance et le sens commun nous apprend que, puisque nous ne sommes tenus d’obéir au gouvernement que parce qu’il tend à l’utilité publique, ce devoir doit toujours, dans des cas extraordinaires où l’obéissance produirait de toute évidence la ruine publique, céder devant l’obligation première et originelle. Salus populi suprema Lex, le salut du peuple est la loi suprême. Cette maxime s’accorde avec les sentiments des hommes de toutes les époques. Existe-t-il quelqu’un d’assez entiché d’un système partisan, quand il lit l’histoire des insurrections contre Néron ou Philippe II, pour ne pas souhaiter le succès de ces actions et louer ceux qui les ont entreprises ? Même les ultras de notre parti royaliste, en dépit de leur sublime théorie, sont forcés, dans de tels cas, de juger, d’éprouver et d’approuver comme le reste de l’humanité.

 

            La résistance étant donc autorisée dans des cas d’extrême urgence, la seule question qui peut intéresser de bons raisonneurs concerne le degré de nécessité pouvant justifier la résistance et la rendre légitime et louable. Je dois ici avouer que j’inclinerai toujours du côté de ceux qui serrent très fort les liens de l’allégeance et qui considèrent qu’on ne peut les dénouer que quand c’est le dernier refuge dans des cas désespérés et que l’Etat est très menacé par la violence et la tyrannie. En effet, outre les troubles de la guerre civile qui accompagnent généralement une insurrection, il est certain qu’une disposition d’un peuple à la rébellion est l’une des causes principales de la tyrannie des gouvernants et qu’elle les force à de nombreuses mesures violentes qu’ils n’auraient jamais prises si tout le monde avait été porté à la soumission et à l’obéissance. Ainsi le tyrannicide ou assassinat approuvé par les maximes antiques, au lieu de tenir les tyrans et les usurpateurs dans la crainte, les rend dix fois plus féroces et implacables et c’est à juste titre que, pour cette raison, cet acte fut aboli par le droit des gens et universellement condamné comme une méthode indigne et déloyale de ramener à la justice ces perturbateurs de la société.

 

            En outre, nous devons considérer que, comme l’obéissance est notre devoir dans le cours ordinaire des choses, elle doit nous être inculquée en priorité et rien ne serait plus absurde que de s’empresser d’établir avec soin tous les cas où la résistance est permise. De la même manière, même si un philosophe reconnaît à froid, au cours d’une argumentation, qu’on peut ne pas obéir aux règles de la justice dans les cas de nécessité urgente, que penserions-nous d’un prédicateur ou d’un casuiste qui ferait de la recherche de ces cas sa principale étude et qui en ferait la publicité avec toute l’ardeur de l’argumentation et de l’éloquence ? Ne serait-il pas préférable d’inculquer la doctrine générale au lieu d’exposer les exceptions particulières que, peut-être, nous sommes trop portés à adopter et à élargir ?

 

            Il y a cependant deux raisons qu’on peut avancer pour la défense de ce parti qui, chez nous, a propagé avec tant de zèle les maximes de la résistance, maximes qui, il faut l’avouer, sont en général très pernicieuses et capables de détruire la société civile. La première est que ses adversaires, poussant la doctrine de l’obéissance jusqu’à l’extravagance, non seulement ne parlent jamais des exceptions dans les cas extraordinaires (ce dont on pourrait peut-être les excuser) mais encore vont jusqu’à nier leur existence. Il devient donc nécessaire d’insister sur ces exceptions et de défendre les droits de la vérité offensée et de la liberté. La seconde raison – et peut-être meilleure – se fonde sur la nature de la constitution britannique et sur la forme de son gouvernement.

 

            C’est presque une particularité de notre constitution que d’établir un premier magistrat d’une prééminence et d’une dignité telles que, quoique limité par les lois, il est, quant à sa propre personne, au-dessus des lois en tant qu’on ne peut jamais lui demander des comptes ou le punir pour des infractions ou des fautes qu’il pourrait commettre. Seuls ses ministres ou ceux qui agissent par sa commission peuvent être traduits en justice. Le prince, se sachant personnellement en sûreté, laisse les lois suivre leur cours et, dans les faits, il est aussi en sûreté puisque ce sont ses subalternes qui sont punis. En même temps, on évite la guerre civile qui serait inévitable si l’on pouvait directement s’en prendre au souverain en toute occasion. Mais, même si la constitution rend utilement hommage au prince, il faut être raisonnable et ne pas s’imaginer qu’elle a fixé par cette maxime sa propre mort et qu’on a établi une soumission servile au cas où il protégerait ses ministres, persévérerait dans l’injustice et usurperait tout le pouvoir de l’Etat (commonwealth). Il est vrai que ce cas n’est pas dans la lettre de la loi car, dans leur cours ordinaire, les lois ne peuvent prévoir un remède ou établir un magistrat d’une autorité supérieure qui pourrait punir les excès du prince. Mais comme un droit sans pouvoir d’exécution serait une absurdité, le remède, dans ce cas, est un remède extraordinaire, la résistance quand les choses en viennent à une telle extrémité que la constitution ne peut plus être défendue que par elle. La résistance doit donc être plus fréquente avec le gouvernement britannique qu’avec les autres qui sont plus simples, ont moins de parties et de ressorts. Quand le roi est un souverain absolu, il est peu tenté de commettre ces graves actes de tyrannie qui peuvent provoquer une rébellion légitime mais, quand son pouvoir est limité, son ambition imprudente, même sans grands vices, peuvent le mener dans cette situation périlleuse. On a souvent supposé que ce fut le cas avec Charles Ier et, si l’on peut dire la vérité maintenant que les animosités ont cessé, ce fut aussi le cas avec Jacques II. Ces souverains étaient inoffensifs et étaient même d’un bon caractère privé mais, comme ils s’étaient trompés sur la nature de notre constitution et avaient accaparé tout le pouvoir législatif, il devint nécessaire de s’opposer à eux avec quelque véhémence et même de priver formellement le deuxième de cette autorité dont il avait usé avec tant d’imprudence et d’inconséquence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OF PASSIVE OBEDIENCE

 

 

In the former essay, we endeavoured to refute the speculative systems of politics advanced in this nation; as well the religious system of the one party, as the philosophical of the other. We come now to examine the practical consequences, deduced by each party, with regard to the measures of submission due to sovereigns.

 

As the obligation to justice is founded entirely on the interests of society, which require mutual abstinence from property, in order to preserve peace among mankind; it is evident, that, when the execution of justice would be attended with very pernicious consequences, that virtue must be suspended, and give place to public utility, in such extraordinary and such pressing emergencies. The maxim, fiat Justitia & ruat CŒlum, let justice be performed, though the universe be destroyed, is apparently false, and by sacrificing the end to the means, shews a preposterous idea of the subordination of duties. What governor of a town makes any scruple of burning the suburbs, when they facilitate the approaches of the enemy? Or what general abstains from plundering a neutral country, when the necessities of war require it, and he cannot otherwise subsist his army? The case is the same with the duty of allegiance; and common sense teaches us, that, as government binds us to obedience only on account of its tendency to public utility, that duty must always, in extraordinary cases, when public ruin would evidently attend obedience, yield to the primary and original obligation. Salus populi suprema Lex, the safety of the people is the supreme law. This maxim is agreeable to the sentiments of mankind in all ages: Nor is any one, when he reads of the insurrections against Nero or Philip the Second, so infatuated with party-systems, as not to wish success to the enterprize, and praise the undertakers. Even our high monarchical party, in spite of their sublime theory, are forced, in such cases, to judge, and feel, and approve, in conformity to the rest of mankind.

 

Resistance, therefore, being admitted in extraordinary emergencies, the question can only be among good reasoners, with regard to the degree of necessity, which can justify resistance, and render it lawful or commendable. And here I must confess, that I shall always incline to their side, who draw the bond of allegiance very close, and consider an infringement of it, as the last refuge in desperate cases, when the public is in the highest danger, from violence and tyranny. For besides the mischiefs of a civil war, which commonly attends insurrection; it is certain, that, where a disposition to rebellion appears among any people, it is one chief cause of tyranny in the rulers, and forces them into many violent measures which they never would have embraced, had every one been inclined to submission and obedience. Thus the tyrannicide or assassination, approved of by ancient maxims, instead of keeping tyrants and usurpers in awe, made them ten times more fierce and unrelenting; and is now justly, upon that account, abolished by the laws of nations, and universally condemned as a base and treacherous method of bringing to justice these disturbers of society.

 

Besides we must consider, that, as obedience is our duty in the common course of things, it ought chiefly to be inculcated; nor can any thing be more preposterous than an anxious care and solicitude in stating all the cases, in which resistance may be allowed. In like manner, though a philosopher reasonably acknowledges, in the course of an argument, that the rules of justice may be dispensed with in cases of urgent necessity; what should we think of a preacher or casuist, who should make it his chief study to find out such cases, and enforce them with all the vehemence of argument and eloquence? Would he not be better employed in inculcating the general doctrine, than in displaying the particular exceptions, which we are, perhaps, but too much inclined, of ourselves, to embrace and to extend?

 

There are, however, two reasons, which may be pleaded in defence of that party among us, who have, with so much industry, propagated the maxims of resistance; maxims, which, it must be confessed, are, in general, so pernicious, and so destructive of civil society. The first is, that their antagonists carrying the doctrine of obedience to such an extravagant height, as not only never to mention the exceptions in extraordinary cases (which might, perhaps, be excusable) but even positively to exclude them; it became necessary to insist on these exceptions, and defend the rights of injured truth and liberty. The second, and, perhaps, better reason, is founded on the nature of the british constitution and form of government.

 

It is almost peculiar to our constitution to establish a first magistrate with such high pre-eminence and dignity, that, though limited by the laws, he is, in a manner, so far as regards his own person, above the laws, and can neither be questioned nor punished for any injury or wrong, which may be committed by him. His ministers alone, or those who act by his commission, are obnoxious to justice; and while the prince is thus allured, by the prospect of personal safety, to give the laws their free course, an equal security is, in effect, obtained by the punishment of lesser offenders, and at the same time a civil war is avoided, which would be the infallible consequence, were an attack, at every turn, made directly upon the sovereign. But though the constitution pays this salutary compliment to the prince, it can never reasonably be understood, by that maxim, to have determined its own destruction, or to have established a tame submission, where he protects his ministers, perseveres in injustice, and usurps the whole power of the commonwealth. This case, indeed, is never expressly put by the laws; because it is impossible for them, in their ordinary course, to provide a remedy for it, or establish any magistrate, with superior authority, to chastise the exorbitancies of the prince. But as a right without a remedy would be an absurdity; the remedy in this case, is the extraordinary one of resistance, when affairs come to that extremity, that the constitution can be defended by it alone. Resistance therefore must, of course, become more frequent in the british government, than in others, which are simpler, and consist of fewer parts and movements. Where the king is an absolute sovereign, he has little temptation to commit such enormous tyranny as may justly provoke rebellion: But where he is limited, his imprudent ambition, without any great vices, may run him into that perilous situation. This is frequently supposed to have been the case with Charles the First; and if we may now speak truth, after animosities are ceased, this was also the case with James the Second. These were harmless, if not, in their private character, good men; but mistaking the nature of our constitution, and engrossing the whole legislative power, it became necessary to oppose them with some vehemence; and even to deprive the latter formally of that authority, which he had used with such imprudence and indiscretion.

 

 



[1]              Essai sur le contrat originel. (NdT)