PHILOTRAHOBBES : LEVIATHAN – Traduction de Philippe Folliot avec notes.

Chapitre 47 - Sommaire des chapitres traduits avec notes - Index Philotra

 

 

Révision et conclusion

 

La contrariété de certaines facultés naturelles de l’esprit entre elles, la contrariété des passions entre elles, et leur relation à la vie courante, ont été prises comme arguments pour inférer l’impossibilité qu’un homme soit suffisamment disposé à toute sorte de devoir civil. La sévérité du jugement, dit-on, fait que les hommes sont portés à censurer et sont incapables de pardonner les erreurs et les faiblesses des autres hommes. D’autre part, la célérité de la fantaisie rend les pensées moins stables qu’il n’est nécessaire pour discerner exactement entre le bien et le mal [1]. De plus, dans toutes les délibérations, dans tous les plaidoyers, la faculté de raisonner solidement est nécessaire, car, sans elle, les résolutions des hommes sont irréfléchies, et leurs sentences injustes ; et cependant, sans une puissante éloquence, qui procure l’attention et le consentement, l’effet de la raison sera minime. Mais ce sont là des facultés contraires, la première étant fondée sur les principes de la vérité, l’autre sur les opinions déjà reçues, vraies ou fausses, et sur les passions et les intérêts des hommes, qui sont divers et changeants.

 

Et parmi les passions, le courage (par là, j’entends le mépris des blessures et de la mort violente) incline les hommes aux vengeances privées et parfois à des tentatives de troubler la paix publique ; et la peur [2], souvent dispose à la désertion de la défense publique. Ces deux passions, dit-on, ne peuvent pas coexister en une même personne.

           

            Et, dit-on, à considérer en général la contrariété des opinions des hommes et des moeurs, il est impossible de maintenir une concorde civile constante avec tous ceux avec lesquels les affaires du monde nous contraignent d’entrer en relation ; lesquelles affaires ne consistent en presque rien d’autre qu’en un combat permanent pour les honneurs, les richesses, et l’autorité.

 

            A cela, je réponds que ce sont en effet de grandes difficultés, mais non des impossibilités ; car, par l’éducation et la discipline, il est possible (et c’est parfois le cas) de réconcilier toutes ces choses contraires. Le jugement et la fantaisie peuvent trouver place dans le même homme, mais tour à tour, selon ce que requiert la fin visée. Par exemple, en Egypte, les Israélites étaient parfois assujettis à la fabrication des briques, et à d’autres moments, ils sortaient pour ramasser de la paille. De même, parfois, le jugement peut se fixer sur une réflexion déterminée, et la fantaisie, à un autre moment, vagabonder autour du monde. De même, la raison et l’éloquence (quoique peut-être pas dans les sciences naturelles, mais plutôt dans les sciences morales) peuvent très bien coexister. Car partout où il y a lieu d’orner et de préférer l’erreur, il y a encore plus lieu d’orner et de préférer la vérité, si vérité il y a à orner. Il n’y a pas non plus de contradiction entre craindre les lois et ne pas craindre un ennemi public, ni entre s’abstenir de faire du tort et pardonner aux autres leurs torts. Il n’existe donc pas une telle incompatibilité entre la nature humaine et les devoirs civils, comme certains le pensent. J’ai connu la clarté du jugement, l’ampleur de la fantaisie, la force de la raison et la grâce du discours, toutes ces qualités en un seul homme, à un degré éminent , et ce fut mon très noble et honoré ami Mr Sidney Godolphin, qui, n’étant haï de personne, fut malheureusement tué au début de la dernière guerre civile, dans la querelle publique, par une main ignorante et ignorée.

 

            Aux lois de nature données au chapitre XV, je voudrais ajouter celle-ci : chaque homme est tenu par nature, autant qu’il est en son pouvoir, de protéger en temps de guerre l’autorité par laquelle il est lui-même protégé en temps de paix, car celui qui prétend posséder un droit de nature de conserver son propre corps, ne peut pas prétendre posséder le droit de nature de détruire celui par la force duquel il est conservé. Il serait manifestement en contradiction avec lui-même. Et bien que cette loi puisse être déduite de certaines des lois naturelles qui ont déjà été mentionnées, cependant, les temps exigent qu’elle soit inculquée et mémorisée.

 

            Et parce que je trouve dans différents livres anglais publiés récemment que les guerres civiles n'ont pas encore assez appris aux hommes à quel instant un sujet devient obligé [3] envers le conquérant [4], ni ce qu'est la conquête, ni comme il se fait que cette conquête oblige les hommes à obéir à ses lois, je dis, pour la satisfaction de ceux qui voudraient aller plus loin sur ce sujet, que l'instant où un homme devient sujet d'un conquérant est celui où, ayant la liberté de se soumettre à lui; il consent, soit par des paroles expresses, soit par un autre signe suffisant, à être son sujet. Quand un homme a-t-il la liberté de se soumettre, je l'ai précédemment montré à la fin du chapitre XXI, à savoir que pour celui qui n'a aucune obligation envers son précédent souverain, sinon celle d'un sujet ordinaire, c'est quand ses moyens de vivre sont occupés par l’ennemi et sous sa garde. Car c'est alors qu'il n'a plus la protection de son précédent souverain, mais est protégé par le parti adverse en échange de sa contribution. Vu donc que cette contribution est partout, en tant que chose inévitable, estimée légitime, bien qu'elle soit une assistance à l'ennemi, une soumission totale, qui n'est qu'une assistance à l'ennemi, ne peut pas être estimée légitime. D'ailleurs, si l'on considère que ceux qui se soumettent assistent l'ennemi, mais avec une part de leurs biens, alors que ceux qui refusent l'assistent avec tous leurs biens, il n'y a pas de raison d'appeler leur soumission ou leur composition une assistance, mais on doit plutôt appeler cela quelque chose fait au détriment de l'ennemi. Mais si un homme, outre [5] l'obligation de sujet, a pris sur lui une nouvelle obligation, celle de soldat, alors il n'a pas la liberté de se soumettre à un nouveau pouvoir, aussi longtemps que l'ancien pouvoir est maître de la place et lui donne des moyens de subsistance, soit dans ses armées, soit dans ses garnisons; car dans ce cas, il ne peut pas se plaindre du défaut de protection ou de moyens de vivre comme soldat. Mais quand cela aussi vient à manquer, un soldat peut aussi rechercher sa protection partout où il a le plus d'espoir de la trouver, et il peut légitimement se soumettre à son nouveau maître. Et cela indique l'instant où il peut le faire légitimement, s'il le veut. Si donc il le fait, il est indubitablement tenu d'être un sujet loyal [6], car un contrat légitime ne peut pas être légitimement rompu.

 

            De là, on peut aussi comprendre quand on peut dire que des hommes sont conquis, et en quoi la nature de la conquête et le droit du conquérant consistent; car cette soumission implique tout cela. La conquête n'est pas la victoire elle-même, mais l'acquisition, par la victoire, d'un droit sur les personnes des hommes. Celui qui est tué est vaincu [7] mais il n'est pas conquis. Celui qui est pris et mis en prison ou dans les chaînes n'est pas conquis, quoique vaincu, car il est encore un ennemi et il est en droit de se sauver [8] s'il le peut. Mais celui à qui l'on accorde la vie et la liberté contre une promesse d'obéissance est désormais conquis et est désormais un sujet, mais pas avant. Les Romains avaient coutume de dire que leur général avait pacifié telle province, c'est-à-dire, en anglais, l'avaient conquise, et que le pays était pacifié par la victoire quand le peuple de ce pays avait promis de imperata facere [9], c'est-à-dire avait promis de faire ce que le peuple romain lui commanderait. C'était [là] être conquis. Mais cette promesse [10] peut être soit expresse, soit tacite : expresse, quand on promet [par des paroles], tacite, quand il s'agit d'autres signes; comme par exemple celui qui n'a pas été appelé à faire une telle promesse expresse, peut-être parce qu'il est de ceux dont le pouvoir n'est pas considérable, s'il vit cependant ouvertement sous la protection du [nouveau] gouvernement, il va sans dire qu'il se soumet au gouvernement. Mais s'il vit là secrètement, il est exposé à tout ce qui peut être fait à un espion et à un ennemi de l'Etat. Je ne dis pas qu'il fait une injustice (car les actes d'hostilité ouverte ne portent pas ce nom), mais qu'il peut être justement mis à mort. De même, si un homme, quand son pays est conquis, est hors de celui-ci, il n'est ni conquis ni assujetti; mais si, à son retour, il se soumet au gouvernement, il est tenu de lui obéir. Ainsi, la conquête, pour la définir, est l'acquisition d'un droit de souveraineté par la victoire; lequel droit est acquis par la soumission du peuple, par laquelle celui-ci contracte avec le vainqueur, lui promettant obéissance en échange de sa vie et de sa liberté.

 

            Au chapitre XXIX, j’ai donné comme l’une des causes de la dissolution des Républiques leur génération imparfaite, qui consiste dans le manque d’un pouvoir législatif absolu et discrétionnaire [11], car faute de ce pouvoir, le souverain civil est contraint de manier l’épée de justice sans fermeté, comme si elle était trop brûlante pour qu’il la tienne. L’une des raisons (que je n’ai pas alors mentionnée) est celle-ci : ils veulent tous justifier la guerre par laquelle ils ont obtenu leur pouvoir à l’origine, et ils pensent que c’est de cette justification, et non de la possession, que leur droit dépend. Comme si, par exemple, le droit des rois d’Angleterre dépendait de la bonté de la cause de Guillaume le Conquérant, et du fait qu’ils descendent de lui en ligne directe. En raisonnant ainsi, il n’existerait peut-être au monde aucun lien d’obéissance des sujets à leur souverain. Ainsi, alors qu’ils croient se justifier (alors que ce n’était pas nécessaire), ils justifient toutes les rébellions victorieuses que l’ambition fera naître, à un moment, contre eux et leurs successeurs. J’établis donc comme l’un des germes les plus actifs de la mort d’un Etat le fait que les conquérants exigent non seulement une soumission des actions à venir des hommes, mais aussi une approbation de toutes leurs actions passées, alors qu’il y a guère de Républiques dans le monde dont les débuts peuvent être justifiés en conscience.

 

            Et comme le nom de tyrannie ne signifie rien de plus, ni rien de moins, que souveraineté, qu’elle soit en un seul ou en plusieurs hommes, mis à part pour ceux qui utilisent le premier mot en étant irrités contre ceux qu’ils appellent tyrans, je pense que tolérer une profession de haine contre la tyrannie revient à tolérer la haine contre la République en général, et c’est un autre mauvais germe, pas très différent du précédent. En effet, pour justifier la cause du conquérant, blâmer la cause du conquis, pour la plus grande part, est nécessaire, mais ni cette justification, ni ce blâme ne sont nécessaires pour que le conquis soit obligé. Voila ce que j’ai cru bon de dire sur la révision des deux premières parties de ce traité.

 

            Au chapitre XXXV, j’ai montré de façon suffisante à partir de l’Ecriture que, dans la République des Juifs, Dieu lui-même fut fait souverain, par un pacte avec le peuple, qui était donc appelé son peuple particulier, pour le distinguer du reste du monde, sur lequel Dieu régnait, non grâce au consentement des hommes, mais en vertu de son pouvoir propre ; que, dans ce royaume, Moïse fut le lieutenant de Dieu sur terre, et que c’était lui qui disait aux Juifs quelles lois Dieu avait choisies pour les gouverner. Mais j’ai omis de signaler qui étaient les officiers désignés pour les exécuter, en particulier dans le cas d’un châtiment capital, parce que je ne pensais pas alors qu’envisager ce point avait l’importance que je lui ai trouvée depuis. On sait qu’en général, dans toutes les Républiques, l’exécution de châtiments corporels était soit confiée aux gardes, ou à d’autres soldats du pouvoir souverain, soit donnée à ceux que le manque de moyens, le mépris de l’honneur, et la dureté du coeur poussaient à obtenir une telle fonction. Mais, parmi les Israélites, c’était une loi positive de Dieu, leur souverain, que celui qui était convaincu d’un crime capital fût lapidé à mort par le peuple, et que les témoins jetassent la première pierre, et ensuite le reste du peuple. C’était une loi qui désignait qui devaient être les exécuteurs, mais non quelqu’un qui devait jeter une pierre au coupable avant qu’il ne fût convaincu de crime et que la sentence ne fût prononcée, domaine où l’assemblée [seule] était juge. On devait néanmoins entendre les témoins avant de procéder à l’exécution, à moins que le fait n’ait été commis en présence de l’assemblée, ou à la vue des juges légitimes, car alors on n’avait pas besoin d’autres témoins que les juges eux-mêmes. Cependant, cette manière de procéder, qui n’était pas parfaitement comprise a donné naissance à une opinion dangereuse : qu’un homme peut un tuer un autre, dans certains cas, par le droit du zèle ; comme si les exécutions de ceux qui violaient la loi dans le royaume de Dieu ne procédaient pas du commandement du souverain, mais de l’autorité du zèle privé ; alors que, si nous considérons les textes qui semblent favoriser cette opinion, ils disent exactement le contraire.

 

            Premièrement, quand les Lévites attaquèrent le peuple qui avait fait et adoré le veau d’or et mirent à mort trois mille hommes, ce fut fait par le commandement de Moïse, commandement venu de la bouche de Dieu, comme on le voit avec évidence en Exode, XXXII, 27 [12]. Et, quand le fils d’une femme d’Israël eut blasphémé Dieu, ceux qui avaient entendu le blasphème ne le tuèrent pas, mais l’amenèrent devant Moïse, qui le fit arrêter, jusqu’à ce que Dieu prononçât une sentence contre lui, comme cela apparaît en Lévitique, XXV, 11, 12 [13]. De même, en Nombres, XXV, 6,7 [14], quand Phinées tua Zimri et Cosbi, ce ne fut pas en vertu du droit du zèle privé. Leur crime fut commis à la vue de l’assemblée, on n’avait besoin d’aucun témoin ; la loi était connue, et il était héritier direct de la souveraineté ; et, et c’est le point principal, la légitimité de son acte reposait entièrement sur la ratification subséquente de Moïse, dont il n’avait aucune raison de douter. Présumer d’une future ratification est parfois nécessaire pour la sécurité d’une République : par exemple, dans le cas d’une soudaine rébellion, si un homme peut, par son propre pouvoir, l’empêcher dans la région où elle commence, sans loi ou commission expresses, il peut le faire légitimement, tout en prenant soin de faire ratifier, ou pardonner, son acte, au moment où il le fait, ou après. Encore, en Nombres XXXV, 3O, il est dit expressément : quiconque tuera le meurtrier le tuera sur la parole des témoins [15] ; mais des témoins, cela suppose une judicature formelle, et par conséquent cela condamne cette prétention de jus zelotarum [16]. La loi de Moïse (Deutéronome, XIII, 8 [17]) qui concerne celui qui incite à l’idolâtrie, c’est-à-dire, dans le royaume de Dieu, à renoncer à son allégeance, interdit de le cacher, et ordonne à l’accusateur de le faire mettre à mort, et de jeter sur lui la première pierre ; mais pas de le tuer avant qu’il ne soit condamné. Et la procédure contre l’idolâtrie est exactement indiquée en Deutéronome, XVII, 4-6 [18] : car là, Dieu parle au peuple en tant que juge, et leur ordonne, quand un homme est accusé d’idolâtrie, de s’enquérir avec diligence du fait, et, ayant découvert qu’il a vraiment eu lieu, de le lapider alors ; mais c’est encore la main du témoin qui jette la première pierre. Ce n’est pas là du zèle privé, mais une condamnation publique. De la même manière, quand un père a un fils rebelle, la loi (Deutéronome, XXI, 18 [19]) est qu’il sera amené devant les juges de la ville, et que le peuple entier de la ville le lapidera. Enfin, c’est en s’appuyant sur ces lois que saint Etienne fut lapidé, et non sur le zèle privé, car avant d’être conduit à l’exécution , il avait plaidé sa cause devant le grand prêtre. Il n’y a rien dans tout ceci, ni dans d’autres passages de la bible, pour autoriser les exécutions faites par zèle privé, zèle qui n’étant souvent qu’une conjonction de l’ignorance et de la passion, est autant contraire à la justice qu’à la paix de la République.

 

            Au chapitre XXXVI, j’ai dit qu’il n’est pas précisé de quelle manière Dieu parlait de façon surnaturelle à Moïse, mais je n’ai pas dit que Dieu ne lui parlait pas parfois par rêves et visions, et par une voix surnaturelle, comme aux autres prophètes, car la manière dont il lui parlait du propitiatoire est expressément indiquée en Nombres, VII, 89, dans ces paroles : A partir de ce moment, quand Moïse entrait dans le tabernacle de l’assemblée pour parler avec Dieu, il entendait une voix qui lui parlait de sur le propitiatoire, qui se trouve sur l’arche du témoignage. D’entre les Chérubins, il lui parlait [20]. Mais il n’est pas expliqué en quoi consiste la supériorité de la manière de parler de Dieu à Moïse sur celle dont il parlait aux prophètes, comme à Samuel et à Abraham, à qui aussi il parlait par une voix (c’est-à-dire une vision), à moins que la différence ne soit dans la clarté de la vision. En effet face à face et bouche à bouche sont des expressions qui ne sauraient se comprendre au sens propre de l’infinité et de l’incompréhensibilité de la nature divine.

            Et pour ce qui est de ma doctrine dans son ensemble, je ne vois pas jusqu’ici que ses principes ne soient pas vrais et appropriés, et la ratiocination solide, car je fonde le droit civil des souverains, ainsi que le devoir et la liberté des sujets, sur les inclinations naturelles connues de l’humanité, et sur les articles de la loi de nature, que celui qui prétend avoir assez de raison pour gouverner sa propre famille ne doit pas ignorer. Quant au pouvoir ecclésiastique des mêmes souverains, je le fonde sur ces textes qui sont à la fois évidents en eux-mêmes et qui s’accordent avec l’intention globale de l’Ecriture, et donc, je suis persuadé que celui qui lira ce traité avec le seul dessein d’être informé, le sera. Mais ceux qui, par des écrits ou des discours publics, ou par des actions éminentes, se sont déjà engagés à soutenir des opinions contraires ne seront pas aussi facilement convaincus, car, en de tels cas, il est naturel aux hommes, en un seul et même moment, de procéder à la lecture et de détourner leur attention dans la recherche d’objections qu’ils ont lues antérieurement, objections qui, à une époque où les intérêts des hommes ont changé (vu que l’essentiel d’une doctrine qui sert à l’établissement d’un nouveau gouvernement est nécessairement contraire à celle qui a conduit à la dissolution de l’ancien), ne pourront qu’être très nombreuses.

 

            Dans la partie qui traite de la République chrétienne, il y a certaines nouvelles doctrines qu’il serait peut-être fautif à un sujet d’enseigner si la doctrine contraire a déjà été entièrement fixée dans un Etat, et s’il n’a pas d’autorisation de la divulguer, car ce serait usurper la place d’un docteur. Mais en cette époque, où les hommes n’en appellent pas seulement à la paix, mais en appellent aussi à la vérité, offrir ces doctrines, que je crois vraies, et qui tendent manifestement à la paix et au loyalisme, à la considération de ceux qui délibèrent encore, ce n’est rien de plus qu’offrir du vin nouveau, à mettre dans de nouveaux tonneaux, pour qu’ils puissent se conserver ensemble. Et je suppose que, quand la nouveauté ne peut engendrer aucun trouble ou désordre dans l’Etat, les hommes ne sont pas, généralement, inclinés à respecter l’antiquité au point de préférer les anciennes erreurs à une vérité nouvelle et bien prouvée.

 

            Il n’est rien dont je me défie plus que de ma façon de m’exprimer, qui, néanmoins, j’en suis assuré (à l’exception des accidents d’impression), n’est pas obscure. Ai-je bien ou mal fait de négliger l’ornement des citations des anciens poètes, orateurs et philosophes, contrairement à la coutume de ces derniers temps, cela procède de mon jugement qui est fondé sur plusieurs raisons. Car, premièrement, la vérité d’une doctrine dépend, soit de la raison, soit de l’Ecriture, les deux donnant du crédit à de nombreux auteurs, mais n’en recevant d’aucun. Deuxièmement, les questions traitées ne sont pas de fait, mais de droit, et les témoins n’ont pas ici leur place. Il n’existe guère d’auteur, chez les anciens, qui ne  se soit contredit et ou qui n’ait contredit d’autres auteurs, ce qui rend leur témoignage insuffisant. Quatrièmement, ces opinions, utilisées à cause du crédit de l’antiquité, ne sont pas intrinsèquement le jugement de ceux qui les citent, mais des mots qui passent de bouche en bouche, comme le bâillement. Cinquièmement, c’est souvent dans un dessein frauduleux que les hommes relèvent leur doctrine corrompue avec les clous de girofle de l’esprit des autres hommes [21]. Sixièmement, je ne vois pas que les anciens qu’on cite [habituellement] aient considéré comme un ornement de citer les auteurs qui avaient écrit avant eux. Septièmement, c’est une preuve d’indigestion que de régurgiter entières ces sentences grecques et latines mal ruminées, comme on a coutume de le faire. Enfin, même si je respecte ces hommes des anciens temps qui, soit ont présenté la vérité clairement, soit nous ont conduits dans une voie meilleure pour que nous la découvrions nous-mêmes, pourtant, je crois que nous ne devons rien à l’antiquité elle-même, car si nous voulons respecter l’âge, le présent est le plus vieux ; si c’est l’antiquité de l’auteur, je ne suis pas sûr qu’en général ceux qui reçoivent un tel honneur, ont été plus anciens quand ils écrivaient que je ne le suis en écrivant maintenant. Mais, tout bien considéré, l’éloge des anciens auteurs ne procède par du respect des morts, mais de la rivalité et de la mutuelle jalousie des vivants.

 

            Pour conclure, il n’y a rien dans tout ce traité, ni dans celui que j’ai écrit antérieurement en latin sur le même sujet, pour autant que je puisse m’en rendre compte, de contraire à la parole de Dieu ou aux bonnes moeurs, ou qui puisse troubler la tranquillité publique [22]. Je crois donc qu’il peut être imprimé avec profit, et l’enseigner dans les universités serait d’un profit encore plus grand, si ceux à qui il appartient de juger pensent de même. Car, étant donné que les universités sont les sources de la doctrine civile et morale, où les prédicateurs et les nobles viennent puiser l’eau dans l’état où ils trouvent, pour la répandre (comme ils ont coutume, du haut de leur chaire et dans les relations humaines) sur le peuple, il faudrait certainement faire très attention de la conserver pure, à l’abri du venin des écrivains politiques païens et des incantations des esprits trompeurs. Ainsi, la plupart des hommes, connaissant leurs devoirs, seraient moins sujets à servir l’ambition d’une minorité de mécontents, dans leurs desseins contre l’Etat, et moins chagrinés de payer les impôts nécessaires à la paix et à la défense ; et les gouvernants eux-mêmes auraient d’autant moins de raisons d’entretenir aux frais de tout le monde une armée plus grande qu’il n’est nécessaire pour protéger la liberté publique contre les invasions et les empiètements des ennemis étrangers.

 

            Voilà : j’ai mené à son terme mon traité du gouvernement civil et ecclésiastique, occasionné par les désordres de notre époque, sans partialité, sans flatterie, et sans autre dessein que de placer devant les yeux des hommes la relation mutuelle entre la protection et l’obéissance, relation qui exige une observation inviolable, tant par la condition de la nature humaine que par les lois divines, aussi bien naturelles que positives. Et bien que dans la révolution des Etats, les vérités de cette nature ne puissent naître sous une très bonne constellation (à cause du mauvais oeil de ceux qui ont dissous l’ancien gouvernement, et parce qu’elles ne voient que le dos de ceux qui en érigent un nouveau), je ne crois pas, pourtant, qu’il sera condamné à notre époque, que ce soit par le juge public des doctrines, ou par ceux qui désirent que demeure la paix publique. Et, avec cet espoir, je retourne à mes spéculations interrompues sur les corps naturels, dans lesquelles, si Dieu me donne la santé pour les mener à leur terme, j’espère que la nouveauté plaira autant qu’elle a coutume d’offenser dans la doctrine du corps artificiel ; car une telle vérité est bien acceptée par tous, ne s’opposant pas au profit ou au plaisir des hommes.

 

 

FIN DU LEVIATHAN

Traduction achevée le 06 décembre 2003 par Philippe Folliot

 

Traduction Philippe Folliot
 

Version téléchargée en décembre 2003.

 

 

 

 



[1]       « right and wrond ». On peut aussi traduire «bon et mauvais », « juste et injuste ». (NdT)

[2]       « timorousness » F. Tricaud traduit par « caractère timoré ». N’existe pas, en effet, en français de substantif parfait correspondant au mot anglais. (NdT)

[3]       L'ajout "de se soumettre" de G. Mairet n'est pas justifié. (NdT)

[4]       Pour la traduction de "conqueror", "conquest", "conquered", revoir les notes du chapitre XX.

[5]       De nouveau. G. Mairet fait une incompréhensible confusion entre "beside" et "besides"!! (NdT)

[6]       "true subject" : un sujet fidèle, loyal. La traduction de G. Mairet ("authentique sujet") étonne! (NdT)

[7]       "overcome". (NdT)

[8]       "may save himself". (NdT)

[9]       exécuter les ordres. (NdT)

[10]     On note une irrégularité dans la traduction de F. Tricaud. Il traduit "promise" par "engagement" et le verbe "to promise" par "promettre". (NdT)

[11]     La traduction de « arbitrary » par « discrétionnaire » a déjà été justifiée. (NdT)

[12]     « Et il leur dit: Ainsi dit l'Éternel, le Dieu d'Israël: Que chacun mette son épée sur sa cuisse; passez et revenez d'une porte à l'autre dans le camp, et que chacun de vous tue son frère, et chacun son compagnon, et chacun son intime ami. Et les fils de Lévi firent selon la parole de Moïse; et il tomba d'entre le peuple, ce jour-là, environ trois mille hommes. » (Versets 27 et 28, Darby) (NdT)

[13]     Il s’agit en fait de XXIV, 11, 12 : « et le fils de la femme israélite blasphéma le Nom et le maudit; et on l'amena à Moïse. Or le nom de sa mère était Shelomith, fille de Dibri, de la tribu de Dan. Et on le mit sous garde, afin de décider de son sort, selon la parole de l'Éternel. » (Darby) (NdT)

[14]     « Et Phinées, fils d'Éléazar, fils d'Aaron, le sacrificateur, le vit, et il se leva du milieu de l'assemblée, et prit une pique dans sa main, et entra après l'homme d'Israël dans l'intérieur de la tente, et les transperça tous deux l'homme d'Israël, et la femme, par le bas-ventre; et la plaie s'arrêta de dessus les fils d'Israël. » (Versets 7,8) (NdT)

[15]     « Whosoever shall kill the murderer shall kill him upon the word of witnesses ». La King James version donne : “ Whoso killeth any person, the murderer shall be put to death by the mouth of witnesses”. (NdT)

[16]     En latin : droit des zélés. (NdT)

[17]     Versets 6-11 : « Si ton frère, fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou la femme de ton coeur, ou ton ami, qui t'est comme ton âme, t'incite en secret, disant: Allons, et servons d'autres dieux, des dieux que tu n'as point connus, toi, ni tes pères, d'entre les dieux des peuples qui sont autour de vous, près de toi ou loin de toi, d'un bout de la terre à l'autre bout de la terre, tu ne t'accorderas pas avec lui et tu ne l'écouteras pas; et ton oeil ne l'épargnera pas, et tu n'auras pas pitié de lui, et tu ne le cacheras pas; mais tu le tueras certainement: ta main sera la première contre lui pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple ensuite; et tu l'assommeras de pierres, et il mourra, car il a cherché à t'entraîner loin de l'Éternel, ton Dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude; et tout Israël l'entendra et craindra, et ne fera plus une pareille méchante action au milieu de toi. » (Darby) (NdT)

[18]     Versets 2-7 : « S'il se trouve au milieu de toi, dans une de tes portes que l'Éternel, ton Dieu, te donne, un homme ou une femme qui fasse ce qui est mauvais aux yeux de l'Éternel, ton Dieu, en transgressant son alliance, et qui aille et serve d'autres dieux, et s'incline devant eux, soit devant le soleil, ou devant la lune, ou devant toute l'armée des cieux, ce que je n'ai pas commandé; et que cela t'ait été rapporté, et que tu l'aies entendu, alors tu rechercheras bien; et si c'est la vérité, si la chose est établie, si cette abomination a été commise en Israël, tu feras sortir vers tes portes cet homme ou cette femme, qui auront fait cette mauvaise chose, l'homme ou la femme, et tu les assommeras de pierres, et ils mourront. Sur la déposition de deux témoins ou de trois témoins, celui qui doit mourir sera mis à mort: il ne sera pas mis à mort sur la déposition d'un seul témoin. La main des témoins sera la première contre lui pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple ensuite; et tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Darby) (NdT)

[19]     Versets 18-21 : « Si un homme a un fils indocile et rebelle, qui n'écoute pas la voix de son père ni la voix de sa mère, et qu'ils l'aient châtié, et qu'il ne les ait pas écoutés, alors son père et sa mère le prendront et l'amèneront aux anciens de sa ville, à la porte de son lieu; et ils diront aux anciens de sa ville: Voici notre fils, il est indocile et rebelle, il n'écoute pas notre voix, il est débauché et ivrogne; et tous les hommes de sa ville le lapideront avec des pierres, et il mourra; et tu ôteras le mal du milieu de toi, et tout Israël l'entendra et craindra. » (Darby) (NdT)

[20]     « From that time forward, when Moses entered into Tabernacle of the congregation to speak with God, he heard a voice which spake unto him from over the mercy seat, which is over the Ark of the testimony; from between the cherubims he spake unto him.” La King James version donne : “And when Moses was gone into the tabernacle of the congregation to speak with him, then he heard the voice of one speaking unto him from off the mercy seat that [was] upon the ark of testimony, from between the two cherubims: and he spake unto him.”(NdT)

[21]     « that men stick their corrupt doctrine with the cloves of other men's wit”. (NdT)

[22]     La traduction littérale du texte est amusante (« as far as I can perceive, contrary either to the word of God or to good manners; or to the disturbance of the public tranquillity”. Hobbes écrit, sans s’en rendre compte, qu’il n’écrit « rien de contraire au trouble de la tranquillité publique. » Nous rectifions, bien évidemment. (NdT)