PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

Chapitre 18Chapitre 20 - Sommaire des chapitres traduits avec notes - Index Philotra

 

Chapitre 19 : Des différentes espèces de Républiques par institution, et de la succession au pouvoir souverain

 

La différence [qui se trouve entre] les Républiques consiste en la différence [qui se trouve entre] les souverains, ou personnes représentatives de toute la multitude et de chaque individu de cette multitude. Et parce que la souveraineté est soit dans un seul homme, soit dans une assemblée de plus d'un seul [1], et que, dans cette assemblée ont le droit d'entrer soit tous les hommes, soit pas tous [2] mais certains, distingués des autres, il est manifeste qu'il ne peut y avoir que trois espèces de Républiques. Car le représentant doit nécessairement être un seul homme, ou davantage, et si c'est davantage, alors c'est l'assemblée de tous, ou sinon d'une partie. Quand le représentant est un seul homme, la République est alors une MONARCHIE; quand c'est l'assem­blée de tous ceux qui veulent se réunir [3], la République est alors une DÉMOCRATIE, ou République populaire; quand c'est une assemblée d'une partie seulement, alors la République est appelée une ARISTOCRATIE [4]. Il ne peut y avoir aucune autre espèce de République, car c'est soit un seul, soit davantage, soit tous qui doit ou doivent avoir le pouvoir souverain (qui est, je l'ai montré, indivisible) absolu [5].

 

Il y a d'autres noms de gouvernements dans les livres d'histoire et de politique, comme tyrannie et oligarchie; mais ce ne sont pas les noms d'autres formes de gouvernement, mais les noms des mêmes formes quand on ne les aime pas. Car ceux qui sont mécontents sous la monarchie l'appellent tyrannie, et ceux à qui l'aristocratie déplaît l'appellent oligarchie. De même, ceux que la démocratie chagrine l'appellent anarchie (ce qui signifie absence de gouvernement); et pourtant, je pense que personne ne croit qu'une absence de gouvernement soit une nouvelle espèce de gou­vernement. Pour la même raison, on ne doit pas non plus croire que le gouvernement est d'une espèce, quand on l'aime, et d'une autre quand on ne l'aime pas ou qu'on est opprimé par les gouvernants.

 

Il est manifeste que les hommes qui sont dans une absolue liberté peuvent, s'ils le désirent, donner autorité à un seul homme pour représenter chacun d'eux, aussi bien que donner cette autorité à une assemblée d'hommes, quelle qu'elle soit; et par consé­quent, ils peuvent s'assujettir [6], s'ils le jugent bon, à un monarque aussi absolument qu'à un autre représentant. Donc, là où un pouvoir souverain est déjà érigé, il ne peut y avoir aucun autre représentant du même peuple, sinon seulement pour certaines fins particulières, et dans des limites imposées par le souverain. Car ce serait ériger deux souverains, et chaque homme aurait sa personne représentée par deux acteurs qui, en s'opposant l'un à l'autre, devraient nécessairement diviser ce pouvoir qui est (si les hommes veulent vivre en paix) indivisible, et par là réduire la multitude à l'état de guerre, contrairement à la fin pour laquelle toute souveraineté est instituée. Et c'est pourquoi, tout comme il est absurde de penser qu'une assemblée souveraine, invitant le peuple qui est sous sa domination à envoyer ses députés avec le pouvoir de faire connaître son avis ou son désir, devrait alors tenir ces députés, plutôt qu'elle-même, pour le représentant absolu du peuple, il est absurde aussi de penser la même chose dans une monarchie. Et je ne comprends pas comment une vérité aussi évidente ait pu dernièrement être si peu observée : que, dans une monarchie, celui qui détenait la sou­veraineté d'une transmission de six cents ans et qui était seul appelé souverain, à qui chacun des sujets donnait le titre de Majesté, et qui était indiscutablement considéré par eux comme leur roi, n'ait cependant jamais été considéré comme leur représen­tant, ce nom de représentant passant, sans opposition, pour le titre de ces hommes qui, sur son ordre, étaient envoyés par le peuple [7] pour lui porter ses requêtes, et lui donner, s'il le permettait, son avis [8]. Ce qui peut servir d'avertissement à ceux qui sont les représentants véritables et absolus d'un peuple, pour qu'ils instruisent les hommes [9] de la nature de cette fonction, et qu'ils prennent garde à la façon dont ils admettent [10] quelque autre représentation générale, en quelque occasion que ce soit, s'ils entendent s'acquitter de la charge qui leur a été confiée [11].

 

La différence entre ces trois espèces de Républiques consiste, non en la différence de pouvoir, mais en la différence de commodité ou d'aptitude pour réaliser la paix et la sécurité du peuple, fin pour laquelle ces Républiques ont été instituées. Et pour comparer la monarchie aux deux autres [formes de Républiques], nous pouvons remarquer : premièrement, que quiconque tient le rôle [12] de la personne du peuple, ou est l'un de ceux qui forment cette assemblée qui le tient, tient aussi le rôle de sa pro­pre personne naturelle, et même s'il est attentif [13], dans sa personne publique, à réaliser l'intérêt commun, cependant, il est plus, ou non moins, attentif à réaliser son propre bien privé, celui de sa famille, de sa parenté et de ses amis; et, dans la plupart des cas, si l'intérêt public vient à contrarier l'intérêt privé, il préfère ce dernier : car les pas­sions des hommes sont communément plus puissantes que leur raison. Il s'ensuit que là où l'intérêt public et l'intérêt privé sont étroitement unis, c'est l'intérêt public qui y gagne. Or, en monarchie, l'intérêt privé est le même intérêt que l'intérêt public. Les richesses, le pouvoir et l'honneur d'un monarque ne proviennent que des riches­ses, de la force et de la réputation de ses sujets. Car aucun roi ne peut être riche, ni glorieux, ni en sécurité [14] si ses sujets sont soit pauvres, soit méprisables, soit trop faibles, à cause du besoin ou des dissensions, pour soutenir une guerre contre leurs ennemis, alors que dans une démocratie, ou une aristocratie, la prospérité publique ne confère pas autant à la fortune privée de celui qui est corrompu, ou ambitieux, que ne le fait souvent un conseil perfide, une action traîtresse ou une guerre civile.

 

Deuxièmement, [nous pouvons remarquer] qu'un monarque reçoit le conseil de qui lui plaît, quand il lui plaît, où il lui plaît, et par conséquent qu'il peut entendre l'opinion d'hommes versés dans la question dont il délibère, de quelque rang ou de quelque qualité qu'ils soient, et aussi longtemps [15] avant le moment d'agir et avec autant de secret qu'il veut. Mais quand une assemblée souveraine a besoin de conseils, personne n'est admis, sinon ceux qui en ont le droit [16] depuis le début, qui, pour la plupart, sont de ceux qui, alors [17], étaient plus versés dans l'acquisition des richesses que dans celle du savoir, et qui donnent nécessairement leur avis dans de longs dis­cours qui peuvent exciter les hommes à l'action, et qui le font communément, mais qui ne les dirigent pas dans l'action [18]. En effet, l'entendement [19] n'est jamais éclairé par la flamme des passions, il est aveuglé. Il n'existe pas non plus un lieu ou un moment où une assemblée peut recevoir des conseils en secret, parce que, par défi­nition, elle est formée de plusieurs membres [20].

 

Troisièmement, [nous pouvons remarquer] que les résolutions d'un monarque ne sont pas sujettes à une autre inconstance que celle de la nature humaine, alors que dans les assemblées, outre l'inconstance de nature, se révèle l'inconstance qui tient au nombre. En effet, l'absence de quelques-uns qui, une fois la résolution prise, l'auraient soutenue avec constance [21] (ce qui peut arriver pour des raisons de sécurité, à cause de la négligence ou d'empêchements privés), et la présence assidue [22] de quelques-uns d'un avis contraire, défont aujourd'hui tout [23] ce qui fut conclu hier.

 

Quatrièmement, [nous pouvons remarquer] qu'un monarque ne peut pas être en désaccord avec lui-même, par envie ou par intérêt, alors qu'une assemblée le peut, et à un point tel que ce désaccord peut produire une guerre civile.

 

Cinquièmement, [nous pouvons remarquer] qu'en monarchie, il y a cet inconvénient [24], qu'un sujet, par le pouvoir d'un seul homme, peut être dépossédé de tous ses biens [25] pour enrichir un favori ou un flatteur; ce qui, je l'avoue, est un grand et inévitable inconvénient. Mais la même chose peut aussi bien arriver quand le pouvoir souverain se trouve en une assemblée, car leur pouvoir est le même; et [les membres de cette assemblée] [26] sont aussi sujets [à recevoir] de mauvais conseils et à être séduits par des orateurs qu'un monarque peut l'être par des flatteurs, les uns se faisant les flatteurs des autres, les uns servant l'avidité et l'ambition des autres, et cela à tour de rôle. Et alors que les favoris des monarques sont peu nombreux et n'ont personne d'autre à avantager que leur propre parenté, les favoris d'une assemblée sont nombreux, et leur parenté est beaucoup plus importante que celle d'un monarque. En outre, il n'est pas de favori d'un monarque qui ne puisse aussi bien secourir ses amis que nuire à ses ennemis; mais les orateurs, c'est-à-dire les favoris d'une assemblée souveraine, quoiqu'ils aient un grand pouvoir de nuire, n'ont qu'un petit pouvoir de sauver. Car accuser requiert moins d'éloquence (telle est la nature de l'homme) qu'excuser, et la condamnation ressemble plus à la justice que l'absolution.

 

Sixièmement, [nous pouvons remarquer] que c'est un inconvénient, en monarchie, que la souveraineté peut être transmise [27] à un enfant [28] ou à quelqu'un qui n'est pas capable de distinguer le bon du mauvais, et cet inconvénient consiste en ce que l'usa­ge du pouvoir doit être entre les mains d'un autre homme, ou de quelque assemblée d'hommes, qui ont à gouverner par son droit et en son nom [29], en tant que curateurs et protecteurs de sa personne et de son autorité. Mais dire que c'est un inconvénient de mettre l'usage du pouvoir souverain entre les mains d'un homme, ou d'une assemblée d'hommes, c'est dire que tout gouvernement comporte plus d'inconvénients que la confusion et la guerre civile. Et donc, tout le danger que l'on puisse supposer doit venir de la discorde entre ceux [30] qui, pour une charge d'un si grand honneur et d'un si grand profit, peuvent devenir concurrents. Pour montrer que cet inconvénient ne procède pas de la forme de gouvernement que nous appelons monarchie, nous devons faire cette hypothèse : le précédent monarque a désigné celui qui aura la tutelle de son successeur mineur, soit expressément par testament, soit tacitement en ne s'opposant pas à la coutume reçue en ce cas. Alors, un tel inconvénient, s'il se manifeste, doit être imputé, non à la monarchie, mais à l'ambition et à l'injustice des sujets qui, dans toutes les espèces de gouvernement, où le peuple n'est pas bien instruit de son devoir et des droits de souveraineté, sont les mêmes. Autrement, si le précédent monarque n'a donné aucune instruction pour cette tutelle, alors la loi de nature a fourni cette règle suffisante, que la tutelle sera exercée par celui qui, par nature, a le plus d'intérêt à la préservation de l'autorité du mineur, et à qui le moins de profit peut échoir par sa mort ou sa déchéance [31]. Etant donné que tout homme, par nature, recherche son propre profit et sa propre promotion, placer un mineur sous le pouvoir de ceux qui peuvent se promouvoir par sa mort ou en lui causant un préjudice, ce n'est pas tutelle, mais traîtrise [32]. Si bien que, si les dispositions sont suffisamment prises contre toute juste querelle au sujet du gouvernement [qui s'exerce] sous un enfant, si quelque discorde [33] surgit, susceptible de troubler la paix publique, on ne doit pas l'imputer à la forme de la monarchie, mais à l'ambition des sujets et à l'ignorance de leur devoir. D'un autre côté, il n'est pas de grande République, dont la souveraineté réside dans une grande assemblée, qui ne soit, pour ce qui est des délibérations sur la paix, la guerre, l'élaboration des lois, dans la même condition que si le gouvernement appartenait à un enfant [34]. De même qu'un enfant manque de jugement pour être en désaccord avec les conseils qui lui sont donnés et est par là dans la nécessité de se tenir à l'avis de celui, ou de ceux à qui il est confié, de même, à une assemblée, fait défaut la liberté d'être en désaccord avec le conseil de la majorité, que ce conseil soit bon ou qu'il soit mauvais. Et de même qu'un enfant a besoin d'un tuteur, ou protecteur, pour préserver sa personne et son autorité, de même, dans les grandes Républiques, l'assemblée sou­veraine, dans tous les grands dangers et troubles, a besoin de custodes libertatis [35], c'est-à-dire de dictateurs, ou protecteurs de leur autorité, qui sont la même chose [36] que des monarques temporaires, à qui, pour une période [donnée], les assemblées peuvent confier l'exercice entier de son pouvoir, et à l'issue de laquelle, ces assemblées ont été plus souvent dépossédées de ce pouvoir que ne l'ont été les rois mineurs par leurs protecteurs, régents ou autres tuteurs.

 

Quoique les espèces de souveraineté ne soient que trois, comme je viens de le montrer, c'est-à-dire la monarchie, où un homme a la souveraineté, la démocratie, où c'est l'assemblée générale des sujets, l'aristocratie, où c'est une assemblée de certaines personnes nommées, ou distinguées d'une autre façon des autres, cependant celui qui considérera les Républiques particulières qui ont existé et existent dans le monde ne les réduira peut-être pas facilement à trois [espèces], et il pourra avoir tendance à croire qu'il existe d'autres formes qui proviennent du mélange des ces trois espèces [37]; comme par exemple les royaumes électifs [38], où le pouvoir souverain est mis entre les mains des rois pour un temps, ou les royaumes dans lesquels le roi a un pouvoir limité; lesquels gouvernements n'en sont pas moins appelés monarchies par la plupart des auteurs. De même, si une République populaire ou aristocratique soumet un pays ennemi, et le gouverne par un préfet [39], un procurateur, ou un autre magistrat, il peut sembler peut-être à première vue qu'il s'agit d'un gouvernement démocratique ou aristocratique. Mais il n'en est pas ainsi, car les rois électifs ne sont pas souverains, mais des ministres du souverain, tout comme les rois au pouvoir limité [40] ne sont pas souverains, mais ministres de ceux qui ont le pouvoir souverain, tout comme ces pro­vinces qui sont assujetties à une démocratie ou à une aristocratie d'une autre Répu­blique ne sont pas gouvernées démocratiquement ou aristocratiquement, mais monarchiquement.

 

Et d'abord, pour ce qui est du roi électif, dont le pouvoir est limité à la durée de sa vie, comme c'est le cas à ce jour en de nombreux endroits de la chrétienté, ou limité à un certain nombre d'années ou de mois, comme c'était le cas pour le pouvoir des dictateurs chez les Romains, s'il a le droit de désigner son successeur, il n'est plus électif mais héréditaire [41]. Mais s'il n'a pas le pouvoir de choisir [42] son successeur, il y a alors quelque autre homme connu, ou assemblée connue, qui peuvent, après son décès, élire un nouveau roi. Autrement, la République meurt et se dissout avec lui [43], et retourne à l'état de guerre. Si l'on connaît ceux qui ont le pouvoir de donner la sou­veraineté après sa mort, on connaît aussi que la souveraineté était en eux avant [sa mort], car nul n'a le droit de donner ce qu'il n'a pas le droit de posséder, et de le garder pour soi, s'il le juge bon. Mais s'il n'existe personne qui puisse donner la souveraineté après le décès de celui qui avait d'abord été élu, alors celui-ci a le pouvoir, et pour mieux dire, il y est obligé par la loi de nature, de prendre des mesures préventives [44], en instituant [45] son successeur, pour empêcher que ceux qui lui ont confié le gou­vernement ne rechutent dans le misérable état de guerre civile. Et, par conséquent, il était, quand il a été élu, un souverain absolu [46].

 

Deuxièmement, ce roi dont le pouvoir est limité n'est pas supérieur à celui ou à ceux qui ont le pouvoir de limiter ce pouvoir, et celui qui n'est pas supérieur n'est pas suprême, c'est-à-dire n'est pas souverain. Par conséquent, la souveraineté était toujours [47] en cette assemblée qui avait le droit de le limiter, et par conséquent, le gouvernement n'était pas une monarchie, mais soit une démocratie soit une aristo­cratie, comme jadis à Sparte, où les rois avaient le privilège de diriger les armées, mais où la souveraineté appartenait aux éphores.

 

Troisièmement, quand jadis le peuple romain gouvernait le pays de Judée, par exemple, par un préfet, la Judée n'était cependant pas pour cela une démocratie, parce que les hommes de Judée n'étaient pas gouvernés par une assemblée dans laquelle chacun d'eux avait le droit d'entrer, ni une aristocratie, parce qu'ils n'étaient pas gouvernés par une assemblée dans laquelle chacun pouvait entrer en étant élu; mais ils étaient gouvernés par une seule personne qui, quoique pour le peuple de Rome, était une assemblée du peuple, ou démocratie, était cependant, pour le peuple de Judée, qui n'avait aucunement le droit de participer au gouvernement, un monarque. Car, quoique là où les gens sont gouvernés par une assemblée choisie par eux-mêmes dans leurs propres rangs, le gouvernement soit appelé une démocratie, ou une aristocratie, pourtant quand ils sont gouvernés par une assemblée qui ne résulte pas de leur propre choix, c'est une monarchie, non d'un seul homme sur un autre homme, mais d'un seul peuple sur un autre peuple [48].

 

La matière [49] de toutes ces formes de gouvernement étant mortelle, en sorte que non seulement les monarques, mais aussi les assemblées entières meurent, il est nécessaire, pour la conservation de la paix des hommes, de même qu'on a agencé les choses pour créer un homme artificiel, qu'on agence aussi les choses pour donner à cet homme artificiel une vie éternelle artificielle [50], sans laquelle les hommes qui sont gouvernés par une assemblée retourneraient à l'état de guerre à chaque génération, et ceux qui sont gouvernés par un seul homme dès la mort de leur gouvernant. Cette éternité artificielle est ce que les hommes appellent le droit de succession [51].

 

Il n'est pas de forme parfaite de gouvernement là où le choix de la succession [52] n'appartient pas au souverain actuel. En effet, si ce choix appartient à un autre parti­culier, ou à une assemblée privée, il appartient à une personne sujette, et le souverain peut en prendre possession comme il lui plaît [53], et par conséquent, le droit [de succession] lui appartient. Si ce choix n'appartient à aucun particulier, mais est laissé à un nouveau choix, la République est alors dissoute, et le droit appartient à celui qui peut s'en emparer, contrairement à l'intention de ceux qui ont institué la République pour leur sécurité perpétuelle, non temporaire.

 

Dans une démocratie, l'assemblée entière ne peut faire défaut, à moins que la multitude à gouverner ne fasse défaut [54]. Et par conséquent la question du droit de succession ne se pose aucunement dans cette forme de gouvernement.

 

Dans une aristocratie, quand un membre de l'assemblée meurt, l'élection d'un autre membre à sa place [55] appartient à l'assemblée, en tant que souveraine, à qui il appartient de choisir tous les conseillers et officiers [56]. Car ce que le représentant fait, en tant qu'acteur, chacun des sujets le fait, en tant qu'auteur. Et quoique l'assemblée souveraine puisse donner pouvoir à d'autres pour élire de nouveaux hommes, pour pourvoir en membres la cour [souveraine] [57], cependant c'est encore par son autorité que l'élection est faite, de même que, par cette autorité, l'assemblée peut, quand l'intérêt public l'exige, annuler [58] cette élection.

 

La plus grande difficulté au sujet du droit de succession se trouve en monarchie, et la difficulté vient de ce qu'à première vue, il n'est pas évident [de savoir] qui doit nommer [59] le successeur, ni souvent qui a été nommé [60]. En effet, dans les deux cas, il est requis une plus exacte ratiocination [61] que celle que tout homme a coutume d'utiliser. Pour la question [de savoir] qui nommera le successeur d'un monarque qui détient l'autorité souveraine, c'est-à-dire qui décidera du droit de succession [62] (car les rois et les princes électifs n'ont pas le pouvoir souverain en propriété, ils en ont simplement l'usage), nous devons considérer que ou celui qui est en possession [du pouvoir souverain] a le droit de disposer de la succession, ou, dans l'autre cas, que ce droit retourne à la multitude sans cohésion [63]. Car la mort de celui qui détient le pouvoir souverain en propriété laisse la multitude sans aucun souverain, c'est-à-dire sans aucun représentant en qui ils soient unis et par lequel ils soient capables de faire une seule action [64]; et ils sont donc incapables d'élire quelque nouveau monarque, chacun ayant un droit égal à se soumettre à celui qu'il croit le plus capable de le protéger, ou, s'il le peut, de se protéger par sa propre épée, ce qui est un retour à la confusion et à l'état de guerre de chacun contre chacun, contrairement à la fin pour laquelle on a d'abord institué la monarchie. C'est pourquoi il est évident que, par l'institution d'une monarchie, le choix du successeur est toujours laissé au jugement et à la volonté du celui qui détient alors le pouvoir souverain.

 

Et pour ce qui est de la question, qui peut surgir parfois, de savoir qui le monar­que qui détient le pouvoir souverain a désigné pour succéder à son pouvoir et en hériter, cela est déterminé par ses paroles expresses et par son testament, ou par d'autres signes tacites suffisants.

 

Par des paroles expresses, ou par testament, [il faut entendre] ce qu'il a déclaré, de son vivant, viva voce [65] ou par écrit, comme les premiers empereurs de Rome qui déclaraient qui seraient leurs héritiers. Car le mot héritier ne signifie pas par lui-même les enfants et la plus proche [66] parenté d'un homme, mais celui qui, quel qu'il soit, selon ses déclarations faites d'une façon ou d'une autre, devra hériter de sa succession. Si donc un monarque déclare de façon expresses que tel homme sera son héritier, soit par des paroles, soit par écrit, alors cet homme, immédiatement après le décès de son prédécesseur, est investi du droit d'être monarque [67].

 

Mais là où un testament et des paroles expresses font défaut, on doit se conformer à d'autres signes naturels de la volonté, dont l'un est la coutume. C'est pourquoi là où la coutume est que le plus proche parent succède sans autre condition [68], le plus proche parent a de ce fait le droit à la succession; car si la volonté de celui qui était en possession [du pouvoir souverain] avait été autre, il aurait pu aisément la déclarer de son vivant. De même, là où la coutume est que le plus proche parent mâle succède, le droit de succession appartient de ce fait au plus proche parent mâle, pour la même raison. Ce serait la même chose si la coutume était d'avantager la femelle. Car quelle que soit la coutume, si un homme peut par un mot s'en rendre maître [69], et qu'il ne le fait pas, c'est le signe naturel qu'il veut la maintenir.

 

Mais là ou aucune coutume, aucun testament n'a précédé [le décès], il doit être entendu : premièrement, que la volonté d'un monarque est que le gouvernement de­meure monarchique, parce qu'il a approuvé ce gouvernement en lui-même [70]. Deuxiè­mement, qu'un enfant qui vient de lui, mâle ou femelle, doit avoir la priorité sur un autre enfant, parce qu'on présume que les hommes sont, par nature, plus portés à avantager leurs propres enfants que ceux des autres hommes, et parmi leurs enfants, un mâle plus qu'une femelle, parce que les hommes sont plus propres que les femmes aux actions pénibles et dangereuses. Troisièmement, quand sa propre descendance fait défaut, [on présume qu'il faut avantager] un frère plutôt qu'un étranger, et de même, encore, le plus proche par le sang plutôt que le plus éloigné, parce qu'on présume toujours que le plus proche parent et plus proche par l'affection; et il est évident que, de la grandeur des plus proches parents, rejaillit toujours sur un homme le plus d'honneur [71].

 

Mais, s'il est légitime qu'un monarque dispose de la succession par les termes d'un contrat, ou par un testament, certains pourront peut-être objecter un grand incon­vénient : car il peut vendre ou donner son droit de gouverner à un étranger, ce qui, parce que les étrangers (c'est-à-dire les hommes qui n'ont pas l'habitude de vivre sous le même gouvernement, et qui ne parlent pas la même langue) se sous-évaluent [72] les uns les autres, peut tourner à l'oppression de ses sujets, ce qui est en vérité un grand inconvénient. Mais cela ne procède pas nécessairement de l'assujettissement au gouvernement d'un étranger, mais du manque de compétence [73] des gouvernants, qui ignorent les vraies règles de la politique [74]. Et c'est pourquoi les Romains, après avoir soumis de nombreuses nations, avaient coutume, pour rendre leur gouvernement digeste [75], de supprimer ce grief, autant qu'ils le jugeaient nécessaire, en donnant tantôt à des nations entières, tantôt aux hommes les plus importants de chaque nation conquise, non seulement les privilèges, mais aussi le nom de Romains; et ils admirent beaucoup d'entre eux au Sénat et à des fonctions privilégiées [76], même dans la cité de Rome. Et c'est cela que visait notre très sage roi Jacques, en s'efforçant d'unir ses deux royaumes d'Angleterre et d’Écosse, et s'il y était parvenu, cela aurait, selon toute vraisemblance, prévenu les guerres civiles qui affligent ces deux royaumes à présent. Qu'un monarque dispose de la succession par testament [77] ne peut donc pas causer un tort au peuple, bien que, par la faute de nombreux princes, [ce droit] se soit révélé gênant. Mais il y a un autre argument pour montrer la légitimité [78] de cette façon de faire : quel que soit l'inconvénient qui puisse survenir en donnant un royaume à un étranger, il peut aussi survenir quand on se marie avec des étrangers, et que le droit de succession puisse ainsi leur échoir. Pourtant, cela est considéré par tous comme légitime.

 


 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en août 2003.

 

 

 

 



[1]      "or in an assembly of more than one". (NdT)

[2]      F. Tricaud néglige "not every one". (NdT)

[3]      "when an assembly of all that will come together". (NdT)

[4]      "a monarchy; (...) a democracy, or popular Commonwealth (...) an aristocracy". (NdT)

[5]      "entire" : absolu, en totalité. (NdT)

[6]      "consequently may subject themselves". (NdT)

[7]      Hobbes emploie bel et bien ici le mot "people" (peuple, ou gens) et non le mot "subjects". On comprend aisément, d'un point de vue théorique, que F. Tricaud et G. Mairet n'aient pas voulu traduire par "peuple", ce mot donnant une unité à la multitude des sujets qui, évidemment, ne peut être réalisée que par le véritable souverain (le souverain est le peuple dès le contrat, les individus de la multitude n'étant que des sujets séparés, sans aucune autre volonté que celle du souverain).

[8]      Les temps grammaticaux utilisés par G. Mairet semblent négliger le fait que Hobbes fait ici allusion à l'histoire anglaise du XVIIème siècle. (NdT)

[9]      La traduction de G. Mairet ("pour les instruire") n'est pas correcte. Ce sont les sujets (ici appelé peuple) qu'il faut instruire, pas les souverains. (NdT)

[10]    F. Tricaud complique inutilement : "à la manière dont s'introduit en ceux-ci l'idée que peut s'exercer ...". Cette complication s'explique par le fait que F. Tricaud a cru que le verbe "to admit" renvoyait aux gens du peuple, ce qui est une erreur. (NdT)

[11]    "if they mean to discharge the trust committed to them". (NdT)

[12]    "bear". F. Tricaud : "est dépositaire". G. Mairet : "est le support de". (NdT)

[13]    "careful". La traduction de G. Mairet ("réfléchi") étonne un peu. (NdT)

[14]    "For no king can be rich, nor glorious, nor secure". Contresens de G. Mairet, incompréhensible : "Car un roi peut être riche, mais ni glorieux ni en sécurité"!! (NdT)

[15]    "as long" : aussi longtemps, et non "longtemps" (G. Mairet). (NdT)

[16]    G. Mairet néglige le mot "right". (NdT)

[17]    Ce "alors" vise à rendre compte du temps utilisé par Hobbes : "who have been versed". (NdT)

[18]    "but not govern them in it". (NdT)

[19]    "the understanding" : littéralement, la compréhension. N'oublions pas que l'entendement est chez Hobbes un acte. (NdT)

[20]    Traduction libre de "because of their own multitude". (NdT)

[21]    "a few that would have the resolution, once taken, continue firm". (NdT)

[22]    Les traductions de F. Tricaud ("présence concertée") et de G. Mairet ("l'apparition opportune") ne rendent pas compte de l'idée toute simple de la formule "the diligent appearance" : certains membres de l'assemblée sont rarement absents, et leur présence assidue peut effectivement démettre aujourd'hui ce qui a été fait hier. Néanmoins, il y a bien sûr dans l'idée de diligence l'idée d'une attention, d'un zèle, qui peut suggérer une préméditation, ce qui explique la traduction de F. Tricaud. Je pense que G. Mairet suggère la même idée, en employant le mot "opportun". (NdT)

[23]    F. Tricaud ne tient pas comte de "all" ("all that was concluded yesterday"). (NdT)

[24]    "this inconvenience". (NdT)

[25]    Exactement "de tout ce qu'il possède" ("of all he possesseth"). (NdT)

[26]    Le "elles" de F. Tricaud n'est pas clair. Il est même incorrect. (NdT)

[27]    "may descend upon an infant". (NdT)

[28]    D'un point de vue juridique, à une personne mineure. (NdT)

[29]    "which are to govern by his right and in his name". (NdT)

[30]    La traduction de F. Tricaud n'est pas fidèle au texte anglais : "Tout le danger qu'on peut faire valoir vient donc des prétentions de ceux qui peuvent devenir rivaux ...". Le mot "pretended" renvoie au danger, et certainement pas aux rivaux : "And therefore all the danger that can be pretended must arise from the contention of those that ...". La traduction de G. Mairet est tout à fait correcte. (NdT)

[31]    "diminution". (NdT)

[32]    "is not tuition, but treachery". (NdT)

[33]    Le mot "contention" peut avoir parfois le sens de prétention, d'affirmation : je prétends que ..., j'affirme que. A partir de là, F. Tricaud a cru pouvoir traduire "contention" par "prétention". G. Mairet traduit par "dispute". (NdT)

[34]    "if the government were in a child" : littéralement "si le gouvernement était dans un enfant". (NdT)

[35]    Gardiens (gardes) de la liberté. (NdT)

[36]    Littéralement "autant" (as much as). (NdT)

[37]    "other forms arising from these mingled together". (NdT)

[38]    "elective kingdoms". (NdT)

[39]    "president". Il paraît difficile de traduire aujourd'hui (comme le fait G. Mairet) par "président". Il s'agit, comme le signale F. Tricaud du gouverneur d'une province (voir le sens du latin praeses). En tant que les trois mots utilisés par Hobbes supposent que les fonctionnaires, malgré leur statut de quasi-monarques dans le pays soumis, demeurent des ministres du Souverain du pays vainqueur, le mot préfet (au sens qu'il a pu avoir dans l'histoire, surtout à Rome), pour traduire "president" me paraît correct. L'allusion, plus loin, à Ponce Pilate, confirme ce choix. (NdT)

[40]    L'anglais dit directement : "limited kings". (NdT)

[41]    "but hereditary". (NdT)

[42]    "to elect". Peut avoir ou le sens d'élire (au sens politique) ou le sens de choisir (c'est ici le cas). L'utilisation du verbe "élire" au sens de choisir devient rare à notre époque (il demeure parfois dans le vocabulaire amoureux). (NdT)

[43]    "and dissolveth with him". (NdT)

[44]    "to provide" : pourvoir, se prémunir, se mettre à l'abri, prévenir un danger, etc.. On notera que G. Mairet néglige de traduire ce verbe important. (NdT)

[45]    Le verbe instituer, parmi les différents sens, a celui de nommer officiellement un successeur. Il y a en effet dans le verbe anglais "to establish" l'idée d'une publicité de l'acte. Cette publicité est essentielle pour Hobbes. Elle est une condition d'une reconnaissance du pouvoir pour éviter l'état de guerre. (NdT)

[46]    "a sovereign absolute". (NdT)

[47]    F. Tricaud ne traduit pas "always". (NdT)

[48]    Il est étrange que G. Mairet traduise "one man" par "un seul homme" et traduise "one people" par "un peuple" (au lieu de : "un seul peuple"). (NdT)

[49]    "the matter". (NdT)

[50]    "it is necessary for the conservation of the peace of men that as there was order taken for an artificial man, so there be order also taken for an artificial eternity of life". (NdT)

[51]    "the right of succession". (NdT)

[52]    "the disposing of the succession". (NdT)

[53]    "may be assumed by the sovereign at his pleasure". "to assume" : prendre, revêtir, prendre possession, s'approprier. (NdT)

[54]    Ce que verra très bien Rousseau, mais il ne s'agira évidemment pas de multitude au sens hobbesien chez Rousseau. (NdT)

[55]    F. Tricaud néglige "into his room". (NdT)

[56]    Fonctionnaires. (NdT)

[57]    Hobbes utilise ici le mot "court". La traduction de F. Tricaud ("corps") est moins bonne que celle de G. Mairet ("assemblée"). Il est possible que le mot "court" désigne ici l'assemblée en acte, réunie officiellement, tout comme on parle d'audience pour un tribunal. (NdT)

[58]    "and by the same it may, when the public shall require it, be recalled". (NdT)

[59]    "appoint". (NdT)

[60]    On notera l'incorrection grammaticale de la traduction de F. Tricaud. (NdT)

[61]    "ratiocination" et non "reasonning"(voir le chapitre 5). On rappellera que ce mot n'est aucunement péjoratif chez Hobbes. Il s'agit du calcul par propositions, tel qu'il a été exposé dans le chapitre 5. (NdT)

[62]    "the right of inheritance": droit de succession, droit d'héritage. G. Mairet a négligé de traduire l'expression. (NdT)

[63]    Il n'est pas facile de rendre l'anglais "dissolved", dans l'expression "the dissolved multitude", quoique l'idée soit très claire : c'est celle de l'absence de liens, de l'absence d'unité (unité qui se réalisera dans la personne du souverain). F. Tricaud a choisi "multitude inorganisée", et ce choix est très heureux. G. Mairet a choisi "dispersée", ce qui est aussi un bon choix. La traduction de "dissolved" par "dissolue" est quasiment impossible, vu le sens français du mot. La traduction par "dissoute" est de même impossible puisqu'elle suggère une cohésion antérieure. "éparse" était possible, "éparpillée" acceptable mais plus faible. "sans liens" était peut-être la traduction la plus simple. (NdT)

[64]    F. Tricaud traduit assez librement "and be capable of doing any one action" par " habilités à poser quelque acte collectif". (NdT)

[65]    De vive voix. (NdT)

[66]    G. Mairet néglige le superlatif. (NdT)

[67]    Le verbe "régner" est ajouté par F. Tricaud. Hobbes écrit : "invested in the right of being monarch". (NdT)

[68]    "absolutely succeedeth". Littéralement "succède absolument". Le sens de l'adverbe s'éclaire dans la suite du texte, quand Hobbes donne l'exemple de conditions qui s'ajoutent : plus proche parenté mâle (ou femelle), auquel cas le plus proche parent ne succède pas absolument, mais relativement au fait qu'il est mâle ou femelle. La traduction de F. Tricaud ("sans autre précision") est correcte, mais le mot "précision" ne rend pas bien compte de l'adverbe "absolutely". G. Mairet traduit "absolument". (NdT)

[69]    "to control" : différents sens : diriger, commander, s'emparer, réprimer, dompter, etc.. (NdT)

[70]    "in himself" : c'est-à-dire en régnant comme monarque. (NdT)

[71]    Exactement, Hobbes dit : "et il est évident qu'un homme reçoit toujours, par réflexion, le plus d'honneur de la grandeur de sa plus proche parenté." Il paraît difficile de conserver directement le sens optique de l'image dans la traduction. (NdT)

[72]    "to undervalue" : se sous-évaluer (littéralement), se sous-estimer, mésestimer, faire peu de cas de ... (NdT)

[73]    "unskillfulness". Est "skilled" (skilful) celui qui est habile, adroit, expert, compétent, spécialisé... On peut traduire "unskillfulness" par maladresse, inhabileté, incompétence. (NdT)

[74]    "the true rules of politics". (NdT)

[75]    "to make their government digestible". Le "plus" ("plus digeste") de G. Mairet n'est pas justifié. F. Tricaud évite la traduction littérale en choisissant "pour rendre leur gouvernement moins pesant". (NdT)

[76]    "offices of charge". (NdT)

[77]    "by will". L'expression est employée pour désigner les dernière volontés, même sans "last" : to make one's will : faire son testament. G. Mairet traduit "selon sa volonté", mais le paragraphe, ne l'oublions pas, concerne une objection sur le droit de succession pas testament et par contrat. (NdT)

[78]    "the lawfulness". (NdT)