PHILOTRADavid Hume

Essai sur le sceptique.

Traduit par Philippe Folliot (2007)
professeur au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

THE SCEPTIC

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for A. Millar, in the Strand;

and

  1. Kincaid and A. Donaldson, at Edinburgh

MDCCLXIV.
1ère édition de cet essai : 1742

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Essai sur le sceptique

 

A ma fille Hélène Folliot [1]

 

Le sceptique

 

            Je nourris depuis longtemps un soupçon à l’égard des décisions des philosophes sur tous les sujets et j’ai trouvé en moi une plus forte inclination à discuter leurs conclusions qu’à les approuver. La plupart, presque sans exception, semblent sujets à une erreur : ils limitent trop leurs principes et ils ne tiennent pas compte de la grande diversité que la nature affectionne [2] dans toutes ses opérations. Une fois qu’un philosophe a mis la main sur un principe favori qui explique sans doute [3] de nombreux effets naturels, il étend le même principe à toute la création et y réduit tout phénomène, même par le raisonnement le plus forcé et le plus absurde. Notre propre esprit étant étroit et resserré,  nous ne pouvons étendre ce que nous concevons [4] à la diversité et à l’étendue de la nature mais nous imaginons que cette dernière est aussi bornée dans ses opérations que nous le sommes dans notre spéculation.

 

            Mais s’il y a bien une occasion de suspecter cette infirmité des philosophes, c’est dans leurs raisonnements sur la vie humaine et sur les méthodes pour atteindre le bonheur. En ce cas, ils s’égarent non seulement à cause de l’étroitesse de leur entendement mais aussi à cause de celle de leurs passions. Presque chacun a une inclination prédominante à laquelle il soumet ses autres désirs et affections et qui le gouverne, avec certaines interruptions, pendant tout le cours de sa vie. Chacun a [donc] des difficultés à comprendre qu’une chose qui lui paraît totalement indifférente puisse jamais donner du plaisir à une autre personne ou puisse posséder des charmes qui échappent totalement à son observation. Ce qu’il recherche est toujours selon lui le plus attrayant, les objets de sa passion sont les plus estimables et le chemin qu’il suit le seul qui conduise au bonheur.

 

            Mais si ces raisonneurs plein de préjugés réfléchissaient un moment, ils verraient qu’il existe de nombreux cas et arguments évidents pour les détromper et leur faire élargir leurs maximes et principes. Ne voient-ils pas la grande diversité des inclinations et des aspirations [5] qui sont celles de notre espèce, chaque homme semblant pleinement satisfait du propre cours de sa vie et estimant qu’il serait le plus malheureux [des hommes] s’il devait se limiter à celle de son voisin ? Ne sentent-ils pas en eux-mêmes que ce qui plaît à un moment déplaît à un autre à cause du changement d’inclination et qu’il n’est pas en notre pouvoir, même par les plus grands efforts, de faire renaître ce goût ou cet appétit qui, avant, accordait des charmes à ce qui nous paraît aujourd’hui indifférent ou désagréable ? Cela a-t-il un sens de préférer généralement une vie à la ville plutôt qu’une vie à la campagne, une vie d’action plutôt qu’une vie de plaisir, une vie de retraite plutôt qu’une vie sociale alors que, outre les diverses inclinations des différents hommes, l’expérience de chacun peut nous convaincre que tous les genres de vie sont tour à tour agréables et que c’est leur diversité ou leur judicieux mélange qui contribue surtout à les rendre tous agréables ?

 

            Mais laisserons-nous cette affaire aller au hasard ? Un homme ne doit-il consulter que son humeur et son inclination pour déterminer le cours de sa vie sans employer sa raison pour savoir quel chemin est préférable et conduit plus sûrement au bonheur ? N’y a-t-il aucune différence entre la conduite d’un homme et celle d’un autre ?

 

            Je réponds qu’il y a une grande différence. Un homme qui suit son inclination dans le choix du cours de sa vie peut employer des moyens beaucoup plus sûrs qu’un autre qui est conduit par son inclination au même cours de vie et qui poursuit le même objet. La richesse est-elle l’objet principal de vos désirs ? Acquérez de l’habileté dans votre profession, soyez diligent dans son exercice, élargissez le cercle de vos amis et de vos connaissances, évitez le plaisir et la dépense et ne soyez jamais généreux que si vous avez en vue de gagner davantage que ce que vous auriez mis de côté en vous montrant économe. Voulez-vous acquérir l’estime publique ? Gardez-vous également des extrêmes de l’arrogance et de la flagornerie. Montrez que vous vous donnez de la valeur sans mépriser les autres. Si vous tombez dans l’un ou l’autre de ces extrêmes, soit vous exciterez l’orgueil des hommes par votre insolence, soit vous leur apprendrez, par votre soumission craintive et par la misérable opinion que vous semblez avoir de vous-même, à vous mépriser.

 

            Ce sont là, dites-vous, les maximes communes de la prudence et de la sagesse, ce que chaque parent inculque à son enfant et ce que tout homme poursuit dans le cours de la vie qu’il a choisie. Que désirez-vous alors de plus ? Venez-vous vers le philosophe comme vers un sorcier [6] pour apprendre, grâce à la magie ou la sorcellerie, quelque chose de plus que ce qui peut être connu par la prudence et la sagesse communes ? Oui, nous venons plus vers le philosophe pour apprendre comment nous devons choisir nos fins que pour apprendre les moyens de les atteindre. Nous voulons savoir quels désirs nous allons satisfaire, à quelle passion nous allons nous soumettre, à quel appétit nous allons nous laisser aller. Pour ce qui est du reste, nous faisons confiance, pour nous instruire, au sens commun et aux maximes générales du monde.

 

            Dans ce cas, je regrette d’avoir prétendu être philosophe. En effet, je trouve vos questions très embarrassantes et je risque, si ma réponse est trop stricte et trop sévère, de passer pour un pédant et un scolastique et, si elle est trop coulante et trop libre, d’être pris pour un prêcheur de vice et d’immoralité. Toutefois, pour vous satisfaire, je vais vous donner mon opinion sur la question et tout ce que je demande, c’est que  vous ne lui accordiez pas plus d’importance que je ne lui en accorde. De cette façon, vous penserez qu’elle ne mérite ni votre raillerie, ni votre colère.

 

            Si nous pouvons nous reposer sur un principe que nous apprenons de la philosophie et qui, je pense, peut être considéré comme certain et indubitable, c’est celui-ci : rien n’est en soi estimable ou méprisable, désirable ou haïssable, beau ou laid. Ces attributs naissent de la constitution et de la structure particulières des sentiments et des affections de l’homme. Ce qui semble à un animal la nourriture la plus délicieuse paraît dégoûtant à l’autre ; ce qui affecte le sentiment de l’un avec délice produit le malaise chez l’autre. C’est, de l’aveu général, le cas pour toutes les sensations corporelles. Mais si nous examinons plus précisément la question, nous nous rendrons compte que cette observation demeure valable même quand l’esprit coopère avec le corps et qu’il mêle son sentiment à l’appétit extérieur.

 

            Demandez à cet amant passionné de vous faire le portrait de sa maîtresse. Il vous dira qu’il manque de mots pour décrire ses charmes et il vous demandera le plus sérieusement [du monde] si vous avez déjà vu une déesse ou un ange. Si vous dites que non, il vous dira alors qu’il vous est impossible de vous faire une idée des beautés divines que possède son enchanteresse. Une taille si parfaite, des formes si bien proportionnées, un air si séduisant, de si douces dispositions, une humeur si gaie ! Vous ne pourrez rien inférer de ce discours, sinon que le pauvre homme est amoureux et que l’appétit général entre les sexes, que la nature a donné à tous les animaux, s’est chez lui fixé sur un objet particulier dont certaines qualités lui procurent du plaisir. La même créature divine semblera, non seulement à un animal différent mais aussi à un homme différent, être une simple mortelle et sera regardée avec la plus extrême indifférence.

 

            La nature a donné à tous les animaux un préjugé favorable envers leur progéniture. Aussitôt que le nouveau-né sans défense voit le jour, même s’il est regardé comme une créature méprisable et misérable par les autres, il est considéré par ses parents attendris avec la plus grande affection et est préféré à tout autre objet, même parfait et accompli. La passion seule, qui vient de la structure et de la constitution originelles de la nature humaine, donne de la valeur à l’objet le plus insignifiant.

 

            Nous pouvons pousser plus loin la même observation et conclure que, même quand l’esprit opère seul et que, éprouvant un sentiment de blâme ou d’approbation, il déclare qu’un objet est laid et odieux, qu’un autre est beau et aimable, même dans ce cas, dis-je, ces qualités ne sont pas réellement dans les objets mais appartiennent entièrement au sentiment de l’esprit qui blâme ou approuve. J’accorde qu’il sera plus difficile de rendre cette proposition évidente et, pour ainsi dire, tangible, à des penseurs négligents parce que la nature est plus uniforme dans les sentiments de l’esprit que dans la plupart des sensations du corps et qu’elle produit une plus grande ressemblance [entre les individus] dans la partie intérieure que dans la partie extérieure de l’homme. Il y a quelque chose qui approche des principes dans le goût mental et les critiques peuvent raisonner avec plus de vraisemblance que les cuisiniers et les parfumeurs. Nous pouvons toutefois remarquer que cette uniformité dans le genre humain n’empêche pas qu’il y ait une considérable diversité dans les sentiments de la beauté et de la valeur et que l’éducation, la coutume, les préjugés, le caprice et l’humeur font fréquemment varier ce genre de goût. Vous ne convaincrez jamais un homme qui n’est pas habitué à la musique ITALIENNE et qui n’a pas l’oreille pour suivre ses entrelacs qu’un air ECOSSAIS n’est pas préférable. Vous ne pourrez même pas employer en votre faveur un seul argument, sinon votre goût, et votre adversaire pensera que son goût particulier est un argument plus convaincant que le goût contraire. Si vous faites preuve de sagesse, chacun de vous admettra que l’autre peut avoir raison et, ayant de nombreux autres exemples de la diversité des goûts, vous avouerez tous les deux que la beauté et la valeur sont purement d’une nature relative et consistent en un sentiment agréable produit par un objet en un esprit particulier et cela conformément à la structure et à la constitution particulières de cet esprit.

 

            Par cette diversité de sentiments qu’on observe dans le genre humain, la nature a peut-être voulu nous rendre sensibles à son autorité et nous faire voir quels changements surprenants elle peut produire sur les passions et les désirs des hommes simplement en modifiant la structure interne sans aucun changement des objets. Même le vulgaire peut être convaincu par cet argument mais les hommes qui ont l’habitude de penser peuvent tirer un argument plus convaincant, ou du moins plus général, de la nature même du sujet.

 

            Quand il opère un raisonnement, l’esprit ne fait rien d’autre que parcourir ses objets qui sont supposés se trouver dans la réalité sans rien ajouter ou retrancher. Si j’examine les systèmes de PTOLEMEE et de COPERNIC, j’essaie seulement, par mes recherches, de connaître la situation réelle des planètes ou, en d’autres termes, j’essaie, dans ma conception, de leur donner les mêmes relations que celles qu’elles ont entre elles dans le ciel. Pour cette opération de l’esprit, donc, il semble y avoir toujours un référent [7] réel, même s’il est souvent inconnu, dans la nature des choses et la vérité ou la fausseté ne change pas en fonction de la diversité de façons dont les hommes appréhendent les choses. Même si toute la race humaine [8] concluait que le soleil se meut et que la terre demeure au repos, le soleil ne changerait pas sa place d’un pouce à cause de tous ces raisonnements et de telles conclusions seraient éternellement fausses et erronées.

 

            Mais le cas n’est pas le même pour les qualités beau et laid, désirable et odieux que pour la vérité et la fausseté. Dans le premier cas, l’esprit ne se contente pas simplement de parcourir ses objets comme ils se trouvent en eux-mêmes, il éprouve aussi un sentiment de plaisir ou de déplaisir, d’approbation ou de blâme, qui est la conséquence de cet examen et ce sentiment le détermine à attacher [aux objets] les épithètes beau ou laid, désirable ou odieux. Or il est évident que ce sentiment doit dépendre de la constitution ou de la structure de l’esprit qui permet à telles formes particulières d’opérer de telle manière et de produire une sympathie ou une conformité entre l’esprit et ses objets. Modifiez la structure de l’esprit ou les organes internes, le sentiment ne suit plus quoique la forme demeure la même. Le sentiment étant différent de l’objet et naissant de son opération sur les organes de l’esprit, un changement de ces derniers doit modifier l’effet et le même objet, présenté à un esprit totalement différent, ne doit pas produire le même sentiment.

 

            Cette conclusion, chacun peut la tirer lui-même sans beaucoup de philosophie quand le sentiment se distingue avec évidence de l’objet. Qui n’est pas conscient que le pouvoir, la gloire ou la vengeance ne sont pas désirables en eux-mêmes mais tirent toute leur valeur de la structure des passions humaines qui donne le désir de poursuivre de tels objets ? Mais, à l’égard de la beauté, quelle soit naturelle ou morale, on suppose couramment que le cas est différent. On pense que la qualité agréable se trouve dans l’objet, non dans le sentiment, et cela parce que le sentiment n’est pas assez turbulent et violent pour se distinguer d’une manière évidente de la perception de l’objet.

 

            Mais il suffit de réfléchir un peu pour les distinguer. On peut connaître exactement tous les cercles et toutes les ellipses du système de COPERNIC et toutes les spirales irrégulières de celui de PTOLEMEE sans percevoir que le premier est plus beau que le second. EUCLIDE a entièrement expliqué toutes les qualités du cercle mais n’a dans aucune proposition dit un mot de sa beauté. La raison est évidente. La beauté n’est pas une qualité du cercle. Elle ne se trouve dans aucune partie de la ligne dont les parties [9] sont équidistantes d’un centre commun. Elle est seulement l’effet que cette figure produit sur un esprit rendu susceptible de tels sentiments par sa constitution et sa structure particulières. C’est en vain que vous chercheriez [10] la beauté dans le cercle ou dans toutes les propriétés de cette figure, que ce soit par vos sens ou par des raisonnements mathématiques.

 

            Le mathématicien qui ne prendrait pas d’autre plaisir, en lisant VIRGILE, que celui de suivre le voyage d’ENEE sur une carte pourrait parfaitement comprendre le sens de chaque mot latin employé par ce divin auteur et aurait, par conséquent, une idée distincte de l’ensemble du récit, et même une idée plus distincte que celle que pourraient atteindre ceux qui n’ont pas étudié aussi exactement la géographie du poème. Il connaîtrait donc tout du poème mais il ignorerait sa beauté parce que la beauté, à proprement parler, ne se trouve pas dans le poème mais dans le sentiment ou le goût du lecteur. Si un homme n’a pas un tempérament assez délicat pour éprouver ce sentiment, il ignore nécessairement la beauté, même s’il possède la science et l’entendement d’un ange. [11]

 

            Ce qu’on peut tirer de tout cela, c’est que ce n’est pas à partir de la valeur ou du prix de l’objet qu’une personne poursuit que nous pouvons déterminer sa jouissance mais seulement à partir de la passion avec laquelle elle le poursuit et du succès qu’elle rencontre dans sa poursuite. Les objets n’ont absolument aucune valeur, aucun prix en eux-mêmes. Ils tirent leur valeur seulement de la passion. Si elle est forte, ferme et victorieuse, la personne est heureuse. On ne peut raisonnablement douter qu’une jeune fille, vêtue d’une nouvelle robe pour le bal d’une école de danse, reçoive une jouissance aussi complète que celle du plus grand orateur qui triomphe par la splendeur de son éloquence pendant qu’il gouverne les passions et les décisions d’une nombreuse assemblée.

           

            Donc, toute la différence entre un homme et un autre, pour ce qui regarde la vie, consiste soit dans la passion, soit dans la jouissance, et ces différences suffisent à produire les degrés extrêmes du bonheur et du malheur.

 

            Pour que nous soyons heureux, il faut que la passion ne soit ni trop violente ni trop insouciante. Dans le premier cas, l’esprit est dans une précipitation et un tumulte permanents, dans le second, il sombre dans une indolence et une léthargie désagréables.

 

            Pour que nous soyons heureux, il faut que la passion soit douce et sociale, non rude et violente. Les affections du second genre sont loin d’être aussi agréables au sentiment que celles du premier genre. Qui comparera la rancœur et l’animosité, l’envie et le désir de vengeance à l’amitié, la douceur, la clémence et la gratitude ?

 

            Pour que nous soyons heureux, il faut que la passion soit joyeuse et gaie, non sombre et mélancolique. Une propension à l’espérance et à la joie est une réelle richesse, une propension à la crainte et à la tristesse est une réelle pauvreté.

 

            Certaines passions ou inclinations, dans la jouissance de leur objet, ne sont pas aussi stables ou constantes que d’autres et elles ne communiquent pas un plaisir et une satisfaction aussi durables. La ferveur philosophique, tout comme l’enthousiasme d’un poète, est l’effet temporaire d’un esprit exalté, d’un grand loisir, d’un génie raffiné et de l’habitude de l’étude et de la contemplation. Mais, malgré toutes ces circonstances, un objet abstrait et invisible comme celui que la seule religion naturelle nous présente ne peut pas longtemps mouvoir l’esprit ou être de quelque importance dans notre vie. Pour faire durer la passion, nous devons trouver quelque méthode pour affecter les sens et l’imagination et nous devons adopter les explications aussi bien historiques que philosophiques de la divinité. Sur ce point, les superstitions et les observances populaires se sont même révélées utiles.

 

            Bien que les tempéraments des hommes soient très différents, nous pouvons pourtant déclarer avec certitude qu’une vie de plaisir, en général, ne se maintient pas aussi longtemps qu’une vie de travail parce qu’elle est plus sujette à la satiété et au dégoût. Les divertissements les plus durables ont tous en eux un mélange d’application et d’attention, comme le jeu et la chasse. En général, le travail et l’activité remplissent tous les grands vides de la vie humaine.

 

            Mais là où le tempérament est le plus disposé à la jouissance, l’objet fait souvent défaut et, à cet égard, les passions qui poursuivent des objets extérieurs ne contribuent pas autant au bonheur que celles qui demeurent en nous-mêmes puisque nous ne sommes jamais certains d’atteindre ces objets [extérieurs], ni assurés de les posséder. Une passion pour le savoir est préférable, du point de vue du bonheur, à une passion pour les richesses.

 

            Certains hommes possèdent une grande force d’âme [12] et, quand ils poursuivent des objets extérieurs, ils ne sont même pas affectés par une déception mais ils redoublent d’application et d’efforts avec la meilleure humeur. Rien ne contribue plus au bonheur qu’une telle tournure d’esprit.

 

            Selon cette brève et imparfaite esquisse de la vie humaine, la plus heureuse disposition d’esprit est la disposition vertueuse ou, en d’autres termes, celle qui conduit à l’action et au travail, qui nous rend sensibles aux passions sociales, qui arme le cœur contre les assauts de la fortune, qui réduit les affections jusqu’à ce qu’elles soient justement modérées, qui fait de nos propres pensées un divertissement pour nous et qui nous incline plus aux plaisirs de la société et de la conversation qu’à ceux des sens. En attendant, il doit être évident, [même] pour le raisonneur le plus négligent, que toutes les dispositions de l’esprit ne sont pas également favorables au bonheur et qu’une passion ou une humeur peut être extrêmement désirable alors qu’une autre peut être extrêmement désagréable. Et, en vérité, toutes les différences entre les conditions de vie dépendent de l’esprit et aucune situation des affaires n’est en elle-même préférable à une autre. Le bien et le mal, aussi bien naturels que moraux, sont entièrement relatifs aux affections et aux sentiments humains. Aucun homme ne serait malheureux s’il pouvait modifier ses sentiments. Semblable à PROTEE, il éluderait toutes les attaques par un continuel changement de sa configuration et de sa forme.

 

            Mais la nature nous a dans une grande mesure privés de cette ressource. La fabrique et la constitution de notre esprit ne dépendent pas plus de nous que celles de notre corps. La plupart des hommes n’ont même pas la plus petite idée du caractère désirable d’un changement sur ce point. Tout comme un cours d’eau suit nécessairement les différentes inclinaisons du terrain sur lequel il coule, les hommes ignorants et irréfléchis sont mus par leurs penchants naturels. De tels hommes sont dans les faits exclus de toute prétention à la philosophie et à cette médecine de l’âme [13] tant vantée. Mais même sur les hommes sages et réfléchis, la nature a une prodigieuse influence et il n’est pas toujours au pouvoir d’un homme, même avec beaucoup d’art et d’industrie, de corriger son tempérament et d’atteindre le caractère vertueux auquel il aspire. L’empire de la philosophie s’étend sur peu d’hommes, et même sur ceux-là, son autorité est très faible et très limitée. Les hommes peuvent bien être conscients de la valeur de la vertu et désirer l’atteindre mais il n’est pas toujours certain que leurs vœux soient exhaussés.

 

            Si nous considérons sans préjugés le cours des actions humaines, nous nous rendrons compte que les hommes sont presque entièrement guidés par leur constitution et leur tempérament et que les maximes générales ont peu d’influence sur nous, sinon dans la mesure où elles affectent nos goûts ou nos sentiments. Si un homme a un sens vif de l’honneur et de la vertu, avec des passions modérées, sa conduite sera toujours conforme aux règles de la moralité ou, s’il s’en détourne, il y reviendra rapidement et facilement. Au contraire, celui qui est né avec une forme d’esprit si perverse et une disposition si dure et si insensible qu’il n’a aucun goût pour la vertu et l’humanité, aucune sympathie pour ses semblables, aucun désir d’estime et de louanges, cet homme, il faut reconnaître qu’il est entièrement incurable et que la philosophie ne peut lui offrir aucun remède. Il ne tire de satisfactions que d’objets bas et sensuels ou des passions malignes auxquelles il se laisse aller. Il n’éprouve aucun remords qui lui permettrait de contrôler ses inclinations vicieuses, il n’a même pas ce sens ou ce goût qui est requis pour lui faire désirer un meilleur caractère. Pour ma part, je ne sais pas comment je m’adresserais à un tel homme ou par quels arguments je tenterais de le réformer. Si je lui parlais de la satisfaction intérieure qui résulte des actions louables et humaines, du plaisir de l’amour et de l’amitié désintéressés, des joies durables d’une bonne renommée ou d’une réputation établie, il pourrait toujours me répondre que ce sont peut-être des plaisirs pour ceux qui sont susceptibles de les éprouver mais que, pour sa part, il se trouve dans une tournure [d’esprit] et une disposition différentes. Je dois le répéter : ma philosophie n’offre aucun remède dans ce cas et je ne peux rien faire, sinon plaindre la condition malheureuse de cette personne. Mais je demande si, alors, une autre philosophie peut offrir un remède ou s’il est possible, par quelque système, de rendre tous les hommes vertueux, quelque perverse que soit la constitution naturelle de leur esprit. L’expérience nous convaincra rapidement du contraire et j’oserais affirmer que, peut-être, le principal profit qui résulte de la philosophie vient d’une manière indirecte [et procède plus de son influence secrète et insensible que de son application immédiate] [14].

 

            Il est certain qu’un sérieux attachement aux sciences et aux arts libéraux adoucit et humanise le tempérament et nourrit ces émotions délicates qui constituent la vertu et l’honneur véritables. Il est rare, très rare, qu’un homme de goût et de savoir ne soit pas au moins un honnête homme, quelles que soient ses faiblesses. Le penchant de son esprit pour les études spéculatives doit humilier en lui les passions de l’intérêt et de l’ambition et doit, en même temps, le rendre plus sensible aux convenances et aux devoirs de la vie. Il sent plus parfaitement la distinction morale des caractères et des manières et ce genre de sentiment ne diminue pas par la spéculation mais s’accroît au contraire.

 

            En plus de ces changements insensibles du tempérament et de la disposition, il est fort probable que d’autres puissent être produits par l’étude et l’application. Les prodigieux effets de l’éducation peuvent nous convaincre que l’esprit n’est pas entièrement inflexible et réfractaire mais qu’il admet de nombreuses modifications de sa constitution et de sa structure originelles. Qu’un homme se propose un modèle de caractère qu’il approuve, qu’il s’informe bien des points sur lesquels son propre caractère dévie de ce modèle, qu’il se surveille constamment, et que, par un continuel effort, il détourne son esprit des vices vers les vertus et je ne doute pas que, avec le temps, il ne constate une amélioration de son tempérament.

 

            L’habitude est un autre moyen puissant de réformer l’esprit et d’implanter en lui de bonnes dispositions et de bonnes inclinations. Un homme qui demeure dans une vie sobre et tempérante haïra les excès et le désordre. S’il s’engage dans les affaires ou dans l’étude, l’indolence lui semblera être une punition ; s’il se force à pratiquer la bienveillance et la courtoisie, il abhorrera rapidement tous les cas d’orgueil et de violence. S’il est profondément convaincu qu’une vie vertueuse est préférable, s’il a assez de résolution pour se faire violence pendant un certain temps, il ne faudra pas désespérer de sa réforme. Le malheur est que cette conviction et cette résolution ne peuvent intervenir que si l’homme est déjà à peu près vertueux.

 

            C’est donc là le principal triomphe de l’art et de la philosophie. Ils raffinent insensiblement le tempérament et nous désignent les dispositions que nous devons nous efforcer d’atteindre par une constante disposition de l’esprit et par l’habitude répétée. Au-delà de cela, je ne peux pas leur reconnaître une grande influence et je nourris vraiment des doutes à l’égard de toutes ces exhortations et consolations qui sont tellement à la mode parmi les raisonneurs spéculatifs.

 

            Nous avons déjà remarqué que les objets ne sont pas en eux-mêmes désirables ou odieux, estimables ou méprisables. Les objets acquièrent ces qualités par la constitution et le caractère particuliers de l’esprit qui les considère. Donc, pour diminuer ou accroître la valeur qu’une personne donne à un objet, pour exciter ou modérer les passions, on ne peut avec quelque force ou quelque influence utiliser des raisons ou des arguments directs. Il est préférable, si cela donne plus de plaisir, d’attraper les mouches comme DOMITIEN que de chasser les bêtes sauvages comme GUILLAUME LE ROUX ou de conquérir des royaumes comme ALEXANDRE.

 

            Mais, bien que la valeur de chaque objet ne puisse être déterminée que par le sentiment ou la passion de chaque individu, nous pouvons noter que la passion, quand elle prononce son verdict, ne considère pas l’objet simplement, comme il est en lui-même, mais l’examine avec toutes les circonstances qui l’accompagnent. Un homme, que la possession d’un diamant transporte de joie, ne limite pas sa vue à la pierre étincelante qui se trouve devant lui, il considère aussi sa rareté et de là viennent surtout son plaisir et son exultation. C’est donc ici que le philosophe intervient et suggère des vues, des considérations et des circonstances particulières qui, autrement, nous échapperaient et, par ce moyen, il peut soit modérer une passion particulière, soit l’exciter.

 

            Il peut sembler déraisonnable de nier de façon absolue l’autorité de la philosophie sur ce point mais il faut avouer qu’il y a une forte présomption contre elle : si ces vues étaient naturelles et évidentes, elles se présenteraient sans l’aide de la philosophie et, si elles ne sont pas naturelles, elles ne sauraient jamais avoir une influence sur les affections. Ces dernières sont d’une nature très délicate et ne peuvent être forcées ou contraintes, [même] par le plus grand art et les plus grands efforts. Une pensée, que nous cherchons à dessein, dans laquelle nous entrons avec difficulté, que nous ne pouvons retenir sans soin et sans attention, ne produira jamais ces mouvements véritables et durables d’une passion, mouvements qui sont les résultats de la nature et de la constitution de l’esprit. Un homme peut tout aussi bien prétendre se guérir de l’amour en regardant sa maîtresse par la médiation artificielle d’un microscope ou d’un télescope [15] et considérer ainsi le mauvais grain de sa peau et la disproportion monstrueuse de ses traits qu’espérer exciter ou modérer une passion par les arguments artificiels d’un SENEQUE ou d’un EPICTETE. Le souvenir de la situation et de l’aspect naturels de l’objet, dans les deux cas, lui reviendra toujours. Les réflexions de la philosophie sont trop subtils et lointains pour intervenir dans la vie courante ou pour éradiquer une affection. L’air est trop pur pour être respiré au-dessus des vents et des nuages de l’atmosphère.

 

            Un autre défaut de ces réflexions raffinées que la philosophie nous suggère est que, couramment, elles ne peuvent pas diminuer ou éteindre nos passions vicieuses sans diminuer ou éteindre celles qui sont vertueuses car elles rendent l’esprit totalement indifférent et inactif. Elles sont pour la plupart générales et s’appliquent à toutes nos affections. En vain espérons-nous diriger leur influence seulement d’un côté. Si, par d’incessantes études et méditations, elles nous sont devenues intimes et présentes, elles opèreront partout dans l’esprit et y répandront une insensibilité universelle. Quand nous détruisons les nerfs, nous éteignons la sensation du plaisir dans le corps humain mais aussi celle de la douleur.

 

            Il sera facile d’un simple coup d’œil de trouver l’un ou l’autre de ces défauts dans la plupart de ces réflexions philosophiques tant célébrées aussi bien dans l’antiquité que de nos jours. Ne soyez jamais troublés par la colère ou la haine face aux injustices et à la violence des hommes, disent les philosophes [16] . La méchanceté du singe ou la férocité du tigre vous met-elle en colère ? [17] Cette réflexion nous conduit à une mauvaise opinion de la nature humaine et elle éteint nécessairement les affections sociales. Elle tend aussi à prévenir tout remords de l’homme à l’égard de ses propres crimes quand il considère que le vice est aussi naturel aux hommes que les instincts particuliers le sont aux bêtes.

 

            Tous les maux viennent de l’ordre de l’univers qui est parfait. Souhaitez-vous troubler un ordre aussi divin pour votre propre intérêt personnel ? Mais alors, si les maux dont je souffre viennent de la méchanceté et de l’oppression ? Mais les vices et les imperfections des hommes sont aussi compris dans l’ordre de l’univers :

 

Si la peste et les tremblements de terre ne violent pas le dessein des cieux,

Pourquoi un BORGIA ou un CATALINA le violeraient-ils donc ? [18]

 

            Qu’on admette cela et mes propres vices font aussi partie du même ordre.

 

            A quelqu’un qui disait que nul n’était heureux s’il n’était au-dessus de l’opinion, un SPARTIATE répondit : alors, nul n’est heureux hormis les fripons et les voleurs[19] [20]

 

            L’homme est né pour être malheureux et il s’étonne de chaque infortune particulière. Doit-il se laisser aller à la tristesse et aux lamentations en raison de chaque catastrophe ? Oui, il se lamente très raisonnablement d’être né pour être malheureux. Votre consolation lui présente cent maux pour un seul dont vous prétendez le soulager.

 

            Vous devriez avoir constamment sous les yeux la mort, la maladie, la cécité, l’exil, la calomnie et l’infamie comme des maux inhérents à la nature humaine. Si l’un de ces maux vous échoit, vous le supportez mieux si vous vous y attendez. Je réponds à cela que si nous nous limitons à une réflexion générale et distante sur les maux de la vie humaine, elle ne sera d’aucun effet pour nous y préparer. Si, par une méditation précise et intense, nous faisons que ces maux nous deviennent présents et intimes, c’est la meilleure façon [21] d’empoisonner tous nos plaisirs et de nous rendre continuellement malheureux.

 

            Votre chagrin est vain et il ne changera pas le cours du destin. C’est très vrai et c’est de cela même dont je m’attriste.

 

            La manière qu’avait Cicéron de se consoler de sa surdité est quelque peu curieuse. Combien de langues comprenez-vous, dit-il ? Le PUNIQUE, l’ESPAGNOL, le GAULOIS, l’EGYPTIEN, etc. Par rapport à toutes ces langues, c’est comme si vous étiez sourd et pourtant cela vous laisse indifférent. Est-ce un si grand malheur d’être sourd pour une langue de plus ? [22] [23]

 

            Je préfère la répartie d’ANTIPATER le CYRENAIQUE à des femmes qui compatissaient à sa cécité : Quoi, dit-il, croyez-vous qu’il n’y ait pas de plaisirs dans l’obscurité ? [24]

 

            Rien n’anéantit plus l’ambition et le désir de conquête, dit FONTENELLE [25], que le véritable système d’astronomie. Quelle pauvre chose que le globe entier en comparaison de l’étendue infinie de la nature ! Cette pensée est évidemment trop distante pour avoir de l’effet ou, si elle en avait, ne détruirait-elle pas le patriotisme autant que l’ambition ? Le même galant auteur ajoute avec quelque raison que les yeux brillants des dames sont les seuls objets qui ne perdent rien de leur éclat et de leur prix par les vues les plus étendues de l’astronomie, étant à l’épreuve de tous les systèmes [26]. Les philosophes nous conseilleraient-ils de limiter notre affection à ces yeux ?

 

            L’exil, dit Plutarque [27] à un ami banni, n’est pas un mal. Les mathématiciens nous disent que toute la Terre n’est qu’un point, comparée aux cieux. Changer de pays, dès lors, cela n’a pas plus d’importance que de passer d’une rue à une autre. L’homme n’est pas une plante enracinée dans un certain endroit de la Terre, tous les sols et tous les climats lui conviennent[28] Ce propos serait admirable s’il tombait entre les mains des personnes bannies. Mais qu’en serait-il s‘il venait aussi à la connaissance de ceux qui sont employés aux affaires publiques et s’il détruisait leur attachement à leur pays natal ? Ou opérerait-il comme une potion de charlatan, aussi bonne pour le diabète que pour l’hydropisie ?

 

            Il est certain que, si un être supérieur était enfermé dans un corps humain, la vie entière lui paraîtrait si misérable, si méprisable et si puérile qu’il ne serait jamais enclin  à y prendre part et il prêterait à peine attention à ce qui se passerait autour de lui. L’amener à condescendre à jouer le rôle d’un PHILIPPE avec zèle et alacrité serait encore plus difficile que de contraindre le même PHILIPPE, ayant été roi et conquérant pendant cinquante ans, de réparer de vieilles chaussures avec le soin et l’attention voulus, occupation que LUCIEN lui attribue dans les régions infernales [29]. Or les mêmes raisons de dédaigner les affaires humaines qui opéreraient sur cet être hypothétique affectent aussi le philosophe mais, étant dans une certaine mesure disproportionnées par rapport aux capacités humaines et n’étant pas fortifiées par l’expérience de quelque chose de meilleur, elle ne font pas une pleine impression sur lui. Il voit leur vérité mais ne la ressent pas suffisamment et il est toujours un sublime philosophe quand il n’a pas de besoins, c’est-à-dire aussi longtemps que rien ne le trouble ou n’éveille ses affections. Alors que d’autres jouent, il s’étonne de leur zèle et de leur ardeur mais, dès qu’il se met lui-même au jeu, il est communément transporté par les mêmes passions que celles qu’il condamnait tant quand il n’était qu’un simple spectateur.

 

            Dans les livres de philosophie, on trouve surtout deux considérations dont on attend un effet important et cela parce qu’elles sont tirées de la vie courante et se présentent quand on regarde les affaires humaines de la façon la plus superficielle. Quand nous réfléchissons à la brièveté et à l’incertitude de la vie, comme toutes nos recherches du bonheur doivent nous paraître méprisables ! Et même si nous étendons notre regard au-delà de notre propre vie, comme nos projets les plus larges et les plus généreux doivent nous sembler frivoles quand nous considérons les révolutions et les changements incessants des affaires humaines par lesquels les lois et le savoir, les livres et les gouvernements sont emportés par le temps comme par un courant rapide et se perdent dans l’immense océan de la matière ! Une telle réflexion tend certainement à mortifier nos passions mais, par là, ne va-t-elle pas contre l’artifice de la nature qui nous a trompés en nous donnant l’opinion que la vie humaine est d’une certaine importance ? Et cette réflexion ne peut-elle par être employée par des raisonneurs partisans de la volupté afin de nous conduire des chemins de l’action et de la vertu vers les champs fleuris de l’indolence et du plaisir ?

 

            Nous savons par THUCYDIDE [30] que, durant la fameuse peste d’ATHENES, quand la mort semblait présente à chacun, une allégresse et une gaieté dissolues prévalaient chez les gens qui s’exhortaient les uns les autres à profiter le plus possible de la vie tant qu’elle durait. La même observation est faite par BOCCACE [31] à propos de la peste de FLORENCE. C’est le même principe qui fait que les soldats, durant la guerre, se livrent à la débauche et aux dépenses davantage que les autres hommes. Le plaisir présent est toujours important et tout ce qui diminue l’importance de tous les autres objets doit lui donner une influence et une valeur supplémentaires.

 

            La seconde considération qui peut souvent avoir une influence sur les affections se tire de la comparaison de notre propre condition avec celle d’autrui. Cette comparaison, nous la faisons continuellement, même dans la vie courante, mais le malheur vient de ce que nous sommes plus enclins à comparer notre situation à celle de nos supérieurs qu’à celle de nos inférieurs. Un philosophe corrige cette faiblesse naturelle en tournant son regard de l’autre côté afin de s’accommoder à la situation dans laquelle la fortune l’a confiné. La plupart des gens sont susceptibles de trouver quelque consolation en réfléchissant ainsi mais, chez un homme d’un très bon naturel, la considération des misères humaines doit produire plus de chagrin que de réconfort et ajouter à ses lamentations sur ses propres infortunes une profonde compassion pour celles d’autrui. Telle est l’imperfection des sujets philosophiques de consolation, même le meilleur. [32]

 

Je conclurai ce sujet en remarquant que, quoique la vertu soit indubitablement le meilleur choix quand elle est accessible, pourtant tels sont le désordre et la confusion des affaires humaines qu’il ne faut jamais s’attendre à une répartition parfaite et régulière du bonheur et du malheur en cette vie. Non seulement les biens de la fortune et les qualités physiques (qui sont tous les deux importants), non seulement ces avantages, dis-je, sont inégalement répartis entre les vertueux et les vicieux mais l’esprit lui-même participe en quelque degré à ce désordre et le caractère le plus digne, par la constitution de ses passions, ne jouit pas toujours de la plus haute félicité.

 

            On remarque que, même si toute douleur physique provient d’un désordre d’une partie du corps ou d’un organe, la douleur n’est cependant pas toujours proportionnée au désordre mais est plus ou moins importante selon la plus ou moins grande sensibilité de la partie où les humeurs malsaines exercent leur influence. Une rage de dents produit de plus violentes convulsions de douleur qu’une phtisie ou une hydropisie. De la même manière, pour ce qui est de l’économie de l’esprit, nous pouvons remarquer que, si tout vice est certes pernicieux, pourtant le trouble ou la douleur n’est pas réparti par la nature avec une exacte proportion par rapport au degré du vice et l’homme de la plus haute vertu, même en faisant abstraction des accidents extérieurs, n’est pas toujours le plus heureux. Une disposition sombre et mélancolique est certainement, selon notre sentiment, un vice ou une imperfection mais, comme elle peut s’accompagner d’un grand sens de l’honneur et d’une grande intégrité, on peut la trouver dans des caractères très dignes, quoiqu’elle suffise seule à aigrir la vie et à rendre entièrement malheureuse la personne qui en est affectée. D’un autre côté, un scélérat égoïste peut posséder une vivacité et une alacrité de tempérament, une certaine gaieté de cœur qui, en vérité, est une bonne qualité mais qui peut être récompensée au-delà de son mérite et qui, quand elle s’accompagne d’une bonne fortune, compensera le déplaisir et le remords qui viennent de tous les autres vices.

 

            J’ajouterai, comme une observation faite dans le même but, que, si un homme est sujet à un vice ou une imperfection, il peut souvent arriver qu’une bonne qualité qu’il possède en même temps le rende plus malheureux que s’il était complètement vicieux. Une personne d’un tempérament si faible qu’elle est facilement brisée par l’affliction est plus malheureuse si elle est dotée d’une disposition amicale et généreuse qui la fait se soucier vivement d’autrui et qui l’expose davantage à la fortune et aux hasards de la vie. Le sens de la honte, en un caractère imparfait, est certainement une vertu mais il produit un grand déplaisir et un grand remords dont le scélérat dépravé est entièrement affranchi. Celui qui possède une complexion très aimante accompagnée d’un cœur incapable d’amitié est plus heureux que celui qui connaît le même excès d’amour accompagné d’un tempérament généreux qui le transporte au-delà de lui-même et le rend totalement esclave de l’objet de sa passion.

 

            En un mot, la vie humaine est plus gouvernée par la fortune que par la raison et elle doit être plus regardée comme un passe-temps ennuyeux que comme une occupation sérieuse ; et elle est plus influencée par l’humeur particulière que par des principes généraux. Nous engagerons-nous en elle avec passion et angoisse ? Elle n’est pas digne d’un tel intérêt. Serons-nous indifférents à ce qui arrive ? Nous perdrons [alors] tout plaisir du jeu par notre flegme et notre insouciance. Alors que nous raisonnons sur la vie, elle s’en va, et la vie et la mort, même si elles reçoivent le sot et le philosophe différemment, les traitent de la même façon. Ramener la vie à une méthode et des règles précises, c’est habituellement pénible et c’est souvent une occupation vaine. N’est-ce pas aussi la preuve que nous accordons trop de prix à ce pourquoi nous luttons ? Même raisonner soigneusement sur elle et s’en fixer exactement une juste idée, ce serait la surévaluer si ce n’est que, pour certains tempéraments, cette occupation est l’une des plus amusantes à laquelle on puisse employer la vie.

 

 

 

 

 

Le texte anglais de l’essai

 

 

THE SCEPTIC

 

I have long entertained a suspicion, with regard to the decisions of philosophers upon all subjects, and found in myself a greater inclination to dispute, than assent to their conclusions. There is one mistake, to which they seem liable, almost without exception; they confine too much their principles, and make no account of that vast variety, which nature has so much affected in all her operations. When a philosopher has once laid hold of a favourite principle, which perhaps accounts for many natural effects, he extends the same principle over the whole creation, and reduces to it every phænomenon, though by the most violent and absurd reasoning. Our own mind being narrow and contracted, we cannot extend our conception to the variety and extent of nature; but imagine, that she is as much bounded in her operations, as we are in our speculation.

 

But if ever this infirmity of philosophers is to be suspected on any occasion, it is in their reasonings concerning human life, and the methods of attaining happiness. In that case, they are led astray, not only by the narrowness of their understandings, but by that also of their passions. Almost every one has a predominant inclination, to which his other desires and affections submit, and which governs him, though, perhaps, with some intervals, through the whole course of his life. It is difficult for him to apprehend, that any thing, which appears totally indifferent to him, can ever give enjoyment to any person, or can possess charms, which altogether escape his observation. His own pursuits are always, in his account, the most engaging: The objects of his passion, the most valuable: And the road, which he pursues, the only one that leads to happiness.

 

But would these prejudiced reasoners reflect a moment, there are many obvious instances and arguments, sufficient to undeceive them, and make them enlarge their maxims and principles. Do they not see the vast variety of inclinations and pursuits among our species; where each man seems fully satisfied with his own course of life, and would esteem it the greatest unhappiness to be confined to that of his neighbour? Do they not feel in themselves, that what pleases at one time, displeases at another, by the change of inclination; and that it is not in their power, by their utmost efforts, to recall that taste or appetite, which formerly bestowed charms on what now appears indifferent or disagreeable? What is the meaning therefore of those general preferences of the town or country life, of a life of action or one of pleasure, of retirement or society; when besides the different inclinations of different men, every one’s experience may convince him, that each of these kinds of life is agreeable in its turn, and that their variety or their judicious mixture chiefly contributes to the rendering all of them agreeable.

 

But shall this business be allowed to go altogether at adventures? And must a man consult only his humour and inclination, in order to determine his course of life, without employing his reason to inform him what road is preferable, and leads most surely to happiness? Is there no difference then between one man’s conduct and another?

 

I answer, there is a great difference. One man, following his inclination, in chusing his course of life, may employ much surer means for succeeding than another, who is led by his inclination into the same course of life, and pursues the same object. Are riches the chief object of your desires? Acquire skill in your profession; be diligent in the exercise of it; enlarge the circle of your friends and acquaintance; avoid pleasure and expence; and never be generous, but with a view of gaining more than you could save by frugality. Would you acquire the public esteem? Guard equally against the extremes of arrogance and fawning. Let it appear that you set a value upon yourself, but without despising others. If you fall into either of the extremes, you either provoke men’s pride by your insolence, or teach them to despise you by your timorous submission, and by the mean opinion which you seem to entertain of yourself.

 

These, you say, are the maxims of common prudence, and discretion; what every parent inculcates on his child, and what every man of sense pursues in the course of life, which he has chosen. - What is it then you desire more? Do you come to a philosopher as to a cunning man, to learn something by magic or witchcraft, beyond what can be known by common prudence and discretion? - Yes; we come to a philosopher to be instructed, how we shall chuse our ends, more than the means for attaining these ends: We want to know what desire we shall gratify, what passion we shall comply with, what appetite we shall indulge. As to the rest, we trust to common sense, and the general maxims of the world for our instruction.

 

I am sorry then, I have pretended to be a philosopher: For I find your questions very perplexing; and am in danger, if my answer be too rigid and severe, of passing for a pedant and scholastic; if it be too easy and free, of being taken for a preacher of vice and immorality. However, to satisfy you, I shall deliver my opinion upon the matter, and shall only desire you to esteem it of as little consequence as I do myself. By that means you will neither think it worthy of your ridicule nor your anger.

 

If we can depend upon any principle, which we learn from philosophy, this, I think, may be considered as certain and undoubted, that there is nothing, in itself, valuable or despicable, desirable or hateful, beautiful or deformed; but that these attributes arise from the particular constitution and fabric of human sentiment and affection. What seems the most delicious food to one animal, appears loathsome to another: What affects the feeling of one with delight, produces uneasiness in another. This is confessedly the case with regard to all the bodily senses: But if we examine the matter more accurately, we shall find, that the same observation holds even where the mind concurs with the body, and mingles its sentiment with the exterior appetite.

 

Desire this passionate lover to give you a character of his mistress: He will tell you, that he is at a loss for words to describe her charms, and will ask you very seriously if ever you were acquainted with a goddess or an angel? If you answer that you never were: He will then say, that it is impossible for you to form a conception of such divine beauties as those which his charmer possesses; so complete a shape; such well-proportioned features; so engaging an air; such sweetness of disposition; such gaiety of humour. You can infer nothing, however, from all this discourse, but that the poor man is in love; and that the general appetite between the sexes, which nature has infused into all animals, is in him determined to a particular object by some qualities, which give him pleasure. The same divine creature, not only to a different animal, but also to a different man, appears a mere mortal being, and is beheld with the utmost indifference.

 

Nature has given all animals a like prejudice in favour of their offspring. As soon as the helpless infant sees the light, though in every other eye it appears a despicable and a miserable creature, it is regarded by its fond parent with the utmost affection, and is preferred to every other object, however perfect and accomplished. The passion alone, arising from the original structure and formation of human nature, bestows a value on the most insignificant object.

 

We may push the same observation further, and may conclude, that, even when the mind operates alone, and feeling the sentiment of blame or approbation, pronounces one object deformed and odious, another beautiful and amiable; I say, that, even in this case, those qualities are not really in the objects, but belong entirely to the sentiment of that mind which blames or praises. I grant, that it will be more difficult to make this proposition evident, and as it were, palpable, to negligent thinkers; because nature is more uniform in the sentiments of the mind than in most feelings of the body, and produces a nearer resemblance in the inward than in the outward part of human kind. There is something approaching to principles in mental taste; and critics can reason and dispute more plausibly than cooks or perfumers. We may observe, however, that this uniformity among human kind, hinders not, but that there is a considerable diversity in the sentiments of beauty and worth, and that education, custom, prejudice, caprice, and humour, frequently vary our taste of this kind. You will never convince a man, who is not accustomed to Italian music, and has not an ear to follow its intricacies, that a Scotch tune is not preferable. You have not even any single argument, beyond your own taste, which you can employ in your behalf: And to your antagonist, his particular taste will always appear a more convincing argument to the contrary. If you be wise, each of you will allow, that the other may be in the right; and having many other instances of this diversity of taste, you will both confess, that beauty and worth are merely of a relative nature, and consist in an agreeable sentiment, produced by an object in a particular mind, according to the peculiar structure and constitution of that mind.

 

By this diversity of sentiment, observable in human kind, nature has, perhaps, intended to make us sensible of her authority, and let us see what surprizing changes she could produce on the passions and desires of mankind, merely by the change of their inward fabric, without any alteration on the objects. The vulgar may even be convinced by this argument: But men, accustomed to thinking, may draw a more convincing, at least a more general argument, from the very nature of the subject.

 

In the operation of reasoning, the mind does nothing but run over its objects, as they are supposed to stand in reality, without adding any thing to them, or diminishing any thing from them. If I examine the Ptolomaic and Copernican systems, I endeavour only, by my enquiries, to know the real situation of the planets; that is in other words, I endeavour to give them, in my conception, the same relations, that they bear towards each other in the heavens. To this operation of the mind, therefore, there seems to be always a real, though often an unknown standard, in the nature of things; nor is truth or falsehood variable by the various apprehensions of mankind. Though all human race should for ever conclude, that the sun moves, and the earth remains at rest, the sun stirs not an inch from his place for all these reasonings; and such conclusions are eternally false and erroneous.

 

But the case is not the same with the qualities of beautiful and deformed, desirable and odious, as with truth and falsehood. In the former case, the mind is not content with merely surveying its objects, as they stand in themselves: It also feels a sentiment of delight or uneasiness, approbation or blame, consequent to that survey; and this sentiment determines it to affix the epithet beautiful or deformed, desirable or odious. Now, it is evident, that this sentiment must depend upon the particular fabric or structure of the mind, which enables such particular forms to operate in such a particular manner, and produces a sympathy or conformity between the mind and its objects. Vary the structure of the mind or inward organs, the sentiment no longer follows, though the form remains the same. The sentiment being different from the object, and arising from its operation upon the organs of the mind, an alteration upon the latter must vary the effect, nor can the same object, presented to a mind totally different, produce the same sentiment.

 

This conclusion every one is apt to draw of himself, without much philosophy, where the sentiment is evidently distinguishable from the object. Who is not sensible, that power, and glory, and vengeance, are not desirable of themselves, but derive all their value from the structure of human passions, which begets a desire towards such particular pursuits? But with regard to beauty, either natural or moral, the case is commonly supposed to be different. The agreeable quality is thought to lie in the object, not in the sentiment; and that merely because the sentiment is not so turbulent and violent as to distinguish itself, in an evident manner, from the perception of the object.

 

But a little reflection suffices to distinguish them. A man may know exactly all the circles and ellipses of the Copernican system, and all the irregular spirals of the Ptolomaic, without perceiving that the former is more beautiful than the latter. Euclid has fully explained every quality of the circle, but has not, in any proposition, said a word of its beauty. The reason is evident. Beauty is not a quality of the circle. It lies not in any part of the line whose parts are all equally distant from a common center. It is only the effect, which that figure produces upon a mind, whose particular fabric or structure renders it susceptible of such sentiments. In vain would you look for it in the circle, or seek it, either by your senses, or by mathematical reasonings, in all the properties of that figure.

 

The mathematician, who took no other pleasure in reading Virgil, but that of examining Eneas’s voyage by the map, might perfectly understand the meaning of every Latin word, employed by that divine author; and consequently, might have a distinct idea of the whole narration. He would even have a more distinct idea of it, than they could attain who had not studied so exactly the geography of the poem. He knew, therefore, every thing in the poem: But he was ignorant of its beauty; because the beauty, properly speaking, lies not in the poem, but in the sentiment or taste of the reader. And where a man has no such delicacy of temper, as to make him feel this sentiment, he must be ignorant of the beauty, though possessed of the science and understanding of an angel. [33]

 

The inference upon the whole is, that it is not from the value or worth of the object, which any person pursues, that we can determine his enjoyment, but merely from the passion with which he pursues it, and the success which he meets with in his pursuit. Objects have absolutely no worth or value in themselves. They derive their worth merely from the passion. If that be strong, and steady, and successful, the person is happy. It cannot reasonably be doubted, but a little miss, dressed in a new gown for a dancing-school ball, receives as compleat enjoyment as the greatest orator, who triumphs in the spendor of his eloquence, while he governs the passions and resolutions of a numerous assembly.

 

All the difference, therefore, between one man and another, with regard to life, consists either in the passion, or in the enjoyment: And these differences are sufficient to produce the wide extremes of happiness and misery.

 

To be happy, the passion must neither be too violent nor too remiss. In the first case, the mind is in a perpetual hurry and tumult; in the second, it sinks into a disagreeable indolence and lethargy.

 

To be happy, the passion must be benign and social; not rough or fierce. The affections of the latter kind are not near so agreeable to the feeling, as those of the former. Who will compare rancour and animosity, envy and revenge, to friendship, benignity, clemency, and gratitude?

 

To be happy, the passion must be chearful and gay, not gloomy and melancholy. A propensity to hope and joy is real riches: One to fear and sorrow, real poverty.

 

Some passions or inclinations, in the enjoyment of their object, are not so steady or constant as others, nor convey such durable pleasure and satisfaction. Philosophical devotion, for instance, like the enthusiasm of a poet, is the transitory effect of high spirits, great leisure, a fine genius, and a habit of study and contemplation: But notwithstanding all these circumstances, an abstract, invisible object, like that which natural religion alone presents to us, cannot long actuate the mind, or be of any moment in life. To render the passion of continuance, we must find some method of affecting the senses and imagination, and must embrace some historical, as well as philosophical account of the divinity. Popular superstitions and observances are even found to be of use in this particular.

 

Though the tempers of men be very different, yet we may safely pronounce in general, that a life of pleasure cannot support itself so long as one of business, but is much more subject to satiety and disgust. The amusements, which are the most durable, have all a mixture of application and attention in them; such as gaming and hunting. And in general, business and action fill up all the great vacancies in human life.

 

But where the temper is the best disposed for any enjoyment, the object is often wanting: And in this respect, the passions, which pursue external objects, contribute not so much to happiness, as those which rest in ourselves; since we are neither so certain of attaining such objects, nor so secure in possessing them. A passion for learning is preferable, with regard to happiness, to one for riches.

 

Some men are possessed of great strength of mind; and even when they pursue external objects, are not much affected by a disappointment, but renew their application and industry with the greatest chearfulness. Nothing contributes more to happiness than such a turn of mind.

 

According to this short and imperfect sketch of human life, the happiest disposition of mind is the virtuous; or, in other words, that which leads to action and employment, renders us sensible to the social passions, steels the heart against the assaults of fortune, reduces the affections to a just moderation, makes our own thoughts an entertainment to us, and inclines us rather to the pleasures of society and conversation, than to those of the senses. This, in the mean time, must be obvious to the most careless reasoner, that all dispositions of mind are not alike favourable to happiness, and that one passion or humour may be extremely desirable, while another is equally disagreeable. And indeed, all the difference between the conditions of life depends upon the mind; nor is there any one situation of affairs, in itself, preferable to another. Good and ill, both natural and moral, are entirely relative to human sentiment and affection. No man would ever be unhappy, could he alter his feelings. Proteus-like, he would elude all attacks, by the continual alterations of his shape and form.

 

But of this resource nature has, in a great measure, deprived us. The fabric and constitution of our mind no more depends on our choice, than that of our body. The generality of men have not even the smallest notion, that any alteration in this respect can ever be desirable. As a stream necessarily follows the several inclinations of the ground, on which it runs; so are the ignorant and thoughtless part of mankind actuated by their natural propensities. Such are effectually excluded from all pretensions to philosophy, and the medicine of the mind, so much boasted. But even upon the wise and thoughtful, nature has a prodigious influence; nor is it always in a man’s power, by the utmost art and industry, to correct his temper, and attain that virtuous character, to which he aspires. The empire of philosophy extends over a few; and with regard to these too, her authority is very weak and limited. Men may well be sensible of the value of virtue, and may desire to attain it; but it is not always certain, that they will be successful in their wishes.

 

Whoever considers, without prejudice, the course of human actions, will find, that mankind are almost entirely guided by constitution and temper, and that general maxims have little influence, but so far as they affect our taste or sentiment. If a man have a lively sense of honour and virtue, with moderate passions, his conduct will always be conformable to the rules of morality; or if he depart from them, his return will be easy and expeditious. On the other hand, where one is born of so perverse a frame of mind, of so callous and insensible a disposition, as to have no relish for virtue and humanity, no sympathy with his fellow-creatures, no desire of esteem and applause; such a one must be allowed entirely incurable, nor is there any remedy in philosophy. He reaps no satisfaction but from low and sensual objects, or from the indulgence of malignant passions: He feels no remorse to controul his vicious inclinations: He has not even that sense or taste, which is requisite to make him desire a better character: For my part, I know not how I should address myself to such a one, or by what arguments I should endeavour to reform him. Should I tell him of the inward satisfaction which results from laudable and humane actions, the delicate pleasure of disinterested love and friendship, the lasting enjoyments of a good name and an established character, he might still reply, that these were, perhaps, pleasures to such as were susceptible of them; but that, for his part, he finds himself of a quite different turn and disposition. I must repeat it; my philosophy affords no remedy in such a case, nor could I do any thing but lament this person’s unhappy condition. But then I ask, If any other philosophy can afford a remedy; or if it be possible, by any system, to render all mankind virtuous, however perverse may be their natural frame of mind? Experience will soon convince us of the contrary; and I will venture to affirm, that, perhaps, the chief benefit, which results from philosophy, arises in an indirect manner, and proceeds more from its secret, insensible influence, than from its immediate application.

 

It is certain, that a serious attention to the sciences and liberal arts softens and humanizes the temper, and cherishes those fine emotions, in which true virtue and honour consists. It rarely, very rarely happens, that a man of taste and learning is not, at least, an honest man, whatever frailties may attend him. The bent of his mind to speculative studies must mortify in him the passions of interest and ambition, and must, at the same time, give him a greater sensibility of all the decencies and duties of life. He feels more fully a moral distinction in characters and manners; nor is his sense of this kind diminished, but, on the contrary, it is much encreased, by speculation.

 

Besides such insensible changes upon the temper and disposition, it is highly probable, that others may be produced by study and application. The prodigious effects of education may convince us, that the mind is not altogether stubborn and inflexible, but will admit of many alterations from its original make and structure. Let a man propose to himself the model of a character, which he approves: Let him be well acquainted with those particulars, in which his own character deviates from this model: Let him keep a constant watch over himself, and bend his mind, by a continual effort, from the vices, towards the virtues; and I doubt not but, in time, he will find, in his temper, an alteration for the better.

 

Habit is another powerful means of reforming the mind, and implanting in it good dispositions and inclinations. A man, who continues in a course of sobriety and temperance, will hate riot and disorder: If he engage in business or study, indolence will seem a punishment to him: If he constrain himself to practise beneficence and affability, he will soon abhor all instances of pride and violence. Where one is thoroughly convinced that the virtuous course of life is preferable; if he have but resolution enough, for some time, to impose a violence on himself; his reformation needs not be despaired of. The misfortune is, that this conviction and this resolution never can have place, unless a man be, before-hand, tolerably virtuous.

 

Here then is the chief triumph of art and philosophy: It insensibly refines the temper, and it points out to us those dispositions which we should endeavour to attain, by a constant bent of mind, and by repeated habit. Beyond this I cannot acknowledge it to have great influence; and I must entertain doubts concerning all those exhortations and consolations, which are in such vogue among speculative reasoners.

 

We have already observed, that no objects are, in themselves, desirable or odious, valuable or despicable; but that objects acquire these qualities from the particular character and constitution of the mind, which surveys them. To diminish therefore, or augment any person’s value for an object, to excite or moderate his passions, there are no direct arguments or reasons, which can be employed with any force or influence. The catching of flies, like Domitian, if it give more pleasure, is preferable to the hunting of wild beasts, like William Rufus, or conquering of kingdoms, like Alexander.

 

But though the value of every object can be determined only by the sentiment or passion of every individual, we may observe, that the passion, in pronouncing its verdict, considers not the object simply, as it is in itself, but surveys it with all the circumstances, which attend it. A man transported with joy, on account of his possessing a diamond, confines not his view to the glistering stone before him: He also considers its rarity, and thence chiefly arises his pleasure and exultation. Here therefore a philosopher may step in, and suggest particular views, and considerations, and circumstances, which otherwise would have escaped us; and, by that means, he may either moderate or excite any particular passion.

 

It may seem unreasonable absolutely to deny the authority of philosophy in this respect: But it must be confessed, that there lies this strong presumption against it, that, if these views be natural and obvious, they would have occurred of themselves, without the assistance of philosophy; if they be not natural, they never can have any influence on the affections. These are of a very delicate nature, and cannot be forced or constrained by the utmost art or industry. A consideration, which we seek for on purpose, which we enter into with difficulty, which we cannot retain without care and attention, will never produce those genuine and durable movements of passion, which are the result of nature, and the constitution of the mind. A man may as well pretend to cure himself of love, by viewing his mistress through the artificial medium of a microscope or prospect, and beholding there the coarseness of her skin, and monstrous disproportion of her features, as hope to excite or moderate any passion by the artificial arguments of a Seneca or an Epictetus. The remembrance of the natural aspect and situation of the object, will, in both cases, still recur upon him. The reflections of philosophy are too subtile and distant to take place in common life, or eradicate any affection. The air is too fine to breathe in, where it is above the winds and clouds of the atmosphere.

 

Another defect of those refined reflections, which philosophy suggests to us, is, that commonly they cannot diminish or extinguish our vicious passions, without diminishing or extinguishing such as are virtuous, and rendering the mind totally indifferent and unactive. They are, for the most part, general, and are applicable to all our affections. In vain do we hope to direct their influence only to one side. If by incessant study and meditation we have rendered them intimate and present to us, they will operate throughout, and spread an universal insensibility over the mind. When we destroy the nerves, we extinguish the sense of pleasure, together with that of pain, in the human body.

 

It will be easy, by one glance of the eye, to find one or other of these defects in most of those philosophical reflections, so much celebrated both in ancient and modern times. Let not the injuries or violence of men, say the philosophers, [34] ever discompose you by anger or hatred. Would you be angry at the ape for its malice, or the tyger for its ferocity? This reflection leads us into a bad opinion of human nature, and must extinguish the social affections. It tends also to prevent all remorse for a man’s own crimes; when he considers, that vice is as natural to mankind, as the particular instincts to brute-creatures.

 

All ills arise from the order of the universe, which is absolutely perfect. Would you wish to disturb so divine an order for the sake of your own particular interest? What if the ills I suffer arise from malice or oppression? But the vices and imperfections of men are also comprehended in the order of the universe:

 

If plagues and earthquakes break not heav’n’s design,

Why then a Borgia or a Catiline?

 

Let this be allowed; and my own vices will also be a part of the same order.

 

To one who said, that none were happy, who were not above opinion, a Spartan replied, then none are happy but knaves and robbers. [35]

 

Man is born to be miserable; and is he surprized at any particular misfortune? And can he give way to sorrow and lamentation upon account of any disaster? Yes: He very reasonably laments, that he should be born to be miserable. Your consolation presents a hundred ills for one, of which you pretend to ease him.

 

You should always have before your eyes death, disease, poverty, blindness, exile, calumny, and infamy, as ills which are incident to human nature. If any one of these ills falls to your lot, you will bear it the better, when you have reckoned upon it. I answer, if we confine ourselves to a general and distant reflection on the ills of human life, that can have no effect to prepare us for them. If by close and intense meditation we render them present and intimate to us, that is the true secret for poisoning all our pleasures, and rendering us perpetually miserable.

 

Your sorrow is fruitless, and will not change the course of destiny. Very true: And for that very reason I am sorry.

 

Cicero’s consolation for deafness is somewhat curious. How many languages are there, says he, which you do not understand? The Punic, Spanish, Gallic, Ægyptian, &c. With regard to all these, you are as if you were deaf, yet you are indifferent about the matter. Is it then so great a misfortune to be deaf to one language more? [36]

 

I like better the repartee of Antipater the Cyreniac, when some women were condoling with him for his blindness: What! says he, Do you think there are no pleasures in the dark?

 

Nothing can be more destructive, says Fontenelle, to ambition, and the passion for conquest, than the true system of astronomy. What a poor thing is even the whole globe in comparison of the infinite extent of nature? This consideration is evidently too distant ever to have any effect. Or, if it had any, would it not destroy patriotism as well as ambition? The same gallant author adds with some reason, that the bright eyes of the ladies are the only objects, which lose nothing of their lustre or value from the most extensive views of astronomy, but stand proof against every system. Would philosophers advise us to limit our affection to them?

 

Exile, says Plutarch to a friend in banishment, is no evil: Mathematicians tell us, that the whole earth is but a point, compared to the heavens. To change one’s country then is little more than to remove from one street to another. Man is not a plant, rooted to a certain spot of earth: All soils and all climates are alike suited to him. [37] These topics are admirable, could they fall only into the hands of banished persons. But what if they come also to the knowledge of those who are employed in public affairs, and destroy all their attachment to their native country? Or will they operate like the quack’s medicine, which is equally good for a diabetes and a dropsy?

 

It is certain, were a superior being thrust into a human body, that the whole of life would to him appear so mean, contemptible, and puerile, that he never could be induced to take part in any thing, and would scarcely give attention to what passes around him. To engage him to such a condescension as to play even the part of a Philip with zeal and alacrity, would be much more difficult, than to constrain the same Philip, after having been a king and a conqueror during fifty years, to mend old shoes with proper care and attention; the occupation which Lucian assigns him in the infernal regions. Now all the same topics of disdain towards human affairs, which could operate on this supposed being, occur also to a philosopher; but being, in some measure, disproportioned to human capacity, and not being fortified by the experience of any thing better, they make not a full impression on him. He sees, but he feels not sufficiently their truth; and is always a sublime philosopher, when he needs not; that is, as long as nothing disturbs him, or rouzes his affections. While others play, he wonders at their keenness and ardour; but he no sooner puts in his own stake, than he is commonly transported with the same passions, that he had so much condemned, while he remained a simple spectator.

 

There are two considerations chiefly, to be met with in books of philosophy, from which any important effect is to be expected, and that because these considerations are drawn from common life, and occur upon the most superficial view of human affairs. When we reflect on the shortness and uncertainty of life, how despicable seem all our pursuits of happiness? And even, if we would extend our concern beyond our own life, how frivolous appear our most enlarged and most generous projects; when we consider the incessant changes and revolutions of human affairs, by which laws and learning, books and governments are hurried away by time, as by a rapid stream, and are lost in the immense ocean of matter? Such a reflection certainly tends to mortify all our passions: But does it not thereby counterwork the artifice of nature, who has happily deceived us into an opinion, that human life is of some importance? And may not such a reflection be employed with success by voluptuous reasoners, in order to lead us, from the paths of action and virtue, into the flowery fields of indolence and pleasure?

 

We are informed by Thucydides, that, during the famous plague of Athens, when death seemed present to every one, a dissolute mirth and gaiety prevailed among the people, who exhorted one another to make the most of life as long as it endured. The same observation is made by Boccace with regard to the plague of Florence. A like principle makes soldiers, during war, be more addicted to riot and expence, than any other race of men. Present pleasure is always of importance; and whatever diminishes the importance of all other objects must bestow on it an additional influence and value.

 

The second philosophical consideration, which may often have an influence on the affections, is derived from a comparison of our own condition with the condition of others. This comparison we are continually making, even in common life; but the misfortune is, that we are rather apt to compare our situation with that of our superiors, than with that of our inferiors. A philosopher corrects this natural infirmity, by turning his view to the other side, in order to render himself easy in the situation, to which fortune has confined him. There are few people, who are not susceptible of some consolation from this reflection, though, to a very good-natured man, the view of human miseries should rather produce sorrow than comfort, and add, to his lamentations for his own misfortunes, a deep compassion for those of others. Such is the imperfection, even of the best of these philosophical topics of consolation. [38]

 

I shall conclude this subject with observing, that, though virtue be undoubtedly the best choice, when it is attainable; yet such is the disorder and confusion of human affairs, that no perfect or regular distribution of happiness and misery is ever, in this life, to be expected. Not only the goods of fortune, and the endowments of the body (both of which are important), not only these advantages, I say, are unequally divided between the virtuous and vicious, but even the mind itself partakes, in some degree, of this disorder, and the most worthy character, by the very constitution of the passions, enjoys not always the highest felicity.

 

It is observable, that, though every bodily pain proceeds from some disorder in the part or organ, yet the pain is not always proportioned to the disorder; but is greater or less, according to the greater or less sensibility of the part, upon which the noxious humours exert their influence. A tooth-ach produces more violent convulsions of pain than a phthisis or a dropsy. In like manner, with regard to the œconomy of the mind, we may observe, that all vice is indeed pernicious; yet the disturbance or pain is not measured out by nature with exact proportion to the degree of vice, nor is the man of highest virtue, even abstracting from external accidents, always the most happy. A gloomy and melancholy disposition is certainly, to our sentiments, a vice or imperfection; but as it may be accompanied with great sense of honour and great integrity, it may be found in very worthy characters; though it is sufficient alone to imbitter life, and render the person affected with it completely miserable. On the other hand, a selfish villain may possess a spring and alacrity of temper, a certain gaiety of heart, which is indeed a good quality, but which is rewarded much beyond its merit, and when attended with good fortune, will compensate for the uneasiness and remorse arising from all the other vices.

 

I shall add, as an observation to the same purpose, that, if a man be liable to a vice or imperfection, it may often happen, that a good quality, which he possesses along with it, will render him more miserable, than if he were completely vicious. A person of such imbecility of temper as to be easily broken by affliction, is more unhappy for being endowed with a generous and friendly disposition, which gives him a lively concern for others, and exposes him the more to fortune and accidents. A sense of shame, in an imperfect character, is certainly a virtue; but produces great uneasiness and remorse, from which the abandoned villain is entirely free. A very amorous complexion, with a heart incapable of friendship, is happier than the same excess in love, with a generosity of temper, which transports a man beyond himself, and renders him a total slave to the object of his passion.

 

In a word, human life is more governed by fortune than by reason; is to be regarded more as a dull pastime than as a serious occupation; and is more influenced by particular humour, than by general principles. Shall we engage ourselves in it with passion and anxiety? It is not worthy of so much concern. Shall we be indifferent about what happens? We lose all the pleasure of the game by our phlegm and carelessness. While we are reasoning concerning life, life is gone; and death, though perhaps they receive him differently, yet treats alike the fool and the philosopher. To reduce life to exact rule and method, is commonly a painful, oft a fruitless occupation: And is it not also a proof, that we overvalue the prize for which we contend? Even to reason so carefully concerning it, and to fix with accuracy its just idea, would be overvaluing it, were it not that, to some tempers, this occupation is one of the most amusing, in which life could possibly be employed.

 

 



[1]              Dédicace du traducteur (mai 2007).

[2]              L’emploi du participe passé « affected » est ici archaïque. (NdT)

[3]              Au sens de « peut-être ». Cette traduction de « perhaps » me semble mieux s’accorder avec le ton humien du passage (NdT)

[4]              « our conception ». (NdT)

[5]              « pursuits » : ce que les hommes recherchent, poursuivent. (NdT)

[6]              « cunning man ». (NdT)

[7]              « standard ». (NdT)

[8]              « human race ». (NdT)

[9]              Hume fait lui-même la répétition du mot « part ». (NdT)

[10]            Hume utilise deux synonymes que je rends par un seul verbe. (NdT)

[11]        Si je ne craignais pas de paraître trop philosophique, je rappellerais au lecteur cette fameuse doctrine qu’on suppose avoir été entièrement prouvée à l’époque moderne : « les goûts et les couleurs et toutes les autres qualités sensibles ne se trouvent pas dans les  corps mais simplement dans les sens . » Le cas est le même pour la beauté et la laideur, la vertu et le vice. Cette doctrine, toutefois, n’ôte rien de plus à la réalité de ces dernières qualités qu’à celle des premières et il ne faut pas que les critiques et les moralistes en prennent ombrage. Même si l’on admet que les couleurs se trouvent seulement dans l’œil, les teinturiers et les peintres seront-ils moins considérés ou moins estimés ? Il y a une uniformité suffisante dans les sensations et les sentiments de l’humanité pour faire de ces qualités les objets de l’art et du raisonnement et pour leur donner la plus grande influence sur la vie et les manières. Comme il est certain que cette découverte en philosophie naturelle ci-dessus mentionnée ne produit aucun changement dans les actions et la conduite, pourquoi une telle découverte en philosophie morale produirait-elle un changement ? (Note de Hume)

[12]            Littéralement « une grande force d’esprit ». (NdT)

[13]            Littéralement « médecine de l’esprit ». (NdT)

[14]            Ce qui est entre crochets ne figure pas dans les éditions de 1742 et de 1748. (NdT)

[15]            « prospect », abréviation de « prospect glass ». (NdT)

[16]            PLUT. De Ira cohibenda (Note de Hume)

[17]        Même si le propos humien est assez fidèle à l’esprit du texte de Plutarque (Des moyens de retenir la colère), il ne s’agit pas d’une citation. Plutarque ne parle d’ailleurs pas de singes et de tigres mais de chiens et d’ânes. Le passage le plus proche du propos humien se trouve au chapitre 12 de l’œuvre de ¨Plutarque : « J'ai attentivement examiné de quelle façon se produit la colère, et j'ai reconnu que si les uns y succombent pour une cause, les autres pour une autre, il y a vraisemblablement chez tous une opinion commune : c'est qu'ils ont été ou méprisés ou négligés. Conséquemment, pour venir en aide à ceux qui désirent résister à cette passion, il faut éloigner de leur esprit tout soupçon de dédain et d'insolence, et leur laisser croire que l'acte dont ils se plaignent est échappé à la folie, a été commandé par la nécessité, motivé par la passion ou par le malheur. (…) C'est contre des cabaretiers, des matelots, des palefreniers ivres qu'éclate le plus souvent notre humeur rude. Nous nous figurons être l'objet de leur mépris. Des chiens qui aboient, des ânes qui se ruent excitent aussi notre fureur. » (traduction de Victor Bétolaud, Oeuvres complètes de Plutarque,  Oeuvres morales, t. II , Paris, Hachette, 1870). Hume, employant un pluriel (« les philosophes ») songe certainement aussi au Traité sur la colère de Sénèque dont s’inspira Plutarque (mais Hume ne cite pas non plus ici Sénèque). On lit par exemple dans ce texte de Sénèque : « Y a-t-il, en effet, de quoi entrer dans des accès de rage pour la toux ou l'éternuement d'un valet, pour une mouche qu'il n'aura pas su chasser, pour un chien qui se trouve dans notre chemin .» (II,25.3) (NdT)

[18]            Alexander Pope : Essai sur l’homme (1734) : « If plagues ans earthquakes break not heav’n’s design, why the a BORGIA or a CATALINE?”(Edition König en cinq langues, Strasbourg 1762, p.7, vers 155,156). Cette édition propose la traduction suivante : « Si des pestes et des tremblements de terre ne renversent pas l’ordre prescrit par le Ciel, pourquoi l’existence d’un Borgia ou d’un Catalina le renverserait-elle ? »(pp.310,311). (NdT)

[19]            PLUT. Lacon. Apophtheg. (Note de Hume)

[20]            La célèbre traduction Amyot (Edition Michel de Vascosan, 1572, p.214) traduit Plutarque ainsi : « A un autre qui soustenoit, qu'il n'y avoit que l'ambition et la vaine gloire qui perdoit les hommes, et que ceulx qui s'en pouvoient deffaire, estoient heureux: Il faudroit doncques confesser suivant ton dire, que les meschans qui font tort à autruy, seroient bien heureux: car comment pourroit-on soustenir que un sacrilege ou un voleur, qui ravit le bien d'autruy, fust convoiteux de vaine gloire?» La traduction anglaise de 1878 (Boston: Little, Brown, and Co.) donne : “Another saying, Desire of reputation causes abundance of mischief, and those are happy that are free from it; Then, he subjoined, it follows that villains are happy; for do you think that he that commits sacrilege or doth an injury takes any care for credit and reputation?” (Laconic apophthegms or remarkable sayings of the spartans, section “of Alexandridas”) (NdT)

[21]            Littéralement « c’est le véritable secret pour ... ». (NdT)

[22]            Tusc. Quest. lib.V. (Note de Hume)

[23]            « Voyons maintenant si c'est un grand mal que la surdité. Crassus était un peu sourd : mais il avait un malheur plus grand; c'est qu'il entendait souvent parler mal de lui, quoiqu'à mon avis ce fût injustement. Parmi nos Épicuriens, il en est peu qui entendent le grec, et peu de Grecs entendent notre langue. Ils sont donc comme sourds les uns à l'égard des autres : et nous le sommes tous à l'égard d'une infinité de langues que nous n'entendons point »( « In surditate uero quidnam est mali? Erat surdaster M- Crassus, sed aliud molestius, quod male audiebat, etiamsi, ut mihi uidebatur, iniuria. Epicurei Nostri Graece fere nesciunt nec Graeci Latine. Ergo hi in illorum et illi in horum sermone surdi, omnesque nos in eis linguis quas non intellegimus, quae sunt innumerabiles, surdi profecto sumus. »)( Oeuvres complètes de Cicéron, t. IV, collection des auteurs latins publiés sous la direction de M. Nisard, Paris, Dubochet, 1841, Tusculanes, V,40) (NdT)

[24]            « Vous savez, à ce sujet, le mot un peu libre, mais plaisant, d'Antipater Cyrénaïque, à qui des femmes témoignaient qu'elles le trouvaient à plaindre de ce qu'il était devenu aveugle : "Étes-vous folles, leur dit-il, et avez-vous oublié que les plaisirs de la nuit valent bien ceux du jour"? » (« Nam illud Antipatri Cyrenaici est quidem paulo obscenius, sed non absurda sententia est; cuius caecitatem cum mulierculae lamentarentur, 'Quid agitis?' inquit, 'an uobis nulla uidetur uoluptas esse nocturna? » »)( Oeuvres complètes de Cicéron, t. IV, collection des auteurs latins publiés sous la direction de M. Nisard, Paris, Dubochet, 1841, Tusculanes, V,38) (NdT)

[25]            « Pour moi, je commence à voir la Terre si effroyablement petite, que je ne crois pas avoir désormais d’empressement pour aucune chose. Assurément, si on a tant d’ardeur de s’agrandir, si on fait desseins sur desseins, si on se donne tant de peine, c’est que l’on ne connaît pas les tourbillons. Je prétends bien que ma paresse profite de mes nouvelles lumières, et quand on me reprochera mon indolence, je répondrai: Ah ! si vous saviez ce que c’est que les étoiles fixes ! Il faut qu’Alexandre ne l’ait pas su, répliquai-je, car un certain auteur qui tient que la Lune est habitée, dit fort sérieusement qu’il n’était pas possible qu’Aristote ne fût dans une opinion si raisonnable (comment une vérité eût-elle échappé à Aristote ?), mais qu’il n’en voulut jamais rien dire, de peur de fâcher Alexandre, qui eût été au désespoir de voir un monde qu’il n’eût pas pu conquérir. A plus forte raison lui eût-on fait mystère des tourbillons des étoiles fixes, quand on les eût connus en ce temps-là; c’eût été faire trop mal sa cour que de lui en parler. Pour moi qui les connais, je suis bien fâché de ne pouvoir tirer d’utilité de la connaissance que j’en ai. Ils ne guérissent tout au plus, selon votre raisonnement, que de l’ambition et de l’inquiétude, et je n’ai point ces maladies là. » (Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, Nouvelle édition A Lyon, De l’imprimerie d’Amable Leroy 1804) (NdT)

[26]            « Un peu de faiblesse pour ce qui est beau, voilà mon mal, et je ne crois pas que les tourbillons y puissent rien. Les autres mondes vous rendent celui-ci petit, mais ils ne vous gâtent point de beaux yeux, ou une belle bouche, cela vaut toujours son prix en dépit de tous les mondes possibles. » (Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, Nouvelle édition A Lyon, De l’imprimerie d’Amable Leroy 1804) (NdT)

[27]            « La nature ne donne point une patrie : pas plus, comme disait Ariston, qu'elle ne donne une maison, un champ, une forge, une officine de médecin. Ce sont là autant d'abstractions qui se réalisent, ou plutôt qui prennent un nom et se trouvent désignés par suite de l'usage et du fait de l'habitant. Car l'homme, c'est Platon qui l'a dit, n'est point une plante terrestre attachée au sol. Le ciel est sa patrie; sa racine est figurée par le corps sur lequel se dresse la tête, et la tête est tournée vers la céleste voûte. (…) Mais que vous n'habitiez pas Sardes, ce n'est rien. Car tous les Athéniens non plus n'habitent pas le faubourg de Colyttus, ni tous les Corinthiens, le Cranion, ni tous les Laconiens, Pitane. Est-ce donc à dire que des Athéniens deviennent étrangers, qu'ils soient expatriés, pour avoir passé du bourg de Mélite à celui de Diomis? Non, sans doute. Ils ont même un mois nommé le Métagitnion, et ils célèbrent une fête des Métagitnies, ce qui veut dire "déplacement", dans laquelle ils se plaisent à pratiquer joyeusement et de grand cœur des émigrations sur le territoire voisin. Vous ne sauriez appeler cela une expatriation. Y a-t-il une partie de la terre habitée, ou même de tout notre globe, qui soit loin d'une autre partie, lorsque les mathématiciens démontrent que la terre n'est autre chose qu'un point sans dimension par rapport au ciel? » (Plutarque : De l’exil, 5 et 6, traduction de Victor Bétolaud, Oeuvres complètes de Plutarque - Oeuvres morales, t. III , Paris, Hachette, 1870). (NdT)

[28]            De exilio. (Note de Hume)

[29]            « Je faillis mourir de rire quand j'aperçus Philippe de Macédoine qui raccommodait de vieilles chaussures dans son réduit. Il y en avait mille autres qui mendiaient dans les carrefours, et parmi eux, Xerxès, Darios, Polycrate... » (Lucien de Samosate : Ménippe ou le voyage aux enfers, dialogue de Ménippe et de Philonide, Traduction d'Eugène Talbot (1857)) (NdT)

[30]               « La maladie déclencha également dans la ville d'autres désordres plus graves. Chacun se livra à la poursuite du plaisir avec une audace qu'il cachait auparavant. A la vue de ces brusques changements, des riches qui mouraient subitement et des pauvres qui s'enrichissaient tout à coup des biens des morts, on chercha les profits et les jouissances rapides, puisque la vie et les richesses étaient également éphémères. Nul ne montrait d'empressement à atteindre avec quelque peine un but honnête ; car on ne savait pas si on vivrait assez pour y parvenir. Le plaisir et tous les moyens pour l'atteindre, voilà ce qu'on jugeait beau et utile. Nul n'était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines ; on ne faisait pas plus de cas de la piété que de l'impiété, depuis que l'on voyait tout le monde périr indistinctement ; de plus, on ne pensait pas vivre assez longtemps pour avoir à rendre compte de ses fautes. Ce qui importait bien davantage, c'était l'arrêt déjà rendu et menaçant ; avant de le subir mieux valait tirer de la vie quelque jouissance. » (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, II, 53, traduction de Jean Voilquin, Garnier, Paris, sans date). Jean capelle, dans la même traduction, signale en note : « Dans le récit de la peste de Milan (1630), Manzoni signale aussi l'accroissement de la dépravation dans des proportions effrayantes. Une frénésie de jouissance s'empara de ceux que le fléau épargnait et tous les moyens parurent bons pour s'enrichir, afin de satisfaire cette soif de voluptés, avant de succomber à l'épidémie. » (note 165 du livre II, mêmes références). (NdT)

[31]             Voir le prologue du Décaméron de Boccace. (NdT)

[32]         Le sceptique va peut-être trop loin quand il limite tous les thèmes et réflexions philosophiques à ces deux considérations. Il semble y en avoir d’autres dont la vérité est indéniable et dont la tendance naturelle est de calmer et d’adoucir toutes les passions. La philosophie s’en empare avidement, les soupèse, les confie à la mémoire et les rend familières à l’esprit, et leur influence sur les tempéraments réfléchis, aimables et modérés peut être considérable. Mais quelle est leur influence, direz-vous, sur des tempéraments qui sont déjà disposés de la manière que vous prétendez leur donner ? Elles peuvent au moins fortifier ces tempéraments et leur fournir des vues par lesquelles ils peuvent s’entretenir et se nourrir. Voici quelques exemples de telles réflexions philosophiques.

1. N’est-il pas certain que toute condition a des maux cachés ? Alors, pourquoi envier les autres ?

2. Toute condition a des maux connus mais, dans l’ensemble, il y a compensation. Pourquoi ne pas se contenter du présent ?

3. L’accoutume émousse aussi bien le sens du bien que le sens du mal et nivelle toutes les choses.

4. La santé et l’humeur sont tout et le reste est peu important quand ils ne sont pas affectés.

5. Combien d’autres bonnes choses n’ai-je pas ? Alors, pourquoi se désoler d’un mal ?

6. Combien sont heureux dans la condition dont je me plains ? Combien m’envient ?

7. Tout bien doit se payer, la fortune par le travail, les faveurs par la flatterie. Refuserais-je de payer tout en ayant l’avantage ?

8. N’attends pas dans la vie un bonheur trop grand. La nature humaine ne le permet pas.

9. Ne compte pas sur un bonheur trop compliqué. Mais cela dépend-il de moi ? Oui, pour le premier choix. La vie est comme un jeu. On peut choisir le jeu ; la passion, par degrés, s’empare de l’objet approprié.

10. Anticipe par l’espoir et la fantaisie une consolation future que le temps apporte infailliblement à chaque affliction.

11. Je désire être riche. Pourquoi ? Pour pouvoir posséder de belles choses, des maisons, des jardins, un équipage, etc. Combien de belles choses la nature n’offre-t-elle pas sans dépense à chacun ? Si nous en jouissons, elles suffisent. Si ce n’est pas le cas, voyons les effets de l’accoutumance ou du tempérament qui suppriment bientôt la saveur des richesses.

12. Je désire la renommée. Que cela soit ainsi : si j’agis bien, j’aurai l’estime de toutes mes connaissances et qu’importe tout le reste ?

Ces réflexions sont si évidentes qu’il est étonnant qu’elles ne se présentent pas à tout homme, elles sont si convaincantes qu’il est étonnant qu’elles ne persuadent pas tout homme. Mais peut-être se présentent-elles à la plupart des hommes et les persuadent-elles quand ils considèrent la vie humaine d’un regard général et calme. Mais quand survient un accident réel et qui le touche, quand la passion s’éveille, que l’imagination s’agite, que l’exemple tente et que le conseil presse, le philosophe redevient un homme et c’est en vain qu’il cherche cette persuasion qui lui semblait avant si ferme et si inébranlable. Quel est le remède à cet inconvénient ? Aide-toi de la lecture fréquente des moralistes plaisants, aie recours au savoir de PLUTARQUE, à l’imagination de LUCIEN, à l’éloquence de CICERON, à l’esprit de SENEQUE, à la gaieté de MONTAIGNE, à la sublimité de SHAFTESBURY. Les préceptes, ainsi couchés [sur le papier] frappent profondément l’esprit et le fortifient contre les illusions de la passion. Mais ne te fie pas entièrement à cette aide extérieure. Par l’habitude et par l’étude, acquiers ce tempérament philosophique qui, en même temps, donne de la force à la réflexion et, en rendant pour une grande part ton bonheur indépendant, émousse toutes les passions déréglées et tranquillise l’esprit. Ne méprise pas cette aide mais ne t’y fie pas trop, à moins que la nature ne t’ai favorisé en te donnant un [bon] tempérament.

[33]            Were I not afraid of appearing too philosophical, I should remind my reader of that famous doctrine, supposed to be fully proved in modern times, “That tastes and colours, and all other sensible qualities, lie not in the bodies, but merely in the senses.” The case is the same with beauty and deformity, virtue and vice. This doctrine, however, takes off no more from the reality of the latter qualities, than from that of the former; nor need it give any umbrage either to critics or moralists. Though colours were allowed to lie only in the eye, would dyers or painters ever be less regarded or esteemed? There is a sufficient uniformity in the senses and feelings of mankind, to make all these qualities the objects of art and reasoning, and to have the greatest influence on life and manners. And as it is certain, that the discovery above-mentioned in natural philosophy, makes no alteration on action and conduct; why should a like discovery in moral philosophy make any alteration?

[34]            Plut. de ira cohibenda.

[35]            Plut. Lacon. Apophtheg.

[36]            Tusc. Quest. lib. v.

[37]            De exilio.

[38]            The Sceptic, perhaps, carries the matter too far, when he limits all philosophical topics and reflections to these two. There seem to be others, whose truth is undeniable, and whose natural tendency is to tranquillize and soften all the passions. Philosophy greedily seizes these, studies them, weighs them, commits them to the memory, and familiarizes them to the mind: And their influence on tempers, which are thoughtful, gentle, and moderate, may be considerable. But what is their influence, you will say, if the temper be antecedently disposed after the same manner as that to which they pretend to form it? They may, at least, fortify that temper, and furnish it with views, by which it may entertain and nourish itself. Here are a few examples of such philosophical reflections.

These reflections are so obvious, that it is a wonder they occur not to every man: So convincing, that it is a wonder they persuade not every man. But perhaps they do occur to and persuade most men; when they consider human life, by a general and calm survey: But where any real, affecting incident happens; when passion is awakened, fancy agitated, example draws, and counsel urges; the philosopher is lost in the man, and he seeks in vain for that persuasion which before seemed so firm and unshaken. What remedy for this inconvenience? Assist yourself by a frequent perusal of the entertaining moralists: Have recourse to the learning of Plutarch, the imagination of Lucian, the eloquence of Cicero, the wit of Seneca, the gaiety of Montaigne, the sublimity of Shaftesbury. Moral precepts, so couched, strike deep, and fortify the mind against the illusions of passion. But trust not altogether to external aid: By habit and study acquire that philosophical temper which both gives force to reflection, and by rendering a great part of your happiness independent, takes off the edge from all disorderly passions, and tranquillizes the mind. Despise not these helps; but confide not too much in them neither; unless nature has been favourable in the temper, with which she has endowed you.