PHILOTRADavid Hume

Essai sur le platonicien.

Traduit par Philippe Folliot (2007)
professeur au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

THE PLATONIST

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for A. Millar, in the Strand;

and

  1. Kincaid and A. Donaldson, at Edinburgh

MDCCLXIV.
1ère édition de cet essai : 1742

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Essai sur le platonicien

 

 

 

Le platonicien [1]

 

            Il paraît surprenant à certains philosophes que tous les hommes, possédant la même nature et étant doués des mêmes facultés, puissent cependant différer si largement dans leurs aspirations [2] et leurs inclinations et que l’un condamne entièrement ce que l’autre recherche comme un forcené. A certains, il paraît encore plus surprenant qu’un [même] homme diffère si largement de lui-même à des moments différents et qu’il rejette avec dédain, quand il le possède, ce qui était auparavant l’objet de tous ses vœux et tous ses désirs. Selon moi, cette incertitude et cette irrésolution fébriles dans la conduite humaine semblent entièrement inévitables et une âme raisonnable, faite pour la contemplation de l’Etre Suprême et de ses oeuvres, ne peut jamais jouir de tranquillité et de contentement tant qu’elle demeure prisonnière de ces viles aspirations au plaisir sensuel et à l’approbation populaire. La divinité est un océan infini de béatitude et de gloire. Les esprits humains sont des cours d’eau plus petits qui, provenant à l’origine de cet océan, cherchent toujours, dans toutes leurs errances, à y retourner et à se perdre dans cette immensité de perfection. Quand ils sont arrêtés dans ce cours naturel par le vice ou la folie, ils deviennent furieux et enragés et, se gonflant en un torrent, ils répandent alors l’horreur et la dévastation dans les plaines avoisinantes.

 

            C’est en vain que chacun, par des formules pompeuses et des expressions passionnées, conseille aux auditeurs crédules ce qu’il recherche personnellement et les invite à imiter sa vie et ses manières. Le cœur dément la contenance [extérieure] et ressent vivement, même dans les plus grands succès, la nature insatisfaisante de tous ces plaisirs qui le détournent de son véritable objet. J’examine l’homme voluptueux avant son plaisir, je mesure l’impétuosité de son désir et l’importance de son objet et je m’aperçois que tout son bonheur provient uniquement de la précipitation de la pensée qui le dérobe à lui-même et détourne son regard de sa faute et de sa misère. Je le considère un moment après, quand il a joui de ce plaisir qu’il recherchait comme un forcené. Le sentiment de sa faute et de sa misère revient vers lui avec une double angoisse : son esprit est tourmenté par la crainte et le remords et son corps est abattu par le dégoût et la satiété.

 

            Ô Philosophe ! Ta sagesse est vaine et ta vertu inutile. Tu recherches l’applaudissement ignorant des hommes, non les réflexions solides de ta propre conscience, ni la plus solide approbation de cet être qui, d’un seul regard de son oeil qui voit tout [3], pénètre l’univers. Tu es sûrement conscient de la vacuité de ta prétendue probité tandis que, te nommant citoyen, fils, ami, tu oublies ton suprême souverain, ton véritable père, ton plus grand bienfaiteur. Où est l’adoration due à l’infinie perfection d’où provient toute chose bonne et estimable ? Où est la gratitude due à ton créateur qui, te tirant du néant, t’a appelé à l’existence, qui t’a placé dans toutes ces relations avec tes semblables et qui, exigeant que tu remplisses les devoirs de chaque relation, t’interdit de négliger ce que tu lui dois à lui-même, l’être le plus parfait avec qui tu es en connexion par le lien le plus étroit ?

 

            Tu es [à] toi-même ta propre idole. Tu voues un culte à tes perfections imaginaires ou, plutôt, conscient de tes imperfections réelles, tu ne cherches qu’à tromper le monde et satisfaire ta fantaisie [4] en multipliant tes admirateurs ignorants. Ainsi, non content de négliger ce qui est le plus excellent dans l’univers, tu désires y substituer ce qui est le plus vil et le plus méprisable.

 

            Considère toutes les oeuvres sorties des mains humaines, toutes les inventions de l’esprit [5], domaine où tu affectes un discernement si délicat. Tu te rendras compte que la plus parfaite production provient toujours de la plus parfaite pensée et que c’est l’ESPRIT seul que nous admirons quand nous accordons nos louanges aux grâces d’une statue bien proportionnée ou à la symétrie d’un superbe édifice. C’est le statuaire ou l’architecte que nous avons en vue et c’est lui qui nous fait réfléchir à la beauté de son art, de sa capacité d’invention qui, d’un tas de matière informe, peut extraire de telles expressions et de telles proportions. Cette beauté supérieure de la pensée et de l’intelligence, tu la reconnais toi-même puisque tu nous invites à contempler l’harmonie des affections, la dignité des sentiments et toutes ces grâces de l’esprit qui méritent surtout notre attention. Mais pourquoi t’arrêter soudainement ? Ne vois-tu rien d’autre qui soit estimable ? En applaudissant avec ravissement à la beauté et à l’ordre, ignores-tu encore où l’on trouve la beauté la plus accomplie, l’ordre le plus parfait ? Compare les oeuvres de l’art à celles de la nature. Les premières ne sont que des imitations des secondes. Plus l’art approche de la nature, plus il est estimé parfait mais comme sont encore lointaines ses plus étroites approches et quel intervalle ne peut-on pas observer entre eux ! L’art copie seulement l’extérieur de la nature, délaissant l’intérieur, les ressorts et les principes les plus admirables qui dépassent son imitation en tant qu’ils sont au-delà de sa compréhension. L’art ne copie que les petites productions de la nature, désespérant d’atteindre cette grandeur et cette magnificence qui étonnent tant dans les oeuvres magistrales de l’original. Se peut-il que nous soyons assez aveugles pour ne pas découvrir une intelligence et un dessein dans l’arrangement exquis et le plus prodigieux de l’univers ? Se peut-il que nous soyons assez stupides pour ne pas éprouver les plus chaleureux transports de ferveur et d’adoration en contemplant cet être [6] intelligent et si infiniment bon et sage.

 

            Le bonheur le plus parfait doit sûrement venir de la contemplation de l’objet le plus parfait. Mais qu’y a-t-il de plus parfait que la beauté et la vertu ? Et où trouver une beauté qui égale celle de l’univers ou une vertu qui puisse être comparée à la bienveillance et à la justice de la Divinité ? Si quelque chose peut diminuer le plaisir de cette contemplation, ce doit être soit l’étroitesse de nos facultés qui nous dissimule la plus grande partie de ces beautés et de ces perfections, soit la brièveté de notre vie qui ne nous accorde pas assez de temps pour nous en instruire. Mais notre réconfort, c’est que, si nous employons dignement les facultés qui nous ont été assignées, elles s’élargiront dans un autre état d’existence afin de faire de nous des admirateurs plus dignes de notre créateur. Et cette tâche, qui ne peut jamais finir dans le temps [7], sera le travail de l’éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le texte anglais de l’essai

 

 

 

 

THE PLATONIST [8]

 

To some philosophers it appears matter of surprize, that all mankind, possessing the same nature, and being endowed with the same faculties, should yet differ so widely in their pursuits and inclinations, and that one should utterly condemn what is fondly sought after by another. To some it appears matter of still more surprize, that a man should differ so widely from himself at different times; and, after possession, reject with disdain what, before, was the object of all his vows and wishes. To me this feverish uncertainty and irresolution, in human conduct, seems altogether unavoidable; nor can a rational soul, made for the contemplation of the Supreme Being, and of his works, ever enjoy tranquillity or satisfaction, while detained in the ignoble pursuits of sensual pleasure or popular applause. The divinity is a boundless ocean of bliss and glory: Human minds are smaller streams, which, arising at first from this ocean, seek still, amid all their wanderings, to return to it, and to lose themselves in that immensity of perfection. When checked in this natural course, by vice or folly, they become furious and enraged; and, swelling to a torrent, do then spread horror and devastation on the neighbouring plains.

 

In vain, by pompous phrase and passionate expression, each recommends his own pursuit, and invites the credulous hearers to an imitation of his life and manners. The heart belies the countenance, and sensibly feels, even amid the highest success, the unsatisfactory nature of all those pleasures, which detain it from its true object. I examine the voluptuous man before enjoyment; I measure the vehemence of his desire, and the importance of his object; I find that all his happiness proceeds only from that hurry of thought, which takes him from himself, and turns his view from his guilt and misery. I consider him a moment after; he has now enjoyed the pleasure, which he fondly sought after. The sense of his guilt and misery returns upon him with double anguish: His mind tormented with fear and remorse; his body depressed with disgust and satiety.

 

But a more august, at least a more haughty personage, presents himself boldly to our censure; and assuming the title of a philosopher and man of morals, offers to submit to the most rigid examination. He challenges, with a visible, though concealed impatience, our approbation and applause; and seems offended, that we should hesitate a moment before we break out into admiration of his virtue. Seeing this impatience, I hesitate still more: I begin to examine the motives of his seeming virtue: But behold! ere I can enter upon this enquiry, he flings himself from me; and addressing his discourse to that crowd of heedless auditors, fondly abuses them by his magnificent pretensions.

 

O philosopher! thy wisdom is vain, and thy virtue unprofitable. Thou seekest the ignorant applauses of men, not the solid reflections of thy own conscience, or the more solid approbation of that being, who, with one regard of his all-seeing eye, penetrates the universe. Thou surely art conscious of the hollowness of thy pretended probity, whilst calling thyself a citizen, a son, a friend, thou forgettest thy higher sovereign, thy true father, thy greatest benefactor. Where is the adoration due to infinite perfection, whence every thing good and valuable is derived? Where is the gratitude, owing to thy creator, who called thee forth from nothing, who placed thee in all these relations to thy fellow-creatures, and requiring thee to fulfil the duty of each relation, forbids thee to neglect what thou owest to himself, the most perfect being, to whom thou art connected by the closest tye?

 

But thou art thyself thy own idol: Thou worshippest thy imaginary perfections: Or rather, sensible of thy real imperfections, thou seekest only to deceive the world, and to please thy fancy, by multiplying thy ignorant admirers. Thus, not content with neglecting what is most excellent in the universe, thou desirest to substitute in his place what is most vile and contemptible.

 

Consider all the works of mens hands; all the inventions of human wit, in which thou affectest so nice a discernment: Thou wilt find, that the most perfect production still proceeds from the most perfect thought, and that it is MIND alone, which we admire, while we bestow our applause on the graces of a well-proportioned statue, or the symmetry of a noble pile. The statuary, the architect comes still in view, and makes us reflect on the beauty of his art and contrivance, which, from a heap of unformed matter, could extract such expressions and proportions. This superior beauty of thought and intelligence thou thyself acknowledgest, while thou invitest us to contemplate, in thy conduct, the harmony of affections, the dignity of sentiments, and all those graces of a mind, which chiefly merit our attention. But why stoppest thou short? Seest thou nothing farther that is valuable? Amid thy rapturous applauses of beauty and order, art thou still ignorant where is to be found the most consummate beauty? the most perfect order? Compare the works of art with those of nature. The one are but imitations of the other. The nearer art approaches to nature, the more perfect is it esteemed. But still, how wide are its nearest approaches, and what an immense interval may be observed between them? Art copies only the outside of nature, leaving the inward and more admirable springs and principles; as exceeding her imitation; as beyond her comprehension. Art copies only the minute productions of nature, despairing to reach that grandeur and magnificence, which are so astonishing in the masterly works of her original. Can we then be so blind as not to discover an intelligence and a design in the exquisite and most stupendous contrivance of the universe? Can we be so stupid as not to feel the warmest raptures of worship and adoration, upon the contemplation of that intelligent being, so infinitely good and wise?

 

The most perfect happiness, surely, must arise from the contemplation of the most perfect object. But what more perfect than beauty and virtue? And where is beauty to be found equal to that of the universe? Or virtue, which can be compared to the benevolence and justice of the Deity? If aught can diminish the pleasure of this contemplation, it must be either the narrowness of our faculties, which conceals from us the greatest part of these beauties and perfections; or the shortness of our lives, which allows not time sufficient to instruct us in them. But it is our comfort, that, if we employ worthily the faculties here assigned us, they will be enlarged in another state of existence, so as to render us more suitable worshippers of our maker: And that the task, which can never be finished in time, will be the business of an eternity.

 

 

 

 



[1]              Ou l’homme de contemplation et de dévotion philosophique. (Note de Hume)

[2]              « Pursuits » : quêtes, poursuites. (NdT)

[3]              Littéralement « de son oeil tout-voyant ». (NdT)

[4]              « fancy » : fantaisie, imagination. (NdT)

[5]              « wit ». (NdT)

[6]              Sans majuscule dans le texte de Hume. (NdT)

[7]              « At time » : « dans le temps » ou « à temps ». (NdT)

[8]              Ou l’homme de contemplation et de dévotion philosophique. (Note de Hume)