PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

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Chapitre 18 : Des droits des souverain par institution

 

Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention [1]; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter [2] la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant [3], chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements, afin que les hommes vivent entre eux dans la paix, et qu'ils soient protégés contre les autres.

 

De cette institution de la République sont dérivés tous les droits et libertés [4] de celui ou de ceux à qui le pouvoir souverain a été conféré par le consentement du peuple assemblé.

 

Premièrement, puisqu'ils conviennent par contrat, il doit être entendu qu'ils ne sont pas obligés par une convention antérieure à quelque chose d'incompatible avec cet acte. Et, par conséquent, ceux qui ont déjà institué une République, étant par là liés par convention à reconnaître comme leurs [5] les actions et les jugements d'un seul ne peuvent pas légitimement [6] faire une nouvelle convention entre eux pour obéir à un autre, en quelque domaine que ce soit, sans la permission du premier [7]. Et c'est pourquoi ceux qui sont sujets d'un monarque ne peuvent pas, sans son autorisation, renier [8] la monarchie et retourner à la confusion d'une multitude désunie, ni transférer leur personne de celui qui en tient le rôle [9] à un autre homme, ou une autre assemblée d'hommes : car ils sont tenus [10], chacun envers chacun, de reconnaître pour leur tout ce que celui qui est déjà leur souverain fera ou jugera bon de faire, et d'en être réputés auteurs; de sorte que si un seul homme faisait dissidence [11], tous les autres devraient rompre leur convention faite avec lui, ce qui est injustice; et ils ont aussi tous donné la souveraineté à celui qui tient le rôle de leur personne, et donc s'ils le déposent, ils lui prennent ce qui lui appartient, et c'est encore ainsi une injustice. D'ailleurs, si celui qui tente de déposer son souverain est tué ou puni par celui-ci, il est l'auteur de sa propre punition, en tant qu'il est, par institution, l'auteur de tout ce que son souverain fera; et comme il est injuste pour un homme de faire tout ce pourquoi il peut être puni par son propre autorité, il est aussi injuste à ce titre. Et quoique que certains aient prétendu [12], pour [justifier] la désobéissance à leur souverain, [avoir fait] une nouvelle convention, non avec les hommes mais avec Dieu, cela est aussi injuste, car il n'existe nulle convention avec Dieu si ce n'est par la médiation de quelqu'un [13] qui représente la personne de Dieu, ce que personne ne fait, sinon le lieutenant de Dieu qui possède sous lui la souveraineté. Mais cette prétention de convention avec Dieu est un mensonge si visible, même dans la propre conscience de ceux qui prétendent, que ce n'est pas seulement l'acte d'une disposition injuste, mais aussi celui d'une disposition vile et indigne [14].

 

Deuxièmement, puisque le droit de tenir le rôle de la personne de tous est donné à celui qu'ils ont fait souverain, par une convention de l'un à l'autre seulement, et non du souverain à chacun d'eux, il ne peut survenir aucune rupture de convention de la part du souverain, et par conséquent, aucun de ses sujets ne peut être libéré de sa sujétion, en prétextant une quelconque forfaiture [15]. Que celui qui est fait souverain ne fasse aucune convention avec ses sujets avant la transmission du pouvoir [16] est manifeste, parce que, soit il doit faire cette convention avec toute la multitude, com­me une partie contractante, soit il doit faire une convention séparée avec chaque individu. Mais avec la multitude entière, comme une seule partie, c'est impossible, parce les individus de la multitude ne forment pas une personne unique; et s'il fait autant de conventions séparées qu'il y a d'hommes, ces conventions, après qu'il possède la souveraineté, sont nulles, car quel que soit l'acte [du souverain] que l'un d'entre eux prétendre être une rupture [de la convention], cet acte est à la fois son acte et celui des autres, parce qu'il est fait au nom [17] et par le droit de chacun d'entre eux en particulier. En outre, si l'un d'entre eux (ou plus) prétend qu'il y a une rupture [de la convention] faite par le souverain lors de son institution, et que d'autres, ou l'un de ses sujets, ou seulement lui-même, prétendent qu'il n'y avait pas une telle rupture [de convention], il n'existe en ce cas aucun juge pour trancher la controverse, qui sera de nouveau tranchée par l'épée; et chacun recouvre le droit de se protéger par sa propre force, contrairement au dessein que les hommes avaient lors de l'institution. C'est donc en vain que l'on accorde la souveraineté au moyen d'une convention préalable. L'opinion selon laquelle un monarque reçoit son pouvoir par convention, c'est-à-dire sous condition, procède d'un manque de compréhension de cette vérité [qu'il est] facile [de comprendre] : les conventions, n'étant que des mots et du vent, n'ont aucune force pour obliger, contenir, contraindre ou protéger quelqu'un, sinon la force issue de l'épée publique, c'est-à-dire des mains sans liens [18] de cet homme, ou de cette assem­blée d'hommes, qui possède la souveraineté, et dont les actions sont reconnues [19] par tous, et exécutées par la force de tous, réunie en cet homme ou cette assemblée. Mais quand une assemblée d'hommes est rendue souveraine, aucun homme alors n'imagine qu'une telle convention a été passée lors de l'institution, car aucun homme n'est assez stupide pour dire, par exemple, que le peuple de Rome avait fait une con­vention avec les romains en vue de détenir la souveraineté à telle ou telle condition, et que, si elle n'était pas exécutée, les romains pourraient légitimement déposer le peuple romain. Que les hommes ne voient pas que le raisonnement est le même pour une monarchie que pour un gouvernement populaire vient de l'ambition de certains qui sont plus favorables au gouvernement d'une assemblée, auquel ils peuvent espérer participer, qu'à celui d'une monarchie, dont ils n'ont pas l'espoir de profiter [20].

 

Troisièmement, parce que la majorité a, par le consentement des voix, proclamé un souverain, celui qui  était d'un avis contraire doit désormais être d'accord avec les autres, autrement dit il doit accepter de reconnaître [21] les actions que fera ce souverain, ou, autrement, d'être justement tué par les autres. Car s'il s'est entré volontairement dans ce regroupement [22] d'hommes qui étaient assemblés , il a par là déclaré de façon suffisante sa volonté, et il a donc tacitement convenu de se tenir [23] à ce que la majorité ordonnerait [24] ; et c'est pourquoi s'il refuse de se tenir à cette décision, ou s'il proteste contre l'un quelconque des décrets de cette majorité, il fait le contraire de ce qu'il a convenu, et le fait donc injustement. Et qu'il fasse partie de ce regroupement ou non, qu'on demande ou non son accord, il doit ou se soumettre à ses décrets ou être laissé dans l'état de guerre où il était avant, où il peut sans injustice être détruit par n'importe quel homme.

 

Quatrièmement, de ce que chaque sujet est, par cette institution, auteur de toutes les actions et tous les jugements du souverain institué, il s'ensuit que quoi qu'il fasse, ce ne peut être un tort fait à l'un de ses sujets et il ne doit être accusé d'injustice par aucun d'eux [25]. Car celui qui fait quelque chose par autorité d'un autre ne fait en cela aucun tort à celui par l'autorité duquel il agit. Par cette institution d'une République, chaque homme particulier est auteur de tout ce que le souverain fait et, par consé­quent celui qui se plaint de ce qui lui est fait par son souverain se plaint de ce dont il est lui-même l'auteur, et il ne doit accuser personne, sinon lui-même. Non ! pas lui-même non plus, parce que se faire tort à soi-même est impossible. Il est vrai que ceux qui ont le pouvoir souverain peuvent commettre une iniquité [26], mais pas une injustice ou un tort [27], au sens propre.

 

Cinquièmement, en conséquence de ce qui vient d'être dit, aucun homme ayant le pouvoir souverain ne peut être justement mis à mort, ou puni de quelque autre manière, par ses sujets. Car, vu que chaque sujet est auteur des actions de son souve­rain, il punit un autre pour les actions qui ont été commises par lui-même.

 

Et parce que la fin de cette institution est la paix et la protection de tous, et que quiconque a droit à la fin a droit aux moyens, il appartient de droit à tout homme ou assemblée qui a la souveraineté d'être à la fois juge des moyens de la paix et de la protection, et aussi de ce qui les empêche et les trouble, et de faire tout ce qu'il jugera nécessaire de faire, autant par avance, pour préserver la paix et la sécurité, en préve­nant la discorde à l'intérieur, et l'hostilité à l'extérieur, que, quand la paix et la sécurité sont perdues, pour les recouvrer. Et donc, sixièmement, il appartient à la souveraineté de juger des opinions et des doctrines qui détournent de la paix ou qui [au contraire] la favorisent [28], et, par conséquent, de juger aussi en quels hommes (et en quelles occa­sions, dans quelles limites) on doit placer sa confiance pour parler aux gens des multitudes et pour examiner les doctrines de tous les livres avant qu'ils ne soient publiés. Car les actions des hommes procèdent de leurs opinions, et c'est dans le bon gouvernement des opinions que consiste le bon gouvernement des actions des hom­mes en vue de leur paix et de leur concorde. Et quoiqu'en matière de doctrines, on ne doit considérer rien d'autre que la vérité, cependant il n'est pas contraire à la vérité de l'ajuster [29] à la paix ; car les doctrines qui sont contraires à la paix ne peuvent pas plus être vraies que la paix et la concorde ne sont contraires à la loi de nature. Il est vrai que dans une République, où, par la négligence ou l'incompétence des gouvernants et des professeurs, les fausses doctrines sont, avec le temps, généralement acceptées, les vérités contraires peuvent être généralement choquantes [30]. Cependant, tout ce que peut faire l'irruption la plus soudaine et brutale d'une nouvelle vérité, c'est seulement de réveiller parfois la guerre, mais jamais de rompre la paix. Car des hommes qui sont gouvernés avec tant de négligence qu'ils osent prendre les armes pour défendre ou introduire une opinion sont encore en guerre, et leur état n'est pas un état de paix, mais seulement un état d'armistice [31] dû à la crainte qu'ils ont les uns des autres; et ils vivent, pour ainsi dire, continuellement sur le pied de guerre. Il appartient donc à celui qui a le pouvoir souverain d'être juge, ou de nommer tous les juges des opinions et des doctrines, chose nécessaire à la paix, et de prévenir par là la discorde et la guerre civile.

 

Septièmement, appartient à la souveraineté le pouvoir entier de prescrire des règles par lesquelles chaque homme peut savoir de quels biens il peut jouir, et quelles actions il peut faire, sans être molesté par ses semblables, sujets [32] de la même République; et c'est ce que les hommes appellent propriété. Car avant la constitution du pouvoir souve­rain, comme on l'a déjà montré, tous les hommes avaient un droit sur toutes choses, ce qui cause nécessairement la guerre. C'est pourquoi cette propriété, étant nécessaire à la paix, et dépendant du pouvoir souverain, est l'acte de ce pouvoir en vue [33] de la paix publique. Ces règles de la propriété ( ou meum et tuum [34]), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles [35], c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.

 

Huitièmement, appartient à la souveraineté le droit de judicature [36], c'est-à-dire le droit d'entendre [37] et de trancher toutes les disputes qui peuvent surgir au sujet de la loi, soit civile soit naturelle, ou au sujet des faits. Car si l'on ne tranche pas les disputes, il n'existe aucune protection d'un sujet contre les torts faits par un autre sujet [38] ; les lois concernant le meum et le tuum sont faites en vain, et chaque homme, en raison de son appétit naturel et nécessaire pour sa propre conservation, garde le droit de se protéger par sa force privée [39], ce qui est l'état de guerre, et est contraire à la fin pour laquelle toute République est instituée.

 

Neuvièmement, appartient à la souveraineté le droit de faire [40] la guerre et la paix avec les autres nations et Républiques, c'est-à-dire de juger quand c'est fait pour le bien public, de juger de l'importance des forces qui doivent être réunies, armées, et payées dans ce but, et de juger des impôts à lever [41] pour couvrir [42] les frais de cette entreprise. Car le pouvoir par lequel le peuple doit être défendu consiste en ses armées, et la force d'une armée dans l'union de ses forces sous un unique comman­dement, lequel commandement est possédé par le souverain institué, parce que le commandement de la milice [43], sans autre institution, fait de celui qui le possède le souverain. Et donc, quel que soit celui qui est fait général d'une armée, celui qui possède le pouvoir souverain est toujours généralissime [44].

 

Dixièmement, appartient à la souveraineté le choix de tous les conseillers, minis­tres, magistrats et officiers [45], tant en paix qu'en guerre. Car étant donné que le souverain est chargé de la fin, qui est la paix et la défense communes, on comprend qu'il ait le pouvoir d'user des moyens qu'il jugera les plus appropriés pour s'acquitter [46] de sa charge.

 

Onzièmement, au souverain est confié la pouvoir de récompenser par des riches­ses et des honneurs, et de punir par des punitions [47] corporelles ou pécuniaires, ou par l'infamie, tout sujet, conformément à la loi qu'il a faite antérieurement, ou si la loi n'est pas faite, conformément à ce qu'il jugera le plus susceptible d'encourager les gens à servir la République ou de les dissuader de faire quelque chose qui la desservirait.

 

Enfin, étant donné la valeur que les hommes sont naturellement portés à s'attribuer, vu le respect qu'ils cherchent [à obtenir] des autres, vu le peu de valeur qu'ils accordent aux autres hommes, d'où résultent constamment entre eux des rivalités, des querelles, des factions, et finalement la guerre, jusqu'à se détruire les uns les autres, et diminuer leur force contre un ennemi commun, il est nécessaire qu'il y ait des lois de l'honneur et une estimation publique [48] de la valeur des hommes qui ont mérité ou sont suscep­tibles de bien mériter de la République, et que la force soit placée dans les mains de tel ou tel pour mettre à exécution ces lois. Mais il a déjà été montré que ce n'est pas seulement la milice entière, ou forces de la République, mais aussi la judicature de toutes les disputes qui appartiennent à la souveraineté. Au souverain, donc, il appar­tient aussi de donner des titres d'honneur, de désigner le rang et la dignité de chacun [49], et les marques de respect que les hommes sont tenus de se témoigner les uns aux autres dans les rencontres publiques et privées.

 

Voilà quels sont les droits qui font l'essence de la souveraineté, et quels sont les signes [50] par lesquels on peut discerner en quel homme ou en quelle assemblée d'hommes est placé [51] et réside le pouvoir souverain. Car ces signes sont inaliénables [52] et inséparables. Le pouvoir de battre monnaie, de disposer des biens et de la personne des héritiers mineurs, le pouvoir de préemption dans les marchés, et toutes les autres prérogatives légales [53] peuvent être transmis par le souverain, et cependant le pouvoir de protéger les sujets peut lui rester. En effet, s'il transmet la milice, il conserve la judicature en vain, car il lui est impossible d'exécuter les lois; ou s'il cède le pouvoir de lever des impôts, la milice ne peut plus remplir sa fonction [54] ; ou s'il renonce au gouvernement des doctrines, les hommes, par la crainte des esprits seront amenés par la peur à la rébellion [55]. Et ainsi, en considérant l'un quelconque des droits énoncés, nous verrons tout de suite que la conservation de tous les autres droits ne sera d'aucun effet pour la conservation de la paix et de la justice, fin pour laquelle toutes les Républiques sont instituées. Et c'est de cette division dont il est question, quand on dit qu'un royaume divisé en lui-même ne peut subsister, car à moins que cette division ne précède, la division entre des armées opposées ne peut jamais survenir. Si n'avait pas d'abord été acceptée par la plupart en Angleterre l'opinion que ces pouvoirs [56] étaient divisés entre le roi, les lords, et la Chambre des Communes, le peuple n'aurait jamais été divisé et ne serait jamais tombé dans la guerre civile, d'abord entre ceux qui n'étaient pas politiquement d'accord, et ensuite entre ceux qui différaient sur la question de la liberté religieuse; ce qui a tant instruit les hommes sur ce point du droit souverain que peu nombreux sont désormais ceux qui, en Angleterre, ne voient pas que ces droits sont inséparables, et seront ainsi reconnus au prochain retour de la paix, et le demeureront, jusqu'à ce que leurs misères soient oubliées, mais pas plus longtemps, sauf si l'on instruit le vulgaire de meilleure façon qu'il ne l'a été jusqu'ici.

 

Et parce qu'il y a des droits essentiels et inséparables, il s'ensuit nécessairement que, quelles que soient les paroles par lesquelles l'un quelconque de ces droits semble avoir été cédé [57], si cependant le pouvoir souverain lui-même n'a pas été abandonné en termes exprès, et si le nom de souverain est toujours accordé par les donataires au donateur [58], la cession est nulle, car quand le souverain a cédé tout ce qu'il pouvait céder, et que nous lui rétrocédons [59] la souveraineté, tout est rétabli, en tant qu'insépa­rablement lié à sa souveraineté.

 

Cette grande autorité étant indivisible, et inséparablement liée à la souveraineté, peu fondée est l'opinion [60] de ceux qui disent que les rois souverains, quoiqu'ils soient singulis majores [61], d'un pouvoir plus grand que celui de chaque sujet, sont cependant universis minores [62], d'un pouvoir moindre que celui de tous les sujets pris ensemble. Car, si par tous ensemble, ils n'entendent pas le corps collectif comme une seule per­sonne, alors tous ensemble et chacun d'eux signifient la même chose, et le propos est absurde. Mais si par tous ensemble, ils les comprennent comme une seule personne (personne dont le souverain tient le rôle [63]), alors le pouvoir de tous ensemble est le même que le pouvoir du souverain, et de nouveau le propos est absurde; et ils en voient bien assez l'absurdité quand la souveraineté réside dans une assemblée du peuple; mais quand c'est un monarque, ils ne la voient pas, et pourtant, le pouvoir de la souveraineté est le même, où qu'il soit placé.

 

Et l'honneur du souverain, tout comme son pouvoir, doit être plus grand que celui de l'un quelconque de ses sujets ou de tous ses sujets, car dans la souveraineté se trouve la source de l'honneur. Les dignités de lord, comte, duc, prince sont ses créa­tures. De même que les serviteurs, en présence du maître, sont égaux, et sans aucun honneur, de même sont les sujets en présence du souverain. Et quoi qu'ils brillent, certains plus, certains moins, quand ils sont hors de sa vue, cependant, en sa présence, ils ne brillent pas plus que les étoiles en présence du soleil.

 

Mais quelqu'un pourra ici objecter que la condition des sujets est très [64] misérable, car ils sont soumis [65] à la concupiscence et aux autres passions déréglées de celui ou de ceux qui ont un pouvoir si illimité en leurs mains. Et couramment, ceux qui vivent sous un monarque pensent que c'est la faute de la monarchie, et ceux qui vivent sous le gouvernement de la démocratie, ou d'une autre assemblée souveraine, attribuent tous les inconvénients à cette forme de République, alors que le pouvoir, sous toutes les formes, si ces formes sont suffisamment parfaites pour les protéger, est le même. [Ceux qui disent cela] ne considèrent pas [66] que la condition [67] de l'homme ne peut jamais être sans quelque incommodité [68], et que les plus grandes incommodités, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, que le peuple en général puisse connaî­tre, ne sont guère sensibles par rapport aux misères et aux horribles calamités qui accompagnent une guerre civile, ou l'état dissolu [69] des hommes sans maître, sans la sujétion des lois et d'un pouvoir coercitif pour lier [70] leurs mains [et empêcher ainsi] la rapine et la vengeance. Ils ne considèrent pas non plus [71] la plus grande pression [72] exercée par [73] les gouvernants souverains [sur les sujets] ne procède pas de quelque jouissance ou de quelque avantage qu'ils escompteraient du dommage subi par leurs sujets et de leur affaiblissement, leur propre force et leur propre gloire consistant dans la vigueur de ces sujets, mais elle procède de l'indocilité [74] de ces sujets qui sont peu disposés à contribuer à leur propre défense, ce qui rend nécessaire que leurs gouver­nants tirent d'eux tout ce qu'ils peuvent en temps de paix, pour pouvoir avoir les moyens, en des occasions imprévues ou en cas de besoin soudain, de résister à leurs ennemis ou de l'emporter sur eux. Car tous les hommes sont par nature pourvus de verres considérablement grossissants [75] (qui sont leurs passions et l'amour de soi) au travers desquels tout petit paiement est une grande injustice, mais ils sont dépourvus de ces lunettes prospectives [76] (à savoir les sciences morale et civile) pour s'assurer, [en voyant] au loin, des misères qui sont suspendues au-dessus d'eux, et qui ne peuvent être évitées sans de tels paiements.

 


 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en août 2003.

 

 

 

 



[1]      "when a multitude of men do agree, and covenant". (NdT)

[2]      Hobbes, qui use parfois aussi du verbe "to represent", utilise ici le verbe "to present". Il n'est nullement certain qu'il faille gloser sur la distinction. F. Tricaud et G. Mairet traduisent comme s'il s'agissait du verbe "to represent". (NdT)

[3]      "to be their representative". (NdT)

[4]      "all the rights and faculties". Pour faculties, . Tricaud : "possibilités". G. Mairet : "facultés". (NdT)

[5]      "to own". (NdT)

[6]      "lawfully" : légal ou légitime. (NdT)

[7]      Littéralement : "sans sa permission". Le sens est évident, mais il est préférable néanmoins de montrer que "his" renvoie au souverain légitime, le premier. (NdT)

[8]      "cast off" : rejeter, renier, abjurer, etc. (NdT)

[9]      "him that beareth". F. Tricaud utilise le mot "dépositaire", qu'il s'agisse du verbe "to bear" ou du verbe "to carry". (NdT)

[10]    "bound" : liés. (NdT)

[11]    "so that any one man dissenting". (NdT)

[12]    "have pretended" : l'idée est celle d'uns simulation, d'une mauvaise foi. On remarquera d'ailleurs que Hobbes déclare quelques lignes plus bas que cette prétention est "a lie", un mensonge. (NdT)

[13]    La traduction de G. Mairet de "somebody" par "quelque corps", si elle ne veut pas être considérée comme naïve, exige une explication en note. (NdT)

[14]    "that it is not only an act of an unjust, but also of a vile and unmanly disposition". (NdT)

[15]    "by any pretence of forfeiture". Le mot "forfeiture" désigne soit la déchéance, la perte d'un bien, soit l'acte de forfaiture, c'est-à-dire d'infraction (ici à la convention). On peut traduire par "déchéance" comme F. Tricaud et G. Mairet, mais en comprenant que le cas ici envisagé est celui d'une déchéance pour cause de forfaiture, de non respect du contrat. Le lecteur aura compris que c'est pour Hobbes une impossibilité puisque le souverain ne contracte pas avec les individus de la multitude. La question envisagée ici par Hobbes est très certainement l'une des questions les plus importantes de la philosophie politique, qui se comprend aussi par la vie politique anglaise du XVIIème siècle. Rousseau pensera résoudre le problème en faisant, par un acte d'association, de la volonté générale du peuple le souverain. Voir Du contrat social. (NdT)

[16]    "before hand". (NdT)

[17]    "in the person". (NdT)

[18]    "untied". F. Tricaud : "non entravées". La traduction de G. Mairet ("déliées") est maladroite vu le sens que peut avoir le mot en français. D'autre part, les mains du souverain ne sont pas déliées (auquel cas les liens auraient été ôtés), elles sont d'emblée libres. (NdT)

[19]    "avouched". (NdT)

[20]    Le verbe utilisé par Hobbes est "to enjoy" : aimer, goûter, prendre plaisir, jouir. (NdT)

[21]    Le verbe utilisé est "to avow" : avouer, reconnaître. Dans tous les cas, l'idée est que la reconnaissance est avérée. F. Tricaud traduit "accepter de ratifier". G. Mairet traduit "être satisfait d'entériner". (NdT)

[22]    "congregation". La traduction par "congrégation" est impossible. "assemblée" est difficile à cause des risques d'interprétation, la seule unité du groupe étant ici la seule intention de donner le droit naturel au souverain. F. Tricaud traduit assez habilement par "groupe". Le terme "regroupement", qui suggère l'acte autant que l'état, me semble plus adapté. (NdT)

[23]    "and therefore tacitly covenanted, to stand ..." (NdT)

[24]    Le "aurait à décider" de G. Mairet est beaucoup trop faible. Le verbe est "to ordain". (NdT)

[25]    La traduction de G. Mairet est maladroite car elle laisse croire que Hobbes utilise deux fois le mot "injustice", ce qui n'est pas le cas. Hobbes utilise d'abord le mot "injury" (tort, dommage, préjudice) puis le mot "injustice" (injustice). (NdT)

[26]    On notera le bizarre "inéquité" de G. Mairet. (NdT)

[27]    "but not injustice or injury". G. Mairet aurait dû ici comprendre que ses traductions précédentes de "injury" par "injustice" font problème. (NdT)

[28]    "opinions and doctrines are averse, and what conducing to peace". (NdT)

[29]    Le verbe utilisé par Hobbes est "to regulate" : régler, ajuster, diriger, fixer les règles. (NdT)

[30]    "offensive". (NdT)

[31]    "a cessation of arms" : une cessation, un arrêt des armes. Voir l'étymologie du mot "armistice" : "arma-sistere". (NdT)

[32]    Il semble bien difficile de rendre "his fellow sujets". Il faudrait dire consujets, comme l'on dit concitoyens. La traduction de G. Mairet, qui laisse échapper l'essentiel (le fait d'être sujet), est très mauvaise : "congénères". (NdT)

[33]    "in order". Le "ordonnée" de F. Tricaud ne se justifie pas. (NdT)

[34]    Le mien et le tien. (NdT)

[35]    "civil laws". (NdT)

[36]    "the right of judicature" : Le droit de juger. (NdT)

[37]    On s'étonne de voir F. Tricaud éviter la traduction "naturelle" du verbe "to hear", d'autant plus indiquée qu'elle appartient à la terminologie habituelle du droit. On notera au passage l'incorrection grammaticale de la traduction de F. Tricaud : "connaitre et décider de ...". (NdT)

[38]    Hobbes emploie ici le singlier. F. Tricaud et G. Mairet traduisent par un pluriel. (NdT)

[39]    "privée" (G. Mairet) est ici meilleur que "personnelle" (F. Tricaud), dans la perspective du rapport loi publique/force privée. (NdT)

[40]    "the right of making war and peace". L'utilisation du verbe "décider" par F. Tricaud n'est aucunement justifiée. (NdT)

[41]    Littéralement "lever de l'argent sur les sujets". (NdT)

[42]    "to defray" : défrayer, c'est-à-dire faire reposer le coût sur un autre que soi. Ici, le Souverain charge les sujets de payer. (NdT)

[43]    "militia". Il faut bien sûr entendre ici "armée". (NdT)

[44]    "generalissimo" : c'est-à-dire chef de toutes les armées de la République. (NdT)

[45]    Ici au sens de "qui a une fonction publique". (NdT)

[46]    "Remplir sa charge" (G. Mairet), vu les différents sens de "discharge", est moins bon. (NdT)

[47]    Hobbes lui-même dit "of punishing with  (...) punishment". (NdT)

[48]    "a public rate". (NdT)

[49]    Plus exactement "que chacun doit tenir (shall hold)". (NdT)

[50]    "marks". (NdT)

[51]    G. Mairet ne tient pas comte de "is placed". (NdT)

[52]    Plus exactement incommunicables ("For these are incommunicable and inseparable").

[53]    "and all other statute prerogatives". (NdT)

[54]    "is vain". G. Mairet traduit maladroitement "est inutile". En fait elle demeure utile, mais, faute d'argent pour l'équiper et la payer, elle ne remplit plus sa fonction. (NdT)

[55]    "men will be frighted into rebellion with the fear of spirits". F. Tricaud ("on verra des gens poussés à la rébellion par la crainte des esprits") ne rend pas par sa traduction "frighted"). On rappellera au lecteur, qui pourrait s'interroger sur la suite des idées, que Hobbes parle ici de la division du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel dans la République. Rousseau, avec sa théorie de la religion civile, comprendra aussi le danger d'une religion qui serait autorisée à énoncer des dogmes non compatibles avec l'exercice de l'unique souveraineté, le devoir religieux se distinguant alors du devoir civil. (NdT)

[56]    G. Mairet, qui traduit systématiquement "power" par "puissance" utilise ici "pouvoir" sans produire une justification, qui eût été souhaitable en note. (NdT)

[57]    "granted away". (NdT)

[58]    "and the name of sovereign no more given by the grantees to him that grants them". (NdT)

[59]    "if we grant back". Le verbe "rétrocéder" s'impose ici. L'usage du verbe "redonner" par G. Mairet est faible et ne rend pas compte de la dimension juridique du passage. (NdT)

[60]    "there is little ground for the opinion". (NdT)

[61]    Supérieur aux individus (à chaque individu singulier). (NdT)

[62]    Inférieur à l'ensemble. (NdT)

[63]    "which person the sovereign bears". (NdT)

[64]    F. Tricaud ne tient pas compte du "very". (NdT)

[65]    G. Mairet ne semble pas tenir compte du fait que "obnoxious" peut être synonyme " de "liable" : assujetti, soumis, exposé, sujet à. (NdT)

[66]    Contresens étrange chez G. Mairet : "Il importe de ne pas considérer". (NdT)

[67]    "estate". (NdT)

[68]    Je néglige "or other", difficile à rendre ici. (NdT)

[69]    La seule traduction possible si l'on veut rendre compte parfaitement du double sens du mot "dissolute", double sens déjà présent en latin : 1) Absence de liens : la multitude est dissolue (Hobbes utilise évidemment le mot "men" et non le mot "people"), sans souverain pour exprimer la volonté de l'ensemble. 2) Cette absence de souveraineté aboutit à un comportement dissolu, "relâché", sans frein. La traduction de F. Tricaud "l'état inorganisé d'une humanité ..." n'insiste que sur le premier sens. Le singulier "humanité" me semble ici maladroit. Le pluriel "men" a été choisi par Hobbes pour insister sur l'état de "multitudo dissoluta". (NdT)

[70]    "tie". La traduction de F. Tricaud ("pour arrêter le bras") laisse échapper le sens du passage, qui s'appuie sur l'idée de lien et d'absence de lien ("dissolu").

[71]    Même contresens chez G. Mairet. (NdT)

[72]    "the greatest pressure". La traduction "fardeau" est possible. J'ai choisi la traduction littérale pour insister sur la dynamique du rapport entre souverain et sujets. (NdT)

[73]    La traduction de G. Mairet est plus qu'étonnante : "le fardeau pesant sur les souverains"!! Ce fardeau ne pèse pas sur les souverains mais sur les sujets. (NdT)

[74]    "the restiveness". (NdT)

[75]    "notable multiplying glasses". (NdT)

[76]    "prospective glasses". A ma connaissance, cette expression n'est pas utilisée en optique. (NdT)