PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

Chapitre 9Chapitre 11 - Sommaire des chapitres traduits avec notes - Index Philotra

 

Chapitre 10 : Du pouvoir, de la valeur, de la dignité, de l'honneur et de la compétence

 

LE POUVOIR [1] d'un homme, pris au sens universel, consiste en les moyens actuels d'obtenir quelque bien futur apparent, et il est soit originel, soit instrumental [2].

 

Le pouvoir naturel est l'excellence des facultés du corps ou de l'esprit, comme une force, un physique, une prudence, des talents dans le domaine des arts, une éloquence, une libéralité, une noblesse, tout cela à un niveau hors du commun [3]. Le pouvoir ins­trumental consiste en ces pouvoirs qui, acquis grâce aux premiers, ou grâce à la fortune, sont des instruments, des moyens d'en acquérir davantage, comme la riches­se, la réputation, les amis, et la secrète opération de Dieu, qu'on appelle la chance [4]. Car la nature du pouvoir est, sur ce point, semblable à la renommée qui s'accroît en s'exerçant; ou comme le mouvement des corps pesants qui vont d'autant plus vite qu'ils vont plus loin [5].

 

Le plus grand des pouvoirs humains est celui qui est composé des pouvoirs de la plus grande partie des hommes, unis par consentement en une seule personne, natu­relle ou civile, qui a l'usage de tous leurs pouvoirs  qui dépendent [alors] de sa volon­té, comme est le pouvoir d'une République [6], ou celui qui dépend des volontés [7] de chaque particulier, comme est le pouvoir d'une faction ou de différentes factions liguées [8]. Avoir des serviteurs est donc un pouvoir, avoir des amis est un pouvoir. Ce sont en effet des forces unies.

 

De même, la richesse jointe à la libéralité est un pouvoir, parce qu'elle permet de se procurer des amis et des serviteurs. Sans libéralité, rien de tel, parce que, dans ce cas, vos richesses ne vous défendent pas mais vous exposent à l'envie des hommes, comme une proie.

 

La réputation d'avoir du pouvoir est un pouvoir, parce qu'on s'attache grâce à elle [9] ceux qui ont besoin de protection.

 

C'est la même chose pour la réputation d'aimer son pays, qu'on appelle la popu­larité [10], et pour la même raison.

 

De même, n'importe quelle qualité qui fait qu'un homme est aimé ou craint par beaucoup, ou la [simple] réputation d'avoir cette qualité, est un pouvoir, car c'est un moyen d'obtenir l'assistance et le service d'un grand nombre d'individus.

 

La réussite est un pouvoir car elle produit la réputation d'être sage ou d'avoir de la chance, ce qui fait que les hommes ou vous craignent, ou vous font confiance.

 

L'affabilité des hommes qui ont déjà un pouvoir, accroît ce pouvoir, car elle procure l'amour.

 

La réputation de la prudence dans la conduite, en temps de guerre ou en temps de paix, est un pouvoir, parce que nous confions [11] plus volontiers le gouvernement de nous-mêmes à des hommes prudents qu'aux autres.

 

La noblesse est un pouvoir, pas partout, mais seulement dans ces Républiques où il y a des privilèges, car c'est en de tels privilèges que consiste son pouvoir.

 

L'éloquence est un pouvoir, car elle a l'apparence [12] de la prudence.

 

Le physique est un pouvoir car, étant la promesse d'un bien, il recommande les hommes à la faveur des femmes et de ceux qui ne nous connaissent pas [13].

 

Les sciences sont de petits pouvoirs [14], parce qu'elles ne sont pas éminentes et visibles chez tous les hommes, et même pas du tout, si ce n'est chez une minorité, et sur un petit nombre de sujets. La science est en effet d'une nature telle que personne ne peut se rendre compte qu'elle existe [15] sans l'avoir acquise dans une large mesure.

 

Les arts d'utilité publique, comme la fortification, la fabrication de machines, et d'autres instruments de guerre, parce qu'ils contribuent à la défense et la victoire, sont du pouvoir, et quoique leur vraie mère soit la science, à savoir les mathématiques, pourtant, comme c'est la main de l'artisan qui leur donne le jour, on les considère (la sage-femme passant pour la mère aux yeux du vulgaire) comme sa progéniture [16].

 

Le prix ou la VALEUR d'un homme [17] est, comme pour tous les autres objets, son prix, c'est-à-dire ce qu'on donnerait pour avoir l'usage de son pouvoir. Cependant, ce n'est pas une valeur absolue, elle dépend du besoin et du jugement d'autrui. Un chef d'armée compétent est d'un grand prix en temps de guerre effective ou imminente, mais il n'en est pas ainsi en temps de paix. Un juge érudit et incorruptible est de grande valeur en temps de paix, mais sa valeur est moindre en temps de guerre. Et il en est des hommes comme des autres choses, ce n'est pas le vendeur, mais l'acheteur, qui détermine le prix [18]. En effet, qu'un homme, comme la plupart des hommes, s'attribue la plus haute valeur possible, pourtant, sa vraie valeur n'est rien de plus que ce qui est estimé par autrui.

 

La manifestation de la valeur que nous nous attribuons les uns aux autres est ce qui est communément appelé honorer et attenter à  l'honneur [19]. Évaluer quelqu'un à un haut prix [20], c'est l'honorer, l'évaluer à un bas prix, c'est attenter à son honneur. Mais haut et bas, dans ce cas, doivent être compris par comparaison avec le prix que cha­que homme s'attribue à lui-même.

 

La valeur publique d'un homme, qui est la valeur qui lui est attribuée par la République, est ce que les hommes nomment communément DIGNITÉ [21]. Et cette valeur attribuée par la République se traduit par des postes de commandements, des postes de magistrats, des emplois publics, ou par des dénominations et des titres établis pour distinguer une telle valeur.

 

Implorer l'aide de quelqu'un, c'est l'HONORER, car c'est le signe que nous avons l'idée qu'il possède le pouvoir d'aider [22]; et plus l'aide est difficile, plus l'honneur est grand.

 

Obéir, c'est honorer, car aucun homme n'obéit à ceux qu'il pense ne pas avoir le pouvoir de l'aider ou de lui nuire. Et par conséquent, désobéir, c'est attenter à l'hon­neur.

 

Faire de larges présents à quelqu'un, c'est l'honorer, car c'est [là] acheter sa pro­tection et reconnaître son pouvoir. Faire de menus présents à quelqu'un, c'est at­tenter à son honneur, car ce ne sont que des aumônes, ce qui signifie que nous pensons qu'il a besoin de menus secours.

 

S'empresser de favoriser le bien d'un autre [23], et aussi le flatter, c'est l'honorer, car c'est le signe que nous recherchons sa protection ou son aide. Le négliger est attenter à son honneur.

 

S'effacer ou laisser la place à quelqu'un, pour l'obtention de quelque bien, c'est l'honorer, car c'est l'aveu de son plus grand pouvoir. Vouloir se l'attribuer avec arro­gance, c'est attenter à son honneur.

 

Donner à quelqu'un quelque signe d'amour ou de crainte, c'est l'honorer, car aimer ou craindre, c'est accorder de la valeur. Mépriser, aimer ou craindre quelqu'un moins qu'il ne s'y attendait, c'est attenter à son honneur, car c'est le dévaloriser [24].

 

Faire l'éloge de quelqu'un, le magnifier, ou l'appeler heureux, c'est l'honorer, car rien n'est estimé, sinon les qualités, le pouvoir et la félicité. Insulter quelqu'un, se moquer de lui, s'apitoyer sur lui, c'est attenter à son honneur.

 

Parler à quelqu'un avec considération, apparaître devant lui avec décence et humi­lité, c'est l'honorer, car on lui montre qu'on craint de l'offenser. Lui parler inconsi­dérément, faire devant lui quelque chose d'obscène, d'incorrect ou d'impudent, c'est attenter à son honneur.

 

Croire quelqu'un, lui faire confiance, compter sur lui [25], c'est l'honorer, car c'est le signe de l'opinion que l'on a de sa vertu et de son pouvoir. Ne pas lui faire confiance, ou ne pas le croire, c'est attenter à son honneur.

 

Écouter le conseil d'un homme, ou son propos, de quelque genre qu'il soit, c'est l'honorer, parce que c'est le signe qu'on le pense sage, éloquent ou spirituel. Dormir, s'en aller, ou parler en même temps que lui, c'est attenter à son honneur.

 

Faire à quelqu'un ce qu'il prend pour des signes d'honneur, ou ce que la loi ou la coutume considère comme tels, c'est l'honorer, car en approuvant l'honneur rendu par d'autres, on reconnaît le pouvoir que ces autres reconnaissent. Refuser de le faire, c'est attenter à son honneur.

 

Être d'accord avec l'opinion de quelqu'un, c'est l'honorer, car c'est le signe qu'on approuve son jugement et sa sagesse. Être d'un avis différent, c'est attenter à son hon­neur, c'est lui reprocher son erreur, et, si le différent porte sur de nombreuses choses, lui reprocher sa sottise [26].

 

Prendre comme modèle [27] quelqu'un, c'est l'honorer, car c'est l'approuver très vivement [28]. Prendre comme modèle son ennemi, c'est attenter à son honneur.

 

Honorer ceux que quelqu'un honore, c'est l'honorer, car c'est un signe d'appro­bation de son jugement. Honorer ses ennemis, c'est attenter à son honneur.

 

User des conseils de quelqu'un, ou de son aide pour des actions difficiles, c'est l'honorer, car c'est le signe qu'on le pense sage ou doué de quelque pouvoir. Refuser d'utiliser dans les mêmes situations ceux qui se proposent, c'est attenter à leur hon­neur.

 

Toutes ces façons d'honorer sont naturelles, aussi bien à l'intérieur des Républi­ques, qu'à l'extérieur. Mais, dans les Républiques [29], où celui ou ceux qui possèdent l'autorité suprême [30] peuvent  établir des signes d'honneur de leur choix, il y a d'autres honneurs.

 

Un souverain honore en effet un sujet avec n'importe quel titre, charge, emploi ou action que lui-même considérera comme le signe  de sa volonté de l'honorer.

 

Le roi de Perse honora Mardochée [31] quand il le désigna pour être conduit à tra­vers les rues dans l'habit royal, sur l'un des chevaux du roi, avec une couronne sur la tête, et un dignitaire devant lui, qui proclamait : Ainsi sera-t-il fait à celui que le roi honorera [32]. Et cependant, un autre roi de Perse, ou le même à un autre moment, à quelqu'un qui demandait pour quelque grand service [rendu] de porter l'un des habits royaux, donna sa permission, mais en ajoutant qu'il le porterait en qualité de bouffon du roi; et ce fut alors un déshonneur [33].  Si bien que la source de l'honneur civil est dans la personne de la République, et dépend de la volonté du Souverain, et c'est pourquoi il est temporaire et appelé honneur civil. Tels sont les magistratures, les charges, les titres, et, à certains endroits, les armoiries et les écussons. Et les hommes honorent ceux qui les ont, comme autant de signes de faveur dans la République, laquelle faveur est pouvoir [34].

 

Est honorable toute possession, action, ou qualité qui est une preuve et un signe de pouvoir [35].

 

Et c'est pourquoi être honoré, aimé ou craint d'un grand nombre est honorable, car ce sont des preuves de pouvoir. Être honoré par un petit nombre ou par personne, ce n'est pas honorable.

 

La domination [36] et la victoire sont honorables parce qu'elles sont acquises par le pouvoir. La servitude, par besoin ou par crainte, n'est pas honorable.

 

La bonne fortune, si elle dure, est honorable, et est un signe de la faveur de Dieu. Les malheurs et la déchéance ne sont pas honorables. Les richesses sont honorables car elles constituent un pouvoir. La pauvreté n'est pas honorable. La magnanimité, la libéralité, l'espoir, le courage, la confiance sont honorables car elles procèdent de la conscience d'avoir du pouvoir. La petitesse d'esprit, la parcimonie, la crainte, le manque d'assurance ne sont pas honorables.

 

Se décider au moment opportun [37], c'est-à-dire se déterminer à faire quelque chose, est honorable, en tant que c'est là mépriser les petites difficultés et les petits dangers. L'irrésolution n'est pas honorable, car c'est le signe qu'on accorde trop de valeur aux petits obstacles et aux petits avantages. En effet, quand on a pesé les choses, aussi longtemps que le moment le permet, et qu'on ne se décide pas, c'est que la différence de poids est petite, et c'est pourquoi, si l'on ne se décide pas, c'est qu'on surévalue les petites choses, ce qui est de la petitesse d'esprit.

 

Toutes les actions et paroles qui procèdent, ou semblent procéder, de beaucoup d'expérience, de science, de discernement, ou d'esprit [38] sont honorables car ce sont toutes des pouvoirs. Les actions et paroles qui procèdent de l'erreur, de l'ignorance, ou de la sottise, ne sont pas honorables.

 

La gravité, pour autant qu'elle semble procéder d'un esprit occupé à quelque chose d'autre [39], est honorable car cette occupation est un signe de pouvoir. Mais si elle sem­ble procéder du dessein de paraître grave, ce n'est pas honorable. Car la gravité du premier est comparable à la stabilité d'un navire chargé de marchandises, mais celle du second est comparable à la stabilité d'un navire lesté de sable et de pacotille [40].

 

Etre célèbre [41], c'est-à-dire être connu pour sa richesse, sa fonction, de grandes ac­tions, ou quelque bien éminent, est honorable, car c'est le signe du pouvoir par lequel on est en vue. Au contraire, être obscur, ce n'est pas honorable.

 

Descendre de parents célèbres est honorable, parce qu'on bénéficie plus facile­ment des aides et des amitiés de nos aïeux. Au contraire, descendre d'une lignée obscure n'est pas honorable.

 

Les actions qui procèdent de l'équité, jointes à une perte, sont honorables, car ce sont des signes de magnanimité, et cette dernière est un signe de pouvoir. Au con­traire la ruse, la débrouillardise, le non respect de l'équité [42], ne sont pas hono­rables.

 

Convoiter de grandes richesses, ambitionner de grands honneurs est honorable, car c'est le signe qu'on a le pouvoir de les obtenir. Convoiter ou ambitionner de petits gains, de petits avancements n'est pas honorable.

 

Qu'une action (pourvu qu'elle soit grande et difficile, et qu'elle soit par conséquent un signe de grand pouvoir) soit juste ou injuste, cela ne change en rien la question de l'honneur, car l'honneur ne consiste qu'en l'idée qu'il y a du pouvoir [43]. C'est pourquoi les anciens païens ne croyaient pas déshonorer les dieux, mais [au contraire] grande­ment les honorer, quand ils les faisaient entrer dans leurs poèmes, commettant des enlèvements [44], des vols, ou d'autres grandes actions, mais injustes et impures. A un point tel que rien n'est si célébré en Jupiter que ses adultères, en Mercure que ses fraudes et ses vols. Dans un hymne d'Homère, de toutes les louanges, la plus grande est celle-ci : étant né le matin, il avait inventé la musique à midi, et, avant la nuit, avait dérobé aux bergers d'Apollon son bétail [45].

 

De même, jusqu'à ce que de grands Républiques se soient constituées, les hom­mes ne croyaient pas déshonorant d'être un pirate ou un voleur de grands chemins. C'était même un trafic légal [46], non seulement chez les Grecs, mais aussi dans toutes les autres nations, comme cela ressort manifestement des textes historique de l'Antiquité. Et de nos jours, dans cette partie du monde, les duels privés sont, et seront toujours honorables, quoiqu'illégaux, jusqu'à ce qu'on décrète qu'il est honorable de refuser [le duel] et qu'il est honteux de lancer le défi [47]. Car les duels, souvent, sont aussi les effets du courage, et le courage est fondé sur la force ou l'adresse [48], qui sont du pouvoir, quoique, pour la majorité, ce soient les effets de paroles inconsidérées, et de la crainte du déshonneur, chez l'un des combattants, ou chez les deux qui, engagés inconsidérément, sont entraînés sur le pré pour échapper au déshonneur.

 

Les écussons et les armoiries héréditaires, là où ils donnent d'éminents pri­vilèges [49], sont honorables; autrement non, car leur pouvoir consiste en ces privilèges, ou en richesses ou choses semblables qui sont également honorées chez les autres hommes. Ce genre d'honneur, qu'on appelle communément noblesse [50], vient des anciens Germains, car rien de tel n'était connu où n'étaient pas connues les coutumes germaniques. Aujourd'hui, ce n'est nulle part en usage là où les Germains n'ont pas vécu. Les généraux Grecs de l'antiquité, quand ils allaient à la guerre, avaient leurs boucliers peints de devises de leur choix, à tel point qu'un bouclier qui n'était pas peint était un signe de pauvreté et révélait un simple soldat; mais ils ne les transmet­taient pas par héritage. Les Romains transmettaient les emblèmes de leurs familles, mais c'étaient les images, non les devises de leurs ancêtres. Parmi les peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, il n'y a rien et il n'y a jamais eu rien de tel. Seuls les Germains avaient cette coutume, qui passa en Angleterre, en France, en Espagne et en Italie quand, très nombreux, ils aidèrent les Romains ou firent leurs propres conquêtes dans ces parties occidentales du monde.

 

Car la Germanie, comme tous les autres pays à leurs débuts, était anciennement divisée entre un nombre infini de petits seigneurs [51], ou chefs de familles, qui se faisaient constamment la guerre. Ces chefs, ou seigneurs, surtout dans le but, quand ils étaient revêtus de leur armement, d'être reconnus de leurs soldats, et à titre d'ornement, décoraient leur armure, leur écusson et leurs armoiries, d'images de bêtes, ou d'autres choses, et mettaient aussi sur le cimier de leurs casque quelque emblème saillant et visible. Et cet ornement des armes et du cimier se transmettait par héritage à leurs enfants, sans changement pour l'aîné, et pour les autres avec certaines modi­fications que le vieux chef, c'est-à-dire, en Allemand Here-alt [52], jugeait conve­nables. Mais quand de nombreuses familles se joignirent pour former une plus grande monar­chie, cette fonction du héraut qui consistait à distinguer les écussons devint une charge privée autonome. Et la descendance de ces seigneurs est la grande et ancienne noblesse dont les membres, pour la plupart, portent [53] des créatures vivantes remar­quées pour le courage et la rapine, ou des châteaux, des créneaux, des baudriers, des armes, des barrières, des palissades, et d'autres signes de guerre, rien n'étant alors en honneur, sinon la vertu militaire. Par la suite, non seulement les rois, mais aussi les Républiques populaires, donnèrent diverses sortes d'écussons à ceux qui partaient pour la guerre ou en revenaient, pour les encourager ou les récompenser de leurs services. Tout cela peut être trouvé par un lecteur attentif, dans les livres historiques grecs ou latins   de l'antiquité qui font mention de la nation germanique et des coutumes de l'époque.

 

Les titres honorifiques [54], tels que duc, comte, marquis et baron, sont honorables, en tant qu'ils signifient la valeur qu'y place le pouvoir souverain de la République [55], lesquels titres étaient dans les temps anciens des titres de fonction et de comman­dement, dont certains venaient des Romains, d'autres des Germains et des Français. Les ducs, duces en latin, étaient généraux en temps de guerre; les comtes, comites [en latin], soutenaient [56] le général de leur amitié, et on les chargeait [57] de gouverner et défendre les places conquises et pacifiées; les marquis, marchiones [en latin], étaient les comtes qui gouvernaient les marches, ou frontières de l'Empire. Lesquels titres de duc, comte et marquis, issus des coutumes de la milice germanique, s'introduisirent dans l'Empire à  peu près à l'époque de Constantin le grand. Mais baron semble avoir été un titre Gaulois et signifie un grand homme, tels les hommes que les rois et les princes employaient à la guerre autour de leur personne, et ce mot semble venir de vir, qui a donné ber et bar, qui avaient le même sens dans la langue des Gaulois que vir en Latin, et de là se sont formés bero et baro. Si bien que ces hommes furent appelés berones, et ensuite barones, et (en Espagnol) varones. Mais celui qui voudrait connaître plus particulièrement l'origine des titres honorifiques, peut la trouver, comme je l'ai fait, dans le traité tout à fait excellent de M. Selden sur ce sujet. Le temps passant, ces fonctions honorifiques, à cause de certains problèmes, et parce qu'on entendait gouverner sagement et dans la paix [58], furent transformées en simples titres, servant, pour l'essentiel, à distinguer la préséance, la place et le rang des sujets dans la République, et des hommes furent faits ducs, comtes, marquis, et barons de lieux où ils ne possédaient ni ne commandaient rien, et d'autres titres furent imaginés pour la même fin.

 

La COMPÉTENCE [59] est une chose qui diffère du prix ou de la valeur d'un hom­me, et aussi de son mérite et de ce qui lui est dû [60], et consiste en un pouvoir particu­lier, en une capacité en quoi il est dit être compétent [61], laquelle capacité parti­culière est habituellement nommée DISPOSITION ou aptitude [62].

 

Car celui qui est le plus compétent pour être général ou juge, ou pour avoir quelque autre charge, est celui qui est le mieux pourvu des qualités requises pour bien s'en acquitter. Le plus compétent pour les richesses est celui qui a le plus de qualités requises pour en faire bon usage. Si l'une des qualités est absente, on peut néanmoins être un homme compétent, et être précieux [63] pour faire quelque chose d'autre. De même, un homme peut être compétent pour des richesses, une fonction ou un emploi sans pouvoir pourtant invoquer aucun droit d'en disposer avant autrui , et on ne peut donc pas dire qu'il les mérite ou que cela lui est dû [64]; car le mérite présuppose un droit, et la chose due l'est par promesse, ce dont je parlerai davantage par la suite quand je traiterai des contrats.

 

 

 

Traduction Philippe Folliot
 

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[1]              G. Mairet : "puissance" ("power"). (NdT)

 

[2]              "is either original or instrumental". (NdT)

 

[3]              "tout cela à un niveau hors du commun" rend l'adverbe "extraordinairy". (NdT)

 

[4]              "good luck". "fortuna" dans le texte latin. (NdT)

 

[5]              "For the nature of power is, in this point, like to fame, increasing as it proceeds; or like the motion of heavy bodies, which, the further they go, make still the more haste". (NdT)

 

[6]              "Commonwealth". (NdT)

 

[7]              Hobbes emploie un pluriel ("wills") qui n'était pas indispensable (puisque la somme des volontés est déjà une pluralité problématique) mais qui se comprend psychologiquement (en laissant de côté l'éventuelle dimension nominaliste) : d'un côté le Souverain, un et indivisible, de l'autre la pluralité des volitions de la multitude. Le fait que l'individu ait des volitions ne fait qu'aggraver la situation. (NdT)

 

[8]              J'ai modifié la structure de la phrase de Hobbes, pour que le sens soit clair. (NdT)

 

[9]              Le texte anglais dit : "parce qu'elle attire l'attachement (ou tire à elle)". (NdT)

 

[10]             "So is reputation of love of a man's country, called popularity". J'avoue ne pas comprendre la raison de la traduction bizarre de G. Mairet du mot "popularity" par "démagogie patriotique". (NdT)

 

[11]             "commit". (NdT)

 

[12]             "it is seeming". (NdT)

 

[13]             "strangers". (NdT)

 

[14]             R. Anthony : "faibles puissances". (NdT)

 

[15]             R. Anthony : "de ce que quelqu'un la possède". (NdT)

 

[16]             Les traductions de R. Anthony ("issus de lui") et de F. Tricaud (idem) surprennent, vu l'image utilisée par Hobbes. "progéniture" est l'un des sens explicites du mot anglais "issue". (NdT)

 

[17]             Les deux termes employés par Hobbes sont synonymes ("value" et "worth"), à tel point que R. Anthony ne traduit que par un mot : "valeur". Prétendre que l'un des mots est couramment em­ployé, au détriment de l'autre, dans le domaine économique, serait une erreur. Néanmoins, existe le mot "worthy" (digne est l'un de ses sens) qui incite à rapprocher "worth" de l'idée d'une valeur humaine, laissant à "value" le sens économique, en en faisant le synonyme de "price". Ce choix demeure discutable. Mis à part ce début de paragraphe, le mot "prix" traduit "price" et le mot "valeur" traduit "value". Le mot "worth" n'est utilisé que pour l'exemple du juge. Il est aussi traduit par "valeur". (NdT)

 

[18]             "And as in other things, so in men, not the seller, but the buyer determines the price". (NdT)

 

[19]             "honouring and dishonouring". Les exemples qui vont suivre montrent qu'il est impossible de traduire le verbe "to dishonour" par "déshonorer" (comme le fait pourtant G. Mairet). R. Anthony et F. Tricaud ont tout à fait raison de le signaler en note. Le choix de F. Tricaud me paraît être le meilleur. (NdT)

 

[20]             "To value a man at a high rate is to honour him". (NdT)

 

[21]             "dignity". (NdT)

 

[22]             Et non "le pouvoir de nous aider". L'honneur tient au fait que nous reconnaissons l'importance de la personne en général (dans sa capacité à aider), et non simplement son importance pour l'aide ponctuelle dont nous allons bénéficier. (NdT)

 

[23]             "To value a man at a high rate is to honour him". (NdT)

 

[24]             Exactement "sous-évaluer" (undervaluing"). (NdT)

 

[25]             "To believe, to trust, to rely on another". (NdT)

 

[26]             "folly". (NdT)

 

[27]             "to imitate". (NdT)

 

[28]             "vehemently". (NdT)

 

[29]             "But in Commonwealths". (NdT)

 

[30]             "the supreme authority". (NdT)

 

[31]             Esther, VI. (NdT)

 

[32]             Esther, VI, 9. "Thus shall it be done to him that the king will honour". La king James version donne : "Thus shall it be done to the man whom the king delighteth to honour". (NdT)

 

[33]             Il est possible qu'il s'agisse d'un faux souvenir de ce passage de Plutarque "Dans un de ses voyages, où chacun s’empressait de lui apporter des présents, un pauvre artisan, qui n’avait rien à lui offrir, courut à un fleuve voisin, et, puisant de l’eau dans ses deux mains, il vint la lui présenter. Artaxerxès, charmé de sa bonne volonté, lui envoya dans une coupe d’or mille dariques. Il sut qu’un Lacédémonien, nommé Euclidas, s’était permis contre lui des discours pleins d’audace ; il lui fit dire par un de ses officiers : « Tu peux dire » contre le roi tout ce qu’il te plaît, et le roi peut faire et dire tout ce qu’il veut. » Tiribaze lui ayant fait voir dans une chasse que sa robe était déchirée : « Que veux-tu que j’y fasse ? lui dit le roi. – Que vous en preniez une autre, répondit Tiribaze, et que vous me donniez celle que vous portez. - Je te la donne, Tiribaze, reprit le roi, mais je te défends de la mettre. » Tiribaze ne tint pas compte de cette défense, car, sans être méchant, il était léger et étourdi ; il mit sur-le-champ la robe, et y ajouta même des ornements d’or que les reines seules avaient droit de porter. Tout le monde fut indigné de ce mépris des lois ; mais Artaxerxès ne fit qu’en rire. « Je te donne, dit-il à Tiribaze, ces ornements d’or à porter comme à une femme, et cette robe comme à un insensé. "(Vie d'Artaxerxès, V) (NdT)

 

[34]             "which favour is power". (NdT)

 

[35]             "an argument and sign of power". (NdT)

 

[36]             "dominion". (NdT)

 

[37]             "Timely resolution". (NdT)

 

[38]             "wit" : esprit, intelligence, vivacité d'esprit". (NdT)

 

[39]             A quelque chose d'autre que cette gravité. La suite du texte éclaire cette phrase. (NdT)

 

[40]             R. Anthony : "choses sans valeur". (NdT)

 

[41]             "To be conspicuous" : être voyant, attirer les regards, être visible, être en vue.  La version latine (clarum) encourage la traduction choisie". (NdT)

 

[42]             "craft, shifting, neglect of equity". (NdT)

 

[43]             "for honour consisteth only in the opinion of power". (NdT)

 

[44]             "rapes". Le mot "rape" peut parfois désigner un viol. (NdT)

 

[45]             Homère : Hymne à Hermès, 73. (NdT)

 

[46]             "but rather a lawful trade". (NdT)

 

[47]             "till such time as there shall be honour ordained for them that refuse, and ignominy for them that make the challenge". (NdT)

 

[48]             La version latine souligne que ces qualités sont essentielles dans l'état de nature, et que la nature est plus forte que les lois. Un refus de se battre ne peut devenir honorable que par l'action des lois de la République. (NdT)

 

[49]             R. Anthony : "si de grands privilèges leur sont attachés". (NdT)

 

[50]             "gentry" : exactement petite noblesse. (NdT)

 

[51]             "lords". (NdT)

 

[52]             Hobbes prétend ici faire dériver le mot allemand "Heralt" de "Herr" (seigneur, maître) et de "alt" (vieux). (NdT)

 

[53]             "bear" : porter. F. Tricaud a tort d'éviter l'emploi tout à fait adapté de ce verbe incontournable dans la science héraldique. Le verbe porter signifie alors "avoir dans ses armes". (NdT)

 

[54]             "Titles of honour". (NdT)

 

[55]             "the sovereign power of the Commonwealth". (NdT)

 

[56]             "to bear out". (NdT)

 

[57]             Exactement : ils étaient laissés ("were left")

 

[58]             Traduction libre de "and for reasons of good and peaceable government". (NdT)

 

[59]             Hobbes utilise les mots "worthiness"(mérite, dignité), "worthy" (digne), "qualities"(qualités), qui appartiennent au même champ sémantique. La lecture attentive de la suite montre qu'il est impossible de choisir les traductions notées entre parenthèses pour les deux premiers mots. Il est dit très clairement que la "worthiness" ne donne aucun droit, aucun privilège, mais renvoie seulement à la compétence, à la qualification d'un individu dans un domaine. (NdT)

 

[60]             "his merit or desert". Ces deux mots sont quasiment synonymes. (NdT)

 

[61]             "worthy". (NdT)

 

[62]             "fitness, or aptitude". De nouveau, ces deux mots sont quasiment synonymes. R. Anthony, à cause de "fit" (propre à, qui convient) traduit "fitness" par un bizarre "convenance". F. Tricaud a, dans la même perspective, ajouté à "disposition" le mot "appropriée", qui me semble superflu et même redondant. (NdT)

 

[63]             Appréciable, de valeur ("valuable"). (NdT)

 

[64]     "and therefore cannot be said to merit or deserve it". (NdT)