PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

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Chapitre 27 : Des infractions à la loi, excuses et circonstances atténuantes

 

Un péché [1] n'est pas seulement la transgression d'une loi, elle est aussi tout mépris du législateur, car un tel mépris est une infraction à toutes les lois à la fois. Le péché peut donc consister non seulement dans le fait de commettre un acte, ou de tenir un discours interdit par les lois, ou dans l'omission de ce que la loi commande, mais aussi dans l'intention, dans le dessein de la transgresser [2]. En effet, le dessein d'enfreindre la loi est un certain degré de mépris envers celui à qui il appartient de veiller à son exécution. Se délecter, en imagination seulement, [à l'idée] de posséder les biens d'un autre homme, ses serviteurs, ou sa femme, sans aucune intention de les lui prendre par la force ou la ruse, ce n'est pas une violation de la loi qui dit : Tu ne convoiteras pas[3] N'est pas non plus un péché le plaisir qu'on a à imaginer ou rêver [4] la mort de celui dont on ne peut attendre de son vivant que dommage et déplaisir. Mais c'est un péché que de décider de mettre à exécution quelque acte tendant à provoquer sa mort. En effet, éprouver du plaisir en imaginant [5] ce qui donnerait du plaisir si c'était réel est une passion si attachée à la nature, aussi bien de l'homme que de toute autre créature vivante, qu'en faire un péché serait considérer le fait d'être un homme comme un péché. Cette réflexion m'a fait juger trop sévères ceux qui, aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres, soutiennent que les premiers mouvements de l'esprit, même mis en échec par la crainte de Dieu [6], sont des péchés. J'avoue cependant qu'il est moins risqué de se tromper dans ce sens que dans l'autre.

 

Une INFRACTION A LA LOI [7] est un péché consistant à commettre par des actes ou des paroles ce que la loi interdit, ou à omettre ce qu'elle commande. Ainsi, toute infraction à la loi est un péché, mais tout péché n'est pas une infraction à la loi. Avoir l'intention de voler ou de tuer est un péché, même si cette intention ne se manifeste jamais dans des paroles ou des actes, car Dieu, qui voit la pensée de l'hom­me, peut l'accuser de cette intention [8]. Mais tant que cette intention ne se manifeste pas dans quelque chose qui soit fait ou dit, par lequel un juge humain puisse prouver qu'il y a eu intention [9], cette intention ne porte pas le nom d'infraction à la loi. Les Grecs observaient cette distinction entre le mot amartêma et les mots enklêma ou aitia [10], le premier (qu'on traduit par péché) signifiant tout écart par rapport à la loi, et les deux autres (qu'on traduit par infraction à la loi) signifiant seulement ce péché dont un homme peut accuser un autre homme. Mais il n'y a aucunement lieu que les intentions qui ne se manifestent pas par quelque acte extérieur soient l'objet d'une accusation humaine. De la même manière, les Latins, par le mot peccatum (qui signi­fie péché), entendaient toutes sortes d'écarts par rapport à la loi, mais par le mot crimen (mot qu'ils tirent de cerno [11], qui signifie percevoir), ils entendaient seulement ces péchés qui peuvent être rendues manifestes devant un juge, et qui, par conséquent, ne sont pas de simples intentions.

 

De cette relation du péché à la loi, et de l'infraction à la loi civile, on peut inférer que : premièrement, là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de péché [12]. Mais comme la loi de nature est éternelle, la violation des conventions, l'ingratitude, l'arrogance, et tous les actes contraires à quelque vertu morale ne peuvent jamais cesser d'être des péchés. Deuxièmement, là où il n'y a pas de loi civile, il n'y a pas d'infraction à la loi [13], car comme aucune loi ne demeure, sinon la loi de nature, il n'y a aucunement lieu qu'il y ait accusation, tout homme étant son propre juge, accusé seulement par sa propre conscience, et innocenté par la droiture de sa propre intention. Quand donc son intention est droite, son acte n'est pas un péché. Dans le cas contraire, son acte est un péché, mais ce n'est pas une infraction à la loi. Troisièmement, quand il n'y a pas de pouvoir souverain, il n'y a pas non plus d'infraction à la loi, car quand n'existe pas un tel pouvoir, on ne peut avoir aucune protection de la loi, et, par conséquent, chacun peut se protéger par son propre pouvoir. En effet, lors de l'institution du pouvoir souverain, nul n'est censé abandonner le droit de préserver son propre corps, pour la sécurité duquel toute souveraineté est ordonnée. Mais cela doit s'entendre uniquement de ceux qui n'ont pas contribué eux-mêmes à supprimer ce pouvoir qui les protégeait, car cette suppression serait dès le début une infraction à la loi [14].

 

La source de toute infraction à la loi est quelque défaut de compréhension, quel­que erreur de raisonnement ou quelque soudaine violence des passions [15]. Le défaut de compréhension est l'ignorance ; dans le raisonnement, c'est une opinion erronée. Ajoutons que l'ignorance est de trois sortes : ignorance de la loi, ignorance du souve­rain, et ignorance de la peine. L'ignorance de la loi de nature n'excuse personne, parce que tout homme qui a atteint l'âge d'user de la raison est censé savoir qu'il ne doit pas faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fasse. Par conséquent, quel que soit l'endroit où l'on aille, si l'on fait quelque chose de contraire à cette loi, c'est une infraction à la loi. Si un homme arrive chez nous des Indes, et qu'il persuade les gens d'ici de recevoir une nouvelle religion, ou s'il leur enseigne quelque chose qui les incite à désobéir aux lois du pays, même s'il est autant persuadé qu'on peut l'être de la vérité de ce qu'il enseigne, il commet une infraction à la loi, et il peut être avec justice puni pour cette infraction, non seulement parce que sa doctrine est fausse, mais aussi parce qu'il fait ce qu'il n'approuverait pas d'un autre qui, venant de chez nous, tenterait de modifier la religion de là-bas. Mais l'ignorance de la loi civile excusera un homme dans un pays étranger jusqu'à ce que cette loi lui soit déclarée, parce que, jusque-là, il n'est lié par aucune loi civile [16].

 

De la même manière, si la loi civile, dans son propre pays, n'est pas suffisamment déclarée pour qu'on puisse la connaître si on le veut, et si l'action n'est pas contraire à la loi de nature, l'ignorance est une excuse valable. Dans les autres cas, l'ignorance de la loi civile n'excuse pas.

 

L'ignorance du pouvoir souverain de l'endroit où l'on réside ordinairement n'est pas une excuse, parce qu'on doit prendre connaissance du pouvoir par lequel on est, à cet endroit, protégé.

 

L'ignorance de la peine, quand la loi est déclarée, n'excuse personne, car, en vio­lant la loi (qui, sans une crainte de la peine qui suit l'infraction, ne serait pas une loi, mais de vaines paroles [17]), un homme se soumet à la peine, même s'il ne sait quelle elle est, parce que quiconque fait une action en accepte toutes les conséquences con­nues. Or, le châtiment est une conséquence connue de la violation des lois de toute République. Si le châtiment est déjà déterminé par la loi, il y est assujetti, et si ce n'est pas le cas, il est alors assujetti à un châtiment discrétionnaire [18]. En effet, il est logique [19] que celui qui a causé un tort sans autre limitation que celle de sa propre volonté subisse un châtiment sans autre limitation que celle de la volonté de celui dont la loi a été de cette façon violée.

 

Mais quand une peine, soit est attachée à l'infraction dans la loi elle-même, soit a été infligée habituellement pour des cas semblables, celui qui commet l'infraction [20] est exempté d'une peine plus lourde. En effet, si le châtiment, connu à l'avance, n'est pas assez lourd pour décourager les hommes de commettre l'action, il est une invi­tation à cette action, parce que, quand les hommes comparent l'avantage de l'injustice avec le mal de la punition [correspondante], ils choisissent, par une nécessité de nature, ce qui leur semble meilleur. Et par conséquent, quand ils sont punis plus lourdement que ce que la loi avait antérieurement déterminé, ou plus lourdement que ceux qui ont été punis pour la même infraction, c'est la loi qui les a tentés et qui les a trompés.

 

Aucune loi faite après que l'acte a été commis ne peut faire de cet acte une infrac­tion à la loi, parce que si l'acte est contraire à la loi de nature, la loi existait avant l'acte; et il est impossible d'en prendre connaissance avant qu'elle ne soit faite, et elle ne peut donc pas être obligatoire [21]. Mais quand la loi qui interdit un acte est faite avant que l'acte ne soit commis, celui qui commet l'acte est passible de la peine instituée après coup, au cas où une peine moins lourde n'a été instituée avant ni par écrit, ni par l'exemple, pour la raison qui vient juste d'être alléguée.

 

À partir de défauts de raisonnement (c'est-à-dire d'erreurs) [22], les hommes sont incités à enfreindre les lois de trois façons. Premièrement, par la présomption de faux principes, comme quand les hommes, ayant observé comment, en tous lieux et de tous temps, les actions injustes ont acquis une autorité par la violence et les victoires de ceux qui les ont commises [23], et que, les puissants, se frayant un passage à travers la toile d'araignée des lois de leur pays [24], seuls les plus faibles et ceux qui ont échoué dans leur entreprise ont été jugés criminels, ces puissants ont de là pris pour principes et fondements de leur raisonnement que la justice n'est qu'un vain discours; que ce que quiconque peut obtenir par sa propre industrie et à son propre risque lui appartient; que la pratique de toutes les nations ne peut être injuste; que les exemples du temps passé sont de bonnes raisons de refaire la même chose; et de nombreuses autres choses du même genre qui, si on les accepte, font qu'aucun acte ne peut en lui-même être une infraction à la loi, que les actes ne peuvent devenir infractions par la loi, mais [seulement] par le succès de ceux qui les ont commis, et que le même acte peut être vertueux ou vicieux selon le plaisir de la fortune. Ainsi, ce que Marius con­sidère comme une infraction à la loi, Sylla en fait un acte méritoire, et César (les mêmes lois demeurant établies) le retransformera en infraction à la loi, tout cela troublant de façon perpétuelle la paix de la République.

 

Deuxièmement, ils y sont incités par de faux maîtres qui, soit interprètent mal la loi de nature, la rendant incompatible avec la loi civile, soit enseignent comme lois des doctrines de leur cru, ou des traditions des temps passés, en contradiction avec les devoirs d'un sujet.

 

Troisièmement, ils y sont incités par des inférences erronées à partir de vrais principes, ce qui arrive communément aux hommes qui se hâtent et se précipitent pour conclure et décider de ce qu'il faut faire [25]. Tels sont ceux qui, à la fois, ont une haute opinion de leur propre compréhension [26] et croient que les choses de cette nature ne requièrent ni temps ni étude, mais seulement l'expérience commune et une bonne intelligence naturelle [27], ce dont personne ne se juge dépourvu, alors que personne ne prétendra posséder, sans une étude longue et approfondie, la connaissance du bien et du mal [28], qui n'est pas moins difficile. Aucun de ces défauts de raisonnement ne peut excuser (quoique certains puissent atténuer) une infraction à la loi chez celui qui prétend à l'administration de ses propres affaires privées, et encore moins chez ceux qui assument une charge publique, parce qu'ils prétendent à cette raison sur le défaut de laquelle ils voudraient fonder leur excuse.

 

Parmi les passions qui sont le plus fréquemment causes d'infraction à la loi, l'une est la vaine gloire [29], ou surestimation ridicule de sa propre valeur, comme si la diffé­rence de valeur était un effet de l'intelligence, des richesses, du sang, ou de quelque autre qualité naturelle ne dépendant pas de la volonté de ceux qui ont l'autorité souveraine. De là vient la prétention de certains [qui estiment] que les châtiments [30] prévus par les lois, qui s'étendent généralement à tous les sujets, ne doivent pas leur être infligés avec la même rigueur qu'ils sont infligés aux pauvres, aux obscurs et aux simples, qu'on englobe sous le nom de vulgaire.

 

C'est pourquoi il arrive couramment que ceux qui estiment leur valeur à partir de l'étendue de leurs richesses s'aventurent à commettre des infractions à la loi, avec l'espoir d'échapper au châtiment en corrompant la justice publique, ou en obtenant le pardon par de l'argent ou par d'autres avantages.

 

Il arrive que ceux qui ont des parents nombreux et puissants, ou que des hommes populaires qui ont acquis une réputation auprès de la multitude, puisent le courage [31] d'enfreindre les lois dans l'espoir de soumettre [32] le pouvoir auquel il appartient de les faire exécuter.

 

Il arrive que ceux qui ont une haute et fausse opinion de leur propre sagesse se permettent de blâmer les actions de ceux qui gouvernent et de remettre en question leur autorité, et ainsi d'ébranler les lois par leurs discours publics, [prétendant par exemple] que rien ne sera une infraction à la loi, si ce n'est ce que leurs propres desseins requerront être tel [33]. Il arrive aussi que les mêmes hommes soient portés à commettre des infractions consistant à utiliser la ruse et à tromper leurs prochains, parce qu'ils estiment que leurs desseins sont trop subtils pour être aperçus. Ce sont là, selon moi, les effets d'une fausse présomption de leur propre sagesse. Parmi ceux qui sont les premiers moteurs des troubles dans la République [34] (ce qui ne peut jamais arriver sans une guerre civile), très peu nombreux sont ceux qui demeurent vivants assez longtemps pour voir leurs nouveaux desseins réalisés; de sorte que le bénéfice de leurs infractions retombe sur la postérité et sur ceux qui l'auraient le moins souhaité. Ce qui prouve [35] qu'ils n'étaient pas si sages qu'ils le pensaient. Et ceux qui trompent [autrui] dans l'espoir d'échapper à la surveillance se trompent couramment [36], l'obscurité dans laquelle ils croient se tenir cachés [37] n'étant rien d'autre que leur propre aveuglement, et ils ne sont pas plus sages que des enfants qui croient qu'ils se cachent entièrement en cachant leurs propres yeux.

 

Et généralement, tous les hommes vaniteux, à moins qu'ils ne soient aussi timorés, sont sujets à la colère, et plus portés que les autres à interpréter comme du mépris la liberté habituelle du commerce humain ; et il est peu d'infractions aux lois qui ne puissent être causés par la colère.

 

Pour ce qui est des passions de haine, concupiscence, ambition, et convoitise, quelles infractions elles sont susceptibles de causer, cela s'impose tant à l'expérience et à la compréhension de tout homme qu'il est inutile d'en parler, sinon [pour dire] que ce sont des infirmités [38], tellement attachées à la nature, aussi bien de l'homme que de toutes les autres créatures vivantes, qu'on ne peut empêcher leurs effets, sinon par un usage de la raison hors du commun, ou en les punissant avec une constante sévé­rité. En effet, dans ces choses que les hommes haïssent, ils trouvent des tourments continuels et inévitables [39] pour lesquels il faut, soit une patience humaine infinie, soit un soulagement [40] apporté par la suppression du pouvoir qui les tourmente. Avoir cette patience est difficile, et le deuxième [41] [remède] est souvent impossible sans quelque violation de la loi. L'ambition et la convoitise sont aussi des passions qui pèsent [42] et pressent de façon permanente, tandis que la raison n'est pas perpétuelle­ment présente pour leur résister. Toutes les fois donc que l'espoir de l'impunité se manifeste, leurs effets se produisent. Pour ce qui est de la concupiscence, ce qui lui manque en durée, elle l'a en véhémence, ce qui suffit à rabattre la crainte des châtiments [43], peu dérangeants et incertains.

 

De toutes les passions, celle qui incline le moins les hommes à enfreindre les lois est la crainte. Mieux ! Mis à part quelques généreuses natures, c'est la seule chose (quand il y a apparence de profit ou de plaisir à les enfreindre) qui fait qu'ils les observent [44]. Et pourtant, dans de nombreux cas, une infraction à la loi peut être commise par crainte.

 

En effet, ce n'est pas toute crainte qui justifie l'action qu'elle produit, mais seulement la crainte d'un dommage corporel, que nous appelons crainte corporelle [45], dont on ne voit pas comment se libérer, sinon par l'action. Un homme est attaqué, il craint la mort immédiate, à laquelle il ne voit pas d'échappatoire, sinon en blessant celui qui l'attaque: s'il le blesse mortellement, ce n'est pas une infraction à la loi, parce que personne n'est censé, lors de l'institution de la République, avoir renoncé à la défense de sa vie ou de ses membres quand la loi n'intervient pas à temps pour lui porter secours. Mais tuer un homme parce que, de ses actions et de ses menaces, je peux soutenir qu'il me tuera quand il le pourra (vu que j'ai le temps et les moyens de demander protection au pouvoir souverain), est une infraction à la loi. Il en est de même pour un homme qui subit des paroles déshonorantes ou certains torts mineurs pour lesquels ceux qui ont fait les lois n'ont pas fixé de châtiment, ni jugé digne qu'un homme ayant l'usage de la raison en tienne compte, qui a peur, à moins qu'il ne se venge, d'être déchu jusqu'au mépris, et par suite de subir les mêmes torts de la part des autres, et qui, pour éviter cela, enfreint la loi, et se protège en vue du futur par la terreur de sa vengeance privée. C'est une infraction à la loi, car le dommage n'est pas corporel, il est imaginé [46], et (quoique, dans ce coin de l'univers, il ait été rendu sensible par une coutume à l'oeuvre depuis peu parmi les hommes jeunes et vaniteux) si léger qu'un homme vaillant et qui est assuré de son propre courage ne saurait en tenir compte. De même, un homme peut être dans la crainte des esprits, soit à cause de sa propre superstition, soit parce qu'il accorde trop de crédit à d'autres hommes qui lui racontent des rêves et des visions étranges ; et cette crainte peut lui faire croire que ces esprits lui feront du mal s'il fait ou omet certaines choses que, cependant, il est contraire aux lois de faire ou d'omettre. Et ce qui est ainsi fait ou omis n'est pas excusé par cette crainte, mais est une infraction à la loi. En effet, comme je l'ai mon­tré au second chapitre, les rêves ne sont que les phantasmes qui, pendant notre sommeil, restent des impressions que nos sens ont antérieurement reçues quand nous étions éveillés. Quand les hommes, à cause d'une circonstance quelconque, ne sont pas certains d'avoir dormi, il leur semble que ces phantames sont de véritables visions. Par conséquent, celui qui a la prétention [47] d'enfreindre la loi à cause de ses propres rêves et soi-disant visions, ou à cause de ceux d'autrui, ou à cause d'une façon d'imaginer le pouvoir des esprits invisibles autre que celles qui sont permises par la République, celui-là délaisse la loi de nature [48], ce qui est indubitablement une infraction [49], et il suit les images de son propre cerveau, ou de celui d'un autre particulier, sans savoir si elles signifient quelque chose ou ne signifient rien, et sans savoir non plus si celui qui raconte ses rêves dit la vérité ou ment. S'il était permis à chaque particulier de faire cela (ce qui doit être, selon la loi de nature, si quelqu'un a cette permission), aucune loi instituée ne pourrait tenir, et toute République, ainsi, se dissoudrait.

 

De ces différentes sources d'infractions à la loi, il apparaît déjà que toutes les infractions, contrairement [50] à ce que les stoïciens de l'antiquité soutenaient, ne sont pas de même valeur [51]. Il y a lieu de tenir compte, non seulement de l'EXCUSE [52], par laquelle est prouvé que ce qui semblait être une infraction n'en est pas du tout une, mais aussi des CIRCONSTANCES ATTENUANTES [53], par lesquelles une infraction qui semblait grave se révèle de moindre importance. En effet, quoique toutes ces infractions méritent toutes le nom d'injustice, comme toutes les déviations par rapport à une ligne droite sont des courbures [54], ce que les stoïciens ont justement observé, cependant il ne s'ensuit pas que toutes les infractions soient également injustes, pas plus que toutes les lignes courbes ne suivent la même courbure [55], ce que n'ont pas observé les stoïciens qui tenaient pour une aussi grave infraction à la loi de tuer une poule que de tuer son père.

 

Ce qui excuse totalement un acte, et lui enlève sa nature d'infraction à la loi, ne peut être que ce qui, en même temps, supprime l'obligation de la loi. En effet, une fois que l'acte est commis contrairement à la loi, si celui qui l'a commis est obligé par la loi, cet acte ne peut être autre chose qu'une infraction.

 

Le manque de moyens de connaître la loi excuse totalement, car la loi dont on ne peut s'informer n'est pas obligatoire [56]. Mais le défaut de diligence à s'enquérir de la loi ne sera pas considéré comme un manque de moyens. De même, celui qui prétend posséder assez de raison pour gouverner ses affaires privées est censé ne pas manquer de moyens pour connaître les lois de nature, parce qu'elles sont connues par la raison qu'il prétend avoir. Seuls les enfants et les fous sont excusés des infractions [57] qu'ils commettent contre la loi naturelle.

 

Quand un homme est prisonnier, ou au pouvoir de l'ennemi (et il est en ce cas au pouvoir de l'ennemi quand sa personne ou ses moyens de vivre le sont), si ce n'est pas par sa propre faute, l'obligation de la loi cesse, parce qu'il doit obéir à l'ennemi ou mourir, et, par conséquent, une telle obéissance n'est pas une infraction à la loi, nul n'étant obligé (quand la protection de la loi fait défaut) à ne pas se protéger par les meilleurs moyens possibles.

 

Si un homme, effrayé par [la menace d'] une mort immédiate, est contraint de faire [58] quelque chose de contraire à la loi, il est totalement excusé, parce qu'aucune loi ne peut obliger un homme à renoncer à sa propre préservation. En supposant qu'une telle loi soit obligatoire, un homme, cependant, raisonnerait ainsi : "si je ne le fais pas, je meurs immédiatement, si je le fais, je meurs plus tard. Donc, en le faisant, je gagne du temps de vie." La nature le contraint donc à commettre l'acte.

 

Quand un homme est dépourvu de nourriture ou d'autres choses nécessaires à la vie, et qu'il ne peut se préserver d'autre façon que par quelque acte contraire à la loi, par exemple quand, pendant une grande famine, il prend par la violence, ou de façon furtive [59], ce qu'il ne peut obtenir par l'argent ou la charité, ou quand, pour défendre sa vie, il s'empare de l'épée d'un autre, il est totalement excusé, pour la raison alléguée ci-dessus.

 

En outre, si des actes contraires à la loi sont faits en vertu de l'autorité d'un autre, l'auteur est excusé, en vertu de cette autorité, parce que nul ne doit accuser de son propre acte celui qui n'est qu'un instrument, mais cet acte n'est pas excusé par rapport à la tierce personne qui a subi par là un tort, parce que, en violant la loi, les deux, auteur et acteur, ont commis une infraction à la loi [60]. Il s'ensuit de là que, quand l'homme ou l'assemblée qui détient le pouvoir souverain commande à un homme de faire ce qui est contraire à une loi déjà établie, l'accomplissement de l'acte est totale­ment excusé, car le souverain, en tant qu'il en est l'auteur, ne doit pas le condamner lui-même. Et ce qui ne peut être avec justice condamné par le souverain ne peut avec justice être puni par un autre. D'ailleurs, quand le souverain commande de faire quel­que chose de contraire à une loi qu'il a déjà instituée, le commandement, pour ce qui est de cet acte particulier, est une abrogation de cette loi.

 

Si l'homme ou l'assemblée qui détient le pouvoir souverain renonce à quelque droit essentiel à la souveraineté, et qu'il en résulte pour le sujet quelque liberté incompatible avec le pouvoir souverain, c'est-à-dire avec l'existence même d'une République [61], et si le sujet refuse d'obéir au commandement de faire quelque chose de contraire à la liberté accordée [62], c'est pourtant un péché, et [ce refus est] contraire au devoir du sujet, car il doit tenir compte de ce qui est incompatible avec la souverai­neté, parce que cette dernière a été érigée par son propre consentement et pour sa propre défense, et parce qu'une telle liberté, incompatible avec la souveraineté, lui a été accordée par ignorance de ses malheureuses conséquences [63]. Mais s'il ne refuse pas seulement d'obéir, mais qu'en plus il résiste à un ministre public qui exécute ce commandement, c'est alors une infraction à la loi, parce qu'il aurait pu obtenir justice en déposant plainte, sans rompre la paix [64].

 

Les degrés d'infraction à la loi sont établis à partir de différentes échelles, et mesurés, premièrement par la malignité de la source, de la cause, deuxièmement, par la contagion de l'exemple, troisièmement par le dommage causé [65], et quatrièmement par les circonstances de temps, lieu et personnes.

 

Pour ce qui est d'un même acte contraire à la loi, s'il procède de ce qu'on présume de sa force [66], de ses richesses, ou de ses amis, pour résister à ceux qui ont à exécuter la loi, c'est une plus grande infraction que s'il procède de l'espoir de ne pas être découvert, ou d'échapper par la fuite, car présumer de son impunité par la force [67] est une racine d'où surgit [68], à tout moment, et à chaque tentation, un mépris de toutes les lois; alors que dans l'autre cas [69], l'appréhension du danger qui fait fuir un homme le rend plus obéissant à l'avenir. Une infraction que l'on sait être une infraction est plus grave que la même infraction procédant de la fausse conviction que l'acte est légal [70], car celui qui la commet contre sa propre conscience se prévaut de sa force [71], ou d'un autre pouvoir, ce qui l'encourage à récidiver, alors que celui qui la commet par erreur se conforme à la loi après qu'on lui a montré son erreur.

 

Celui dont l'erreur procède de l'autorité d'un maître [72], ou d'un interprète officiel [73] de la loi, n'est pas aussi fautif que celui dont l'erreur procède de ce qu'il suit sans hésiter ses propres principes et raisonnements [74], car ce qui est enseigné par celui qui enseigne par autorité publique est ce que la République enseigne, et cet enseignement ressemble à la loi, tant que la même autorité ne le censure pas [75]. Et dans toutes les infractions qui ne comportent pas [76] en elles-mêmes un déni du pouvoir souverain [77] et qui ne sont pas contraires à une loi évidente, c'est une excuse totale, alors que celui qui fonde ses actions sur son jugement personnel doit, en fonction de la rectitude ou de la fausseté de ce jugement, réussir ou échouer [78].

 

Le même acte, s'il a été constamment puni chez les autres, est une infraction plus grave qui s'il y a eu de nombreux exemples précédents d'impunité. En effet, ces exemples sont autant d'espoirs d'impunité donnés par le souverain lui-même, et parce que celui qui donne à un homme un espoir et une présomption de grâce tels qu'ils l'encouragent à l'infraction [79] a sa part dans l'infraction, il ne peut pas raisonnablement lui imputer [80] toute l'infraction.

 

Une infraction qui naît d'une soudaine passion n'est pas aussi grave que la même infraction naissant d'une longue méditation, car, dans le premier cas, la faiblesse commune au genre humain peut être considérée comme une circonstance atténuante, mais celui qui la commet avec préméditation a usé de circonspection, et il a jeté un oeil sur la loi, sur le châtiment, et sur les conséquences de l'infraction sur la société humaine, tout ce qu'il a méprisé et fait passer après son propre appétit. Mais aucune soudaineté de passion n'est suffisante pour être une excuse totale car tout le temps qui s'écoule entre la découverte de la loi et le fait de commettre l'acte doit être considéré comme un temps de délibération, parce qu'on doit, en méditant les lois [pendant ce temps], rectifier l'irrégularité de ses passions.

 

Là où la loi est lue et interprétée publiquement et régulièrement devant tout le peuple, un acte qui lui est contraire est une plus grande infraction que là où les hommes sont réduits, sans une telle instruction, à s'en enquérir avec difficulté, de façon incertaine, et en interrompant leurs activités professionnelles, et en étant [seu­lement] informés par des particuliers, car, dans ce cas, une part du péché est à imputer à la faiblesse commune [du genre humain], alors que dans le premier cas, il y a une négligence manifeste, qui n'est pas dénuée d'un certain mépris à l'égard du pouvoir souverain.

 

Les actes que la loi condamne expressément, mais que le législateur [81] approuve tacitement par d'autres signes manifestes de sa volonté, sont des infractions moindres que les mêmes actes quand ils sont condamnés par les deux. Etant donné que la volonté du législateur est une loi, il est visible dans ce cas qu'il y a deux lois qui se contredisent, ce qui excuserait totalement, si les hommes étaient tenus de prendre connaissance de l'approbation du souverain par d'autres preuves que celles qui ont été témoignées par son commandement [82]. Mais parce qu'il y a des châtiments qui résultent, non seule­ment de la transgression de sa loi, mais aussi de son observation [83], le souverain est en partie cause de la transgression, et il ne peut donc raisonnablement imputer l'infrac­tion entière à celui qui la commet. Par exemple, la loi condamne les duels de la peine capitale; mais, en contradiction avec cela [84], celui qui refuse le duel subit le mépris et les railleries, sans aucun recours, et quelquefois, c'est le souverain lui-même qui le juge indigne d'obtenir une charge ou une promotion dans le métier des armes. Si, à cause de cela, il accepte le duel, considérant que tous les hommes font légitimement [85] tous leurs efforts pour que ceux qui détiennent le pouvoir souverain aient une bonne opinion d'eux, il ne doit pas raisonnablement être puni avec rigueur, vu qu'une part du péché peut être imputée à celui qui punit. Je dis cela, non parce que je souhaite une liberté des vengeances privées, ou quelque autre sorte de désobéissance, mais parce que je souhaite que les gouvernants prennent soin de ne pas approuver de biais ce qu'ils interdisent de front [86]. Les exemples des princes sont, et ont toujours été, aux yeux de ceux qui les voient, plus puissants pour gouverner leurs actions que les lois elles-mêmes. Et quoique ce soit notre devoir de faire, non ce que ces princes font, mais ce qu'ils disent, cependant, ce devoir ne sera jamais accompli tant qu'il ne plaira pas [87] à Dieu de donner aux hommes une grâce extraordinaire et surnaturelle pour suivre ce précepte.

 

De plus, si nous comparons les infractions par les dommages causés [88] : première­ment, le même acte est plus grave quand il en résulte un dommage pour beaucoup de gens que quand il en résulte un mal pour peu de gens. Et donc, quand un acte est nuisible, non seulement dans le présent, mais aussi par l'exemple qu'il donne pour l'avenir, c'est une infraction plus grave que quand il nuit seulement dans le présent, car le premier est une infraction féconde, qui se multiplie jusqu'à nuire à beaucoup de gens, alors que le deuxième est stérile [89]. Soutenir des doctrines contraires à la religion établie est un péché plus grave de la part d'un prédicateur autorisé que de la part d'une personne particulière; de même vivre dans l'impiété, dans la débauche, ou accomplir des actions irréligieuses, quelles qu'elles soient. De même, soutenir quelque argu­ment, ou quelque action qui tend à affaiblir le pouvoir souverain est une infraction plus grave de la part d'un docteur de la loi [90] que de la part d'un autre homme. De même aussi, un acte contraire à la loi est une infraction plus grave de la part d'un homme qui a une réputation telle que ses conseils sont suivis et ses actions imitées par beaucoup que de la part d'un autre. En effet, de tels hommes, non seulement commettent une infraction, mais l'enseignent comme une loi à tous les autres hom­mes. Et, en général, elles sont d'autant plus graves que le scandale qu'elles produisent est grand, c'est-à-dire qu'elles deviennent les pierres d'achoppement [91] du faible, qui ne regarde pas tant le chemin dans lequel il s'engage que la lumière que d'autres portent devant eux.

 

De même, des actes d'hostilité contre l'état présent de la République [92] sont des infractions plus graves que les mêmes actes faits contre des particuliers, car le dommage s'étend à tous. C'est le cas quand on livre à l'ennemi [l'état] des forces de la République ou qu'on lui révèle ses secrets, quand on tente de s'en prendre [93] au repré­sentant de la République, monarque ou assemblée; et quand on fait tous ses efforts, par la parole ou par les actes, pour diminuer son autorité, soit dans le présent, soit pour ses successeurs; lesquelles infractions, que les Latins appelaient crimina laesae majestatis, consistent en desseins ou actes contraires à une loi fondamentale.

 

De la même façon, les infractions qui rendent les jugements sans effet sont plus graves que les torts faits à une ou quelques personnes, tout comme recevoir de l'argent pour donner un faux jugement ou porter un faux témoignage est une infrac­tion plus grave que de s'emparer de la même somme, ou d'une somme plus impor­tante, en trompant quelqu'un, non seulement parce qu'on porte tort à celui dont on provoque la chute par un tel jugement [94], mais parce qu'on fait que les jugements ne servent plus à rien et qu'on donne à la violence et à la vengeance privée l'occasion [de s'exercer] [95].

 

De même, le vol et le péculat [96] commis au détriment du trésor et des revenus publics est une infraction plus grave que le vol ou l'escroquerie commis au détriment d'un particulier, parce que voler ce qui est public, c'est voler de nombreuses personnes en une seule fois.

 

De même, usurper par une contrefaçon un ministère public, contrefaire les sceaux publics, la monnaie publique, est une infraction plus grave que d'usurper l'identité de la personne d'un particulier ou de contrefaire son sceau, parce que le dommage ainsi causé s'étend à de nombreuses personnes.

 

Parmi les actes contraires à la loi commis contre les particuliers, la plus grande infraction est celle où le dommage, selon l'opinion commune, est le plus sensible. Par conséquent :

 

Tuer, alors que c'est illégal, est une infraction plus grave que de porter un autre tort en laissant la vie.

 

Tuer en torturant est plus grave que de simplement tuer.

 

Mutiler un homme d'un membre est plus grave que de le dépouiller de ses biens.

 

Dépouiller un homme de ses biens en lui faisant craindre la mort ou des blessures est plus grave que de le faire subrepticement.

 

Le faire subrepticement est plus grave que de le faire en obtenant frauduleusement le consentement [de la victime].

 

Violer la chasteté [d'une personne] par la violence est plus grave que de le faire en la séduisant.

 

Le faire avec une femme mariée est plus grave que de le faire avec une femme non mariée.

 

En effet, toutes ces choses sont communément ainsi évaluées, quoique certains soient plus ou moins sensibles à la même offense. Mais la loi considère l'inclination générale de l'humanité, non les inclinations particulières [97].

 

Et c'est pourquoi l'offense que les hommes retiennent des outrages [98], mots ou gestes, quand ces derniers ne causent pas d'autre mal que la peine [99] présente de celui qui subit l'injure, a été négligée par les lois des Grecs, des Romains, et des autres Républiques, aussi bien anciennes que modernes, parce qu'ils pensaient que la véri­table cause d'une telle peine ne consiste pas dans l'outrage (qui n'a aucune prise sur les hommes conscients de leur propre vertu [100]), mais dans la petitesse d'esprit [101] de celui qui en est offensé.

 

Il y a, pour une infraction commise contre un particulier, des circonstances aggra­vantes en fonction de la victime, et en fonction du moment et du lieu de l'infraction [102]. En effet, tuer l'un de ses parents est une infraction plus grave que de tuer quelqu'un d'autre, car un parent doit être honoré comme un souverain (quoiqu'il ait cédé ce pouvoir à la loi civile), parce qu'on lui devait cet honneur [103] originellement, par nature. Et voler un pauvre homme est une infraction plus grave que de voler un homme riche, parce que le dommage est plus sensible pour le pauvre.

 

Une infraction commise au moment et au lieu assignés au culte est plus grave que si elle est commise à un autre moment et dans un autre lieu, car elle procède d'un mépris plus grand de la loi.

 

De nombreux autres cas de circonstances aggravantes ou atténuantes pourraient être ajoutés, mais, à partir de ceux que j'ai consignés, chacun peut clairement juger de l'importance de toute autre infraction qu'il faudrait envisager.

 

Enfin, comme dans presque toutes les infractions, un tort est causé, non seulement à certains particuliers, mais aussi à la République, la même infraction, quand l'accusa­tion est portée au nom de la République, est appelée une infraction publique, et quand elle est portée au nom d'un particulier, une infraction privée; et les procès, confor­mément à cela, sont appelés procès publics [104], judicia publica, procès de la couronne, ou procès privés. Par exemple, pour une accusation de meurtre, si l'accusateur est un particulier, le procès est un procès privé, et si l'accusateur est le souverain, le procès est un procès public.

 

 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en août 2003.

 

 

 

 



[1]              "a sin". F. Tricaud traduit ici par "faute". D'une façon générale, il tend à utiliser la traduction "faute" dans la deuxième partie, et utilise la traduction "péché" à partir de la troisième partie. Cette façon de faire, qui est loin d'être toujours justifiée par des notes, peut égarer le lecteur. Je traduis systématiquement "sin" par "péché". Le texte latin utilise le mot "peccatum" (faute, péché, action coupable). A vrai dire la distinction faute-péché ne fait pas sens dans la pensée hobbesienne, vu le rapport du temporel et du spirituel. (NdT)

 

[2]              "but also in the intention or purpose to transgress". Le mot "propos" (ce qu'on se propose, le but visé) choisi par F. Tricaud pour traduire "purpose" est tout à fait correct, mais cet usage est désormais rare, et il me semble préférable de l'éviter. Hobbes distingue ici très clairement imagi­ner et vouloir (comme l'a dit le chapitre VI, la volonté est le dernier appétit ou la dernière aversion en contact direct avec l'action ou son omission). (NdT)

 

[3]              Exode, XX, 17 : "Tu n'auras pas de visées sur la maison de ton prochain. Tu n'auras pas de visées ni sur la femme de ton prochain, ni sur son serviteur, sa servante, son boeuf ou son âne, ni sur rien qui appartienne à ton prochain." Voir aussi Deutéronome, V, 21. (NdT)

 

[4]              " in imagining or dreaming". La traduction de G. Mairet ("à imaginer en rêve") n'est pas fidèle. (NdT)

 

[5]              "in the fiction". (NdT)

 

[6]              "though checked with the fear of God". (NdT)

 

[7]              Pour la traduction de "crime" par "infraction à la loi, voir chapitre précédent. (NdT)

 

[8]              "can lay it to his charge". L'expression juridique, en tant qu'elle est appliquée à Dieu, n'est pas facilement traduisible. Il ne s'agit pas simplement d'imputer l'intention à l'individu (c'est la traduction de F. Tricaud) mais de déposer (de porter) une accusation qui va charger l'individu, bref d'accuser. On dirait "porter plainte" s'il ne s'agissait pas de Dieu. La traduction de G. Mairet ("imputer à son compte"), vu le sens des mots latins imputare (porter au compte) et putare (compter), fait figure de redondance. (NdT)

 

[9]              "by which the intention may be argued by a human judge". (NdT)

 

[10]             En caractères grecs dans le texte. (NdT)

 

[11]             Infinitif "cernere". (NdT)

 

[12]             Plus exactement : "où la loi cesse, le péché cesse" ("where law ceaseth, sin ceaseth"). (NdT)

 

[13]             "the civil law ceasing, crimes cease". (NdT)

 

[14]             Hobbes prend soin de distinguer l'état premier de nature et l'état de guerre civile. Qu'il n'y ait pas infraction à la loi quand manque le pouvoir souverain ne peut évidemment s'entendre que de ce premier état de nature. (NdT)

 

[15]             "The source of every crime is some defect of the understanding, or some error in reasoning, or some sudden force of the passions". (NdT)

 

[16]             "because till then no civil law is binding". (NdT)

 

[17]             Les parenthèses ne sont pas de Hobbes. (NdT)

 

[18]             Pour la traduction de "arbitrary" par "discrétionnaire", voir note à ce sujet dans le chapitre XXIV. (NdT)

 

[19]             "it is reason". (NdT)

 

[20]             Pour le refus de traduire "delinquent" par "délinquant", voir chapitre précédent. (NdT)

 

[21]             "and therefore cannot be obligatory". (NdT)

 

[22]             "From defect in reasoning (that is to say, from error)". (NdT)

 

[23]             "have been authorised by the force and victories of those who have committed them". (NdT)

 

[24]             "and that, potent men breaking through the cobweb laws of their country". (NdT)

 

[25]             G. Mairet ne tient pas compte de "and resolving what to do". (NdT)

 

[26]             "understanding". (NdT)

 

[27]             "a good natural wit". (NdT)

 

[28]             "right and wrong" : droit et tort, bien et mal, bon et mauvais. La distinction n'existe pas chez Hobbes. (NdT)

 

[29]             "vainglory" : vaine gloire, vanité, gloriole. Au chapitre VI, Hobbes écrit : "La vaine gloire, qui consiste à feindre ou à supposer des capacités en nous-mê­mes, alors que nous savons que nous ne les possédons pas, touche surtout les jeunes gens, et elle est entretenue par les histoires et les romans [qui mettent en scène] des personnages chevaleresques, [mais] elle se corrige souvent par l'âge et le travail." (NdT)

 

[30]             "From whence proceedeth a presumption that (...)". (NdT)

 

[31]             "take courage to violate the laws from a hope of  (...)." La traduction de F. Tricaud ("s'enhar­dissent") serait correcte si Hobbes n'ajoutait pas "from". "to take from : puiser, tirer de. G. Mairet a saisi la nuance. (NdT)

 

[32]             La traduction de G. Mairet ("faire pression") est insuffisante. Il s'agit ici d'un coup d'Etat. (NdT)

 

[33]             "but what their own designs require should be so". (NdT)

 

[34]             "the first movers in the disturbance of Commonwealth". (NdT)

 

[35]             "which argues". (NdT)

 

[36]             Rigoureusement parlant, le "eux-mêmes" de F. Tricaud et G. Mairet est de trop, "themselves" étant le pronom réfléchi. "they deceive someone" : ils trompent quelqu'un. "they deceive themselves" : ils se trompent (ou ils trompent eux-mêmes). (NdT)

 

[37]             G. Mairet ne retient pas "lie". (NdT)

 

[38]             "infirmities". (NdT)

 

[39]             "they find a continual and unavoidable molestation". Voir le latin "molestia" : peine, chagrin, gêne, tourment. (NdT)

 

[40]             G. Mairet ne tient pas compte de "be eased". (NdT)

 

[41]             Hobbes écrit simplement "the former (...) the latter (...)." (NdT)

 

[42]             "incumbet". Voir le latin "incumbere" : s'appuyer, presser, se pencher, peser sur. La traduction de G. Mairet ("qui se font sentir") n'est pas fidèle. (NdT)

 

[43]             "which sufficeth to weigh down the apprehension of all easy or uncertain punishments." Le verbe "to weigh down" (surcharger, peser plus que) pourrait laisser croire que la passion pèse plus, a plus de poids que l'appréhension des châtiments (et c'est bien dans le fond le sens), mais l'absence de pronom et la construction (to weigh down + COD) obligent à penser que le verbe a ici le sens d'abaisser, d'affaiblir (synonyme, en gros, de "to depress"). Paradoxalement, si l'on veut conserver l'idée de poids (à cause de "weigh") tout en respectant la construction de la proposition, il faut traduire "ôter du poids à la crainte". F. Tricaud choisit le verbe "refouler", qui paraît excessif et maladroit, G. Mairet choisit assez correctement le verbe "calmer". (NdT)

 

[44]             La traduction, par G. Mairet, de "to keep" par "conserver" étonne. (NdT)

 

[45]             "bodily fear". (NdT)

 

[46]             "fantastical". F. Tricaud ("le dommage n'est pas du domaine physique, mais de celui de l'imagination") a certainement raison d'éviter la traduction "imaginaire", car le dommage n'est pas à proprement parler imaginaire, comme le serait une fiction. A partir de quelques insultes et torts mineurs (qu'une grande âme doit négliger), l'individu imagine qu'il est exposé à subir la même épreuve de la part des autres. Ce "raisonnement" est certes peu rigoureux, mais Hobbes signale lui-même que l'époque n'est pas sans expliquer ce comportement. Le texte latin envisage directement la question du duel et d'un prétendu honneur qui, pour Hobbes, ne saurait avoir de poids face à l'autorité des lois. (NdT)

 

[47]             "he that presumes". (NdT)

 

[48]             "leaveth the law of nature". (NdT)

 

[49]             Ici "offence". La traduction de F. Tricaud et de G. Mairet ("délit") est peu adaptée, les visions et les rêves étant susceptibles de conduire à des actes d'une extrême gravité. Derrière ce qui peut passer pour une allusion à quelques sujets superstitieux, il faut comprendre que Hobbes vise toute tentative d'une religion de transcender le pouvoir politique. L'infraction ici visée peut aller par exemple - l'histoire l'a montré - jusqu'au régicide. (NdT)

 

[50]             La traduction de "as" par "comme" modifie le sens voulu par Hobbes. (NdT)

 

[51]             "are not (...) of the same alloy." F. Tricaud traduit justement "du même aloi", mais l'expression est vieillie, et je préfère l'éviter. Le mot aloi (alliage) renvoie à la valeur de l'or et de l'argent. De façon figurée, il désigne la qualité, la valeur d'une chose ou d'une personne. (NdT)

 

[52]             "excuse". (NdT)

 

[53]             "extenuation". (NdT)

 

[54]             "crookedness". F. Tricaud et G. Mairet ont tort d'éviter cette traduction normale, vu le poids de la tradition dans l'usage du rapport droit/courbe. (NdT)

 

[55]             "no more than that all crooked lines are equally crooked". La traduction de F. Tricaud n'est pas assez explicite : "pas plus que toutes les lignes qui dévient ne dévient également". (NdT)

 

[56]             "is not obligatory". (NdT)

 

[57]             Pour le refus de traduire "offence" par "délit" , voir note plus haut et notes du chapitre précédent. G. Mairet, qui avait traduit précédemment par "délit", traduit cette fois par "infraction" sans expli­cation. (NdT)

 

[58]             "be compelled to do". (NdT)

 

[59]             "or stealth" : autrement dit par le vol. Ignoré par G. Mairet. (NdT)

 

[60]             Tout comme j'ai refusé de traduire "crime" par "crime" (voir note à ce sujet au chapitre précédent), je refuse de traduire "criminals" par "criminels". Le mot "infracteur" n'existe pas dans la langue française. Le mot "contrevenant", en toute rigueur dans notre langue (voir contravention et tribu­nal de simple police), a le même défaut que les mots "délinquant" et "criminel". Je rappelle que par "crime", Hobbes désigne toute infraction à la loi, et par "criminals", tous ceux qui commettent ces infractions. (NdT)

 

[61]             G. Mairet ne tient pas compte de "that is to say, with the very being of a Commonwealth". (NdT)

 

[62]             Autrement dit : si le sujet cherche à jouir de cette liberté incompatible avec le pouvoir souverain. (NdT)

 

[63]             G. Mairet ne tient pas compte de "of the evil consequence thereof". (NdT)

 

[64]             "then it is a crime, because he might have been righted, without any breach of the peace, upon complaint." (NdT)

 

[65]             "by the mischief of the effect". La traduction de F. Tricaud ("malice de l'effet") ne me semble pas acceptable, le mot "malice" répétant quasiment dans sa traduction le mot "malignité". Il ne s'agit pas ici d'envisager un degré de l'état psychologique du coupable, mais d'évaluer le montant du tort causé. La traduction de G. Mairet ("selon le mal qui est causé") est tout à fait correcte. (NdT)

 

[66]             "strengh". (NdT)

 

[67]             "force". (NdT)

 

[68]             "from whence springeth". La traduction de G. Mairet ("d'où pousse"), sans être fausse, n'est pas suffisante. (NdT)

 

[69]             "au contraire" est ajouté par F. Tricaud. (NdT)

 

[70]             "lawful". (NdT)

 

[71]             "presumeth on his force". (NdT)

 

[72]             "of a teacher". (NdT)

 

[73]             Traduction libre de "publicly authorised". (NdT)

 

[74]             "is not so faulty as he whose error proceedeth from a peremptory pursuit of his own principles and reasoning." (NdT)

 

[75]             "till the same authority controlleth it". Je reprends le verbe utilisé par F. Tricaud, qui semble ici le plus indiqué. (NdT)

 

[76]             "contain not". La traduction de F. Tricaud ("qui n'impliquent pas") n'est pas fidèle. (NdT)

 

[77]             "that contain not in them a denial of the sovereign power". (NdT)

 

[78]             Littéralement : rester debout ou tomber ("to stand or fall"). (NdT)

 

[79]             "offence". Pour le refus de traduire par "délit", voir note plus haut. (NdT)

 

[80]             "to charge someone with something" : imputer quelque chose à quelqu'un. (NdT)

 

[81]             "lawmaker". (NdT)

 

[82]             "by other arguments than are expressed by his command". (NdT)

 

[83]             Contresens de G. Mairet qui traduit "de sa non-observation". Pourtant, la suite montre très claire­ment que, dans certains cas, observer la loi aboutit à des châtiments royaux qui ne sont pas explicitement prévus par la loi : dans le cas du duel, celui qui observe la loi en refusant de se battre, qui perd son honneur, et se voit, à cause de cela, refuser une charge donnée par le souve­rain, est puni, à cause d'un code de l'honneur (dont le souverain tient lui-même compte) qui contredit la loi officielle du souverain. Ce cas n'est pas le même que précédemment. En effet, précédemment, l'acte était encouragé par des particuliers (jeunes hommes vaniteux), dans le cas ici envisagé, il est tacitement encouragé par le souverain lui-même. (NdT)

 

[84]             "on the contrary part". (NdT)

 

[85]             "lawfully". La traduction "légalement" est ici évidemment impossible. La racine de l'adverbe doit ici rappeler que l'acceptation du duel se fait en obéissant à une loi tacitement acceptée par le souverain. (NdT)

 

[86]             "not to countenance anything obliquely which directly they forbid". Je suis l'excellente traduction des adverbes par F. Tricaud. (NdT)

 

[87]             G. Mairet ne tient pas compte de "it please". (NdT)

 

[88]             "by the mischief of their effects". (NdT)

 

[89]             "(...) a fertile crime (...) the latter is barren". (NdT)

 

[90]             "a professor of the law". (NdT)

 

[91]             "stumbling-blocks". (NdT)

 

[92]             "against the present state of the Commonwealth". (NdT)

 

[93]             G. Mairet traduit "attempt" par "attentat", ce qui semble possible, quoiqu'on attende dans ce cas un complément ou un adjectif qalificatif (par exemple "criminal attempt"). (NdT)

 

[94]             "because not only he has wrong, that falls by such judgements". F. Tricaud traduit : "on porte atteinte au droit de celui dont un tel jugement entraîne la chute." (NdT)

 

[95]             "and occasion ministered to force and private revenges". (NdT)

 

[96]             "depeculation" : usage apparemment rare en anglais. Nous avons en latin "depeculatio" (détour­nement), "depeculatus"  et "peculatus"(péculat). "Péculat" est évidemment la traduction appro­priée, "concussion" (de "concussio" : agitation, secousse, concussion) étant aussi une traduction correcte. F. Tricaud choisit "concussion", G. Mairet choisit "péculat". On rappellera que les mots "péculat" et "concussion" renvoient au détournement des deniers publics. Très exactement, l'anglais "depeculation" signifie : détournement du pécule. (NdT)

 

[97]             "But the law regardeth not the particular, but the general inclination of mankind." (NdT)

 

[98]             "And therefore the offence men take from contumely". (NdT)

 

[99]             G. Mairet traduit "grief" (peine, chagrin) par "ressentiment". (NdT)

 

[100]            "virtue". F. Tricaud traduit par "valeur". (NdT)

 

[101]            "pusillanimity". La traduction de G. Mairet ("faiblesse") est insuffisante. (NdT)

 

[102]            Traduction libre de "Also a crime against a private man is much aggravated by the person, time, and place." (NdT)

 

[103]            Bien qu'il s'agisse là d'un détail, je pense que F. Tricaud et G. Mairet ont tort de rapporter le pronom "it" à "power", attendu que ce dernier mot est dans une parenthèse. Le texte anglais est : "for the parent ought to have the honour of a sovereign (though he have surrendered his power to the civil law), because he had it originally by nature." (soulignés par moi) (NdT)

 

[104]    "public pleas". (NdT)