PHILOTRADavid Hume

Essai sur le stoïcien.

Traduit par Philippe Folliot (2007)
professeur au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

THE STOIC

in

Essays & Treatises on several subjects

In two volumes

Containing

Essays, moral, political, and literary

A new edition

LONDON

Printed for A. Millar, in the Strand;

and

  1. Kincaid and A. Donaldson, at Edinburgh

MDCCLXIV.
1ère édition de cet essai : 1742

 

 

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Essai sur le stoïcien

 

 

 

Le stoïcien [1]

 

            Il existe une différence importante et évidente dans la conduite de la nature à l’égard de l‘homme et des autres animaux car, ayant doté le premier d’un sublime esprit céleste et lui ayant donné une affinité avec les êtres supérieurs, elle n’admet pas que des facultés aussi nobles demeurent dans la léthargie et l’oisiveté mais elle le pousse, par nécessité et en toute occasion, à employer tout son art et toute son industrie [2]. La nature pourvoit à la plupart des besoins des bêtes, la bienveillante mère de toutes choses les ayant vêtues et armées et, quand leur propre industrie est requise en certaines occasions, la nature, en implantant en elles des instincts, les pourvoit encore d’un art et les guide vers leur bien par des préceptes infaillibles. Mais l’homme, exposé nu et indigent aux rudes éléments, se hisse lentement hors de cet état de faiblesse [3] par le soin et la vigilance de ses parents et, parvenu au plus haut degré de croissance et de perfection, il n’atteint la capacité de subsister que par son propre soin et sa propre vigilance. Tout se paie de travail et d’habileté et, quand la nature fournit les matériaux, ils sont encore bruts et inachevés jusque ce que l’industrie, sans cesse active et intelligence, raffine cette matière brute [4] et l’adapte à l’usage et à la commodité humaines.

 

            Ô homme, reconnais donc la bienveillance de la nature car elle t’a donné cette intelligence qui subvient à tous tes besoins. Mais que l’indolence, sous la fausse apparence de la gratitude, ne te persuade pas de te satisfaire de ses présents. Voudrais-tu retourner à l’herbe crue pour toute nourriture, au ciel ouvert pour tout toit, aux pierres et au gourdin pour toute défense contre les animaux féroces du désert [5] ? Retourne alors aussi à tes mœurs sauvages, à ta craintive superstition, à ta brutale ignorance et laisse-toi tomber au-dessous des ces animaux dont tu admires la condition et que tu voudrais imiter d’une façon aussi insensée.

 

            Ta bienveillante mère, la nature, qui t’a donné ton art et ton intelligence, a rempli tout le globe de matériaux pour employer ces talents. Ecoute sa voix qui te dit si clairement que tu dois aussi être l’objet de ton industrie et que c’est par l’art et l’effort seuls que tu peux acquérir cette capacité qui t’élèvera jusqu’à ta juste place dans l’univers. Regarde cet artisan qui transforme une pierre rude et informe en un noble métal et qui, façonnant ce métal de ses mains habiles, crée, comme par magie, toute arme pour sa défense et tout ustensile pour sa commodité. Il ne tient pas ce talent de la nature, [seuls] l’usage et la pratique lui ont appris ces choses. Si tu veux rivaliser avec son succès, tu dois suivre ses pas laborieux.

 

            Mais, alors que tu aspires avec ambition à perfectionner les pouvoirs et les facultés de ton corps, voudrais-tu indignement négliger ton esprit et, à cause d’une paresse absurde, le laisser dans un état aussi grossier et aussi inculte que s’il sortait des mains de la nature. Une telle folie et une telle négligence sont bien loin de révéler un être raisonnable [6]. Si la nature a été économe dans ses dons et sa dotation, il est d’autant plus besoin d’art pour suppléer à ses défauts. Si elle a été généreuse et libérale, sache qu’elle attend encore de nous industrie et application et qu’elle se venge à proportion de notre négligente ingratitude. Le génie le plus riche, comme le sol le plus fertile, quand il n’est pas cultivé, fait germer les mauvaises herbes les plus envahissantes et, au lieu de vins et d’olives pour le plaisir et l’usage de l’homme, il produit pour son paresseux possesseur la plus abondante moisson de poisons.

 

            La grande fin de toute activité laborieuse [7] de l’homme, c’est d’atteindre le bonheur. Dans ce but, les arts furent inventés, les sciences cultivées, les lois ordonnées et les sociétés modelées par la plus profonde sagesse des patriotes et des législateurs. Même le sauvage solitaire, exposé à la rigueur des éléments et à la fureur des bêtes sauvages, n’oublie pas un instant ce grand objectif de son existence. Ignorant comme il l’est de tout art de vivre, il garde pourtant en vue la fin de ces arts et cherche avidement la félicité au sein de l’obscurité qui l’environne. Mais, autant le sauvage le plus inculte est inférieur au citoyen policé qui, sous la protection des lois, jouit de toutes les commodités que l’industrie [humaine] a inventées, autant le citoyen lui-même est inférieur à l’homme de vertu et au véritable philosophe qui gouvernent leurs appétits, maîtrisent leurs passions et ont appris par la raison à fixer une juste valeur aux occupations [8] et aux plaisirs. En effet, toutes les autres fins ne demandent-elles pas un art et un apprentissage ? Et n’existe-t-il pas un art de vivre, des règles et des préceptes pour nous diriger vers ce principal objectif ? Un plaisir particulier peut-il être atteint sans une [certaine] habileté et l’ensemble peut-il être réglé sans réflexion ou sans intelligence par la conduite aveugle de l’appétit et de l’instinct ? Certainement, alors, aucune erreur ne serait jamais commise dans cette affaire et tout homme, même le plus dissolu et le plus négligent, continuerait sa recherche du bonheur d’un mouvement aussi infaillible que celui que les corps célestes observent quand, conduits par la main du Tout-Puissant, ils roulent dans les plaines éthérées. Mais, si l’erreur est fréquente, si elle est inévitablement commise, repérons ces erreurs, considérons leurs causes, pesons leur importance et recherchons des remèdes. Quand, à partir de là, nous aurons fixé toutes les règles de conduite, nous serons philosophes et, quand nous aurons mis ces règles en pratique, nous serons sages.

 

            Semblables à de nombreux artisans subalternes qu’on emploie pour former les différentes roues et les différents ressorts d’une machine sont ceux qui excellent dans tous les arts particuliers de la vie. Est le maître d’œuvre celui qui réunit ces différentes parties, qui les meut selon une juste harmonie et une juste proportion et qui produit la véritable félicité comme le résultat de leur ordre conspirant.

 

            Alors que tu as en vue un objet aussi séduisant, si jamais cette peine et cette attention exigées pour atteindre la fin te semblent accablantes et intolérables, sache que c’est cet effort [9] lui-même qui est le principal ingrédient de la félicité à laquelle tu aspires et que toute jouissance devient vite insipide et désagréable quand elle n’est pas acquise par la fatigue et l’industrie [10]. Regarde les hardis chasseurs se lever de leur couche douillette, secouer le sommeil qui pèse encore sur leurs lourdes paupières et se hâter vers la forêt avant qu’Aurore n’ait recouvert les cieux de son manteau flamboyant. Ils laissent derrière eux, dans leur propre demeure et dans les plaines avoisinantes, des animaux de tout genre dont la chair fournit les mets les plus délicieux et qui s’offrent au coup fatal. L’homme courageux [11] dédaigne une prise aussi facile. Il est en quête d’une proie qui se dérobe à sa recherche, qui s’enfuit à son approche ou qui se défend de sa violence. Ayant exercé à la chasse toutes les passions de l’esprit et tous les membres du corps, il trouve alors les charmes du repos et compare avec joie ses plaisirs à ceux des efforts qu’il s’est imposés avec joie [12].

 

            De vigoureux efforts [13] ne peuvent-ils pas rendre plaisante la poursuite de la proie la plus misérable qui échappe fréquemment à nos filets ? Les mêmes efforts ne peuvent-ils pas faire de la culture de notre esprit, de la modération de nos passions et du progrès de notre raison vers les lumières une occupation agréable, alors que nous sommes chaque jour conscients de notre progrès et que nous contemplons les traits et les expressions de notre intériorité [14] qui s’éclairent sans cesse de nouveaux charmes ? Commencez par vous guérir de cette léthargique indolence, la tâche n’est pas difficile. Il suffit de goûter aux douceurs d’un honnête labeur. Apprenez la juste valeur de chaque occupation [15], une longue étude n’est pas nécessaire. Comparez, ne serait-ce qu’une fois, l’esprit au corps, la vertu à la fortune et la gloire au plaisir. Vous percevrez alors les avantages de l’effort [16], vous serez alors conscients des objets qui conviennent à cet effort.

 

            En vain attendez-vous le repos des lits de roses [17], en vain espérez-vous jouir des vins et des fruits les plus délicieux. Votre indolence elle-même devient une fatigue, votre plaisir lui-même crée le dégoût. L’esprit, sans exercice, trouve tout délice insipide et écœurant et, avant même que le corps, plein d’humeurs malsaines, ne ressente le tourment des maux qui se multiplient, la partie plus noble de votre personne est sensible au poison envahissant et cherche en vain à soulager son angoisse par de nouveaux plaisirs qui aggravent encore la fatale maladie. [18]

 

            Je n’ai pas besoin de vous dire que, par cette avide poursuite du plaisir, vous vous exposez de plus en plus à la fortune et aux accidents et que vous rivez vos affections à des objets extérieurs que le hasard peut vous ravir en un instant. Je supposerai que votre bonne étoile vous prête encore la jouissance de vos richesses et de vos biens. Je vous prouverai que, même au milieu de vos luxueux plaisirs, vous êtes malheureux et que, par trop de laisser-aller, vous êtes incapable de jouir de ce que la chance [19] vous permet encore de posséder.

 

            Mais, assurément, l’instabilité de la fortune est une considération qu’il ne faut pas oublier ou négliger. Il n’est pas possible que le bonheur existe là où il n’y a aucune sécurité et la sécurité ne peut avoir aucune place quand la fortune a quelque empire. Même si cette instable divinité n’exerce pas sa rage contre nous, sa crainte vous tourmentera encore, troublera votre sommeil, hantera vos rêves et jettera un froid sur la gaieté de vos plus délicieux banquets.

 

            Le temple de la sagesse siège sur un rocher, au-dessus de la fureur des violents éléments, inaccessible à toute la méchanceté humaine. Le tonnerre [20] qui gronde frappe plus bas et les plus terribles instruments de la fureur humaine n’atteignent pas une hauteur si sublime. Le sage, pendant qu’il respire cet air serein, regarde de haut avec un plaisir mêlé de compassion les erreurs des mortels égarés qui cherchent aveuglément le vrai chemin de la vie et poursuivent les richesses, la noblesse et le pouvoir comme s’il s’agissait de la véritable félicité. Il voit la plupart déçus par leurs désirs naïfs. Certains se lamentent qui, ayant une fois possédé l’objet de leurs désirs, ont vu le sort jaloux le leur ravir ; et tous se plaignent de ce que même la satisfaction de leurs vœux ne leur donne pas le bonheur ou ne les soulage pas de l’angoisse de leurs esprits égarés.

 

            Mais le sage demeure-t-il toujours dans cette indifférence philosophique et se contente-t-il de se lamenter sur les malheurs de l’humanité sans jamais s’employer à les soulager ? S’adonne-t-il constamment à cette sévère sagesse qui, prétendant l’élever au-dessus des accidents humains, ne fait en réalité que durcir son cœur et lui ôter le souci des intérêts de l’humanité et de la société ? Non, il sait que, dans cette sombre Apathie, on ne trouve ni la véritable sagesse, ni le vrai bonheur. Il ressent trop fortement le charme des affections sociales pour jamais aller à l’encontre d’un penchant aussi doux, aussi naturel et aussi vertueux. Même quand, baigné de larmes, il pleure sur les malheurs de la race humaine, de son pays, de ses amis et que, incapable de les secourir, il ne peut les soulager que par sa compassion, il se réjouit pourtant de cette généreuse disposition et éprouve une satisfaction supérieure  à celle des sens les plus relâchés. Les sentiments de l’humanité sont si attrayants qu’ils illuminent le visage même du chagrin et agissent comme le soleil qui, jetant ses rayons sur un sombre nuage ou une pluie tombante, les teinte des plus éclatantes couleurs que l’on puisse trouver dans tout le cercle de la nature.

 

            Mais ce n’est pas seulement là que les vertus sociales déploient leur énergie. A quelque ingrédient qu’on les mêle, elles prédominent toujours. De même que le chagrin ne peut les vaincre, le plaisir sensuel ne peut les obscurcir. Les joies de l’amour, si tumultueuses soient-elles, ne bannissent pas les tendres sentiments de sympathie et d’affection. Elles tirent même leur principale influence de cette généreuse passion et, quand elles se présentent seules, elles n’offrent que lassitude et dégoût à l’esprit malheureux. Voyez ce débauché tout joyeux qui professe un mépris de tout autre plaisir que ceux du vin et la fête. Séparez-le de ses compagnons comme une flammèche est séparée du feu où elle contribuait à l’embrasement général. Son alacrité s’éteint tout à coup et, même entouré de toutes les autres sources de plaisirs, il se dégoûte du festin et préfère même l’étude et la spéculation les plus abstraites, comme plus agréables et plus divertissantes.

 

            Mais les passions sociales n’offrent jamais de plaisirs aussi exaltants et ne créent une aussi glorieuse apparence aux yeux de DIEU et des hommes que quand, se débarrassant de tout mélange terrestre, elles s’associent aux sentiments de la vertu et nous suggèrent des actions louables et méritantes. Ces sentiments qui ennoblissent l’esprit humain sont comme des couleurs en harmonie qui, par l’union qui convient, se donnent et reçoivent mutuellement de l’éclat. Voyez le triomphe de la nature dans l’affection des parents. Quelle passion égoïste, quel plaisir sensuel peut rivaliser avec elle ? Comme un homme exulte à la prospérité et à la vertu de ses enfants ! Comme il vole à leur secours au milieu des dangers les plus terribles et les plus menaçants !

 

            Purifiez encore cette passion généreuse, vous n’en admirerez que davantage les brillants éclats. Quels charmes il y a dans l’harmonie des esprits et dans une amitié fondée sur une estime et une gratitude réciproques ! Quelle satisfaction que de soulager celui qui est dans la détresse, de réconforter l’affligé, de relever celui qui est tombé et de stopper la marche d’un sort cruel ou celle d’hommes encore plus cruels qui insultent le bon et le vertueux ! Quelle suprême joie dans les victoires remportées sur le vice aussi bien que sur la misère quand, par de vertueux exemples ou de sages exhortations, nos semblables apprennent à gouverner leurs passions, à réformer leurs vices et à vaincre leurs pires ennemis, ennemis qui habitent leur propre cœur !

 

            Mais ces objets sont encore trop limités pour l’esprit humain qui, étant d’origine céleste, se gonfle [21] des affections les plus divines et les plus vastes et, portant son attention au-delà des parents et des familiers, étend ses vœux bienveillants jusqu’à la plus lointaine postérité. Il regarde la liberté et les lois comme les sources du bonheur humain et se voue avec la plus extrême alacrité à leur garde et à leur protection. Les tâches pénibles, les dangers et la mort elle-même ont leurs charmes quand nous les bravons pour le bien public et ils ennoblissent cette existence que nous sacrifions généreusement aux intérêts de notre pays. Heureux celui à qui une fortune indulgente permet de payer à la vertu ce qu’il doit à la nature et de faire un généreux don de ce qui, sans cela, lui est ravi par la cruelle nécessité.

 

            Chez le véritable sage, chez le véritable patriote, on trouve l’union de tout ce qui distingue la nature humaine ou élève le mortel jusqu’à la ressemblance avec la divinité. La plus douce bienveillance, la plus courageuse résolution, les plus tendres sentiments, le plus sublime amour de la vertu, tout cela anime successivement son cœur exalté. Quelle satisfaction, quand il regarde en lui, de trouver les plus turbulentes passions accordées en une juste harmonie et un juste concert, toute fausse note étant bannie de cette charmante musique ! Si même la contemplation d’une beauté inanimée est si délicieuse, si elle ravit les sens même quand la belle forme nous est étrangère, quels doivent être les effets de la beauté morale ? Et quelle influence doit-elle avoir quand elle embellit notre propre esprit et est le résultat de notre propre réflexion et de nos propres efforts [22].

 

            Mais où est la récompense de la vertu ? Quelle récompense la nature a-t-elle prévue pour des sacrifices aussi importants que ceux de la vie et de la fortune, sacrifices que nous devons souvent lui faire. Oh, fils de la terre ! Ignorez-vous la valeur de cette maîtresse céleste ? Vous souciez-vous bassement de sa dot quand vous observez ses charmes authentiques ? Sachez que la nature a été indulgente pour la faiblesse humaine et qu’elle n’a pas laissé cette enfant favorite nue et déshéritée. Elle a pourvu la vertu de la plus riche dot mais, prenant garde que les attraits de l’intérêt n’attirent des prétendants insensibles à la valeur intrinsèque d’une beauté aussi divine, elle a sagement prévu que cette dot ne pourrait avoir de charme qu’aux yeux de ceux qui sont déjà exaltés par l’amour de la vertu. La GLOIRE est la dot de la vertu, la douce récompense d’efforts honorables, la couronne triomphale qui ceint la tête pensive du patriote désintéressé ou le front plein de poussière [23] du guerrier victorieux. Elevé par une récompense aussi sublime, l’homme de vertu regarde d’en haut avec mépris tous les attraits du plaisir et toutes les menaces de danger. La mort elle-même ne parvient pas à le terroriser quand il considère que son empire s’étend seulement sur une partie de lui-même et que, en dépit de la mort et du temps, de la furie des éléments et des vicissitudes des affaires humaines, il est assuré d’une renommée immortelle parmi les fils des hommes.

 

            Il y a certainement un être [24] qui préside à l’univers et qui, avec un pouvoir et une sagesse infinis, a ramené les éléments discordants à un juste ordre et une juste proportion. Que les raisonneurs spéculatifs disputent pour savoir jusqu’où cet être bienveillant étend son soin [25] et s’il prolonge notre existence au-delà du tombeau afin d’accorder à la vertu sa juste récompense et de la rendre pleinement triomphante. L’homme moral, sans rien décider d’un sujet aussi douteux, se satisfait du lot qui lui a été assigné par le suprême ordonnateur de toutes choses. Il accepte avec gratitude cette récompense à venir qui a été préparée pour lui et, s’il est déçu, il ne pensera pas que la vertu est un vain mot mais, estimant que c’est la juste récompense qui lui revient, il reconnaîtra avec gratitude la bonté de son créateur qui, l’appelant à l’existence, lui a de cette façon offert l’occasion d’acquérir un bien aussi inestimable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le texte anglais de l’essai

 

 

 

THE STOIC [26]

 

          There is this obvious and material difference in the conduct of nature, with regard to man and other animals, that, having endowed the former with a sublime celestial spirit, and having given him an affinity with superior beings, she allows not such noble faculties to lie lethargic or idle; but urges him, by necessity, to employ, on every emergence, his utmost art and industry. Brute-creatures have many of their necessities supplied by nature, being cloathed and armed by this beneficent parent of all things: And where their own industry is requisite on any occasion, nature, by implanting instincts, still supplies them with the art, and guides them to their good, by her unerring precepts. But man, exposed naked and indigent to the rude elements, rises slowly from that helpless state, by the care and vigilance of his parents; and having attained his utmost growth and perfection, reaches only a capacity of subsisting, by his own care and vigilance. Every thing is sold to skill and labour; and where nature furnishes the materials, they are still rude and unfinished, till industry, ever active and intelligent, refines them from their brute state, and fits them for human use and convenience.

 

            Acknowledge, therefore, O man, the beneficence of nature; for she has given thee that intelligence which supplies all thy necessities. But let not indolence, under the false appearance of gratitude, persuade thee to rest contented with her presents. Wouldest thou return to the raw herbage for thy food, to the open sky for thy covering, and to stones and clubs for thy defence against the ravenous animals of the desert? Then return also to thy savage manners, to thy timorous superstition, to thy brutal ignorance; and sink thyself below those animals, whose condition thou admirest, and wouldest so fondly imitate.

 

            Thy kind parent, nature, having given thee art and intelligence, has filled the whole globe with materials to employ these talents: Hearken to her voice, which so plainly tells thee, that thou thyself shouldest also be the object of thy industry, and that by art and attention alone thou canst acquire that ability, which will raise thee to thy proper station in the universe. Behold this artizan, who converts a rude and shapeless stone into a noble metal; and molding that metal by his cunning hands, creates, as it were by magic, every weapon for his defence, and every utensil for his convenience. He has not this skill from nature: Use and practice have taught it him: And if thou wouldest emulate his success, thou must follow his laborious foot-steps.

 

            But while thou ambitiously aspirest to perfecting thy bodily powers and faculties, wouldest thou meanly neglect thy mind, and from a preposterous sloth, leave it still rude and uncultivated, as it came from the hands of nature? Far be such folly and negligence from every rational being. If nature has been frugal in her gifts and endowments, there is the more need of art to supply her defects. If she has been generous and liberal, know that she still expects industry and application on our part, and revenges herself in proportion to our negligent ingratitude. The richest genius, like the most fertile soil, when uncultivated, shoots up into the rankest weeds; and instead of vines and olives for the pleasure and use of man, produces, to its slothful owner, the most abundant crop of poisons.

 

           The great end of all human industry, is the attainment of happiness. For this were arts invented, sciences cultivated, laws ordained, and societies modelled, by the most profound wisdom of patriots and legislators. Even the lonely savage, who lies exposed to the inclemency of the elements, and the fury of wild beasts, forgets not, for a moment, this grand object of his being. Ignorant as he is of every art of life, he still keeps in view the end of all those arts, and eagerly seeks for felicity amidst that darkness with which he is environed. But as much as the wildest savage is inferior to the polished citizen, who, under the protection of laws, enjoys every convenience which industry has invented; so much is this citizen himself inferior to the man of virtue, and the true philosopher, who governs his appetites, subdues his passions, and has learned, from reason, to set a just value on every pursuit and enjoyment. For is there an art and apprenticeship necessary for every other attainment? And is there no art of life, no rule, no precepts to direct us in this principal concern? Can no particular pleasure be attained without skill; and can the whole be regulated without reflection or intelligence, by the blind guidance of appetite and instinct? Surely then no mistakes are ever committed in this affair; but every man, however dissolute and negligent, proceeds in the pursuit of happiness, with as unerring a motion, as that which the celestial bodies observe, when, conducted by the hand of the Almighty, they roll along the ethereal plains. But if mistakes be often, be inevitably committed, let us register these mistakes; let us consider their causes; let us weigh their importance; let us enquire for their remedies. When from this we have fixed all the rules of conduct, we are philosophers: When we have reduced these rules to practice, we are sages.

Like many subordinate artists, employed to form the several wheels and springs of a machine: Such are those who excel in all the particular arts of life. He is the master workman who puts those several parts together; moves them according to just harmony and proportion; and produces true felicity as the result of their conspiring order.

 

          While thou hast such an alluring object in view, shall that labour and attention, requisite to the attainment of thy end, ever seem burdensome and intolerable? Know, that this labour itself is the chief ingredient of the felicity to which thou aspirest, and that every enjoyment soon becomes insipid and distasteful, when not acquired by fatigue and industry. See the hardy hunters rise from their downy couches, shake off the slumbers which still weigh down their heavy eye-lids, and, ere Aurora has yet covered the heavens with her flaming mantle, hasten to the forest. They leave behind, in their own houses, and in the neighbouring plains, animals of every kind, whose flesh furnishes the most delicious fare, and which offer themselves to the fatal stroke. Laborious man disdains so easy a purchase. He seeks for a prey, which hides itself from his search, or flies from his pursuit, or defends itself from his violence. Having exerted in the chace every passion of the mind, and every member of the body, he then finds the charms of repose, and with joy compares its pleasures to those of his engaging labours.

 

          And can vigorous industry give pleasure to the pursuit even of the most worthless prey, which frequently escapes our toils? And cannot the same industry render the cultivating of our mind, the moderating of our passions, the enlightening of our reason, an agreeable occupation; while we are every day sensible of our progress, and behold our inward features and countenance brightening incessantly with new charms? Begin by curing yourself of this lethargic indolence; the task is not difficult: You need but taste the sweets of honest labour. Proceed to learn the just value of every pursuit; long study is not requisite: Compare, though but for once, the mind to the body, virtue to fortune, and glory to pleasure. You will then perceive the advantages of industry: You will then be sensible what are the proper objects of your industry.

 

          In vain do you seek repose from beds of roses: In vain do you hope for enjoyment from the most delicious wines and fruits. Your indolence itself becomes a fatigue: Your pleasure itself creates disgust. The mind, unexercised, finds every delight insipid and loathsome; and ere yet the body, full of noxious humours, feels the torment of its multiplied diseases, your nobler part is sensible of the invading poison, and seeks in vain to relieve its anxiety by new pleasures, which still augment the fatal malady.

 

          I need not tell you, that, by this eager pursuit of pleasure, you more and more expose yourself to fortune and accidents, and rivet your affections on external objects, which chance may, in a moment, ravish from you. I shall suppose, that your indulgent stars favour you still with the enjoyment of your riches and possessions. I prove to you, that even in the midst of your luxurious pleasures, you are unhappy; and that by too much indulgence, you are incapable of enjoying what prosperous fortune still allows you to possess.

 

          But surely the instability of fortune is a consideration not to be overlooked or neglected. Happiness cannot possibly exist, where there is no security; and security can have no place, where fortune has any dominion. Though that unstable deity should not exert her rage against you, the dread of it would still torment you; would disturb your slumbers, haunt your dreams, and throw a damp on the jollity of your most delicious banquets.

 

          The temple of wisdom is seated on a rock, above the rage of the fighting elements, and inaccessible to all the malice of man. The rolling thunder breaks below; and those more terrible instruments of human fury reach not to so sublime a height. The sage, while he breathes that serene air, looks down with pleasure, mixed with compassion, on the errors of mistaken mortals, who blindly seek for the true path of life, and pursue riches, nobility, honour, or power, for genuine felicity. The greater part he beholds disappointed of their fond wishes: Some lament, that having once possessed the object of their desires, it is ravished from them by envious fortune: And all complain, that even their own vows, though granted, cannot give them happiness, or relieve the anxiety of their distracted minds.

 

          But does the sage always preserve himself in this philosophical indifference, and rest contented with lamenting the miseries of mankind, without ever employing himself for their relief? Does he constantly indulge this severe wisdom, which, by pretending to elevate him above human accidents, does in reality harden his heart, and render him careless of the interests of mankind, and of society? No; he knows that in this sullen Apathy, neither true wisdom nor true happiness can be found. He feels too strongly the charm of the social affections ever to counteract so sweet, so natural, so virtuous a propensity. Even when, bathed in tears, he laments the miseries of human race, of his country, of his friends, and unable to give succour, can only relieve them by compassion; he yet rejoices in the generous disposition, and feels a satisfaction superior to that of the most indulged sense. So engaging are the sentiments of humanity, that they brighten up the very face of sorrow, and operate like the sun, which, shining on a dusky cloud or falling rain, paints on them the most glorious colours which are to be found in the whole circle of nature.

 

          But it is not here alone, that the social virtues display their energy. With whatever ingredient you mix them, they are still predominant. As sorrow cannot overcome them, so neither can sensual pleasure obscure them. The joys of love, however tumultuous, banish not the tender sentiments of sympathy and affection. They even derive their chief influence from that generous passion; and when presented alone, afford nothing to the unhappy mind but lassitude and disgust. Behold this sprightly debauchee, who professes a contempt of all other pleasures but those of wine and jollity: Separate him from his companions, like a spark from a fire, where before it contributed to the general blaze: His alacrity suddenly extinguishes; and though surrounded with every other means of delight, he lothes the sumptuous banquet, and prefers even the most abstracted study and speculation, as more agreeable and entertaining.

 

          But the social passions never afford such transporting pleasures, or make so glorious an appearance in the eyes both of GOD and man, as when, shaking off every earthly mixture, they associate themselves with the sentiments of virtue, and prompt us to laudable and worthy actions. As harmonious colours mutually give and receive a lustre by their friendly union; so do these ennobling sentiments of the human mind. See the triumph of nature in parental affection! What selfish passion; what sensual delight is a match for it! Whether a man exults in the prosperity and virtue of his offspring, or flies to their succour, through the most threatening and tremendous dangers?

 

          Proceed still in purifying the generous passion, you will still the more admire its shining glories. What charms are there in the harmony of minds, and in a friendship founded on mutual esteem and gratitude! What satisfaction in relieving the distressed, in comforting the afflicted, in raising the fallen, and in stopping the career of cruel fortune, or of more cruel man, in their insults over the good and virtuous! But what supreme joy in the victories over vice as well as misery, when, by virtuous example or wise exhortation, our fellow-creatures are taught to govern their passions, reform their vices, and subdue their worst enemies, which inhabit within their own bosoms?

 

          But these objects are still too limited for the human mind, which, being of celestial origin, swells with the divinest and most enlarged affections, and carrying its attention beyond kindred and acquaintance, extends its benevolent wishes to the most distant posterity. It views liberty and laws as the source of human happiness, and devotes itself, with the utmost alacrity, to their guardianship and protection. Toils, dangers, death itself carry their charms, when we brave them for the public good, and ennoble that being, which we generously sacrifice for the interests of our country. Happy the man, whom indulgent fortune allows to pay to virtue what he owes to nature, and to make a generous gift of what must otherwise be ravished from him by cruel necessity!

 

          In the true sage and patriot are united whatever can distinguish human nature, or elevate mortal man to a resemblance with the divinity. The softest benevolence, the most undaunted resolution, the tenderest sentiments, the most sublime love of virtue, all these animate successively his transported bosom. What satisfaction, when he looks within, to find the most turbulent passions tuned to just harmony and concord, and every jarring sound banished from this enchanting music! If the contemplation, even of inanimate beauty, is so delightful; if it ravishes the senses, even when the fair form is foreign to us: What must be the effects of moral beauty? And what influence must it have, when it embellishes our own mind, and is the result of our own reflection and industry?

 

          But where is the reward of virtue? And what recompence has nature provided for such important sacrifices, as those of life and fortune, which we must often make to it? Oh, sons of earth! Are ye ignorant of the value of this celestial mistress? And do ye meanly enquire for her portion, when ye observe her genuine charms? But know, that nature has been indulgent to human weakness, and has not left this favourite child, naked and unendowed. She has provided virtue with the richest dowry; but being careful, lest the allurements of interest should engage such suitors, as were insensible of the native worth of so divine a beauty, she has wisely provided, that this dowry can have no charms but in the eyes of those who are already transported with the love of virtue. Glory is the portion of virtue, the sweet reward of honourable toils, the triumphant crown, which covers the thoughtful head of the disinterested patriot, or the dusty brow of the victorious warrior. Elevated by so sublime a prize, the man of virtue looks down with contempt on all the allurements of pleasure, and all the menaces of danger. Death itself loses its terrors, when he considers, that its dominion extends only over a part of him, and that, in spite of death and time, the rage of the elements, and the endless vicissitude of human affairs, he is assured of an immortal fame among all the sons of men.

 

          There surely is a being who presides over the universe; and who, with infinite wisdom and power, has reduced the jarring elements into just order and proportion. Let speculative reasoners dispute, how far this beneficent being extends his care, and whether he prolongs our existence beyond the grave, in order to bestow on virtue its just reward, and render it fully triumphant. The man of morals, without deciding any thing on so dubious a subject, is satisfied with the portion, marked out to him by the supreme disposer of all things. Gratefully he accepts of that farther reward prepared for him; but if disappointed, he thinks not virtue an empty name; but justly esteeming it its own reward, he gratefully acknowledges the bounty of his creator, who, by calling him into existence, has thereby afforded him an opportunity of once acquiring so invaluable a possession.

 



[1]              Ou homme d’action et de vertu. (Note de Hume)

[2]              « Industry » : industrie, travail, zèle, soin. Dans cet essai, le mot est utilisé au sens d’effort, activité laborieuse. (NdT)

[3]              « helpless » : faiblesse, délaissement, absence de secours. L’idée, qui s’enracine dans le mythe de Prométhée et d’Epiméthée, est ici, comme dans la troisième proposition de L’idée d’une histoire universelle ... de Kant, que l’homme doit s’élever par ses propres moyens. (NdT)

[4]              Exactement : « refines them from their brute state ». (NdT)

[5]              Ici au sens de nature inculte, sauvage. (NdT)

[6]              Traduction assez libre de « Far be such folly and negligence from every rational being.” (NdT)

[7]              « industry ». (NdT)

[8]              Le mot utilisé par Hume (« pursuit ») signifie aussi « poursuite, recherche ». ( NdT)

[9]              Mes traductions « peine » et « effort » renvoient au même mot « labour ». (NdT)

[10]             Il s’agit là d’un lieu commun que l’on trouve par exemple chez Shaftesbury. (NdT)

[11]             « laborious » : qui est prêt à faire des efforts, à se donner de la peine. (NdT)

[12]             « engaging labours ». Il est difficile de rendre compte de l’idée ici exprimée : effort qu’on s’impose mais effort néanmoins plaisant. (NdT)

[13]             « vigorous Industry ». (NdT)

[14]             Il s’agit ici chez Hume d’une image. Les termes « features » et « countenance » s’appliquent ordinairement au visage. (NdT)

[15]             Le mot utilisé par Hume (« pursuit ») signifie aussi « poursuite, recherche ». ( NdT)

[16]             « industry ». (NdT)

[17]             Dans l’essai sur l’épicurien, Hume écrit : « O! for ever let me spread my limbs on this bed of roses.” (Ndt)

[18]             Tout ce passage fait penser à l’Enquête sur la vertu de Shaftesbury. (NdT)

[19]             « prosperous fortune ». (NdT)

[20]             La formule humienne mêle le tonnerre et la foudre (« the rolling thunder breaks below ». (NdT)

[21]             Le verbe paraît peu heureux (même dans la langue anglaise) mais il est choisi par Hume (« to swell »). (NdT)

[22]             « industry ». (NdT)

[23]             Littéralement, le « front poussiéreux », expression en usage dans la poésie épique (dont l’origine semble homérique). (NdT)

[24]             Sans majuscule dans le texte de Hume. (NdT)

[25]             La traduction de « care » par « providence » est tentante mais infidèle. (NdT)

[26]             Or the man of action and virtue.