PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

Chapitre 19Chapitre 21 - Sommaire des chapitres traduits avec notes - Index Philotra

 

Chapitre 20 : Des dominations paternelle et despotique

 

Une république par acquisition [1] est celle où le pouvoir souverain est acquis par la force; et il est acquis par la force quand des hommes, individuellement, ou plu­sieurs ensemble à la majorité des voix, par crainte de la mort, ou des fers, autori­sent toutes les actions de cet homme, ou de cette assemblée, qui a leurs vies et leur liberté [2] en son pouvoir.

 

Et cette espèce de domination, ou de souveraineté, diffère de la souveraineté par institution seulement en ceci que les hommes qui choisissent leur souverain le font par crainte l'un de l'autre, et non par crainte de celui qu'ils instituent. Mais dans ce cas, ils s'assujettissent [3] à celui dont ils ont peur [4]. Dans les deux cas, ils le font par crainte [5], ce qui doit être noté par ceux qui soutiennent que toutes les conventions qui procèdent de la peur de la mort ou de la violence sont nulles. Si c'était vrai [6], personne, dans aucune espèce de République, ne pourrait être obligé d'obéir. Il est vrai que, une fois une République instituée, ou acquise, des promesses qui procèdent de la peur de la mort ou de la violence ne sont pas des conventions, et n'obligent pas, quand la chose promise est contraire aux lois; mais la raison n'en est pas que la promesse a été faite sous la crainte, mais que celui qui promet n'a aucun droit sur la chose promise. De même, quand il peut légalement [7] s'exécuter, et qu'il ne le fait pas, ce n'est pas l'invalidité de la convention qui le dispense [8] [de le faire], mais la sentence du souverain. Autrement, toutes les fois qu'un homme promet légalement [9], il rompt illégalement sa promesse, mais quand le souverain, qui est l'acteur, l'en acquitte, alors celui qui lui a extorqué la promesse l'en acquitte aussi, en tant qu'auteur de cette dispense [10].

 

Mais les droits et conséquences de la souveraineté [11] sont les mêmes dans les deux cas. Le pouvoir du souverain ne peut pas, sans son consentement, être transmis à un autre, on ne peut lui confisquer [12] ce pouvoir, il ne peut être accusé par l'un de ses sujets d'avoir commis un tort [13], il ne peut pas être puni par eux, il est juge de ce qui est nécessaire à la paix, et il est juge des doctrines. Il est l'unique législateur, et le juge suprême des disputes, des moments et des opportunités de la guerre et de la paix. Il lui appartient de choisir les magistrats, conseillers, commandants, et tous les autres officiers [14] et ministres, et de déterminer les récompenses et les punitions, les honneurs et le rang. Les raisons de cela sont les mêmes que celles qui sont alléguées dans le chapitre précédent pour les mêmes droits et conséquences de la souveraineté par institution.

 

La domination est acquise de deux façons, par la génération et par la conquête [15]. Le droit de domination par génération est celui que le parent a sur ses enfants, et il est appelé PATERNEL [16]. Et il ne provient pas tant de la génération, comme si donc le parent avait domination sur son enfant parce qu'il l'avait engendré, que du consentement [17] de l'enfant, soit exprès, soit déclaré par des preuves suffisantes. En effet, pour ce qui est de la génération, Dieu a conféré [18] à l'homme un aide, et il y en a toujours deux, qui sont [ses] parents à égalité. C'est pourquoi la domination sur l'enfant devrait appartenir à égalité aux deux, et l'enfant devrait être assujetti [19] aux deux à égalité, ce qui est impossible, car nul ne peut obéir à deux maîtres [20]. Et en attribuant la domination à l'homme [21] seulement, en tant qu'étant de sexe supérieur, certains ont mal raisonné, car entre l'homme et la femme, il n'y a pas une différence de force et de prudence telle que le droit puisse être déterminé sans guerre. Dans les Républiques, cette dispute est tranchée par la loi civile, et la plupart du temps, mais pas toujours, la sentence est favorable au père, parce que la plupart des Républiques ont été érigées par des pères et non par des mères de famille. Mais la question se pose désormais dans l'état de simple nature [22] où l'on suppose qu'il n'y a ni lois du mariage, ni lois sur l'éducation des enfants, mais [seulement] [23] la loi de nature et la naturelle inclination des sexes l'un pour l'autre, et pour les enfants. Dans cet état de simple nature [24], ou bien les parents disposent entre eux de la domination de l'enfant, par contrat, ou ils n'en disposent pas du tout [25]. S'ils en disposent, le droit est transmis [26] conformément au contrat. L'histoire nous montre que les Amazones contractaient avec les hommes des pays voisins, à qui elles avaient recours pour leur descendance, [et le contrat stipulait] que la descendance mâle serait renvoyée [aux hommes] tandis que la descendance femelle resterait avec elles; si bien que la domination des femelles appartenait à la mère.

 

S'il n'y a pas de contrat, la domination appartient à la mère, car dans l'état de simple nature, où il n'y a pas de lois du mariage, on ne peut savoir qui est le père, à moins que la mère ne déclare qui il est, et donc le droit de domination dépend de sa volonté, et par conséquent, lui appartient. De plus, vu que l'enfant est d'abord au pouvoir de la mère, et qu'elle peut soit le nourrir, soit l'exposer, si elle le nourrit, il lui doit la vie, et il est donc obligé de lui obéir plutôt que d'obéir à un autre, et en conséquence de cela, la domination de l'enfant lui appartient. Mais si elle l'expose, et qu'un autre le trouve et le nourrit, la domination appartient à celui qui le nourrit. En effet, il doit obéir à celui qui le préserve, parce que la préservation de la vie étant la fin pour laquelle un homme s'assujettit à un autre, tout homme est censé promettre obéissance à celui qui a le pouvoir de le garder sauf ou de le tuer.

 

Si la mère est assujettie au père, l'enfant est au pouvoir du père, et si le père est assujetti à la mère (comme quand une reine souveraine se marie avec l'un de ses sujets), l'enfant est assujetti à la mère, parce que le père aussi lui est assujetti [27].

 

Si un homme et une femme, monarques de deux royaumes différents, ont un enfant, et qu'ils contractent pour savoir qui en aura la domination, le droit de domi­nation est transmis [28] par le contrat. S'ils ne contractent pas, la domination se conforme à la domination du lieu de résidence de l'enfant, car le souverain de chaque pays domine tous ceux qui y résident.

 

Celui qui a la domination d'un enfant a aussi la domination des enfants de l'enfant, et des enfants des enfants; car celui qui a la domination de la personne d'un homme a [aussi] la domination de tout ce qui lui appartient. Sinon, la domination ne serait qu'un titre sans effet [29].

 

On procède, pour le droit de succession à la domination paternelle, de la même manière que pour le droit de succession à la monarchie, ce dont j'ai déjà suffisamment parlé dans le chapitre précédent.

 

La domination acquise par conquête, ou victoire à la guerre, est celle que certains auteurs nomment DESPOTIQUE, de despotes [30], qui signifie un seigneur ou un maître, et elle est la domination que le maître a sur le serviteur. Et cette domination est alors acquise par le vainqueur quand le vaincu, pour éviter à ce moment-là le coup mortel [31], convient, soit par des paroles expresses, soit par d'autres signes suffisants de la volonté, qu'aussi longtemps qu'on lui accordera la vie et la liberté de son corps, le vainqueur en aura l'usage comme il lui plaît. Et dès que cette convention est faite, le vaincu est un SERVITEUR, mais pas avant ; car par le mot serviteur (s'il est dérivé de servire, servir, ou de servare, garder, c'est ce que je laisse aux disputes des gram­mairiens), on n'entend pas un captif, qui est gardé en prison ou dans les fers, jusqu'à ce que son propriétaire, qui l'a capturé, ou acheté à quelqu'un qui l'a capturé [32], envisage ce qu'il va en faire, car les hommes communément appelés esclaves n'ont aucune obligation et peuvent briser leurs fers et détruire leur prison, tuer ou emmener captif leur maître justement, mais on entend un homme qui, capturé, se voit accorder la liberté corporelle et qui, promettant de ne pas s'enfuir et de ne pas faire violence à son maître, reçoit la confiance de celui-ci.

 

Ce n'est donc pas la victoire [33] qui donne le droit de domination sur le vaincu, mais sa propre convention. Il n'est pas obligé parce qu'il est conquis [34], c'est-à-dire battu, capturé ou mis en fuite, mais parce qu'il se rend [35] et se soumet au vainqueur. Le vainqueur n'est pas non plus obligé par la reddition d'un ennemi (sauf s'il a promis de le laisser en vie) de l'épargner, car cela est soumis à sa discrétion [36], et cette reddition n'oblige pas le vainqueur plus longtemps qu'il ne le juge bon, à sa propre discrétion.

 

Quant à ce que les hommes font quand ils demandent quartier [37], comme on le dit aujourd'hui (ce que les Grecs appelaient Zogria [38], prendre vivant), c'est se soustraire à ce moment-là à la fureur du vainqueur en se soumettant, et composer pour sauver sa vie en payant une rançon ou en le servant; et donc celui à qui l'on fait quartier ne se voit pas donner la vie, mais celle-ci est en suspens jusqu'à plus ample délibération [39]; car il ne s'est pas rendu à condition d'avoir la vie sauve mais il s'est rendu à la discré­tion du vainqueur. Et alors sa vie n'est en sécurité, son service n'est dû [40] que lorsque le vainqueur lui a confié [41] sa liberté corporelle ; car les esclaves, qui tra­vaillent en prison ou dans les fers, ne le font pas par devoir mais pour éviter la brutalité [42] des surveillants.

 

Le maître du serviteur est aussi maître de tout ce que le serviteur possède, et il peut en exiger l'usage, c'est-à-dire l'usage de ses biens, de son travail, de ses serviteurs et de ses enfants, aussi souvent qu'il le jugera bon. En effet, le serviteur tient sa vie de son maître par la convention d'obéissance, qui est : reconnaître pour sien [43] et autori­ser tout ce que le maître fera. Et au cas où le maître, s'il refuse, le tue, le jette dans les fers, ou le punit d'une autre manière à cause de sa désobéissance, il est lui-même l'auteur de ces actes et ne peut pas accuser le maître de lui causer un tort [44].

 

En somme, les droits et les conséquences des deux dominations, paternelle et despotique, sont exactement les mêmes que ceux d'un souverain par institution, et pour les mêmes raisons, lesquelles raisons ont été exposées dans le chapitre précé­dent. Si bien que si un homme, qui est monarque de différentes nations, l'une où il tient la souveraineté par institution du peuple assemblé, l'autre qu'il tient de la conquête*, c'est-à-dire de la soumission de chaque particulier pour éviter la mort ou les fers, [si donc cet homme] demande plus à une nation qu'à l'autre, au titre de la conquête*, en tant que cette nation est conquise*, c'est un acte d'ignorance des droits de souveraineté; car le souverain est le souverain absolu des deux nations de la même façon, ou autrement il n'y a aucune souveraineté, et donc tout homme peut légitimement se protéger, s'il le peut, avec sa propre épée, ce qui est l'état de guerre.

 

Par là, on voit qu'une grande famille, si elle n'est pas une partie d'une république, est en elle-même, en ce qui concerne les droits du souverain, une petite monarchie (qu'elle se compose d'un homme et de ses enfants, ou d'un homme et de ses serviteurs, ou [encore] d'un homme, de ses enfants et de ses serviteurs), où le père ou maître est le souverain. Cependant, une famille n'est pas à proprement parler une République à moins que, grâce à son propre nombre [d'individus], ou grâce à d'autres occasions, elle ne soit de ce type de pouvoir [45] qu'on ne peut soumettre sans risquer une guerre [46]. Car là où le nombre d'hommes est manifestement trop faible pour qu'ils se défendent en étant unis, chacun, quand il y a danger, pour sauver sa propre vie, peut faire usage de sa propre raison, soit en fuyant, soit en se soumettant à l'ennemi, selon ce qu'il jugera le meilleur, tout comme une très petite compagnie de soldats, surprise par une armée, peut baisser les armes et demander quartier, ou s'enfuir plutôt que d'être passée par le fil de l'épée [47]. Et cela suffira largement sur ce que j'ai découvert par spéculation et par déduction, des droits souverains, à partir de la nature, du besoin, et des desseins des hommes lorsqu'ils érigent des Républiques, et se placent sous des monarques ou des assemblées, à qui ils confient [48] assez de pouvoir pour les protéger.

 

Considérons maintenant ce que l’Écriture enseigne sur ce point. À Moïse, les en­fants d'Israël parlèrent ainsi : "Parle-nous, toi, et nous t'entendrons; mais que Dieu ne nous parle pas, de crainte que nous ne mourrions [49]." C'est là une absolue obéissance à Moïse. Sur le droit des rois, Dieu lui-même, par la bouche de Samuel, dit [50] : "Voici quel sera le droit du roi qui devra régner sur vous. Il prendra vos fils pour les affecter à la conduite de ses chars, et à la cavalerie, pour les faire courir devant ses chars, pour récolter sa moisson, et pour construire ses engins de guerre, et des instruments pour ses chars; il prendra vos filles pour faire des parfums, pour être ses cuisinières et ses boulangères. Il prendra vos champs, vos vignobles, vos oliveraies, et les donnera à ses serviteurs. Il prendra la dîme de votre blé et de votre vin et la donnera à des hommes de sa Chambre et à ses autres serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, et les meilleurs de vos jeunes gens [51], et il les emploiera dans ses affaires. Il prendra la dîme de vos troupeaux, et vous serez ses serviteurs [52]." C'est là un pouvoir absolu, résumé dans les derniers mots : vous serez ses serviteurs [53]. De plus, quand le peuple entendit quel pouvoir leur roi aurait, il y consentit cependant, et dit ceci : "Nous serons comme toutes les autres nations, et notre roi jugera nos causes, et il marchera devant nous, pour conduire nos guerres [54] ." Ici est confirmé le droit que les souverains ont, à la fois pour la milice et pour toute judicature, droit dans lequel est contenu le pouvoir absolu qu'un homme puisse transmettre à un autre. En outre, la prière du roi Salomon à Dieu était celle-ci : "Donne l'entendement [55] à ton serviteur, pour qu'il juge ton peuple et distingue le bon du mauvais[56] C'est pourquoi il appartient au souverain d'être juge et de prescrire les règles de distinction du bon et du mauvais [57], lesquelles règles sont les lois. En lui est donc le pouvoir législatif. Saül cherchait à tuer David. Cependant, quand il fut en son pouvoir de le mettre à mort, et que ses serviteurs allaient le faire, David le leur interdit, disant : "A Dieu ne plaise que je fasse un tel acte contre mon Seigneur, l'Oint de Dieu [58]." Pour l'obéissance des serviteurs, saint Paul dit : "Serviteurs, obéissez à vos maîtres en toutes choses [59] ", et "Enfants, obéissez à vos parents en toutes choses [60]." Il y a une simple [61] obéissance en ceux qui sont assujettis à la domination paternelle ou despotique. De même "Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse, et c'est pourquoi tout ce qu'ils vous ordonnent d'observer, observez-le et faites-le [62]." Il y a [là] encore une simple obéissance. Et saint Paul dit : "Rappelle-leur qu'ils s'as­sujettissent aux princes [63] et à ceux qui ont en autorité, et qu'ils leur obéissent [64]." Cette obéissance est aussi simple. Enfin, notre Sauveur lui-même reconnaît que les hommes doivent payer les taxes que les rois imposent, quand il dit : "donnez à César ce qui est à César [65] " et qu'il paie ces taxes lui-même [66]; et que la parole du roi est suffisante pour prendre quelque chose à un sujet, quand c'est nécessaire, et que le roi est juge de cette nécessité; car lui-même, en tant que roi des Juifs, commanda à ses disciples de prendre l'âne et son ânon, pour le porter lors de son entrée [67] dans Jérusalem, disant : "Entrez dans le village qui est sur votre chemin, et vous trouverez une ânesse attachée, et son ânon avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. Et si quelqu'un vous demande quelle est votre intention, dites que le Seigneur en a besoin, et on vous laissera aller [68]." Ils ne demanderont pas si cette nécessité est un titre suffisant, ni s'il est juge de cette nécessité, mais ils acquiesceront à la volonté du Seigneur.

 

À ces passages peut être aussi ajouté celui de la Genèse : "Vous serez comme des dieux, connaissant le bon et le mauvais [69] ", et "Qui t'a dit que tu étais nu? As-tu man­gé de cet arbre dont je t'avais ordonné de ne pas manger? [70] " Car connaître le bon et le mauvais, ou juger du bon et du mauvais était interdit sous le nom de fruit de l'arbre de la connaissance, pour mettre à l'épreuve l'obéissance d'Adam. Le diable, pour enflammer l'ambition de la femme, à qui ce fruit paraissait beau, lui dit qu'en le goûtant ils seraient comme des dieux, connaissant le bon et le mauvais. Là-dessus, en ayant mangé tous les deux, ils s'arrogèrent la fonction de Dieu, qui est de juger du bon et du mauvais, mais ils n'acquirent aucune nouvelle capacité à les distinguer justement. Et où il est dit qu'ayant mangé ils virent qu'ils étaient nus, personne n'a interprété ce passage comme s'ils avaient été antérieurement aveugles, et n'avaient pas vu leur propre peau. Le sens est évident : ils jugèrent pour la première fois que leur nudité (voulue par Dieu en les créant) était inconvenante [71]; et, par leur honte ils condamnèrent tacitement Dieu lui-même. Sur ce, Dieu leur dit : "As-tu mangé [72], etc.", comme s'il disait : toi qui me dois obéissance, t'arroges-tu [le droit] de juger mes commandements [73] ? Par là, il est clairement, quoiqu'une façon allégorique, signifié que les commandements de ceux qui ont le droit de commander n'ont pas à être condamnés ou discutés.

 

De sorte qu'il apparaît évident, à mon entendement [74], tant par la raison que par l’Écriture, que le pouvoir souverain, qu'il soit entre les mains d'un seul homme, com­me en monarchie, ou d'une seule assemblée d'hommes, comme dans les Républiques populaire et aristocratique, est le plus grand pouvoir que les hommes puissent jamais imaginer de construire. Et quoique d'un pouvoir aussi illimité, on puisse imaginer de nombreuses mauvaises conséquences, cependant les conséquences de son absence, une guerre permanente de chaque homme contre son voisin, sont nettement pires. La condition de l'homme dans cette vie ne sera jamais sans inconvénients, mais dans aucune République, ne se manifeste de grands inconvénients, sinon ceux qui pro­cèdent de la désobéissance des sujets et de la rupture des contrats qui donnent à la République son être [75]. Et quiconque, pensant que le pouvoir souverain est trop grand, cherchera à le diminuer, doit s'assujettir au pouvoir qui peut le limiter, c'est-à-dire qu'il doit s'assujettir à un pouvoir [encore] plus grand.

 

            La plus grande objection est celle de la pratique, quand on demande où et quand un tel pouvoir a été reconnu par des sujets. Mais on peut demander à ceux qui font cette objection quand et où un royaume est demeuré longtemps sans sédition et sans guerre civile. Dans ces nations où les Républiques ont duré longtemps, et n'ont pas été détruites, sinon par une guerre avec l'étranger, les sujets ne se sont jamais disputé le pouvoir souverain. Mais quoi qu'il en soit, un argument tiré de la pratique des hommes, qui n'a pas été entièrement passé au crible [76], qui n'a pas pesé avec exacte raison [77] les causes et la nature des Républiques, et qui souffre quotidiennement les misères qui procèdent de cette ignorance, n'est pas valide. Car même si partout dans les monde, les hommes mettaient les fondations de leurs maisons sur le sable, on ne pourrait pas inférer de là qu'il doit en être ainsi. L'art d'établir et de conserver les Ré­publiques consiste en des règles certaines [78], comme en arithmétique et en géométrie, et non, comme au jeu de paume [79], sur la seule pratique, lesquelles règles ne sont découvertes ni par les pauvres gens qui en auraient le loisir, ni par ceux qui en ont le loisir, [mais] qui, jusqu'alors, n'ont pas eu la curiosité et la méthode pour faire cette découverte.

 

 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en août 2003.

 

 

 

 



[1]      "A Commonwealth by acquisition". (NdT)

[2]      Le pluriel de F. Tricaud ne se justifie pas. Hobbes utilise le singulier "liberty". (NdT)

[3]      De nouveau, le "eux-mêmes" de G. Mairet ne se justifie. Ce n'est que le pronom réfléchi. (NdT)

[4]      " to him they are afraid of". (NdT)

[5]      "for fear". (NdT)

[6]      F. Tricaud ne rend pas directement "true". (NdT)

[7]      "lawfully". (NdT)

[8]      "it is not the invalidity of the covenant that absolveth him". F. Tricaud ajoute inutilement le mot "dette". (NdT)

[9]      "lawfully", et plus loin "unlawfully". (NdT)

[10]    "absolution". (NdT)

[11]    La traduction de G. Mairet ("Mais les droits de souveraineté et leurs effets ...") ne respecte pas le texte de l'auteur. Il s'agit dans le texte de Hobbes des effets de la souveraineté, pas des effets des droits de la souveraineté. (NdT)

[12]    "he cannot forfeit it". On peut traduire aussi : il ne peut être déchu de ce pouvoir. La traduction de G. Mairet est nettement trop faible : "il ne peut le perdre". Le verbe "to forfeit" suggère que la confiscation est motivée par une forfaiture. (NdT)

[13]    "injury". F. Tricaud, qui traduit le plus souvent par "tort" ne justifie pas son choix d' "injustice", tout à fait possible ici. On rappellera que le mot "injury" signifie soit tort, lésion (même physique), accident, soit injustice. (NdT)

[14]    Ici fonctionnaires. (NdT)

[15]    F. Tricaud traduit "by conquest" par "en subjuguant". Il justifie cette traduction par un passage de la révision du Léviathan (page 714 chez Sirey).Que faut-il en penser? 1) Effectivement, la révision remet en question le sens habituel des mots "conquest", "conqueror", "conquered". Je reproduis ici un extrait (dans notre traduction) : "Et parce que je trouve dans différents livres anglais publiés récemment que les guerres civiles n'ont pas encore assez appris aux hommes à quel instant un sujet devient obligé envers le conquérant, ni ce qu'est la conquête, ni comme il se fait que cette conquête oblige les hommes à obéir à ses lois, je dis, pour la satisfaction de ceux qui voudraient aller plus loin sur ce sujet, que l'instant où un homme devient sujet d'un conquérant est celui où, ayant la liberté de se soumettre à lui; il consent, soit par des paroles expresses, soit par un autre signe suffisant, à être son sujet. (...) De là, on peut aussi comprendre quand on peut dire que des hommes sont conquis, et en quoi la nature de la conquête et le droit du conquérant consistent; car cette soumission implique tout cela. La conquête n'est pas la victoire elle-même, mais l'acquisition, par la victoire, d'un droit sur les personnes des hommes. Celui qui est tué est vaincu mais il n'est pas conquis. Celui qui est pris et mis en prison ou dans les chaînes n'est pas conquis, quoique vaincu, car il est encore un ennemi et il est en droit de se sauver s'il le peut. Mais celui à qui l'on accorde la vie et la liberté contre une promesse d'obéissance est désormais conquis et est désormais un sujet, mais pas avant." Le texte est suffisamment clair : il y a, au sens le plus rigoureux, conquête quand il y a contrat (express ou tacite) par lequel la vie et la liberté physique s'échangent contre une obéissance au souverain. Conquérir et assujettir ont donc le même sens. 2) Qu'en est-il exactement du chapitre XX? Le mot "conquest" apparaît trois fois (§4,10,14) et le participe passé "conquered" une fois (§11). Voyons le détail : a) §4 : "Dominion is acquired two ways: by generation and by conquest." Aucune explication de Hobbes qui passe tout de suite à la domination paternelle. b)§10 : "Dominion acquired by conquest, or victory in war, is that which some writers call DESPOTICAL from Despotes, which signifieth a lord or master, and is the dominion of the master over his servant. And this dominion is then acquired to the victor when the vanquished, to avoid the present stroke of death, covenanteth, either in express words or by other sufficient signs of the will, that so long as his life and the liberty of his body is allowed him, the victor shall have the use thereof at his pleasure." On remarque que la victoire et la conquête sont mises sur le même plan. Néanmoins, les lignes qui suivent éclairent le sens du mot "conquête", ici conforme à la révision. c)§11 : "It is not therefore the victory that giveth the right of dominion over the vanquished, but his own covenant. Nor is he obliged because he is conquered; that is to say, beaten, and taken, or put to flight; but because he cometh in and submitteth to the victor." F. Tricaud a raison de signaler qu'ici le sens de la révision n'est pas observé. d)§14 : "So that for a man that is monarch of diverse nations, he hath in one the sovereignty by institution of the people assembled, and in another by conquest; that is by the submission of each particular, to avoid death or bonds; to demand of one nation more than of the other, from the title of conquest, as being a conquered nation, is an act of ignorance of the rights of sovereignty." L'usage du mot est sans aucun doute fidèle à la révision. Que conclure : il semble difficile de ne pas traduire "conquest" par "conquête", vu la force de l'usage; mais on retiendra simplement que ce mot (sauf dans un cas, §11) n'a pas le sens habituel, mais qu'il a le sens que lui donne la révision. Un astérisque ajouté au mot attirera dans la suite le lecteur sur le sens particulier du mot. (NdT)

[16]    "paternal". (NdT)

[17]    "consent". (NdT)

[18]    "to ordain". Dans le domaine religieux, ce mot signifie ou "ordonner un prêtre", ou "destiner" On eût pu ici traduire : "Dieu a destiné à l'homme ...". (NdT)

[19]    La traduction de F. Tricaud ("devrait donc appartenir") étonne. Hobbes écrit : "and he be equally subject to both." Il s'agit bien du rapport d'un sujet-enfant à un souverain-parent. (NdT)

[20]    Allusion à Matthieu, VI, 24 (la King James version donne en effet : "No man can serve two masters". On retrouve la même idée sous une forme différente en Luc, XVI, 13 : "No servant can serve two masters")("nemo potest duobus dominis servire", dit la Vulgate).

[21]    F. Tricaud traduit "père", mais Hobbes ne dit pas ici "father" mais "man". (NdT)

[22]    G. Mairet néglige "mere" ("mere nature"). (NdT)

[23]    Ce "seulement", qui ne correspond à rien dans le texte de Hobbes, vient "naturellement" sous la plume, en français. Idem chez F. Tricaud. (NdT)

[24]    Même oubli chez G. Mairet. (NdT)

[25]    La traduction de F. Tricaud ("ou bien ils n'en font rien") est assez maladroite, malgré l'intention d'éviter une répétition (mais cette répétition est choisie par Hobbes). (NdT)

[26]    the right passeth". La traduction de G. Mairet ("existe") est insuffisante. (NdT)

[27]    Ou plus exactement "parce que le père aussi est son sujet". (NdT)

[28]    G. Mairet, qui avait traduit précédemment "passeth" par "existe" traduit maintenant par "passe". (NdT)

[29]    "a title without effect". On pouvait aussi traduire "titre inutile", "titre inefficace". F. Tricaud interprète plus qu'il ne traduit : "qui ne recouvrirait aucune réalité". (NdT)

[30]    En caractères grecs dans le texte. (NdT)

[31]    "the present stroke of death". La traduction de F. Tricaud ("coup mortel qui le presse") est peu fidèle, et même peut-être excessive. (NdT)

[32]    G. Mairet néglige la fin de cette proposition. (NdT)

[33]    "the victory". (NdT)

[34]    Je rappelle que cet usage de "conquered" est contraire à la révision du Léviathan. Voir une des notes précédentes, consacrée à cette question. (NdT)

[35]    "he cometh in". (NdT)

[36]    "for this his yielding to discretion". "discrétion a bien sûr ici le sens de "bon vouloir". Le terme est certes, comme le dit F. Tricaud, un peu vieilli. (NdT)

[37]    "when they demand, as it is now called, quarter". (NdT)

[38]    En caractères grecs dans le texte. (NdT)

[39]    "but deferred till further deliberation". (NdT)

[40]    C'est-à-dire est un devoir (ce qui suppose contrat, au moins tacite). (NdT)

[41]    Il lui fait confiance. (NdT)

[42]    Très exactement : la cruauté. (NdT)

[43]    Le verbe utilisé (déjà rencontré) est "to own". (NdT)

[44]    "injury". (NdT)

[45]    "unless it be of that power". (NdT)

[46]    "without the hazard of war". (NdT)

[47]    Erreur de traduction de F. Tricaud ("plutôt que de livrer bataille"). "to put to sword" : contraction de : "to put to death by sword". G. Mairet a corrigé l'erreur : "être passée par les armes". (NdT)

[48]    La traduction de G. Mairet ("auxquels ils accordent") est insuffisante. Elle laisse échapper l'idée de confiance, présente dans le verbe "to entrust". (NdT)

[49]    Exode, XX, 19 (Note de l'auteur). "Speak thou to us, and we will hear thee; but let not God speak to us, lest we die". Conforme à la King James version. (NdT)

[50]    De nouveau, G. Mairet ne tient pas sérieusement compte du texte de Hobbes. Sauf contresens manifeste, pour les citations du texte biblique, je n'indiquerai pas, dans la suite, pour ne pas alourdir inutilement ces notes, toutes les infidélités de ce traducteur au texte de Hobbes. (NdT)

[51]    Traduction fine de F. Tricaud : "la fleur de vos jeunes gens". (NdT)

[52]    1.Samuel, VIII, 11-17 (Note de l'auteur). "This shall be the right of the king you will have to reign over you. He shall take your sons, and set them to drive his chariots, and to be his horsemen, and to run before his chariots, and gather in his harvest; and to make his engines of war, and instruments of his chariots; and shall take your daughters to make perfumes, to be his cooks, and bakers. He shall take your fields, your vineyards, and your olive-yards, and give them to his servants. He shall take the tithe of your corn and wine, and give it to the men of his chamber, and to his other servants. He shall take your man-servants, and your maidservants, and the choice of your youth, and employ them in his business. He shall take the tithe of your flocks; and you shall be his servants." La King James version donne : "This will be the manner of the king that shall reign over you: He will take your sons, and appoint them for himself, for his chariots, and to be his horsemen; and some shall run before his chariots. And he will appoint him captains over thousands, and captains over fifties; and will set them to ear his ground, and to reap his harvest, and to make his instruments of war, and instruments of his chariots. And he will take your daughters to be confectionaries, and to be cooks, and to be bakers. And he will take your fields, and your vineyards, and your oliveyards, even the best of them, and give [them to his servants. And he will take the tenth of your seed, and of your vineyards, and give to his officers, and to his servants. And he will take your menservants, and your maidservants, and your goodliest young men, and your asses, and put them to his work. He will take the tenth of your sheep: and ye shall be his servants." (NdT)

[53]    G. Mairet, recopiant la T.O.B. au lieu de traduire le texte de Hobbes, fait un contresens en employant le mot "esclave" au lieu du mot "serviteur". La chapitre XX a pourtant été très clair sur cette distinction!! (NdT)

[54]    1.Samuel, VIII,19 (Note de l'auteur). En fait VIII,20 : "We will be as all other nations, and our king shall judge our causes, and go before us, to conduct our wars". La King James version donne : "That we also may be like all the nations; and that our king may judge us, and go out before us, and fight our battles." (NdT)

[55]    "understanding" : l'entendement, la compréhension. (NdT)

[56]    1.Rois, III, 9 (Note de l'auteur) :"Give to thy servant understanding, to judge thy people, and to discern between good and evil". La King james version se montre plus fidèle au texte biblique en donnant "an understanding heart", ce qui correspond dans la Vulgate à "cor docile", et dans le Septante à "kardian akouein". (NdT)

[57]    Ou : du bien et du mal. Aucune distinction chez Hobbes. (NdT)

[58]    1.Samuel,XXIV,9 (Note de l'auteur). "God forbid I should do such an act against my Lord, the anointed of God". En fait, il s'agit de 1.Samuel,XXIV,10. La King James version donne : "I will not put forth mine hand against my lord; for he is the LORD'S anointed". (NdT)

[59]    Colossiens, III, 20 (Note de l'auteur qui fait erreur, car il s'agit du verset 22) : "Servants obey your masters in all things". Conforme à la King James version. (NdT)

[60]    Colossiens, III, 20 (Note de l'auteur) : "Children obey your parents in all things". Conforme à la King James version. (NdT)

[61]    F. Tricaud précise ici le sens du mot "simple" en traduisant par "sans mélange". L'expression, chez le même Tricaud, "est donc le lot" ne correspond précisément à rien chez Hobbes qui se contente de "There is ...". (NdT)

[62]    Matthieu, XXIII, 2-3 (Note de l'auteur) : "The scribes and Pharisees sit in Moses' chair, and therefore all that they shall bid you observe, that observe and do". La King James version donne : "The scribes and the Pharisees sit in Moses' seat : All therefore whatsoever they bid you observe, that observe and do". (NdT)

[63]    Tite, III, 2 :"Warn them that they subject themselves". Hobbes n'emploie pas un passif, comme semble le croire F. Tricaud qui traduit : "Rappelle-leur d'être assujettis". (NdT)

[64]    Tite, III, 2 (Note de l'auteur). "Warn them that they subject themselves to princes, and to those that are in authority, and obey them". La King James version donne : "Put them in mind to be subject to principalities and powers, to obey magistrates, to be ready to every good work". La vraie référence est en fait Tite, III, 1. (NdT)

[65]    Hobbes ne donne pas la référence et G. Mairet ne recopie plus la T.O.B. et traduit le texte de Hobbes. On rappellera que la référence est Marc, XII, 17 (sur la question des impôts, voir aussi Romains, 13, 1-7). La formule complète, telle qu'on la trouve chez Darby, est "Rendez les choses de César à César, et les choses de Dieu à Dieu!" (il s'agit de l'empereur Tibère-César, qui régna de 14 à 47).  Cette réponse aux Pharisiens qui lui tendaient un piège a pu être interprétée comme une formulation de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Là n'est évidemment pas l'intention de Hobbes. La formule de la Vulgate est "reddite igitur quae sunt Caesaris Caesari et quae sunt Dei Deo". (NdT)

[66]    "Himself", avec une majuscule. Il s'agit donc du Christ, en tant que sujet imposé. (NdT)

[67]    La traduction de G. Mairet ("pour entrer") est insuffisante. (NdT)

[68]    Matthieu, XXI, 2-3 (Note de l'auteur) : "Go into the village over against you, and you shall find a she ass tied, and her colt with her; untie them, and bring them to me. And if any man ask you, what you mean by it, say the Lord hath need of them: and they will let them go". La King James version donne : "Go into the village over against you, and straightway ye shall find an ass tied, and a colt with her: loose them, and bring them unto me. And if any man say ought unto you, ye shall say, The Lord hath need of them; and straightway he will send them". On remarquera que G. Mairet recopie de nouveau la T.O.B. Pourquoi a-t-il fait exception pour la précédente formule? (NdT)

[69]    Genèse, III, 5 (Note de l'auteur) : "You shall be as gods, knowing good and evil". Conforme à la King James version. (NdT)

[70]    Genèse, III, 11 : "Who told thee that thou wast naked? Hast thou eaten of the tree, of which I commanded thee thou shouldest not eat?" Conforme à la King James version. (NdT)

[71]    "Uncomely" : qui n'est pas comely (voir le verbe to come), c'est-à-dire avenant (voir le verbe avenir). Est avenant soit ce qui plaît, ce qui est agréable, soit ce qui est conforme, en accord avec, qui convient. Vu la suite (la honte d'Adam et d'Eve), il semble difficile de traduire "que leur nudité était laide (ou encore déplaisante)". Adam et Eve prennent conscience du caractère inconvenant de leur nudité. (NdT)

[72]    Genèse, III,11. (NdT)

[73]    "as if He should say, doest thou that owest me obedience take upon thee to judge of my commandments?". (NdT)

[74]    "to my understanding". On dirait plutôt en Français "selon moi", ou "à mes yeux". (NdT)

[75]    Ou "son existence" ("his being"). (NdT)

[76]    "that have not sifted to the bottom". "to sift" : au sens propre, tamiser, passer au cribe, et au sens figuré, examiner attentivement. "to the bottom" : jusqu'au fond. Les images étant (pour des raisons qu'un lecteur attentif connaît) assez rares chez Hobbes, il faut les conserver. (NdT)

[77]    "with exact reason weighed". (NdT)

[78]    "certain rules". (NdT)

[79]    Même si la dénomination utilisée par Hobbes est "tennis play", on s'étonne de la traduction par "tennis" chez G. Mairet. (NdT)