PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

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Chapitre 30 : De la fonction du représentant souverain

 

La FONCTION [1] du souverain, qu'il soit un monarque ou une assemblée, consiste dans la fin pour laquelle le pouvoir souverain lui a été confié, à savoir procurer au peuple la sécurité [2], fonction à laquelle il est obligé par la loi de nature, et il est obligé d'en rendre compte à Dieu, l'auteur de cette loi, et à personne d'autre. Mais par sécurité, je n'entends pas ici la seule préservation, mais aussi toutes les autres satisfac­tions de la vie, que tout homme pourra légalement acquérir par sa propre industrie, sans danger ni nuisance pour la République.

 

L'intention [3] n'est pas de faire cela en se préoccupant des individus au-delà de leur protection des torts quand ils porteront plainte, mais d'y pourvoir de manière générale [4], par un enseignement public (des doctrines et des exemples) et en faisant et exécutant de bonnes lois que les personnes individuelles puissent appliquer à leur propre cas.

 

Et parce que, si les droits essentiels de la souveraineté (spécifiés précédemment au chapitre XVIII) sont supprimés, la République est de ce fait dissoute, et chaque homme retourne dans le malheureux état de guerre contre tout autre homme, ce qui est le plus grand mal qui puisse arriver en cette vie, c'est la fonction du souverain de conserver entièrement ces droits, et il est par conséquent contraire à son devoir, premièrement, de transférer à un autre l'un quelconque de ces droits, ou de s'en démettre. En effet, celui qui abandonne les moyens abandonne les fins, et abandonne les fins celui qui, étant le souverain, se reconnaît assujetti aux lois civiles et renonce au pouvoir de la judicature suprême, ou à celui de faire la guerre ou la paix par sa propre autorité, ou à celui de juger de ce qui est nécessaire à la République, ou à celui de lever des impôts et des armées, au moment et dans les limites qu'il jugera nécessaire en sa propre conscience, ou à celui d'instituer des officiers [5] et des minis­tres, aussi bien pour la paix que pour la guerre, ou à celui de nommer des enseignants, et d'examiner quelles doctrines s'accordent avec la défense, la paix et le bien du peuple, ou leur sont contraires. Deuxièmement, il est contraire à son devoir de laisser le peuple ignorant ou mal informé des fondements et des raisons de ces droits essentiels qui sont siens [6], parce que, dans cet état, il est facile d'abuser le peuple et de l'amener à lui résister quand la République aura besoin que ces droits soient utilisés et exercés.

 

Et il est plutôt nécessaire d'enseigner avec diligence et vérité ces fondements, parce qu'ils ne peuvent pas être soutenus [7] par quelque loi civile ou par la terreur d'un châtiment légal. En effet, une loi civile qui interdit la rébellion (et est telle toute résistance aux droits essentiels de la souveraineté) n'est pas, en tant que loi civile, une obligation, mais elle l'est en vertu seulement de la loi de nature qui interdit de trahir sa parole [8]. Si les hommes ne connaissent pas cette obligation naturelle, ils ne peuvent connaître le droit d'aucune des lois faites par le souverain. Quant au châtiment, ils le prennent pour un acte d'hostilité, qu'ils s'efforceront d'éviter par des actes [9] d'hostilité quand ils jugeront qu'ils sont assez forts.

 

De même que j'ai entendu certains dire que la justice n'est qu'un mot sans substance [10], et que tout ce qu'un homme peut acquérir pour lui-même par la force ou l'habileté [11], non seulement dans l'état de guerre, mais dans une République, lui appartient (ce qui est faux, je l'ai déjà montré), de même il en est aussi qui soutien­nent que n'existent ni fondements, ni principes de raison pour soutenir ces droits essentiels qui rendent la souveraineté absolue. Car, [disent-ils], s'ils existaient, ils auraient été découverts, en un lieu ou en un autre, tandis que nous voyons qu'il n'y a eu jusqu'ici aucune République où ces droits aient été reconnus ou revendiqués. En quoi ils argumentent aussi mal que le feraient les sauvages d'Amérique qui nieraient qu'existent des fondements ou principes de raison pour construire une maison qui puisse durer aussi longtemps que les matériaux parce qu'ils n'en ont jamais vu une aussi bien construite.  Le temps et l'industrie produisent chaque jour de nouvelles connaissances. Et de même que l'art de bien construire est tiré de principes de raison aperçus par des hommes industrieux qui ont longuement étudié la nature des matériaux, et les divers effets de leur taille et de leurs proportions, bien après que l'humanité eut [12] commencé, quoique piètrement, à construire, de même, bien après que les hommes eurent commencé à constituer des Républiques, imparfaites et susceptibles de retomber dans le désordre, certains principes de raison peuvent être découverts par une méditation industrieuse, pour faire durer à jamais leur constitu­tion, exception faite de la violence extérieure. Et tels sont ceux que j'ai exposés dans ce discours : que ceux qui ont le pouvoir d'en faire usage n'en aient pas connaissance, qu'ils y fassent ou non attention, cela, à ce jour, m'intéresse très peu [13]. Mais en supposant que mes principes ne soient pas des principes de raison, cependant je suis certain que ce sont des principes qu'on peut tirer de l'autorité de l'Ecriture, comme je le montrerai quand j'en viendrai à parler du règne de Dieu (administré par Moïse) sur les Juifs, son peuple particulier en vertu d'une convention [14].

 

De plus, ils disent que même si les principes sont justes [15], les gens du commun  n'ont pas les capacités suffisantes pour qu'on les leur fasse comprendre [16]. Je serais heureux que les sujets riches et puissants d'un royaume, ou ceux qu'on tient pour les plus instruits n'en fussent pas moins incapables qu'eux; mais tout le monde sait que les obstacles à cette sorte de doctrine ne procèdent pas tant de la difficulté de la matière que de l'intérêt de ceux qu'on doit instruire. Les puissants ne digèrent guère tout ce qui établit [17] un pouvoir pour brider leurs passions [18], et ceux qui sont instruits, tout ce qui révèle leurs erreurs, et par là diminue leur autorité, alors que les esprits des gens du commun, à moins que ces esprits n'aient été corrompus [19] par la dépendance à l'égard des puissants, ou qu'ils n'aient été griffonnés par les opinions des docteurs, sont comme une feuille vierge, propre à recevoir tout ce que l'autorité publique y impri­mera. Des nations entières seraient amenées à acquiescer aux grands mystères de la religion chrétienne, qui dépassent la raison, et on ferait croire à des millions d'hommes que le même corps peut se trouver en des lieux innombrables en un seul et même moment, ce qui est contraire à la raison, et on ne serait pas capable, par un enseignement et une prédication protégés par la loi, de leur faire accepter ce qui s'accorde tant avec la raison que n'importe quel homme sans préjugé n'a besoin, pour l'apprendre, que de l'entendre? Je conclus donc qu'il n'y a, pour instruire le peuple des droits essentiels qui sont les lois naturelles et fondamentales de la souveraineté, aucune difficulté tant que le souverain possède tout son pouvoir, sinon celles qui procèdent de sa propre faute ou de la faute de ceux à qui il a confié l'administration de la République. En conséquence, c'est son devoir de faire en sorte [20] que le peuple soit instruit de cela. C'est non seulement son devoir, mais c'est aussi son avantage et sa sécurité contre le danger qui peut l'atteindre dans sa personne naturelle en cas de rébellion.

 

Et, pour descendre jusqu'aux détails, on doit apprendre au peuple, premièrement qu'il ne doit aimer aucune forme de gouvernement qu'il voit dans les nations voisines plus que la forme de son propre gouvernement, ni désirer en changer, quelle que soit la prospérité actuelle qu'il aperçoive dans les nations qui sont gouvernées autrement que la sienne. En effet, la prospérité d'un peuple gouverné par une assemblée aristo­cratique ou démocratique ne vient ni de l'aristocratie, ni de la démocratie, mais de l'obéissance et de la concorde des sujets. De même, un peuple n'est pas florissant en monarchie parce qu'un seul homme a le droit de les gouverner, mais parce qu'ils lui obéissent. Dans n'importe quelle sorte d’État, supprimez l'obéissance, et en consé­quence la concorde du peuple, et le peuple, non seulement ne sera pas florissant, mais de plus se dissoudra en peu de temps. Et ceux qui entreprennent [21] de désobéir pour simplement réformer la République, ils découvriront qu'ils la détruisent de cette façon, semblables aux filles insensées de Pélée, dans la fable [22], qui, désirant redonner la jeunesse à leur père décrépit, le coupèrent en morceaux, sur le conseil de Médée, et le firent bouillir avec d'étranges herbes, sans faire de lui un homme neuf. Ce désir de changement est comparable à la violation du premier des commandements de Dieu, car Dieu y dit : Non habebis Deos alienos [23] : Tu n'auras pas les dieux des autres nations; et ailleurs, il dit au sujet des rois, qu'ils sont des dieux [24].

 

Deuxièmement, il faut leur apprendre qu'ils ne doivent pas être amenés à admirer la vertu de l'un de leurs compagnons assujettis [25], si haut placé soit-il, et quelque remarquable que soit la façon dont il brille dans la République, ou la vertu de quelque assemblée, à l'exception de l'assemblée souveraine, au point de leur témoigner une obéissance et de leur rendre un honneur qui ne conviennent qu'au souverain qu'ils représentent, dans les postes particuliers qu'ils occupent. Il faut aussi apprendre aux sujets qu'ils ne doivent pas non plus subir leur influence, sinon quand cette dernière est transmise par eux au nom de l'autorité souveraine [26]. En effet, on ne peut pas croire qu'un souverain aime son peuple comme il le devrait s'il n'en est pas jaloux, et qu'il souffre [27] que ce peuple soit détourné [28] de sa fidélité par la flatterie d'hommes populaires, ce qu'il a souvent été, non seulement en secret, mais [aussi] ouvertement, en se proclamant marié à eux in facie Ecclesiae [29], par des prédicateurs et par des publications faites en pleine rue ; ce qui peut être proprement comparé à la violation du second des Dix Commandements [30].

 

Troisièmement, en conséquence de cela, ils doivent être informés que c'est une grande faute de parler mal du représentation souverain, qu'il s'agisse d'un seul homme ou d'une assemblée d'hommes, ou d'argumenter contre son pouvoir et de le contester [31], ou d'user en quelque façon de son nom de façon irrévérencieuse, ce qui pourrait amener le peuple à le mépriser et son obéissance (en quoi consiste la sécurité de la République) à se relâcher. C'est là une doctrine qui évoque, par ressemblance, le troisième commandement [32].

 

Quatrièmement, vu que les gens du peuple ne peuvent apprendre cela, ou, s'ils l'apprennent, ne peuvent s'en souvenir, à tel point que, une génération passée, ils oublient en qui le pouvoir souverain est placé, si on n'institue pas, à côté du labeur ordinaire, certains moments déterminés où ils puissent se rendre auprès de ceux qui sont chargés de les instruire, il est nécessaire que de tels moments soient fixés, pendant lesquels ils pourront s'assembler et, après avoir adressé des prières et des louanges à Dieu, le Souverain des souverains, écouter ces devoirs qui sont leurs et qu'on leur apprendra, les lois, celles qui les concernent généralement tous, qui seront lues et expliquées [33], et on leur rappellera [34] par quelle autorité ces lois sont lois. Dans ce but, les Juifs avaient chaque septième jour un sabbat [35], pendant lequel la loi était lue et expliquée, et pendant cette fête sacrée, on leur rappelait que leur roi était Dieu, qui avait créé le monde en six jours, s'était reposé le septième, et en se reposant ce jour-là de leur labeur, il leur était rappelé que Dieu était leur roi, qui les avait libérés de leurs travaux serviles et pénibles d’Égypte, et leur donnait un temps, après s'être réjouis en lui, pour prendre aussi de la joie en eux-mêmes, par des divertissements légitimes [36]. De telle sorte que la première table des Commandements est consacrée à noter l'essentiel du pouvoir absolu de Dieu, non seulement en tant que Dieu, mais aussi en tant que roi particulier des Juifs, en vertu d'un pacte [37], et elle peut donc éclairer ceux à qui le pouvoir souverain a été conféré par le consentement des hommes, pour qu'ils voient quelle doctrine ils doivent enseigner à leurs sujets.

 

Et parce que la première instruction des enfants dépend du soin que prennent les parents, il est nécessaire que les enfants obéissent à leurs parents aussi longtemps qu'ils sont éduqués par eux [38]; non seulement cela, mais aussi qu'ensuite, comme la gratitude l'exige, ils reconnaissent le bienfait de leur éducation par des marques extérieures d'honneur. À cette fin, on doit leur enseigner qu'à l'origine, le père de chaque homme était aussi son seigneur souverain, avec le pouvoir de vie et de mort sur lui, et que, quand les pères de famille, lors de l'institution de la République, se démirent de leur pouvoir absolu, il ne fut cependant jamais entendu qu'ils perdraient l'honneur qui leur est dû pour l'éducation qu'ils donnent. En effet, renoncer à ce droit n'était pas nécessaire à l'institution du pouvoir souverain, et il n'y aurait aucune raison qu'un homme désire avoir des enfants, ou prenne soin de les nourrir et de les éduquer, si ensuite il ne devait en attendre aucun autre avantage que celui qu'on attend des autres hommes. Et cela s'accorde avec le cinquième commandement [39].

 

De plus, tout souverain doit faire enseigner la justice [40], qui consiste à ne pendre à aucun homme ce qui est sien, autrement dit faire enseigner aux hommes à ne pas priver leur prochain [41], par la violence ou la ruse, de quelque chose que l'autorité souveraine a fait sien. Parmi les choses détenues en propriété, celles qui sont les plus chères à l'homme sont sa propre vie et ses propres membres, et juste après, celles qui concernent l'affection conjugale, et [encore après], les richesses et les moyens d'existence. On doit donc apprendre aux gens à s'abstenir de violence par des vengeances privées exercées sur la personne d'autrui, à s'abstenir de porter atteinte à l'honneur conjugal, de prendre par la force, ou subrepticement, par la ruse, les biens d'autrui. À cette fin, il est aussi nécessaire qu'on montre aux gens les fâcheuses conséquences des jugements qui vont contre la vérité [42], soit à cause de la corruption des juges, soit à cause de celle des témoins, jugements qui suppriment la distinction des propriétés, et par lesquels la justice devient sans effet : toutes choses qui sont intimées par les sixième, septième, huitième et neuvième Commandements [43].

 

Enfin, il faut apprendre aux gens qu'il y a injustice non seulement dans les actes injustes, mais aussi dans les desseins et intentions de les faire, même si on est accidentellement empêché, [car] l'injustice consiste dans la dépravation de la volonté [44], aussi bien que dans l'irrégularité de l'action. Et c'est ce que vise le dixième commandement, et l'essentiel de la seconde table [de la loi], qui se réduit tout entière à cet unique commandement de charité mutuelle : Tu aimeras ton prochain comme toi-même [45], tout comme l'essentiel de la première table se réduit à l'amour de Dieu, que les Juifs venaient d'accepter comme roi.

 

Pour ce qui est des moyens et des voies par lesquels le peuple peut recevoir cette instruction, nous devons chercher par quels moyens autant d'opinions contraires à la paix du genre humain et fondées sur des principes faibles [46] et faux se sont cependant si profondément enracinées en lui [47]. Je veux parler ici de ces opinions que j'ai précisées au chapitre précédent : comme celle qui prétend que les hommes doivent juger de ce qui est légitime ou pas, non par la loi elle-même, mais par leur propre conscience, c'est-à-dire par leurs propres jugements personnels; que les sujets pèchent [48] en obéissant aux commandements de la République, à moins qu'ils ne les aient d'abord eux-mêmes jugés légitimes; que la propriété qu'ils ont de leurs richesses est telle qu'elle exclut l'empire que la République a sur elles; qu'il est légitime que les sujets tuent ceux qu'ils appellent tyrans; que le pouvoir souverain peut être divisé, et opinions du même type qu'on instille dans le peuple de la façon qui suit : ceux que la nécessité ou la cupidité gardent occupés à leur métier [49] et leur travail, et ceux d'autre part que l'excès de richesses [50] et la paresse poussent à rechercher les plaisirs des sens (ces deux sortes d'hommes comprennent la plus grande partie du genre humain), étant détournés de la profonde méditation que requiert nécessairement l'étude de la vérité [51], non seulement dans le domaine de la justice naturelle, mais aussi dans toutes les autres sciences, reçoivent les notions de leur devoir essentiellement des théologiens en chaire, et en partie de ceux de leurs voisins ou proches [52] qui, ayant la faculté de discourir avec aisance et avec de belles paroles [53], semblent plus sages et mieux instruits qu'eux-mêmes sur les questions de lois et les cas de conscience [54]. Et les théologiens, et d'autres du même type qui font étalage d'érudition, tirent leurs connaissances des universités, et des écoles de droit, ou des livres que des hommes éminents, dans ces écoles et universités, ont publiés. Il est donc manifeste que l'instruction du peuple dépend totalement de la rectitude de l'enseignement de la jeunesse dans les universités [55]. Mais, peuvent dire certains, les universités d'Angleterre ne sont-elles pas déjà assez savantes pour faire cela ? ou est-ce que vous allez vous charger d'enseigner les universités [56] ? Difficiles questions. Pourtant, en ce qui concerne la première, je n'hésite pas à répondre que, jusque vers la fin du règne d'Henri VIII  [57], le pouvoir du pape a toujours pris parti [58] contre le pouvoir de la République, principalement par les universités :  que les doctrines aient été soutenues par tant de prédicateurs contre le pouvoir souverain du roi, et par tant de légistes et par d'autres qui ont reçu leur éducation de ces universités, prouve suffisamment que, même si les universités n'étaient pas les auteurs de ces fausses doctrines, elles ne savaient cependant pas comment implanter la vérité. En effet, dans une telle contra­diction d'opinions, il est au plus haut point certain que les sujets n'ont pas été suffisamment instruits, et il n'est pas étonnant qu'ils conservent un arrière-goût de cette subtile liqueur, contraire à l'autorité civile, avec laquelle ils furent d'abord assaisonnés [59]. Pour ce qui est de la deuxième question, il n'est ni opportun ni utile d'y répondre par oui ou par non, car celui qui se rend compte de ce que je suis en train de faire peut aisément voir ce que j'en pense [60].

 

De plus, la sécurité du peuple requiert, de celui ou de ceux qui détiennent le pouvoir souverain, que la justice soit rendue avec égalité, quel que soit le rang des sujets [61], c'est-à-dire que les riches et puissants, aussi bien que les pauvres et obscurs puissent obtenir justice pour les torts qui leur sont faits, de sorte que les premiers ne puissent avoir de plus grand espoir d'impunité quand ils font violence aux seconds, les déshonorent, ou leur causent un tort que l'un de ces derniers quand il fait la même chose à l'égard de l'un d'eux; car c'est en cela que consiste l'équité, à laquelle, en tant qu'elle est un précepte de la loi de nature, un souverain est aussi assujetti que le plus petit sujet de son peuple. Toutes les infractions à la loi sont des offenses [62] à la République mais il en est certaines qui sont aussi faites contre des personnes privées. Celles qui ne concernent que la République peuvent être pardonnées sans violation de l'équité, car tout homme peut, à sa propre discrétion, pardonner ce qui est fait contre lui-même. Mais une offense à un particulier ne peut pas, en équité [63], être pardonnée sans le consentement de celui qui a subi le tort, ou sans une réparation raisonnable.

 

L'inégalité des sujets procède des actes du pouvoir souverain, et elle n'a pas plus lieu d'être en présence du souverain, c'est-à-dire dans une cour de justice, que l'inégalité entre les rois et leurs sujets en présence du Roi des rois. L'honneur des grands doit être évalué en fonction de leur bienfaisance et des aides qu'ils donnent aux hommes d'un rang inférieur. En dehors de cela, il n'est rien [64]. Et les violences, oppressions, et torts dont ils sont responsables [65] ne sont pas atténués, mais aggravés par la grandeur de leur personne, parce qu'ils sont ceux qui ont le moins besoin de commettre de tels actes. Les conséquences de la partialité en faveur des grands sont celle-ci : l'impunité produit l'insolence, l'insolence produit la haine, et la haine est la source d'efforts pour abattre toute grandeur oppressive et insolente, même si cela doit entraîner la ruine de la République.

 

Une égale justice suppose une égale imposition des taxes, égalité qui ne dépend pas de l'égalité des richesses, mais de celle de la dette dont tout homme est redevable [66] à la République pour sa défense. Il n'est pas suffisant qu'un homme travaille pour se maintenir en vie, il doit aussi se battre, si c'est nécessaire, pour la sécurité de son travail. Les hommes doivent, ou faire comme le firent les Juifs au retour de leur captivité, quand ils réédifièrent le temple, bâtissant d'une main et tenant l'épée de l'autre, ou payer d'autres hommes pour qu'ils combattent à leur place. En effet, les impôts que le peuple paie au pouvoir souverain ne sont rien d'autre que les gages dus à ceux qui tiennent l'épée publique pour défendre les particuliers dans l'exercice de leurs différents métiers et états. Etant donné que l'avantage que chacun tire de cela est la jouissance de la vie, qui est également chère aux pauvres et aux riches, la dette dont un pauvre est redevable à ceux qui défendent sa vie est la même que celle dont un riche est redevable pour la défense de la sienne [67] (mais les riches, qui ont les pauvres ont à leur service, peuvent être débiteurs non seulement pour leur propre personne, mais aussi pour beaucoup plus d'hommes). Ceci étant considéré, l'égalité d'imposition consiste plus en l'égalité de ce qui est consommé qu'en l'égalité des richesses des personnes qui consomment la même chose. Pour quelle raison celui qui travaille beaucoup et qui, épargnant ce qu'il gagne, consomme peu, serait-il plus imposé que celui qui, vivant dans l'oisiveté, gagne peu et dépense tout ce qu'il gagne, alors que le premier n'est pas plus protégé par la République que le deuxième? Mais quand les impôts sont calculés sur ce que les gens consomment, tout homme paie également pour ce dont il use, et la République n'est pas escroquée par le gaspillage excessif des particuliers [68].

 

Attendu que beaucoup d'hommes, à la suite d'accidents inévitables, deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par leur travail, ils ne doivent pas être aban­donnés à la charité des particuliers, mais les lois de la République doivent pourvoir à leurs besoins, dans les limites que requièrent les nécessités naturelles. En effet, tout comme c'est un manque de charité de la part d'un homme de ne prendre aucun soin des invalides, c'en est aussi un de la part du souverain de la République que de les exposer au hasard d'une charité aussi incertaine.

 

Mais pour ceux dont le corps est vigoureux, le cas est différent : il faut les forcer à travailler, et pour éviter l'excuse qui consiste à dire qu'on ne trouve pas d'emploi, il faut des lois qui encouragent toutes les sortes d'arts [69], comme la navigation, l'agri­culture, la pêche, et toutes les activités manufacturières qui requièrent de la main-d’œuvre. La multitude des pauvres, pourtant vigoureux, augmentant toujours, il faut les transplanter dans des régions qui ne sont pas assez peuplées, où ils ne doivent pas cependant exterminer ceux qu'ils trouvent à cet endroit, mais les contraindre à vivre plus à l'étroit avec eux, à ne pas parcourir beaucoup de territoire pour se saisir de ce qu'ils y trouvent, mais à s'occuper assidûment [70] de chaque parcelle avec habileté et efforts, pour qu'elle leur donne leur subsistance le moment venu. Et quand le monde entier est surpeuplé, alors le dernier recours est la guerre, qui pourvoit au sort de chacun [71], par la victoire ou par la mort.

 

C'est au souverain qu'appartient le soin de faire de bonnes lois. Mais qu'est-ce qu'une bonne loi ? Par bonne loi, je n'entends pas une loi juste, car aucune loi ne peut être injuste. La loi est faite par le pouvoir souverain, et tout ce qui est fait par ce pouvoir est autorisé et reconnu comme sien par chaque membre du peuple [72]; et ce qui arrivera de cette façon à tout homme, personne ne peut le dire injuste. Il en est des lois de la République comme des lois des jeux : tout ce sur quoi les joueurs s'accor­dent tous n'est injustice pour aucun d'eux. Une bonne loi est celle qui est nécessaire pour le bien du peuple et en même temps claire.

 

En effet, l'utilité des lois (qui ne sont que des règles autorisées [73]) n'est pas d'em­pêcher les gens de faire toute action volontaire, mais de les diriger et de les maintenir dans un mouvement tel qu'ils ne se fassent pas de mal par l'impétuosité de leurs propres désirs, par leur imprudence [74] et leur manque de discernement [75], comme des haies sont installées, non pour arrêter les voyageurs, mais pour les maintenir dans le [droit] chemin. Et c'est pourquoi une loi qui n'est pas nécessaire, n'ayant pas la véritable finalité d'une loi, n'est pas une bonne loi. On pourrait imaginer qu'une loi est bonne quand elle est faite pour l'avantage du souverain, quoiqu'elle ne soit pas nécessaire au peuple, mais il n'en va pas ainsi, car le bien du souverain et le bien du peuple ne peuvent être séparés. C'est un souverain faible que celui qui a des sujets faibles, et c'est un peuple faible que celui dont le souverain n'a pas le pouvoir de régir les sujets selon sa volonté. Des lois qui ne sont pas nécessaires ne sont pas de bonnes lois, mais des pièges pour récupérer de l'argent, qui sont superflus là où le droit du pouvoir souverain est reconnu, et qui sont insuffisants pour défendre le peuple là où il ne l'est pas.

 

La clarté d'une loi ne consiste pas tant dans les termes de la loi elle-même que dans l'explication [76] des causes et des motifs pour lesquels elle a été faite. C'est cela qui nous montre l'intention du législateur [77], et quand cette intention est connue, la loi est plus facilement comprise en peu de mots qu'en beaucoup. En effet, tous les mots sont sujets à ambiguïté, et c'est pourquoi la multiplication des mots dans le corps de la loi multiplie l'ambiguïté : d'ailleurs, quand la loi est rédigée avec trop de soin [78], il semble qu'elle implique que quiconque peut se soustraire aux mots [79] se met hors de portée de la loi. Et c'est la cause de nombreux procès inutiles. En effet, quand je considère comme étaient brèves les anciennes lois, et comme elles deviennent, par degrés, toujours plus longues, je crois voir une dispute entre les rédacteurs de la loi et les avocats, les premiers cherchant à circonscrire [80] les seconds, et les seconds cher­chant à leur échapper, et je crois que ce sont les avocats qui ont obtenu la victoire. Il appartient donc à la fonction du législateur (ce qu'est le représentant suprême de toute République, qu'il soit un seul homme ou une assemblée) de rendre claires les raisons pour lesquelles la loi a été faite, et de faire que le corps de la loi lui-même soit aussi bref que possible, mais dans des termes aussi appropriés et aussi significatifs que possible [81].

 

Il appartient aussi à la fonction du souverain de faire une juste application [82] des châtiments et des récompenses. Et vu que la fin du châtiment n'est pas de se venger et de décharger sa colère, mais de corriger soit celui qui a commis l'infraction [83], soit les autres par l'exemple, les châtiments les plus sévères doivent être infligés pour ces infractions à la loi [84] qui sont du plus grand danger pour le public, comme celles qui procèdent d'une intention de nuire au gouvernement, celles qui naissent du mépris de la justice, celles qui provoquent l'indignation de la multitude, et celles qui, restées impunies, semblent autorisées [85], comme celles qui sont commises par les fils, les serviteurs et les favoris des hommes qui détiennent l'autorité. En effet, l'indignation porte les hommes, non seulement contre les acteurs et les auteurs de l'injustice, mais [aussi] contre tout pouvoir qui semble susceptible de les protéger, comme dans le cas de Tarquin, quand il fut chassé de Rome par l'action insolente [86] de l'un de ses fils [87], et que la monarchie fut elle-même dissoute. Mais pour les infractions à la loi qui pro­viennent de la faiblesse, comme celles qui procèdent d'une grande provocation, d'une grande crainte, d'une grand nécessité, ou du fait que l'on ignore si l'acte est ou non une grande infraction, on peut souvent se montrer clément, sans que cela nuise à la République, et la clémence, quand il y a moyen de l'exercer, est requise par la loi de nature. Le châtiment des chefs et des instigateurs [88] de troubles (et non celui du petit peuple qui a été séduit) peut, par l'exemple, profiter à la République. Être sévère avec le peuple, c'est punir une ignorance qui peut être pour une grande part imputée au souverain, dont la faute est que ce peuple n'a pas été mieux instruit.

 

De la même manière, il appartient à la fonction et au devoir du souverain d'attri­buer toujours ses récompenses de telle façon que la République en tire un avantage, ce en quoi consiste leur fonction et leur fin. Il en est ainsi quand ceux qui ont bien servi la République sont, avec la moindre dépense possible pour le trésor public, si bien récompensés que les autres peuvent par là être encouragés, aussi bien à servir la République aussi fidèlement qu'ils le peuvent, qu'à étudier les arts par lesquels ils puissent être capables de le faire [encore] mieux. Acheter par de l'argent ou par de l'avancement un sujet populaire ambitieux, pour qu'il se tienne tranquille et renonce à exercer de mauvaises influences sur les esprits des gens, cela n'a rien de la nature d'une récompense (qui est destinée à ceux qui ont servi, non à ceux qui desservent). Ce n'est pas non plus un signe de gratitude, mais c'est un signe de crainte, qui ne tend pas à l'avantage, mais au désavantage de la République [89]. C'est un combat contre l'ambition, comme celui d'Hercule contre l'Hydre, monstre à plusieurs têtes, auquel repoussait trois têtes pour chaque tête coupée. De la même manière en effet, quand on vient à bout d'un homme populaire réfractaire par une récompense, l'exemple en fait surgir beaucoup plus qui causent le même tort dans l'espoir d'un même avantage : comme tous les objets manufacturés, la méchanceté se multiplie en se vendant [90]. Et quoique, parfois, une guerre civile puisse être différée quand on use de tels moyens, le danger devient toujours plus grand, et la ruine publique plus certaine. Il est donc contraire au devoir du souverain, à qui la sécurité publique a été commise, de récompenser ceux qui aspirent à la grandeur en troublant la paix de leur pays, au lieu de s'opposer dès le début à de tels individus sans courir de risque, alors qu'il sera plus dangereux de le faire plus tard.

 

Une autre fonction [91] du souverain est de choisir de bons conseillers : j'entends par conseillers ceux dont il devra prendre l'avis pour le gouvernement de la République. Car ce mot conseil (consilium, altération de considium [92]) a une large signification et comprend toutes les assemblées de ceux qui siègent ensemble [93], non seulement pour délibérer sur ce qui doit être fait dans le futur, mais aussi pour juger de faits passés, ou de la loi, pour le présent. Ici, je prends le mot seulement dans son premier sens : en ce sens, il n'y a de choix de conseillers ni en démocratie ni en aristocratie, parce que les personnes qui conseillent sont membres de la personne conseillée. Le choix des conseillers est donc propre à la monarchie, en laquelle le souverain qui ne s'efforce pas de faire choix de ceux qui sont les plus capables dans leur domaine, ne s'acquitte pas de sa fonction comme il devrait le faire. Les meilleurs conseillers sont ceux qui ont le moins d'espoir de tirer un avantage en donnant de mauvais conseils, et qui connaissent le mieux tout ce qui conduit à la paix et à la défense de la République. C'est une chose difficile que de reconnaître ceux qui espèrent un avantage des troubles publics, mais on a l'indice d'une suspicion légitime quand des hommes dont les biens ne sont pas suffisants pour subvenir à leurs dépenses habituelles se montrent complaisants [94] par rapport aux griefs de certains, déraisonnables, ou qui se plaignent des choses contre lesquelles on ne peut rien. Mais il est encore plus difficile de savoir qui connaît le mieux les affaires publiques, et ceux qui savent reconnaître ces gens compétents sont ceux qui ont le moins besoin de leurs services. En effet, dans n'importe quel art, ou presque, reconnaître qui en connaît les règles suppose un haut niveau de connaissance de cet art, parce que personne ne peut être assuré de la vérité des règles d'un autre s'il n'a d'abord appris à les comprendre. Mais les meilleurs signes de la connaissance d'un art sont de l'avoir beaucoup exercé et d'avoir obtenu cons­tamment de bons résultats. Le bon conseil ne vient pas du sort [95] ou par héritage, et il n'y a donc pas plus de raisons d'attendre d'un riche ou d'un noble un bon avis en matière d’État que pour tracer le plan d'une forteresse, à moins que nous ne pensions qu'il n'est nul besoin de méthode dans l'étude de la politique, comme c'est nécessaire dans l'étude de la géométrie, et qu'il suffit d'être spectateur ; mais il n'en est pas ainsi. En effet, des deux études, la politique est la plus difficile. Au contraire, dans cette partie de l'Europe, on a considéré comme un droit héréditaire de certaines personnes de siéger au plus haut conseil de l’État, et cela vient des conquêtes des anciens Germains, chez qui de nombreux seigneurs absolus, s'unissant pour conquérir d'autres nations, ne voulurent pas entrer dans la confédération sans certains privilèges qui pourraient êtres les marques d'une différence, à l'avenir, entre leur postérité et la postérité de leurs sujets. Ces privilèges étant incompatibles avec le pouvoir souverain, ils peuvent sembler les conserver par la faveur du souverain, mais s'ils les revendi­quent comme leur droit, ils devront nécessairement les abandonner par degrés, et finalement, n'avoir plus pour honneurs que ceux qui sont naturellement liés à leurs capacités [96].

 

Quelle que soit l'affaire et quelle que soit la compétence des conseillers, le profit à tirer de leur conseil est plus grand quand chacun donne son avis et les raisons de celui-ci à part que quand les conseillers le font dans une assemblée au moyen de discours, et quand ils médité à l'avance que quand ils improvisent, à la fois parce qu'ils ont plus de temps pour apercevoir les conséquences de l'action et parce qu'ils sont moins sujets à être entraînés à la contradiction par l'envie, l'émulation, et d'autres passions qui naissent de la différence d'opinions.

 

Pour ces choses qui ne concernent pas les autres nations, mais seulement le bien-être et l'avantage dont les sujets peuvent jouir par les lois qui n'ont trait qu'aux affaires intérieures, le meilleur conseil est à retirer des informations générales et des plaintes des sujets de chaque province, qui connaissent le mieux leurs propres besoins, et, quand ils ne réclament rien qui déroge aux droits essentiels de la souveraineté, il faut donc attentivement en tenir compte ; car, sans ces droits essentiels, comme je l'ai souvent déjà dit, la République ne peut absolument pas subsister.

 

Le commandant en chef d'une armée, s'il n'est pas populaire, ne sera ni aimé ni craint comme il se doit par son armée, et il ne pourra donc pas accomplir cette fonction avec succès. Il doit donc être assidu, vaillant, affable, généreux, et chanceux s'il veut qu'on pense de lui qu'il est à la fois compétent et aimé de ses soldats. C'est là la popularité, qui fait naître chez les soldats aussi bien le désir de se recommander à la faveur du général que le courage [qui en est la condition], et qui protège de sa sévérité lorsqu'il punit, quand c'est nécessaire, les soldats mutins ou négligents. Mais cette affection des soldats, si la fidélité du commandant n'est pas garantie, est une chose dangereuse pour le pouvoir souverain, surtout quand ce dernier est entre les mains d'une assemblée impopulaire. Il est donc nécessaire, pour la sécurité du peuple, que le souverain confie ses armées à ceux qui sont en même temps des chefs compétents et des sujets fidèles.

 

Mais quand le souverain lui-même est populaire, c'est-à-dire vénéré et aimé de son peuple, la popularité d'un sujet n'est absolument pas dangereuse, car les soldats ne sont généralement jamais assez injustes pour se ranger du côté de leur capitaine, quelque affection qu'ils aient pour lui, contre leur souverain, quand ils aiment non seulement la personne de ce dernier, mais aussi sa cause. Et c'est pourquoi, de tout temps, ceux qui ont supprimé le pouvoir de leur souverain légitime ont toujours pris la peine, avant de pouvoir s'installer à sa place, de s'inventer des titres pour éviter au peuple la honte de les recevoir comme souverain. Avoir un droit reconnu au pouvoir souverain est une qualité si populaire que celui qui le possède n'a besoin de rien de plus, pour s'attirer le cœur des sujets, que, pour sa part, de se montrer capable de gouverner de façon absolue sa propre famille [97], et pour ce qui est des ennemis, de disperser leurs armées. En effet, la part la plus grande et la plus active du genre humain ne s'est guère jusqu'ici contentée du présent [98].

 

En ce qui concerne les fonctions d'un souverain dans ses relations avec un autre souverain, qui sont comprises dans cette loi qui est communément appelée droit des gens [99], je n'ai pas besoin d'en dire quelque chose ici, parce que le droit des gens et la loi de nature sont la même chose. Et tout souverain a le même droit de se procurer la sécurité de son peuple que celui d'un particulier de se procurer la sécurité de son propre corps. Et la même loi qui dicte aux hommes qui n'ont pas de gouvernement civil ce qu'ils doivent faire l'un par rapport à l'autre, et ce qu'ils doivent éviter, dicte la même chose aux Républiques, et c'est la conscience des princes souverains et des assemblées souveraines. Il n'y a pas de tribunal de justice naturelle, sinon dans la seule conscience, où Dieu, et non l'homme, règne, et les lois de Dieu, celles qui obligent tout le genre humain, sont naturelles par rapport à Dieu en tant qu'il est l'Auteur de la nature, et sont des lois par rapport au même Dieu, en tant qu'il est le Roi des rois. Mais de ce règne de Dieu, comme Roi des rois, et aussi comme Roi d'un peuple particulier, j'en parlerai dans le reste de ce discours.

 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en août 2003.

 

 

 

 



[1]              "office". (NdT)

 

[2]              "namely the procuration of the safety of the people". (NdT)

 

[3]              Les traductions de F. Tricaud ("On n'attend pas") et de G. Mairet ("Il n'est pas attendu") me paraissent peu fidèles. (NdT)

 

[4]              La traduction de F. Tricaud est excellente : "mais plutôt qu'on y pourvoie par des mesures générales". (NdT)

 

[5]              fonctionnaires. (NdT)

 

[6]              "it is against his duty to let the people be ignorant or misinformed of the grounds and reasons of those his essential rights". (NdT)

 

[7]              "maintained". (NdT)

 

[8]              "the violation of faith" : autrement dit de violer ses engagements, la confiance que les autres ont mise en notre promesse. (NdT)

 

[9]              F. Tricaud ajoute "d'autres", qui ne correspond à rien dans le texte anglais. (NdT)

 

[10]             "a word, without substance". F. Tricaud a peut-être tort de traduire "substance" par "contenu". Il est en effet possible que Hobbes signale ici les limites, dans le domaine du droit, d'une critique nominaliste des hypostases d'abstractions. (NdT)

 

[11]             "by force or art". (NdT)

 

[12]             L'accent circonflexe de la traduction de F. Tricaud n'a pas lieu d'être. (NdT)

 

[13]             Littéralement : ne concerne mon intérêt particulier, à ce jour, que très peu. (NdT)

 

[14]             Il s'agit ici de l'Alliance. (NdT)

 

[15]             "right". (NdT)

 

[16]             G. Mairet ne tient pas compte de "made". (NdT)

 

[17]             F. Tricaud traduit "tout ce qui tend à l'instauration". "tout ce qui tend" ne correspond à rien dans le texte de Hobbes. (NdT)

 

[18]             "to bridle their affections". (NdT)

 

[19]             "be tainted". La traduction de F. Tricaud ("teintés") est trop faible. (NdT)

 

[20]             Traduction très maladroite de G. Mairet : "son devoir est d'être la cause de l'instruction du peuple". (NdT)

 

[21]             G. Mairet n'a pas ici compris le sens de "to go about". (NdT)

 

[22]             C'est la fameuse épopée de la toison d'or. Jason, l'homme à l'unique sandale, voulut récupérer le trône d'Iolcos que Pélias avait pris à son père Eson. Pélias crut se débarrasser de Jason en lui demandant de rapporter la légendaire toison d'or. Aidé de la fille d'Aétès, la magicienne Médée, Jason récupéra la toison mais Pélias ne voulut pas rendre le trône. C'est par vengeance que Médée convainquit les filles du roi de le découper en morceaux. (NdT)

 

[23]             La formule apparaît dans la Vulgate en Exode, XX, 3, et en Deutéronome, V, 7. (NdT)

 

[24]             Peut-être une allusion au verset 6 du psaume 82, auquel Jean fait allusion en Jean, XVI, 34. (NdT)

 

[25]             "fellow subjects". Il faudrait, sur le modèle du mot "concitoyens", créer le néologisme "consujets". (NdT)

 

[26]             Hobbes dit plus simplement : "is conveyed by them from the sovereign authority". (NdT)

 

[27]             Etrange traduction de G. Mairet : "de ceux qui le font souffrir" ("but suffers them by the flattery of popular men"). (NdT)

 

[28]             "seduced from". (NdT)

 

[29]             A la face de l'Eglise. F. Tricaud fait allusion au concile de Trente, mais on peut même remonter à Latran IV, qui exige, pour le mariage, la publicité in facie Ecclesiae. (NdT)

 

[30]             Exode, XX,4, Deutéronome, V,

 

[31]             "or to argue and dispute his power". (NdT)

 

[32]             Exode, XX, 7, Deutéronome, V, 11. (NdT)

 

[33]             "read and expounded". (NdT)

 

[34]             G. Mairet, qui traduit "qu'il leur soit mis dans l'esprit", ne semble pas connaître le sens de "to put in mind". (NdT)

 

[35]             A certains égards, le rappel du sabbat juif est maladroit car l'Ancien Testament est en partie l'histoire de son inefficacité. (NdT)

 

[36]             Sur l'institution du sabbat, voir Exode,XX, 8sq,XXXI, 12sq, XXXV,1sq, Lévitique, XXIII,1sq, Nombres, XXVIII,9, Deutéronome, V,12sq. (NdT)

 

[37]             "by pact". Il s'agit bien sûr ici de l'Alliance. (NdT)

 

[38]             "whilst they are under their tuition". (NdT)

 

[39]             "Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que te donne le Seigneur, ton Dieu." (Exode, XX, 12. Voir aussi Deuténome, V, 16). (NdT)

 

[40]             Traduction maladroite de G. Mairet : "(...) se doit d'être la cause de ce que la justice est enseignée" ("every sovereign ought to cause justice to be taught"). (NdT)

 

[41]             La traduction de "neighbours" par "voisins" (G. Mairet) étonne! (NdT)

 

[42]             Il paraît maladroit de traduire "false judgement" par "faux jugement" (G. Mairet). F. Tricaud choisit de traduire "false" par "injuste". (NdT)

 

[43]             "Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d'adultère. Tu ne commettras pas de rapt. Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain." (Exode, XX, 13-16, Voir aussi Deutéronome, V, 17-20). (NdT)

 

[44]             "in the pravity of the will". Les mots "pravity" et "irrégularity" renvoient au manque de droiture, au caractère tortu, ce qu'indique d'ailleurs le latin "prave". (NdT)

 

[45]             "Thou shalt love thy neighbour as thy self". Conforma à la King James version, en Lévitique, XIX, 18, Matthieu, XIX, 19 et XXII, 39, en Marc, XII, 31, en Romains, XIII, 9, en Galates, V, 14, en Jacques, II, 8. (NdT)

 

[46]             G. Mairet ne tient pas compte de "weak". (NdT)

 

[47]             F. Tricaud traduit "in them" par "dans les esprits". (NdT)

 

[48]             "sin". (NdT)

 

[49]             "trade" : métier, emploi, commerce. (NdT)

 

[50]             "superfluity" : "superfluité". (NdT)

 

[51]             "the learning of truth". (NdT)

 

[52]             "such of their neighbours or familiar acquaintance". (NdT)

 

[53]             "plausibly". L'adverbe renvoie aussi bien au vraisemblable qu'au spécieux. (NdT)

 

[54]             "in cases of law and conscience". (NdT)

 

[55]             "dependeth wholly on the right teaching of youth in the universities". (NdT)

 

[56]             "you will undertake to teach the universities?". (NdT)

 

[57]             G. Mairet traduit bizarrement "till towards the latter end of Henry the Eighth" par "depuis le règne de Henri VIII". (NdT)

 

[58]             "was always upheld". soutenir, maintenir être partisan. (NdT)

 

[59]             "they were first seasoned". La traduction ne peut pas parfaitement rendre le sens, car "to season" signifie aussi aguerrir ou amener à maturation. (NdT)

 

[60]             Effectivement. (NdT)

 

[61]             "to all degrees of people". La traduction "à tous les niveaux du peuple" ou "à tous les degrés du peuple" est maladroite, "degree" signifiant ici "rang", ce qui est loin d'être rare en anglais. (NdT)

 

[62]             La traduction de "offenses" par "délits" (G. Mairet) est totalement inacceptable, vu la gravité extrême que peut avoir une infraction à la loi. (NdT)

 

[63]             Formule courante : "in equity". (NdT)

 

[64]             Hobbes dit plus simplement "or not at all". Français Tricaud choisir de rendre par "s'il n'est pas un vain mot". (NdT)

 

[65]             Hobbes dit simplement "they do". (NdT)

 

[66]             Littéralement : "de l'égalité de la dette que tout homme doit à la République pour sa défense" ("on the equality of the debt that every man oweth to the Commonwealth for his defence"). (NdT)

 

[67]             Le raisonnement de Hobbes peut paraître étroit si l'on songe que la défense est aussi celle des biens, domaine où il n'y a pas égalité. La suite, sur l'impôt à la consommation, montre que Hobbes est prisonnier du mythe de l'accumation primitive dont Marx parlera dans le Capital. On aura le souci de ne pas, néanmoins, simplifier la pensée hobbesienne et de lire attentivement les dernières lignes du paragraphe qui visent le luxe des grands. (NdT)

 

[68]             "nor is the Commonwealth defrauded by the luxurious waste of private men". (NdT)

 

[69]             Il s'agit ici des activités artisanales et pré-industrielles. (NdT)

 

[70]             Le verbe utilisé "to court" signifie courtiser, faire la cour. G. Mairet rate l'image (en empruntant le verbe cultiver à F. Tricaud). F. Tricaud traduit très habilement "cultiver amoureusement". (NdT)

 

[71]             Il est difficile (et il serait maladroit) de ne pas reprendre la très juste traduction de F. Tricaud. Le texte est : "And when all the world is overcharged with inhabitants, then the last remedy of all is war, which provideth for every man, by victory or death". (NdT)

 

[72]             "is warranted and owned by every one of the people". On peut aussi traduire "warranted" par "cautionné", "justifié", "garanti". Il faut bien sûr comprendre le propos de Hobbes par rapport au contrat. (NdT)

 

[73]             Au sens de "ayant une autorité, étant de droit". (NdT)

 

[74]             "rashness" : a aussi le sens de manque de réflexion, d'impétuosité. F. Tricaud traduit assez habilement par "précipitation". Le mot "imprudence" a le mérite de réunir plusieurs sens. (NdT)

 

[75]             "but to direct and keep them in such a motion as not to hurt themselves by their own impetuous desires, rashness, or indiscretion". (NdT)

 

[76]             "declaration". Le mot a ici le sens d'une exposition claire, publique, franche. (NdT)

 

[77]             "the meaning of the legislator". (NdT)

 

[78]             "by too much diligence". F. Tricaud utilise le mot "précision". G. Mairet le suit. (NdT)

 

[79]             "can evade the words". F. Tricaud traduit très finement "words" par "texte littéral". (NdT)

 

[80]             "the former seeking to circumscribe the latter". Il est préférable de traduire par  "circonscrire" à cause du rapport penners/to circumscribe. F. Tricaud traduit par "enfermer", ce qui est correct mais supprime le rapport (G. Mairet suit). (NdT)

 

[81]             Le propos peut sembler quelque peu simpliste, l'application aux cas particuliers engendrant nécessairement une jurisprudence, mais il s'agit justement pour Hobbes de se déclarer clairement contre les très fortes tendances jurisprudentielles du droit anglais, peu compatibles, selon lui, avec sa conception de la souveraineté. (NdT)

 

[82]             "a right application". La traduction de F. Tricaud ("bonne administration") n'est pas assez fidèle. (NdT)

 

[83]             Pour le refus de traduire "offender" par "délinquant", voir chapitres précédents. (NdT)

 

[84]             Pour le refus de traduire "crime" par "crime", voir les chapitres précédents. (NdT)

 

[85]             "seem authorized". (NdT)

 

[86]             Viol de Lucrèce (femme de Tarquin Collatin), qui entraîna son suicide et la révolte du peuple romain sous la conduite de Junius Brutus. (NdT)

 

[87]             Erreur de traduction de G. Mairet : "de ses fils". (NdT)

 

[88]             "of the leaders and teachers". (NdT)

 

[89]             Hobbes dit ici simplement "of the public". (NdT)

 

[90]             "and as all sorts of manufacture, so also malice increaseth by being vendible". F. Tricaud traduit habilement : "semblable aux produits de tout travail humain, la méchanceté se multiplie en raison de sa valeur marchande". (NdT)

 

[91]             "Another business". (NdT)

 

[92]             consido : s'asseoir, siéger. Voir la suite : "that sit together". (NdT)

 

[93]             "that sit together". (NdT)

 

[94]             L'archaïsme utilisé par Hobbes ("the soothing" - to soothe), quand il ne désigne pas le fait de calmer, de soulager, a le sens que possède le verbe "to humour",  se prêter aux caprices, se soumettre aux exigences, céder. (NdT)

 

[95]             "lot" : ici, au sens de la condition qui nous échoît (voir plus loin : "noble", alors que "héritage" renvoie à "riche"). (NdT)

 

[96]             C'està-dire les honneurs dus à leurs compétences, non à leur rang et aux actions de leurs ancêtres. Le souci de Hobbes est celui de l'efficacité politique, et donc de la compétence politique. (NdT)

 

[97]             Il semble qu'il faille ici prendre le monde "family" en un sens large : la nation intérieure. (NdT)

 

[98]             A la première lecture, la suite des idées n'est pas claire. Cette phrase semble signifier qu'il ne suffit pas d'avoir dans le présent un droit reconnu au pouvoir souverain pour être accepté par le peuple, mais qu'il faut pouvoir montrer qu'on est capable d'assurer la paix, pour l'avenir, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. (NdT)

 

[99]     En anglais, "law of nations" (qui correspond au latin "jus gentium"). (NdT)