PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

Chapitre 46Révision et conclusion - Sommaire des chapitres traduits avec notes - Index Philotra

 

 

Chapitre 47

Du bénéfice qui procède de ces ténèbres, et qui en sont les bénéficiaires.

 

 

            Cicéron cite, avec tous les honneurs, l’un des Cassius, un juge sévère chez les Romains, pour l’habitude qu’il avait, dans les causes criminelles, quand les témoignages n’étaient pas suffisants, de demander aux accusateurs : cui bono [1], c’est-à-dire : quel profit, quel honneur, ou quelle autre satisfaction l’accusé avait-il obtenus par l’action, ou espérés ? Car, parmi les présomptions, aucune ne révèle aussi manifestement l’auteur que ne le fait le BENEFICE de l’action. En suivant cette règle, j’ai l’intention ici d’examiner qui peuvent être ceux qui, depuis si longtemps, dans cette partie de la Chrétienté, se sont rendus maîtres du peuple avec ces doctrines contraires à la paix des sociétés humaines.

 

            Et premièrement, à cette erreur que la présente Eglise, qui milite aujourd’hui sur terre, est le royaume de Dieu (c’est-à-dire le royaume de gloire, ou la terre promise, non le royaume de grâce, qui n’est que la promesse de la terre) sont annexés des bénéfices mondains : premièrement, les pasteurs et les docteurs de l’Eglise reçoivent par là, en tant que ministres publics de Dieu, le droit de gouverner l’Eglise, et, en conséquence, comme l’Eglise et la République sont les mêmes personnes, ils ont le droit d’être les chefs et les gouvernants de la République [2]. C’est en vertu de ce titre que la pape amena les sujets de tous les princes chrétiens à croire que lui désobéir était désobéir au Christ lui-même, et, dans tous les différends entre lui et les autres princes (les sujets étant ensorcelés par l’expression pouvoir spirituel), à abandonner leurs souverains légitimes, ce qui, dans les faits, constitue une monarchie universelle sur toute la Chrétienté. Car, quoiqu’ils fussent d’abord investis du droit d’être les docteurs suprêmes de la doctrine chrétienne par les empereurs chrétiens, et sous eux, dans les limites de l’Empire romain (comme ils le reconnaissent eux-mêmes) par le titre de Pontifex Maximus, qui était un officier assujetti à l’état civil, cependant, après que l’Empire fut divisé et dissous, il ne leur était pas difficile d’imposer au peuple qui leur était déjà assujetti un autre titre, à savoir le droit de saint Pierre ; non seulement afin de conserver entier leur prétendu pouvoir, mais aussi pour l’étendre sur les mêmes provinces chrétiennes, même si elles n’étaient plus unies à l’Empire de Rome. Le bénéfice de cette monarchie universelle, si l’on considère le désir des hommes de diriger, est une présomption suffisante pour penser que les papes qui y prétendirent, et qui en eurent longtemps la jouissance, furent les auteurs de la doctrine par laquelle elle fut obtenue, à savoir que l’Eglise qui est aujourd’hui sur la terre est le royaume du Christ. Car si l’on accorde cela, il faut entendre que le Christ a quelque lieutenant parmi nous, par lequel nous devons recevoir ses commandements.

 

            Après que certaines Eglises eurent répudié ce pouvoir universel du pape, on aurait pu, en raison, s’attendre à ce que les souverains civils, dans toutes ces Eglises, recouvrassent d’autant ce pouvoir qui était (avant qu’ils ne le laissassent imprudemment aller) leur propre droit, et qui se trouvait en leurs propres mains. Et en Angleterre, dans les faits, c’est ce qui arriva, sauf que ceux par qui les rois administraient le gouvernement de la religion, en soutenant que leur fonction était de droit divin, semblaient usurper, sinon la suprématie, du moins l’indépendance par rapport au pouvoir civil ; mais ce n’était qu’une apparence d’usurpation dans la mesure où ils reconnaissaient au roi un droit de les priver de l’exercice de leurs fonctions comme il l’entendait.

 

            Mais dans les lieux où le collège presbytéral prit cette fonction, quoiqu’il fût interdit d’enseigner de nombreuses autres doctrines de l’Eglise de Rome, cependant, cette doctrine (que le royaume du Christ est déjà venu, et qu’il commença à la résurrection de notre Sauveur) était encore maintenue. Mais cui bono ? [3] Quel profit en attendaient-ils ? Le même que celui que les papes attendaient : avoir un pouvoir souverain sur le peuple. Car, pour les hommes, qu’est-ce qu’excommunier leur roi légitime, sinon l’écarter de tous les lieux, dans son propre royaume, où se fait le service public de Dieu, et lui résister avec force quand il tente avec force de les corriger ? Ou, qu’est-ce qu’excommunier une personne sans autorité du souverain civil, sinon lui ôter sa liberté légitime, c’est-à-dire usurper de façon illégitime un pouvoir en l’exerçant sur ses frères ? Par conséquent, les auteurs de ces ténèbres religieuses sont le clergé romain et le clergé presbytérien.

 

            A cette rubrique, je rattache aussi toutes ces doctrines qui leur servent à rester en possession de cette souveraineté spirituelle après son acquisition ; comme, premièrement, que le pape, en sa capacité publique, ne peut se tromper. En effet, quel est celui qui, croyant que cette proposition est vraie, ne sera pas prêt à lui obéir en tout ce qu’il ordonne ?

 

            Deuxièmement, soutenir que tous les autres évêques, dans quelque République que ce soit, ne tiennent leur droit ni immédiatement de Dieu, ni médiatement de leurs souverains civils, mais du pape, c’est une doctrine qui fait qu’il y a dans toute République chrétienne de nombreux hommes puissants (car ainsi sont les évêques) qui dépendent du pape, qui lui doivent obéissance, bien qu’il soit un prince étranger, et ce sont là des moyens par lesquels le pape est capable, comme il l’a souvent fait, de produire une guerre civile contre l’Etat qui ne se soumet pas à son gouvernement, gouvernement exercé selon son plaisir et son intérêt.

 

            Troisièmement, que ces évêques, et toutes les autres prêtres, moines et frères, soient exemptés de l’assujettissement au pouvoir des lois civiles. Car, par ce moyen, une grande partie de chaque République jouit du bénéfice des lois et est protégée par le pouvoir de l’état civil, sans pourtant payer aucune part de la dépense publique, et sans être passible, comme les autres sujets, des peines qui résultent des infractions à la loi [4]. Et, en conséquence, ces hommes ne craignent personne, sinon le pape, et ils s’attachent uniquement à lui, pour soutenir sa monarchie universelle.

 

            Quatrièmement, le fait de donner à leurs prêtres (nom qui, dans l’Ancien Testament, ne signifie rien de plus que presbytres, c’est-à-dire anciens), le nom de sacerdotes, c’est-à-dire sacrificateurs, ce qui était le titre du souverain civil et de ses ministres publics parmi les Juifs tant que Dieu fut leur roi. Aussi, faire de la cène du Seigneur un sacrifice sert à faire croire au peuple que le pape a le même pouvoir sur tous les Chrétiens que celui que détenaient Moïse et Aaron sur les Juifs, c’est-à-dire tout le pouvoir, tant civil qu’ecclésiastique, comme le possédait alors le grand prêtre.

            Cinquièmement, enseigner que le mariage est un sacrement donne au clergé le pouvoir de juger de la légitimité des mariages, et, par là, de décider quels enfants sont légitimes, et, en conséquence, de juger du droit de succession des royaumes héréditaires.

            Sixièmement, le refus du mariage des prêtres sert à assurer le pouvoir du pape sur les rois ; car, si un roi est prêtre, il ne peut pas se marier et transmettre son royaume à sa postérité ; s’il n’est pas prêtre, alors le pape prétend à cette autorité ecclésiastique sur lui et sur son peuple.

            Septièmement, par la confession auriculaire, ils obtiennent, pour assurer leur pouvoir, des renseignements sur les desseins des princes et des grands de l’état civil meilleurs que ceux que ces derniers ont sur les desseins de l’état ecclésiastique.

            Huitièmement, en canonisant des saints et en déclarant qui est martyr, ils assurent leur pouvoir en induisant les gens simples à résister aux lois et aux commandements de leurs souverains civils, même jusqu’à la mort, si, par l’excommunication du pape, ces souverains sont déclarés hérétiques ou ennemis de l’Eglise, c’est-à-dire, selon leur interprétation, ennemis du pape.

 

            Neuvièmement, ils assurent encore ce pouvoir par le pouvoir qu’ils attribuent à tout prêtre de faire le Christ, et par le pouvoir d’ordonner des pénitences et de retenir les péchés.

 

            Dixièmement, par la doctrine du purgatoire, de la justification par les œuvres extérieures, et des indulgences, le clergé s’enrichit.

            Onzièmement, par leur démonologie, et par l’usage des exorcismes, et par d’autres choses qui s’y rapportent, ils maintiennent (ou croient maintenir) le peuple davantage dans la crainte de leur pouvoir.

            Enfin, la métaphysique, l’éthique, la politique d’Aristote, les distinctions frivoles, les termes barbares, et le langage obscur des scolastiques (qui ont été tous érigés et réglés par l’autorité du pape) leur servent à empêcher que ces erreurs soient découvertes et à faire prendre l’ignis fatuus [5] de la vaine philosophie pour la lumière de l’Evangile.

            Si ces doctrines ténébreuses ne suffisaient pas, on pourrait en ajouter d’autres, le profit en résultant manifestement étant l’établissement d’un pouvoir illégitime sur les souverains légitimes du peuple chrétien, ou le soutien de ce pouvoir quand il est établi, ou l’obtention de richesses mondaines, d’honneur et d’autorité pour ceux qui le soutiennent. Et donc, par la règle susdite de cui bono [6], nous pouvons justement déclarer auteurs de toutes ces ténèbres spirituelles le pape, le clergé romain, et aussi tous ceux qui s’efforcent de mettre dans l’esprit des hommes cette doctrine erronée : que l’Eglise qui se trouve aujourd’hui sur terre est ce royaume de Dieu qui est mentionné dans l’Ancien et dans le Nouveau Testaments.

            Mais les empereurs et les autres souverains chrétiens, sous le gouvernement desquels ces erreurs et de semblables empiètements [7] des ecclésiastiques sur leur fonction se sont d’abord introduits, jusqu’à troubler leurs possessions et la tranquillité de leurs sujets, bien qu’ils aient subi ces doctrines par manque de prévision des conséquences et de pénétration des desseins des docteurs qu’ils employaient, peuvent cependant être estimés complices [8] de leur propre préjudice et du préjudice public. En effet, sans leur autorité, aucune doctrine séditieuse n’aurait pu être publiquement prêchée. Je dis qu’ils auraient pu empêcher cela dès le début ; mais une fois que le peuple fut possédé par ces hommes d’Eglise [9], aucun remède humain ne pouvait être appliqué, ni ne pouvait être inventé. Quant aux remèdes fournis par Dieu, qui, jamais, ne manque, au moment qu’il juge bon, de détruire toutes les machinations des hommes contre la vérité, nous devons attendre son bon plaisir, qui souffre souvent que la prospérité de ses ennemis, en même temps que leurs ambitions, s’élèvent à une telle hauteur que leur violence ouvre les yeux des hommes que la prudence de leurs prédécesseurs avait antérieurement scellés ; et à vouloir trop étreindre, on laisse tout aller, comme le filet de Pierre qui fut brisé par un nombre trop important de poissons qui se débattaient, alors que l’impatience de ceux qui tâchent de résister à un tel empiètement, avant que les yeux de leurs sujets ne soient ouverts, ne fit qu’augmenter le pouvoir auquel ils résistaient. Je ne blâme donc pas l’empereur Frédéric d’avoir tenu l’étrier à notre compatriote le pape Adrien, car telle était alors la disposition de ses sujets, que s’il ne l’avait pas fait, il n’aurait vraisemblablement pas succédé à l’empire. Mais je blâme ceux qui, au début, quand leur pouvoir était entier, en souffrant que de telles doctrines soient forgées dans les universités de leur propre empire, ont tenu l’étrier de tous les papes suivants, tandis qu’ils montaient sur le trône de tous les souverains chrétiens,  pour chevaucher et éreinter à plaisir ces souverains et leurs peuples.

            Mais comme les inventions des hommes sont tissées, elles en viennent de même à s’effilocher . Le chemin est le même, mais l’ordre est inversé. La toile [10] commence aux premiers éléments du pouvoir, qui sont la sagesse, l’humilité, la sincérité, et les autres vertus des apôtres, auxquels le peuple, converti, obéissait par respect, non par obligation. Leur conscience était libre, et leurs paroles et actions n’étaient assujetties qu’au pouvoir civil. Par la suite, les prebytres, comme le troupeau du Christ augmentait, s’étant assemblés pour envisager ce qu’ils devaient enseigner, s’étant obligés à ne rien enseigner contre les décrets de leurs assemblées, firent croire que le peuple était par là obligé de suivre leur doctrine, et quand les gens refusaient, ils refusaient de rester en leur compagnie (c’était ce qu’ils appelèrent alors excommunication), non parce qu’ils étaient infidèles, mais parce qu’ils désobéissaient. Et ce fut là le premier nœud fait à leur liberté. Et le nombre des presbytres augmentant, les presbytres de la cité ou de la province principales s’acquirent une autorité sur les presbytres paroissiaux, et se donnèrent le titre d’évêques. Et ce fut le second nœud fait à la liberté chrétienne. Enfin, l’évêque de Rome, en ce qui concerne la cité impériale, s’acquit une autorité (en partie par la volonté des empereurs eux-mêmes, en partie par le titre de Pontifex Maximus, et enfin, quand les empereurs s’affaiblirent, par les privilèges de saint Pierre), sur tous les autres évêques de l’empire, ce qui fut le troisième et dernier nœud, et l’entière synthèse [11] et construction du pouvoir pontifical.

            Et donc, l’analyse, ou résolution, suit le même chemin, mais commence par le nœud qui a été noué le dernier, comme nous pouvons le voir dans la dissolution du gouvernement extrapolitique de l’Eglise d’Angleterre [12]. Premièrement, le pouvoir du pape fut totalement dissous par la reine Elisabeth ; et les évêques qui exerçaient avant leurs fonctions en vertu du droit du pape, les exercèrent ensuite en vertu du droit de la reine et de ses successeurs, quoiqu’en conservant la formule jure divino, ils réclamassent (pensa-t-on) ces fonctions en vertu d’un droit divin immédiat. Et ainsi fut dénoué le premier nœud. Après cela, dernièrement, les presbytériens obtinrent que l’épiscopat fût déposé. Et ainsi fut dénoué le second nœud. Et presque en même temps, le pouvoir fut aussi ôté aux presbytériens. Et ainsi, nous sommes ramenés à l’indépendance des premiers Chrétiens, [la liberté] de suivre Paul, ou Céphas, ou Appolos [13], selon la préférence de chacun, ce qui, si cela se fait sans dispute, et sans mesurer la doctrine du Christ par l’affection que nous portons à la personne de son ministre (la faute que l’apôtre reprochait aux Corinthiens [14]) est peut-être le meilleur. Premièrement, parce qu’il ne devrait y avoir aucun pouvoir sur la conscience des hommes, sinon celui de la parole elle-même, qui opère la foi en chacun, pas toujours selon le dessein de ceux qui plantent et arrosent, mais selon celui de Dieu lui-même, qui donne la croissance [15]. Et deuxièmement, parce qu’il est déraisonnable, chez ceux qui enseignent qu’il y a un tel danger en chaque petite erreur, d’exiger d’un homme doté de sa propre raison de suivre la raison d’un autre homme, ou la plupart des avis des nombreux autres hommes, ce qui n’est pas guère mieux que de risquer son salut à pile ou face. Et ces docteurs ne devraient pas non plus  être mécontents de la perte de leur ancienne autorité, car personne ne sait mieux qu’eux que ce pouvoir se conserve par les mêmes vertus que celles par lesquelles il est acquis, c’est-à-dire par la sagesse, l’humilité, la clarté de la doctrine, et la sincérité des relations humaines, et non par la répression des sciences naturelles et de la moralité de la raison naturelle, non par le langage obscur, non en s’arrogeant plus de savoir qu’ils n’en font apparaître, non par de pieuses fraudes, ni par d’autres fautes qui, chez les pasteurs de l’Eglise de Dieu, ne sont pas seulement des fautes, mais sont aussi des scandales susceptibles de faire trébucher les hommes, un jour ou l’autre, qui supprimeraient [alors] l’autorité de ces pasteurs [16].

            Mais après que cette doctrine (que l’Eglise qui milite aujourd’hui est le royaume de Dieu dont parlent l’Ancien et le Nouveau Testament) eut été reçue dans le monde, l’ambition et la sollicitation [17] des fonctions relevant de cette Eglise, surtout cette haute fonction de lieutenant du Christ, et la pompe de ceux qui y obtenaient les principales charges publiques, devinrent par degrés si manifestes que ces fonctions perdirent le respect intime dû à la fonction pastorale, à tel point que les plus sages de ceux qui avaient quelque pouvoir dans l’état civil n’avaient besoin de rien d’autre que de l’autorité de leurs princes pour leur refuser une plus large autorité. En effet, à partir du moment où l’évêque de Rome eut obtenu d’être reconnu comme évêque universel, en prétendant succéder à saint Pierre, l’entière hiérarchie, ou royaume des ténèbres, peut être comparée sans impropriété au royaume des sylphes, c’est-à-dire aux fables de bonnes femmes anglaises sur les spectres et les esprits, et aux prouesses que ces derniers exécutent la nuit. Et si l’on considère l’origine de ce grand empire ecclésiastique, on s’apercevra facilement que la papauté n’est rien d’autre que le spectre du défunt Empire romain, assis couronné sur sa tombe, car c’est ainsi que la papauté a surgi soudainement des ruines de ce pouvoir païen.

            La langue qu’ils utilisent, aussi, tant dans les Eglises que pour les actes publics, le latin, qu’aucune nation dans le monde n’utilise plus couramment, qu’est-ce, sinon le spectre de l’ancienne langue des Romains ?

            Les sylphes, quelle que soit la nation où ils vivent, n’ont qu’un seul roi universel, que quelques-uns de nos poètes appellent le roi Obéron ; mais l’Ecriture l’appelle Beelzébub, prince des démons. De la même façon, les ecclésiastiques, quel que soit l’empire où ils se trouvent, ne reconnaissent qu’un seul roi universel, le pape.

            Les ecclésiastiques sont des hommes spirituels et des pères spirituels [18]. Les sylphes sont des esprits et des spectres. Les sylphes et les spectres habitent les ténèbres, les lieux solitaires, les tombes. Les ecclésiastiques déambulent dans l’obscurité de leur doctrine, dans les monastères, les églises et les cimetières.

            Les ecclésiastiques ont leurs églises cathédrales, qui, en quelque ville qu’elles soient érigées, en vertu de l’eau bénite et de certains charmes appelés exorcismes, ont le pouvoir de faire de ces villes des cités, c’est-à-dire des sièges de l’empire. Les sylphes ont aussi leurs châteaux enchantés, et certains spectres gigantesques, qui dominent toutes les régions aux alentours.

            On ne peut pas se saisir des sylphes, et les amener à répondre du mal qu’ils font. De même, les ecclésiastiques s’évanouissent aussi des tribunaux de la justice civile.

            Les ecclésiastiques ôtent aux jeunes gens l’usage de la raison, par certains charmes composés de métaphysique, de miracles, de traditions, et de passages forcés de l’Ecriture, par lesquels ils ne sont bons à rien d’autre qu’à exécuter ce que leur ordonne l’Eglise. De la même façon, les sylphes, dit-on, enlèvent les jeunes enfants dès leur berceau, et les transforment en idiots naturels [19], et c’est pourquoi les gens du commun les appellent elfes, créatures portées aux méfaits.

            Dans quelle boutique ou quel atelier les sylphes font-ils leurs enchantements, les vieilles femmes ne l’ont pas déterminé. Mais on sait bien que les ateliers du clergé sont les universités, qui reçoivent leur discipline de l’autorité pontificale.

            Quand quelqu’un a déplu aux sylphes, on dit qu’ils envoient leurs elfes pour le tourmenter [20]. Quand un état civil  a déplu aux ecclésiastiques, ils fabriquent aussi leurs elfes, c’est-à-dire des sujets superstitieux, victimes d’enchantements, pour tourmenter leurs princes, en prêchant la sédition, ou un prince, enchanté par des promesses, pour en tourmenter un autre.

            Les sylphes ne se marient pas, mais il y a parmi eux des incubes, qui copulent avec des êtres de chair et de sang. De même, les prêtres ne se marient pas [21].

            Les ecclésiastiques prennent la crème du pays, grâce à des donations d’hommes ignorants qui les craignent, et grâce aux dîmes. De même, dans les fables, il est dit que les sylphes entrent dans les laiteries et font bonne chère avec ce qu’ils écrèment du lait.

            Quelle sorte d’argent a cours dans le royaume des sylphes, ce n’est pas dit dans les histoires. Mais les ecclésiastiques, pour leurs recettes, acceptent l’argent qui a cours chez nous, quoique, quand ils doivent faire quelque paiement, il ne le font qu’en canonisations, indulgences, et messes.

            A ces ressemblances (et à d’autres du même type) entre la papauté et le royaume des sylphes, on peut ajouter que, de même que les sylphes n’ont aucune existence, sinon dans l’imagination du peuple ignorant, influencée par les traditions des bonnes femmes et des anciens poètes, de même le pouvoir spirituel du pape (en dehors des limites de son propre empire civil) consiste seulement dans la crainte que le peuple abusé place dans les excommunications, en entendant parler de faux miracles, de fausses traditions, et de fausses interprétations de l’Ecriture.

            Ce ne fut donc pas très difficile pour Henri VIII, par ses exorcismes, ni pour la reine Elisabeth, par les siens, de les chasser. Mais qui sait si cet esprit de Rome, désormais parti, cheminant par ses missions dans les lieux arides de Chine, du Japon, et des Indes, qui lui rapportent peu de fruits, ne peut pas revenir, ou plutôt une assemblée d’esprits pire, qui entrerait et habiterait la maison bien balayée, ce qui serait finalement pire qu’au début ? Car ce n’est pas seulement le clergé romain qui prétend que le royaume de Dieu est de ce monde, et que, de ce fait, il y détient un pouvoir distinct de celui de l’état civil. Et c’est là tout ce que j’avais l’intention de dire sur la doctrine de la POLITIQUE, et, quand j’aurai revu tout cela, je l’offrirai volontiers à la censure de mon pays.

 

 

 

Traduction Philippe Folliot
 

 

Version téléchargée en décembre 2003.

 

 

 

 



[1]       La formule est incomplète. La latin donne « cui bono fecit reus » :pour quel avantage la chose a-t-elle été faite ? (NdT)

[2]       « to be rectors and governors of the Commonwealth”. (NdT)

[3]       Voir note plus haut. (NdT)

[4]       « crimes ». (NdT)

[5]       En latin : le feu follet. (NdT)

[6]       Voir note plus haut. (NdT)

[7]       « encroachments ». (NdT)

[8]       «  accessaries.  » (NdT)

[9]       « spiritual men ». (NdT)

[10]     « the web ». (NdT)

[11]     L’utilisation du mot synthèse se comprend par l’image de la toile et des nœuds, toile qui s’est tissée et qui ensuite se défait. Voir le prochain paragraphe, qui présente l’analyse. (NdT)

[12]     « in the dissolution of the preterpolitical Church government in England». (NdT)

[13]     Allusion à 1.Corinthiens, III, 22. (NdT)

[14]     1. Corinthiens, III. (NdT)

[15]     1.Corinthiens, III, 6,7. (NdT)

[16]     « apt to make men stumble one time or other upon the suppression of their authority. » (NdT)

[17]     « canvassing ». (NdT)

[18]     « The ecclesiastics are spiritual men and ghostly fathers » (NdT)

[19]     « natural fools ». (NdT)

[20]     « to pinch them ». Littéralement, pour les pincer. (NdT)

[21]     Mais qui sont donc les incubes de l’Eglise, se demande nécessairement le lecteur. (NdT)