PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

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Chapitre 46

Des ténèbres qui procèdent d'une vaine philosophie et de traditions fabuleuses

 

            Par PHILOSOPHIE, on entend la connaissance acquise par le raisonnement qui va de la façon dont une chose est engendrée jusqu'à ses propriétés, ou qui va des propriétés à quelque voie possible d'engendrement de cette chose, afin d'être capable de produire, aussi loin que le permettent le sujet et les forces humaines, les effets que requiert la vie humaine [1]. Ainsi, le géomètre, par raisonnement, à partir de la construction de figures, découvre de nombreuses propriétés de ces figures, et, en partant des propriétés, de nouvelles façons de les construire, afin de pouvoir mesurer la terre et l'eau, et pour un nombre infini d'autres usages. De même, l'astronome, à partir du lever, du coucher, et du mouvement du soleil et des étoiles dans les différentes parties des cieux, découvre les causes du jour et de la nuit, et des différentes saisons de l'année, et de cette façon, il tient un calcul du temps [2]; et il en est de même dans les autres sciences.

 

            Par cette définition, il est évident que nous ne devons pas compter comme une part de la philosophie cette connaissance originaire [3] appelée expérience, en laquelle consiste la prudence, parce qu'elle n'est pas obtenue par raisonnement, mais se trouve aussi bien chez les bêtes brutes que chez l'homme; et elle n'est que le souvenir de successions d'événements du passé, dans lequel l'omission d'une petite circonstance, altérant le raisonnement, déçoit l'attente du plus prudent, tandis que le raisonnement juste ne produit que la vérité générale, éternelle et immuable [4].

 

            Nous ne devons donc pas donner non plus ce nom à de fausses conclusions, car celui qui raisonne d'une façon juste avec les mots qu'il comprend ne peut jamais conclure par une erreur.

 

            Nous ne devons pas le donner non plus à ce qu'on sait par révélation surnaturelle, parce que cela n'est pas acquis par raisonnement.

 

            Nous ne devons pas le donner non plus à ce qui est obtenu par raisonnement à partir de l'autorité des livres, parce que ce n'est pas obtenu par un raisonnement qui va de la cause à l'effet, ou de l'effet à la cause, et ce n'est [donc] pas connaissance, mais foi.

 

            La faculté de raisonner étant une conséquence de l'usage de la parole, il n'était pas possible qu'il n'y eût pas certaines vérités générales découvertes par raisonnement, presque aussi anciennes que le langage lui-même. Les sauvages d'Amérique ne sont pas sans certaines sentences morales de bonne qualité [5]. Ils ont aussi un peu d'arithmétique, pour additionner et diviser de petits nombres. Ils ne sont donc pas philosophes. Car, de même qu'il y eut des plants de blé et de vigne en petite quantité, dispersés dans les champs et les bois, avant que les hommes ne connaissent leurs vertus, ou ne les utilisent pour se nourrir, ou ne les plantent à part dans des champs et des vignobles, à une époque où ils se nourrissaient de glands et buvaient de l'eau, de même, il y eut, dès le commencement, diverses spéculations vraies, générales et profitables, comme les plants naturels de la raison humaine. Mais elles ne furent d'abord que peu nombreuses; les hommes vivaient sur une expérience grossière, il n'existait aucune méthode, c'est-à-dire qu'on ne semait ni ne plantait la connaissance seule, séparée des mauvaises herbes et des plants courants de l'erreur et de la conjecture. Et la cause de cela était le manque de loisir chez des hommes qui devaient se procurer ce qui était nécessaire à la vie et se défendre contre  leurs voisins, et il était impossible qu'il en fût autrement tant que ne furent pas érigées de grandes Républiques. Le loisir est la mère de la philosophie, et la République la mère de la paix et du loisir [6]. C'est là où apparurent de grandes cités florissantes qu'on étudia en premier la philosophie. Les gymnosophistes de l'Inde, les mages de Perse, et les prêtres de Chaldée et d'Egypte sont considérés comme les plus anciens philosophes, et ces pays furent les plus anciens royaumes. La philosophie n'était pas [encore] née chez les Grecs et chez les autres peuples occidentaux, dont les Républiques, peut-être pas plus grandes que celles de Lucques ou de Genève, n'étaient jamais en paix, sinon quand elles se craignaient autant les unes que les autres. Elles n'avaient que le loisir de se surveiller et ne pouvaient rien observer d'autre. A la longue, quand la guerre eut uni beaucoup de ces petites cités grecques en cités moins nombreuses et plus grandes, sept hommes, venant des différentes parties de la Grèce, commencèrent à acquérir la réputation d'être sages, certains pour des sentences morales et politiques, d'autres pour le savoir des Chaldéens et des Egyptiens, constitué d'astronomie et de géométrie. Mais on n'entendait pas encore parler d'écoles de philosophie.

 

            Après que les Athéniens, en défaisant les armées perses, eurent acquis la maîtrise de la mer, et ainsi de toutes les îles et cités maritimes de l'archipel, aussi bien en Asie qu'en Europe, et se furent enrichis, ceux qui n'avaient aucune occupation, ni chez eux ni au dehors, n'avaient quasiment rien à faire pour s'occuper, sinon, comme le dit saint luc en Actes, XVII, 21, de dire et d'écouter les nouvelles [7], ou de parler publiquement de philosophie à la jeunesse de la cité. Chaque maître prit un lieu dans ce dessein : Platon, certaines promenades [8] publiques appelées Académia [9], nom qui vient d'un certain Academus, Aristote, la promenade du temple de Pan, appelée Lycaeum [10], d'autres la Stoa [11], promenade couverte, où les marchands déchargeaient leurs marchandises, d'autres, d'autres endroits, où ils passaient leur loisir à enseigner et disputer leurs opinions, et certains en quelque lieu où ils pouvaient réunir les jeunes de la cité afin qu'ils les écoutassent parler. Et c'est aussi ce que fit Carnéade à Rome, quand il était ambassadeur, ce qui poussa Caton à conseiller au Sénat de le faire partir, de peur qu'il ne corrompît les moeurs des jeunes gens qui se réjouissaient de l'entendre parler de  choses qu'ils jugeaient subtiles.

 

            De là vient que le lieu où ils enseignaient et disputaient était appelé schola [12], mot qui, dans leur langue, signifiait loisir, et que leurs disputes étaient appelées distribae [13], c'est-à-dire l'action de passer le temps. Les philosophes eux-mêmes (certains) tiraient le nom de leur secte du nom de leur école, car ceux qui suivaient l'enseignement de Platon étaient appelés les académiciens, ceux qui suivaient Aristote les péripatéticiens, du nom de l'endroit où se passait leur enseignement, et ceux que Zénon enseignait étaient appelés stoïciens, de la Stoa; comme si nous nommions des gens d'après les More-fields, d'après l'église saint Paul, ou d'après la Bourse, parce qu'ils se rencontrent souvent là pour bavarder et pour flâner.

 

            Toujours est-il que les hommes apprécièrent tant cette coutume qu'avec le temps elle s'étendit sur toute l'Europe et la plus grande partie de l'Afrique, si bien que, dans presque toutes les Républiques, on érigea et on entretint publiquement des écoles, en vue d'organiser des cours et des disputes.

 

            Chez les Juifs, il y eut aussi anciennement des écoles, tant avant qu'après le temps de notre Sauveur; mais c'étaient des écoles où l'on enseignait leur loi [14]. En effet, même si elles étaient appelés synagogues, c'est-à-dire assemblées du peuple, cependant, dans la mesure où la loi y était lue à chaque jour de sabbat, exposée et discutée, elles ne différaient pas d'une école publique en nature, mais par leur nom seulement, et il n'y en avait pas seulement à Jérusalem, mais [aussi] dans toutes les cités païennes où résidaient des Juifs. Il existait une telle école à Damas, où Paul entra pour persécuter [les Chrétiens]. Il en existait d'autres à Antioche, à Iconium et à Thessalonique, villes dans lesquelles il entra pour discuter. Et telles étaient la synagogue des Libertins [15], des Cyréniens, des Alexandrins, des Ciliciens, et celles d'Asie, c'est-à-dire l'école des Libertins et des Juifs qui étaient étrangers à Jérusalem, et c'est de cette école qu'étaient ceux qui disputèrent avec saint Etienne (Actes, VI, 9).

 

            Mais quelle a été l'utilité de ces écoles? Quelle science est aujourd'hui acquise par leurs leçons et leurs disputes? Ce que nous avons de géométrie (la mère de toute science naturelle), nous ne le devons pas aux écoles. Platon, qui fut le plus grand philosophe grec, interdisait l'entrée de son école à tous ceux qui n'étaient pas déjà, dans une certaine mesure, géomètres. Nombreux étaient ceux qui étudiaient cette science, pour le [plus] grand profit du genre humain, mais il n'est nullement question d'écoles, il n'existait aucune secte de géomètres, et ceux qui étudiaient cette science ne passaient pas pour être des philosophes. La philosophie naturelle de ces écoles était plus un rêve qu'une science, exposée dans un langage absurde et sans signification, ce qui inévitable chez ceux qui veulent enseigner la philosophie sans avoir d'abord acquis une grande connaissance en géométrie. Car la nature opère par mouvement, et les directions et les degrés de ce mouvement ne peuvent pas être connus si l'on ne connaît pas les proportions et les propriétés des lignes et des figures. Leur philosophie morale n'était que la description de leurs propres passions. En effet, la règle des moeurs, sans gouvernement civil, est la loi de nature, et sous un tel gouvernement, c'est la loi civile qui détermine ce qui est honnête et malhonnête, ce qui est juste et injuste, et en général ce qui est bon ou mauvais [16]. Alors que les philosophes faisaient des règles du bien et du mal [17] selon ce qu'ils aimaient et n'aimaient pas. De cette façon, vu la grande diversité des goûts, on ne peut généralement s'accorder sur rien, mais chacun, pour autant qu'il l'ose, fait tout ce qui semble bon à ses propres yeux, ce qui aboutit au renversement de la République. Leur logique, qui devait être la méthode du raisonnement, n'était qu'un ensemble de mots captieux et d'inventions destinés à embarrasser ceux qui entreprendraient de les réfuter. Pour conclure, il n'existe rien de si absurde que certains des anciens philosophes (comme le dit Cicéron, qui était l'un des leurs) ne l'aient soutenu. Et je crois qu'il n'est guère possible de dire quelque chose de plus absurde que ce que l'on appelle aujourd'hui la métaphysique d'Aristote, ni de plus incompatible avec le gouvernement que ce qu'il a dit dans sa Politique, ni de plus ignorant que son Ethique.

 

            L'école  des Juifs fut à l'origine une école de la loi de Moïse, qui ordonna (Deutéronome, XXXI, 10 [18]) qu'à la fin de chaque septième année, lors de la fête des Tabernacles, que la loi fût lue au peuple entier, pour qu'il l'entende et l'apprenne. La lecture de la loi (qui fut en usage après la captivité) à chaque jour de sabbat devait donc n'avoir pour but que de faire connaître au peuple les commandements auxquels il devait obéir, et lui exposer les écrits des prophètes. Mais il est manifeste, par les nombreuses réprimandes que fit notre Sauveur aux Juifs, qu'ils corrompaient le texte de la loi par leurs faux commentaires et leurs vaines traditions; et ils comprenaient si peu les prophètes qu'ils ne reconnurent ni le Christ, ni ses oeuvres, malgré ce qu'avaient prédit les prophètes. De sorte que, par leurs cours et leurs disputes dans leurs synagogues, ils transformaient l'enseignement de leur loi en une sorte de philosophie fantastique sur la nature incompréhensible de Dieu et des esprits, qu'ils composaient par un mélange de la vaine philosophie et de la vaine théologie des Grecs avec leurs propres fantaisies tirées des passages les plus obscurs de l'Ecriture, ceux qui pouvaient le plus facilement êtres tordus dans le sens de leur dessein, ou tirées des traditions fabuleuses de leurs ancêtres.

 

            Ce qui est appelé aujourd'hui une université est la réunion en un corps, sous un seul gouvernement, de plusieurs écoles publiques, en une seule et même ville ou cité, dans lequel les principales écoles ont été prévues pour trois types d'enseignement, celui de la religion romaine, celui de la loi romaine, et celui de l'art de la médecine. Quant à l'étude de la philosophie, sa seule place est d'être la servante de la religion romaine; et comme l'autorité d'Aristote est la seule qui y ait cours, cette étude n'est pas à proprement parler de la philosophie (dont la nature ne dépend pas des auteurs), mais de l'aristotélité [19]. Et pour ce qui est de la géométrie, jusqu'à une époque très récente, elle n'y avait absolument aucune place, en tant qu'elle ne sert rien d'autre que la stricte vérité. Et si quelqu'un, par l'ingéniosité de sa propre nature avait atteint dans ce domaine quelque degré de perfection, on le considérait communément comme un magicien, et son art était jugé diabolique.

 

            Maintenant, pour en venir aux thèses particulières de la vaine philosophie qui, en partie d'Aristote, en partie de l'aveuglement de l'entendement, est venue dans les universités, et de là est entrée dans l'Eglise, je considérerai d'abord ses principes. Il existe une certaine philosophia prima, de laquelle toute autre philosophie devrait dépendre, et qui consiste principalement en d'exactes délimitations des significations des appellations, ou dénominations [20], qui sont de toutes les plus universelles, lesquelles délimitations servent à éviter l'ambiguïté et l'équivoque dans le raisonnement, et sont communément appelées définitions. Telles sont les définitions du corps, du temps, du lieu, de la matière, de la forme, de l'essence, du sujet, de la substance, de l'accident, de la puissance [21], de l'acte, du fini, de l'infini, de la quantité, de la qualité, du mouvement, de l'action, de la passion, et de diverses autres dénominations nécessaires à l'explication des conceptions humaines sur la nature et la génération des corps. L'explication (c'est-à-dire l'établissement des significations) de ces termes, et de termes semblables, est communément appelée dans les écoles métaphysique, parce qu'elle était une partie de la philosophie d'Aristote qui portait ce nom, mais le mot est [aussi] pris en un autre sens : alors que mot signifie les livres écrits ou placés après sa philosophie naturelle, les écoles considèrent ces livres comme des livres de philosophie surnaturelle, car le mot métaphysique a ces deux sens. Et, en vérité, ce qui y est écrit est pour l'essentiel si éloigné de la possibilité d'être compris, et si incompatible avec la raison naturelle, que quiconque croit que quelque chose peut être compris [de cette métaphysique] par cette raison doit nécessairement la juger surnaturelle.

 

            A partir de cette métaphysique, mêlée avec l'Ecriture pour en faire la théologie scolastique, certains disent qu'il y a dans le monde certaines essences séparées des corps qu'ils appellent essences abstraites, et formes substantielles; et, pour interpréter ce jargon, on a besoin ici de quelque chose de plus que l'attention ordinaire. Aussi, je demande pardon à ceux qui ne sont pas habitués à ce genre de discours de m'adresser à ceux qui le sont. Le monde (je n'entends pas par ce mot la terre seulement, comme quand on appelle ceux qui l'aiment des hommes mondains, mais l'univers, c'est-à-dire la masse entière de toutes les choses qui sont) est corporel, c'est-à-dire corps, et il a des dimensions [22], à savoir longueur, largeur et profondeur. De plus, chaque partie d'un corps est également corps, et elle a des dimensions de même type, et, en conséquence, chaque partie de l'univers est corps, et ce qui n'est pas corps n'est pas une partie de l'univers, et, comme l'univers est tout, ce qui n'en fait pas partie n'est rien, et n'est par conséquent nulle part. Il ne s'ensuit pas de là que les esprits ne soient rien, car ils ont des dimensions et sont donc réellement des corps; quoique, dans le langage courant, le mot soit donné aux seuls corps visibles ou palpables, c'est-à-dire ceux qui ont un certain degré d'opacité, mais les esprits, ils les appellent incorporels, ce qui est un terme plus honorable, qui peut donc être avec plus de piété attribué à Dieu lui-même, pour lequel nous ne considérons pas quel attribut exprime le mieux sa nature, qui est incompréhensible, mais quel attribut exprime le mieux notre désir de l'honorer.

 

            Pour savoir sur quelles bases ils se fondent pour dire qu'il y a des essences abstraites et des formes substantielles, nous devons considérer ce que ces mots signifient proprement. La fonction des mots est de marquer pour nous-mêmes, et de rendre manifeste à autrui les pensées et les conceptions de notre esprit. Parmi ces mots, certaines dénominations sont celles de choses conçues, comme les dénominations de toutes sortes de corps qui agissent sur les sens et laissent une impression dans l'imagination, d'autres sont les dénominations des imaginations elles-mêmes, c'est-à-dire des idées et des images mentales que nous avons de toutes les choses que nous voyons ou dont nous nous souvenons; et d'autres encore sont des dénominations de dénominations ou de différentes sortes de discours, comme universel, pluriel, singulier, qui sont des dénominations de dénominations, et définition, affirmation, négation, vrai, faux, syllogisme, interrogation, promesse, convention, qui sont des dénominations de certaines formes de discours.  D'autres servent à indiquer la consécution ou l'incompatibilité d'un nom avec un autre [23] : ainsi, quand quelqu'un dit qu'un homme est un corps, il veut dire que la dénomination de corps est nécessairement consécutive à celle d'homme, car ce sont des dénominations différentes pour désigner la même chose, l'homme, et cette consécution est signifiée en liant les dénominations par le mot est. Et de même que nous utilisons le verbe est [24], de même les Latins utilisent leur verbe est [25], et les Grecs leur esti [26], sous toutes les formes conjuguées. Est-ce que toutes les nations du monde ont dans leurs langues respectives un mot qui corresponde à ce verbe, je ne saurais le dire; mais je suis certain qu'elles n'en ont pas besoin, car le fait de placer deux dénominations dans un certain ordre peut servir à signifier leur consécution, si c'est la coutume (car c'est la coutume qui donne aux mots leur force), aussi bien que les mots est, être, sont, et autres mots semblables.

 

            Et s'il arrivait qu'existât un langue sans aucun verbe pour correspondre à est, ou est, ou être [27], les hommes qui emploieraient cette langue ne seraient pas d'un iota moins capables d'inférer, de conclure, et de faire toutes les sortes de raisonnements, que ne l'étaient les Grecs et les Latins. Mais alors, que deviendraient les termes entité, essence, essentiel, essentialité, qui en dérivent, et les autres qui en dépendent, appliqués comme ils le sont le plus communément? Ce ne sont donc pas des dénominations des choses, mais des signes par lesquels nous faisons connaître que nous concevons la consécution d'une dénomination ou d'un attribut avec une autre dénomination ou un autre attribut. Ainsi, quand nous disons qu'un homme est un corps vivant, nous ne voulons pas dire que l'homme est une chose, le corps vivant une autre, et le est ou étant une troisième chose, mais que l'homme et le corps vivant sont la même chose, parce que la consécution s'il est un homme, il est un corps vivant, est une consécution vraie, dont la vérité est signifiée par le mot est. Donc, être un corps, marcher, parler, vivre, voir, et les infinitifs semblables, de même que corporéité, marche, parole, vie, vue, etc., qui signifient exactement la même chose, ce sont des dénominations de rien, comme je l'ai ailleurs plus amplement expliqué.

 

            Certains pourront se demander ce que visent de telles subtilités dans un ouvrage de cette nature, où je ne prétends traiter que de ce qui est nécessaire à la doctrine du gouvernement et de l'obéissance. Leur but est que les hommes ne se laissent plus abuser par ceux qui, par la doctrine des essences séparées, construite sur la vaine philosophie d'Aristote, voudraient les effrayer avec des mots vides [28] pour qu'ils n'obéissent plus aux lois de leur pays, comme on effraie les oiseaux pour les éloigner du blé par un pourpoint vide, un chapeau, et un bâton tordu. C'est sur ce fondement que certains disent que quand un homme est mort et enterré, son âme, c'est-à-dire sa vie, peut se promener séparée de son corps, et être vue de nuit parmi les tombes. Sur le même fondement, ils disent que la forme, la couleur et le goût d'un morceau de pain ont une existence là où ils disent qu'il n'y a pas de pain; et sur le même fondement, ils disent que la foi, la sagesse, et les autres vertus sont tantôt infusées en un homme, tantôt insufflées en lui, à partir du ciel, comme si  les vertueux et leurs vertus pouvaient exister séparément, et ils disent beaucoup d'autres choses pour amoindrir la dépendance des sujets par rapport au pouvoir souverain de leur pays. Car qui fera l'effort d'obéir aux lois s'il attend que l'obéissance lui soit infusée ou insufflée? Qui n'obéira pas à un prêtre, qui peut fabriquer Dieu, plutôt qu'à son souverain; mieux, plutôt qu'à Dieu lui-même? Qui, craignant les fantômes, ne portera pas un grand respect à ceux qui peuvent fabriquer de l'eau bénite pour les écarter de lui? Cela est suffisant comme exemple pour montrer quelles erreurs ont été introduites dans l'Eglise par les entités et les essences d'Aristote, qu'il savait peut-être être de la fausse philosophie, mais sur lesquelles il écrivit comme des choses qui étaient compatibles avec la religion de l'époque, et qui la confirmaient, et parce qu'il craignait peut-être de subir le sort de Socrate.

 

            Une fois que certains sont tombés dans cette erreur des essences séparées, ils s'empêtrent par là nécessairement  dans de nombreuses autres absurdités qui en découlent; car étant donné qu'ils veulent que ces formes soient réelles, ils sont obligés de leur assigner quelque lieu; mais comme ils les tiennent pour incorporelles, sans aucune dimension quantitative, et que tous les hommes savent que le lieu suppose une dimension, et ne peut être occupé que par quelque chose de corporel, ils sont conduits, à maintenir leur croyance avec une distinction : ces formes ne seraient pas vraiment en un lieu circumscriptive [29], mais definitive [30], lesquels mots ne sont que des mots, qui n'ont ici aucune signification, et qui ne passent qu'en latin, pour que leur vide soit dissimulé. Car la circonscription d'une chose n'est rien d'autre que la détermination ou définition de son lieu, et ainsi, les deux termes de la distinction ont le même sens. Quant à l'essence de l'homme, en particulier, ils disent qu'elle est son âme, et ils affirment qu'elle est tout entière dans son petit doigt, et tout entière dans toute autre partie, aussi petite soit-elle, et que, cependant, il n'y a pas plus d'âme dans le corps entier que dans l'une de ces parties. Peut-on croire que Dieu est servi par de telles absurdités? Et pourtant, il est nécessaire que ceux qui veulent croire à l'existence d'une âme incorporelle, séparée du corps, croient de telles absurdités.

 

            Et quand ils en viennent à expliquer comment une substance incorporelle peut être capable de souffrir et d'être tourmenté dans le feu de l'enfer ou du purgatoire, ils n'ont absolument rien à répondre, sinon qu'on ne peut savoir comment le feu peut brûler des âmes.

 

            De plus, puisque le mouvement est un changement de lieu, et que des substances incorporelles ne sont pas capables d'occuper un lieu, ils sont embarrassés pour faire qu'il semble possible qu'une âme s'en aille d'ici, sans le corps, vers le ciel, l'enfer ou le purgatoire, et que les fantômes des hommes (et je peux ajouter les fantômes de leurs habits dans lesquels ils apparaissent) puissent se promener la nuit dans les églises, les cimetières, et dans les autres lieux de sépulture. A cela, je ne sais pas ce qu'ils peuvent répondre, à moins qu'ils ne disent que ces fantômes se promènent definitive [31], non circumscriptive [32], ou spirituellement, non temporellement, car ces distinctions remarquables sont également applicables à toute difficulté, quelle qu'elle soit.

 

            Pour ce qui est sens du mot éternité, ils ne veulent pas qu'elle soit une succession de temps sans fin [33], car alors ils ne seraient pas capables d'expliquer comment Dieu veut et pré-ordonne les choses à venir avant d'en avoir la prescience, comme la cause efficiente avant l'effet, ou comme l'agent avant l'action [34]. Ils ne pourraient pas non plus expliquer de nombreuses autres opinions téméraires sur la nature incompréhensible de Dieu. Mais ils veulent nous enseigner que l'éternité est une immobilisation du temps présent [35], un nunc-stans [36], comme l'appellent les écoles, qu'eux-mêmes, ni personne d'autre, ne comprennent, pas plus qu'ils ne comprendraient un hic-stans [37] qui serait un lieu d'une grandeur infinie [38].

 

            Et quand on divise un corps en pensée, en dénombrant ses parties, et qu'en dénombrant ces parties, on dénombre aussi les parties de lieu que ce corps occupait, cela ne peut se réaliser que si, en faisant plusieurs parties, nous faisons aussi plusieurs lieux pour ces parties, et ainsi l'esprit ne peut pas concevoir un nombre plus ou moins important de parties qu'il n'existe de lieux pour ces parties. Pourtant, ils veulent nous faire croire que, par la toute-puissance de Dieu, un seul corps peut être en un seul et même moment en plusieurs lieux, et que plusieurs corps peuvent en un seul et même moment se trouver en un seul lieu; comme si c'était reconnaître la puissance divine que de dire que ce qui est n'est pas, ou que ce qui a été n'a pas été.  Et il ne s'agit là que d'une petite partie des incongruités auxquelles ils sont contraints par leurs disputes philosophiques, au lieu d'admirer et d'adorer la nature divine et incompréhensible, dont les attributs ne peuvent pas exprimer ce qu'il est, mais doivent exprimer notre désir de l'honorer avec les meilleurs titres que nous puissions trouver. Mais ceux qui osent raisonner sur sa nature à partir de ces attributs honorifiques y perdent leur entendement dès la toute première tentative, et tombent d'un inconvénient à l'autre, ces inconvénients étant sans nombre et sans fin, de la même manière qu'un homme ignorant les cérémonies de la cour, se trouvant en présence d'une personne de plus haute condition que celles auxquelles il a l'habitude de parler, et trébuchant en entrant, pour ne pas tomber, laisse échapper son manteau, et pour rattraper son manteau, fait tomber son chapeau, et, de confusion en confusion, révèle sa consternation et sa rusticité.

 

            Pour ce qui est maintenant de la physique, c'est-à-dire de la connaissance des causes subordonnées et secondaires des événements naturels [39], ils ne donnent aucune cause et se contentent de mots vides.  Si vous désirez savoir pourquoi certaines sortes de corps tombent naturellement vers le bas en direction de la terre alors que d'autres s'en éloignent naturellement, les écoles vous diront, à partir d'Aristote, que les corps qui tombent vers le bas sont pesants, et que c'est cette pesanteur qui les fait tomber. Mais si vous demandez ce qu'ils entendent par pesanteur, ils le définiront comme un effort pour aller vers le centre de la terre, de sorte que la cause qui fait que les corps tombent vers le vas est un effort pour être en bas; autant dire que les corps descendent ou montent parce qu'ils le font. Ou ils vous diront que le centre de la terre est le lieu de repos et de conservation des choses pesantes, et donc que ces choses s'efforcent d'être en ce lieu; comme si les pierres et les métaux avaient un désir, et pouvaient discerner le lieu où ils voudraient être, comme l'homme le fait; ou comme s'ils aimaient le repos, contrairement à l'homme; ou comme si un morceau de verre était moins en sécurité sur la fenêtre que tombant dans la rue.

 

            Si nous voulons savoir pourquoi le même corps semble plus grand à un moment plutôt qu'à un autre, sans rien lui ajouter, ils disent que quand il semble moins grand, il est condensé, et que quand il semble plus grand, il est raréfié. Mais que signifient condensé et raréfié? Condensé, c'est quand il y a dans la même matière moins de quantité que précédemment, et raréfié, quand il y en a davantage. Comme s'il pouvait exister de la matière qui n'ait pas quelque quantité déterminée, alors que la quantité n'est rien d'autre que la détermination de la matière, c'est-à-dire du corps, par laquelle nous disons qu'un corps est plus ou moins grand qu'un autre, de tant ou de tant; ou comme si un corps était fait sans absolument aucune quantité, et qu'ensuite plus ou moins de quantité était mise en lui, selon qu'on le destine à être plus ou moins dense.

 

            Pour ce qui est de la cause de l'âme, ils disent creatur infundendo et creando infunditur [40], c'est-à-dire qu'elle est crée par infusion et infusée par création.

 

            Pour ce qui est de la cause de la sensation, ils affirment qu'il y a une ubiquité des espèces, c'est-à-dire des manifestations ou apparitions des objets [41] qui, quand elles apparaissent à l'oeil, sont la vue, quand elles apparaissent à l'oreille, sont une audition, quand elles apparaissent au palais, sont un goût, quand elles apparaissent à la narine, une olfaction, et quand elles apparaissent au reste du corps, sont un sentir [42].

 

            Comme cause de la volonté de faire une action particulière, qui est appelée volitio [43], ils donnent la faculté, c'est-à-dire la capacité en général que les hommes ont de vouloir tantôt une chose, tantôt une autre, qui est appelée voluntas [44], faisant [ainsi] de la puissance [45] la cause de l'acte; comme si quelqu'un donnait comme cause des actes bons ou mauvais des hommes leur capacité à les faire.

 

            Et en de nombreuses occasions, ils donnent comme cause des événements naturels leur propre ignorance, mais déguisée sous d'autres mots, comme quand ils disent que la fortune est la cause des choses contingentes, c'est-à-dire les choses dont ils ne connaissent pas les causes, et quand ils attribuent de nombreux effets à des qualités occultes, c'est-à-dire des qualités qu'ils ne connaissent pas, et donc aussi, comme ils le pensent, que personne d'autre ne connaît; et à la sympathie, à l'antipathie, à l'antiperistasis [46], aux qualités spécifiques, et à d'autres termes semblables, qui ne signifient ni l'agent qui les produit, ni l'opération par laquelle elles sont produites.

 

            Si une telle métaphysique et une telle physique ne sont pas de la vaine philosophie, il n'y en eut jamais, et saint Paul n'avait pas besoin de nous prévenir de l'éviter.

 

            Pour ce qui est de leur philosophie morale et civile, elle présente les mêmes absurdités, ou de pires.  Si un homme fait une action injuste, c'est-à-dire une action contraire à la loi, Dieu, disent-ils, est la première cause de la loi [47], et aussi la première de cette action et de toutes les autres actions, mais il n'est pas du tout la cause de l'injustice, qui est la non conformité de l'action à la loi. C'est là de la vaine philosophie. On pourrait aussi bien dire que quelqu'un fait à la fois une ligne droite et une ligne courbe, et qu'un autre produit leur différence. Et telle est la philosophie de tous ceux qui décident de leurs conclusions avant de connaître leurs prémisses, prétendant comprendre ce qui est incompréhensible, et faisant des attributs honorifiques des attributs de nature, comme cette distinction qui fut faite pour maintenir la doctrine de la libre volonté, c'est-à-dire de la volonté de l'homme non assujettie à la volonté de Dieu [48].

 

            Aristote et d'autres philosophes païens définissent le bien et le mal par l'appétit des hommes, et c'est assez bien aussi longtemps que nous les considérons gouvernés chacun par sa propre loi, car dans la condition des hommes qui n'ont pas d'autre loi que leurs propres appétits, il ne peut exister aucune règle des bonnes et des mauvaises actions. Mais dans une République, cette mesure est fausse, ce n'est pas l'appétit des particuliers, mais la loi, qui est la volonté et l'appétit de l'Etat, qui est la mesure. Et pourtant cette doctrine est encore en pratique, et les hommes jugent de la bonté ou de la méchanceté de leurs propres actions et des actions des autres, et de celles de la République elle-même, par leurs propres passions, et nul homme n'appelle bon ou mauvais que ce qui est ainsi à ses propres yeux, sans aucunement tenir compte des lois publiques; à l'exception des moines et frères qui sont tenus par voeu de donner à leur supérieur cette obéissance absolue à laquelle tout sujet doit se penser tenu envers son souverain civil. Et cette mesure privée du bien est non seulement une doctrine vaine, mais aussi une doctrine pernicieuse pour l'Etat public.

 

            C'est aussi de la vaine et fausse philosophie que de dire que l'oeuvre de mariage est incompatible avec la chasteté, la continence, et d'en faire un vice moral, comme le font ceux qui se fondent sur le prétexte de la chasteté et de la continence pour interdire le mariage au clergé; car ce n'est rien de plus qu'une constitution de l'Eglise qui exige, dans les ordres sacrés, de ceux qui s'occupent continuellement de l'autel et de l'administration de l'Eucharistie une continuelle abstinence des femmes, sous le nom de chasteté, de continence et de pureté continuelles. Ils appellent donc la jouissance légitime des femmes [49] défaut de chasteté et de continence, et ils font ainsi du mariage un péché, ou du moins une chose si impure et si sale qu'elle rend impropre au service de l'autel. Si la loi a été faite parce que la jouissance des femmes est de l'incontinence et qu'elle est contraire à la chasteté, alors tout mariage est vice, et si c'est une chose trop impure et trop sale pour un homme consacré à Dieu, alors, les activités naturelles, nécessaires, et quotidiennes, que tous les hommes font, devraient les rendre indignes d'être prêtres, étant encore plus sales.

 

            Mais il n'est pas vraisemblable que le fondement secret de cette prohibition du mariage des prêtres ait été établi aussi légèrement sur de telles erreurs de la philosophie morale, ou encore sur la préférence du célibat à l'état de mariage, qui procède de la sagesse de saint Paul que s'aperçut que c'était un inconvénient pour les prédicateurs de l'Evangile, en ces temps de persécution, qui étaient forcés de fuir d'un pays dans un autre, d'être encombré du soin d'une femme et d'enfants. Cette prohibition s'explique par le dessein des papes et des prêtres des époques postérieures de se constituer en clergé, c'est-à-dire les seuls héritiers du royaume de Dieu en ce monde, dessein qui rendait nécessaire de supprimer l'usage du mariage, parce que notre Sauveur dit que, lors de la venue de son royaume, les enfants de Dieu ne se marieront pas et ne seront pas donnés en mariage, mais seront comme les anges du ciel [50], c'est-à-dire spirituels. Donc, étant donné qu'ils s'étaient donné le nom de spirituels, se permettre, alors que ce n'était pas nécessaire, la propriété de femmes, c'eût été une incongruité.

 

            De la philosophie civile d'Aristote, ils ont appris à appeler tyrannies toutes les sortes de République, à l'exception de la République populaire (comme l'était, à cette époque, l'Etat d'Athènes). Tous les rois, ils les appelaient tyrans, et ils appelèrent l'aristocratie des trente dirigeants que les Lacédémoniens avaient établis après les avoir soumis les Trente Tyrans, tout comme ils appelaient liberté la condition du peuple sous une démocratie. A l'origine, le mot tyran ne signifiait que monarque. Mais, par la suite, quand, dans la plupart des parties de la Grèce, cette sorte de gouvernement fut aboli, le mot commença à signifier, non seulement la réalité qu'il désignait avant, mais aussi la haine que lui portait l'Etat populaire, tout comme le nom de roi devint odieux après les rois de Rome eurent été déposés, car c'est une chose naturelle chez tous les hommes de concevoir que quelque grande faute est exprimée dans un attribut qui est donné par dépit, et à un grand ennemi. Et quand les mêmes seront mécontents de ceux qui possèdent l'administration de leur démocratie, ou de leur aristocratie, ils n'ont pas à chercher des noms déshonorants pour exprimer leur colère, ils appelleront promptement l'une anarchie, et l'autre oligarchie, ou tyrannie de la minorité. Et ce qui fâche le peuple, ce n'est rien d'autre que le fait d'être gouverné, non comme chacun d'eux le voudrait lui-même, mais comme le représentant public le juge bon, qu'il soit un seul homme ou une assemblée d'hommes, c'est-à-dire de l'être par un gouvernement discrétionnaire [51], et à cause de cela, les gens donnent à leurs supérieurs des noms désagréables, ne sachant jamais (peut-être un peu après une guerre civile) que sans ce gouvernement discrétionnaire, cette guerre est nécessairement perpétuelle, et que ce sont les hommes et les armes, et non les paroles et les promesses, qui font la force et le pouvoir des lois.

 

            Et donc, c'est une autre erreur de la politique d'Aristote que de dire que dans une République bien ordonnée, ce ne sont pas les hommes, mais les lois qui doivent gouverner. Quel homme, disposant de son bon sens naturel, même s'il ne sait ni écrire ni lire, ne se jugerait pas gouverné par ceux qu'il craint et qu'il croit capables de le tuer ou de lui faire mal s'il n'obéit pas? Qui croit que la loi, c'est-à-dire des mots et des papiers, peut lui faire mal sans les bras et les épées des hommes? Cette idée est au nombre des erreurs pernicieuses, car elle induit les hommes, quand ils n'apprécient pas leurs gouvernants, à s'attacher à ceux qui les appellent tyrans, et à penser qu'il est légitime de déclencher la guerre contre eux. De plus, il arrive souvent que ces hommes soient encouragés par le clergé du haut de la chaire.

 

            Il y a une autre erreur dans leur philosophie civile (qu'ils n'apprirent jamais chez Aristote, Cicéron, ou chez d'autres païens), c'est d'étendre le pouvoir de la loi, qui est la règle des actions, aux pensées elles-mêmes et à la conscience des hommes en pratiquant l'interrogatoire [52] et l'inquisition du contenu de ces pensées, nonobstant la conformité de leurs paroles et de leurs actions. Ainsi, les hommes sont soit punis parce qu'ils répondent par leurs véritables pensées, soit contraints de répondre en mentant par crainte du châtiment. Il est vrai que le magistrat civil qui a l'intention d'employer un ministre pour une charge de professeur peut s'enquérir auprès de lui s'il accepte de prêcher telles ou telles doctrines, et, en cas de refus, il peut lui refuser cet emploi; mais le forcer à s'accuser d'opinions, alors que ses actions ne sont pas interdites par la loi, est contraire à la loi de nature, surtout chez ceux qui enseignent qu'un homme sera condamné aux tourments éternels et extrêmes s'il meurt dans une fausse opinion sur un article de la foi chrétienne. Car qui est celui (sachant qu'il y a un si grand danger dans une erreur) qui, par souci naturel de lui-même, ne sera pas contraint à hasarder son âme sur son propre jugement, plutôt que sur celui de quelque autre homme qui n'est pas concerné par sa damnation?

 

            Pour un particulier, interpréter la loi par son propre esprit, sans l'autorité de la République, c'est-à-dire sans la permission de son représentant, c'est une autre erreur, mais qui n'est pas tirée d'Aristote, ni de quelque autre des philosophes païens. En effet, aucun d'entre eux ne nie que dans le pouvoir de faire des lois soit aussi compris le pouvoir de les expliquer quand c'est nécessaire. Et les Ecritures ne sont-elles pas, dans tous les lieux où elles sont lois, faites lois par l'autorité de la République et, par conséquent, une partie de la loi civile.

 

            C'est le même genre d'erreur, quand quelqu'un d'autre que le souverain restreint en un homme le pouvoir que la République n'a pas restreint, comme le font ceux qui donnent la charge [53] de prêcher l'Evangile à un certain ordre d'hommes, là où les lois l'ont laissée libre. Si l'Etat me donne l'autorisation de prêcher ou d'enseigner, c'est-à-dire s'il ne m'interdit pas ces fonctions, personne ne peut me les interdire. Si je me trouve parmi les idolâtres d'Amérique, penserai-je, moi qui suis chrétien , même si je ne suis pas dans les ordres, que c'est un péché de prêcher Jésus-Christ tant que je n'ai pas reçu d'ordres de Rome? Et quand j'aurai prêché, ne répondrai-je pas aux doutes de ces idolâtres, et ne leur expliquerai-je pas les Ecritures? Autrement dit, n'enseignerai-je pas? Certaines diront peut-être que, comme pour l'administration des sacrements, on peut juger que la nécessité est une mission suffisante, ce qui est vrai. Mais ce qui est vrai aussi, c'est que, quels que soient les cas où il faut une dispense par nécessité, on n'a besoin d'aucune dispense quand aucune loi n'interdit la chose. Donc, refuser ces fonctions à ceux à qui le souverain  ne les a pas refusées, c'est supprimer une liberté légitime, ce qui est contraire à la doctrine du gouvernement civil.

 

            On peut produire encore des exemples de vaine philosophie introduite dans la religion par les docteurs de la théologie scolastique, mais les lecteurs pourront les trouver eux-mêmes, s'ils le désirent. J'ajouterai seulement ceci, que les écrits des théologiens scolastiques ne sont rien d'autre, pour la plupart, que des enchaînements sans signification de mots étranges et barbares [54], ou de mots utilisés autrement que selon l'usage de la langue latine, qui embarrasseraient Cicéron, Varron, et tous les grammairiens de la Rome antique. Si quelqu'un en veut la preuve, qu'il voie (comme je l'ai dit une fois précédemment) s'il peut traduire un théologien scolastique en l'une des langues modernes, comme le Français, l'Anglais, ou quelque autre langue d'une certaine richesse, car ce qui ne peut être rendu intelligible dans la plupart de ces langues n'est pas intelligible en latin. Ce langage sans signification, même si je ne peux le considérer comme de la fausse philosophie, je peux dire qu'il a pourtant pour conséquence, non seulement de cacher  la vérité, mais aussi de faire croire aux hommes qu'ils la possèdent, ce qui fait qu'ils renoncent à chercher plus loin.

 

            Enfin, pour ce qui est des erreurs venant d'une histoire fausse ou incertaine, qu'est-ce que toute cette légende de miracles fictifs dans les vies des saints [55], et que sont toutes ces histoires d'apparitions et de spectres alléguées par les docteurs de l'Eglise romaine pour justifier leurs doctrines de l'enfer et du purgatoire, le pouvoir des exorcismes, et d'autres doctrines qui ne sont justifiées ni par la raison, ni par l'Ecriture, ainsi que toutes ces traditions qu'ils appellent la parole non écrite de Dieu, sinon des contes de bonnes femmes? Même s'ils en trouvent des traces dispersées dans les écrits des anciens Pères, n'oublions cependant pas que ces Pères étaient des hommes, qui pouvaient trop aisément croire de faux rapports. Et produire leurs opinions comme témoignage de la vérité de ce qu'ils croyaient n'a pas d'autre effet sur ceux qui, selon le conseil de saint Jean (Epître I, IV, 1), examinent les esprits dans tous les domaines qui concernent le pouvoir de l'Eglise romaine (abus que les pères ne soupçonnaient pas [56], ou dont ils tiraient profit), que de discréditer leur témoignage, vu la croyance inconsidérée des Pères à l'égard des rapports, croyance à laquelle les hommes les plus sincères, mais sans grande connaissance des causes naturelles, comme c'était le cas des Pères, sont communément les plus sujets. En effet, les meilleurs hommes sont ceux qui soupçonnent le moins des desseins frauduleux. On trouve chez le pape Grégoire et chez saint Bernard quelque chose sur l'apparition des spectres qui disaient être au purgatoire, et c'est la même chose pour notre Bède, mais ils n'en parlent nulle part, je crois, sinon sur le rapport d'autrui. Mais si eux, ou quelqu'un d'autre, relataient de telles histoires à partir de leur connaissance personnelle, ils ne donneraient pas plus de force, par là, à ces vains rapports, ils ne feraient que découvrir leur propre faiblesse, ou leur propre supercherie.

 

            A l’introduction de la fausse philosophie, nous pouvons ajouter la répression de la vraie philosophie par des hommes qui ne sont, ni par une autorité légitime, ni par une étude suffisante, des juges compétents de la vérité. Nos voyages sur les mers rendent manifeste qu’il y a des antipodes, et tous les hommes versés dans les sciences humaines le reconnaissent désormais ; et chaque jour, il devient de plus en plus évident que les années et les jours sont déterminés par les mouvements de la terre. Cependant, les hommes qui, dans leurs écrits, n’ont fait que supposer une telle doctrine, comme une occasion de présenter les raisons pour et les raisons contre, ont été punis pour cela par l’autorité ecclésiastique. Mais pour quelle raison ? Parce que de telles opinions sont contraires à la vraie religion ? Ce ne peut être le cas, si elles sont vraies. Que la vérité de ces doctrines soit d’abord examinée par des juges compétents ou réfutée par ceux qui prétendent savoir le contraire. Est-ce parce qu’elles sont contraires à la religion établie ? Qu’elles soient réduites au silence par les lois de ceux de qui ceux qui les enseignent sont sujets, c’est-à-dire les lois civiles ; car la désobéissance peut légitimement être punie chez ceux qui enseignent contrairement à la loi, même s’ils enseignent la vraie philosophie. Est-ce parce qu’elles tendent à mettre le désordre dans le gouvernement en encourageant la rébellion, la sédition ? Qu’elles soient alors réduites au silence, et que ceux qui les enseignent soient punis, en vertu du pouvoir de celui à qui a été commis le soin de la tranquillité publique, et c’est l’autorité civile. En effet, tout pouvoir que les ecclésiastiques s’arrogent (en tout lieu où ils sont sujets de l’Etat) de leur propre droit, même s’ils l’appellent le droit de Dieu, n’est qu’usurpation.

 

 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en novembre 2003.

 

 

 

 



[1]              "BY philosophy is understood the knowledge acquired by reasoning, from the manner of the generation of anything, to the properties; or from the properties, to some possible way of generation of the same; to the end to be able to produce, as far as matter and human force permit, such effects as human life requireth." (NdT)

 

[2]              "an account of time" (NdT)

 

[3]              "that original knowledge". (NdT)

 

[4]              "whereas nothing is produced by reasoning aright, but general, eternal, and immutable truth." (NdT)

 

[5]              "some good moral sentences". (NdT)

 

[6]              "Leisure is the mother of philosophy; and Commonwealth, the mother of peace and leisure." (NdT)

 

[7]              "in telling and hearing news". Dans la King James version, le verset complet est : "For all the Athenians and strangers which were there spent their time in nothing else, but either to tell, or to hear some new thing." (NdT)

 

[8]              Le mot "walk" désigne ici de façon assez générale un lieu où l'on peut se promener. (NdT)

 

[9]              En grec : "akadèmia" ,gymnase d'Académus. (NdT)

 

[10]             Le Lycée ("lukeion" en grec) : célèbre gymnase où enseignait Aristote. (NdT)

 

[11]             La "stoa" grecque est le portique (et c'est la raison pour laquelle on appelle parfois les stoïciens les philosophes du Portique) ou galerie à colonnade. Le mot désigne aussi un magasin à blé, un cellier, ou un arsenal. (NdT)

 

[12]             Ici en latin. En Grec, la "skholè" est le repos, le loisir, mais aussi l'occupation studieuse. (NdT)

 

[13]             Ici en latin. En grec, la "diatribè" est l'usure, mais aussi l'action de faire passer le temps. C'est aussi l'occupation sérieuse, l'étude ou le genre de vie. (NdT)

 

[14]             "but they were schools of their law" : passage négligé par F. Tricaud. (NdT)

 

[15]             La King James version utilise en effet l'expression "school of Libertines". Il s'agit bien sûr des affranchis (c'est le sens de "libertinus", employé par Jérôme dans la Vulgate, de "libertinos", qu'on trouve dans le nouveau Testament grec (Actes, VI, 9) (NdT)

 

[16]             "and generally what is good and evil". (NdT)

 

[17]             "good and bad". On rappellera que la distinction "bien,mal", "bon,mauvais" ne fait pas sens chez Hobbes. (NdT)

 

[18]             "Et Moïse leur commanda, disant: Au bout de sept ans, au temps fixé de l'année de relâche, à la fête des tabernacles, quand tout Israël viendra pour paraître devant l'Éternel, ton Dieu, au lieu qu'il aura choisi, tu liras cette loi devant tout Israël, à leurs oreilles; tu réuniras le peuple, hommes et femmes, et enfants, et ton étranger qui sera dans tes portes, afin qu'ils entendent, et afin qu'ils apprennent, et qu'ils craignent l'Éternel, votre Dieu, et qu'ils prennent garde à pratiquer toutes les paroles de cette loi;" (Versets 10,11 et 12) (NdT)

 

[19]             "but Aristotelity". (NdT)

 

[20]             "and consisteth principally in right limiting of the significations of such appellations, or names". (NdT)

 

[21]             "power". (NdT)

 

[22]             "and hath the dimensions of magnitude". (NdT)

 

[23]             "Others serve to show the consequence or repugnance of one name to another." (NdT)

 

[24]             "is". (NdT)

 

[25]             "est". (NdT)

 

[26]             En caractères grecs dans le texte. (NdT)

 

[27]             "to est, or is, or be". (NdT)

 

[28]             "with empty names". (NdT)

 

[29]             En latin. (NdT)

 

[30]             En latin. (NdT)

 

[31]             En latin. (NdT)

 

[32]             En latin. (NdT)

 

[33]             "an endless succession of time". (NdT)

 

[34]             "for then they should not be able to render a reason how God's will and pre-ordaining of things to come should not be before His prescience of the same, as the efficient cause before the effect, or agent before the action." (NdT)

 

[35]             "the standing still of the present time". (NdT)

 

[36]             En latin : un maintenant immobile. L'expression est de Boèce. (NdT)

 

[37]             En Latin : un ici immobile. (NdT)

 

[38]             Hobbes dit exactement : "une grandeur infinie de lieu" ("an infinite greatness of place"). (NdT)

 

[39]             "the knowledge of the subordinate and secondary causes of natural events". (NdT)

 

[40]             En latin. (NdT)

 

[41]             "the shows or apparitions". (NdT)

 

[42]             "feeling". Il est ici difficile de traduire ici par sentiment. (NdT)

 

[43]             En latin. (NdT)

 

[44]             En latin. (NdT)

 

[45]             "power". (NdT)

 

[46]             Terme utilisé par Aristote en Physique, IV, pour désigner le mouvement décrit par Platon en Timée 79-8Oa. Charles de Bovelles présente ainsi l'antipéristase dans L'art des opposés : "Antiperistasim physici diffiniuntur contrariorum esse circunstantiam, qua quodlibet in sui contrarii loco proprie salutis et conservationis sue causa in seipsum arcutius colligitur evaditque fortius ut suo resistat contrario."(NdT)

 

[47]             F. Tricaud néglige "is the prime cause of the law". (NdT)

 

[48]             "as this distinction was made to maintain the doctrine of free will, that is, of a will of man not subject to the will of God." (NdT)

 

[49]             "the lawful use of wives". (NdT)

 

[50]             Matthieu, XXII, 3O, Marc, XII, 25, Luc, XX, 35. (NdT)

 

[51]             "by an arbitrary government". Le choix de la traduction a déjà été expliqué. (NdT)

 

[52]             "examination". Sens juridique : interrogatoire. (NdT)

 

[53]             Le verbe employer par Hobbes, "to impropriate" désigne le fait de placer des titres ou des revenus dans les mains du Clergé. (NdT)

 

[54]             "insignificant trains of strange and barbarous words". (NdT)

 

[55]             "what is all the legend of fictitious miracles in the lives of the saints". (NdT)

 

[56]     Contresens de G. Mairet : "qu'ils suspectaient". (NdT)