PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

Chapitre 28Chapitre 30 - Sommaire des chapitres traduits avec notes - Index Philotra

 

Chapitre 29 : Des choses qui affaiblissent la République, ou qui tendent à sa dissolution

 

Bien que rien de ce que fabriquent les mortels ne puisse être immortel, cependant, si les hommes avaient l'usage de la raison qu'ils prétendent avoir, leurs Républiques pourraient au moins être assurées [1] de ne pas périr de maladies internes. En effet, par la nature de leur institution, elles sont destinées [2] à vivre aussi longtemps que le genre humain, ou que les lois de nature, ou que la justice elle-même qui leur donne vie. Quand donc elles viennent à être dissoutes, non par une violence externe, mais par un désordre intestin, la faute n'en revient pas aux hommes en tant qu'ils sont la matière de ces Républiques, mais en tant qu'ils en sont les fabricants et les ordonnateurs [3]. En effet, comme les hommes, finalement lassés de se disputer anarchiquement une place en taillant dans celle des autres [4], et désirant de tout leur cœur s'ajuster [5] en un édifice solide et durable, manquent aussi bien de l'art de faire des lois susceptibles d'équarrir leurs actions pour les rendre compatibles [6], que de l'humilité et de la patience qui leur permettent de souffrir qu'on supprime les aspérités [7] grossières et gênantes de leur grandeur d'alors, ils ne peuvent, sans l'aide d'un architecte très compétent [8], être entassés [9] dans rien d'autre qu'un édifice hétéroclite [10] qui, ne durant guère plus long­temps qu'eux, doit assurément s'effondrer sur la tête de leurs descendants.

 

Parmi donc les infirmités d'une République, je rangerai en premier celles qui nais­sent d'une institution imparfaite, et qui ressemblent aux maladies d'un corps naturel qui procèdent d'une génération défectueuse.

 

Parmi elles est celle-ci : qu'on se contente parfois, pour obtenir un royaume, de moins de pouvoir qu'il n'en est nécessairement requis pour la paix et la défense de la République. D'où il arrive que, quand on doit reprendre, pour la sûreté publique, l'exercice du pouvoir qui avait été délaissé, l'acte paraît injuste et dispose un grand nombre d'hommes, quand l'occasion se présente, à se rebeller, de la même manière que les corps des enfants venant de parents malades sont sujets, soit à mourir prématurément, soit à évacuer les humeurs malignes [11] qui viennent d'une conception viciée par des excès de bile et par l'éruption de pustules [12]. Et quand les rois se privent d'un tel pouvoir nécessaire, ce n'est pas toujours (mais parfois) par ignorance de ce qui est nécessaire à la charge qu'ils assument, mais souvent dans l'espoir de recouvrer [13] ce pouvoir quand il leur plaira : en quoi ils ne raisonnent pas bien, car ceux qui voudront les obliger à tenir leurs promesses seront soutenus contre eux [14] par les Républiques étrangères qui, pour le bien de leurs propres sujets, laissent [15] échapper peu d'occasions d'affaiblir la situation de leurs voisins. Ce fut le cas de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, soutenu contre Henry II par le pape [16], les ecclésiastiques ayant été dispensés de la sujétion à la République par Guillaume le Conquérant qui, lors de son couronnement, fit serment de ne pas empiéter sur la liberté de l’Église. Ce fut aussi le cas des barons dont le pouvoir avait été accru par Guillaume le Roux (pour avoir leur aide afin de récupérer la couronne qui aurait dû revenir à son aîné) [17] à un degré incompatible avec le pouvoir souverain, barons qui furent soutenus par les Français dans leur rébellion contre le roi Jean [18].

 

Cela n'arrive pas qu'en monarchie. En effet, alors que la République romaine de l'antiquité se nommait le sénat et le peuple de Rome, ni le sénat ni le peuple ne pré­tendaient détenir tout le pouvoir, ce qui, d'abord, causa les séditions de Tiberius Gracchus, Caius Gracchus [19], Lucius Saturninus [20], et d'autres, et plus tard, les guerres entre le sénat et le peuple sous Marius et Sylla, et de nouveau sous Pompée et César, jusqu'à l'extinction de la démocratie et l'établissement de la monarchie.

 

Le peuple d'Athènes ne s'était interdit qu'une seule action : que personne, sous peine de mort, ne proposât de reprendre la guerre pour l'île de Salamine. Et pourtant, de ce fait, si Solon n'avait pas fait courir le bruit qu'il était fou, et n'avait pas ensuite, avec les gestes et les façons de faire habituelles d'un fou, et en vers, proposé cette guerre au peuple amassé autour de lui  [21], ils auraient eu un ennemi constamment prêt [à attaquer] aux portes même de leur cité. De tels maux et de tels bouleversements [22], toutes les Républiques les connaissent inévitablement, si leur pouvoir est limité, aussi peu que ce soit.

 

En second lieu, je note les maladies d'une République qui procèdent du poison des doctrines séditieuses, dont l'une est que chaque particulier est juge des bonnes et des mauvaises actions. C'est vrai dans l'état de simple nature, où il n'y a pas de lois civiles, et aussi sous un gouvernement civil, dans les cas qui ne sont pas déterminés par la loi. Mais dans les autres cas, il est évident que la mesure des actions bonnes et mauvaises [23] est la loi civile, et le juge est le législateur, qui est toujours le représen­tant de la République. À partir de cette fausse doctrine, les hommes sont inclinés à débattre en eux-mêmes [24], et à disputer [25] des commandements de la République, et à leur obéir après coup, ou leur désobéir, selon ce qu'ils penseront bon [de faire] en fonction de leurs jugements personnels. De cette façon, la République est troublée et affaiblie [26].

 

Une autre doctrine incompatible avec la société civile est que tout ce que fait un homme contre sa conscience est un péché [27], et elle repose sur la prétention à être soi-même juge du bon et du mauvais [28]. En effet, la conscience d'un homme et son jugement sont la même chose ; et ainsi, comme le jugement, la conscience peut aussi être erronée. Par conséquent, même si celui qui n'est assujetti à aucune loi pèche en tout ce qu'il fait contre sa conscience, parce qu'il n'a pas d'autre règle que sa propre raison à suivre, cependant il n'en est pas de même pour celui qui vit dans une République, parce que la loi est la conscience publique [29], par laquelle il s'en engagé à être guidé. Autrement, avec une telle diversité de consciences privées, qui ne sont que des opinions privées, la République doit nécessairement être troublée, et nul n'osera obéir au pouvoir souverain au-delà ce qui semblera bon à ses propres yeux [30].

 

Il a aussi été couramment enseigné que la foi et la sainteté ne sauraient être atteintes par l'étude et la raison, mais par l'inspiration surnaturelle ou la grâce infuse [31]. Si l'on accorde cela, je ne vois ni pourquoi un homme devrait rendre raison de sa foi, ni pourquoi chaque chrétien ne serait pas aussi un prophète, ni pourquoi un homme devrait prendre la loi de son pays plutôt que sa propre inspiration comme règle de son action. Et ainsi, nous tombons de nouveau dans la faute qui consiste à se permettre de juger du bon et du mauvais [32], ou d'en faire juges des particuliers qui prétendent être inspirés de façon surnaturelle, ce qui mène à la dissolution de tout gouvernement civil. La foi [33] vient de ce que l'on entend, et cela se fait par ces circons­tances accidentelles [34] qui nous conduisent en présence de ceux qui nous parlent, lesquelles circonstances sont toutes combinées [35] par Dieu tout-puissant, et ne sont cependant pas surnaturelles mais seulement indiscernables [36], à cause de leur grand nombre à concourir à [la production de] chaque effet. La foi et la sainteté ne sont en vérité pas très fréquentes, mais elles ne sont cependant pas des miracles : elles viennent de l'éducation, de la discipline, du redressement [37], et des autres voies natu­relles par lesquelles Dieu les fait naître [38] en ceux qu'il a élus, quand il le juge bon. Et ces trois opinions, nuisibles à la paix et au gouvernement, sont venues, dans cette partie du monde, de la langue et de la plume de théologiens ignorants qui, mettant en rapport des paroles de l’Écriture sainte d'une façon contraire à la raison [39], font tout ce qu'ils peuvent pour faire croire aux hommes que la sainteté et la raison naturelle ne peuvent se trouver réunies [40].

 

Une quatrième opinion, incompatible avec la nature d'une République, est celle-ci : que celui qui détient le pouvoir souverain est assujetti aux lois civiles. Il est vrai que les souverains sont tous assujettis aux lois de nature, parce que ces lois sont divines et ne peuvent être abrogées par aucun homme ni aucune République. Mais à ces lois que le souverain lui-même, c'est-à-dire la République, fait, il n'est pas assujetti. En effet, être assujetti aux lois, c'est être assujetti à la République, c'est-à-dire au représentant souverain, c'est-à-dire à lui-même, ce qui n'est pas, par rapport aux lois, sujétion, mais liberté [41]. Cette erreur, qui place les lois au-dessus du souverain, place aussi un juge au-dessus de lui, et un pouvoir pour le punir, ce qui est instituer [42] un nouveau souve­rain, et, encore une fois, pour la même raison, un troisième pour punir le deuxième, et ainsi de suite, sans fin, jusqu'à la désorganisation et la dissolution de la République.

 

Une cinquième doctrine, qui tend à la dissolution de la République est que chaque homme particulier a une telle propriété absolue de ses biens qu'elle exclut le droit du souverain [43]. Tout homme a certes une propriété qui exclut le droit de tout autre sujet, mais il ne la tient que du pouvoir souverain, sans la protection duquel tout autre homme aurait un droit sur elle. Mais si l'on exclut le droit du souverain, ce dernier ne peut pas exécuter la fonction dans laquelle les hommes l'ont placé, qui est de les défendre aussi bien des ennemis étrangers que des torts qu'ils se causent [à l'intérieur] les uns aux autres, et, par conséquent, il n'y a plus de République.

 

Et si la propriété des sujets n'exclut pas le droit du représentant souverain sur leurs biens, encore moins l'exclut-elle en ce qui concerne les fonctions de judicature ou d'exécution dans lesquelles ils représentent le souverain lui-même.

 

Il existe une sixième doctrine, qui est manifestement et directement contraire à l'essence de la République, qui est celle-ci : que le pouvoir souverain peut être divisé [44]. En effet, qu'est-ce que diviser le pouvoir d'une République, sinon la dissou­dre. En effet, des pouvoirs divisés se détruisent l'un l'autre. Ces doctrines, les hommes les tiennent principalement de certains de ceux qui, spécialistes des lois [45], s'efforcent de les faire se fonder sur leur propre savoir, et non sur le pouvoir législatif [46].

 

[Agissant] comme une fausse doctrine, souvent, l'exemple d'un gouvernement différent chez une nation voisine, incline les hommes à changer la forme de gou­vernement déjà établie. Ainsi, le peuple juif fut incité à rejeter Dieu, et il réclama au prophète Samuel un roi à la manière des [autres] nations [47]. De même, les petites cités grecques furent continuellement troublées par les séditions [48] des factions aristocra­tiques et démocratiques, certains désirant, dans presque toutes les Républiques, imiter les Lacédémoniens, d'autres les Athéniens. Et je ne doute pas que nombreux aient été ceux qui furent satisfaits de voir les troubles récents en Angleterre et qui, se fiant à l'exemple des Pays-bas, supposèrent que, pour devenir riches, il suffisait de changer la forme de leur gouvernement, comme l'avaient fait les Hollandais. En effet, la constitution de la nature de l'homme est en elle-même sujette à désirer la nouveauté. Quand, par conséquent, ils sont incités à la nouveauté par le voisinage de ceux qu'elle a enrichis, il leur est presque impossible de ne pas voir d'un bon oeil ceux qui leur demandent de changer, et ne pas aimer les premiers débuts, même s'ils sont accablés par le désordre qui persiste, semblables à ces êtres à sang chaud [49] qui, ayant attrapé la gale [50], se déchirent de leurs propres ongles jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus endurer la brûlure [51].

 

Et pour ce qui est de la rébellion [52], en particulier contre la monarchie, l'une de ses plus fréquentes causes est la lecture de livres de politique et d'histoire des anciens Grecs et Romains. Les jeunes gens, et tous ceux, parmi les autres, qui sont dépourvus de l'antidote de la solide raison [53], recevant une forte et très plaisante impression des grands exploits de guerre accomplis par les chefs de leurs armées, reçoivent [54] en même temps une idée positive [55] de tout ce qu'ils ont fait par ailleurs, et ils imaginent que leur grande prospérité n'a pas procédé de l'émulation de quelques hommes en particulier, mais de la vertu [56] de leur forme populaire de gouvernement, ne considé­rant pas les fréquentes séditions et guerres civiles produites par l'imperfection de leur régime politique [57]. À partir de la lecture de tels livres, dis-je, les hommes ont entrepris de tuer leurs rois, parce que les auteurs grecs et latins, dans leurs livres et leurs discours politiques, considéraient comme légitime et louable [58] qu'un homme quel­conque procède ainsi, pourvu qu'avant de le faire, il nomme le roi tyran. En effet, ces auteurs ne disent pas que le régicide, le meurtre d'un roi, est légitime, mais que le tyrannicide, le meurtre d'un tyran, l'est. À partir des mêmes livres, ceux qui vivent sous un monarque conçoivent l'opinion que les sujets d'une République populaire jouissent de la liberté, mais que dans une monarchie ils sont tous esclaves. Je dis que ceux qui vivent sous une monarchie conçoivent une telle opinion, pas ceux qui vivent sous un gouvernement populaire, car ces derniers ne trouvent pas une telle chose [59]. En résumé, je ne peux pas imaginer que quelque chose soit plus préjudiciable à une monarchie que de permettre que ces livres soient lus au grand jour [60], sans qu'on leur applique immédiatement des correctifs de maîtres [61] avisés propres à leur ôter leur venin. Ce venin, je n'hésiterai pas à le comparer à la morsure d'un chien enragé, mala­die que les médecins nomment hydrophobie, ou peur de l'eau. En effet, tout comme celui qui est ainsi mordu est constamment tourmenté par la soif, et pourtant abhorre l'eau, et est dans un état tel [qu'on dirait] que le poison s'efforce de le changer en chien [62], la monarchie, une fois mordue au vif par ces auteurs démocrates qui grognent constamment contre elle, n'a besoin de rien d'autre que d'un monarque fort, qu'ils abhorrent quand ils l'ont, à cause d'une certaine tyrranophobie, ou peur d'être solide­ment gouvernés.

 

De même qu'il y a eu des docteurs qui ont soutenu qu'il y a trois âmes en l'homme [63], il y en a aussi qui pensent qu'il peut y avoir dans une République plus qu'une seule âme, c'est-à-dire plus qu'un seul souverain, et ils établissent une supré­matie qui s'oppose [64] à la souveraineté, des canons qui s'opposent aux lois, et une autorité spirituelle [65] qui s'oppose à l'autorité civile, qui agissent sur les esprits [66] des hommes avec des mots et des distinctions qui, en eux-mêmes ne signifient rien, mais qui laissent entrevoir, par leur obscurité, l'existence dans les ténèbres d'un autre royaume (que certains croient invisible), qui serait comme un royaume de sylphes [67]. Or, vu qu'il est manifeste que le pouvoir civil et le pouvoir de la République sont la même chose [68], et que la suprématie et le pouvoir de faire des canons et d'accorder des libertés [69] impliquent une République; il s'ensuit que là où l'un est souverain et un autre suprême, là où l'un peut faire des lois, et un autre des canons, il doit nécessai­rement y avoir deux Républiques, formées d'un unique groupe des mêmes sujets, ce qui est un royaume divisé en lui-même, qui ne peut demeurer. En effet, même si la distinction entre temporel et spirituel n'a pas de sens [70], il y a pourtant deux royaumes, et chaque sujet est assujetti à deux maîtres. En effet, vu que le pouvoir spirituel prétend [71] au droit de déclarer ce qu'est le péché [72], il prétend en conséquence à celui de déclarer ce qu'est la loi, le péché n'étant rien d'autre que la transgression de la loi, et vu que, de même, le pouvoir civil prétend au droit de déclarer ce qu'est la loi, tout sujet doit obéir à deux maîtres qui, tous deux, veulent que leurs commandements soient observés comme des lois, ce qui est impossible.  Ou, s'il n'y a qu'un seul royaume, soit le pouvoir civil, qui est le pouvoir de la République, doit être subor­donné au pouvoir spirituel, et alors n'existe qu'une souveraineté, la souveraineté spirituelle, soit le pouvoir spirituel doit être subordonné au pouvoir temporel, et alors il n'y a qu'une suprématie, la suprématie temporelle. Quand donc ces deux pouvoirs s'opposent l'un à l'autre, la République ne peut qu'être en grand danger de guerre civile et de dissolution.  En effet, l'autorité civile [73], étant plus visible, et se trouvant dans la lumière plus éclairée de la raison naturelle, ne peut faire autrement qu'attirer [74] à elle, en tout temps, une partie très considérable du peuple; et l'autorité spirituelle, quoiqu'elle se tienne dans l'obscurité des distinctions scolastiques et des mots difficiles [75], cependant, parce que la crainte des ténèbres et des esprits [76] est plus importante que les autres craintes, ne peut manquer d'un parti suffisant pour troubler, et parfois détruire, une République. Et c'est une maladie qui peut, sans impropriété, être comparée à l'épilepsie, ou mal caduc [77] du corps naturel (que les Juifs prenaient pour une sorte de possession par les esprits [78] ). En effet, de même que dans cette maladie, il y a dans le tête un esprit ou vent non naturel qui obstrue les racines des nerfs et qui, les mouvant violemment, supprime le mouvement que naturellement ils devraient recevoir du pouvoir de l'âme dans le cerveau, et cause ainsi dans les organes des mouvements violents et irréguliers, que les hommes appellent convulsions, de sorte que celui dont le mal s'est emparé tombe parfois dans l'eau, parfois dans le feu, comme un homme privé de ses sens, de même aussi, dans le corps politique, quand le pouvoir spirituel, par la terreur des châtiments et l'espoir des récompenses, qui sont les nerfs de la République, meut les membres de cette dernière autrement que par le pouvoir civil, qui est l'âme de la République, et que, par des mots étranges et diffi­ciles, il étouffe la compréhension [79] du peuple, il doit nécessairement de cette façon [80] affoler [81] le peuple, et, ou écraser la République en l'opprimant, ou la jeter dans le feu de la guerre civile.

 

Parfois aussi, dans un gouvernement purement civil, il arrive qu'il y ait plus qu'une seule âme : comme quand le pouvoir de lever des impôts, qui est la faculté [82] nutritive, dépend d'une assemblée générale [83], le pouvoir de diriger et de commander, qui est la faculté motrice, d'un seul homme, et le pouvoir de faire des lois, qui est la faculté rationnelle, dépend de l'accord accidentel, non seulement de ces deux parties, mais aussi d'une troisième : cela met en danger la République, parfois par défaut d'un accord sur de bonnes lois, mais plus souvent par défaut de cette nourriture qui est nécessaire à la vie et au mouvement. En effet, quoique peu s'aperçoivent qu'un tel gouvernement n'est pas un gouvernement, mais la division de la République en trois factions indépendantes, et quoiqu'on l'appelle monarchie mixte, cependant, la vérité est que ce n'est pas une République indépendante, mais trois factions indépendantes, ni une seule personne représentative, mais trois. Dans le royaume de Dieu, il peut y avoir trois personnes indépendantes, sans que cela rompe l'unité en Dieu qui règne, mais où les hommes règnent, qui sont sujets à une diversité d'opinions, il ne peut pas en être ainsi. Et donc, si le roi tient le rôle [84] de la personne du peuple [85], et que l'assem­blée générale tient aussi le rôle de la personne du peuple, et si une autre assemblée tient le rôle de la personne d'une partie du peuple, ils ne sont pas une seule personne, ni un seul souverain, mais trois personnes et trois souverains.

 

Je ne sais à quelle maladie du corps naturel de l'homme je peux exactement comparer cette anomalie de la République [86]. Mais j'ai vu un homme qui en avait un autre qui lui poussait sur le côté, avec une tête, des bras, une poitrine et un abdomen qui lui étaient propres [87]. S'il avait eu un autre homme poussant de l'autre côté, la comparaison aurait alors pu être exacte.

 

Jusqu'alors, j'ai nommé les maladies de la République qui sont du plus grand et du plus immédiat danger. Il y en a d'autres, moins importantes, qu'il n'est pas inopportun de noter. D'abord, la difficulté de lever des impôts que la République doit nécessai­rement employer, surtout quand la guerre approche. Cette difficulté provient de l'opinion selon laquelle tout sujet a de ses terres et de ses biens une propriété qui exclut le souverain du droit d'en faire usage [88]. De là, il arrive que le pouvoir souve­rain, qui prévoit les besoins de la République, et les dangers auxquels elle est exposée, s'apercevant que le peuple s'obstine à faire obstacle au transfert de l'argent vers le trésor public, alors qu'il devrait se dilater pour affronter et prévenir de tels dangers dès leur début, se contracte aussi longtemps qu'il peut, et quand il ne le peut plus, lutte avec le peuple en usant de stratagèmes juridiques pour obtenir de petites sommes qui, ne suffisant pas, le contraignent finalement, ou à se frayer violemment un chemin pour s'approvisionner, ou à périr. Étant conduit à de telles extrémités, il ramène enfin le peuple à la trempe qu'il doit [normalement] avoir [89], ou sinon la République doit périr. De sorte que nous pouvons comparer à propos ce trouble [90] à une fièvre des marais [91], dans laquelle les parties charnues étant coagulées [92] ou obstruées [93] par la matière venimeuse, les veines, qui dans leur cours naturel se vident dans le cœur, ne sont pas approvisionnées par les artères. Suivent alors, d'abord une contraction froide et un tremblement des membres, puis un chaud et puissant effort du cœur afin d'ouvrir de force un passage pour le sang, et, avant de pouvoir le faire, le cœur se contente de petits rafraîchissements de matières qui refroidissent provisoire­ment, jusqu'à ce qu'il brise la résistance des parties obstruées et dissipe le venin en sueur [94], si la nature est assez forte, ou que le patient meure, si la nature est trop faible.

 

Il y a aussi parfois en la République une maladie qui ressemble à la pleurésie : cela arrive quand le trésor de la République, s'écoulant [95] hors de son cours normal, s'amasse [96] en trop grande abondance chez un ou quelques particuliers, à cause de monopoles ou d'affermages des revenus publics [97], de la même manière que le sang, dans une pleurésie, pénétrant dans la membrane de la poitrine, y produit une inflam­mation qui s'accompagne d'une fièvre [98] et de points de côté douloureux [99].

 

La popularité d'un sujet puissant, à moins que la République n'ait une très bonne garantie de sa loyauté, est aussi une maladie dangereuse, parce que le peuple, qui devrait recevoir son mouvement de l'autorité du souverain, est, par la flatterie et la réputation d'un homme ambitieux, détourné de l'obéissance aux lois pour suivre un homme dont les vertus et les desseins [100] lui sont inconnus. Et c'est communément d'un plus grand danger dans un gouvernement populaire que dans une monarchie, parce qu'une armée est d'une si grande force et d'un si grand nombre d'hommes qu'on peut aisément lui faire croire qu'elle est le peuple [entier]. C'est par ce moyen que Jules César, élevé par le peuple contre le sénat, ayant gagné l'affection de son armée, se rendit maître à la fois du sénat et du peuple. Cette façon de faire des hommes popu­laires et ambitieux est manifestement une rébellion, et elle peut être comparée aux effets de la sorcellerie.

 

Une autre infirmité de la République est la taille démesurée d'une ville, quand elle est capable d'alimenter, à partir de son propre territoire, une grande armée en hommes et en dépenses, et c'est comme le grand nombre de corporations, qui sont, pour ainsi dire, de nombreuses petites Républiques dans les intestins d'une grande, comme des vers dans les entrailles d'un homme naturel. A quoi l'on peut ajouter la liberté de contester le pouvoir absolu de ceux qui prétendent à la prudence politique [101], hommes qui, quoique nés pour la plupart dans la lie du peuple et animés par de fausses doctrines, se mêlent des lois fondamentales, importunant la République, comme les petits vers que les médecins appellent ascarides.

 

Nous pouvons en outre ajouter la boulimie, ou appétit insatiable d'agrandir l'empi­re, avec les blessures incurables que l'on reçoit souvent à cause de cela de l'ennemi, et les kystes [102] que sont les conquêtes mal intégrées [à l'empire], qui sont souvent un fardeau qu'il est moins dangereux d'abandonner que de conserver ; et aussi la léthargie qui vient du bien-être, et la consomption [103] due aux excès et au luxe [104].

 

Enfin, quand dans une guerre étrangère ou intestine, les ennemis obtiennent la victoire finale, de sorte que les forces de la République ne sont plus maîtres des posi­tions, la fidélité des sujets ne les protège plus, et la République est alors DISSOUTE, et tout homme est libre de se protéger par tous les moyens qui lui sembleront bons [105]. Le souverain est en effet l'âme publique qui donne vie et mouvement à la République. Quand cette dernière expire, les membres ne sont pas plus gouvernés [par cette âme publique] que le cadavre d'un homme ne l'est par son âme qui, quoiqu'immortelle, s'en est allée. En effet, quoique le droit d'un monarque souverain ne puisse s'éteindre à cause de l'acte d'un autre, l'obligation des membres, cependant, le peut, car celui à qui fait défaut la protection peut la chercher partout et, quand il l'a [trouvée], il est obligé (sans prétendre faussement s'être soumis par crainte) de protéger sa protection [106] aussi longtemps qu'il en est capable. Mais une fois que le pouvoir d'une assemblée est supprimé, le droit de cette assemblée périt entièrement, parce que l'assemblée elle-même est éteinte, et que, par conséquent, la souveraineté n'a aucune possibilité d'y revenir.

 

 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en août 2003.

 

 

 

 



[1]              "be secured" : être assurées, être mises à l'abri, être mises hors de danger. (NdT)

 

[2]              "designed" : destinées, crées pour, conçues pour. (NdT)

 

[3]              Autrement dit, les passions humaines étant inévitables, toute République, en tant qu'artifice politique, doit se construire habilement en tenant compte de cet incontournable inconvénient. Si la République vient à être dissoute, on ne devra pas mettre en avant l'argument de ces passions puisqu'elles étaient la matière connue de l'édifice. Il faudra accuser l'architecte qui n'a pas su habilement travailler la matière qui lui était donnée. Les lignes qui suivent sont à cet égard très claires. (NdT)

 

[4]              "at last weary of irregular jostling and hewing one another". Passage difficile. Le verbe "to jostle" est absent du De Cive et des Elements. Il apparaît une deuxième fois dans le Léviathan, au chapitre XLIV, sous la forme "jostling of one another out of their places". Le verbe "to hew" n'apparaît qu'une fois dans le Léviathan et est absent du De Cive et des Elements. Le sens des verbes est pourtant assez simple : 1) to jostle : jouer des coudes, se bousculer. 2) To hew : tailler (un arbre ou une pierre), équarrir, couper (un arbre), abattre (dans certains cas, se tailler une place, un chemin). La question qui se pose est : ces verbes appartiennent-ils à un même champ lexical? Lequel? Est-on dans l'ordre de l'image? Si oui, faut-il lier l'image à l'idée qui suit, celle de la construction d'un édifice solide? Le chapitre XV avait déjà utilisé une comparaison qui m'incite à répondre de façon affirmative à la dernière question : "il y a chez les hommes une diversité de nature qui provient de la diversité des affections, qui n'est pas différente de celle que nous voyons entre les pierres réunies pour construire un édifice. Car, tout comme une pierre qui, par l'aspérité et l'irrégularité de sa forme prend plus de place aux autres qu'elle n'en remplit elle-même, et qui, à cause de sa dureté, ne peut pas être aisément aplanie et empêche par là la construction, est rejetée par les constructeurs comme inutilisable et gênante, un homme qui, par aspérité de nature, tâchera de conserver ces choses qui lui sont superflues mais qui sont nécessaires aux autres, et qui, à cause de l'entêtement de ses passions, ne peut être corrigé, sera laissé hors de la société, ou rejeté comme une gêne pour la société." Je considère donc que notre texte reprend la comparaison sous la forme d'une métaphore, et que les hommes, qui se combattent, se blessent sans trouver une place stable, sont comme les pierres qui ne parviennent pas à se joindre, matière que l'architecte saura utiliser de façon suffisamment harmonieuse pour que soit construit un édifice stable. Le vocabulaire des lignes qui suivent, qui n'est pas sans évoquer la comparaison du chapitre XV, tend à justifier ce choix. (NdT)

 

[5]              "to conform themselves". Le verbe est souvent utilisé pour désigner l'obéissance à la loi. Le verbe "ajuster" a le mérite de suggérer l'idée de droit et de s'adapter à l'image hobbesienne de la construction. (NdT)

 

[6]              "to square their actions by". F. Tricaud a tout à fait raison d'utiliser le verbe "ajuster" (que je n'ai pas voulu répéter). La traduction de G. Mairet ("pour encadrer") n'est pas acceptable. (NdT)

 

[7]              "points". Je reprends l'excellente traduction de F. Tricaud. Il s'agit en effet de ces défauts naturels qui empêchent les pierres (les hommes) de s'ajuster. (NdT)

 

[8]              Habile, capable ("able"). (NdT)

 

[9]              Hobbes n'utilise pas le vocabulaire habituel qui désigne l'union, la réunion, l'assemblée, mais le verbe "to compile" qui a en anglais le même sens que le verbe français "compiler" qui, quand il ne signifie pas simplement plagier, indique l'action de mettre ensemble, sans originalité, et parfois sans véritable unité, des éléments pilllés ça et là. Il ne s'agit pas ici d'assembler des hommes (on s'étonne du choix de F. Tricaud), ni même de réunir (G. Mairet) mais de mettre pêle-mêle, de faire un fatras très provisoire au lieu d'instituer une République solide et durable. (NdT)

 

[10]             "crazy building". Le mot "crazy", ici, s'applique aussi bien au caractère bigarré de l'édifice (pas d'unité) qu'à son caractère branlant (fragile). Le mot "hétéroclite", par son sens habituel et son étymologie, réunit ces deux sens. Dans les deux cas, l'édifice n'a pas la droiture qu'il devrait avoir, il s'écarte de la règle qu'on devrait choisir. La traduction de G. Mairet ("cabane") est assez étrange. F. Tricaud a choisi "édifice fissuré", alors que "débabré" ou "branlant" auraient été plus fidèles. (NdT)

 

[11]             Traduction assez libre (mais assez fidèle au passage) de "ill qualities". F. Tricaud traduit assez finement par "la mauvaise disposition". (NdT)

 

[12]             "by breaking out into biles and scabs": 1) "scabs": avant qu'on ne comprenne l'origine parasitaire de la gale (Sarcoptes scabiei hominis), que les latins appelaient, avec d'autres maladies pruriguneuses scabies (psora chez les Grecs), on attribuait les manifestations cutanées de la gale à des humeurs internes (Celse de Vérone, Galien de Pergame, Avicenne de Boukhara). Hobbes est dépendant de ce stade de la connaissance médicale. Avoir la gale se dit en anglais "to habe scabies". Le mot "scab" semble désigner de façon générale au XVIIème siècle les manifestations cutanées purulentes. Le choix de F. Tricaud ("pustules") est tout indiqué. 2) bile : voir notes de la fin du chapitre XXII. F. Tricaud traduit par "mouvements de la bile". Le choix de G. Mairet ("furoncles"), sauf ignorance de notre part, ne paraît pas adapté. 3) "to break out into" : se couvrir de, se livrer à, se mettre à, s'échapper. Il paraît difficile d'appliquer le même verbe à des phénomènes internes (biles) et à des phénomènes externes (scabs). (NdT)

 

[13]             La traduction de G. Mairet ("retrouver à nouveau") est maladroite. (NdT)

 

[14]             G. Mairet ne tient pas compte de "against them". (NdT)

 

[15]             "let slip". F. Tricaud a tort d'utiliser ici un futur, d'autant plus que la remarque de Hobbes a une portée générale. (NdT)

 

[16]             Ce sont les Constitutions de Clarendon en 1164 qui provoquèrent l'opposition de l'archevêque de Cantorbéry. Ces Constitutions prévoyaient que les prêtres accusés de crimes seraient jugés par des tribunaux royaux. Le roi fit assassiner l'archevêque en 1170. (NdT)

 

[17]             Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre avait désigné son troisième fils, Guillaume, comme successeur, tandis que la Normandie revenait à son frère aîné, Robert II Courteheuse. Guillaume connut des relations difficiles avec les barons et l'Eglise. En 1088, Odon de Bayeux et Robert de Mortain organisèrent une coalition, désireux de voir réunis l'Angleterre et la Normandie sous la couronne de Robert. (NdT)

 

[18]             Les barons obligèrent Jean sans Terre à promulguer en 1215 la Magna Carta qui devait garantir certains droits féodaux et réduire l'autorité royale, mais devant le manque d'empressement de Jean à respecter la Grande Charte, les barons appelèrent Louis VIII qui, alors que Jean était déjà mort, fut défait en 1217 à Lincoln et Douvres. (NdT)

 

[19]             Les frères Gracques, tribuns de la plèbe, tentèrent d'améliorer le sort du peuple. En 133 avant J.C., Tiberius voulut allouer aux citoyens sans ressources des terres de l'ager publicus (terres des peuples vaincus), et il fit passer la loi agraire illégalement, malgré l'opposition des nantis et le peu d'empressement du petit peuble. Cela lui valut d'être assassiné en 129 avant J.C. Son frère Caius, qui organisa des distributions de blé aux pauvres, et reprit les réformes agraires de son frère, fut évincé par un tribun plus démagogue, et mourut dans une révolte qu'il organisa, alors qu'on abrogeait ses lois. C'est en leur honneur que Babeuf, très intéressé par les problèmes agraires, se fit appeler Gracchus Babeuf. (NdT)

 

[20]             Suétone (Jules César, 12) parle des séditieuses entreprises du tribun Lucius Saturninus. (NdT)

 

[21]             Il décida ainsi les Athéniens et gagna contre les Mégariens. Voir Plutarque : Vie de Solon, 8. (NdT)

 

[22]             "shifts". F. Tricaud traduit "stratagèmes", G. Mairet traduit "manoeuvres". Je pense qu'il s'agit tout simplement des bouleversements que pourrait connaître la cité en cas de guerre. S'il s'agissait de stratagèmes, comment Hobbes pourrait-il généraliser et utiliser l'expression "forced to that"? (NdT)

 

[23]             "the measure of good and evil actions". (NdT)

 

[24]             "to debate with themselves". Traduction erronée de G. Mairet : "débattre entre eux". (NdT)

 

[25]             Au sens classique de la disputatio latine : peser les arguments, envisager le pour et le contre. (NdT)

 

[26]             "distracted and weakened". La traduction de F. Tricaud ("divisée") est discutable. (NdT)

 

[27]             "is sin". (NdT)

 

[28]             Ou "du bien et du mal" ("judge of good and evil"). (NdT)

 

[29]             "the law is the public conscience". (NdT)

 

[30]             "farther than it shall seem good in his own eyes". (NdT)

 

[31]             "infusion" : le mot ici suggère l'entière passivité de celui qui est inspiré par un dessein divin mystérieux. Je suis la traduction de F. Tricaud qui me paraît entièrement justifiée. Cette grâce infuse se distingue des grâces naturelles dont Hobbes parle plus loin. (NdT)

 

[32]             "good and evil" : bon ou mauvais, bien ou mal. (NdT)

 

[33]             "certes" est ajouté par F. Tricaud. (NdT)

 

[34]             "those accidents" : ces accidents, ces circonstances accidentelles, fortuites, ces hasards. (NdT)

 

[35]             "contrived : "combinées, arrangées, inventées, réunies. F. Tricaud traduit : "l'oeuvre du Dieu tout-puissant". (NdT)

 

[36]             "unobservable". Le mot "indiscernables" est ici utilisé au sens le plus vulgaire de : dont on ne peut rendre compte, qu'on ne peut pas observer (et non pour désigner l'impossibilité de discerner des choses qui seraient exactement de même nature). (NdT)

 

[37]             "correction". J'ai choisi "redressement" : remise dans le droit chemin de ce qui est courbe. (NdT)

 

[38]             "worketh" : littéralement : les actionne, les fait fonctionner, les met en oeuvre. (NdT)

 

[39]             F. Tricaud a raison quand il dit que "Spinoza n'est pas loin". (NdT)

 

[40]             "to make men think that sanctity and natural reason cannot stand together". (NdT)

 

[41]             "which is not subjection, but freedom from the laws". (NdT)

 

[42]             "to make". (NdT)

 

[43]             "that every private man has an absolute propriety in his goods, such as excludeth the right of the sovereign". (NdT)

 

[44]             Alors qu'on oppose souvent Hobbes et Rousseau, il est bon de rappeler - une fois de plus - l'influence décisive d'une telle conception de la souveraineté sur Rousseau (voir en particulier le Contrat social). (NdT)

 

[45]             "making profession of the laws" : ou, comme le dit F. Tricaud "qui font profession de science juridique". La traduction de G. Mairet ("qui pratiquent les lois") est maladroitement ambiguë. La traduction de toute la phrase par G. Mairet repose d'ailleurs sur une mauvaise compréhension du passage. (NdT)

 

[46]             "endeavour to make them depend upon their own learning, and not upon the legislative power". "to depend upon" : faire fond sur, se reposer sur. (NdT)

 

[47]             La traduction de G. Mairet laisse sans voix : "faire appel au prophète Samuel pour être son roi". On ne peut que l'inciter à lire le texte biblique en lui indiquant la référence : 1,Samuel, VIII. Plus précisément, pour le rejet de Dieu : 1, Samuel, VIII,7 et XV,11, pour la demande du peuple juif : 1.Samuel, VIII,5. (NdT)

 

[48]             "seditions". (NdT)

 

[49]             Le sarcopte de la gale ne touche que les animaux à sang chaud, l'homme compris. Il ne semble donc pas qu'il s'agisse de "malades de sang trop chaud" (F. Tricaud) ou de ceux "qui ont le sang surchauffé" (G. Mairet). (NdT)

 

[50]             "itch" : désigne surtout la démangeaison due à la gale. (NdT)

 

[51]             Le passage laisse songeur, si l'on s'attarde à l'ambiguïté de plusieurs termes utilisés par Hobbes : A-t-il voulu ici pratiquer l'insulte ou l'ironie? Hobbes est-il conscient de ce qu'il écrit? On laissera au lecteur le soin de réfléchir sur le texte et sur la nature et l'origine de la douleur cuisante dont il est question : "For the constitution of man's nature is of itself subject to desire novelty: when therefore they are provoked to the same by the neighbourhood also of those that have been enriched by it, it is almost impossible to be content with those that solicit them to change; and love the first beginnings, though they be grieved with the continuance of disorder; like hot bloods that, having gotten the itch, tear themselves with their own nails till they can endure the smart no longer." (Ce qui est souligné l'est par nous) (NdT)

 

[52]             "rebellion". (NdT)

 

[53]             "the antidote of solid reason". (NdT)

 

[54]             Hobbes répète le verbe "to receive". G. Mairet a selon moi tort de ne pas respecter cette répétition. (NdT)

 

[55]             "a pleasing idea" : une idée qui les agrée: agréable. F. Tricaud traduit très correctement "idée favorable". (NdT)

 

[56]             "virtue". (NdT)

 

[57]             "policy" correspond ici au mot grec "politeia". (NdT)

 

[58]             "lawful and laudable". (NdT)

 

[59]             "for they find no such matter". G. Mairet, qui traduit "ceux-ci en effet ne sont pas concernés par cette affaire" n'a absolument pas compris le sens de la critique hobbesienne. (NdT)

 

[60]             "the allowing of such books to be publicly read". (NdT)

 

[61]             G. Mairet ne traduit pas fidèlement "masters" en choisissant "censeurs". (NdT)

 

[62]             Nombreuses ont été les croyances autour de la transmission de la rage : on croyait par exemple que si le reflet dans l'eau du visage de celui qui avait été mordu révélait une tête de chien, le malade était perdu. Quant à l'hydrophobie des victimes de la rage, elle est bien réelle, des spasmes empêchant la déglutition, particulièrement des liquides. (NdT)

 

[63]             Allusion à une tradition qui remonte à Aristote : l'âme végétative, l'âme sensitive, l'âme intellective. (NdT)

 

[64]             "against". F. Tricaud traduit "face à" et G. Mairet "en face de". Je préfère choisir une expression qui montre très clairement que dans l'esprit de Hobbes, une coexistence pacifique est rigoureu­sement impossible, toute division de la souveraineté entraînant la mort de la République. (NdT)

 

[65]             "a ghostly authority" : autrement non temporelle. Le mot "ghost" désigne aussi bien l'âme ou l'esprit (même le Saint-Esprit, dans l'expression "the holy Ghost") que le fantôme, le revenant, l'esprit. Il est difficile d'affirmer avec certitude qu'il y a ici ironie ou mépris dans l'expression elle-même, à cet endroit précis. (NdT)

 

[66]             "working on men's minds". "to work on " : agir sur. Le choix du verbe "triturer" par G. Mairet, sans être une erreur, est infidèle. F. Tricaud traduit "travaillent les esprits". Il est vrai que dans certains cas, et avec certaines prépositions, le verbe "to work" donne ou l'idée d'une mécanique, ou l'idée d'un travail d'une certaine durée. (NdT)

 

[67]             "fairies" : assez difficile à traduire. Le mot français "fées" paraît très peu adapté, d'autant plus que Hobbes écrit, au chapitre XLVII : "The fairies in what nation soever they converse have but one universal king, which some poets of ours call King Oberon; but the Scripture calls Beelzebub, prince of demons." Qu' Obéron, roi des elfes, personnage plutôt positif, et que Beelzébub, puissance négative, soient nommés ne simplifie pas la question. Il s'agit soit des sylphes, soit des elfes, bref d'esprits ou génies de la mythologie païenne (qui connaîtra un grand succès avec le romantisme). Le point commun est à l'évidence chez Hobbes une volonté de viser des croyances, considérées comme païennes, superstitieuses, incompatibles avec une véritable religion totalement contrôlée par le pouvoir souverain au nom de la loi naturelle. On notera, pour être fidèle à Hobbes, que le texte emploie l'expression "there walketh another kingdom". G. Mairet qui utilise le mot "fées" aurait dû tenir compte de la suite du chapitre qui révèle clairement que ces forces inspirent la crainte. (NdT)

 

[68]             "the same thing". F. Tricaud traduit comme si l'on avait "one and the same". (NdT)

 

[69]             "faculties" : libertés, droits de faire quelque chose, autorisation, licences. (NdT)

 

[70]             "For notwithstanding the insignificant distinction of temporal and ghostly". (NdT)

 

[71]             "challengeth". (NdT)

 

[72]             "sin". (NdT)

 

[73]             "the civil authority". (NdT)

 

[74]             "cannot choose but draw". G. Mairet n'a pas compris le sens de l'expression "cannot choose but" et traduit "ne peut choisir, mais ne peut ...". (NdT)

 

[75]             "hard words". G. Mairet, en traduisant "hard" par "obscurs" force le sens à partir du contexte. F. Tricaud traduit par "abstrus", qui correspond plutôt au mot anglais "abstruse", dont Hume fera l'usage que l'on connaît. (NdT)

 

[76]             "ghosts". F. Tricaud, qui a fait le choix de traduire "ghostly" par "spirituel", aurait dû traduire ici "ghosts" par "esprits" plutôt que par "spectres".

 

[77]             "falling sickness" : mal caduc, qu'on appelait aussi mal de St Jean ou haut mal : autant de désignations de l'épilepsie. G. Mairet traduit par "chute maladive". (NdT)

 

[78]             On peut s'étonner que Hobbes rapporte ces cas à l'Ancien Testament, alors que ce sont surtout les Evangiles qui en font le plus souvent mention. (NdT)

 

[79]             "understanding". La traduction de G. Mairet ("sagacité") n'est pas fidèle. (NdT)

 

[80]             G. Mairet n'a pas saisi le sens du passage "it must needs thereby". (NdT)

 

[81]             "distract" : affoler, introduire la confusion dans l'esprit. (NdT)

 

[82]             "faculty" : faculté, terme que je conserve, contrairement à F. Tricaud et G. Mairet ("fonction"). En effet, Hobbes joue ici sur la comparaison âme/République. (NdT)

 

[83]             "a general assembly" : ou assemblée commune. (NdT)

 

[84]             Pour cette traduction de "to bear", voir les notes du chapitre XVI. (NdT)

 

[85]             F. Tricaud traduit : "si le roi est investi de la personnalité du peuple". Au chapitre XVI, il avait préféré "assume la personnalité". (NdT)

 

[86]             "this irregularity of a Commonwealth" : ce qui n'obéit pas aux règles, aux nomoï. La traduction de G. Mairet ("déformation") est trop faible. (NdT)

 

[87]             G. Mairet, en négligeant "of his own", néglige quelque chose de tout à fait essentiel dans la comparaison. (NdT)

 

[88]             La traduction de G. Mairet n'est pas correcte : "(...) selon laquelle tout sujet a la propriété de ses terres et de ses biens, ce qui prive le souverain du droit de les utiliser." En effet, ce n'est pas la simple propriété (en tant qu'elle se distingue des autres propriétés privées) qui prive le souverain, mais une propriété qui, d'emblée, exclut le pouvoir souverain. En d'autres termes, le propriétaire oublie qu'il tient sa propriété du souverain lui-même, et il risque de se comporter avec le souverain comme il se comporte avec les autres particuliers. (NdT)

 

[89]             "to their due temper". L'idée est ici celle d'un refroidissement, comme d'un celle d'un métal d'abord chauffé et celle d'un coefficient de résistance (un peuple mal trempé serait alors comme un métal trop résistant par rapport aux coups que le souverain doit parfois donner) : les deux idées, liées dans cette formule médico-métallurgique, sont compatibles avec la comparaison faite ensuite par Hobbes. ( NdT)

 

[90]             "distemper". Il s'agit d'un trouble, d'un dérèglement, non d'une disposition ou d'un tempérament. (NdT)

 

[91]             "ague" : il s'agit de la fièvre paludéenne, comparable, semble-t-il, à la "swamp-fever" (fièvre se dit "fever"). (L'assèchement était déjà une préoccupation au XVIIème, en France, en Hollande, et en Angleterre, pour des raisons qui, d'ailleurs, ne semblent pas avoir toujours été sanitaires). F. Tricaud traduit "accès de fièvre", qui se dit plutôt "fit of ague". Les symptômes décrits par Hobbes (fièvre tierce, sensation de froid, hyperpyréxie et sudation) semblent bien être ceux du paludisme ou de pathologies comparables. (NdT)

 

[92]             On observe dans le paludisme des troubles de la coagulation. Il est possible que Hobbes fasse ici allusion à des phénomènes de coagulation intramusculaire. (NdT)

 

[93]             On observe effectivement dans le paludisme une obstruction des vaisseaux sanguins par les globules rouges infectés. (NdT)

 

[94]             Cette phase de sudation est contemporaine d'un abaissement de la température, mais elle n'indique pas une guérison définitive. (NdT)

 

[95]             F. Tricaud n'est pas fidèle en traduisant "flowing out" par "quittant". Il est ici nécessaire de respecter le vocabulaire utilisé précisément par Hobbes pour la comparaison médicale. (NdT)

 

[96]             le verbe " to gather together" signifie "s'amasser", "se réunir", mais le verbe "to gather" appartient au vocabulaire médical et signifie abcéder : il s'agit donc ici d'un amas qui forme du pus, un amas qui va rendre le corps malade. (NdT)

 

[97]             Allusion aux abus rendus possibles par le système des Fermiers généraux. (NdT)

 

[98]             Ici, "fever". (NdT)

 

[99]             Les points de côté, pouvant irradier vers l'épaule et le ventre, forment effectivement, avec la fièvre, deux des symptômes de la pleurésie. (NdT)

 

[100]            "virtues and designs". (NdT)

 

[101]            "political prudence". (NdT)

 

[102]            "wens" : il s'agit précisément des kytes sébacés, appelés aussi loupes. (NdT)

 

[103]            Autrement dit, le dépérissement. On notera qu'il s'agit ici d'une pathologie due à une dépense excessive d'énergie. (NdT)

 

[104]            "as also the lethargy of ease, and consumption of riot and vain expense". (NdT)

 

[105]            Littéralement : par les voies que sa propre discrétion lui suggérera ("by such courses as his own discretion shall suggest unto him"). (NdT)

 

[106]    "to protect his protection". (NdT)