David Hume

PHILOTRA

 

HISTOIRE D’ANGLETERRE

Elisabeth, Jacques Ier

 

 

HISTOIRE D’ANGLETERRE

Par David Hume

Continuée jusqu’à nos jours

PAR SMOLLETT, ADOLPHUS ET AIKIN

Traduction nouvelle

Précédée d’un Essai sur la Vie et les Ecrits de Hume

Par M. CAMPENON

De l’Académie française

TOME QUATRIEME

 

PARIS

FURNE ET Cie, LIBRAIRES-EDITEURS

Rue Saint-André-des-arts, 55

1839

 

 

 

Texte numérisé par Philippe Folliot,

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe.

 

 

 

 

Table

ELISABETH

- Chapitre XXXIX

- Chapitre XL

- Chapitre XLI

- Chapitre XLII

- Chapitre XLIII

- Chapitre XLIV

- Chapitre XLV

- Chapitre XLVI

 

JACQUES Ier

- Chapitre XLVII

- Chapitre XLVIII

- Chapitre XLIX

- Chapitre L

- Chapitre LI

 

- Table détaillée du tome IV

 

 

 

 

 

ELISABETH

 


CHAPITRE XXXIX.

 

 

 

 


Affection du peuple pour la reine. -Rétablissement de la religion protestante. -Assemblée du parlement. -Paix avec la France. -Démêlés entre Élisabeth et Marie, reine d'Ecosse. -Affaires d'Écosse. -Réformation introduite en Ecosse. -Guerres civiles qui s'y allument. -Entremise d'Élisabeth dans les affaires de cet état. -Règlements faits en Écosse. -Affaires de France. -Arrivée de Marie en Écosse. -Fanatisme des réformateurs écossais. -Sage administration d'Élisabeth.

 

Dans un pays aussi divisé par les factions que l'Angleterre, il est rare qu'à la mort d'un souverain celui qui lui succède monte sur le trône avec l'applaudissement unanime de la nation, s'il est soupçonné d'y porter des maximes opposées à celles qui régnaient sous son prédécesseur. Mais on était si mécontent du gouvernement de Marie, on avait tant redouté le tour que les affaires auraient pu prendre à l'avenir, que le peuple, abandonnant ses disputes théologiques, se livra généralement à la joie de voir passer le sceptre entre les mains d'Élisabeth. Pendant le règne de sa sœur, cette princesse avait montré dans sa conduite une prudence extrême. On sentait le danger auquel elle était sans cesse exposée et l'intérêt qu'on prenait à sa situation déplorable, et les alarmes qu'on avait pour sa vie l'avaient rendue l'idole de la nation. Héathe, archevêque d'York, alors chancelier, notifia la mort de Marie au parlement, déjà assemblé quelques jours avant qu'elle expirât .A peine donna-t-on quelques moments à des regrets simulés. Les deux chambres retentirent (2) aussitôt de ces acclamations : « Vive la reine Élisabeth ! Puisse son règne être heureux et long ! » Le peuple plus dégagé de tout esprit de parti et de tout intérêt particulier; fit éclater à cette proclamation une joie encore plus vive et plus générale; et les favorables commencements de ce règne semblèrent présager la gloire et la félicité qui l'accompagnèrent constamment [1].

 

Élisabeth était à Hatfield lorsqu'elle apprit la mort de sa sœur. Peu de jours après elle entra dans Londres, au milieu d'une foule innombrable de ses sujets, qui se disputaient à l'envi le plaisir de lui témoigner leur affection. Au moment où elle entra dans la tour, elle ne put s'empêcher de réfléchir sur la différence de son état actuel à celui où elle s'était trouvée quelques années auparavant, lorsque, conduite au même lieu comme prisonnière, elle s'était vue livrée à la haine qui la persécutait sous le voile de la religion. Elle se prosterna, et rendit grâce au ciel, dont la toute-puissance l'avait garantie de la cruauté de ses hypocrites ennemis ; délivrance non moins miraculeuse, dit cette princesse, que celle de Daniel lorsqu'il sortit de la fosse aux lions. Cet acte de piété et de reconnaissance semble avoir été la dernière marque de souvenir qu'elle donna des injures et des chagrins auxquels elle avait été en proie. Elle eut la modération et la magnanimité vraiment admirables d'ensevelir dans l'oubli les outrages dont on l'avait accablée. Elle fit plus : elle reçut avec bonté les personnes mêmes qui avaient exercé à son égard les rigueurs les plus inouïes. Sir Henri Bennifield, à la garde duquel elle avait été commise, et qui avait rempli les fonctions de son ministère avec une dureté impitoyable, n'éprouva pendant tout son règne aucun effet de son ressentiment [2]. Cependant elle ne fit point indistinctement un accueil gracieux à tous ceux qui l'approchèrent. Lorsque les évêques vinrent en corps la féliciter sur son avènement à la couronne, elle leur témoigna à tous beaucoup d'égards, excepté au seul Bonner, dont elle détourna les yeux avec cette horreur que l'aspect d'un barbare souillé de sang inspire aux âmes capables d'humanité [3].

 

Après avoir employé quelques jours à régler les affaires de (3) l'intérieur du royaume, Élisabeth notifia aux cours étrangères la mort de sa sœur et son avènement au trône. Elle envoya lord Cobham à Philippe, qui était alors dans les Pays-Bas, et fit assurer ce prince de toute sa reconnaissance pour la protection qu'il lui avait accordée autrefois, et du désir qu'elle avait de conserver une amitié qui lui était si précieuse. Philippe avait prévu depuis longtemps qu'Élisabeth succéderait à la couronne, et il espérait pouvoir, par le moyen de cette princesse, s'emparer un jour du gouvernement d'Angleterre, que n'avait pu lui procurer son union avec Marie. Il envoya sur-le-champ au duc de Feria, son ambassadeur à Londres, l'ordre de faire des propositions de mariage de sa part à la reine, s'engageant à obtenir de la cour de Rome les dispenses qui seraient nécessaires. Élisabeth n'hésita point sur le parti qu'elle avait à prendre, et résolut d'éluder ces propositions. Elle s'était aperçu de l'aversion que les Anglais avaient conçue pour l'alliance avec l'Espagne sous le règne de Marie elle n'ignorait pas qu'elle devait en grande partie l'amour que le peuple lui témoignait, à ce qu'il lui attribuait sa délivrance d'une domination étrangère. Elle considérait d'ailleurs que sa parenté avec Philippe était exactement au même degré que celle de Henri VIII, son père, avec Catherine d'Aragon ; qu'ainsi elle s'exposerait en épousant ce monarque, à se déclarer illégitime et inhabile à succéder à la couronne. La puissance du roi d'Espagne pouvait à la vérité suffire pour appuyer ses droits et la soutenir contre les autres prétendants à cet héritage mais cette fière princesse dédaignait un appui qui ne lui assurerait une autorité précaire qu'en lui faisant subir sur le trône la loi de celui qui l'y maintiendrait [4]. Malgré les raisons qui l'éloignaient de toute idée de mariage avec Philippe, elle lui fit une réponse obligeante, mais évasive, et il conserva tant d'espoir, qu'il dépêcha un courrier à Rome pour solliciter les dispenses.

 

Immédiatement après la mort de Marie, la reine avait écrit à sir Édouard Carne, ambassadeur d'Angleterre à Rome, de notifier au pape son avènement à la couronne. Mais le caractère (4) impétueux de Paul rompit les mesures prudentes de cette jeune princesse. Ce pontife dit à Carne que l'Angleterre était un fief du saint-siége; qu'il trouvait Élisabeth bien téméraire d'avoir osé prendre sans sa participation le titre et l'autorité de reine ; qu'ayant été déclarée illégitime, elle ne pouvait avoir aucun droit sur ce royaume ; qu'il ne pouvait annuler la sentence prononcée par Clément VII et par Paul III, relativement au mariage de Henri VIII que la conduite d'Elisabeth était un attentat aux droits du saint-siége, et que, s'il voulait agir à la rigueur, il punirait son audace en repoussant toutes ses sollicitations mais qu'il était disposé à la traiter avec une indulgence paternelle, et même à ne lui pas fermer les trésors de la miséricorde ; qu'enfin si elle voulait renoncer à ses prétentions au trône, et se soumettre entièrement à ce qu'il lui plairait d'ordonner, elle éprouverait de sa part toute la clémence compatible avec la dignité du pontificat [5]. Lorsqu’Élisabeth reçut cette réponse, elle fut étonnée qu'un vieillard montrât si peu de modération. Elle rappela son ambassadeur, et s'affermit plus que jamais dans l'intention de suivre les projets qu'elle avait déjà conçus secrètement.

Pour ne pas alarmer le parti catholique, la reine avait retenu dans son conseil onze des conseillers d'état choisis par sa sœur mais, pour balancer leur autorité, elle leur en associa huit autres, qu'elle savait être affectionnés à la communion protestante : le marquis de Northampton, le comte de Bedford, sir Thomas Parry, sir Edward Rogers, sir Ambroise Cave, sir Francis Knolles, sir Nicolas Bacon, qu'elle créa lord garde des sceaux, et sir William Cecil, qu'elle nomma secrétaire d'état [6]. Elle avait de fréquents entretiens avec eux, et principalement avec Cecil, sur la nécessité de rétablir la religion protestante, et sur les moyens d'exécuter cette grande entreprise. Cecil lui représenta que la plus grande partie de la nation, depuis le règne de Henri VIII, avait toujours penché pour la réformation; qu'en vain sa sœur avait forcé ses sujets à professer la religion catholique, les cruautés exercées par ses ministres avaient (5) encore aigri davantage les esprits contre cette doctrine ; que dans les circonstances présentes les intérêts d'Élisabeth se trouvaient heureusement d'accord avec l'inclination du peuple ; que ses droits à la couronne ne pouvaient se concilier avec l'autorité du souverain pontife; que la sentence prononcée si solennellement par deux papes contre le mariage de sa mère ne pouvait être révoquée sans porter un coup accablant à la puissance du siège apostolique ; que, dans le cas même où le pape consentirait que sa majesté conservât la couronne, ce ne pourrait être qu'à des conditions qui la rendraient toujours incertaine et dépendante que ces motifs devaient l'emporter sur la considération de tous les dangers possibles; que ces dangers mêmes, vus de près, cesseraient de paraître si formidables que dans le siècle présent les anathèmes de Rome et ses excommunications, lorsque la force des armes ne les soutenait pas, étaient plutôt un objet de ridicule que de terreur, et n'avaient pas plus d'influence dans ce monde que dans l'autre; que, quand la dévotion mal entendue ou l'ambition de Henri et de Philippe les animeraient à faire exécuter la sentence d'excommunication portée contre sa majesté, les intérêts de ces deux monarques étaient trop incompatibles pour qu'ils pussent agir d'intelligence et suivre un même plan d'opérations, et que l'inimitié de l'un lui assurerait nécessairement l'amitié de l'autre que, s'ils essayaient de soulever contre elle les catholiques mécontents qui pouvaient se trouver dans son royaume, les états de ces monarques étaient remplis de protestants dont il serait aisé de se servir pour user de représailles que même un grand nombre d'Anglais, qui semblaient très attachés à la religion romaine, adopteraient la réformation pour plaire à leur nouvelle souveraine que depuis longtemps la nation était tellement familiarisée avec les révolutions survenues dans sa doctrine religieuse, qu'elle n'était plus en état de distinguer où est la vérité ; que l'autorité de Henri VIII, devenue si despotique par le concours de plusieurs circonstances, avait d'abord accoutumé le peuple à la plus aveugle soumission qu'il était facile aux successeurs de ce monarque de maintenir l'humble obéissance qu'ils trouvaient tout établie et qu'en distribuant aux protestants les emplois civils et militaires, (6) les dignités ecclésiastiques et les chaires des universités, Elisabeth affermirait aisément son autorité, et rendrait sa religion entièrement dominante [7].

 

Les intérêts d'Élisabeth et l'éducation qu'elle avait reçue contribuaient également à la faire pencher en faveur de la réformation. Elle ne délibéra pas longtemps sur la résolution qu'elle devait prendre; mais, quoique intérieurement très décidée à ce sujet, elle voulut marcher vers son but à pas mesurés et sûrs cette princesse était bien éloignée de suivre l'exemple de Marie, en autorisant les fanatiques de son parti à faire des incursions violentes et soudaines sur le parti contraire. Elle jugea cependant à propos de laisser transpirer quelque chose de ses intentions secrètes, afin d'élever le courage des protestants, abattu par les persécutions cruelles qu'ils avaient essuyées. Elle rappela aussitôt de l'exil, et fit sortir des prisons tous ceux qu'on y avait retenus pour cause de religion. On raconte qu'à cette occasion un nommé Rainsfort dit en plaisantant à la reine qu'il avait une requête à lui présenter en faveur de quatre autres prisonniers nommés Marc, Matthieu, Luc et Jean. Élisabeth lui répondit sur le même ton qu'il fallait d'abord consulter ces prisonniers eux-mêmes, et savoir s'ils désiraient la liberté qu'on sollicitait pour eux.

 

La reine essaya bientôt en faveur des protestants quelques actes de l'autorité que donnait alors la prérogative royale. Les prédicants de la réformation, aigris par le souvenir des dernières persécutions, déclamaient en chaire avec fureur contre les catholiques, et les catholiques leur répondaient avec le même emportement Elisabeth : publia une proclamation pour défendre aux uns et aux autres de prêcher dorénavant sans une permission expresse. Mais, quoiqu'elle se relâchât de cette défense sévère en faveur de quelques prédicants de sa doctrine, ce ne fut du moins que pour ceux qui étaient les plus pacifiques et les plus modérés. Elle suspendit l'exécution des lois établies à l'égard du culte, jusqu'à ordonner que l'oraison dominicale, les litanies, le symbole des apôtres et les évangiles fussent récités en anglais. Ayant enjoint d'abord à toutes les églises de se (7) conformer à la manière d'officier usitée dans sa chapelle, elle défendit que désormais on élevât l'hostie en sa présence ; innovation qui, toute frivole qu'elle puisse paraître, emportait cependant les plus grandes conséquences [8].

 

Ces avant-coureurs des desseins d'Élisabeth, joints aux conjectures qu'on avait déjà formées à cet égard, firent prévoir aux évêques une révolution certaine dans la religion. Ils refusèrent donc d'officier au couronnement de la reine, et ce ne fut qu'avec peine que l'on détermina l'évêque de Carlisle à se charger de cette cérémonie. Lorsqu'Élisabeth traversa les rues de Londres au milieu des cris de joie et des acclamations de ses sujets, un enfant, qui représentait la vérité, descendit tout-à-coup d'un arc-de-triomphe, et vint offrir à sa majesté un exemplaire de la Bible. Elle reçut ce livre de la façon la plus gracieuse, le plaça près de son sein, et dit qu'entre tous les témoignages éclatants que la ville lui donnait ce jour-là de son affection, ce présent était le plus précieux, et celui dont elle était le plus touchée. Tels étaient les innocents artifices par lesquels Élisabeth s'insinuait dans le cœur de son peuple. La franchise de ses manières, son affabilité lorsqu'elle paraissait en public, l'air de satisfaction qui régnait sur son visage lorsqu'elle se voyait entourée de ses sujets, la bonté avec laquelle elle entrait dans leurs plaisirs et partageait leurs amusements, l'heureux talent de se rendre populaire sans rien perdre de la dignité de son rang, dont elle ne s'écarta jamais, lui attachèrent plus fortement la nation qu'à aucun de ses prédécesseurs ou de ses successeurs. Les femmes étaient glorieuses de voir une femme tenir les rênes du gouvernement avec tant de prudence et de fermeté. Cette jeune princesse de vingt-cinq ans ( car elle avait cet âge lorsqu'elle parvint au trône ) réunissait en effet en sa personne toutes les grâces et tous les moyens de plaire de son sexe, quoiqu'elle n'en eût pas toutes les beautés. Elle captivait l'affection des particuliers par des manières séduisantes, et celle du public par une sage administration ; enfin tandis que son pouvoir était réellement fortifié par tout ce que les lois et la religion pouvaient lui prêter (8) d'appui, il paraissait n'émaner que du choix et de l'inclination du peuple.



Entre les mains d'un souverain qui règne avec de pareilles dispositions, les peuples n'ont point à craindre que l'autorité puisse être un instrument dangereux. Élisabeth se permit quelques démonstrations qui rassurèrent les protestants, mais elle différa le changement qu'elle méditait dans la religion jusqu'à l'assemblée du parlement qu'elle avait convoqué. Les élections ne furent pas favorables aux catholiques, et il paraît, à la vérité, qu'ils ne firent pas de grands efforts pour se procurer la supériorité. Les deux chambres s'assemblèrent avec l'intention d'accorder à la reine tout ce qu'elle désirait. La séance s'ouvrit par une déclaration unanime « que la reine Élisabeth était et devait être, autant par la volonté de Dieu que par les lois et statuts du royaume, l'unique, l'incontestable et légitime héritière de la couronne, comme descendue légitimement du sang royal, selon l'ordre de succession établi dans la trente-cinquième année du règne de Henri VIII. » Cet acte, qui fixait les droits d'Élisabeth, avait été vraisemblablement dicté par cette princesse et par ses ministres ; elle fit paraître autant de modération que de grandeur dans les termes mêmes dont elle se servit en cette occasion : elle n'imita point l'exemple de Marie en insistant sur la validité du mariage de sa mère, ou en révoquant expressément l'acte qui avait été passé quelque temps auparavant contre sa propre légitimité. Elle sentit qu'elle ne pouvait donner de l'éclat à une démarche de cette nature sans attaquer indirectement la mémoire de son père, et sans jeter une sorte de flétrissure sur la naissance de sa sœur. Comme personne ne doutait que le divorce de Henri avec Anne Boleyn n'eût été l'effet du caractère capricieux et emporté de ce prince, Élisabeth dédaigna de faire confirmer ses droits au trône par aucun acte émané d'une assemblée qui avait tellement prostitué son autorité par l'inconstance, la bassesse et l'iniquité de ses anciennes décisions. La reine, contente de l'opinion qu'on avait sur un fait universellement reçu comme indubitable, ne montra aucune envie de le constater par de nouveaux suffrages et par de nouvelles recherches. Elle se mit en possession du trône tant (9) en vertu de ses propres droits, que comme y ayant été appelée par les premiers actes du parlement, et elle ne parut jamais en peine de faire approuver ou discuter ses titres.



 

Le premier bill proposé au parlement, et dont le but principal était de sonder les esprits au sujet de la religion, fut pour ordonner la suppression des monastères nouvellement établis, ou pour rendre à la reine les dîmes et les premiers fruits. Ce point ayant été emporté avec beaucoup de diffcultés, on présenta ensuite un autre bill pour annexer la suprématie à la couronne. Quoique la reine n'y fût nommée que gouvernante, et non pas chef de l'église, ce bill ne lui donnait pas moins toute l'étendue de pouvoir qu'avaient exercé son père et son frère. Les évêques qui se trouvèrent à la chambre haute s'opposèrent fortement à cette loi et comme ils étaient plus savants en théologie que les laïques, ils l'emportèrent dans les discussions scolastiques; mais ils n'eurent que la gloire d'avoir mieux disputé : la pluralité des voix fut entièrement contre les catholiques dans l'une et dans l'autre chambre. Cet acte revêtit celui qui portait la couronne de toute l'autorité spirituelle, sans qu'il eût besoin du concours du parlement, ou même du clergé. Le souverain était désormais autorisé à réprimer toute hérésie [9], à établir ou abolir tous réglements canoniques, à décider de tous les points de discipline, et de tous les rites ou cérémonies de religion [10]. Enfin, pour que la reine pût exercer ce pouvoir sans bornes, on lui conféra, par une clause du même acte le droit de nommer des Commissaires ecclésiastiques ou laïques à son choix. Ce fut en vertu de cette clause qu'on établit dans la suite la chambre de commission ecclésiastique, tribunal qui s'attribua une autorité fort étendue, pour ne pas dire arbitraire, totalement incompatible avec les constitutions du royaume. La manière dont il procédait ne pouvait convenir en effet que dans une monarchie absolue, mais (10) elle était conséquente à l'esprit de l'acte d'après lequel cette chambre avait été érigée : acte qui accordait au souverain seul toute la puissance que les papes avaient voulu s'arroger autrefois, et qu'eux-mêmes n'étaient jamais parvenus à exercer sans quelque concours du clergé national.



On statua que quiconque refuserait de prêter serment qu'il reconnaissait la suprématie de la reine serait dès ce moment exclu de tout emploi; que quiconque nierait cette suprématie, ou tenterait de la contester, serait condamné, pour la première fois, à la confiscation de ses biens; pour la seconde, à la peine de prœmunire, c'est-à-dire d'emprisonnement; et pour la troisième, déclaré traître. Ces châtiments, quoique sévères, l'étaient cependant moins que ceux qui avaient été infligés en pareils cas sous les règnes de Henri VIII et de son fils.



On fit passer une loi pour confirmer tous les statuts dressés du temps d'Édouard au sujet de la religion [11]. Le droit de nommer aux évêchés fut conféré au souverain sans aucune élection de la part des chapitres. La reine fut autorisée à se saisir du temporel de tous les sièges vacants, en donnant aux évêques élus un équivalent des revenus inféodés ainsi à la couronne; mais on eut soin que cet équivalent prétendu fût fort au-dessous de la valeur qu'il remplaçait; et la reine, malgré les égards qu'elle affectait pour la religion, suivit l'exemple des réformateurs précédents en s'emparant des revenus ecclésiastiques.

 

Il fut défendu aux évêques et autres possesseurs de bénéfices d'aliéner leurs revenus, ou de les affermer au-delà du terme de vingt-un ans, ou trois baux. Cette loi paraissait avoir pour objet d'assurer la propriété des biens de l'église; mais une exception qu'on y inséra en faveur de la couronne ouvrit encore la porte à de grands abus il devint ordinaire aux courtisans, pendant ce règne, de s'accommoder avec des évêques ou d'autres bénéficiers ; on procurait de cette manière à la reine des aliénations simulées et la reine transférait alors la propriété de ces terres aliénées à ceux qui avaient fait un arrangement secret avec les propriétaires ecclésiastiques [12]. Cette méthode de piller (11) l'église dura jusqu'au règne de Jacques I. L'abaissement où le clergé était réduit l'exposa à toutes les vexations possibles les laïques ne cessèrent de le pressurer que lorsque ses dépouilles ne dédommagèrent plus ceux qui s'en emparaient de l'indignation que leur conduite excitait contre eux.

 

Pendant la session de ce parlement, il y eut une conférence solennelle et publique entre les théologiens protestants et ceux du parti catholique en présence du chancelier Bacon. Les défenseurs de la religion de la cour triomphèrent comme ils avaient toujours fait, et les défenseurs de Rome furent déclarés rebelles, opiniâtres, et même mis en prison. Les protestants, enhardis par ce succès, risquèrent le dernier pas et le plus important de tous ils présentèrent un bill ayant pour objet d'abolir la messe, et rétablirent généralement la liturgie du roi Édouard. On prononça des peines contre ceux qui refuseraient de se conformer à ce nouveau culte, et contre ceux qui s'absenteraient des églises et se dispenseraient des sacrements. C'est ainsi que, dans une seule session, sans violence, sans tumulte, sans clameur, le système de la religion se trouva entièrement renversé dès les premiers jours du règne, et par la volonté d'une jeune femme dont les droits au trône n'étaient pas même à l'abri de contestation. Cet événement, qui étonne aujourd'hui, avait été universellement prévu dès le moment où Élisabeth parvint à la couronne.

 

Les communes firent aussi à la reine un sacrifice beaucoup plus difficile à obtenir que celui de quelques articles de religion : elles accordèrent un subside de quatre schellings par livre sterling sur les terres, de deux schellings et huit pences sur les autres biens, et y ajoutèrent deux quinzièmes [13]. Les chambres ne (12) s'écartèrent en aucune occasion de la plus respectueuse déférence envers leur souveraine. Lorsqu'à la fin de la session elles lui présentèrent une requête pour la supplier de se choisir un époux, elles ne hasardèrent même cette démarche qu'autant qu'elles la croyaient agréable à une personne de son âge et de son sexe. Cette requête était conçue dans les termes les plus soumis; cependant elle fut rejetée. La reine répondit à l'orateur que comme l'adresse des chambres l'invitait en général à se marier, sans prétendre diriger son choix d'un époux, elle ne s'en offensait pas qu'elle regardait même cette proposition comme une nouvelle preuve d'attachement à sa personne; mais qu'il ne conviendrait point à des sujets de porter plus loin leurs représentations à cet égard, ni à une princesse indépendante de les écouter que dans le temps même où l'on avait des droits sur son obéissance, où les dangers qui la menaçaient semblaient lui conseiller de se faire un appui, elle avait toujours refusé de prendre un engagement qui lui paraissait une chaîne; qu'à plus forte raison elle persistait dans son éloignement pour le mariage lorsque l'administration d'un grand royaume lui était confiée, et lorsque sa vie devait être entièrement consacrée à veiller aux intérêts de la religion et à la félicité de son peuple; qu'elle avait épousé l'Angleterre; qu'elle avait reçu le gage de cette alliance, ajouta-t-elle en montrant à son doigt l'anneau qui lui avait été donné le jour de son inauguration; qu'elle regardait en conséquence tous les Anglais comme ses enfants; qu'avec une semblable famille elle ne se considérait pas comme stérile; qu'occupée à la gouverner, sa vie ne serait ni inutile ni infructueuse; que, si jamais elle songeait à changer d'état, le bien de ses sujets serait toujours son but principal mais que, si elle vivait et mourait vierge, elle ne doutait pas que les secours du ciel, les conseils du parlement, et ses propres mesures, ne prévinssent toute dispute à l'égard de sa succession, et n'assurassent à ses états un souverain qui suivrait son exemple en chérissant son peuple, peut-être mieux que le rejeton inconnu qui se formerait dans (13) son propre sein qu'à l'égard de sa gloire personnelle, elle n'en désirait pas de plus éclatante que de transmettre sa mémoire à la postérité par cette inscription gravée sur son tombeau «Ci-gît Élisabeth qui vécut et mourut vierge et reine. »

 

Après la prorogation du parlement [14], les règlements qu'il avait faits concernant la religion furent exécutés sans trouble et sans obstacle. La liturgie fut remise en langue vulgaire, et le clergé fut sommé de prêter le serment de suprématie à la reine. Une maladie dangereuse, causée par l'intempérie de la saison, avait réduit les évêques au nombre de quatorze. Tous, excepté l'évêque de Landaffe refusèrent d'obéir, et furent dépouillés de leurs sièges. Mais dans le bas clergé, qui comprenait près de dix mille paroisses, il n'y eut que quatre-vingts recteurs et vicaires, cinquante chanoines quinze principaux de collèges, douze archidiacres, et autant de doyens, qui sacrifièrent leurs bénéfices à leur doctrine [15]. Ceux qui, étant revêtus des hautes dignités ecclésiastiques, étaient plus exposés à fixer l'attention du public, semblent s'être fait un point d'honneur de persévérer dans leur refus mais en général, lors de la révolution que Marie fit dans la doctrine qu'elle trouva établie, et qu'elle renversa, le corps des protestants montra beaucoup plus de courage et d'attachement à sa religion que les catholiques n'en eurent dans cette circonstance-ci. Quoique la religion catholique, par la pompe de ses cérémonies, par le détail des pratiques qu'elle exige, par tous les moyens d'exercer et de frapper les sens, s'empare aujourd'hui plus fortement des âmes que la religion réformée qui, étant purement spirituelle, ressemble davantage à un système de métaphysique; cependant, dans les premiers temps de la réformation, les réformés avaient sur leurs rivaux tout l'avantage du zèle et du savoir. Les catholiques conservaient nonchalamment leur ancienne croyance, ou plutôt leurs anciens usages mais les réformés, obligés de disputer souvent, et enflammés jusqu'à l'enthousiasme par la nouveauté et par la (14) persécution, s'étaient fortement attachés à leur croyance, et étaient toujours prêts à sacrifier leur fortune, et même leur vie, pour soutenir leurs principes abstraits et spéculatifs.

 

La liturgie anglicane, en s'établissant, avait conservé quelques formes et quelques cérémonies de l'ancien culte : ce rapport dans plusieurs observances extérieures lui concilia l'indulgence des catholiques; comme la reine ne tolérait d'ailleurs aucune autre espèce de culte; qu'elle avait même retranché de cette liturgie nouvelle tout ce qui pouvait les blesser [16], ceux mêmes qui étaient de la communion romaine ne se firent aucun scrupule de fréquenter l'église anglicane. Si Élisabeth eût consulté sa propre inclination, elle aurait rapproché encore davantage le culte nouveau de l'ancien par ces apparences extérieures qui sont l'essentiel pour le peuple. Son goût naturel pour la magnificence lui faisait en quelque sorte préférer la pompe de la religion catholique à la simplicité de la protestante. Ce ne fut même que pour se prêter aux préjugés de son parti que cette princesse consentit à supprimer les images des saints, les prières qui leur étaient adressées, et l'office des morts [17]. Plusieurs souverains étrangers s'entremirent pour procurer aux catholiques le privilège d'avoir des assemblées séparées dans quelques villes particulières mais Élisabeth se refusa constamment à ces sollicitations, auxquelles elle objecta le danger de voir troubler la paix du royaume, si l'on y tolérait l'exercice de différentes religions [18].

 

Tandis qu'Élisabeth et le parlement travaillaient conjointement à fixer l'état de la religion dans le royaume, les négociations pour la paix se continuaient toujours, d'abord à Cercamp, ensuite à Cateau-Cambrésis, entre les ministres de France, d'Espagne et d'Angleterre. Quoique la reine se conduisît sur ce grand objet avec sa prudence ordinaire, le succès ne répondit pas à ses soins. Philippe faisait tous ses efforts pour lui procurer la restitution de Calais; il y était engagé et par honneur, pour indemniser l'Angleterre, qui n'était entrée dans cette guerre que pour lui, et par intérêt, afin d'éloigner la France de (15) ses frontières dés Pays-Bas. Tant qu'il lui était resté quelque espoir d'épouser Élisabeth, il avait différé de conclure la paix avec Henri; après même que le changement de religion qui venait de se consommer en Angleterre eut achevé de déconcerter les vues de Philippe sur cette union, ses ministres insinuèrent encore à la reine une proposition qui pouvait paraître à la fois utile et honorable. Malgré les termes d'accommodement dont il était convenu avec la France, il fit entendre qu'il continuerait la guerre jusqu'à ce que l'Angleterre eût obtenu une entière satisfaction, pourvu qu'elle s'engageât de son côté à la continuer aussi contre Henri pendant l'espace de six années, et à rester fidèle à l'alliance de l'Espagne [19]. Après avoir examiné cette proposition avec son conseil, Élisabeth eut la sagesse de la rejeter. Le mauvais état de ses finances, les dettes énormes contractées successivement par son père, son frère et sa sœur les désordres qui s'étaient introduits dans toutes les parties de l'administration, les divisions qui agitaient le peuple, toutes ces considérations réunies firent sentir à cette princesse qu'il fallait nécessairement une paix de quelques années pour rendre au royaume son ancienne splendeur, et pour la mettre elle-même en état de traiter dignement et avantageusement avec les nations étrangères. Sachant combien Calais était précieux à Henri, et n'espérant pas, dans la conjoncture actuelle, recouvrer cette place par la voie des négociations, elle préféra d'en supporter la perte, à se mettre sous la dépendance de l'Espagne, ce qui ne manquerait pas d'arriver en persistant sur les conditions proposées à la France. Elle ordonna donc à ses ambassadeurs, lord Effingham, l'évêque d'Ély et le docteur Wotton, de conclure la paix avec Henri aux conditions les plus raisonnables qu'il serait possible. Henri offrit d'arrêter un mariage entre la fille aînée du dauphin et le fils aîné qui naîtrait d'Élisabeth, et d'assurer Calais pour dot à la princesse [20]. Mais la reine, qui sentit que ce traité ne paraîtrait qu'un subterfuge manifeste, demanda des conditions plus équitables, ou qui fussent au moins plus spécieuses. On convint enfin que Henri restituerait Calais au bout (16) de huit ans ; que, dans le cas où cet article ne serait pas exécuté, il serait tenu à payer cinq cent mille écus à la reine, sans qu'elle perdît rien de ses droits sur cette ville; que, pour sûreté de ladite somme, il fournirait la caution de sept ou huit commerçants étrangers et non sujets de la couronne de France; qu'en attendant que ces cautions fussent fournies, Henri enverrait cinq otages en Angleterre; que si, pendant cet intervalle de temps, Élisabeth provoquait une rupture de paix avec la France ou avec l'Écosse cette princesse serait déchue dès ce moment de tous ses droits sur Calais mais que si, au contraire, c'était Henri qui commençât les hostilités, il serait obligé sur-le-champ à restituer cette place [21]. Tous les hommes pénétrants virent aisément que ce traité n'était qu'une manière honnête d'abandonner Calais mais la reine était justifiée par la nécessité où elle se trouvait alors on applaudit même à la sagesse qu'elle avait eue d'y céder à propos. La paix avec l'Écosse fut une conséquence indispensable de celle que l'on venait de signer avec la France.

 

Philippe et Henri terminèrent leurs différends, en se rendant mutuellement toutes les places qu'ils s'étaient prises pendant la guerre. Le roi d'Espagne épousa la princesse Élisabeth, fille aînée de France, qui avait été précédemment promise à son fils don Carlos. Le duc de Savoie épousa Marguerite, sœur de Henri, et obtint la restitution de tous ses états de Piémont et de Savoie, excepté quelques villes que la France retint. Ainsi la tranquillité générale parut être rétablie en Europe.

 

Tandis que la paix se concluait entre la France et l'Angleterre, une autre querelle s'élevait de la nature la plus sérieuse, et qui eut ensuite les conséquences les plus importantes. Les deux mariages de Henri VIII le premier avec Catherine d'Aragon, le second avec Anne Boleyn, étaient absolument incompatibles. Il semblait impossible que l'un et l'autre fussent regardés comme également valides. La naissance d'Élisabeth surtout avait des côtés désavantageux que n'avait pas celle de sa sœur Marie. Le premier mariage de Henri avait été consacré (17) par tous les pouvoirs ecclésiastiques et civils reconnus alors en Angleterre. Il était donc naturel que les protestants, ainsi que les catholiques, convinssent, sur la bonne foi des deux parties contractantes, que leur postérité devait être regardée comme légitime. Mais le divorce de ce monarque et son second mariage s'étaient faits malgré l'opposition formelle de la cour de Rome. En vain le parlement et la convocation avaient ratifié ces deux actes les zélés partisans de l'église catholique, et qui jugeaient les choses à la rigueur, croyaient ces actes absolument nuls et refusaient positivement à la reine le droit d'hérédité. Par conséquent la reine d'Ecosse, nouvellement mariée au dauphin, devenait la plus proche héritière du trône d'Angleterre; les titres spécieux de cette princesse, la puissance dont elle pouvait les
étayer, faisaient d'elle une rivale redoutable pour Élisabeth. Le roi de France avait sollicité secrètement à Rome une bulle d'ex communication contre cette dernière ; à la vérité, Philippe, plus par intérêt que par amitié ou par générosité, avait détourné le coup et fait échouer les démarches de Henri; mais la cour de France n'était point découragée par ce refus. Le duc de Guise et ses frères, qui sentaient combien ils augmenteraient leur crédit si leur nièce pouvait réunir l'Angleterre à la couronne de France, comme elle avait fait de l'Écosse, engagèrent Henri à faire valoir les prétentions de sa bru. En effet, à l'instigation des Guise, le roi ordonna au dauphin et à la dauphine-reine de prendre les titres et les armes des souverains d'Angleterre, et d'écarteler ces armes sur tous leurs équipages, meubles et livrées. Lorsque l'ambassadeur d'Élisabeth se plaignit de cette injure, on lui répondit vaguement que la reine d'Écosse, étant du sang royal d'Angleterre, était autorisée, comme tant d'autres princes à porter les armes de ce royaume. Mais, indépendamment de ce que cette liberté ne se prenait point sans en avoir auparavant obtenu la permission, et sans mettre une différence remarquable entre les armoiries, Élisabeth n'ignorait pas que cette prétention n'avait jamais été affectée sous le règne de sa sœur; et elle en conclut que l'intention du roi de France était de lui contester à la première occasion sa légitimité et ses droits au trône. Cette inquiétude lui inspira une haine implacable pour (18) la reine d'Ecosse, et elle donna tous ses soins à faire échouer les projets de Henri. La mort inopinée de ce prince, tué dans un tournoi à Paris, où il célébrait les noces de sa sœur avec le duc de Savoie, ne changea rien aux dispositions d'Élisabeth.. Ayant appris que François II, successeur de Henri, continuait de prendre les armes et le titre de roi d'Angleterre, dès ce moment, lui et la reine d'Écosse lui parurent ses plus dangereux ennemis. L'état où se trouvaient les affaires d'Ecosse lui fournit bientôt les moyens et de se venger, et de pourvoir à sa sûreté.

 

 

La mort du cardinal primat, assassiné à Saint-Andrews, avait privé les catholiques écossais d'un chef redoutable aux novateurs par sa sévérité, son courage et ses talents. L'exécution des lois contre l'hérésie devint dès lors moins rigoureuse. La reine régente gouvernait ce royaume sur des principes de modération et de prudence. Peu disposée à sacrifier les intérêts civils de l'état aux intérêts des prêtres et à leur zèle mal entendu, elle crut que le parti le plus sage était de laisser agir le temps, et de tolérer les progrès d'une doctrine qu'il n'était pas en son pouvoir de détruire. La mort d'Édouard, et l'avènement de Marie au trône d'Angleterre lui firent espérer que les réformateurs écossais, privés de l'appui que leur donnait ce royaume puissant, perdraient l'ardeur d'innover en perdant l'espoir d'y réussir, et retourneraient insensiblement à la foi de leurs ancêtres. Mais, en matière de religion, les révolutions sont rarement opérées par les ressorts de la politique civile : l'événement trompa l'attente de la régente. Un grand nombre de prédicants anglais, effrayés de là sévérité du gouvernement de Marie vinrent chercher un asile en Écosse, où ils trouvaient de la protection et une administration plus douce; ils ne s'en tinrent pas à répandre leurs opinions ils inspirèrent en même temps à tout le royaume l'horreur dont ils étaient pénétrés pour les cruautés et le fanatisme des catholiques, et firent prévoir à leurs disciples le sort qu'ils en devaient attendre, si jamais ces barbares adversaires avaient l'autorité sur eux.

 

Une hiérarchie ecclésiastique, dont l'objet n'est pas de s'emparer de toutes les richesses et de toute la puissance, peut sans (19) inconvénient tolérer des sectaires plus elle tempère le zèle des novateurs par la douceur et par la liberté qu'elle leur accorde, et plus elle s'assure les avantages que lui donnent les lois. Mais, quand la superstition a élève une église jusqu'au faîte de grandeur où celle de Rome était parvenue, la persécution est moins alors le résultat du fanatisme des prêtres que celui d'une politique nécessaire. La rigueur des lois est le seul moyen qu'ait cette église de se maintenir contre des hommes à qui, outre le zèle religieux, le bien public et l'intérêt particulier fournissent tant d'autres motifs de favoriser les innovations. Mais, si une hiérarchie trop puissante peut se soutenir longtemps par ces ressources violentes, il arrive à la fin que les sectaires, aigris par la sévérité, secouent le joug de la raison, et ne reconnaissent plus de frein. Telle était la crise où l'Écosse allait se trouver. Quiconque ne fera que jeter les yeux sur ce qui s'est passé à ce sujet sera porté à désapprouver également les protestants et les catholiques; mais, si l'on considère ces événements sous un point de vue plus étendu et plus philosophique; et qu'on réfléchisse sur les situations, on verra des deux côtés le développement et le choc des passions humaines, et les effets qui doivent nécessairement en résulter.

 

Quelques-uns des principaux réformateurs écossais, tel que le comte d'Argyle, lord Lorne son fils, les comtes de Morton et de Glencairne, Erskine de Dun et autres voyant le danger dont ils étaient menacés, et désirant d'étendre leur doctrine, s'associèrent secrètement entre eux : ils appelèrent leur association la congrégation du Seigneur, comme pour l'opposer  à l'église romaine, qu'ils nommaient la congrégation de Satan. La formule des engagements de cette société était conçue en ces termes « Nous apercevant de la rage infernale avec laquelle Satan, par l'organe de ses suppôts, les antéchrists de nos jours, cherche à renverser et à détruire l'évangile de Jésus-Christ et l'assemblée de ses fidèles, nous nous sommes crus obligés de prendre la défense de la cause de notre maître, même au péril de notre vie, certains de triompher en lui. Nous promettons donc, en présence de la majesté divine et de cette congrégation, qu'avec le secours de la grâce nous consacrerons (20) constamment nos soins, notre pouvoir, nos biens et nos jours à conserver, établir la parole sacrée du Très-Haut et sa congrégation ; nous ferons tous nos efforts pour rassembler des pasteurs fidèles qui puissent administrer à son peuple les consolations du saint évangile et les sacrements dans toute leur pureté. Nous nous engageons à soutenir ces pasteurs, à pourvoir à leur subsistance; à les défendre, ainsi que toute cette congrégation en général, et chacun de ses membres en particulier, de toute notre puissance, contre Satan et contre toute autorité impie qui entreprendrait de tyranniser ou de troubler ladite congrégation. Nous nous unissons à elle, de même qu'à la parole divine. Nous détestons, nous abandonnons la congrégation de Satan, ses superstitions, ses abominations et ses pratiques d'idolâtrie. Nous nous déclarons ouvertement ses ennemis par cette promesse sincère faite devant Dieu, et que nous déposons ici signée de notre main. A Edimbourg, le 3 décembre 1557. »

 

Si ceux qui composaient cette association zélée s'étaient contentés de demander qu'on tolérât les opinions nouvelles, quelque contraire qu'eût été cette demande à la politique de la cour de Rome, ils auraient du moins eu la gloire de s'être opposés à des lois tyranniques faites pour protéger un établissement préjudiciable à la société civile. Mais il est clair que leurs vues s'étendaient beaucoup plus loin ce qu'ils se permirent découvrit aussitôt l'esprit qui les animait. Enhardis par l'autorité dont ils se prétendaient revêtus, comme membres de la congrégation du Seigneur, ils ordonnèrent que toutes les prières usitées dans les églises paroissiales du royaume fussent récitées en langue vulgaire [22], et qu'on lût ou qu'on interprétât les saintes Écritures dans les maisons particulières, en attendant que Dieu inspirât au prince de laisser prêcher publiquement de véritables ministres. De pareilles associations sont toujours les avant-coureurs de la révolte cette attaque violente contre la religion établie en fut en effet le prélude.

 

Avant que cette ligue fût connue ou avouée, le clergé, alarmé (21) des progrès de la réformation, tenta de recouvrer son autorité par l'abus qu'il continua d'en faire; Ce moyen ne servit qu'à augmenter encore l'ardeur et le nombre de ses ennemis. Le primat Hamilton fit arrêter un prêtre d'une vie irréprochable, nommé Walter Mill, qui avait embrassé la nouvelle doctrine : il fut jugé à Saint Andrews, et condamné au feu comme hérétique. On avait tant d'horreur de cette barbarie, que les évêques furent longtemps avant de trouver quelqu'un qui voulût remplir les fonctions de juge civil et prononcer la sentence contre Mill. Lorsque le jour de l'exécution fut fixé, tous les marchands de Saint Andrews fermèrent leurs boutiques, et aucun d'eux ne voulut vendre des cordes pour attacher le criminel au poteau où il devait être brûlé; le primat même fut obligé d'en fournir. Walter Mill soutint ce supplice affreux avec ce courage ordinaire à ceux qui s'immolent à leur religion, et que cependant la multitude trouve toujours surprenant et surnaturel. Le peuple, pour signaler l'horreur que lui inspirait la cruauté des prêtres, éleva un monument de pierres sur le lieu de l'exécution. Le clergé le fit abattre plusieurs fois la populace le reconstruisait aussitôt. C'est en vain qu'on oppose les châtiments les plus sévères aux motifs réunis du zèle religieux et des applaudissements publics. La mort de Walter Mill fut le dernier acte de barbarie de cette espèce que les catholiques eurent le pouvoir d'exercer en Écosse.

 

Quelque temps après, le peuple fit éclater ses sentiments d'une manière qui annonçait suffisamment aux prêtres le sort qui les attendait. Il était d'usage à la fête de saint Gilles, patron d'Édimbourg, de porter sa statue en procession dans les rues de la ville. Les protestants, voulant empêcher la cérémonie, trouvèrent moyen, la veille de la fête, d'enlever cette statue de l'église, et se firent une joie maligne de l'embarras et de l'étonnement où allaient être ses adorateurs. Le clergé fit faire sans délai une autre statue, que, par dérision, le peuple appela saint Gilles cadet elle fut portée en triomphe dans les rues, escortée de tous les ecclésiastiques de la ville et des environs. La multitude se contint tant que la reine régente fut présente à la cérémonie; mais, à peine cette princesse se fut-elle retirée, (22) que la populace s'empara de l'idole, la traîna dans la boue, et la mit en pièces. On observa que la frayeur des prêtres et des moines l'emporta sur la vénération qu'ils affectaient pour cet objet de leur culte ils prirent la fuite en désordre, et abandonnèrent leur saint aux rires moqueurs dont il devint le sujet.

 

Les membres de la congrégation, encouragés par ces apparences favorables, sollicitèrent ouvertement pour qu'on entrât dans leur ligue. La mort de Marie, reine d'Angleterre, et l'avènement d'Élisabeth, qui arrivèrent à peu près dans ces circonstances, contribuèrent à fortifier l'espoir qu'ils avaient conçu de mettre à fin leur entreprise. Ils hasardèrent de présenter une requête à la régente, pour la supplier de procéder à la réformation de l'église et à celle des mœurs impies, scandaleuses, détestables des prélats et des ecclésiastiques. Ils en rédigèrent une autre qu'ils devaient présenter au parlement, dans laquelle, après avoir dit qu'ils ne voulaient plus participer à l'idolâtrie damnable et aux abus intolérables de l'église papiste, ils demandaient que les magistrats civils fussent désormais les seuls exécuteurs des lois portées contre l'hérésie, et qu'ils ne suivissent que les saintes Écritures pour règle de leur jugement sur ce point. Ils s'adressèrent même à la convocation, et insistèrent pour que les prières fussent récitées en langue vulgaire, et que les évêques fussent choisis avec le consentement de la noblesse du diocèse, et les prêtres avec le consentement des habitants de chaque paroisse. La régente, qui avait en vue d'assurer la couronne d'Écosse au dauphin son gendre, voulait éviter d'en venir à aucune extrémité avec les deux partis; par cette raison, ainsi que par plusieurs autres, elle chercha sagement à temporiser.

 

A peine eut-elle accordé cette demande, qu'elle reçut de France l'ordre, dicté sans doute par l'esprit altier de ses frères, de procéder sans ménagement contre les réformés, et de rétablir la majesté du trône par quelque acte d'autorité fait pour imposer. Elle enjoignit aux principaux ministres protestants de comparaître devant le concile assemblé à Stirling. Mais lorsqu'elle vit que leurs sectateurs les accompagnaient en grand nombre pour les protéger, en cas que l'on entreprît de sévir contre eux, elle appréhenda une révolte, et prit le parti de dissiper le peuple en (23) assurant, dit-on, que les ministres n'avaient rien à craindre [23]. Cette promesse fut violée et un arrêt déclara tous les ministres rebelles pour n'avoir pas comparu. Cette démarche mit le peuple en fureur : il résolut de résister à l'autorité par la force des armes, et de se porter aux dernières extrémités contre le clergé catholique.

 

Dans ces circonstances critiques, Jean Knox arriva de Genève, où il avait passé quelques années de son exil. Pendant son séjour dans cette ville, il s'était lié avec Calvin, et s'était imbu de tout le fanatisme de sa secte, auquel se joignait encore la
férocité naturelle de son propre caractère. Les chefs de la réformation avaient invité Knox à revenir en Écosse. Il établit sa chaire à Perth, où, profitant de la fermentation qu'il trouva dans les esprits, il déclama avec sa violence ordinaire contre l'idolâtrie et toutes les abominations de l'église de Rome, et excita son auditoire à déployer l'ardeur de son zèle pour l'extirper. Après le sermon de cet enthousiaste, un prêtre fut assez imprudent pour ouvrir la sacristie où étaient les images et les reliques, et pour se préparer à dire la messe. La populace, dont l'imagination s'était allumée par le discours qu'elle venait d'entendre, fut aussi indignée de ce spectacle que s'il eût été nouveau pour elle. Une foule de furieux s'élancèrent sur le prêtre, mirent les images et les tableaux en pièces, renversèrent l'autel, dispersèrent les vases sacrés, et ne laissèrent entière aucune des choses qui servaient au culte qu'ils appelaient idolâtrique. Le nombre de ces forcenés grossit, leur rage s'accrut, ils coururent l'exercer aux monastères des frères Gris et Noirs, qui furent pillés en un instant. La maison des Chartreux essuya
le même sort. Cette troupe effrénée, peu contente d'avoir volé et chassé les religieux, étendit sa furie jusque sur les bâtiments, (24) qu'elle regardait comme des réceptacles d'abominations. En un instant il ne resta plus que les murs de ces édifices. Les habitants de Couper, dans la province de Fife, imitèrent, peu de temps après, l'exemple de ceux de Perth [24].

 

La régente, justement irritée de ces violences, assembla une armée, et se prépara à châtier les mutins. Elle avait sous ses ordres environ deux mille hommes de troupes françaises et quelques Écossais auxquels se joignirent ceux des hommes qui lui étaient attachés. Elle assit son camp à dix mille de Perth. Le comte d'Argyle et lord James Stuart; prieur de Saint Andrews et frère naturel de la reine, quoique fortement engagés avec les réformés suivirent la régente, soit qu'ils désapprouvassent l'emportement du peuple, ou qu'ils espérassent, par leur crédit à la cour et parmi les protestants, faciliter un accommodement entre les deux partis. La congrégation, de son côté, se mit en état de défense. Ses forces ayant été augmentées par la jonction du comte de Glencairne et de plusieurs seigneurs et gentilshommes, elle parut bientôt aussi formidable par le nombre que par le zèle furieux qui l'animait. Les rebelles envoyèrent à la régente une requête, dans laquelle ils déclaraient nettement que, si on les poussait à l'extrémité, ils auraient recours aux puissances étrangères pour se maintenir contre les ecclésiastiques, qu'ils traitaient de bêtes féroces. Ils finissaient leur requête par assurer la reine qu'ils étaient ses sujets soumis en tout ce qui ne serait pas contraire à ce qu'ils devaient à Dieu, et par s'arroger le titre de membres de la fidèle congrégation de Jésus-Christ [25]. Ils firent tous leurs efforts pour persuader à la noblesse qui suivait la régente que leur conduite violente était justifiée par la parole de Dieu même, qui ordonne à ses vrais serviteurs de détruire l'idolâtrie et tous ses monuments; que si toute autorité civile était sacrée, il y avait cependant une grande distinction à faire entre l'autorité et ceux qui l'exerçaient [26] et qu'il fallait considérer si ces abominations que les papistes honoraient du nom de religion, et qu'ils soutenaient par le fer et par le feu, étaient ou n'étaient pas la vraie religion (25) de Jésus-Christ. Ces factieux annonçaient à quelques hommes qui avaient été autrefois de leur parti, et qui se trouvaient actuellement dans l'armée de la régente, « que comme Dieu les regardait déjà comme des traîtres, ils étaient exclus et retranchés de leur société, et de la participation des sacrements de l'église, que le Très-Haut, par son pouvoir suprême, avait institués au milieu des membres de la congrégation; que leurs ministres étaient revêtus de la même autorité que le Christ avait donnée à ses apôtres par ces paroles : Tous les péchés que vous remettrez seront remis ; tous ceux que vous retiendrez seront retenus [27].» On voit que ces nouveaux saints n'avaient pas moins d'ambition que l'ancienne hiérarchie ecclésiastique, et que leur fureur était la suite naturelle de la rivalité entre des hommes qui se disputent la domination. Ils joignirent à toutes ces déclarations un écrit adressé à l'église romaine et qui était, intitulé « A la génération de l'Antéchrist, aux prélats pestiférés, et à tous leurs tonsurés [28] d'Écosse, la congrégation de Jésus-Christ adresse ce qui suit. » Le contenu du manifeste répondait au titre. On y disait aux ecclésiastiques: « Par votre tyrannie vous ne vous proposez pas seulement de détruire nos personnes, vous voulez encore tenir nos âmes dans la servitude du démon, objet de votre idolâtrie; mais nous vous annonçons qu'avec le pouvoir et les forces que Dieu a remis entre nos mains, nous exécuterons sur vous ses châtiments et ses justes vengeances ; que nous vous ferons la même guerre qu'il ordonna aux Israélites de faire aux Cananéens ; qu'il n'y a aura jamais de paix entre nous que vous n'ayez renoncé à votre idolâtrie, et que vous ne cessiez vos persécutions contre les enfants du Seigneur : c'est au nom de l'Éternel et de Jésus-Christ son fils, dont nous professons la vérité, dont nous avons prêché l'évangile, dont nous avons administré les sacrements augustes conformément à son esprit, que nous vous manifestons l'intention où nous sommes de nous opposer à votre culte sacrilège; autant que Dieu nous prêtera son secours. Profitez de cet avertissement et ne vous faites pas illusion [29]. » C'est avec (26) ces symptômes violents que commencèrent à s'introduire en Écosse le jargon trivial et mystérieux, l'hypocrisie et le fanatisme, dont ce royaume fut si longtemps infecté, et qui, quoique tempérés aujourd'hui par la douceur du gouvernement civil, sont encore prêts à se déchaîner à la moindre occasion. La reine régente voyant l'opiniâtreté des mécontents se rendit aux conseils d'Argyle et du prieur de Saint Andrews, et consentit à un accommodement. Elle fut reçue dans Perth, qui se soumit, sur la promesse qu'on fit à cette ville d'oublier le passé et de ne lui point donner de garnison française. Il s'éleva aussitôt des plaintes très mal fondées sur une atteinte portée à cette capitulation. Quelques habitants, disait-on, avaient été maltraités au sujet des derniers troubles ; on avait mis en quartier dans la ville des compagnies de soldats écossais, que l'on soupçonnait d'être à la solde de la France ; cette mesure, quoique prise pour des raisons très suffisantes, fut regardée par les membres de la congrégation comme une infraction au traité. On assure que la régente voulut s'en justifier, en disant que les souverains n'étaient pas dans l'obligation de garder exactement les promesses faites à leurs sujets, et moins encore les engagements pris avec des hérétiques; et que, quant à elle, si elle en trouvait un prétexte plausible, elle ne balancerait pas à les dépouiller de leurs biens et de leur vie. Mais il n'est pas vraisemblable que de pareilles expressions fussent jamais échappées à une princesse si modérée et si vertueuse. Il y a plus d'apparence qu'elle désapprouva ces actes de rigueur, et qu'à cet égard les agents de la France, dont elle était environnée, triomphèrent de son inclination. Elle disait même souvent que si sa conduite n'eût dépendu que d'elle, jamais elle n'aurait eu besoin de force et de violence pour terminer ces démêlés [30].

 

(27) La congrégation, animée par son propre fanatisme, et furieuse de ce contretemps, ne resta pas longtemps tranquille. Avant même de quitter Perth, et sans avoir encore aucun prétexte de se plaindre de l'inobservation du traité, elle avait signé un nouvel acte d'association ou covenant; par lequel, outre le premier engagement d'une défense mutuelle, tous les associés promettaient, au nom de Dieu, d'employer entièrement leur puissance à détruire tout ce qui déshonorait son saint nom. Cette convention fut signée, entre autres, par Argyle et le prieur de Saint Andrews. Ces deux chefs, qui ne cherchaient plus qu'un prétexte pour se joindre à leur parti et abandonner ouvertement la régente, saisirent celui que leur fournirent les plaintes mal fondées, ou plutôt fausses, que l'on faisait sur son manquement de parole. La congrégation, devenue plus audacieuse par cet accroissement de force, se livra entièrement au zèle furieux dont Knox l'enivrait, et renouvela à Crail, à Austruther et en d'autres villes du comté de Fife, sur les églises et les monastères, les mêmes horreurs dont elle avait rempli Perth .et Couper. La régente, qui marchait contre ces factieux à la tête de son armée, les trouva tellement formidables, qu'elle se crut trop heureuse de conclure avec eux une trêve de quelques jours, et porta ses forces dans les Lothians. Les rebelles assiégèrent et prirent Perth; de là ils allèrent à Stirling, où ils commirent leurs excès ordinaires et, ne rencontrant aucun obstacle qui pût les arrêter, ils dirigèrent leur marche sur Édimbourg. Les habitants de, cette ville, qui avaient déjà prévenu les fureurs de la congrégation en pillant et dévastant les églises et les monastères, ouvrirent leurs portes et la régente, avec le peu de troupes qui lui restaient, se retira à (28) Dunbar, qu'elle fortifia en attendant un renfort qu'on devait lui envoyer de France.

 

Pendant cet intervalle de temps, elle fit représenter au peuple les conséquences funestes de la rébellion, et tâcha de le convaincre que lord James sous prétexte de la religion, n'aspirait pas à moins qu'à arracher le sceptre des mains de sa souveraine. Ces considérations détachèrent beaucoup de monde du parti des mécontents. Le défaut de paye et la disette de vivres en éloignèrent encore davantage. La reine ne vit pas plus tôt le parti des séditieux affaibli, qu'elle prit la résolution de marcher à Édimbourg pour achever, de les accabler. A la sollicitation du duc de Châtellerault, qui lui était encore fidèle, elle leur accorda une capitulation. Ils reçurent la promesse que l'exercice de leur religion serait toléré et ils s'engagèrent à ne plus dévaster les églises. Avant d'évacuer Édimbourg, ils répandirent dans le public les articles de la capitulation, mais avec la précaution de ne publier que ceux qui leur étaient favorables. Ils eurent même la mauvaise foi d'en supposer un qui n'existait
pas, et qui portait que l'idolâtrie ne reparaîtrait dans aucun des lieux où elle venait d'être abolie 
[31].

 

Un accommodement fait dans de pareilles dispositions ne pouvait être de longue durée. Les deux partis travaillaient, chacun de son côté, à se fortifier en cas d'une rupture qui paraissait inévitable. La régente, ayant reçu de France un renfort de mille hommes, commença à fortifier Leith. Les covenantaires gagnèrent le duc de Châtellerault, et l'attirèrent définitivement dans leur parti. Il y avait déjà longtemps que ce seigneur paraissait pencher en leur faveur l'arrivée du comte d'Arran, son fils, qui fuyait de la France où il avait couru  mille dangers suscités par la jalousie du duc de Guise et par le cagotisme de Henri, acheva de le déterminer. Peu de temps après, un nombre plus considérable de troupes françaises débarqua (29) sous le commandement de La Brosse, qui amenait avec lui l'évêque d'Amiens et trois docteurs de Sorbonne. Ces derniers arrivaient bien munis de syllogismes, d'autorités, de citations, et de tous les arguments des écoles, qu'ils devaient opposer aux prédicants écossais, et qui, soutenus par les armes de l'artillerie française, devaient porter la conviction dans le cœur des incrédules.

 

Le connétable de Montmorency s'était toujours fortement opposé au mariage du dauphin avec la reine d'Écosse : il avait prédit qu'en formant une liaison si intime avec ce royaume on s'exposait à détruire l'ancienne alliance au lieu de la resserrer; que les Écossais, redoutant un joug étranger, concevraient une haine irréconciliable pour la France, à la place d'une amitié fondée à la fois sur leur inclination et leur intérêt. L'événement semble avoir justifié la prudence de ce vieux ministre. Mais quand on considère les maximes violentes du ministère de France, on est tenté de croire que cette puissance regarda le soulèvement de l'Écosse comme un événement favorable. Cette puissance y trouvait un prétexte pour envoyer des armées dans ce pays, pour le subjuguer entièrement, pour accuser les rebelles [32], et pour se préparer les moyens d'envahir l'Angleterre, et de faire valoir les droits de Marie sur cette couronne. Les chefs des mécontents, instruits de ces intentions, virent tout ce qu'ils avaient à craindre, et jugèrent que leur sûreté dépendait uniquement de la vigueur et du succès des mesures qu'ils allaient prendre. La nouvelle de la mort inopinée de Henri II releva leur courage. Ayant dressé de leur propre autorité un acte par lequel ils ôtaient la régence à la reine douairière, et ordonnaient que toutes les troupes françaises sortissent du royaume, ils rassemblèrent des forces pour faire exécuter cet édit. Ils s'emparèrent de nouveau d'Édimbourg, qu'ils ne purent conserver longtemps. Leurs armées tumultueuses, assemblées à la hâte, manquant de subsistances et d'argent, se dispersaient aux moindres revers et se décourageaient par la lenteur des succès mêmes. Il s'en fallait de beaucoup qu'elles pussent résister aux (30) troupes aguerries et disciplinées de la France, secondées par un renfort considérable de seigneurs écossais, entre lesquels le comte de Bothwel se distinguait avec éclat. Les mutins, ayant appris que le marquis d'Elbeuf, frère de la régente, levait contre eux une nouvelle armée en Allemagne, crurent que l'extrémité où ils étaient réduits les justifiait d'implorer le secours de l'Angleterre. La conformité de religion, l'intérêt de la liberté nationale, avaient étouffé alors l'ancienne haine qui régnaient entre ces deux royaumes, et la démarche des Écossais était autant l'ouvrage de l'inclination que celui de la nécessité [33]. En conséquence, Maintland de Lidington et Robert Melvil furent envoyés secrètement par la congrégation pour solliciter des secours d'Élisabeth.

 

Le sage conseil de cette princesse n'hésita point à saisir une circonstance qui favorisait si bien ses rues et ses intérêts. Cecil en particulier, représenta à la reine que l'union des couronnes de France et d'Écosse, toutes deux ennemies héréditaires de l'Angleterre, avait toujours été regardée comme un événement funeste que le roi son père et le protecteur Sommerset
avaient employé, l'un et l'autre, toutes les voies de la guerre et de la négociation pour prévenir ce coup que les droits que Marie prétendait avoir à la couronne d'Angleterre rendaient la situation actuelle de ce royaume encore plus dangereuse, et demandaient de la part de la reine la plus grande vigilance et les précautions les plus sages que l'habileté, l'ambition et les vues
de la maison de Guise, qui gouvernait à présent la France, n'étaient que trop connues que les frères de la régente d'Écosse ne faisaient même plus un secret du dessein de placer leur nièce sur le trône d'Angleterre qu'ils se croyaient si certains d'y réussir, qu'ils avaient déjà eu l'imprudence et la précipitation de (31) lever le masque; que tous les courriers de Trogmorton, l'ambassadeur de sa majesté en France, ne cessaient d'apporter des preuves incontestables qu'on y méditait la guerre que les Guise attendaient seulement que l'Écosse fût entièrement subjuguée qu'une fois les maîtres de ce royaume, et lorsqu'ils auraient ainsi dépouillé les Anglais des avantages que leur donnaient la situation de leur pays et leurs forces navales, les moyens d'anéantir l'autorité de la reine se trouveraient tout préparés que les zélés catholiques d'Angleterre, mécontents du gouvernement actuel, et disposés à reconnaître pour légitimes les titres de Marie, ne manqueraient pas de se joindre à elle ; qu'alors ils déconcerteraient toutes les mesures qu'on prendrait pour résister à cette puissance devenue formidable; que le seul expédient pour faire échouer ces projets était de profiter de l'occasion qui 's'offrait, et d'opposer adroitement le zèle des protestants écossais à celui des catholiques anglais qu'il n'y avait pas à balancer sur une résolution qui avait pour base la justice, pour motif la nécessité, et pour but sa propre conservation qu'à la vérité une guerre contre la France, et une guerre très dispendieuse, serait la suite nécessaire de la protection qu'on accorderait aux mécontents d'Écosse mais que cette puissance serait bien moins redoutable étant éloignée du continent; que les frais des secours donnés actuellement aux Écossais paraîtraient dans la suite une économie bien entendue que les dissensions intérieures qui déchiraient la France, et qui augmentaient tous les jours, ne lui permettraient pas d'entreprendre à force ouverte la conquête de l'Angleterre; que Philippe même, malgré l'étalage hypocrite de son amour prétendu pour la religion, serait le premier à s'y opposer, et que ces considérations réunies devaient rassurer la reine contre l'ambition: et le ressentiment des princes de la maison de Guise 
[34].

 

Ce ne fut pas sans difficulté qu'Élisabeth, dont l'économie et la circonspection étaient les traits caractéristiques se rendit à des motifs si pressants [35]. Elle se disposa cependant à donner des secours d'hommes et d'argent à la congrégation, dont les (32) affaires étaient eu très mauvais état. Elle équipa une flotte de treize vaisseaux de guerre qu'elle fit partir pour le détroit de Forth, sous le commandement de Winter. Elle nomma le jeune duc de Norfolk son lieutenant dans les provinces du nord; elle assembla à Berwick une armée de huit mille hommes, de laquelle lord Grey, gouverneur des frontières du côté de l'est et des provinces du centre, fut fait général. La cour de France, prévoyant tout ce qu'elle avait à craindre de ces mouvements, offrit de restituer Calais à l'instant, si la reine voulait ne prendre aucune part aux affaires d'Écosse; mais cette princesse répondit avec fierté qu'elle ne mettrait jamais en balance une misérable ville de pêcheurs avec la sûreté de ses états et elle continua ses préparatifs [36]. Elle conclut avec la congrégation un traité de défense mutuelle, traité dont l'effet devait durer aussi longtemps que subsisterait le mariage de Marie avec François II, et même un an par-delà. La reine promit de ne s'en jamais désister, jusqu'à ce que les Français eussent entièrement évacué l'Écosse [37]. Après avoir combiné tout ce qui pouvait assurer le succès de ses soins, et avoir reçu six otages pour garantir l'exécution des articles de ce traité, elle donna ordre à sa flotte et à son armée de commencer leurs opérations.

 

L'arrivée de la flotte d'Élisabeth dans le détroit de Forth (15 janvier) déconcerta les Français, qui ravageaient alors la province de Fife, et les mit dans la nécessité de faire un long circuit, et de passer par Stirling pour gagner Leith, où ils s'enfermèrent et se préparèrent à se défendre. L'armée anglaise, avec un renfort de cinq mille Écossais, mit le siège devant Leith. Après deux escarmouches, où les deux partis eurent alternativement l'avantage, les Anglais commencèrent à battre la ville en brèche. Les assiégeants, quoique repoussés avec une perte considérable dans l'assaut mal conduit qu'ils donnèrent, réduisirent la garnison à la plus grande extrémité. Deux événements achevèrent de ruiner les affaires des Français. Une tempête dispersa la flotte du marquis d'Elbeuf, qui portait sur son bord une armée considérable [38], et la reine régente mourut dans ces (33) entrefaites au château d'Édimbourg. Cette princesse possédait tous les talents et toute l'habileté qui étaient comme héréditaires dans sa maison mais elle y joignit une modération et des vertus que les autres princes de son sang n'avaient pas montrées dans leur conduite. Les Français sentirent qu'il leur devenait impossible de subsister faute de provisions et, voyant que l'armée anglaise se fortifiait continuellement de nouveaux corps de troupes, ils furent enfin obligés de capituler. L'évêque de Valence et le comte de Randan, plénipotentiaires de la France, signèrent un traité avec Cecil et le docteur Wotton à Édimbourg, où Élisabeth les avait envoyés exprès. Ce traité portait en substance que tous les Français évacueraient incessamment l'Écosse que le roi et la reine de France et d'Écosse ne prendraient plus dorénavant ni les armes ni le titre de souverains d'Angleterre ; qu'une réparation ultérieure pour cette injure déjà ancienne serait faite à Élisabeth ; que les commissaires s'assembleraient pour régler ce point, et que, s'ils ne pouvaient réussir à s'accorder, le roi d'Espagne serait choisi pour arbitre entre les deux couronnes. Après ces conditions stipulées à l'égard de l'Angleterre, on ajouta quelques articles en faveur des Écossais particulièrement, qu'on publierait une amnistie générale pour tout ce qui s'était passé; que quiconque ne serait pas né en Écosse n'y pourrait posséder aucune charge; que les états proposeraient vingt-quatre personnes, parmi lesquelles la reine en étirait sept, et les états cinq; que ces douze personnes seraient chargées de l'administration de tout le royaume pendant l'absence de la reine; et que Marie ne pourrait faire ni la paix ni la guerre sans le consentement des états [39]. Pour hâter l'exécution de cet important traité, Élisabeth envoya aussitôt des vaisseaux qui transportèrent toutes les troupes françaises dans leur pays.

 

La première opération faite sous ce règne mit ainsi toute l'Europe à portée de juger du génie et de la capacité d'Élisabeth et de ses ministres. Cette princesse prévit de loin le danger qui la menaçait, et sut s'en garantir de bonne heure par la sagesse et la fermeté de sa conduite. Habile à tirer de sa situation tous (34) les avantages possibles, elle prit une marche rapide et décisive. Les offres, les négociations, les remontrances de la cour de France, ne purent la distraire de son objet principal. Rien ne l'arrêta dans la carrière qu'elle s'était tracée, jusqu'à ce qu'elle eût fait servir à l'affermissement de son pouvoir les moyens mêmes sur lesquels ses ennemis fondaient l'espoir de le reverser. Les conditions favorables aux rebelles d'Écosse qu'elle eut l'art de leur ménager dans le moment de leurs plus grands revers, lui acquirent toute leur confiance. Cette union ainsi formée par les liens de la reconnaissance, de l'intérêt et de la religion, donna à Élisabeth plus d'ascendant sur les Écossais qu'il n'en restait à leur souveraine même. Enfin une conduite si active et si adroite lui procura plus de considération et d'autorité au-dehors et au-dedans de son royaume, que sa sœur Marie n'en avait jamais eu avec tout l'appui de la monarchie espagnole [40].

 

Les mesures que les protestants écossais prirent dans la suite ne tendirent qu'à cimenter encore davantage leur union avec l'Angleterre. Alors absolument maîtres du royaume, ils marchèrent à leur but sans scrupule et sans détour. On était convenu par le traité d'Édimbourg d'assembler incessamment le parlement ou les états. Les chefs de la congrégation n'attendirent pas que la reine d'Écosse eût ratifié ce traité; ils empiétèrent sur l'autorité souveraine le droit de convoquer le parlement. Ils présentèrent à cette assemblée une requête dans laquelle ils ne s'en tenaient pas à demander l'établissement de leur doctrine : ils exigeaient encore qu'on procédât rigoureusement contre les catholiques, qu'ils appelaient les vassaux de Rome prostituée; ils assuraient que, dans toute la populace (rabble) du clergé (telles étaient leurs expressions) il n'y avait pas un pasteur légitime ; que tous étaient des voleurs, des meurtriers, des rebelles, :des traîtres à l'autorité civile, indignes d'être soufferts dans aucun gouvernement réformé. Le parlement semble avoir été animé du même esprit de fureur et de persécution. Après avoir réglé la profession de foi conformément aux opinions des novateurs, il passa un statut contre la messe, et non seulement (35) l'abolit dans toutes les églises, mais décida que quiconque la célébrerait, ou y assisterait, serait condamné la première fois à la confiscation de tous ses biens, et à des peines corporelles à la discrétion du magistrat; la seconde au bannissement, et la troisième à la mort. Une autre loi abolit la juridiction du pape en Écosse. Le formulaire de la discipline presbytérienne fut établi, en laissant seulement une ombre d'autorité entre les mains de quelques ecclésiastiques, qui furent appelés surintendants. Les prélats de l'ancienne église vinrent se plaindre de l'injustice avec laquelle on les dépouillait. Mais le parlement ne fit aucune attention à leur requête et, las d'une persévérance infructueuse, ils prirent le parti de quitter la ville. Alors ils furent cités à comparaître, et, personne ne se présentant en leur nom, le parlement déclara que le clergé était entièrement satisfait, et n'avait trouvé aucun sujet de se plaindre.

 

Sir James Sandilands, prieur de Saint-John, fut envoyé en France pour y demander la ratification de ces actes mais il fut très mal reçu de la reine, qui refusa absolument de reconnaître la validité d'un parlement convoqué sans le consentement de la couronne; et cette princesse ne voulut confirmer de sa sanction aucun des règlements qu'il avait faits. Les protestants s'inquiétèrent peu du refus de leur souveraine. Ils mirent aussitôt les statuts à exécution ; ils abolirent la messe, établirent leurs ministres, dévastèrent les couvents, et même les églises, qu'ils regardaient comme souillées par l'idolâtrie, et s'emparèrent sans
scrupule, et comme d'une proie légitime, de la plus grande partie des revenus ecclésiastiques. Leurs nouveaux prédicants qui avaient assez d'empire sur eux pour les exciter à la guerre et à la révolte, en eurent trop peu pour arrêter leurs brigandages. Le fanatisme, joint à la rapacité, porta un coup mortel à l'autorité du pape dans ce pays. Les grands seigneurs et les gentilshommes protestants, unis par le sentiment intérieur de fautes impardonnables, alarmés pour leurs nouvelles possessions, et trop bien informés du caractère impérieux de la maison de Guise, ne virent de sûreté pour eux que sous la protection de l'Angleterre ils députèrent Morton, Glencairne et Lidington à Élisabeth, pour lui réitérer les protestations de leur sincère (36) reconnaissance, et pour lui représenter combien la continuation de ses secours leur était nécessaire.

 

Élisabeth avait autant d'intérêt que les protestants écossais à maintenir la bonne intelligence qui régnait entre eux. Elle s'aperçut bientôt que les Guise malgré le peu de succès qu'ils avaient eu jusqu'alors, n'avaient pas renoncé au projet de lui contester ses droits à la couronne, et de lui arracher les rênes du gouvernement. François et Marie, dont ces princes dirigeaient le conseil, refusèrent de ratifier le traité d'Édimbourg, et ne parurent nullement disposés à lui donner aucune satisfaction de l'outrage qu'ils lui avaient fait en prenant ouvertement le titre et les armes de souverains d'Angleterre. La reine craignait toujours les suites d'une telle prétention, et ce fut avec plaisir qu'elle apprit les factions qui désolaient la France, et les cabales puissantes qui s'étaient élevées contre le duc de Guise. Ce prince ambitieux, secondé par ses quatre frères, le cardinal de Lorraine, le duc d'Aumale, le marquis d'Elbeuf et le grand prieur, tous aussi ambitieux que lui, s'était emparé de toute l'autorité. Comme il réunissait en lui toutes les qualités brillantes qui commandent l'estime ou attirent l'affection des hommes, on ne voyait pas plus de bornes à ses acquisitions qu'à ses prétentions. Le connétable de Montmorency, qui avait balancé longtemps son crédit, venait d'être disgracié. Les princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé son frère, étaient totalement éloignés des affaires et de la faveur. La reine mère elle-même, Catherine de Médicis, voyait tous les jours diminuer son influence; François, jeune prince également faible d'esprit et de corps, se laissait gouverner absolument par la reine son épouse, qui donnait à ses oncles le même ascendant sur son esprit; et l'on désespérait de voir jamais sortir l'autorité des mains des Guise, lorsque les disputes de religion inspirèrent aux Français le courage de s'opposer ouvertement au pouvoir excessif de cette maison.

 

Les querelles théologiques, d'abord élevées dans le nord de l'Allemagne, et ensuite chez les Suisses, peuple alors plongé dans l'ignorance, avaient pénétré en France depuis longtemps. Animées par le mécontentement général qui fermentait contre (37) la cour et l'église de Rome, et par le fanatisme du siècle, les prosélytes de la nouvelle religion se multiplièrent secrètement dans toutes les provinces. Henri II, à l'exemple de François son père, s'était opposé aux progrès des réformés. Mais ce prince, malgré son goût naturel pour le plaisir et la dissipation, mit dans sa conduite à l'égard des novateurs, un caractère d'emportement et de superstition dont celle de son prédécesseur avait été exempte. Les châtiments les plus rigoureux avaient été infligés aux principaux du parti protestant. Il semblait que les partisans des deux doctrines se fussent fait un point d'honneur de se signaler, les uns par leur barbarie, les autres par leur constance. La mort de Henri suspendit les persécutions : le peuple, qui avait admiré le courage des nouveaux prédicants, les écoutait avec des préventions favorables à ce qu'ils enseignaient. Cependant le cardinal de Lorraine et ses frères, qui disposaient de l'autorité du gouvernement, jugèrent qu'il était de leur intérêt de soutenir la religion établie, mais dès qu'ils remirent en vigueur les lois pénales contre les huguenots, les princes et les grands seigneurs mécontents entreprirent de protéger la nouvelle doctrine. Le roi de Navarre, prince d'un caractère modéré, mais faible, et le prince de Condé, distingué au contraire par les qualités qui forment les héros, en se déclarant pour le parti protestant, lui donnèrent un nouveau degré de force et de considération. L'amiral de Coligny et son frère d'Andelot ne balancèrent plus à professer ouvertement leur religion. L'amiral paraissait suivre de bonne foi la nouvelle doctrine, et sa réputation de probité et de valeur, ses talents pour les beaux-arts et pour la guerre, augmentèrent considérablement le crédit des réformés. Après la vaine tentative faite par les mécontents pour se saisir de la personne du roi à Amboise, tentative dont vraisemblablement Élisabeth était instruite [41], toute la France fut remplie de troubles et de factions. Les partis en vinrent l'un contre l'autre aux dernières extrémités. Ces divisions intestines avaient obligé les Guise de suspendre leurs (38) opérations en Ecosse, et par-là avaient extrêmement favorisé le succès d'Elisabeth mais ils étaient déterminés à ne pas abandonner de même leur autorité en France, et à résister aux efforts de leurs ennemis. Ils profitèrent d'une occasion de s'assurer de la personne du roi de Navarre et du prince de Condé, ils firent emprisonner l'un, et rendre un arrêt de mort contre l'autre. Au moment où ils allaient faire exécuter cet arrêt, la mort inopinée de François II sauva la vie au prince de Condé, et interrompit les prospérités du duc de Guise. La reine-mère fut déclarée régente pendant la minorité de son fils Charles IX; le roi de Navarre fut nommé lieutenant-général du royaume; l'arrêt prononcé contre son frère fut annulé le connétable fut rappelé à la cour; et la maison de Guise, quoique toujours considérable par les grandes places et la puissance qu'elle possédait, sentit qu'on avait enfin donné un contrepoids à son autorité.

 

Élisabeth résolut de tirer avantage de cet événement contre la reine d'Écosse, qu'elle regardait toujours comme une concurrente dangereuse. Elle se voyait délivrée des inquiétudes que lui aurait nécessairement occasionnées l'union de l'Écosse avec la France, ainsi que des prétentions d'un prince aussi puissant que François II. Mais, d'un autre côté, elle considérait que les catholiques anglais, qui étaient en très grand nombre et généralement prévenus en faveur des droits de Marie, s'attacheraient encore plus aux intérêts de cette princesse, en voyant que son avènement au trône, loin de mettre en péril les libertés de la nation, offrirait l'avantage d'unir entièrement les deux royaumes. Élisabeth donna donc ordre à son ambassadeur Throgmorton, ministre habile et vigilant, de renouveler ses instances auprès de Marie pour qu'elle ratifiât le traité d'Édimbourg. Mais, quoique Marie, depuis la mort de son époux, eût renoncé à porter le titre et les armes de reine d'Angleterre, elle évita toujours de donner satisfaction à Elisabeth sur cet objet important, et, trop docile aux conseils ambitieux de ses oncles, elle refusa de faire une renonciation formelle de ses prétentions.

 

La reine-mère, Catherine de Médicis, qui imputait à Marie les (39) dégoûts qu'elle avait essuyés pendant le règne de François II, prit soin de l'en accabler à son tour. Le séjour de la France devint si désagréable à la reine d'Écosse, qu'elle songea à retourner dans son pays natal. Lord James, que les états de son royaume lui avaient député pour l'engager à revenir, l'affermit dans sa résolution. Elle envoya Doysel demander à Élisabeth un sauf-conduit en cas qu'elle fût obligée de traverser l'Angleterre : elle reçut pour réponse que, jusqu'à ce qu'elle eût ratifié le traité d'Édimbourg elle ne devait attendre aucune faveur d'une personne qu'elle avait si gravement offensée. Ce refus indigna Marie ; elle ne dissimula point son ressentiment à Throgmorton, lorsqu'il lui réitéra ses sollicitations pour qu'elle satisfît Élisabeth sur une demande qu'il prétendait être si raisonnable. Après avoir fait sortir tout le monde de son appartement, Marie tint ce discours à l'ambassadeur « Comme j'ignore jusqu'où ma sensibilité pourrait me conduire, et jusqu'à quel point le ressentiment naturel à mon sexe pourrait m'emporter, je ne veux point avoir de témoins de ce qui pourrait échapper à ma vivacité. Votre maîtresse n'a pas eu le même ménagement dans l'audience qu'elle a donnée à Doysel, mon ambassadeur. Mon plus grand regret est d'avoir demandé avec tant d'empressement une faveur qu'il m'importait peu d'obtenir. Je puis avec l'aide de Dieu retourner dans ma patrie sans la permission d'Élisabeth, comme je suis venue en France malgré toutes les oppositions d'Edouard son frère. Je ne manquerai pas d'amis assez puissants et assez zélés pour me conduire sur mes foyers, comme ils m'ont amenée ici. Il est vrai que j'aurais
mieux aimé recevoir un bon office d'Élisabeth que de tout autre. Je vous ai souvent entendu dire à vous-même que le bonheur et la tranquillité de ses états et des miens dépendaient beaucoup de la bonne intelligence qui régnerait entre elle et moi. Si elle était bien convaincue de cette vérité, elle ne m'aurait pas refusé une grâce si légère. Mais peut-être est-elle disposée plus favorablement pour mes sujets rebelles que pour leur souveraine, son égale pour le rang, sa proche parente, et l'héritière incontestable de ses royaumes. Je ne prétends rien d'elle au-delà de son amitié. Mon intention n'est ni de la (40) troubler, ni de me mêler de ses affaires domestiques. Ce n'est pas que j'ignore qu'il y ait en Angleterre beaucoup de mécontents, auxquels le gouvernement actuel est odieux. Elle affecte de me regarder comme une personne sans expérience ; je n'en ai point, mais l'âge m'en donnera. J'ai cependant assez vécu pour connaître et pour remplir les devoirs du sang et de l'amitié, et pour ne pas encourager les propos sur le compte de votre maîtresse ; cela siérait mal à une reine, et surtout à une parente. Je pourrais ajouter que je suis reine aussi; que je ne suis pas absolument sans amis; que j'ai peut-être l'âme aussi grande qu'elle, et qu'ainsi les procédés devraient être égaux entre nous à tous égards. Dès que j'aurai consulté les états de mon royaume, je lui ferai une réponse convenable. Je suis d'autant plus déterminée à partir, que c'est le moyen le plus sûr de finir promptement cette affaire. Mais il semble que votre maîtresse ait l'intention de s'opposer à mon retour de sorte que, ou elle veut m'empêcher de lui donner satisfaction, ou elle est résolue à ne pas être satisfaite peut-être veut-elle perpétuer la désunion entre nous. Elle m'a souvent reproché ma jeunesse; il faudrait que je fusse bien jeune et bien imprudente en effet, si je décidais sur des matières si importantes sans l'avis de mon parlement. Je n'ai jamais manqué d'égards ni d'attachement pour Élisabeth mais elle a l'air ou de ne pas s'en apercevoir, ou de les dédaigner. Je désirerais de tout mon coeur que nous fussions aussi intimement unies par les liens d'une affection, mutuelle que nous le sommes par ceux du sang. Ce serait alors que notre alliance deviendrait véritablement solide et durable 
[42]. »

 

Une réponse si vive, quoique tempérée par des expressions obligeantes, était peu propre à rapprocher ces deux princesses rivales, et à détruire cette jalousie réciproque qui les animait. Élisabeth équipa une flotte, sous le prétexte de donner la chasse à des pirates, mais probablement avec l'intention d'enlever la reine d'Écosse dans son trajet. Marie s'embarqua à Calais; elle évita la flotte anglaise à la faveur d'un brouillard, et arriva (41) heureusement à Leith, accompagnée de trois de ses oncles, le duc d'Aumale, le grand prieur et le marquis d'Elbeuf, ainsi que du marquis de Danville et d'autres courtisans français. Ce changement de séjour et de situation ne pouvait être que désagréable à cette princesse. Indépendamment des préventions favorables qu'elle avait dû prendre pour un pays où elle vivait depuis sa plus tendre enfance, et où elle avait régné, il était naturel qu'elle regrettât une nation si célèbre par son caractère d'humanité et par son amour pour ses souverains. Elle ne put écarter de tristes réflexions sur la scène bien différente qui allait s'offrir à elle. On dit qu'après s'être embarquée à Calais, elle fixa constamment les yeux sur les côtes de France, et ne les détourna de ces lieux chéris que lorsque l'obscurité les eût dérobés à sa vue. Elle se fit préparer un lit sur le tillac, et chargea le pilote de l'éveiller, si le lendemain matin on découvrait cette même terre, afin de jeter un dernier regard sur ce pays où elle avait mis toutes ses affections. Le temps devint calme de sorte que le vaisseau fit peu de chemin pendant la nuit : Marie eut la consolation de voir encore une fois la côte de France. Elle s'assit sur son lit, et, regardant toujours ce même objet, elle répétait souvent Adieu, France, adieu, je ne te verrai plus [43]. Le premier aspect de l'Écosse sembla cependant lui promettre, sinon le plaisir et le bonheur, du moins plus de repos et de sûreté qu'elle n'avait eu lieu d'en espérer. Du plus loin qu'on découvrit de Leith les galères de France, les habitants, qui attendaient depuis longtemps leur arrivée accoururent en foule au rivage, impatients de contempler et de recevoir leur jeune souveraine; les uns étaient conduits par le devoir, les autres par l'intérêt, ou par la simple curiosité mais tous avaient le désir de lui exprimer leur attachement pour sa personne, et de captiver sa confiance dès les premiers jours de son administration. Marie touchait alors à sa dix-neuvième année : son affabilité, la politesse de ses manières, les charmes de son esprit, ajoutaient encore à ce que sa jeunesse et sa beauté avaient d'intéressant. Elle possédait au suprême degré les grâces légères et (42) séduisantes de la cour. Mais, plus on connaissait son caractère, plus on y découvrait de qualités aimables et solides. A sa douceur, à son urbanité, il était aisé de juger qu'elle devait être humaine et bienfaisante son goût exquis dans les beaux-arts, la musique l'éloquence la poésie, ne faisait pas moins bien présumer de sa pénétration. Comme les Écossais avaient été longtemps privés de leur souveraine, et qu'ils avaient désespéré de la revoir jamais parmi eux, son arrivée répandit une allégresse universelle, et la cour sembla ne respirer dans ce moment que la joie, l'affection et les fêtes.

 

Les premières démarches de Marie confirmèrent l'opinion avantageuse qu'on avait déjà prise d'elle. Cette princesse suivit le plan que lui avaient tracé en France Doysel, l'évêque d'Amiens et ses oncles. Elle donna toute sa confiance aux chefs des réformés, qui seuls étaient en état de soutenir son gouvernement par l'ascendant qu'ils avaient sur le peuple. Elle confia le dépôt de son autorité principalement à son frère le lord James, qu'elle fit bientôt, après comte de Murray et, après lui, au secrétaire d'état Lidington, homme d'une capacité reconnue. Guidée par les conseils de ces ministres courageux, elle entreprit de rétablir l'ordre et la police dans un royaume divisé par les factions publiques et les animosités particulières. Ce peuple intraitable et féroce, qui ne connaissait ni lois, ni subordination, parut quelque temps se soumettre paisiblement à une administration si sage et si modérée.

 

Malgré ce calme apparent, il y avait toujours un motif de défiance qui privait Marie de l'affection générale que ses manières et sa conduite devaient raisonnablement lui concilier. Cette princesse était catholique ce fut en vain que quelque temps après son arrivée elle fit publier un édit par lequel il était enjoint à tout le monde de se conformer à la religion établie; les prédicants et leurs sectateurs ne voulurent jamais se rapprocher d'une personne qu'ils regardaient comme souillée de la plus grande abomination, et sur les intentions de laquelle ils ne pouvaient se tranquilliser. Ce fut avec les plus grandes difficultés qu'elle obtint la permission de faire dire la messe dans sa chapelle. Si le peuple n'eût pas craint que le refus de cette liberté ne (43) déterminât la reine à retourner aussitôt en France, les réformés ardents ne lui auraient pas même laissé cette légère satisfaction. On entendait répéter de tous côtés « Souffrirons-nous que cette idolâtrie soit établie de nouveau dans le royaume ?" On disait hautement en chaire qu'une messe était plus redoutable qu'une armée dé dix mille hommes débarqués pour envahir l'Ecosse [44]. Lord Lindesey et les gentilshommes de Fife publiaient insolemment « Qu'un idolâtre était digne de mort. » Telles étaient leurs expressions. Un homme qui portait des cierges allumés à l'autel de la chapelle de la reine, fut attaqué et insulté dans la cour même du palais. Lord James et quelques seigneurs aimés du peuple arrêtèrent heureusement par leur présence la fureur de la multitude prête à se livrer aux derniers excès. Les prières qu'on récitait habituellement dans les églises avaient pour objet de demander à Dieu qu'il daignât changer le cœur de la reine endurci contre lui et contre sa céleste vérité ou, si ce n'était pas sa sainte volonté, qu'il daignât au moins fortifier assez le cœur et le bras de ses élus pour résister avec fermeté à la rage des tyrans [45]. On porta l'audace jusqu'à mettre ouvertement en question si cette princesse, étant idolâtre, pouvait avoir quelque autorité dans l'état, même en matière civile [46].

 

La reine, isolée au milieu de ses fanatiques sujets, en essuyait à chaque instant de nouveaux affronts, qu'elle soutenait avec autant de douceur que de patience. Bientôt après son arrivée à Édimbourg elle dîna dans le château. On imagina de faire descendre, du faîte du bâtiment, un enfant qui vint présenter à cette princesse une bible, un psautier et les clefs du château. Afin qu'elle ne pût douter qu'on l'insultait comme étant catholique, on avait représenté sur toutes les décorations le supplice de Coré, Dathan et Abiron, et d'autres châtiments que Dieu avait exercé contre les idolâtres [47]. Le conseil de la ville d'Édimbourg eut l'audace de publier, de sa propre autorité, une proclamation par laquelle il bannissait de son ressort « cette « détestable populace, cohorte de l'antéchrist, c'est-à-dire du (44) pape, les prêtres, les moines et les religieux, avec les adultères et les fornicateurs. » Le conseil privé, pour punir l'insolence de ces magistrats, les interdits de leurs fonctions, et les historiens fanatiques de ce siècle ont eu la malignité d'en conclure que la reine avait pris les impudiques et les adultères sous sa protection, par la conformité de leurs mœurs avec les siennes [48]. Il est probable que dans la suite ces magistrats furent rétablis dans leurs charges, et que leur proclamation fut confirmée.

 

Mais l'insolence effrénée du peuple n'était rien encore en comparaison de celle des ministres et des prédicants ils se faisaient une gloire barbare d'outrager en face cette aimable princesse. L'assemblée du clergé réformé rédigea une requête, où, après lui avoir dit que la messe était un culte rejeté de Dieu, une source d'impiété et le principe de tous les maux dont le royaume était accablé, on lui déclare que l'on s'attend qu'elle préférera bientôt la vérité à ses propres préjugés, et qu'elle abjurera une religion dans laquelle on lui proteste qu'il n'entre qu'abominations et que vanité. Ces réformateurs véhéments ajoutaient que les abus et les vices du gouvernement étaient si monstrueux, que, si l'on ne se hâtait d'y remédier, Dieu ne manquerait pas d'exterminer dans sa colère et la tête et la queue, et le prince rebelle et le peuple coupable. Ils demandaient que des peines sévères fussent décernées contre les fornicateurs et les adultères et ils finissaient par solliciter pour eux-mêmes quelque augmentation de bien et d'autorité.

           

Le principal moteur de tous ces outrages faits à la majesté royale, était John Knox, qui jouissait d'une autorité sans bornes dans l'église d'Ecosse, et même influait beaucoup sur les affaires civiles de la nation. Il s'applaudissait des traitements ignominieux qu'il faisait éprouver à sa souveraine, et ne l'appelait que Jézabel. Marie essaya de le gagner par les bontés les plus marquées et les égards les plus flatteurs ; rien ne put adoucir son âme féroce. Cette princesse lui offrit en vain de loi laisser un libre accès auprès d'elle toutes les fois qu'il le désirerait. En vain (45) elle descendit jusqu'à le prier, s'il trouvait quelque chose de répréhensible dans sa conduite, de l'en avertir sans ménagement, pourvu que ce fût en particulier et non pas en l'avilissant aux yeux du peuple dans ses sermons. Knox lui répondit durement qu'il était chargé d'un ministère public que, si elle voulait venir à l'église, elle y entendrait l'évangile de la vérité; qu'il n'était pas obligé de l'annoncer à chaque personne séparément, et que ses occupations d'ailleurs ne lui en laissaient pas le loisir. Les maximes politiques dont cet homme violent nourrissait ses sectateurs étaient aussi propres à leur inspirer l'esprit de rébellion que ses opinions théologiques à les enivrer de fanatisme. Il eut un jour la condescendance extraordinaire de dire à la reine qu'il se soumettrait à elle comme Paul s'était soumis à Néron [49]; mais il ne persista pas longtemps dans ces termes d'obéissance. Samuel, lui dit-il ensuite, n'a pas craint de tuer Agag, ce roi efféminé et voluptueux d'Amalec, que Saül avait épargné. Élie ne ménagea ni les faux prophètes de Jézabel, ni les prêtres de Baal, en présence même du roi Achab. Phinée, ajouta-t-il, n'était point magistrat; il n'hésita pas néanmoins à frapper Cosbi et Zimri dans le moment où ils s'abandonnaient à l'impureté. Ainsi vous voyez, madame, que les chefs de la magistrature n'ont pas seuls le droit de punir des crimes condamnés par la loi de Dieu [50]. » Sous le règne de Marie, reine d'Angleterre, Knox avait écrit autrefois un livre contre le droit d'hérédité accordé aux femmes. Ce livre était intitulé : Premier son de la trompette contre le gouvernement monstrueux des femmes. L'auteur était trop fier pour se rétracter, et même pour excuser les opinions contenues dans cet ouvrage. Sa conduite ne prouva que trop qu'il était convaincu en effet qu'on ne devait pas plus d'égard que de fidélité à aucune personne de ce sexe.

 

L'inhumanité de cet homme et de ses pareils remplit de chagrin et d'amertumes toute la vie de la reine d'Écosse. Cet apôtre farouche n'a pas honte d'avouer lui-même dans son histoire qu'une fois il traita cette princesse avec tant de sévérité, (46) qu'oubliant qui elle était, elle fondit en larmes devant lui. Loin d'être touché de l'état d'humiliation où l'aigreur de ces remontrances réduisait une reine intéressante par sa jeunesse et sa beauté, il n'en continua pas moins ses insolents reproches. On aperçoit même, dans le récit qu'il fait de cette scène étrange, qu'il s'en applaudit encore avec orgueil [51]. Les chaires ne retentissaient plus que de déclamations contre les vices de la cour, surtout contre les festins, la parure, la danse, les spectacles et le libertinage qui en est une suite nécessaire [52]. Quelques ornements que les femmes portaient alors sur leurs jupes excitèrent au plus haut degré l'indignation des prédicants, et ils annoncèrent qu'une vanité si criminelle attirerait les vengeances de Dieu. Non seulement sur ces femmes scandaleuses, mais encore sur tout le royaume.

 

Marie, que son âge, l'éducation qu'elle avait reçue en France, et le rang qu'elle occupait, invitaient à jouir du plaisir et de la liberté, se trouvait contrariée dans tous ses amusements par l'austérité absurde des réformés. Chaque instant amenait à cette princesse un nouveau sujet de regretter une nation dont elle avait dès son enfance contracté les mœurs et les usages. Ses deux oncles, le duc d'Aumale et le grand-prieur, prirent bientôt congé d'elle, et partirent avec les autres seigneurs français. Le marquis d'Elbeuf demeura encore quelque temps à sa cour; mais, après son départ, elle se trouva réduite à la société de ses propres sujets. Les Écossais n'avaient alors aucune idée de cette urbanité, de ces arts agréables qui forment et adoucissent le commerce de la vie livrés tout entiers aux fureurs d'un fanatisme qui augmentait encore leur férocité naturelle, ils étaient également incapables de culture et d'humanité. Quoique Marie n'eût rien entrepris pour rétablir l'ancienne religion, la pratiquer elle-même était un assez grand crime à leurs yeux. Malgré la conduite de cette princesse, jusqu'alors irréprochable, malgré le charme de ses manières douces et pleines de bonté, on interpréta son enjouement et sa gaîté comme des marques suffisantes d'un fond corrompu. Peut-être est-ce au traitement dur et injuste que cette princesse éprouva qu'il faut attribuer en (47) partie les erreurs où elle se précipita dans la suite, et dont le principe ne semble pas appartenir à son caractère.

 

Le marquis d'Elbeuf, quelque temps avant son départ, eut une aventure qui, toute frivole qu'elle fût en elle-même, dut cependant donner aux amis que Marie avait en France une idée bien triste de la situation de cette princesse. Ce seigneur, le comte de Bothwel, et quelques jeunes gens de la cour se proposèrent, à la suite d'une partie de débauche, d'aller voir une femme nommée Alison Craig, connue publiquement pour être prodigue de ses faveurs. On leur refusa la porte : ils l'enfoncèrent, cassèrent les vitres, et commirent quelques désordres dans la maison en y cherchant cette femme. Malheureusement l'assemblée du clergé tenait alors sa séance, et les ministres s'arrogèrent le droit de connaître de ce fait. Conjointement avec quelques gentilshommes, ils présentèrent à la reine une requête qui débutait par ces paroles imposantes « A S. M. la reine d'Ecosse, à son grand conseil et à son conseil privé, les obéissants et fidèles sujets de sa majesté, ceux qui professent le saint évangile de Jésus-Christ souhaitent l'esprit de lumière et d'équité dans ses jugements. » La requête portait en substance que leur devoir envers leur souveraine, la crainte de Dieu, ses menaces terribles prononcées contre les villes et les pays où des crimes aussi monstrueux se commettaient ouvertement, les avaient portés à demander que l'on fît une justice
exemplaire de celui qui venait de se passer sous leurs yeux, et qui était capable d'allumer le courroux du ciel contre tout le royaume; que l'iniquité dont ils sollicitaient le châtiment était si énorme et si horrible, qu'ils craindraient d'en devenir les complices, si, par respect humain ou par une lâche complaisance, ils en dissimulaient l'atrocité, et la laissaient tomber dans l'oubli; que comme ils devaient une soumission entière aux ordres de S. M. dans tout ce qui concernait l'administration de la justice, ils étaient autorisés à exiger d'elle à leur tour le digne châtiment d'une action infâme qui, répétaient-ils pouvait attirer les vengeances de Dieu sur toute la nation; qu'ils insistaient sur ce point, que la reine devait se dépouiller de toute affection particulière pour les auteurs de ce délit odieux et de (48) ce scandale épouvantable qu'elle devait les mettre en jugement sans différer et leur infliger les peines les plus sévères. La reine reçut avec bonté cette requête audacieuse mais comme elle ne pensa vraisemblablement pas que casser des vitres chez une courtisane méritât un châtiment si rigoureux, elle se contenta de répondre que son oncle était étranger, et qu'il avait été entraîné par des jeunes gens mais qu'elle saurait désormais mettre ordre à leur conduite, de manière à ce que ses sujets n'eussent plus à s'en plaindre. La légèreté avec laquelle Marie traita cette aventure occasionna de grands mécontentements, et fut regardée comme une preuve de la profonde corruption de ses mœurs 
[53]. N'oublions pas de dire qu'Alison Craig, la cause de toute cette rumeur, était connue pour entretenir un commerce impur avec le comte d'Arran, auquel on pardonnait sans scrupule ce scandale en faveur du zèle extraordinaire qu'il marquait pour la cause de la réformation [54].

 

Quelques gens du bas peuple d'Édimbourg entrèrent avec violence dans la chapelle de la reine, alors absente, et y commirent des désordres d'eux d'entre eux furent dénoncés et cités en justice. Knox écrivit aussitôt des lettres circulaires aux chefs les plus ardents de son parti, pour les inviter à se rendre à la ville et à protéger leurs frères. Les saints sacrements sont profanés par les papistes, disait-il; on a célébré la messe et, dans les cérémonies de leur culte idolâtrique, leurs prêtres n'ont omis aucune de leurs pratiques impies, pas même les exorcismes de leur eau maudite, qui n'ont été d'usage que dans les temps du plus grossier aveuglement. Des moyens aussi violents pour s'opposer au cours de la justice différaient peu de la rébellion. Knox fut mandé devant le conseil pour rendre compte de sa conduite. L'intrépidité de cet enthousiaste égalait son insolence. Il ne craignit pas de reprocher à la reine qu'elle ne poursuivait ces saints hommes qu'à l'instigation des papistes pestiférés, les enfants du démon, et soumis par conséquent aux inspirations de leur infernal auteur, qui avait été dès le commencement un imposteur et un meurtrier. Knox sortit [55] triomphant de cette (49) affaire; ce qui fit dire avec raison à Randolph, alors ambassadeur d'Angleterre en Écosse, dans une lettre qu'il écrivait à Cecil sur la nation écossaise : « J'admire la sagesse des vues de Dieu, qui n'a pas voulu donner plus de consistance et de force à ce peuple indomptable, inconstant et dangereux, car autrement rien ne résisterait à sa fureur [56]. »

 

Nous sommes peut-être entrés dans un plus long détail sur ces circonstances que notre sujet ne semblait l'exiger. Mais les événements même les plus simples qui peignent les mœurs d'un siècle sont souvent plus instructifs et plus intéressants que ces grands événements de guerre et de politique, toujours à peu près les mêmes dans tous les siècles et dans tous les pays du monde.

 

Le clergé réformé d'Écosse avait alors un motif très naturel de mécontentement : il était réduit à l'indigence, ou, pour mieux dire, à la mendicité. La noblesse s'était d'abord emparée de tous les biens du clergé régulier, sans pourvoir en aucune manière à la subsistance des moines et des religieuses. Le clergé séculier de la communion romaine, quoiqu'il eût perdu toute juridiction ecclésiastique, avait cependant conservé quelques portions du temporel de ces bénéfices ou les titulaires de ces bénéfices les avaient convertis en propriétés particulières en se sécularisant, ou ils en avaient transporté la propriété, en les vendant, à bas prix, à la noblesse, qui s'enrichissait ainsi des dépouilles de l'église. Jusque-là les nouveaux ministres n'avaient guère vécu que des offrandes de quelques âmes pieuses et dans un pays aussi pauvre qu'était l'Écosse, aussi divisé par des religions différentes, ces secours ne pouvaient être ni certains ni abondants. Plusieurs requêtes furent présentées pour obtenir de l'administration qu'elle assurât aux prédicants un traitement fixe et légal quoique tout se gouvernât pour ainsi dire dans le royaume au gré de leur zèle et de leur caprice, ce ne fut cependant qu'avec difficulté qu'on acquiesça enfin à leur demande. L'esprit de fanatisme auquel ils s'étaient livrés, l'aigreur et la malignité avec laquelle ils avaient décrié les cérémonies et les opinions de (50) l'église catholique, dont la politique tendait surtout à enrichir les prêtres, devenaient alors un obstacle à l'accomplissement de leurs désirs. Les limites de l'autorité royale étaient encore moins certaines dans ces temps-là en Écosse qu'en Angleterre même. Le conseil privé de la reine se crut en droit de décider seul, et sans le concours du parlement, de cette matière importante. Il fit un règlement [57] par lequel tous les bénéfices ecclésiastiques furent divisés en vingt et une portions; on en laissa quatorze aux anciens possesseurs; des sept qui restaient, le conseil en adjugea trois à la couronne et si ces trois pouvaient suffire aux dépenses publiques, il donnait les quatre autres portions aux ministres réformés. La reine fut autorisée à faire elle-même la levée des revenus de ces sept portions, et il fut réglé qu'elle paierait ensuite au clergé ce qui serait jugé nécessaire pour sa subsistance. Les besoins de l'état, l'avidité des courtisans, le peu d'affection que Marie avait pour les ecclésiastiques protestants, tendirent leurs revenus aussi modiques qu'incertains. Les prédicants, voyant que leur opulence n'était pas au niveau de celle de la noblesse du second ordre, ou même de celle des simples citoyens aisés, cherchèrent d'autres moyens de se procurer de la considération et de l'autorité. Ils affectèrent un zèle ardent pour la religion, des mœurs austères, enfin un jargon trivial, familier, et cependant mystérieux. Quoique la libéralité des successeurs de Marie améliorât beaucoup dans la suite l'état du clergé à l'égard du temporel, et par-là corrigeât un peu ces affectations ridicules, on retrouve encore quelques inconvénients de cette politique ancienne dans le gouvernement presbytérien, mêlés aux avantages qu'il présente.

 

La reine d'Écosse, privée de tout appui, avec des revenus très médiocres, environnée d'une noblesse factieuse et turbulente, d'un peuple fanatique et d'ecclésiastiques insolents, vit bientôt que le seul moyen d'assurer sa tranquillité était de se maintenir en bonne intelligence avec la reine d'Angleterre. Elisabeth s'était acquis en effet la plus grande autorité sur les différentes classes de la nation écossaise, par ses premiers (51) engagements, et par les services que cette princesse lui avait rendus. Peu de temps après que Marie fut arrivée dans ses états, elle envoya le secrétaire d'état Lidington à Londres faire son compliment à la reine, et lui témoigner de sa part le désir de vivre dans la plus intime union avec elle. Marie et la noblesse de son royaume ajoutèrent aux instructions de Lidington l'ordre de demander à Elisabeth que, pour cimenter cette amitié, elle déclarât la reine d'Ecosse héritière après elle de la couronne d'Angleterre, ou par un acte du parlement, ou par une simple proclamation car on mettait alors peu de différence entre ces sûretés. Une proposition plus déraisonnable ne pouvait être faite dans un temps moins opportun. Élisabeth répondit que Marie avait déjà laissé percer le dessein de ne pas attendre sa succession, puisqu'elle avait pris ouvertement, sans égards et sans ménagements, le titre et les armes de reine d'Angleterre, et prétendu avoir sur cette couronne des droits supérieurs aux siens mêmes ; qu'en vain les ambassadeurs de la reine d'Écosse et de son époux le roi de France avaient signé un traité par lequel ils renonçaient, au nom de leurs maîtres, à ces prétentions, et promettaient de lui donner satisfaction de cette injure ; que cette reine n'en. était pas moins si enivrée de ses droits imaginaires, qu'elle avait rejeté les sollicitations les plus pressantes de ratifier ce traité qu'on était même parvenu à lui persuader de s'exposer aux dangers de la mer, plutôt que de consentir à une ratification si juste que ses partisans avaient toujours et partout l'audace d'insister sur la validité de ses titres, et osaient attaquer dans leurs discours celle du mariage d'Anne Boleyn; que, tant que les choses resteraient dans cet état, tant que des prétentions établies si ouvertement, loin d'être abandonnées, ne paraîtraient que suspendues jusqu'à des temps plus favorables, ce serait, ajouta Élisabeth, le comble de l'imprudence de désigner Marie pour son héritière ; qu'il faudrait vouloir sacrifier ses propres intérêts pour enhardir par un tel acte la personne même qui aspirait si hautement à la dépouiller de sa couronne; qu'on ne pouvait imaginer un plus mauvais moyen de cimenter une véritable amitié entre elles qu'on voyait souvent les souverains ne pouvoir aimer leurs successeurs, même dans (52) leurs propres enfants ; qu'à plus forte raison ils déplaisaient davantage lorsque les liens du sang étaient moins étroits, et lorsqu'il y avait déjà des griefs, des sujets de défiance donnés et soutenus comme ceux dont elle avait à se plaindre de la part de Marie que, par attachement pour cette princesse, elle avait bien voulu attribuer aux conseils de ceux qui la gouvernaient alors les prétentions qu'elle avait fait paraître, mais que le refus actuel d'y renoncer ne pouvait venir que d'elle-même, et prouvait évidemment qu'elle conservait toujours des projets dangereux qu'il était dans le caractère de l'homme d'être toujours mécontent du présent, d'étendre sa vue sur un avenir plus flatteur, de ne jamais trouver ses services assez récompensés, et d'espérer un meilleur traitement du successeur de son maître actuel ; qu'elle ne croirait régner qu'à demi sur les Anglais, s'ils la voyaient déclarer Marie son héritière, et donner ainsi des armes à sa rivale pour troubler son repos et sa tranquillité ; qu'elle connaissait le naturel inconstant du peuple ; qu'elle était instruite des querelles occasionnées par les différences de religion qui divisaient alors les Anglais; qu'elle n'ignorait pas que le parti qui attendait plus de faveur sous le gouvernement de Marie pensait aussi que les droits de cette princesse étaient supérieurs aux siens ; que quant à elle, en dépit de toutes les prétentions, elle se flattait de vivre et de mourir reine d'Angleterre ; qu'après sa mort ce serait l'affaire des autres d'examiner à qui les lois ou le sang donnaient les droits les plus légitimes à sa succession ; qu'elle croyait que ceux de la reine d'Écosse auraient alors la préférence qu'à la suite des injures qu'elle avait reçues de cette princesse, c'était faire assez en sa faveur que de promettre de ne rien faire dans cet intervalle qui pût annuler ou affaiblir ses titres ; que s'ils étaient les mieux fondés, ce qu'elle n'avait jamais examiné, elle aurait tous les avantages possibles sur ses concurrents, qui, manquant de puissance et d'amis, travailleraient seulement à leur propre perte en avançant des prétentions mal établies ou même douteuses [58].

 

Les vues d'Élisabeth étaient si sages et si judicieuses, qu'il (53) n'était pas vraisemblable qu'elle s'en écartât jamais ; cependant, afin de ne lien laisser d'équivoque dans cette affaire, elle offrit à Marie d'expliquer les termes du traité d'Édimbourg de façon à lui ôter tout soupçon qu'elle eût voulu l'exclure de sa succession, mais elle exigeait alors que la reine d'Écosse ratifiât ce traité. Les négociations sur ce sujet vinrent au point que Marie consentit à renoncer à toutes prétentions actuelles sur la couronne d'Angleterre, pourvu qu'Élisabeth convînt de la déclarer son héritière [59]. Mais Élisabeth était trop jalouse de son autorité pour vouloir la diminuer en augmentant le crédit de quiconque pouvait prétendre à sa succession. Elle était encore bien moins disposée à faire ce sacrifice en faveur d'une reine rivale, dont les droits, plausibles par eux-mêmes, pouvaient s'exercer d'un moment à l'autre malgré toutes les renonciations verbales qu'on aurait obtenues de Marie. Cependant la demande de cette princesse avait une si spécieuse apparence de justice et d'équité, qu'Elisabeth, ne voulant pas mettre les torts de son côté, prit le parti de ne plus revenir sur cette affaire. Quoique le silence des deux princesses, à ce sujet, ne fût qu'un effet de la politique, elles gardèrent réciproquement tous les dehors d'une réconciliation et d'une amitié sincères.

 

La reine vit que, sans y prendre part elle-même, Marie était assez opprimée par le caractère mutin de ses sujets, et que, dans l'état de crise où se trouvaient les affaires d'Écosse, il serait superflu de contribuer à les aigrir. Elle tourna ses vues sur des objets plus utiles et plus honorables, en s'occupant dans l'intérieur de son royaume de tout ce qui pouvait augmenter le bonheur de ses peuples. Elle acquitta une partie des dettes immenses de la couronne; elle régla la monnaie, que ses prédécesseurs avaient considérablement altérée ; elle remplit ses arsenaux d'armes qu'elle fit venir d'Allemagne et d'autres pays; elle engagea la noblesse à s'en pourvoir à son exemple ; elle introduisit dans ses états l'art de faire de la poudre et de fondre des canons de cuivre elle fortifia ses frontières du côté de l'Écosse, fit de fréquentes revues de ses milices, et favorisa (54) l'agriculture en permettant l'exportation des grains ; elle releva le commerce et la navigation ; elle augmenta si considérablement la marine de son royaume par les vaisseaux qu'elle fit construire à ses frais, et par ceux qu'elle engagea les négociants à faire construire à leurs dépens, qu'elle fut regardée à juste titre .comme la restauratrice de la gloire maritime d'Angleterre, et comme là souveraine des mers du nord [60]. Loin que son économie naturelle fût un obstacle à ses grandes entreprises, elle lui assurait au contraire les moyens de les exécuter avec plus de succès. Enfin l'Europe entière admira dans la conduite de cette princesse tout ce que des projets bien conçus, dirigés prudemment, et suivis avec constance, peuvent produire d'avantageux à une nation.

 

Il est aisé d'imaginer qu'une si grande reine, au milieu de tant de gloire et de félicité, devait recevoir des propositions de mariage de la part de quiconque avait quelque espoir de succès à cet égard. Malgré les déclarations publiques qu'elle avait faites quelquefois en faveur du célibat, peu de gens croyaient qu'elle persévérerait toujours dans cette résolution. L'archiduc Charles, second fils de l'empereur, et Casimir, fils de l'électeur palatin, aspirèrent à sa main. Le dernier se flattait d'autant plus de l'obtenir, qu'il professait la religion réformée. Le même motif d'espérance engagea Eric, roi de Suède, et Adolphe, duc de Holstein, à se mettre sur les rangs. Le comte d'Arran, héritier présomptif de la couronne d'Écosse, fut proposé à Élisabeth par les états de ce royaume comme un parti qui lui convenait à tous égards. Quelques-uns même de ses sujets, sans faire paraître ouvertement leurs prétentions, se flattèrent de la déterminer en leur faveur. Le comte d'Arundel, descendant d'une maison aussi ancienne qu'illustre, et possesseur d'une fortune immense, espéra, quoique avancé en âge, fixer le choix de la reine. Sir William Pickering, homme d'un mérite généralement reconnu, fut du nombre des concurrents. Mais celui de tous qui paraissait le plus près de réussir, était un fils cadet du feu duc de Northumberland, lord Robert Dudley. Ce (55) jeune seigneur, par les grâces de sa personne, la dextérité de son esprit, et ses manières insinuantes, était devenu en quelque sorte le favori déclaré de la reine, et avait même acquis une grande influence sur toutes ses résolutions ; moins il semblait digne de cette confiance, plus on attribuait sa faveur à une affection vive qui étouffait le jugement de cette pénétrante princesse. On crut longtemps que Dudley serait préféré à tous les rois et princes, rivaux. Mais la politique secrète de la reine était de ménager ses refus avec tant d'art, qu'aucun des prétendants à sa main n'en abandonnât la poursuite. Elle pensait que le plus sûr moyen de les attacher à ses intérêts était de leur laisser, l'espoir de réussir dans leurs prétentions. Il est vraisemblable aussi qu’il entrait dans sa conduite un peu de cette coquetterie si naturelle à son sexe. Quoiqu'elle fût intérieurement déterminée à ne jamais partager son autorité avec personne, elle n'était pas insensible aux soins, aux sollicitations aux déclarations d'amour que le désir de faire une conquête comme la sienne lui attirait de toutes parts.

 

Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le caractère et dans la conduite d'Élisabeth, c'est que, résolue à n'avoir jamais de postérité, non seulement elle répugnait à se désigner un successeur, mais elle aurait encore voulu empêcher que ceux qui avaient droit à la succession eussent des descendants. Si l'on admettait comme valide l'exclusion que le testament d'Henri VIII avait donnée à la postérité de Marguerite, reine d'Écosse, le droit à la couronne était dévolu à la maison de Suffolk et Catherine Gray, sœur cadette de l'infortunée Jeanne, était alors l'héritière de cette maison. Catherine avait été mariée à lord Herbert, fils du comte de Pembroke mais ce mariage ayant été annulé, elle épousa secrètement le comte de Hertford, fils du protecteur. Peu de temps après la consommation du mariage, son époux partit pour voyager en France. La grossesse de la comtesse ne tarda pas à paraître : Élisabeth en eut tant de dépit qu'elle fit conduire cette dame à la tour, et citer Hertford à comparaître pour rendre compte de sa mauvaise conduite. Il revint et n'hésita pas à reconnaître son mariage, qui, quoique conclu (56) sans le consentement de la reine, était parfaitement sortable de part et d'autre. Sur cet aveu, le comte fut aussi enfermé à la tour. Élisabeth ne s'en tint pas à cette rigueur ; elle nomma une commission pour examiner l'affaire. Comme Hertford ne put donner dans le terme prescrit la preuve testimoniale de la célébration de son mariage, son commerce avec Catherine Gray fut déclaré illégitime, et l'enfant qui en naîtrait, bâtard. On continua de retenir ces deux époux en prison mais ayant corrompu leurs gardes, ils trouvèrent le moyen de se voir, et la comtesse devint grosse une seconde fois. Ce fut pour la reine un nouveau sujet d'indignation. Elle fit condamner Hertford par la chambre étoilée à quinze mille livres sterling d'amende, et ordonna que désormais sa prison fût plus étroite et plus rigoureuse. Il y resta neuf ans, jusqu'à la mort de sa femme : Élisabeth, alors délivrée de toute inquiétude, lui rendit enfin la liberté [61]. Cette sévérité excessive avait sa source ou dans la défiance de cette princesse, qui craignait sans doute que les prétendants à sa succession n'augmentassent leur crédit par la fécondité de leur union, ou dans cette malignité qui se mêlait dans son caractère à ses grandes qualités, et qui lui faisait porter envie à ceux qui jouissaient du bonheur d'aimer et de se reproduire bonheur qu'elle-même avait sacrifié à l'ambition et au désir de régner seule.

 

Cette princesse se conduisit avec plus de dignité à l'égard de quelques autres événements qui arrivèrent dans la famille royale vers le même temps. Arthur Pole et son frère, neveux du feu cardinal, et descendants du duc de Clarence, frère d'Édouard VI, Antoine Fortescue, qui avait épousé une de leurs sœurs, et quelques autres personnes, furent accusés en justice d'avoir formé de concert le dessein de passer en France, d'y solliciter des secours auprès du duc de Guise, de se transporter dans  le pays de Galles, d'y proclamer Marie d'Écosse reine d'Angleterre, et Arthur Pole duc de Clarence. Ils avouèrent la conspiration mais ils affirmèrent qu'ils n'avaient jamais eu le projet de la consommer du vivant d'Élisabeth : ils convinrent seulement qu'ils (57) avaient cru ces précautions nécessaires, au cas qu'elle vînt à mourir avant la fin de l'année, comme quelques prétendus astrologues le leur avaient assuré. Les auteurs de cette conspiration furent condamnés à mort par les jurés, mais Élisabeth leur fit grâce [62].



 




(58) CHAPITRE XL.

 

 


État de l'Europe.- Guerres civiles en France.- Le Hâvre-de-Grâce rendu aux Anglais. –Assemblée du parlement. –Perte du Hâvre-de-Grâce.–Affaires d'Ecosse.– La reine d'Écosse épouse le comte de Darnley.- Confédération contre les protestants. -Meurtre de Rizzio. -Assemblée du parlement. -Meurtre de Darnley. -La reine d'Écosse épouse Bothwel. -Soulèvements en Écosse. -Emprisonnement de Marie. -Sa fuite en Angleterre. -Conférences d'York et de Hamptoncourt.



 

Après que les guerres de religion qui, pendant plus de quarante ans, firent de la France un théâtre d'horreur et de dévastation, eurent commencé à déchirer cette monarchie florissante, l'Angleterre et l'Espagne se trouvèrent les deux premières puissances de l'Europe, et par conséquent rivales. L'intérêt qui les divisa eut d'abord son principe dans la politique; mais il dégénéra bientôt en animosité personnelle entre les souverains. Philippe II, dont les vues politiques n'étaient pas fort étendues, avait cependant une grande intelligence des affaires, beaucoup de circonspection dans ses entreprises, et une prévoyance rare dans les mesures qu'il prenait. Ses sujets et ses voisins devaient se flatter de voir régner la justice, le bonheur et la tranquillité sous un prince qui n'avait ni talents ni inclination pour la guerre, et qu'aucune passion ne paraissait émouvoir. Mais les préjugés eurent un empire plus funeste sur lui que les passions n'en eurent jamais sur les autres monarques. L'esprit de superstition et de despotisme dont il était rempli, les maximes pernicieuses qui dirigeaient ses conseils, occasionnèrent dans ses propres états les troubles les plus affreux, le portèrent à des cruautés inouïes, et mirent toute l'Europe en combustion.

 

Philippe, après avoir conclu la paix à Cateau-Cambrésis, et séjourné quelque temps dans les Pays-Bas, dont il voulait régler les affaires, s'embarqua pour l'Espagne. Comme la gravité de la nation espagnole et sa soumission respectueuse pour ses maîtres avaient paru plus conformes à son humeur que les manières agrestes et familières des Flamands, et leur amour pour la liberté, on s'attendait qu'il ferait désormais sa résidence à Madrid, et qu'il gouvernerait ses vastes états par les conseils et le ministère (59) d'Espagne. Il fut battu d'une tempête violente pendant son voyage; dès qu'il fut arrivé dans le havre, il se prosterna, rendit grâce au ciel de sa délivrance, et fit vœu d'employer à l'extirpation de l'hérésie le reste d'une vie qui avait été miraculeusement conservée [63]. Sa conduite ne répondit que trop à son vœu. Trouvant que les nouvelles opinions religieuses avaient pénétré en Espagne, il exerça contre tous ceux qui les avaient adoptées, ou qui en étaient seulement soupçonnés, toute la rage de la persécution. La violence du souverain donna un nouveau degré de fureur à la cruauté impitoyable des prêtres et des inquisiteurs. Philippe fit mettre en prison Constantin Ponce, confesseur de l'empereur Charles-Quint son père, qui l'avait accompagné dans sa retraite, et entre les bras duquel ce puissant monarque avait rendu les derniers soupirs. Constantin Ponce étant mort dans sa prison, Philippe ordonna qu'on lui fît son procès qu'on le condamnât comme hérétique, et qu'il fût brûlé en effigie. Il délibéra même s'il n'exercerait pas une semblable sévérité contre la mémoire de Charles-Quint, qui avait été soupçonné, dans les dernières années de sa vie de pencher en faveur de la doctrine de Luther. Dans l'ardeur de son zèle pour l'orthodoxie, Philippe ne distingua ni âge, ni sexe, ni condition. Il assistait avec la plus grande tranquillité aux exécutions les plus barbares. Il fit expédier des ordres rigoureux pour que l'on poursuivît les hérétiques en Espagne, en Italie, dans les Indes et dans les Pays-Bas. Sa tyrannie, fondée à la fois sur les maximes de la politique civile, et sur les principes de la religion, ne laissait d'autres ressources à ses sujets pour se soustraire à sa vengeance qu'une aveugle soumission, ou la résistance la plus opiniâtre.

 

Pendant qu'une animosité furieuse régnait entre les partisans des religions opposées, le souverain, qui trouvait difficile, pour ne pas dire impossible, de gouverner par les mêmes lois des adversaires mutuellement acharnés à se perdre, était naturellement conduit par des règles spécieuses de prudence, en embrassant un parti, à déclarer la guerre à l'autre, et à exterminer par le fer et par le feu ces dévots fanatiques, qui de l'horreur pour sa (60) religion passaient a la révolte contre son autorité, et à la haine de sa personne. Quand un souverain aurait des vues assez étendues pour prévoir qu'une tolérance générale finirait par étouffer le feu des querelles de religion, il rencontrerait encore beaucoup de difficultés à mettre son principe en pratique, et trouverait le mal trop pressant pour attendre un remède sûr; à la vérité, mais qui ne peut opérer qu'avec lenteur. Mais Philippe, quoique profondément hypocrite, et toujours dominé par son propre intérêt, paraît avoir été soumis lui-même à l'empire de la superstition. Comme sa conduite était extrêmement réfléchie, il pouvait aisément pallier sous les couleurs de la prudence les cruautés auxquelles son caractère le portait, et trouver les mêmes avantages pour sa politique étrangère et domestique. En se faisant chef du parti catholique, il transformait tous les zélés partisans de l'ancienne foi en partisans de la grandeur espagnole en employant le ressort puissant de la religion, il détachait partout les sujets de l'obéissance qu'ils devaient à leurs souverains naturels.

 

Le cours des événements, autant que son propre choix, avait placé Élisabeth dans une situation diamétralement opposée. Elle était devenue la gloire, le rempart et l'appui des protestants, persécutés dans toute l'Europe, et toujours plus nombreux. D'un caractère plus modéré que Philippe, elle vit avec satisfaction que les principes de sa secte n'exigeaient pas qu'elle exerçât dans l'intérieur de son royaume la même sévérité que ce monarque déployait dans le sien. Elisabeth, n'ayant d'autre objet que celui de sa conservation, unit dans toutes les négociations étrangères où elle entra, ses intérêts à ceux des infortunés que l'oppression accablait et forçait à se précautionner contre leur ruine totale. Ainsi le souverain le plus vertueux eut heureusement la cause la plus favorable à protéger; et, dans cette occasion, la fortune fut d'accord avec la politique et le vœu de la nature.

 

Pendant le règne de Henri II et de son successeur, Philippe, retenu par un intérêt important, sans renoncer à ses maximes cruelles, ne les avait pas suivies dans toute leur étendue: la crainte de voir sur la même tête les couronnes de France et d'Angleterre l'engageait à se maintenir en bonne intelligence avec (61) Élisabeth. Néanmoins, dans ces temps-là même il rejeta l'ordre de la Jarretière qu'elle lui avait envoyé; il refusa de ratifier l'ancienne confédération entre la maison de Bourgogne et l'Angleterre [64]; il fournit des vaisseaux pour transporter des troupes françaises en Écosse, et il tenta d'enlever le comte d'Arran, qui se hâtait de joindre les mécontents de ce royaume. Les ministres les plus clairvoyants d'Elisabeth regardaient toujours l'amitié de ce prince comme équivoque et incertaine. A peine fut-il délivré, par la mort de François II, de ses inquiétudes au sujet du droit d'hérédité de Marie, que sa haine pour Élisabeth se déclara ouvertement, et que, dans toutes les négociations, les intérêts de l'Espagne se trouvèrent opposés à ceux de l'Angleterre.

 

Les deux plus vastes monarchies de l'Europe, la France et l'Espagne étaient naturellement rivales, par la raison que leur puissance était à peu près égale l'Angleterre, par ses propres forces et par sa situation, se trouvait en état de tenir l'équilibre entre elles, et de conserver par là son repos et sa dignité. Tout événement qui pouvait tendre à affaiblir l'une jusqu'à laisser l'autre sans contrepoids, devait donc paraître contraire aux intérêts de l'Angleterre. Cependant les disputes théologiques renversèrent tellement dans ce siècle ces grandes maximes de politique, que Philippe trouvait son avantage à soutenir le gouvernement et la religion établis en France, comme Élisabeth trouvait le sien à y protéger les factieux et les novateurs.

 

Lorsque la reine régente de France eut repris les rênes du gouvernement après la mort de François son fils, elle imagina un plan d'administration plus subtil que judicieux. En opposant les catholiques aux huguenots, le duc de Guise au prince de Condé, elle tâcha de se rendre nécessaire aux uns et aux autres, et d'établir son autorité sur la soumission forcée des deux partis mais cet équilibre, qui, entre les puissances étrangères, est la source de la tranquillité, devient toujours, entre les factions domestiques, le principe même de nouveaux troubles. Si la haine qu'allume la diversité de religions seconde les fréquentes (62) occasions qui se présentent de se nuire mutuellement, il est impossible de maintenir longtemps la concorde dans une situation si délicate. Le connétable de Montmorency, guidé par son zèle pour la communion romaine, se joignit au duc de Guise; le roi de Navarre, emporté par son inconstance naturelle, et jaloux du mérite supérieur de son frère, prit le même parti : Catherine, affaiblie par cette association, eut recours à Condé et aux huguenots, qui saisirent avec joie l'occasion de se fortifier de son nom et de son appui. On avait donné un édit de tolérance en faveur des protestants; mais le duc de Guise, dont la violence intéressée se couvrait du voile de la religion rompit bientôt cet accord; et les deux partis après quelques instants d'un calme trompeur, renouvelèrent leurs insultes réciproques. Condé, Coligny, d'Andelot, rassemblèrent leurs amis et coururent aux armes ; Guise et Montmorency se rendirent maîtres de la personne du roi, et contraignirent la reine régente à rentrer dans leur parti. Quatorze armés furent levées et mises en mouvement en différents endroits de la France [65]. Chaque province, chaque ville, chaque famille était livrée aux fureurs d'une guerre intestine le père était divisé d'avec son fils; le frère égorgeait son frère ; les femmes mêmes, oubliant leur douceur et leur timidité naturelles, se signalaient par des actes de valeur et de férocité. Partout où les huguenots étaient les plus forts, les images étaient déchirées, les autels dépouillés, les églises démolies les monastères livrés aux flammes. Partout où les catholiques avaient l'avantage, ils brûlaient les bibles, baptisaient de nouveau les enfants, et contraignaient les personnes mariées à recommencer la célébration de leur mariage. Le pillage, la désolation, des torrents de sang marquaient les traces et signalaient également les triomphes momentanés des deux partis. Le parlement de Paris même, ce corps dépositaire des lois et de la justice, au lieu d'employer son autorité à calmer ces funestes querelles, rendit un arrêt par lequel il mettait le couteau dans les mains d'une multitude furieuse, et autorisait les catholiques à massacrer les huguenots [66]. Ces horreurs se passèrent dans (63) un siècle où l'esprit humain commençait à s’éclairer, et ce fut chez cette nation si célèbre par l'urbanité de ses mœurs que le poison des disputes théologiques, après avoir longtemps fermenté dans les veines, produisit tout à coup les derniers excès de la fureur et de la férocité. Philippe, alarmé des progrès que les huguenots faisaient en France, et craignant que la contagion ne gagnât les Pays-Bas, s'était lié secrètement avec les Guise. Après s'être concerté avec eux sur les moyens de soutenir l'ancienne doctrine et d'extirper l'hérésie, il envoya six mille hommes et quelques secours d'argent pour renforcer le parti catholique. Le prince de Condé, ne se trouvant plus en état de résister à une ligue si puissante en elle-même, et formée sous l'autorité royale, fut obligé de dépêcher à Londres le vidame de Chartres et Briguemaut, pour implorer l'assistance et la protection d'Elisabeth. La plus grande partie de la Normandie était au pouvoir des huguenots : Condé offrit de mettre le Hâvre-de-Grâce entre les mains des Anglais, à condition que la reine enverrait trois mille hommes de garnison dans la place; qu'elle donnerait trois autres mille hommes pour la défense de Dieppe et de Rouen, et qu'elle y ajouterait un secours pécuniaire de cent mille écus.

 

Indépendamment de l'intérêt, essentiel et général qu'avait Élisabeth de soutenir les protestants, et de s'opposer aux progrès rapides du duc de Guise, son ennemi, elle avait des motifs particuliers d'accepter cette proposition. Lorsqu'elle avait conclu la paix (20 septembre) à Cateau-Cambrésis, elle avait prévu avec juste raison, que la France n'exécuterait jamais volontairement l'article concernant la restitution de Calais. Quelques observations que cette princesse eut lieu de faire ensuite la confirmèrent dans ce soupçon. On avait employé des sommes considérables à relever les fortifications de cette ville ; on en avait affermé les terres pour un temps fort long ; plusieurs particuliers, encouragés par le gouvernement, et sur l'assurance que Calais ne serait jamais rendu aux Anglais, y avaient bâti et formé des établissements [67]. La reine sentit donc que si le Havre (64) tombait en son pouvoir, au moyen de cette place, qui commandait l'embouchure de la Seine, et qui était d'une plus grande importance que Calais, elle pourrait contraindre aisément la France à l'exécution du traité et aurait la gloire de rendre à la couronne d'Angleterre cette ancienne possession, si chère aux Anglais.

 

Toute la France fut indignée du traité du prince de Condé avec Élisabeth. On comparait naturellement la conduite de ce prince avec celle du duc de Guise. Celui-ci, après avoir enfin chassé les Anglais du royaume, en avait interdit pour toujours l'accès à ces dangereux ennemis; l'autre, par sa trahison, leur ouvrait de nouveau une entrée jusqu'au cœur du royaume. Le prince eut d'autant plus lieu de se repentir de sa perfidie, qu'elle ne lui procura pas tous les avantages qu'il en avait attendus. Sir Édouard Poinings vint aussitôt à la tête de trois mille Anglais prendre possession du Havre et de Dieppe; mais cette dernière place fut jugée si peu en état d'être défendue, qu'on l'abandonna sur-le-champ [68]. Les catholiques avaient déjà mis le siège devant Rouen sous les ordres du roi de Navarre et du connétable de Montmorency ; ce fut avec de grandes difficultés que Poinings jeta un petit renfort dans la ville. Quoique les troupes anglaises se conduisissent vaillamment [69], et que le roi de Navarre eût été mortellement blessé pendant le siège, les catholiques continuèrent de battre la place, et l'ayant enfin emportée d'assaut, ils en passèrent toute la garnison au fil de l'épée. Le comte de Warwick, l'aîné des fils du dernier duc de Northumberland, arriva quelques jours après au Havre avec un autre corps de trois mille Anglais, et prit le commandement de la place.

On s'attendait que les catholiques français, animés par les succès qu'ils avaient eus à Rouen, iraient, sans s'arrêter, mettre le siège devant le Havre, qui n'était pas en état de défense; mais les discordes intestines qui agitaient le royaume attirèrent bientôt leur attention ailleurs. D'Andelot, sous les auspices d'Elisabeth, avait levé en Allemagne une nombreuse armée de protestants. Son arrivée à Orléans, où les forces du parti huguenot (65) étaient rassemblées, mit le prince de Condé et l'amiral en mesure de tenir la campagne et de s'opposer aux progrès de leurs ennemis. Après avoir menacé Paris pendant quelque temps, ils prirent le chemin de la Normandie, dans l'intention d'engager les Anglais à se joindre à eux, et de se fortifier des secours qu'ils espéraient encore du zèle et de la fermeté d'Élisabeth [70]. Les catholiques, commandés par le connétable, et sous lui par le duc de Guise, suivaient l'arrière-garde des protestants. Ils les atteignirent à Dreux, et les forcèrent d'en venir à une bataille. Le combat fut long et opiniâtre de part et d'autre. Cette action fut remarquable par un événement singulier : Condé et Montmorency, les généraux des deux armées opposées, restèrent l'un et l'autre prisonniers entre les mains de leurs ennemis. Les apparences de la victoire demeurèrent au duc de Guise; mais l'amiral, dont le sort était d'être toujours défait, et de se relever encore plus terrible après ses revers, rassembla les débris de son armée, communiqua sa constance et son intrépidité à tous les cœurs, forma un corps des soldats qu'il avait ralliés, et s'empara de quelques places considérables dans la Normandie. Elisabeth, pour le mettre en état de se maintenir, lui envoya un nouveau secours de cent mille écus, et lui offrit d'être sa caution pour pareille somme, s'il pouvait l'emprunter de quelques négociants [71].

 

Malgré l'extrême économie de la reine, les efforts qu'elle faisait pour soutenir les huguenots français avaient épuisé ses finances. Pour obtenir des subsides, elle se trouva dans la nécessité de convoquer un parlement, expédient qu'elle n'employait jamais volontiers. Peu de temps avant l'assemblée de ce corps, elle tomba dangereusement malade de la petite vérole. Comme on avait désespéré plusieurs jours de sa vie, le peuple sentit profondément, après sa guérison, tout ce qu'il avait à craindre de l'incertitude où il était sur le successeur de cette princesse, si elle venait à mourir. Les partisans de la reine d'Écosse et ceux de la maison de Suffolk divisaient déjà le royaume en deux factions. En convenant que, dans la situation présente, il était (66) encore possible déterminer ce différend par le secours des lois, on prévoyait que, si la couronne devenait vacante avant qu'elle fût assurée à quelqu'un, le sort des armes en disposerait seul. La chambre des communes résolut donc, dès l'ouverture de la session, de présenter à la reine une adresse, dans laquelle, après lui avoir représenté les inconvénients qu'entraînait une succession interrompue et douteuse; après lui avoir retracé l'image des maux que les Anglais avaient soufferts par les contestations élevées sur les droits des maisons d'York et de Lancaster, le parlement suppliait Élisabeth de mettre un terme aux craintes de ses sujets en se choisissant un époux. Les communes ajoutaient à cette prière les protestations d'obéissance, de respect, d'attachement et de fidélité à quiconque obtiendrait sa main. Mais elles demandaient, au cas qu'Élisabeth conservât de l'éloignement pour l'état du mariage, que son successeur fût nommé, ou du moins désigné par acte du parlement. Elles faisaient observer que, sous aucun règne, depuis la conquête, la nation n'avait jamais eu le malheur de ne pas connaître à la mort du souverain la personne à laquelle la couronne devait appartenir légitimement. Elles observaient aussi que l'ordre invariable de succession établi dans la monarchie française était la base principale du bonheur et de la tranquillité dont ce royaume jouissait ordinairement [72].

 

Cet objet, si intéressant pour la nation, était fort désagréable à la reine. Elle prévoyait tous les inconvénients qui pouvaient naître d'une décision, quelle qu'elle fût. Une déclaration en faveur de Marie d'Ecosse aurait été parfaitement conforme aux lois : on reconnaissait généralement à cette princesse les droits du sang l'exclusion qui lui avait été donnée par le testament de Henri tirant surtout sa force d'un acte du parlement, elle la perdrait nécessairement dès que le parlement et la reine feraient une autre disposition, et rendraient à la branche d'Écosse son rang dans la succession. Mais Élisabeth craignait d'enhardir par ce choix les catholiques, ses ennemis secrets. Elle était convaincue que tout héritier devenait en quelque sorte un rival; à plus (67) forte raison lorsque cet héritier avait des droits à la possession actuelle de la couronne d'Angleterre, et les avait déjà réclamés ouvertement. Elle connaissait aussi toutes les ressources que Marie pouvait tirer des dispositions des princes catholiques à son égard, de ses liaisons intimes avec la maison de Guise, des forces de l'Écosse, et de la situation de ce royaume. Rien n'assurait que cette princesse, fortifiée par la perspective certaine de succéder à la couronne, ne fit revivre, avant que la succession fût ouverte, des prétentions qu'on n'avait jamais pu l'engager d'abandonner formellement. D'un autre côté, les droits de la maison de Suffolk n'étaient appuyés que par les protestants les plus zélés. Il était très douteux qu'une déclaration du parlement même donnât assez de validité à ces droits pour que le peuple en fût satisfait. La partie républicaine de la constitution du gouvernement n'avait pas encore acquis l'ascendant nécessaire pour renverser les idées reçues sur le droit d'hérédité; puisque l'on contestait toujours la légalité du testament de Henri, quoique revêtu de toute l'autorité que le parlement pouvait lui donner, qui pourrait être assuré qu'un acte postérieur, malgré les mêmes formalités, paraîtrait plus incontestable? Dans les fréquentes révolutions arrivées en dernier lieu, les droits du sang l'avaient toujours emporté sur les préjugés de la religion, et la nation avait paru constamment disposée à changer plutôt sa croyance que l'ordre de la succession. Il y avait même beaucoup de protestants qui reconnaissaient le droit héréditaire de Marie. Élisabeth n'aurait pu le rejeter ouvertement sans courir le risque d'exciter un mécontentement général. La reine d'Écosse, se voyant outragée d'une manière si sensible, se serait trouvée autorisée à agir désormais en ennemie déclarée en rassemblant tous ses amis du dedans et du dehors, et les partisans de son droit actuel et de son droit à succéder, elle aurait pu s'armer dangereusement contre tout ce qu'on avait fait et tout ce qu'on voudrait faire à son préjudice. La reine, frappée de tant de graves inconvénients auxquels il fallait obvier sans délai, après y avoir réfléchi, prit la résolution de tenir les deux partis en respect en continuant de garder une conduite ambiguë. Elle aima mieux exposer ses sujets au hasard des événements que de (68) s'exposer elle-même à perdre sa couronne en employant des expédients dont le meilleur n'assurerait pas encore la tranquillité de la nation. Elle fit donc une réponse évasive à l'adresse des communes; et, lorsqu'à la fin de la session cette chambre lui fit demander par son orateur une décision formelle sur cet objet, on ne put rien obtenir de positif de la part de cette princesse. Elle dit seulement, contre ce qu'elle avait assuré au commencement de son règne, qu'elle n'était pas absolument déterminée à renoncer au mariage; elle ajouta que les difficultés qu'entraînait l'affaire de sa succession étaient si grandes, qu'elle désirait, pour l'amour de ses sujets, de rester un peu plus longtemps dans cette vallée de misère, et qu'elle ne quitterait la vie avec satisfaction que lorsqu'elle aurait solidement établi leur repos pour l'avenir [73].

 

La loi la plus remarquable que l'on fit dans cette session fut celle qui avait pour titre Assurance de la puissance royale de la reine sur tous les ordres et les sujets de ses états [74]. Par cet acte, toute personne convaincue pour la seconde fois d'avoir reconnu par écrit, paroles ou actions, l'autorité du pape, était condamnée aux peines portées contre les crimes de trahison. Tous ceux qui étaient dans les saints ordres furent obligés de prêter le serment de suprématie, ainsi que tous ceux qui recevaient quelques degrés dans les universités ou dans le barreau, tous les professeurs, tous les gens en charge, tous les membres du parlement. La peine attachée au second refus était encore celle des traîtres. La première désobéissance dans l'un et l'autre cas était punie par le bannissement du coupable et la confiscation de ses biens. Cette loi rigoureuse, en établissant une persécution réelle, quoiqu'elle ne fût pas générale, était la plus cruelle de toutes, puisqu'elle allait jusqu'à violenter les consciences. On ne l'étendit pas à la classe des barons on ne supposait pas que la reine pût avoir aucune défiance sur la fidélité de la noblesse titrée. Lord Montacute s'opposa vivement à ce bill; il représenta, en faveur des catholiques, qu'ils ne disputaient pas, qu'ils ne prêchaient pas, qu'ils ne désobéissaient pas à la reine, qu'ils (69) n'excitaient aucun trouble, aucun tumulte parmi le peuple [75]. Il est néanmoins vraisemblable que la sévérité de la reine et du parlement contre eux était fondée sur le soupçon de quelques conspirations secrètes de leur part; mais il n'est pas moins vraisemblable qu'on se trompait dans le choix des moyens qu'on y opposait.

 

Pendant cette session le parlement s'occupa d'un autre objet sur lequel il montra plutôt la pureté de ses intentions que la sagesse de ses vues : il fit une loi contre quelques fanatiques dont les prédictions extravagantes séduisaient le peuple, et le portaient à des mouvements séditieux [76]. Mais il fit en même temps un statut plus capable d'augmenter que de détruire ces espèces de superstitions; il était dirigé contre les conjurations, les enchantements et les sortilèges [77]. La magie et l'hérésie sont deux crimes que les châtiments ne font ordinairement qu'accréditer davantage; le moyen le plus sûr de les détruire est de les mépriser. Après que le parlement eut accordé à la reine le secours d'un subside et de deux quinzièmes, sa session fut terminée par une prorogation. La convocation accorda aussi un subside de six schellings par livre sterling payable en trois ans.

 

Tandis que les partis qui divisaient l'Angleterre n'employaient l'un contre l'autre que les moyens tranquilles des délibérations du parlement, les factions françaises, parvenues au comble de l'animosité, continuaient la guerre cruelle qu'un zèle impitoyable, excité par l'ambition de leurs chefs, avait allumée dans leur patrie. L'amiral était parvenu à réduire toutes les places de la Normandie qui tenaient pour le roi; mais il se plaignait souvent que la nombreuse garnison du Havre restât dans l'inaction et ne fit aucun effort contre l'ennemi commun. Élisabeth, en prenant possession de cette place, avait publié un manifeste dans lequel elle prétendait que son attachement aux intérêts du roi de France l'avait déterminée à cette mesure que son unique intention était de résister aux princes de Guise, ses ennemis personnels, qui retenaient leur souverain dans la dépendance, et se servaient de son autorité même pour opprimer ses plus (70) fidèles sujets. C'était principalement le désir qu'avait cette princesse de sauver les apparences, joint à son économie naturelle, qui, dans ces conjectures critiques, lui faisait tenir ses soldats en garnison, sans leur permettre aucun acte d'hostilité sur l'ennemi. Le duc de Guise se préparait cependant à porter le coup mortel aux huguenots. Il avait commencé le siège d'Orléans, où d'Andelot s'était enfermé et où le connétable était encore prisonnier. Le duc de Guise touchait au moment de se rendre maître de la place, lorsqu'il fut assassiné par Poltrot. On prétend, sans aucun fondement certain, que le zèle de ce jeune gentilhomme avait été excité à cet attentat par l'amiral et par le fameux ministre Bèze. La mort de ce valeureux prince fut une perte irréparable pour les catholiques. Le cardinal de Lorraine, son frère, soutenait encore les intérêts de cette maison; mais le danger des progrès qu'elle pouvait faire alors ne paraissait plus aussi pressant à Elisabeth et aux Français protestants. Une crainte commune les avait unis: dès que la crainte diminua, l'union devint moins intime. Les chefs des huguenots se laissèrent persuader de prêter l'oreille à des propositions d'accommodement séparé. Condé et Montmorency tinrent des conférences pour régler les conditions de paix. Tous deux également impatients de recouvrer leur liberté, ils furent bientôt d'accord. Le caractère de Catherine de Médicis, qui se proposait toujours des fins violentes, mais qui tâchait d'y arriver par la ruse et l'adresse plutôt que par la force, la portait à adopter toutes conditions plausibles. En dépit des protestations de l'amiral, assez pénétrant pour démêler la mauvaise foi de la cour, les parties convinrent enfin des articles du traité. On accorda de nouveau, mais sous quelques restrictions, la tolérance du protestantisme; on publia une amnistie générale; Condé fut rétabli dans ses charges et dans ses gouvernements, et l'on congédia du royaume les troupes allemandes après leur avoir payé ce qui leur était dû.

 

Dans le traité conclu entre Élisabeth et le prince de Condé, il avait été stipulé que l'une des parties contractantes ne pourrait faire sa paix sans le consentement de l'autre. Mais les chefs des protestants, en terminant la guerre, eurent peu d'égard à cet article. Ils ne comprirent la reine dans leur accommodement (71) qu'en obtenant du roi de France la promesse de lui rembourser ses frais, et les sommes qu'elle avait avancées, sitôt qu'elle aurait évacué le Havre, et celle de lui restituer Calais à l'expiration du terme convenu. Elisabeth rejeta ces conditions avec mépris et, jugeant que la possession du Havre lui assurait mieux les moyens d'arriver à son but, elle envoya l'ordre à Warwick de se préparer à repousser les entreprises des forces alors réunies de la monarchie française.

 

Le comte de Warwick n'avait pas plus tôt pris possession du Havre, où il commandait un corps de six mille soldats et de sept cents pionniers qu'il s'était occupé sans relâche à mettre cette ville en état de soutenir un siège [78]. Après en avoir chassé tous les français, il encouragea ses troupes à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le connétable était à la tête de l'armée française. La régente et le roi vinrent au camp. Le prince de Condé même joignit l'armée royale, et seconda cette entreprise. L'amiral et d'Andelot, attentifs à conserver l'amitié d'Élisabeth, se tinrent seuls éloignés, et refusèrent prudemment de s'unir à leurs anciens ennemis pour attaquer leurs alliés.

 

En considérant les forces, les dispositions et la situation des parties belligérantes, on s'attendait que ce siège produirait quelque événement mémorable. Mais la France se ressaisit de cette place importante beaucoup plus aisément qu'on ne l'avait prévu. La peste se répandit parmi les soldats anglais. Le défaut de provisions [79] les avait déjà réduits dans un état déplorable ; les fatigues et la mauvaise nourriture accélérèrent les progrès de la maladie ses ravages ; devinrent si violents qu'elle emportait quelquefois cent hommes en un jour. Dans le nombre de ceux qu'elle épargna, il n'y en avait pas quinze cents en état de servir. Les Français, ne trouvant qu'une si faible résistance, conduisirent leur attaque avec un plein succès. Ayant fait deux brèches, chacune de soixante pieds, ils se disposèrent à donner un assaut général, qui se serait terminé par le massacre de toute la garnison. Warwick, qui avait souvent averti le conseil de la reine du danger où il se trouvait, et n'avait cessé de (72) demander des secours d'hommes et de vivres, se vit enfin obligé de capituler : trop heureux d'obtenir la liberté de se retirer avec sa garnison. A peine la capitulation était-elle signée, que l'amiral, lord Clinton, après avoir été retenu par les vents contraires, arriva dans le port avec un renfort de trois mille hommes; mais la place était au pouvoir des ennemis. Pour comble d'infortune, les troupes portèrent la peste en Angleterre, où elle enleva un nombre infini d'habitants, surtout à Londres. Il y mourut plus de vingt mille personnes de cette maladie dans une seule année [80].

 

Elisabeth, dont la prévoyance et l'activité ordinaires s'étaient démenties dans cette occasion, fut bien aise d'en venir à un accommodement. La reine régente, de son côté, désirant de pouvoir prendre à loisir des mesures pour exterminer les huguenots, se prêta avec joie à des propositions raisonnables de la part de l'Angleterre. On convint que les otages que la France avait donnés comme sûreté de la restitution de Calais lui seraient rendus, pour la somme de deux cent mille écus, et que les droits et les prétentions resteraient dans le même état de part et d'autre.

 

La paix continuait avec l'Écosse. Élisabeth et Marie paraissaient même être dans la meilleure intelligence. Ces princesses avaient entre elles les dehors de la plus sincère amitié, elles s'écrivaient chaque semaine des lettres remplies d'expressions tendres, et elles avaient adopté en apparence les sentiments aussi bien que le langage de deux soeurs. Élisabeth punit un certain Hales, auteur d'un livre contre les droits de Marie. Le chancelier Bacon, soupçonné d'avoir engagé cet écrivain à composer cet ouvrage, fut disgracié, et ne parvint qu'avec (73) beaucoup de peine à rentrer en faveur. Les deux reines étaient convenues l'été précédent d'avoir une entrevue à York , pour écarter toutes les difficultés à l'égard de la ratification du traité d'Édimbourg par Marie, et pour concerter ensemble les moyens les plus propres à régler la succession du trône d'Angleterre. Mais comme Élisabeth évitait avec soin d'en venir à la discussion de ce point délicat, elle se servit du prétexte des guerres de France, qui ne lui permettaient pas, disait-elle, de s'éloigner de Londres, et elle différa jusqu'à l'année suivante l'entrevue proposée. Il est vraisemblable aussi que, n'ignorant pas la beauté, les grâces, et tous les avantages personnels de Marie, elle ne voulait pas s'exposer à la comparaison qu'on pourrait faire de leurs agréments extérieurs, article sur lequel sa rivale l'éclipsait. Elle craignit de donner à cette princesse, déjà estimée et chérie des Anglais, une occasion nouvelle d'augmenter le nombre de ses partisans.

 

Les liaisons étroites de Marie avec la maison de Guise, et son attachement inaltérable pour ses oncles, par qui elle avait été élevée et constamment protégée, étaient le principe aussi juste qu'insurmontable de la défiance d'Élisabeth. Elle regardait les Guise dont elle connaissait le caractère dangereux et les ambitieux projets, comme ses ennemis déclarés et irréconciliables. Ils avaient proposé leur nièce à don Carlos, fils de Philippe, au roi de Suède, au roi de Navarre, à l'archiduc Charles, au duc de Ferrare et au cardinal de Bourbon; ce dernier avait pris le diaconat, mais il lui aurait été facile de s'en faire relever. Ils étaient disposés à la donner à quiconque pourrait étendre leur crédit et causer du trouble et de l'inquiétude à Élisabeth [81]. Élisabeth, de son côté, portait toute son attention à empêcher l'exécution de leurs plans. Sa plus forte crainte était que Marie ne formât quelque alliance étrangère assez puissante pour la mettre en état de faire revivre ses prétentions sur la couronne d'Angleterre, et d'attaquer le royaume par l'endroit où il était le plus faible et le plus exposé. Élisabeth, jugeant que le mariage avec l'archiduc Charles était celui qu'on préférerait, (74) employa tous les expédients possibles pour le prévenir. Elle ne s'en tint pas à faire à Marie des représentations contre cette alliance : elle entreprit d'en détourner l'archiduc, en lui laissant entrevoir la possibilité de réussir auprès d'elle-même, et en l'engageant à reprendre ses premières vues à ce sujet. Elle répétait souvent à la reine d'Écosse qu'elle ne serait satisfaite que lorsqu'elle la verrait mariée à quelque seigneur anglais ce parti seul pouvait terminer tous leurs sujets de jalousie, et cimenter l'union entre les deux royaumes. A cette condition, elle offrait d'examiner les titres de Marie, et de l'appeler à sa succession: Elle ne fit alors cette proposition qu'en termes généraux; mais, un an après, elle désigna lord Robert Dudley, créé depuis peu comte de Leicester, comme celui sur lequel elle désirait que Marie fit tomber son choix.

 

Le comte de Leicester, ce célèbre et tout-puissant favori d'Élisabeth, réunissait toutes les qualités brillantes qui séduisent si naturellement les femmes une belle figure, des manières agréables, une conduite adroite, un esprit insinuant, étaient les avantages à la faveur desquels il avait su en imposer même à la pénétration d'Élisabeth, et lui cacher les défauts ou plutôt les vices odieux de son caractère. Fier, insolent, intéressé, ambitieux, sans honneur, sans générosité, sans humanité, ces vices n'étaient balancés en lui ni par l'habileté ni par le courage qu'il aurait au moins fallu pour justifier en quelque sorte l'extrême confiance dont la reine l'honora toujours. Il était assez simple qu'un attachement si public et si constant de la part de cette princesse enhardît Leicester à prétendre à sa main. On le soupçonnait universellement d'avoir assassiné d'une manière atroce sa femme, l'héritière de Robesart, pour devenir libre et pouvoir disposer de lui-même. On ne pouvait que lui déplaire en lui proposant d'épouser Marie. Il accusa toujours Cecil, son ennemi, d'avoir imaginé ce projet artificieux pour lui faire perdre l'amitié de Marie par la témérité d'une semblable prétention, et celle d'Élisabeth par la jalousie que lui inspireraient ses vues sur une autre femme. La reine n'avait elle-même aucune intention réelle de faire réussir ce mariage; mais comme elle souhaitait que Marie ne prit jamais d'époux, elle n'avait proposé celui-ci (75) qu'avec la persuasion qu'il ne serait pas accepté. Elle espérait gagner au moins du temps par cette ruse, et rompre tout autre projet d'alliance. Le comte de Leicester était trop cher à Élisabeth pour qu'elle consentît à s'en séparer. Lorsque Marie, séduite par l'espoir d'être déclarée héritière de la couronne d'Angleterre, sembla se prêter enfin aux propositions d'Élisabeth, cette princesse rétracta ses premières offres, et retira l'appât qu'elle avait jeté à sa rivale [82]. Cette duplicité de conduite, jointe à quelques airs d'empire et de supériorité qu'elle avait affectés, lui attira une lettre amère de la part de Marie et la correspondance des deux reines, si amicale en apparence, fut interrompue quelque temps. Marie envoya Melvil à Londres pour faire cesser ce refroidissement; et c'est lui-même qui nous a donné dans ses mémoires le détail circonstancié de cette négociation.

 

Melvil était un courtisan aimable, un homme adroit et éloquent. Les instructions qu'il reçut de sa maîtresse ne se bornaient pas aux graves objets concernant la politique et les affaires; elle lui recommanda surtout de faire tomber la conversation le plus souvent qu'il pourrait sur des sujets plus agréables et plus analogues à l'esprit vif et brillant d'Élisabeth, et de tâcher par ce moyen de s'insinuer dans sa confidence. Il y réussit au point de mettre en défaut la circonspection de cette princesse naturellement artificieuse [83], et il put lire jusqu'au fond de son cœur il y vit toutes les petitesses, toute la déraison qu'un intérêt de rivalité pourrait inspirer à une femme très jeune et très frivole. Il lui parla de ses voyages, et ne négligea pas de mêler à son récit quelques observations sur les différentes parures dont les femmes faisaient usage dans les différents pays où il avait été, et de remarquer les avantages que chacune de ces modes ajoutait à la taillé ou à la beauté. La reine se vanta d'avoir des habits à la mode de toutes les nations et depuis ce moment, elle eut soin de se montrer tous les jours aux regards de l'ambassadeur dans un costume nouveau. Tantôt elle était vêtue à l'anglaise, tantôt à l'italienne, tantôt à la française. Elle lui demanda une (76) fois lequel de ces ajustements lui allait le mieux. L'italien, répondit-il, n'ignorant pas que cette préférence lui serait agréable, parce que la coiffure d'Italie laissait flotter les cheveux, et qu'Élisabeth croyait les siens extrêmement beaux, quoiqu'ils fussent d'un blond très ardent. Elle voulut savoir de lui quelle couleur de cheveux était la plus estimée et qui d'elle ou de sa maîtresse avait quelque avantage à cet égard ; elle poussa la curiosité de l'amour-propre inquiet jusqu'à demander à Melvil laquelle des deux il trouvait la plus belle, question délicate dont il se tira finement en répondant qu'elle était la plus belle personne d'Angleterre, et Marie la plus belle personne d'Écosse. Élisabeth s'informa ensuite du rapport de leur taille ; Melvil fut obligé de dire que sa maîtresse était la plus grande ; elle est donc trop grande, reprit la reine, car ma taille est dans les justes proportions. Ayant su de lui que Marie s'amusait quelquefois à jouer du clavecin, talent qu'elle-même possédait à un degré supérieur, elle donna ordre à lord Hunsdon de conduire un jour Melvil, comme par hasard, dans un cabinet d'où il pût l'entendre jouer de cet instrument; Melvil l'écouta, et comme s'il eût été transporté des charmes de cette harmonie, il entra brusquement dans l'appartement de la reine. Elle feignit d'en être offensée, mais elle ne laissa pas de lui demander s'il croyait que Marie jouât mieux qu'elle de cet instrument. Tout cela fit penser à Melvil qu'à son retour en Ecosse il pourrait assurer Marie qu'elle ne devait jamais compter sur l'affection d'Élisabeth, et que toutes ses démonstrations d'amitié n'étaient que fausseté et dissimulation.

 

Apres deux ans écoulés à se voir le jouet d'une foule d'artifices et de subterfuges, les sujets de Marie, son conseil et peut-être elle-même, commencèrent à croire qu'il était temps enfin de songer à faire quelque alliance. Les regards et les voeux de la nation en général se tournaient vers lord Darnley, fils du comte de Lénox. Il était cousin germain de Marie par Marguerite Douglas, nièce de Henri VIII, et fille du comte d'Angus et de Marguerite, reine d'Écosse. Il était né et avait été élevé en Angleterre, où son père s'était fixé depuis que le crédit supérieur de la maison d'Hamilton l'avait chassé d'Écosse. Comme (77) Darnley touchait à peine à sa vingtième année, qu'il était beau et d'une taille élevée et élégante, on espérait qu'il parviendrait bientôt à plaire à Marie. Il était aussi, par son père, d'une branche de la maison même de cette princesse, et pouvait, en l'épousant, conserver la dignité de la maison de Stuart. Il se trouvait, après la reine d'Ecosse, le plus proche héritier de la couronne d'Angleterre. Ceux qui prétendaient en exclure Marie, à titre d'étrangère, s'étaient efforcés de faire valoir les droits de Darnley, et de leur procurer la préférence. Un mariage qui unissait les prétentions de l'un et de l'autre n'était pas un léger avantage pour elle. Darnley, Anglais par sa naissance, et n'ayant d'ailleurs ni beaucoup de crédit, ni des alliances puissantes, ne pouvait donner d'inquiétude à Élisabeth, et on se flattait que cette princesse jalouse ne mettrait point d'obstacle à l'accomplissement de ce mariage.

 

Élisabeth n'ignorait pas les intentions de la cour d'Édimbourg [84], et ne désapprouvait pas intérieurement l'union projetée entre Darnley et la reine d'Ecosse [85]. Il est vrai qu'elle aurait préféré que Marie vécût dans le veuvage, mais il n'était guère possible de l'y assujettir ; ainsi Élisabeth fut satisfaite d'un choix qui la délivrait de la crainte d'une alliance étrangère, et qui ne la séparait pas de son favori Leicester. Pour faciliter le mariage de Darnley, elle fit secrètement insinuer à Marie de rappeler Lénox en Écosse, et de le réhabiliter dans ses honneurs et dans ses biens. A peine eut-elle obtenu ce qu'elle désirait, que, pour conserver l'affection des Hamilton et de ses autres créatures en Écosse, elle blâma hautement la conduite de Marie. Lorsqu'elle fut certaine que les négociations du mariage de Darnley s'avançaient, elle permit à ce jeune seigneur de suivre son père aussitôt qu'il la supplia d'y consentir. Mais dès qu'elle sut que Marie, éprise de sa personne, avait tout disposé pour l'épouser, elle se récria contre ce mariage elle envoya Throgmorton ordonner à Darnley de revenir sur-le-champ en Angleterre, sous peine de désobéissance elle fit mettre la comtesse de Lénox et son second fils à la tour, où ils furent (78)  rigoureusement resserrés elle fit saisir tous les biens que la maison de Lénox possédait en Angleterre et sans qu'il lui fut possible d'alléguer aucune raison de son mécontentement [86], elle menaça, protesta, se plaignit, comme si on lui avait fait l'outrage le plus sanglant.

 

La politique d'Élisabeth était sage dans son principe, mais presque toujours pleine de ruse et de fausseté, surtout quand elle traitait avec la reine d'Écosse. Il y entrait alors tant de petites passions, tant de basse jalousie, qu'elle n'osait avouer à personne les vrais motifs de sa conduite, qu'elle les dissimulait à ses ministres, et qu'elle aurait voulu se les cacher à elle-même. Mais, envie et rivalité de femme à part, Élisabeth avait quelque raison d'intérêt à feindre d'être irritée dans cette occasion : elle tirait au moins de cette circonstance un prétexte pour se refuser à reconnaître les droits de Marie à sa succession, refus dont elle était résolue de ne se jamais désister. Cette union favorisait aussi pour elle le dessein encore plus perfide et plus dangereux d'entretenir les mécontentements et l'esprit de révolte de la noblesse et du clergé d'Écosse [87].

 

Rien n'est plus malheureux pour un peuple que d'être gouverné par un souverain qui suit une religion différente de celle qui est établie : il est presque impossible alors qu'il y ait une confiance mutuelle entre le prince et les sujets. La conduite de Marie avait été jusque-là irréprochable à tous égards, et même digne d'éloges; cependant elle était bien éloignée de s'être attaché les Écossais autant qu'on devait l'espérer de ses qualités aimables et de ses agréments personnels. On craignait toujours son zèle pour la religion catholique, et surtout sa déférence pour ses oncles, généralement reconnus pour les auteurs du projet d'exterminer dans toute l'Europe ceux qui professaient la religion réformée. Marie avait constamment refusé de ratifier les actes du parlement qui établissaient la réformation. Elle avait fait des tentatives pour restituer aux évêques catholiques quelques parties de leur juridiction civile [88]. Elle avait même écrit au concile de Trente une lettre dans laquelle, après avoir (79) protesté de son attachement à la foi catholique, elle appuyait sur ses droits de succéder à la couronne d'Angleterre, et marquait l'espérance de pouvoir un jour faire rentrer tous ses états dans le sein de l'église [89]. Les protestants zélés ne manquaient pas de lui faire les reproches les plus insultants, et l'expression insolente de leur animosité l'éloignait encore davantage de leur doctrine. On fit une loi qui mettait au rang des crimes capitaux, même dès la première fois, de célébrer la messe autre part que dans la chapelle de la reine. Ce fut même avec de grandes difficultés que l'on eut cette indulgence pour elle. L'assemblée générale importuna de nouveau cette princesse pour qu'elle changeât de religion, pour qu'elle renonçât à l'idolâtrie blasphématoire de la messe, à la tyrannie de l'antéchrist romain, et pour qu'elle embrassât la véritable doctrine de Jésus-Christ. Elle répondit avec modération qu'elle n'était pas encore convaincue que sa religion fût une erreur, et la messe une impiété que d'ailleurs son apostasie lui ferait perdre l'amitié de ses alliés du continent. On lui répliqua que la religion réformée était incontestablement celle que Jésus-Christ avait révélée lui-même, que les apôtres avaient enseignée, et celle que les fidèles des premiers siècles avaient embrassée, que ni la religion des Turcs, ni celle des juifs, ni celle des papistes, n'étaient établies sur des fondements aussi solides que le dogme des réformés ; qu'eux seuls avaient le bonheur, entre tant de religions répandues sur la terre, de connaître et de professer la véritable que toute personne qui entendait, ou, pour mieux dire, qui regardait la messe, approuvait un sacrilège proférait un blasphème et commettait un acte d'idolâtrie abominable; qu'enfin l'amitié du roi des rois était préférable à toutes les alliances du monde.

 

Le mariage de la reine d'Écosse, ralluma le zèle des protestants,qui croyaient la maison de Lénox attachée à la religion catholique. Ce fut en vain que Darnley, qui portait alors le nom de Henri, tâcha de se concilier l'affection des ecclésiastiques réformés, en se trouvant assidûment à leur église loin d'être désarmés par ces démonstrations extérieures, ils en abusèrent (80) pour l'insulter en face : Knox eut un jour l'audace de lui dire à lui-même, du haut de la chaire, que, pour châtier les offenses et l'ingratitude des peuples, Dieu les abandonnait à la domination des femmes et des enfants. La populace d'Édimbourg, animée par ces paroles séditieuses, commença à s'ameuter et à se liguer contre le gouvernement. Mais le danger le plus imminent pour l'autorité de Marie venait surtout du mécontentement de la principale noblesse du royaume.

 

Le duc de Châtellerault voyait avec dépit le rétablissement, et encore plus l'agrandissement de la maison de Lénox, son ennemie héréditaire. Il craignait que Darnley ne parvînt à l'exclure de son droit éventuel à la couronne d'Écosse, à laquelle ce rival avait déjà montré des prétentions. Le comte de Murray ne voyait pas plus patiemment son crédit éclipsé à la cour par celui de Lénox et de son fils. Il commençait à redouter la révocation de quelques dons considérables qu'il tenait de la libéralité de la reine; les comtes d'Argyle, de Rothes, de Glencairne lords Boyde, Ochiltry, Kirkaldy de Grange, Pittarow, les plus zélés protecteurs de la réformation, avaient les mêmes inquiétudes ; ils voyaient à regret que la faveur de Marie ne se répandait plus que sur la nouvelle cabale des comtes de Bothwel, Athole, Sutherland et Huntley, tous soupçonnés d'une grande tiédeur pour la religion protestante, ou d'un penchant secret pour la religion catholique. Le même genre de mécontentement qui, dans les autres cours, ne fait éclore que des intrigues, des factions, des murmures, produisait communément en Écosse des projets d'assassinat ou de révolte. Indépendamment des accusations réciproques dont tous les grands se noircissaient tour à tour, et qu'il est si difficile d'approfondir [90], dès que les lords mécontents virent que le mariage de la reine était absolument résolu, ils formèrent une confédération pour prendre les armes contre leur souveraine. Ils s'assemblèrent à Stirling, et, sous le (81) prétexte de pourvoir à la sûreté de la religion, ils s'engagèrent à une défense respective, et firent demander à Elisabeth son appui et des secours. Cette princesse, après avoir marqué publiquement à quel point ce mariage lui déplaisait, ordonna secrètement à Randolf et à Throgmorton, ses ambassadeurs, de promettre, en son nom, quelques secours aux mécontents ; elle leur envoya même une somme de dix mille livres sterling pour les mettre en état de commencer leur révolte [91].

 

Aussitôt que Marie fut informée de l'assemblée de Stirling et des mouvements des lords, elle les fit sommer de venir à la cour rendre compte de leur conduite. Ayant levé en même temps quelques troupes pour assurer l'exécution de ses ordres, elle força les rebelles de quitter le plat pays, et de se réfugier dans la province d'Argyle. Mais, afin de leur ôter toutes ressources, elle s'avança avec le roi jusqu'à Glascow, et les chassa de leur retraite. Ils se montrèrent à Paisley dans le voisinage avec un corps de mille chevaux, et, côtoyant l'armée de la reine, ils se rendirent à Hamilton; de là ils passèrent à Édimbourg, où ils entrèrent sans résistance ils s'attendaient à y recevoir un renfort considérable par les efforts de Knox et des autres ministres séditieux. Ils firent publier, au son du tambour, qu'ils accueilleraient dans leurs rangs tous ceux qui voudraient s'enrôler pour défendre la gloire de Dieu [92]. Mais la nation n'était pas disposée à la révolte. Elle aimait, elle estimait Marie. Le mariage de cette princesse n'avait pas été généralement désagréable au peuple; et les vues intéressées des seigneurs mécontents étaient si bien connues, que leur prétendu zèle pour la religion ne fit illusion à personne, pas même à la populace [93]. Le roi et la reine prirent le chemin d'Édimbourg à la tête de leurs troupes, et les rebelles furent obligés de se retirer vers les provinces du sud. On les y poursuivit avec une armée déjà forte de dix-huit mille hommes, et ils se trouvèrent enfin réduits à la nécessité d'abandonner l'Écosse et de se réfugier en Angleterre.

 

Lorsqu'Élisabeth vit que l'événement répondait si mal à ce qu'elle en avait attendu, elle jugea convenable de désavouer (82) toute intelligence avec les Écossais mécontents. Elle publia partout qu'ils n'avaient reçu d'elle aucun encouragement, ni aucune promesse de les appuyer et de les secourir. Elle porta même encore plus loin la dissimulation et la fausseté : Murray était venu à Londres avec l'abbé de Kilwinning agent de Châtellerault. Elle les engagea, par de secrètes assurances de protection, à convenir, devant les ambassadeurs de France et d'Espagne, qu'elle n'avait aucune part à leur rébellion. Elle ne leur eut pas plus tôt arraché cet aveu, qu'elle les chassa de sa présence, en les accablant des noms odieux de traîtres et de scélérats ; elle ajouta que leur détestable révolte était en horreur à tous les souverains; que, comme elle ne les y avait excités en aucune manière, ils ne devaient désormais espérer d'elle ni assistance ni appui [94]. Trogmorton, dont l'honneur égalait la capacité, fut le seul qui refusa de nier les démarches qu'il avait faites pour contribuer au soulèvement de l'Ecosse. Comme il connaissait le caractère et la conduite ordinaire d'Élisabeth il avait eu la précaution de se procurer un arrêt du conseil qui autorisait les engagements qu'il avait été obligé de prendre avec les factieux.

 

Les seigneurs fugitifs et bannis, voyant qu'Élisabeth les traitait si mal, eurent recours à la clémence de leur souveraine. Le duc de Chatellerault, après quelques sollicitations et des protestations réitérées d'un repentir sincère, obtint sa grâce, à condition qu'il se retirerait en France. Marie fut plus inflexible à l'égard de l'ingrat comte de Murray et des autres conjurés, sur lesquels elle rejetait tout l'odieux de l'entreprise. Mais comme elle était continuellement obsédée par les amis des coupables, et que plusieurs de ses partisans d'Angleterre, les plus sages et les plus éclairés, lui représentaient que rien ne servirait mieux ses intérêts dans ce royaume que de traiter avec douceur des hommes si célèbres par leur zèle contre la religion catholique, elle consentit à suivre son penchant naturel, qui ne la portait pas à user de rigueur, et elle parut décidée à les recevoir en faveur. Sur ces entrefaites, Rambouillet arriva en qualité d'ambassadeur de France. Il était chargé de recommander à Marie, (83) de la part du cardinal de Lorraine, son oncle, pour les sentiments duquel cette princesse avait une entière déférence, da ne pardonner à aucun des chefs protestants qui avaient osé entrer dans une conspiration contre elle [95].

 

Les partis attachés aux deux religions qui divisaient la France et presque toute l'Europe étaient plus irrités qu'assouvis par les violences qu'ils exerçaient les uns contre les autres. La paix accordée aux huguenots n'était, comme l'avait prévu l'amiral, qu'un piège pour les désarmer, et pour préparer sourdement leur destruction totale. Catherine de Médicis sous prétexte de visiter les provinces, et de remédier à tous les abus occasionnés par la dernière guerre civile, voulut parcourir le royaume. Elle eut sur les frontières quelques conférences avec le duc de Lorraine et le duc de Savoie; après quoi elle se rendit à Bayonne, où la reine d'Espagne, sa fille, et le duc d'Albe se trouvèrent. On ne vit régner dans ces superbes cours, pendant cette entrevue, que la joie, les fêtes, la cordialité et les plaisirs; mais, sous ces apparences riantes, on machinait le projet le plus sanguinaire et le plus fatal au repos du genre humain qu'on ait jamais conçu dans aucun siècle et chez aucune nation. Philippe et Catherine de Médicis y concertèrent les moyens d'exterminer par le fer et par le feu tous les protestants sans exception. Le duc d'Albe, dont l'âme atroce applaudissait à ce dessein barbare, conseilla à la reine régente d'en commencer immédiatement l'exécution par le massacre de tous les chefs du parti huguenot. Mais cette princesse, quoique également dépouillée de tout sentiment d'humanité, ne voulut pas perdre cette occasion de déployer son génie et sa politique subtile. Elle aima mieux employer la ruse et la dissimulation, vice qu'elle honorait du nom d'habileté, pour conduire les protestants dans le piége, et ne voulut porter le couteau sur eux que lorsqu'ils seraient absolument sans défense.

 

Le cardinal de Lorraine, dont le caractère ressemblait à celui du duc d'Albe fut un des principaux auteurs de cette affreuse conspiration. Comme l'agrandissement de sa nièce, la reine (84) d'Écosse, entrait pour beaucoup dans son plan, il eut soin de disposer les choses pour que les mesures qu'elle prendrait concourussent avec ce détestable complot, formé par les autres princes catholiques. Il n'est pas probable [96] qu'il ait initié cette jeune princesse dans toute la profondeur de ce monstrueux secret. Mais il s'était acquis tant d'autorité sur elle, qu'il la fit renoncer au parti de la clémence qu'elle avait d'abord adopté, et il la détermina à consommer la perte des seigneurs bannis [97]. Elle convoqua l'assemblée du parlement à Édimbourg pour instruire leur procès. Comme le crime dont on les accusait était manifeste et reconnu, leur condamnation paraissait inévitable. Ce fut par un accident imprévu et terrible, qui amena enfin la perte de Marie elle-même, que les coupables se dérobèrent à la rigueur des lois.

 

Le mariage de la reine d'Écosse avec lord Darnley était si naturel et si sortable à tous égards, que cette princesse et son conseil y avaient acquiescé précipitamment. Séduite par la jeunesse, la beauté et les agréments extérieurs de ce seigneur, elle n'avait pas observé d'abord que son caractère ne répondait point du tout à ce que sa personne semblait annoncer. Violent et irrésolu à la fois, insolent, crédule, et facilement gouverné par ses flatteurs, il était encore porté à l'ingratitude, parce qu'il croyait mériter au-delà de tout ce qu'on faisait pour lui. Avec tant de défauts, avec le goût des plaisirs les plus grossiers et les plus abjects, il ne pouvait guère être susceptible d'un amour tendre et délicat il en était incapable [98]. Marie, dans les premiers transports de sa passion, s'était fait un bonheur d'ajouter tous les jours à l'élévation de son époux : elle lui avait donné le titre de roi ; elle avait joint son nom au sien dans tous les actes publics, et elle comptait encore lui faire assurer par le parlement la jouissance de la couronne, comme d'un bien matrimonial.

 

Mais lorsque l'illusion fut dissipée, et qu'elle découvrit en lui tant de vices et de faiblesse, cette princesse sentit l'imprudence de prodiguer ainsi ses bienfaits, et elle résolut de mettre à (85) l'avenir plus de réserve dans les marques de confiance qu'elle lui accordait. Darnley s'en aperçut, et le ressentiment qu'il en témoigna ne fit qu'augmenter le refroidissement de la reine. Ce jeune prince, indigné de ce changement de conduite à son égard, dirigea ses projets de vengeance contre tous eux qu'il soupçonnait d'y avoir contribué. Il y avait alors à la cour un nommé David Rizzio, qui s'était acquis auprès de la reine d'Écosse un degré de faveur extraordinaire, et semblait posséder toute sa confiance. Il était Piémontais, d'une extraction obscure, fils d'un musicien, et musicien lui-même. Cet homme ne pouvant subsister dans son pays au moyen de son talent, s'était mis à la suite d'un ambassadeur que le duc de Savoie envoya en Écosse pour féliciter la reine peu de temps après qu'elle y fut arrivée. Rizzio chantait avec goût, et sa voix était passable; la reine, le trouvant nécessaire pour compléter sa musique, le retint à son service après le départ de l'ambassadeur. Le secrétaire des dépêches françaises ayant ensuite déplu à cette princesse, elle donna cette place à Rizzio; ce qui lui procura des occasions fréquentes d'approcher de la personne de la reine, et de s'insinuer dans ses bonnes grâces. Délié, intelligent, et plus ambitieux que son état et son éducation ne semblaient le permettre, il mit si bien à profit le caprice heureux de la fortune, qu'il fut bientôt regardé comme le dépositaire des secrets de Marie, et comme l'âme de son conseil. Il était consulté dans toutes les occasions, il devint le canal de toutes les grâces ; ceux qui aspiraient à quelque chose que ce fût à la cour étaient obligés de se le rendre favorable à force de présents et de bassesses. Il montra tant d'insolence et d'avidité dans l'usage de son crédit, qu'il s'attira la haine de la noblesse et de tout le royaume [99]. Il s'était d'abord servi de la confiance dont la reine l'honorait pour faire réussir le mariage de Darnley et l'amitié la plus solide paraissait établie entre eux. Mais le changement arrivé dans les sentiments de la reine fournit aux amis de Henri un prétexte pour perdre Rizzio ; ils l'accusèrent d'être la cause de l'indifférence actuelle de cette princesse pour (86) son époux. Il ne leur fut pas difficile d'éveiller la jalousie de Henri, et de lui inspirer même des soupçons d'une nature très dangereuse. Il s'en fallait beaucoup que le favori contre lequel on intriguait fût d'une figure agréable; mais il était jeune encore [100]. Quoique son intimité avec Marie ne pût être raisonnablement censée criminelle, quoique cette idée fût même absurde, un époux soupçonneux ne trouvait point d'autres moyens d'expliquer les bontés familières dont la reine comblait Rizzio. L'autorité rigide du clergé, qui ne tolérait pas de telles familiarités, ne contribua que trop à répandre parmi le peuple une opinion défavorable à la reine. Comme d'ailleurs on suspectait généralement Rizzio d'être pensionnaire du pape, et profondément engagé dans tous les complots tramés contre les protestants, toutes les fables débitées à son désavantage et à celui de Marie s'accréditèrent aisément dans le parti des réformés.

 

Rizzio, qui avait uni ses intérêts à ceux des catholiques romains, était l'ennemi déclaré des seigneurs écossais bannis; en encourageant la persécution violente dirigée contre eux, il s'attira la haine de tous leurs amis et de toutes leurs créatures, dont le nombre était considérable. On crut aussi qu'on avait formé à la cour le projet de révoquer les dons exorbitants accordés pendant la minorité de la reine. La noblesse même qui s'était emparée des bénéfices ecclésiastiques, commença à craindre qu'on ne lui en disputât la possession. Le comte de Morton, chancelier, joignait à toutes ces alarmes une inquiétude encore plus vive; on avait répandu le bruit que Marie comptait le dépouiller de sa place pour la donner à Rizzio, vil étranger, disait-on, qu'on venait de tirer du néant, et qui ne connaissait ni les (87) lois ni la langue du pays [101]. Les témoignages d'attachement que cette princesse laissait échapper pour cet aventurier étaient si indiscrets, que tout étrange que fût ce bruit, on y ajouta foi; et il devint un des plus puissants ressorts employés pour accélérer la perte du favori. Morton s'insinua dans la confiance de Henri, et mit toute son adresse à irriter les mécontentements et la jalousie de ce prince. Il lui persuada que le seul moyen de s'affranchir des indignités qu'il essuyait était de livrer le méprisable étranger au sort qu'il ne méritait que trop, et que toute la nation souhaitait avec tant d'ardeur. George Douglas, frère naturel de la comtesse de Lénox appuya cet avis; les lords Ruthven et Lindesey, étant consultés, offrirent de concourir à l'entreprise, le comte de Lénox même, père du roi, ne le désapprouva point. La légèreté de Henri était si connue à tous les conjurés, qu'ils exigèrent de lui un écrit par lequel il autorisait l'assassinat de Rizzio, comme tendant à la gloire de Dieu et à l'avantage de la religion, et s'engageait à protéger, contre les suites que ce meurtre pourrait avoir, quiconque y aurait pris part. Toutes ces mesures ayant été concertées, on dépêcha un courrier aux seigneurs bannis qui erraient alors sur les frontières, et ils furent invités au nom du roi à rentrer dans leur patrie.

 

Ce projet, si atroce en lui-même, le devint encore davantage par les circonstances qui en accompagnèrent l'exécution. Marie, qui était au septième mois de sa grossesse, soupait en son particulier avec la comtesse d'Argyle, sa sœur naturelle, Rizzio et quelques autres personnes de sa suite. Le roi entra dans son appartement par un passage dérobé, et s'arrêta derrière le fauteuil de cette princesse. Lord Ruthven, George Douglas et les autres conjurés, tous armés, entrèrent précipitamment après lui. Marie, effrayée à cet aspect, leur demanda le motif de cette brusque apparition : ils lui répondirent que ce n'était point à elle qu'ils en voulaient, que leur intention n'était que de faire subir à ce traître (en montrant Rizzio), le châtiment qu'il méritait. Rizzio, hors de lui, courut à sa maîtresse, et, l'embrassant étroitement par le milieu du corps, implora sa (88) protection. Marie employa les cris, les prières, les menaces pour le sauver; mais les assassins impatients, s'élancèrent sur leur proie, sans égard pour leur souveraine, et en renversant tout ce qui se trouvait sur leur passage, augmentèrent l'horreur et la confusion de cette scène affreuse. Douglas saisit l'épée de Henri, et la plongea dans le sein de Rizzio. Ce malheureux, luttant contre la mort, et poussant des cris lamentables, fut arraché des bras de Marie par les autres conjurés et traîné dans l'antichambre, où il fut percé de cinquante-six coups [102]. Dès que l'infortunée princesse fut informée du sort de Rizzio, elle essuya ses larmes : « Je ne pleurerai plus, dit-elle, je vais songer à la vengeance. » L'insulte qu'en effet elle venait de recevoir, la flétrissure que l'on s'efforçait d'imprimer à sa réputation, le danger auquel sa vie était exposée, attendu son état actuel, étaient des outrages si sanglants, si accumulés, qu'ils ne pouvaient admettre de pardon dans l'âme même la plus douce et la plus modérée.

 

Les assassins, craignant le ressentiment de Marie, la retinrent prisonnière dans le palais. Le roi éloigna tous ceux qu'il pouvait soupçonner de vouloir la délivrer, en leur déclarant que ce qui avait été fait l'avait été par ses ordres, et qu'il se chargeait de veiller à la sûreté de la reine. Murray et les autres seigneurs bannis arrivèrent deux jours après. Marie, dont l'indignation contre eux était affaiblie par des injures plus récentes, consentit volontiers à leur pardonner; elle reçut même son frère avec tendresse. Ils obtinrent du parlement un acte d'abolition, et furent rétablis dans leurs biens et dans leurs dignités. Les complices du meurtre de Rizzio sollicitèrent aussi leur grâce de la reine; mais elle éluda adroitement de céder à leur demande, en leur persuadant que, tant qu'elle serait retenue captive et environnée de gardes, tout ce qu'elle pourrait signer serait nul. Dans ces entrefaites elle regagna la confiance de son époux par ses discours et par ses caresses. A peine eut-elle obtenu sa liberté, qu'elle engagea Henri à se sauver avec elle pendant la nuit, et à se retirer à Dunbar. Là, plusieurs de ses sujets lui offrirent (89) leurs services. Elle rassembla une armée et s'avança à Édimbourg. Les conjurés, qui n'avaient point de forces à lui opposer, furent contraints de fuir en Angleterre, où ils traînèrent leur vie dans l'indigence et dans l'opprobre. Ils implorèrent la protection du comte de Bothwel, nouveau favori de Marie : ce seigneur, qui désirait de fortifier son parti en se les attachant parvint à calmer le ressentiment de la reine, et leur procura bientôt la satisfaction de revenir en Écosse [103].

 

Ce fut contre son époux seul que Marie conserva un désir implacable de vengeance. Il y avait déjà quelque temps que sa personne ne lui était plus agréable, et la mesure de son aversion pour lui était comblée depuis qu'il avait foulé aux pieds toutes les lois du devoir et de la reconnaissance. Elle l'engagea à désavouer toute intelligence avec les meurtriers de Rizzio, à nier qu'il eût eu aucune part à leur crime, et même à faire une déclaration publique de cette imposture si manifeste pour tout le monde [104]. Lorsqu'elle l'eut rendu par ce moyen l'objet du mépris universel, et indigne de la confiance d'aucun parti, elle le quitta avec autant de dédain que d'indignation. Pour mieux donner à son départ l'air d'une fuite marquée, elle se retira brusquement à Alloa chez le comte de Mar. Henri l'y ayant suivie, elle revint précipitamment à Édimbourg, et lui témoigna partout le dégoût et l'antipathie les plus insurmontables. Elle engagea ses courtisans à le délaisser; elle se fit une joie maligne de le réduire au cortège le plus simple et le moins nombreux, pour attirer sur ce prince le mépris de la populace même. Il lui fut cependant permis d'avoir un appartement dans le château d'Édimbourg, que Marie avait choisi pour y faire ses couches. Elle y mit au monde un fils. Comme cet événement intéressait l'Angleterre aussi bien que l'Écosse, elle dépêcha sur-le-champ sir James Melvil pour porter cette heureuse nouvelle à Élisabeth. Melvil rapporte que, le soir du jour de son arrivée à Londres, cette princesse donnait un bal à sa cour à Greenwich, et s'y livrait à toute la vivacité et à toute la gaîté qu'elle faisait briller ordinairement dans ces occasions dès qu'il eut notifié la (90) naissance du prince d'Ecosse, la joie d'Elisabeth disparut, elle tomba dans une profonde mélancolie, et, appuyant sa tête sur son bras, elle dit douloureusement à quelqu'un de sa suite « La reine d'Écosse est mère d'un bel enfant, tandis que je ne suis qu'un arbre stérile Cependant le lendemain, à l'audience de l'ambassadeur, elle reprit sa première dissimulation, affecta un air satisfait, remercia Melvil de la diligence qu'il avait faite pour lui apporter une si bonne nouvelle, et témoigna la plus tendre amitié pour sa sœur [105]. Quelque temps après, elle envoya le comte de Bedford, et George Cary, fils de lord Hunsdon et parent de cette princesse, pour tenir en son nom le jeune prince sur les fonds de baptême elle les chargea aussi de présents magnifiques pour la reine d'Écosse.

 

La naissance du fils de Marie augmenta le zèle de ses partisans en Angleterre [106]. On commença même à demander de toutes parts un règlement pour la succession. Ces demandes éclatèrent avec beaucoup de véhémence dans une nouvelle session du parlement qui fut tenue après six prorogations. La chambre des pairs, qui avait jusqu'alors évité de toucher à l'objet délicat de la succession, prit l'initiative. La chambre des communes imita bientôt l'exemple des lords. Molineux entama l'affaire dans la chambre basse, et proposa que la question de la succession et celle des subsides fussent mises ensemble en délibération, comme si on eût eu par-là l'intention de contraindre la reine à céder à la requête de son parlement [107]. Les courtisans tâchèrent d'éluder la discussion. Sir Ralph Sadler dit à la chambre qu'il avait entendu la reine assurer positivement que, pour le bien de son peuple, elle était déterminée à se marier. Le secrétaire d'état Cecil, et sir Francis Knollys, rendirent le même témoignage, ainsi que sir Ambroise Cave, chancelier du duché, et sir Edvard Rogers, contrôleur de la maison de la reine. L'ambition d'Élisabeth et son caractère altier étaient si bien connus, que peu des membres du parlement ajoutèrent foi à ces protestations. Ils les regardèrent comme un nouvel artifice, dont le seul but était de rétracter la déclaration positive qu'elle avait (91) faite au commencement de son règne de vivre et de mourir vierge. Ce nouveau subterfuge n'eut pas l'effet que les ministres en avaient espéré; il ne servit qu'à engager le parlement à joindre par bienséance la question du règlement de succession à celle du mariage de la reine. Les débats sur cet objet marchaient avec la plus grande célérité; on avait même nommé un comité pour en conférer avec les pairs, lorsqu'il vint un ordre exprès de la reine de ne pas aller plus avant. Cecil dit de sa part qu'elle donnait sa parole royale à la chambre que son intention de se marier était sincère que la déclaration d'un successeur entraînerait de grands dangers pour sa personne; qu'elle avait fait l'expérience, sous le règne de sa sœur, à quel point la faveur publique environnait communément un héritier présomptif, et jusqu'où les hommes étaient disposés à sacrifier leur devoir actuel à leurs espérances, et qu'elle était résolue de différer la décision de cette affaire importante jusqu'à ce qu'il se présentât un moment plus favorable. Les communes furent peu satisfaites de ces raisons, et murmurèrent encore davantage contre l'ordre qui leur interdisait la discussion de cet objet. Paul Wentworth, un des membres du parlement, alla jusqu'à mettre en question si ce n'était pas violer les libertés et les privilèges de la chambre que de lui faire une pareille défense. Quelques-uns même, s'écartant du profond respect qu'ils avaient eu jusque-là pour la reine, dirent hautement qu'il n'était pas seulement de son devoir de s'occuper pendant sa vie du bonheur de ses sujets, mais qu'elle était encore obligée à pourvoir à leur tranquillité future en fixant le choix d'un successeur; que par une conduite différente elle se montrait plutôt la marâtre que la mère de son peuple; qu'il semblait qu'elle ne désirât la durée du royaume qu'autant qu'elle aurait la gloire et la satisfaction de le gouverner; qu'il n'y avait que des princes pusillanimes, des tyrans et des femmes timides, qui craignissent leurs successeurs; qu'enfin l'amour du peuple était le rempart le plus sûr pour un souverain qui, renonçant à tout artifice, à toute voie oblique, avait le courage et la magnanimité de confier sa sûreté à cette honorable défense. La reine, ayant appris toutes ces contestations, envoya chercher l'orateur, et, après lui avoir réitéré ses premiers ordres, elle (92) le chargea d'informer la chambre que, s'il restait quelques-uns de ses membres qui ne fussent pas encore satisfaits, ils n'avaient qu'à paraître devant le conseil privé et y exposer leurs raisons. Comme ces membres, malgré des ordres si positifs, n'en paraissaient pas moins disposés à continuer cette discussion, Élisabeth jugea à propos de révoquer la défense qu'elle en avait faite, et envoya dire à la chambre qu'elle lui rendait la liberté de ses délibérations. [108] Cette condescendance adoucit tellement l'esprit des communes, qu'elles traitèrent dès lors ce sujet avec plus de modération. Elles accordèrent même à la reine un subside et un quinzième, payables en trois termes, sans y mettre aucune condition. La reine prorogea le parlement peu de temps après, et termina la séance avec quelque aigreur, en disant qu'elle avait aperçu beaucoup d'artifices et de dissimulation dans la conduite de cette assemblée que, sous le prétexte de mariage et de succession, quelques-uns des représentants cachaient de très mauvaises intentions; mais qu'elle avait du moins tiré un grand avantage de leurs tentatives, celui de pouvoir distinguer ses amis de ses ennemis. « Mais, pensez-vous, ajouta-t-elle, que je ne sois pas occupée de votre sécurité future, et que je négligerai de pourvoir à l'ordre de la succession? Ces deux objets sont les premiers de mes soins, car je sais que je suis mortelle. Avez-vous pu croire aussi que j'eusse l'intention de rien entreprendre sur vos libertés? Non, ce ne fut jamais mon dessein. Je n'avais que celui de vous arrêter sur le bord du précipice. Toutes choses ont leur temps; mais quoique vous puissiez être favorisés d'un souverain plus prudent ou plus éclairé que je ne le suis, personne, je vous le jure, ne régnera sur vous, à qui votre tranquillité soit plus chère qu'à moi. Soit que je vive assez pour revoir cette assemblée, soit qu'un autre que moi tienne les rênes du gouvernement, je vous avertis de prendre garde à ne jamais mettre la patience de votre souverain à une épreuve aussi violente que celle où vous avez mis la mienne. Je finis cependant par vous assurer, car je ne veux pas me séparer de vous mécontente, que, malgré (93) les dégoûts que j'ai essuyés, la plupart d'entre vous peuvent compter sur l'affection de leur reine [109]. »

 

Élisabeth montra dans cette occasion plus de dignité que jamais : elle avait obtenu le subside sans aucune condition mais, comme on pensait que les communes n'avaient porté si loin leurs largesses que dans la vue d'engager Élisabeth à céder à leurs vœux sur l'affaire de la succession, elle crut devoir, en s'y refusant, leur remettre le tiers de la somme accordée. Elle dit, en leur donnant cette preuve de générosité, qu'elle croyait cet argent aussi bien pour elle dans la bourse de ses sujets que dans ses coffres [110].

 

Quoique la reine fût parvenue à éluder pour le moment les sollicitations du parlement à l'égard du successeur qu'on la pressait de désigner, les partisans de Marie se multipliaient tous les jours en Angleterre. Indépendamment des catholiques, dont plusieurs entretenaient une correspondance criminelle avec elle, et n'attendaient qu'un signal de sa part pour se soulever [111], ses amis déclarés remplissaient la cour d'Élisabeth même. Le duc de Norfolk, les comtes de Leicester, de Pembroke, Bedford, Northumberland, sir Nicolas Throgmorton, et la plupart des grands seigneurs d'Angleterre excepté Cecil, paraissaient convaincus de la nécessité de nommer Marie héritière de cette couronne. Les protestants fanatiques étaient les seuls qui penchassent en faveur de la comtesse de Hertford, ou d'Éléonore, sa tante, comtesse de Cumberland. Le mariage de la première semblait donner lieu à quelques objections : il avait été déclaré nul; et tous les politiques, les gens même de son parti, craignaient les nouvelles disputes sur l'article de la succession, qui naîtraient de cet arrêt si on élevait la comtesse de Hertford au trône. La conduite de Marie, si modérée avec les protestants, et si bienveillante envers tout le monde, lui conciliait d'ailleurs tous les suffrages [112]. On était disposé à attribuer à sa jeunesse et à son inexpérience les erreurs dans lesquelles elle était tombée. Mais cette brillante perspective s'évanouit par les événements qui suivirent. Bientôt les étranges imprudences de cette princesse, pour (94) ne pas dire ses crimes atroces, la précipitèrent du faîte de la prospérité dans l'abîme de l'infortune, et décidèrent à la fois sa perte et son infamie.

 

Le comte de Bothwel était d'une des plus considérables et des plus puissantes maisons d'Écosse. Quoiqu'il ne fût distingué par aucun talent pour la politique ou pour la guerre, il avait acquis de la considération dans le parti qui s'était opposé à l'agrandissement du comte de Murray et des réformés les plus rigides. Sans mœurs et sans conduite, accablé de dettes qui
avaient absorbé sa grande fortune, Bothwel s'était plongé dans l'indigence par ses profusions [113], et semblait n'avoir plus de ressources que dans les entreprises désespérées. On l'avait accusé plus d'une fois d'avoir voulu assassiner Murray. Quoique la multiplicité de ces accusations respectives entre les cabales ennemies diminue le degré de force qu'elles pourraient avoir, elle sert cependant à prouver à quel point ces moyens détestables de se venger étaient familiers en Écosse; et, sous ce point de vue, de pareils bruits reprennent de la vraisemblance. Bothwel s'était acquis depuis quelque temps la faveur et toute la confiance de Marie. Rien ne se faisait plus que par ses conseils et sous son autorité. On citait des traits de la familiarité la plus intime entre eux. Les conjectures qu'on en tirait se confirmaient par la persévérance, ou plutôt le redoublement de l'aversion que Marie témoignait pour son époux [114]. Ce jeune prince, réduit au désespoir par le mépris qu'il essuyait de la reine et des courtisans, forma un jour le projet de fuir secrètement en France ou en Espagne, et s'assura même d'un vaisseau à cette intention [115]. D'un autre côté, quelques personnes de la plus haute noblesse, voyant que l'animosité de la reine pour lui était insurmontable, proposèrent de recourir à un divorce. Malgré ce qu'on a pu dire de la manière décente dont Marie se conduisit dans cette occasion, en ne voulant se prêter à ce moyen qu'autant qu'il se concilierait avec son honneur et la légitimité de son fils [116], bien des gens crurent que la difficulté d'y réussir l'empêcha seule de l'entreprendre. Les soupçons furent portés si loin contre cette (95) princesse, que lorsque Henri, ne pouvant plus soutenir ses procédés outrageants, se retira enfin à Glascow, on attribua une maladie extraordinaire dont il fut attaqué en y arrivant à une dose de poison qu'elle lui avait donnée.

 

Tandis que les choses étaient dans cette situation, ceux qui s'intéressaient sincèrement à la gloire de Marie et à la tranquillité du royaume furent agréablement surpris d'apprendre qu'une nouvelle réconciliation s'était faite entre Henri et la reine ; qu'elle avait été voir ce prince à Glascow pendant sa maladie, qu'elle s'était conduite avec beaucoup de tendresse à son égard, qu'elle l'avait ramené avec elle, et qu'elle paraissait déterminée à vivre désormais avec lui d'une manière convenable au lien qui les unissait. Henri se laissait aisément séduire par les femmes; sans défiance sur le retour subit de l'affection de la reine, il se livra aveuglément entre ses mains, et la suivit à Édimbourg. Elle habitait le palais de Holy-Rood-House mais comme cette maison était peu élevée, et que l'affluence des gens qui fréquentaient la cour occasionnait nécessairement du bruit, dont le roi pourrait être incommodé dans l'état fâcheux où il était alors, on saisit ce prétexte pour le reléguer loin du palais dans une maison isolée, nommée Kirk-of-Field. Marie n'y démentit pas les témoignages de sa tendresse. Elle s'entretint amicalement avec ce prince, et passa même quelques nuits dans un appartement au-dessous du sien. Mais le 9 février elle lui annonça qu'elle irait coucher au palais, où le mariage d'une de ses femmes demandait sa présence. Environ à deux heures du matin toute la ville fut alarmée d'un grand bruit qui se fit entendre; l'étonnement redoubla lorsqu'on apprit que ce bruit était l'effet d'une explosion de poudre qui avait fait sauter la maison où logeait Henri; qu'on avait trouvé le cadavre de ce prince à quelque distance dans un champ voisin, et qu'il ne portait aucune marque de feu, ni de contusion qui indiquât une mort violente [117].

 

Il ne fut pas possible de douter que Henri avait été assassiné; (96) et tous les soupçons se portèrent aussitôt sur le comte de Bothwel, comme étant l'auteur du crime. Mais la faveur dont Marie l'honorait était si déclarée, son crédit paraissait si redoutable, que personne n'osait dire son sentiment à découvert, et que tout le monde restait dans un morne silence. Cependant quelques voix se firent entendre dans les rues pendant l'obscurité de la nuit, criant que Bothwel et Marie elle-même étaient les meurtriers du roi. Des placards secrètement affichés portaient la même accusation. Des anonymes offrirent par cette voie de prouver ce crime, si l'on voulait donner toutes sûretés convenables à ceux qui le dévoileraient. Mais la cour ayant publié une proclamation promettant une récompense et le pardon à quiconque ferait connaître l'auteur de cet attentat, on fit alors une recherche beaucoup plus exacte de ceux qui répandaient les libelles et les discours injurieux à la reine et à Bothwel, que de ceux qui avaient provoqué le meurtre du roi, et que des régicides mêmes [118].

 

Le comte de Lénox, qui vivait éloigné de la cour, dans l'oubli et dans la pauvreté, fut réveillé par la nouvelle du meurtre de son fils. Il écrivit à la reine pour lui demander une prompte justice des assassins, parmi lesquels il nommait le comte de Bothwel, sir James Balfour, Gilbert Balfour son frère, David Chalmers, et quatre autres officiers de la reine, qui tous avaient été indiqués dans les placards affichés sur les murailles d'Edimbourg. Marie prit à la lettre la demande d'une prompte justice; et ne donnant que quinze jours à l'examen de cette affaire importante, elle envoya sommer Lénox de se rendre à la cour, et d'administrer les preuves de son accusation contre Bothwel. Ce favori et tous les gens accusés par Lénox avaient pendant ce temps-là une liberté entière. Bothwel même, continuellement escorté d'une troupe de gens armés, siégeait comme à l'ordinaire dans le conseil; il continuait d'habiter la maison qu'occupait la reine, et il semblait jouir toujours de la confiance et de la familiarité de cette princesse. Le château d'Édimbourg même, place si importante, dans ces moments critiques, lui fut confié, et sous lui à (97) sir James Balfour, créature du comte, et qui était accusé publiquement d'avoir été complice du meurtre du roi [119]. Lénox, qui était venu jusqu'à Stirling dans l'intention de poursuivre cette affaire, y apprit toutes ces circonstances. Réfléchissant alors au peu de gens dont il était suivi, il commença à craindre le pouvoir, l'insolence et la témérité de son ennemi. Il écrivit à Marie pour la supplier de reculer le terme donné à l'instruction de ce procès, et pour la conjurer, par tout ce qu'elle devait à sa propre gloire, de délibérer plus mûrement sur une affaire de cette nature [120]. On n'eut aucun égard à sa prière. Le jury s'assembla, ayant le comte de Caithness pour chancelier. Lénox, prévoyant cette précipitation, avait ordonné à Cunningham, l'un de ses serviteurs, de se présenter devant la cour et de protester en son nom contre l'absolution du coupable; malgré cette protestation, les juges procédèrent au jugement. La sentence fut telle qu'ils devaient la rendre dans une affaire où il ne paraissait ni accusateur ni témoins. Bothwel fut absous du meurtre du roi. Cependant les jurés, alarmés de l'indignation que cette sentence pourrait exciter, et du danger auquel elle pourrait les exposer dans la suite, firent eux-mêmes une protestation où ils exposèrent la nécessité qui les avait fait agir ainsi [121]. Il est à remarquer que l'accusation portée contre Bothwel fixait le jour où il avait commis le crime au 9 février au lieu du 10, jour où Henri fut assassiné [122]. L'interprétation générale que l'on donna à cette erreur, trop grossière, disait-on, pour venir d'une méprise, fut que le conseil secret qui gouvernait Marie, ne se confiant pas absolument à la précipitation, à la violence et à l'autorité, s'était ménagé ce moyen à tout hasard pour avoir un prétexte plausible d'acquitter Bothwel.

 

Deux jours après cette procédure extraordinaire le parlement se réunit. Quoique la sentence rendue en faveur de Bothwel eût été accompagnée de circonstances plus capables de confirmer que de détruire l'opinion qu'on avait généralement de son crime, ce seigneur fut néanmoins choisi pour porter le sceptre royal à l'ouverture de cette assemblée nationale. Elle fit une loi (98) rigoureuse contre ceux qui afficheraient des placards diffamatoires, mais il n'y fut pas question de l'assassinat du roi [123]. La faveur dont Marie comblait ouvertement Bothwel tenait tout le monde en respect; les effets de cette crainte se manifestèrent encore plus fortement dans ce qui se passa aussitôt après la séparation du parlement. Il se forma une association, dans laquelle ceux qui signèrent l'acte, après avoir déclaré que l'absolution de Bothwel était conforme aux lois, qu'il avait en outre offert de prouver son innocence les armes à la main, s'engageaient à le défendre de tout leur pouvoir contre quiconque lui imputerait le meurtre de Henri après cette promesse, qui ne supposait pas Bothwel bien tranquille lui-même sur son innocence ils s'étendaient sur la nécessité où la reine était de se marier pour soutenir le poids du gouvernement, et lui recommandaient Bothwel comme l'époux qu'elle devait préférer. Cet écrit fut signé par tous les membres considérables de la noblesse qui se trouvèrent à la cour. Dans un pays divisé par des factions violentes, une association de cette nature en faveur d'un homme qui n'était distingué de tous les autres que par sa conduite infâme ne se serait jamais formée sans la persuasion générale que la reine était bien résolue à l'épouser [124]. Ce motif seul n'aurait pas même été suffisant pour déterminer des hommes ordinairement si opiniâtres et si intraitables, si leur adhésion n'eût été surprise, avant qu'ils pussent connaître les sentiments les uns des autres; s'ils n'avaient été subjugués par le pouvoir actuel de la cour, et s'ils n'avaient pas prévu les violences qu'ils auraient à craindre d'hommes si peu guidés par les principes de l'honneur et de l'humanité; et, malgré ces considérations, la souscription de cet écrit peut être considérée justement comme une tache pour la nation.

 

(99) La conduite que tint depuis Bothwel ne fut pas moins violente et moins audacieuse. Pendant que la reine était allée voir son fils à Stirling, il assembla un corps de huit cents chevaux sous prétexte de donner la chasse à des brigands qui infestaient les frontières ; il se mit en embuscade pour attendre Marie à son retour ; il s'arrêta près d'Édimbourg, se saisit de sa personne, et la conduisit à Dunbar, dans l'intention de la forcer à remplir ses vues. Sir James Melvil, dont elle était accompagnée, fut amené avec elle, et ne dit pas dans ses Mémoires avoir vu aucun signe de résistance ou de contrainte de sa part : il apprit même, à ce qu'il rapporte, des officiers de Bothwel, que toute cette manoeuvre avait été concertée avec cette princesse [125]. Une femme aussi courageuse, aussi résolue que Marie, n'aurait pas en effet laissé sa résistance douteuse dans une semblable occasion et contre une violence réelle. Cependant quelques seigneurs, pour éclaircir les véritables dispositions de la reine, lui dépêchèrent secrètement un courrier, et lui offrirent, si elle était vraiment opprimée par la force, d'employer tous leurs moyens pour la délivrer. Marie leur répondit qu'à la vérité elle avait été conduite à Dunbar malgré elle, mais que les bons traitements qu'elle y recevait la déterminaient à rester volontairement avec Bothwel [126]. De ce moment, personne ne s'occupa de la tirer d'une captivité à la quelle on ne doutait plus qu'elle n'eût donné son consentement.

 

On attribua d'abord cette démarche extraordinaire de Marie au sentiment de honte qu'elle éprouvait en réfléchissant à l'infamie dont ce mariage allait la flétrir, et au désir de trouver quelque moyen de colorer l'irrégularité de sa conduite. Mais les
conjectures du public allèrent plus loin lorsqu'on sut que peu de jours après Bothwel avait reçu sa grâce de la reine. Cet acte renfermait le pardon de l'attentat commis sur la personne de la reine, et de tous autres crimes clause par laquelle il était indirectement absous du meurtre du roi. Le rapt ne fut plus considéré alors que comme un expédient imaginé pour fournir
l'occasion d'absoudre obliquement d'un forfait dont on n'osait pas faire mention ouvertement.

 

(100) Ces événements se succédaient avec tant de rapidité, qu'on n'avait pas encore eu le temps de réfléchir sur l'un lorsqu'un autre, non moins étrange, venait étonner le public. Il restait cependant un obstacle si considérable à l'union de Marie et de Bothwel, qu'il n'était pas aisé de prévoir comment ils pourraient le franchir; quelques déterminés qu'ils pussent être à exécuter leur honteux projet. Cet homme, que les grands du royaume présentaient à la reine comme celui qu'elle devait prendre pour époux; cet homme qui avait joué le personnage de ravisseur pour la forcer de lui donner sa main ; Bothwel enfin était marié depuis deux ans, et avait épousé une femme de mérite, d'une naissance illustre, et sœur du comte de Huntley. Mais des gens aveuglés par leurs passions et familiarisés avec le crime, ne sont pas longtemps arrêtés par les bienséances. La poursuite d'un divorce entre Bothwel et sa femme fut commencée, et ce procès fut instruit en même temps en deux tribunaux différents, ou pour mieux dire, opposés : la juridiction de l'archevêque de Saint-Andrews, dont les juges étaient catholiques et suivaient le droit canon et le nouveau consistoire, ou la cour des commissaires, dirigée par les principes des docteurs réformés. Le motif produit devant chacun de ces tribunaux était approprié aux maximes qui y étaient établies : on fit valoir à l'archevêché le prétexte de la consanguinité, parce que Bothwel était parent de sa femme au quatrième degré mais dans le consistoire on mit en usage contre lui l'accusation d'adultère. Les parties qui demandaient le divorce étaient différentes aussi dans les différents tribunaux : Bothwel s'était pourvu à l'archevêché; sa femme l'attaquait devant la commission ecclésiastique. Chaque question, dans chaque cour, fut établie, plaidée, examinée et jugée avec tant de célérité, qu'en quatre jours on obtint de toutes deux une sentence de divorce.

 

Ce divorce ainsi décidé, on pensa qu'il était convenable que Marie revînt à Édimbourg, se présentât devant les cours de judicature, et se reconnût elle-même rendue à son entière liberté. Cette précaution avait sans doute semblé nécessaire pour prévenir dans la suite toute chicane sur la validité de son mariage. On donna l'ordre de publier dans l'église des bans entre la reine (101) et le duc d'Orkney, titre nouveau de Bothwel Craig, ministre d'Édimbourg fut chargé de cette formalité. Non seulement il refusa de s'y prêter, mais il désapprouva publiquement ce mariage dans ses sermons, et exhorta tous ceux qui avaient accès auprès de la reine à la détourner d'une alliance si scandaleuse. Cité devant le conseil pour y rendre compte de sa témérité, il y montra un courage qui devait faire rougir les grands du royaume de leur bassesse et de leur servilité. Il soutint que, selon les lois de l'église, le comte de Bothwel, ayant été convaincu d'adultère, ne pouvait se remarier ; que le divorce entre lui et sa femme avait été évidemment obtenu par collusion, comme le prouvaient la précipitation de la sentence et la conclusion subite de son mariage avec la reine que les soupçons du public sur l'assassinat du roi et sur l'intelligence de la reine dans son enlèvement, recevraient par-là pleine confirmation. Il exhorta Bothwel, présent à ce discours, à ne pas persévérer plus longtemps dans une entreprise si criminelle et, s'adressant ensuite aux conseillers d'état, il les somma d'employer tout leur crédit auprès de la reine pour la détourner d'un projet qui la couvrirait d'un opprobre éternel. Il ne s'en tint pas à cet avertissement : il saisit la première occasion qu'il eut de monter en chaire pour instruire le public de tout ce qui s'était passé ; il marqua la crainte qui lui restait, qu'au mépris de toutes remontrances, Marie ne persistât opiniâtrement dans sa résolution funeste « Pour moi, continua-t-il, j'ai déjà satisfait à ma conscience, et je prends encore le ciel et la terre à témoins que j'abhorre, que je déteste ce mariage aussi scandaleux qu'abominable aux yeux de tout le genre humain mais puisque les grands, comme je m'en aperçois, autorisent cette union par leurs flatteries ou par leur silence, je conjure tous les fidèles d'adresser leurs prières ferventes au Tout-Puissant pour qu'une résolution formée contre les lois, contre la raison, contre la bonne conscience, puisse, par la miséricorde divine, tourner à l'avantage du royaume. » Ce discours irrita extrêmement la cour. Craig fut cité une seconde fois devant le conseil pour l'audace qu'il avait eue de passer ainsi les bornes de son ministère. Il répondit que son ministère n'avait de bornes que la parole de Dieu, les bonnes lois et la raison (102) naturelle; que si l'on jugeait le mariage de la reine conformément à l'une de ces trois règles des actions humaines, il paraîtrait infâme et déshonorant aux yeux du monde entier. Cette héroïque fermeté dans un simple ecclésiastique .imposa tellement au conseil, que Craig fut renvoyé sans autre réprimande et sans aucun châtiment [127].

 

En vain tout ce qui se passait aurait dû tirer Bothwel et la reine de leur ivresse, et les instruire à la fois des dispositions du peuple et de l'inutilité d'y résister; ils s'opiniâtrèrent à courir à leur ruine certaine. Le mariage fut célébré par l'évêque d'Orkney, protestant, que l'église déposa dans la suite pour le punir de cette condescendance scandaleuse. Peu de personnes de qualité assistèrent à cette cérémonie. La plupart d'entre elles, cédant ou à la honte, ou à la crainte, s'étaient retirées dans leurs terres. Le Croc, ambassadeur de France, homme déjà avancé en âge, plein d'honneur et de fermeté, refusa constamment, quoique attaché à la maison de Guise, de paraître applaudir à cette union par sa présence [128]. Élisabeth avait écrit et fait dire amicalement à Marie tout ce qu'elle avait imaginé de plus persuasif pour l'en détourner; la cour de France s'y était opposée de même mais la reine d'Écosse, jusqu'alors si docile aux conseils des parents qu'elle avait dans ce royaume, n'eut aucun égard à leur sentiment dans cette circonstance.

 

La nouvelle de cet événement s'étant répandue dans les pays étrangers, remplit l'Europe d'étonnement, et couvrit d'infamie non seulement les principaux coupables, mais encore toute la nation, qui semblait, par sa soumission, son silence et son approbation même, autoriser ce lien scandaleux [129]. Les Écossais qui se trouvaient hors de leur patrie reçurent de tels reproches qu'ils n'osaient plus paraître dans le monde, et ils exhortèrent fortement leurs concitoyens à les délivrer de l'indignation publique, en punissant comme ils méritaient, les auteurs de crimes si atroces. Ces cris poussés de toutes parts, et les réflexions que le temps amena, tirèrent enfin les Écossais de leur assoupissement. Les premiers bruits répandus contre Marie, qui l'accusaient d'avoir eu (103) part au meurtre du roi, se renouvelaient avec plus de force que jamais; le nouveau mariage de cette princesse semblait les confirmer jusqu'à la démonstration : on disait hautement partout que, quoiqu'on n’eût encore produit aucune preuve directe et particulière qu'elle en fût coupable, les dernières circonstances de sa conduite suffisaient non seulement pour la rendre suspecte de ce forfait, mais même pour l'en convaincre que sa réconciliation subite avec un époux qu'elle avait haï si longtemps et à juste titre, la démarche qu'elle avait faite en le ramenant à la cour, après l'en avoir écarté à force de mépris et de mauvais procédés, et la précaution de séparer son logement du sien, étaient des circonstances peu importantes en elles-mêmes, mais qui, comparées aux événements dont elles étaient suivies, formaient un corps de preuves contre cette princesse; qu'on s'attendait au moins qu'après l'assassinat du roi sa conduite aurait été plus circonspecte, plus sévère qu'auparavant, et qu'elle aurait eu une extrême impatience de punir les assassins afin de se disculper elle-même de tout soupçon, et de se mettre à l'abri de tout reproche; qu'une femme qui se serait respectée n'aurait pas donné à un homme publiquement accusé d'avoir assassiné son époux, accès auprès d'elle, encore moins une place dans ses conseils, ne l'aurait pas comblé de faveurs, et revêtu d'autorité qu'un acte d'abolition expédié dans l'absence des accusateurs était peu propre à satisfaire le public, surtout quand cette absence était le fruit de manoeuvres concertées pour précipiter ce jugement, et l'effet de la terreur dont son penchant déclaré pour le coupable avait frappé tout le monde ; que la seule idée de son mariage avec un homme de ce caractère, et dans de pareilles conjonctures, était révoltante; que l'expédient qu'elle avait imaginé d'extorquer le consentement de la noblesse et de se faire enlever ensuite pour justifier le sien même était un artifice grossier, plus capable de déceler son crime que de prouver son innocence ; qu'une femme qui laisse apercevoir ainsi qu'elle se sent digne de reproche, et qui cependant, loin de réformer une conduite inexcusable, ne cherche que des ruses pour y persévérer impunément, montre le peu d'égard qu'elle a pour sa réputation ce qui ne peut être (104) que l'effet ou la cause des excès les plus honteux ;qu'épouser un homme qui, quelques jours avant, avait si scandaleusement fait divorce avec sa femme, et que, pour tout dire enfin, on croyait être le meurtrier du roi, son époux, assassiné peu de mois auparavant, était une action si contraire aux plus simples règles de conduite, qu'un aveu d'imprudence ou de légèreté ne serait point une excuse capable de la pallier qu'une femme remariée sitôt après la perte d'un premier époux n'échappait pas à la censure sévère du public, quoique son second mariage ne fût accompagné d'aucune de ces circonstances affreuses, et qu'il fùt sortable en lui-même ; mais qu'une femme que le goût du plaisir rendait insensible à tant d'autres considérations puissantes, pouvait également sacrifier à sa passion tout sentiment d'honneur et d'humanité ; que Marie n'ignorait pas l'opinion générale à son égard sur le meurtre de Henri, et les conséquences que l'on devait tirer de sa conduite actuelle; que si elle persistait dans un projet dont on était justement indigné, elle ratifierait par ses actions, autant que le pourrait faire l'aveu le plus formel, tous les soupçons, toutes les imputations de ses ennemis; qu'un prince avait été assassiné à la face du monde ; que Bothwel seul était soupçonné et accusé du crime; que, s'il en était innocent, rien ne pouvait l'absoudre, soit aux yeux de Marie, soit aux yeux du public, que la découverte et la conviction du véritable assassin que cependant on n'avait fait aucune recherche à cet effet, quoique le parlement fût assemblé que la souveraine et l'épouse se taisait parce qu'elle était coupable, et le peuple parce qu'il était intimidé que les seuls préjugés qui combattaient ces présomptions, ou plutôt ces preuves, n'étaient fondées que sur la douceur et la bonté qu'elle avait fait paraître dans les commencements de son règne, et qui semblaient écarter d'elle toute suspicion d'une barbarie si atroce ; mais que le cœur humain était sujet à d'étranges révolutions que souvent les personnes
coupables des crimes les plus énormes n'étaient pas nées avec les penchants les plus pervers; qu'une femme qui, dans un moment critique et dangereux, a fait le sacrifice de son honneur à un homme sans principes, peut dès-lors se laisser entraîner aveuglèment par lui à commettre les actions les plus monstrueuses, (105) et ne doit plus être considérée comme disposant réellement d'elle-même; qu'on voulait bien encore supposer pour la justification de Marie, que Bothwel, présumant trop des préventions qu'elle avait en sa faveur, avait consommé de lui-même l'attentat sans lui en communiquer le projet; que cependant un amour si subit, si passionné pour un homme qu'elle connaissait depuis longtemps ne pouvait guère se concevoir, sans qu'on supposât entre eux une intelligence antérieure et déjà criminelle qu'en paraissant affronter ensuite les reproches les plus amers, et le danger le plus redoutable, sans être arrêtée par la honte ou par la prudence, elle forcerait le public à penser que le devoir et l'humanité n'avaient plus d'empire sur elle.

 

Tel était le sentiment général en Écosse. Les ministres protestants, depuis longtemps ennemis de Marie, se servirent du crédit qu'ils avaient dans la nation pour y répandre la persuasion du crime de leur souveraine; ils parvinrent à donner contre elle les impressions les plus défavorables. Quelques tentatives faites par Bothwel, et, à ce qu'on prétend, approuvées par la reine, pour se rendre maître de la personne du jeune prince d'Écosse, excitèrent la plus sérieuse attention. La haute noblesse, et même une partie de celle qui avait été contrainte précédemment à signer la requête en faveur du mariage de Marie avec Bothwel, s'assembla à Stirling, et forma une association pour veiller à la sûreté du jeune prince, et pour punir les meurtriers du roi son père [130]. Le comte d'Athole lui-même, catholique déclaré, fut le premier auteur de cette association. Les comtes d'Argyle, de Morton, Marre, Glencairne, les lords Boyd, Lindesey, Hume, Semple, Kirkaldy de Grange, Tulibardine, et le secrétaire d'état Lidington, y entrèrent avec chaleur. Le comte de Muray, ayant prévu ces orages, et ne voulant s'engager dans aucune faction, avait demandé à la reine et obtenu d'elle, quelque temps auparavant, la permission de se retirer en France.

 

Lord Hume prit les armes le premier : il rassembla un corps de huit cents chevaux, avec lequel il vint brusquement investir la (106) reine et Bothwel dans le château de Borthwic. Ils trouvèrent le moyen de s'échapper et de s'enfuir à Dunbar, tandis que les seigneurs confédérés assemblaient leurs troupes et concertaient leurs opérations à Édimbourg. Si Bothwel eût été assez prudent pour se tenir à couvert dans la forteresse de Dunbar, ses ennemis auraient été obligés de se disperser faute, d'argent et de subsistances. Mais ayant appris que les lords étaient réduits à la détresse, il eut la témérité de se mettre en campagne et de s'avancer sur eux. Les armées se rencontrèrent à Carberry-hill, à six milles d'Édimbourg. Marie s'aperçut bientôt que ses propres troupes désapprouvaient sa cause, et n'étaient nullement disposées à verser leur sang pour la soutenir [131]. Après quelques bravades de Bothwel, dans lesquelles il fit paraître peu de courage, Marie ne trouva d'autres ressources que d'entrer en pourparler avec Kirkaldy de Grange, et de se livrer elle-même entre les mains des confédérés, après avoir tiré d'eux quelques vagues promesses. On la conduisit à Édimbourg à travers les insultes de la populace, qui lui reprochait ses crimes on eut même la cruauté de tenir sous ses yeux, de quelque côté qu'elle se tournât, une bannière sur laquelle était peints le meurtre de son époux et le triste état de son fils [132]. Marie, abattue par tant d'infortunes, eut recours aux larmes et aux gémissements.

 

Tandis qu'elle était en conférence avec de Grange, Bothwel, sans suite et sans escorte, s'était enfui à Dunbar; ayant équipé quelques petits vaisseaux, il fit voile aux Orcades, où il vécut quelque temps de piraterie. Il y fut poursuivi par de Grange; le vaisseau qu'il montait fut pris, avec quelques-uns de ses domestiques qui, après avoir révélé toutes les circonstances du meurtre du roi, furent exécutés pour ce crime. Bothwel se sauva dans une chaloupe, et trouva moyen de passer en Danemark. Il y fut jeté en prison ; sa raison s'égara, et il mourut misérablement au bout de dix ans digne fin d'une vie écoulée dans les forfaits.

 

La reine d'Écosse, livrée entre les mains d'une faction furieuse, reçut tous les traitements auxquels un souverain doit naturellement s'attendre de la part de sujets qui ont tout à la fois (107) des maux futurs à prévenir et un ressentiment actuel à satisfaire. On prétend que Marie se conduisit avec une énergie peu convenable à sa situation; qu'elle avoua hautement son attachement insurmontable pour Bothwel; que même elle lui écrivit une lettre, qui fut interceptée par les seigneurs écossais, où elle lui protestait qu'elle souffrirait tous les maux imaginables, qu'elle sacrifierait même son sang et sa puissance plutôt que de renoncer à son amour [133]. Les rebelles, prévoyant le danger auquel ils seraient exposés si Marie reprenait le dessus, se déterminèrent à procéder contre elle avec la dernière rigueur et ils l'envoyèrent le lendemain sous bonne escorte dans le château de Lochlevin, situé sur le lac du même nom. La maîtresse de ce château était mère du comte de Murray; et, comme elle prétendait avoir été légitimement mariée au feu roi d'Écosse, elle haïssait naturellement cette princesse, et elle la traita avec toute la dureté possible.

 

Elisabeth, exactement informée de tous ces événements, parut touchée de compassion pour le sort de l'infortunée Marie. Comme ses craintes et sa jalousie étaient alors calmées par la ruine certaine de sa rivale et l'avilissement où son inconduite l'avait précipitée, elle commença à réfléchir sur l'instabilité des choses humaines, sur le peu de solidité de la grandeur royale même, et sur le danger de fomenter l'esprit de rébellion parmi le peuple. Elle résolut d'employer son crédit pour adoucir les maux de sa malheureuse sœur. Elle envoya sir Nicolas Throgmorton, comme ambassadeur en Écosse pour faire des représentations de sa part à Marie et aux seigneurs confédérés. Quoique les instructions qu'elle donna à son ministre fussent mêlées de quelques prétentions altières, elles étaient cependant remplies de cette raison supérieure qui lui était si naturelle, et de toute la générosité que la position intéressante de la reine d'Ecosse pouvait exciter. Elle ordonnait à Throgmorton de dire en son nom à Marie que la conduite récente de cette princesse était si odieuse, et, à tous égards, si peu susceptible d'excuse, qu'elle en avait été révoltée que, malgré les mouvements de pitié (108 ) qu'elle sentait pour elle, elle avait d'abord résolu de ne point intervenir dans ses affaires, de ne lui donner ni conseils, ni secours, et de l'abandonner comme une personne dont la situation était entièrement désespérée, et le déshonneur irréparable qu'elle savait de bonne part que d'autres princes étrangers, proches parents de Marie, avait pris une semblable résolution mais que, pour elle, ces derniers événements l'avaient attendrie, et lui avaient inspiré des mesures plus favorables aux intérêts et à la liberté d'une reine infortunée; qu'elle ne voulait pas la voir opprimée plus longtemps par ses sujets rebelles; qu'elle emploierait, au contraire, sa médiation, et même son pouvoir, pour la tirer de captivité et la replacer dans un état convenable à sa dignité et à la tranquillité de ses peuples; qu'elle invitait cette princesse à renoncer à toute idée de vengeance, excepté contre les assassins de son époux; qu'à titre de sa proche parente, elle était plus en droit que les sujets de Marie d'interposer son autorité sur cet article; qu'elle priait donc cette princesse, si elle consultait encore sa gloire et sa sûreté, de ne point se refuser à une demande si juste et si raisonnable; qu'après avoir pourvu à ces deux grands objets, c'est-à-dire à sa liberté et à la punition des meurtriers du roi, on s'occuperait de la sûreté du jeune prince son fils; que le meilleur parti à prendre à cet égard serait peut-être de l'envoyer élever en Angleterre ; qu'indépendamment de ce qu'on le mettrait par ce moyen à l'abri de tout ce qu'il avait à craindre des troubles et des factions d'Écosse, on lui procurerait, en l'élevant au milieu des Anglais, beaucoup d'autres avantages qu'il était aisé de prévoir.

 

Les représentations que Throgmorton était chargé de faire aux seigneurs confédérés étaient totalement conformes aux sentiments qu'Élisabeth avait conçus en faveur de Marie; il avait ordre de dire qu'à quelque point que sa maîtresse désapprouvât la conduite de Marie, elle trouvait leur révolte inique et contraire aux principes de tout bon gouvernement; qu'il ne leur appartenait pas de réformer, encore moins de punir la mauvaise administration de leur souveraine; que les prières, les conseils, les remontrances étaient les seules armes dont les sujets pussent légitimement se servir contre l'autorité suprême, en quelque (109) occasion que ce fût; que, si ces moyens ne réussissaient pas, il fallait qu'ils implorassent le secours du ciel, et qu'ils attendissent avec patience du Tout-Puissant, qui tient le cœur des rois dans sa main, le retour de leur maître dans les voies de la justice et de la clémence; qu'elle ne cherchait pas à établir ces maximes par l'intérêt qu'elle pouvait avoir à ce que les peuples s'y conformassent, mais parce qu'elles étaient généralement reçues dans tous les états bien gouvernés, et qu'elles étaient essentielles à la conservation de toute société civile; qu'elle les exhortait à mettre leur reine en liberté; qu'elle leur promettait alors de concourir avec eux à rectifier les vices du gouvernement, à punir les meurtriers du roi, et à assurer la vie et la liberté du jeune prince d'Écosse ; que si les services qu'elle avait rendus autrefois aux Écossais, en les protégeant contre les usurpateurs étrangers, étaient appréciés à leur juste valeur, ces peuples devaient avoir une entière confiance dans sa médiation, et se reprocher à eux-mêmes de n'y avoir pas encore eu recours dans les circonstances présentes.

 

Élisabeth ne s'en tint pas à ces représentations, elle envoya aussi par Throgmorton quelques articles d'accommodement pour être proposés aux deux parties, comme des moyens de pacifier les affaires publiques. Quoique ces articles renfermassent quelques restrictions considérables dans l'exercice du pouvoir souverain, ils étaient en général favorables à Marie, et dictés avec assez d'indulgence pour elle. Les seigneurs qui s'étaient promis d'agir avec la plus grande sévérité craignirent la partialité d'Élisabeth; et, ne doutant pas que la protection de cette puissante princesse [134] ne relevât le courage de Marie, ils jugèrent à propos, après plusieurs délais affectés, de refuser à l'ambassadeur anglais tout accès auprès de leur reine. On proposa quatre manières différentes de traiter avec elle : la première était de la rétablir dans son autorité, mais à des conditions qui en resserraient étroitement les limites; la seconde, de l'obliger à céder la couronne au prince son fils, de la bannir du royaume, de la confiner, ou en France, ou en Angleterre, avec l'assurance, (110) de la part du souverain dans les états duquel elle résiderait, qu'elle ne ferait aucune tentative pour troubler le gouvernement établi en Écosse; la troisième, de lui faire publiquement son procès pour ses crimes, dont ses ennemis prétendaient avoir des preuves incontestables, et de la condamner à une prison perpétuelle ; la quatrième, encore plus rigoureuse, de lui faire subir une peine capitale après son jugement [135]. Throgmorton se déclara pour le parti le plus modéré; mais en même temps qu'il promit l'exécution des articles au nom de sa maîtresse, il menaça les seigneurs écossais d'une prompte vengeance en cas qu'ils refusassent de s'y soumettre [136], et les avertit de prendre garde à ne pas attirer sur eux-mêmes, par leur violence, l'indignation publique, dont leur reine était alors chargée. Mais, excepté le secrétaire d'état Lidington, il ne réussit à ramener aucun des chefs à la douceur. Tous les avis tendirent à la sévérité la plus excessive. Les prédicants en particulier, triomphant de pouvoir tirer du vieux Testament même des exemples de ces maximes rigoureuses, qui ne peuvent avoir d'autres garants que les révélations particulières, enflammaient l'esprit de la populace, et l'animaient contre leur malheureuse souveraine.

 

Plusieurs concurrents aspiraient à la régence après la déposition projetée de Marie. Le comte de Lénox réclamait cette place comme grand-père du prince mineur. Le duc de Châtellerault, alors en France la demandait à titre de plus proche héritier de la couronne. Mais la plus grande partie des lords associés penchait en faveur du comte de Murray, dont ils connaissaient la capacité, et qui d'ailleurs possédait la confiance de tous les ministres et des protestants les plus zélés. Lorsque toutes les mesures furent concertées, on rédigea trois actes, qui furent remis à la reine par lord Lindesey et sir Robert Melvil. Le premier était une abdication de la couronne en faveur de son fils; le second établissait Murray régent du royaume; le troisième nommait un conseil pour l'administration du gouvernement jusqu'à l'arrivée de Murray. Marie ne voyant aucune apparence d'être secourue, craignant avec raison pour sa vie même, (111) persuadée d'ailleurs que tout ce qu'elle ferait pendant sa captivité serait nul, signa, après avoir répandu un torrent de larmes, les trois actes, qu'elle ne voulut seulement pas lire [137]. En conséquence de cette abdication forcée, le jeune prince fut proclamé roi sous le nom de Jacques VI. Il fut ensuite couronné à Stirling; le comte de Morton prêta en son nom le serment qui se fait à cette cérémonie, et la promesse d'extirper l'hérésie n'y fut pas oubliée. On favorisa aussi en cette occasion quelques prétentions du peuple, assez républicaines. On frappa peu de temps après une médaille, qui avait pour inscription cette fameuse devise de Trajan : Pro me; si merear, in me : Pour moi; si je le mérite, contre moi. Throgmorton eut ordre d'Élisabeth de ne pas assister au couronnement du roi d'Ecosse. Le conseil de la régence n'exerça pas longtemps ses fonctions. Le comte de Murray arriva de France, et se mit en possession de l'autorité. Il rendit visite à la reine captive, et lui parla avec une dureté plus convenable à sa conduite passée qu'à sa situation présente. Un traitement si cruel éteignit dans le cœur de cette princesse ce qui lui restait d'affection pour Murray. Il acheva bientôt de rompre publiquement tous les liens que la bienséance conservait encore entre eux. Il convoqua un parlement. Cette assemblée, après avoir décidé que la reine était évidemment complice du meurtre de son époux, ratifia sa démission, reconnut son fils pour roi, et Murray pour régent. Celui-ci, homme habile et ferme, travailla efficacement à réduire le royaume. Il gagna sir James Balfour, qui lui remit le château d'Édimbourg; il contraignit la garnison de Dunbar à lui ouvrir les portes de cette forteresse, et la fit démolir.

 

En vain tout semblait favoriser le nouveau gouvernement et plier sous l'autorité de Murray une révolution de cette nature, quelque nécessaire qu'elle soit, ne peut jamais avoir lieu sans causer de grands mécontentements. Il n'était pas vraisemblable qu'on pût, sans obstacle et sans trouble, établir une administration nouvelle dans un pays où le gouvernement même le plus fixe n'avait qu'une autorité désunie. Peu de grands s'étaient (112) empressés à soutenir Marie tant que Bothwel avait été présent mais le départ de cet homme odieux avait changé les dispositions de la plupart d'entre eux. Le duc de Châtellerault, qui se voyait privé de la régence, était mal disposé pour Murray. Les créatures de ce duc, et tous ceux qui lui étaient attachés, dont le nombre était considérable, adoptèrent ses sentiments. Plusieurs des grands seigneurs confédérés, jaloux de l'ascendant que leurs collègues avaient pris sur eux, formèrent une faction à part. Les lords mécontents, indépendamment d'un reste d'affection et de fidélité pour Marie, trouvant qu'on avait porté les choses trop loin contre elle, furent naturellement conduits à embrasser sa cause, et à s'étayer de son autorité. Tous ceux qui conservaient quelque penchant pour la religion catholique inclinaient à se joindre à son parti. Le peuple même en général, quoiqu'il eût détesté d'abord les crimes de Marie, ou blâmé son imprudence, commençait à s'attendrir sur sa situation présente : il gémissait de voir une princesse comblée des dons de la nature, et placée au rang suprême, traitée avec tant de rigueur et de sévérité [138]. Animés par tous ces motifs, plusieurs des principaux nobles, alors zélés pour les intérêts de la reine d'Écosse, s'assemblèrent à Hamilton, et concertèrent les moyens de la servir.

 

Tandis que ces mouvements se faisaient en faveur de Marie, elle travaillait de son côté à effectuer son évasion. Elle engagea, par ses charmes et par ses caresses, Georges Douglas, frère du laird ou seigneur de Lochlevin, à la seconder dans son entreprise. Elle alla même jusqu'à lui donner l'espoir de l'épouser, lorsque son mariage avec Bothwel aurait été annulé à raison de la violence qui l'avait précédé. Elle proposa cet expédient au régent, qui le rejeta. Cependant Douglas continua ses efforts pour tirer la reine de sa captivité. Comme il avait un accès libre dans le château, il y réussit enfin. Il la mena déguisée dans un petit bateau, qu'il conduisit lui-même à bord. Elle prit en hâte le chemin d'Hamilton. La nouvelle de son arrivée dans cette ville s'étant aussitôt répandue au-dehors, un grand nombre de gentilshommes vinrent la joindre avec les forces qu'ils avaient (113) pu rassembler. Un acte d'association pour sa défense fut signé par les comtes d'Argyle, de Huntley, Eglington, Crawford, Cassilis, Rothes, Montrose, Sutherland, Errol, par neuf évêques, neuf barons, et par un grand nombre de gentilshommes de distinction, et en peu de jours elle vit une armée de six mille hommes rassemblés sous ses étendards.

 

Élisabeth ne fut pas plus tôt informée de l'évasion de Marie, qu'elle montra la même disposition généreuse et tendre qu'elle avait fait paraître en sa faveur jusqu'à ce moment. Si elle n'avait pas employé la force contre le régent pendant la détention de cette princesse, elle avait été principalement retenue par la crainte de le porter aux dernières extrémités à son égard. Mais elle avait proposé à la cour de France un expédient qui, sans être aussi violent que le parti des armes, n'aurait pas été moins efficace; c'était que cette cour et celle d'Angleterre, de concert, interrompissent tout commerce avec les Écossais, jusqu'à ce qu'ils eussent réparé leur injustice envers leur souveraine outragée [139]. Elle dépêcha alors Leighton en Écosse, pour offrir sa médiation et ses secours à Marie; mais, comme elle redoutait l'entrée des troupes françaises dans le royaume, elle demanda que la reine d'Écosse la prît pour unique arbitre des différends qui subsistaient entre elle et ses sujets, et qu'aucun secours étranger ne fût admis en Écosse [140].

 

Élisabeth n'eut pas le temps de faire pour Marie tous les efforts qu'elle s'était proposés. Le régent se hâta d'assembler des troupes, et se mit en campagne, quoique son armée fût fort inférieure à celle de la reine. On en vint aux mains à Langside, près de Glascow et l'avantage fut entièrement du côté du régent. Malgré le sang qu'il épargna, en arrêtant le carnage après la victoire, elle ne produisit pas moins la dispersion totale du parti de Marie. Cette malheureuse princesse s'enfuit précipitamment du champ de bataille en se dirigeant du côté du midi, et, avec très peu de suite, arriva sur les frontières d'Angleterre. Ce fut là qu'elle délibéra sur les mesures qui lui restaient à prendre, et dont vraisemblablement dépendrait le bonheur ou le malheur du reste (114) de sa vie. Elle sentit qu'il lui était désormais impossible de demeurer dans ses propres états dans la situation déplorable où elle se trouvait réduite, il lui eût trop coûté de retourner en France, où elle avait paru autrefois avec tant de splendeur; d'ailleurs, elle n'avait pas même un vaisseau qui pût l'y transporter sûrement. Les derniers procédés d'Elisabeth, ces procédés si généreux, lui firent espérer de l'appui et des secours de ce côté et la crainte actuelle de ses ennemis domestiques étant la plus pressante, elle passa par-dessus toute autre considération, et prit le parti d'aller chercher un asile en Angleterre. Elle s'embarqua sur un bateau de pêcheur à Galloway, et descendit à terre le même jour à Workington dans le Cumberland, à environ trente milles de Carlisle. Elle envoya sur-le-champ un courrier à Londres pour donner avis de son arrivée, demander la permission de voir Élisabeth, et implorer sa protection, en conséquence des protestations d'amitié qu'elle avait reçues de cette princesse.

 

Élisabeth elle-même se trouvait alors dans le cas de prendre nécessairement un parti décisif sur le traitement qu'elle ferait à Marie. Plus entraînée par un sentiment de générosité que conduite par des motifs de politique, elle avait résisté jusqu'alors aux conseils de Cecil; mais ce ministre habile l'engagea à peser de nouveau toutes les considérations qui se rencontraient dans cette conjoncture critique. Il lui représenta que la faction qui avait détrôné Marie, et qui s'était emparée du gouvernement de l'Écosse, était composée des partisans de l'alliance anglaise, tous engagés par religion et par intérêt à persévérer dans leur union avec Élisabeth; que Murray et ses amis, malgré les sujets qu'ils pouvaient avoir de se plaindre de quelques procédés un peu durs, pendant leur bannissement en Angleterre, oublieraient facilement ces griefs, en considérant qu'Élisabeth était la seule de leurs alliés sur laquelle ils pussent compter avec sûreté; que leur propre souveraine par son attachement à la foi catholique, et par ses autres liaisons, leur ôtait l'espoir d'être soutenus de la France, et même de l'Espagne; que, d'un autre côté, Marie, même avant sa rupture violente avec ses sujets protestants, était en secret absolument livrée aux conseils de la maison (115) de Guise; qu'elle serait encore plus docile aux vues de cette maison, lorsque son crédit et celui des catholiques zélés seraient les seules ressources que la mauvaise conduite de cette princesse lui eût laissées ; que ses prétentions à la couronne d'Angleterre deviendraient un instrument très dangereux entre les mains des Guise; que si elle parvenait jamais à détruire les protestants de son royaume, elle amènerait les catholiques d'Écosse, ceux d'Angleterre et des pays étrangers, à faire une ligue entre eux contre la religion et le gouvernement d'Angleterre; qu'Élisabeth ne pouvait donc procéder avec trop de circonspection dans le dessein de rétablir sa rivale sur le trône; qu'il fallait surtout, si l'on faisait cette entreprise, que les Anglais seuls l'exécutassent, et que le sort de la réformation et des réformés fût préalablement assuré en Écosse; mais qu'il était encore plus essentiel de s'assurer de la personne de Marie, de peur que cette princesse, trouvant dans l'amitié de l'Angleterre une réserve à laquelle elle ne se serait pas attendue, ne prit brusquement le parti de se sauver en France, et n'employât des forces étrangères pour remonter sur son trône; que dans la position où elle était, ses affaires désespérées, sa réputation flétrie, elle ne serait pas délicate sur le choix des moyens; que le ressentiment qu'elle conserverait de s'être vue ainsi abandonnée d'Élisabeth, joint à son ambition et à son zèle outré pour sa doctrine, la rendrait pour l'Angleterre une ennemie aussi implacable que puissante; que si elle était une fois hors du royaume, entre les mains de catholiques entreprenants, il lui paraîtrait aussi facile d'attaquer l'Angleterre que l'Écosse que la manière la plus sûre, suivant elle, de recouvrer ses propres états serait de s'emparer de ceux qu'elle prétendrait lui appartenir aussi légitimement; que, dans une situation aussi critique, quoi qu'on pût dire en faveur de la neutralité, Élisabeth ne pourrait y consentir sans s'exposer aux plus grands dangers; qu'il était indispensable de s'assurer de la personne de Marie, soit que l'Angleterre voulût employer ses forces pour elle ou contre elle qu'à la vérité, la générosité était la vertu des grands princes, mais qu'il serait de la dernière imprudence d'en suivre les mouvements dans des circonstances aussi délicates que celles où la reine se trouvait actuellement, et (116) lorsqu'elle ne pouvait prendre aucun parti auquel sa propre sûreté et les intérêts de ses peuples ne fussent intimement liés; que si le spectacle d'une rébellion suivie du succès était odieux à tous les souverains, surtout dans un pays voisin, l'imprudence de Marie, et peut-être l'atrocité de ses crimes, justifiaient le soulèvement des Écossais; qu'après tant de raisons de se révolter, leur exemple ne pouvait être regardé longtemps comme dangereux pour les autres princes; qu'il fallait, avant tout, qu'Élisabeth constatât avec des formes régulières, et d'une manière satisfaisante, l'étendue du crime imputé à Marie, pour déterminer en conséquence le degré de protection qu'elle devait lui donner contre ses sujets mécontents; que si aucune gloire n'était au-dessus de celle de secourir l'innocence opprimée, le plus détestable de tous les abus était de protéger le vice et l'assassinat sur le trône; que la honte de ses actions déshonorantes s'étendait sur tous ceux qui les souffraient ou les autorisaient ; que si les crimes de la reine d'Écosse se trouvaient, après une enquête exacte, aussi énormes, aussi certains qu'on le publiait et qu'on le croyait, tous les partis que la politique pourrait dicter contre elle seraient dès lors justifiés; qu'au contraire, s'il était prouvé qu'elle fût innocente, tous les procédés que l'amitié inspirerait deviendraient glorieux.

 

Ces considérations frappèrent Élisabeth. Elle résolut en effet, sous les dehors d'un sincère attachement, de prendre des mesures pour s'assurer de Marie. Elle envoya ordre sur-le-champ à lady Scrope, sœur du duc de Norfolk, d'aller rendre ses devoirs à la reine d'Écosse, qui était dans son voisinage. Quelque temps après, Élisabeth lui envoya lord Scrope lui-même, gouverneur des frontières, et sir Francis Knolles, vice-chambellan. Ils trouvèrent cette princesse déjà logée dans le château de Carlisle. Après l'avoir assurée du tendre intérêt qu'Élisabeth prenait à ses derniers malheurs, ils lui dirent qu'il était actuellement impossible à cette princesse de recevoir sa visite et de l'admettre en sa présence et que, jusqu'au moment où Marie se serait entièrement justifiée du meurtre de Henri, dont elle était si fortement accusée, Élisabeth ne pouvait décemment se montrer sa protectrice, et paraître indifférente à l'assassinat d'un de ses plus (117) proches parents [141]. Des paroles si cruelles et si peu attendues arrachèrent des larmes à Marie. Elle céda cependant à la nécessité de sa situation, et répondit que son intention était de se justifier aux yeux de sa sœur de toutes les horreurs qu'on lui imputait, et qu'elle soumettait volontiers sa cause à l'arbitrage d'une si bonne amie [142]. Deux jours après, elle envoya lord Herries à Londres, avec une lettre où elle confirmait les mêmes dispositions.

 

Ce consentement, que Marie ne pouvait guère refuser sans faire indirectement l'aveu de son crime, était ce qu'attendait et désirait Élisabeth. Elle dépêcha sur-le-champ Midlemore au régent d'Écosse, et lui fit enjoindre de cesser toutes poursuites contre le parti de Marie, et d'envoyer quelques personnes à Londres pour justifier sa conduite envers sa souveraine. Murray pouvait s'étonner avec raison de recevoir un message si impérieux. Mais comme il était environné d'ennemis domestiques puissants et nombreux, et que parmi les états étrangers il ne pouvait se promettre de secours que de la part de l'Angleterre, il aima mieux dévorer cet affront que de s'aliéner Elisabeth par un refus. Il fit aussi réflexion que, malgré la partialité que cette reine avait marquée jusqu'alors en faveur de Marie, plusieurs motifs politiques devaient évidemment la porter à soutenir le parti du roi en Écosse. On ne pouvait douter que cette pénétrante princesse ne sentît à la fin l'avantage qu'elle y trouverait, et qu'il n'obtînt au moins d'elle une audience attentive et sans prévention : il répondit donc qu'il se rendrait en personne en Angleterre, accompagné d'autres commissaires, et qu'il soumettrait volontiers sa cause au jugement d'Élisabeth.

 

Lord Herreis aperçut alors que sa maîtresse s'était engagée trop loin en donnant sa parole ; il s'efforça de prouver que Marie ne pouvait, sans déroger à la majesté du trône, descendre à une discussion avec des sujets rebelles devant un souverain

étranger. Il demanda, ou que l'Angleterre accordât immédiatement son appui à cette princesse, ou qu'il lui fût permis de passer en France. Cependant, pressé par le conseil anglais de (118) tenir son premier engagement, Herreis fut obligé d'y acquiescer de nouveau; mais quelques jours après il se rétracta encore, et ce ne fut pas sans difficulté qu'on pût l'y ramener. Ces variations renouvelées sans cesse prouvaient assez sa répugnance pour les mesures adoptées par la cour d'Angleterre.

 

La reine d'Écosse ne marqua pas moins d'aversion pour le jugement proposé, et Elisabeth eut besoin de toute son adresse et de toute sa prudence pour l'empêcher de rompre l'arrangement auquel elle avait d'abord consenti : elle ne cessait de répéter à Marie qu'elle ne voulait entrer dans cette affaire qu'avec son approbation et son consentement ; qu'elle n'avait
d'autre objet que la justification de son amie ; qu'elle ne doutait pas qu'on ne détruisît aisément toutes les calomnies de ses ennemis ; que même, quand l'apologie de sa conduite ne produirait pas une entière conviction, elle n'en était pas moins déterminée à prendre son parti, et à lui ménager un accommodement convenable; qu'on n'avait jamais eu l'intention de la mettre en jugement sur l'accusation de ses sujets rebelles, et qu'au contraire eux-mêmes seraient sommés de venir justifier leur conduite envers leur souveraine 
[143]. La reine d'Écosse, séduite par ces discours spécieux, consentit enfin que ses commissaires établissent sa justification devant ceux qu'Élisabeth nommerait de son côté.

 

Pendant ce temps-là, lord Scrope et sir Francis Knolles, qui demeuraient à Carlisle avec Marie, avaient le temps d'étudier son caractère, et de transmettre à Élisabeth leurs observations. Loin d'être abattue par ses malheurs, cette princesse, inébranlable dans ses projets, active dans ses entreprises, n'aspirait qu'à reprendre la supériorité. Elle avait résolu de s'exposer à toutes les extrémités, de combattre tous les obstacles, de tenter tous les moyens, plutôt que d'abandonner sa cause et de céder le moindre avantage à ses ennemis. Éloquente, insinuante, affable, elle avait déjà convaincu tous ceux qui l'approchaient de l'innocence de sa conduite passée, comme elle annonçait hautement qu'elle aurait recours aux amis qu'elle (119) avait dans toute l'Europe, et même aux infidèles et aux barbares, pour la venger de ses persécuteurs, il leur était aisé de prévoir tout ce qu'ils avaient à craindre d'elle, si jamais ils laissaient agir contre eux, dans toute leur force, ses charmes, son esprit et son courage [144]. La cour d'Angleterre, qui, sous prétexte de pourvoir à la sûreté de sa personne, la retenait déjà
prisonnière, résolut de la faire surveiller avec encore plus de soin. Carlisle, par sa situation sur les frontières, pouvait donner à Marie de grandes facilités pour effectuer son évasion : elle fut transférée à Bolton, terre de lord Scrope en Yorkshire; et l'issue que pouvait avoir la contestation de la reine d'Écosse avec ses sujets parut alors un objet plus important aux intérêts et à la sûreté d'Élisabeth qu'on ne l'avait cru jusque-là.

 

Le gouvernement anglais nomma pour examiner cette grande affaire le duc de Norfolk, le comte de Sussex et sir Ralph Sadler York fut choisi pour le lieu de la conférence. Lesley, évêque de Ross, les lords Herreis, Levingstone et Boyde, avec trois autres personnes, y parurent en qualité de commissaires de la reine Marie. Le comte de Murray, régent, le comte de Morton, l'évêque d'Orkney, lord Lindesey et l'abbé de Dunfermling furent ceux du roi et du royaume d'Écosse. Le secrétaire d'état Lidington, George Buchanan, historien et poète célèbre, avec quelques autres, leur furent donnés pour adjoints.

 

C'était une circonstance bien glorieuse pour Élisabeth que d'être ainsi choisie pour arbitre entre les factions intérieures d'une nation voisine, dont pendant plusieurs siècles la jalousie et la haine la plus violente s'étaient signalées contre l'Angleterre. Ce n'était pas un événement moins étrange et moins heureux pour cette princesse, que celui qui remettait entre ses mains le sort et la réputation d'une rivale qui lui avait longtemps causé les plus vives inquiétudes. Élisabeth, dans quelques circonstances précédentes, avait paru pencher en faveur de Marie mais ses intérêts emportèrent enfin la balance du côté des ennemis de cette malheureuse princesse. Élisabeth avait fait si fréquemment des protestations d'impartialité, et ces protestations avaient si (120) bien réussi, que chaque parti accusait ses commissaires de favoriser le parti contraire. Elle semblait même, par les instructions qu'elle leur avait données, n'avoir fixé aucun plan sur la décision de cette affaire; mais elle connaissait bien tous les avantages qu'elle pouvait recueillir de cet événement, quel qu'il fût. S'il arrivait que les crimes de Marie fussent prouvés incontestablement, la réputation de cette princesse restait à jamais flétrie, et l'on pouvait en conséquence la retenir avec justice dans une prison perpétuelle en Angleterre. Si, au contraire, l'accusation portée contre elle tombait faute de preuves suffisantes, on la rétablirait sur le trône, mais avec un pouvoir si restreint qu'Élisabeth se trouverait toujours nécessairement l'arbitre des différends qui pourraient s'élever en Écosse entre les partis, et deviendrait en effet maîtresse absolue de ce royaume [145].

 

Les commissaires de Marie, avant d'entrer dans le détail des plaintes de leur reine contre ses ennemis, protestèrent que l'acte de leur comparution dans cette affaire ne pourrait être regardé en aucune façon comme un acte de dépendance ou de subordination de la couronne d'Écosse à celle d'Angleterre. Les commissaires anglais reçurent cette protestation, mais en faisant de leur côté la réserve des prétentions de l'Angleterre. On lut ensuite les plaintes de Marie ; elles contenaient le récit de tous les outrages qu'elle avait essuyés depuis son mariage avec Bothwel ; elle accusait ses sujets d'avoir pris les armes contre elle, sous prétexte de la tirer de captivité; et lorsqu'elle s'était mise entre leurs mains, de l'avoir retenu prisonnière à Lochlevin ; d'avoir placé son fils sur le trône ; d'avoir repris les armes de nouveau contre elle après son évasion; d'avoir rejeté toutes les propositions d'accommodement qu'elle avait faites; d'avoir livré bataille à ses troupes, enfin de l'avoir contrainte à se réfugier en Angleterre pour la sûreté de sa personne [146]. Le comte de Murray répondit à ces griefs par le récit sommaire et tronqué de ce qui s'était passé en dernier lieu. Il rappela que le comte de Bothwel, le meurtrier reconnu du feu roi, peu de temps après (121) ce forfait, avait enlevé la reine et l’avait conduite à Dunbar ; qu'il s'était emparé de l'esprit de cette princesse au point de la faire consentir à l'épouser ; qu'en conséquence il avait demandé et obtenu une sentence de divorce avec sa première femme, et avait osé célébrer son mariage avec la reine ; que le scandale de cette action, la honte qui en rejaillissait sur toute la nation, le danger auquel le jeune prince était exposé de la part de cet audacieux, avaient engagé la noblesse à prendre les armes pour s'opposer à ses entreprises criminelles ; que la reine, dans la seule intention de le sauver, s'était jeté elle-même entre les mains de ses sujets mais qu'elle avait continué de montrer un attachement si violent pour lui, qu'ils avaient cru nécessaire à leur sûreté et à la sûreté publique de s'assurer de la personne de leur souveraine, jusqu'à ce que Bothwel et les autres assassins du roi pussent être jugés et punis ; que cette princesse, pendant sa détention, avait volontairement et sans aucune séduction ou violence, mais simplement par dégoût pour les soucis et les inconvénients de la royauté, résigné la couronne à son fils unique, et nommé le comte de Murray régent durant la minorité [147]. La réplique de la reine fut simple : elle assura qu'elle n'avait jamais su ni pu soupçonner que Bothwel, acquitté par un jury, Bothwel, que toute la noblesse du royaume lui avait proposé pour époux, fût l'assassin du roi qu'elle avait toujours désiré et qu'elle désirait encore qu'il fût puni comme il le méritait, s'il était en effet coupable; qu'elle n'avait abdiqué la couronne que par la crainte des dangers trop réels auxquels sa vie était exposée, et même qu'après des menaces positives de violences que Throgmorton, l'ambassadeur d'Angleterre, ainsi que d'autres de ses amis, lui avaient conseillé de signer cet acte comme le seul moyen de se sauver, et qu'ils l'avaient assurée qu'un consentement donné dans de pareilles circonstances ne pouvait jamais être d'aucune autorité contre elle [148].

 

Jusque-là la reine d'Écosse paraissait avoir évidemment l'avantage dans cette discussion, et les commissaires anglais auraient pu être surpris de la faible défense de Murray, et de ce (122) qu'il avait supprimé toutes les imputations graves sur lesquelles son parti avait toujours le plus appuyé contre cette princesse, s'ils n'avaient été initiés dans ce mystère par quelques conférences particulières, tenues entre eux avant cette assemblée. Les commissaires de Marie s'étaient vantés qu'Élisabeth, pour maintenir les droits des souverains, et par égard pour sa parente, était résolue de la rétablir sur le trône, quelque criminelle que pût paraître sa conduite. Murray, réfléchissant sur quelques procédés antérieurs de la cour d'Angleterre, commença en effet à craindre que l'attente de ces commissaires ne fût fondée. Il crut qu'en consentant à passer sous silence la partie la plus grave de l'accusation portée contre Marie, il amènerait plus aisément cette princesse aux termes d'un accommodement raisonnable mais que si, au contraire, il la chargeait une fois de tous les crimes qu'on lui imputait, il ne serait plus possible de transiger avec elle; et que si la puissance d'Élisabeth ou l'appui de ses autres amis, la replaçaient un jour sur le trône, lui et son parti resteraient exposés à sa vengeance implacable. Il résolut donc de ne pas hasarder une démarche imprudente sur laquelle il ne pourrait jamais revenir. Il rendit une visite particulière à Norfolk et aux autres commissaires anglais, leur avoua ses inquiétudes, leur communiqua les preuves des crimes de Marie, et leur demanda des assurances de la protection d'Élisabeth, si à l'examen ces preuves paraissaient entièrement convaincantes. Norfolk ne fut pas fâché intérieurement des inquiétudes de Murray [149] : il avait toujours été le partisan de la reine d'Écosse ; le secrétaire d'état Lidington, homme plein d'adresse et de capacité, qui commençait aussi à pencher du côté de cette princesse, engagea encore plus Norfolk à s'intéresser en sa faveur, et lui suggéra même l'idée de l'épouser quoique le duc convînt que les preuves contre Marie paraissaient incontestables, il affermit Murray dans la résolution qu'il avait prise de ne les pas produire publiquement dans les conférences devant les commissaires anglais.

 

Norfolk fut cependant obligé de transmettre à la cour les (123) demandes du régent ; elles se réduisaient à quatre savoir, si les commissaires anglais étaient autorisés par leur souveraine à prononcer une sentence contre Marie au cas que son crime leur fût pleinement prouvé ; s'ils voulaient promettre d'exercer cette autorité, et de procéder à un jugement définitif si la reine d'Ecosse, après sa conviction, serait remise entre les mains du régent, ou du moins assez bien gardée en Angleterre pour qu'elle ne pût jamais troubler la tranquillité de l'Écosse ; enfin si Élisabeth voudrait aussi s'engager à reconnaître alors le jeune roi et à maintenir le régent dans son autorité [150] ?

 

Lorsqu'Élisabeth fut instruite de ces demandes, et de ce qui s'était déjà passé dans l'assemblée des commissaires, elle commença à comprendre que cette affaire pouvait avoir une conclusion plus décisive et plus avantageuse qu'elle ne l'avait attendue jusqu'alors. Elle résolut donc d'en mettre la discussion au grand jour. Sous prétexte que la distance du lieu où l'on s'assemblait à celui de sa résidence retardait la procédure, elle ordonna à ses commissaires de se rendre à Londres, et d'y continuer les conférences. A peine furent-ils arrivés, qu'elle leur associa quelques-uns des principaux membres de son conseil, sir Nicolas Bacon, lord chancelier, les comtes d'Arundel et de Leicester, lord Clinton, amiral, et sir William Cecil, secrétaire d'état. La reine d'Écosse, qui ne pénétrait rien de ces motifs secrets, et qui espérait toujours que la crainte ou le respect empêcherait encore Murray de porter quelque accusation violente contre elle, parut satisfaite que les conférences fussent transférées ; elle s'applaudit de ce que son procès était maintenant sous l'inspection immédiate d'Élisabeth, et dit hautement que c'était ce qu'elle avait le plus désiré. En conséquence, les conférences se continuèrent à Hampton-Court, et les commissaires de Marie ne firent aucune difficulté d'y assister comme auparavant.

 

Dans cet intervalle, Élisabeth fit une réponse satisfaisante à toutes les demandes de Murray. Elle déclara que, malgré le désir et l'espoir qu'elle avait d'être convaincue de l'innocence de (124) Marie par l'examen actuel de son procès, s'il arrivait cependant que cette princesse fût trouvée coupable du meurtre de son époux, elle la regarderait comme à jamais indigne du trône. Le régent, enhardi par cette déclaration, ne garda plus de mesures avec la reine d'Écosse. Après avoir marqué qu'il n'en venait qu'à regret à cette extrémité; après avoir protesté que la seule nécessité de sa propre défense, qui n'admettait aucun ménagement, le forçait à n'en plus garder, il accusa Marie en termes précis d'avoir consenti et participé à l'assassinat du roi [151]. Le comte de Lénox parut aussi devant les commissaires anglais, et demanda vengeance du meurtre de son fils, contre Bothwel, auteur de cet attentat, et contre Marie qu'il accusa d'en être complice.

 

Lorsque ces accusations inattendues furent produites, et qu'on en eut donné copie à l'évêque de Ross, à lord Herreis, et aux autres commissaires de Marie, ils refusèrent absolument d'y répondre; et fondèrent leur refus sur des raisons très extraordinaires : ils avaient ordre de leur maîtresse, dirent-ils, de n'opposer aucune défense à tout ce qu'on avancerait contre son honneur, les voies de justification étant au-dessous d'une princesse souveraine, qui ne dépendait d'aucun tribunal. Ils demandèrent qu'avant tout elle fût admise en présence d'Élisabeth, à qui seule elle consentait de prouver son innocence [152]. Ils oubliaient sans doute que les conférences ne s'étaient ouvertes d'abord, et ne se continuaient, que dans l'unique vue de disculper Marie des crimes dont ses ennemis l'accusaient; qu'Élisabeth n'avait jamais voulu entrer dans la connaissance de cette affaire qu'en qualité de son amie, que par son consentement, avec son approbation, et sans s'arroger aucune juridiction sur elle; que cette princesse avait refusé, dès le commencement, de voir la reine d'Écosse jusqu'à ce que son innocence fût mise dans le plus grand jour; qu'elle ne laissait donc échapper aucune marque nouvelle de partialité en persistant dans cette résolution que, si elle avait donné audience au comte de Murray et à ses collègues, elle avait fait précédemment le même honneur aux commissaires (125) de Marie [153], et que jusque-là sa conduite était absolument égale entre les deux parties [154].

 

Le refus que faisaient les commissaires de la reine d'Écosse de répondre à l'accusation de Murray semblait devoir nécessairement arrêter le cours de la procédure. Mais, quoique ce silence pût être interprété comme une présomption contre elle, il ne remplissait pas encore l'attente de ceux d'entre les ministres anglais qui étaient ennemis de cette princesse. Ils voulaient avoir entre leurs mains les preuves de son crime; et Élisabeth employa un artifice ingénieux pour tirer décemment ces preuves des mains de Murray. On le somma de comparaître devant les commissaires anglais, qui le réprimandèrent sévèrement, au nom de la reine, relativement aux imputations atroces qu'il avait eu la témérité de hasarder contre Marie. «Quoique le comte de Murray, ajoutèrent-ils, et les autres commissaires aient oublié jusqu'à ce point le respect et la fidélité qu'ils doivent à leur souveraine, la reine ne s'écartera jamais des sentiments qu'elle a voués à son amie, à sa voisine et à sa parente, et elle veut être instruite de ce qu'ils peuvent dire pour leur justification. Murray, si vivement pressé, n'hésita plus à produire les preuves de ce qu'il avait avancé contre la reine d'Écosse; c'étaient entre autres quelques lettres d'amour et quelques sonnets de cette princesse à Bothwel, le tout écrit de sa propre main, et deux autres papiers, l'un entièrement de son écriture, l'autre de celle du comte de Huntley, mais signé d'elle-même, qui tous deux contenaient une promesse de mariage avec Botwel, promesse faite avant le prétendu jugement et l'absolution de ce seigneur.

 

Le comte de Bothwel avait gardé ces papiers importants dans (126) une cassette d'argent qu'il tenait de Marie, et qui avait appartenu à François, son premier époux. Quoiqu'elle eût ordonné à Bothwel de brûler ses lettres à mesure qu'il les aurait lues, il avait jugé à propos de les conserver comme des gages de sa fidélité, et les avait données à garder à sir James Balfour, lieutenant-gouverneur du château d'Édimbourg. Lorsque cette forteresse fut assiégée par les seigneurs mécontents, associés contre Marie, Bothwel envoya un homme de confiance pour retirer cette cassette des mains du lieutenant. Balfour la rendit en effet; mais, comme il avait alors lieu de se plaindre de Bothwel, et qu'il négociait en secret un accommodement avec les rebelles, il eut soin d'informer de la remise de ces papiers le comte de Morton qui les intercepta. Ils renfermaient des preuves incontestables du commerce criminel de Marie avec Bothwel, de son consentement à l'assassinat du roi, et de sa connivence avec Bothwel lorsque celui-ci l'avait enlevée [155]. Murray fortifia ces témoignages par le concours d'autres faits qui ne s'y rapportaient que trop bien. Il y ajouta quelques jours après la confession de mort d'un nommé Hubert, dit French Paris, domestique de Bothwel, exécuté pour le meurtre du roi, et qui avait formellement accusé la reine de complicité dans cet attentat.

 

Les commissaires de Marie avaient employé tous les expédients imaginables pour détourner le coup, qu'ils voyaient diriger sur eux, et contre lequel il semble qu'ils n'étaient pas suffisamment en mesure de se défendre. Aussitôt que Murray eut commencé à produire ces chefs d'accusation contre la reine d'Écosse, ils tâchèrent de tourner les conférences en négociations, au lieu que leur premier objet avait été de procéder à une enquête justificative. En vain les commissaires anglais leur représentèrent que Marie se déshonorerait à jamais si elle entrait en arrangement avec des sujets rebelles, avant de s'être pleinement justifiée des imputations énormes répandues contre elle, ils insistèrent toujours pour qu'Élisabeth fixât quelque accommodement entre Marie et les ennemis qu'elle avait en Écosse [156]. Les commissaires de la reine d'Écosse soutenaient que, jusqu'à ce que cette (127) princesse eût répondu aux articles de l'accusation portée contre elle, on ne devait ni en demander les preuves à Murray, ni l'admettre à les produire. Mais lorsqu'ils virent que les commissaires anglais étaient déterminés à continuer la procédure dans la même forme qui avait d'abord été projetée, ils rompirent les conférences, et refusèrent constamment de faire aucune réplique. Toutes les pièces de ce procès ont depuis été rendues publiques. Les objections qu'on a faites contre leur authenticité sont en général assez faibles; mais eussent-elles été plus spécieuses, elles ne seraient plus d'aucun poids maintenant, puisque Marie, dans le temps où la vérité pouvait être mise dans tout son jour, ratifia les assertions qui déposaient contre elle; en cherchant à éviter l'enquête dans le moment critique où on la commençait, et en refusant de réfuter les accusations de ses ennemis [157].

 

(128) Quoique Élisabeth en eût assez vu pour sa propre satisfaction, elle voulut aussi que les premières personnes de l'état fussent informées de tout qui s'était passé, et fussent convaincues de (129) l'équité de sa conduite. Elle assembla son conseil privé et, pour donner encore plus de solennité et d'authenticité à cette affaire, elle ajouta aux membres qui le composaient, les comtes de (130) Northuinberland, de Westmoreland, de Shreswsbury, de Worcester, de Huntingdon et de Warwick. On leur lut toutes les procédures des commissaires anglais, ainsi que les pièces produites par Murray. On confronta en leur présence un grand nombre de lettres écrites par Marie à Élisabeth avec celles que le régent avait livrées. On fit mention du refus qu'avaient fait les commissaires de Marie de répondre aux accusations portées contre cette princesse. Elisabeth, après ces préliminaires, dit aux conseillers qu'ayant pensé, dès le commencement, qu'il ne lui convenait pas de voir Marie avant qu'elle ne se fût en quelque façon justifiée des crimes affreux dont on la chargeait, elle devait persévérer plus que jamais dans cette résolution depuis que cette princesse était convaincue par des preuves si évidentes, et lorsqu'elle persistait dans son refus de répondre [158]. Elle fit ensuite appeler les commissaires de la reine d'Écosse et, après leur avoir insinué qu'elle trouvait plus décent pour leur maîtresse de continuer les conférences que de demander à se justifier en personne, elle leur dit que Marie pouvait envoyer sa réponse par quelqu'un en qui elle eût confiance, ou la remettre à quelque seigneur anglais qu'on enverrait recevoir ses ordres; mais que, si elle persistait à ne vouloir rien répondre, son silence serait regardé comme l'aveu le plus formel de son crime, et qu'elle ne devait pas compter au nombre de ses amis ceux qui lui conseillaient de se taire. Ces raisons étaient encore plus fortement exprimées dans une lettre qu'elle adressa à Marie.

 

La reine d'Écosse n'avait plus d'autre subterfuge pour éluder des instances si pressantes que de demander toujours une conférence particulière avec Élisabeth ; demande qu'elle était bien sûre qu'on ne lui accorderait jamais parce qu'Élisabeth savait que cette entrevue ne déciderait rien, parce qu'elle craignait que les choses n'y fussent portées à des extrémités qu'elle voulait éviter, et parce qu'elle avait été refusée d'abord, même avant les premières conférences. Marie, cherchant encore à faire bonne contenance, s'avisa d'un autre expédient malgré la rupture des conférences, elle ordonna à ses commissaires d'accuser le comte (131) de Murray et ses associés d'être les meurtriers du roi; mais cette accusation formée si tard, dictée seulement par ses griefs contre Murray, dépourvue de toute preuve, ne put être regardée que comme une vaine récrimination [159]. Elle demanda aussi copie des papiers que Murray avait produits. Mais, comme elle persistait à ne faire aucune réponse devant les commissaires anglais, l'objet de sa demande lui fut définitivement refusé [160].

 

(132) Marie ayant ainsi mis fin aux conférences, le régent témoigna un grand désir de retourner en Écosse, et se plaignit de ce que ses ennemis avaient profité de son absence pour porter le trouble dans le gouvernement. Elisabeth consentit à son départ, et lui fit prêter une somme de cinq mille livres sterling pour les frais de son voyage. Pendant les conférences d'York, le duc de Châtellerault passa de France à Londres. Elisabeth, sachant qu'il était engagé dans le parti de Marie, et qu'il avait de fortes prétentions sur la régence pendant la minorité du roi d'Écosse, jugea à propos de le retenir jusqu'après le départ de Murray. Mais, malgré ces marques de faveur, et quelques autres secours qu'elle donna secrètement à ce dernier [161], elle refusa toujours de reconnaître le jeune roi, et de traiter avec Murray comme régent d'Écosse.

 

Les ordres furent donnés pour transférer Marie, de Bolton, place environnée de catholiques, à Tutbury, dans le comté de Stafford, où elle fut mise sous la garde du comte de Shrewsbury. (133) Élisabeth espérait que cette princesse, abattue par ses malheurs, et confondue des événements qui venaient de se passer, s'estimerait trop heureuse d'être à l'abri de tous les orages dont sa vie avait été agitée. La reine d'Angleterre promit de tout ensevelir dans l'oubli, pourvu que Marie consentît à céder volontairement la couronne à son fils, ou du moins à se l'associer au gouvernement, et à laisser l'administration entre les mains du comte de Murray, pendant la minorité du jeune prince; mais cette princesse altière refusa toutes les conditions de ce traité, et déclara que ses dernières paroles seraient celles d'une reine d'Écosse. Indépendamment de plusieurs autres raisons qu'elle avait, disait-elle, pour être inébranlable dans sa résolution, elle savait qu'en abdiquant dans ces conjonctures, sa soumission serait généralement interprétée comme un aveu de son crime, et donnerait du poids à toutes les calomnies de ses adversaires.

 

Marie en revenait constamment à cette alternative ou qu'Élisabeth lui aidât à recouvrer son autorité, ou qu'elle lui laissât la liberté de se retirer en France, et de mettre à l'épreuve l'amitié des autres princes. Comme elle prétendait n'être venue en Angleterre que de son propre mouvement, et sur la foi des protestations d'attachement qu'Élisabeth lui avait faites précédemment, elle croyait qu'on ne pouvait, sans la plus grande injustice, lui refuser l'une ou l'autre demande. Mais Élisabeth, qui sentait le danger d'acquiescer à l'une de ces deux propositions, était intérieurement résolue à retenir cette princesse prisonnière, et comme, dans le vrai, la retraite de Marie en Angleterre avait été plutôt un effet de son embarras que de son choix, ses droits sur la générosité d'Élisabeth étaient moins forts qu'elle ne voulait le persuader. On crut que la nécessité justifierait la détention de la reine d'Écosse aux yeux de la prudence, et que sa mauvaise conduite antérieure justifierait assez cette rigueur aux yeux de l'équité. On prévit que la compassion qu'inspirait la situation de cette princesse, jointe à sou talent pour l'intrigue, et à ses manières séduisantes, exciterait le zèle de ses partisans, surtout des catholiques, si elle restait en Angleterre mais ces inconvénients parurent moins à craindre que ceux qui pouvaient résulter de tout autre parti. Élisabeth d'ailleurs (134) comptait sur sa propre adresse pour détourner ces dangers. Elle se proposait d'éviter de rompre avec Marie, de lui laisser toujours l'espoir d'un accommodement, de négocier sans cesse avec elle, et de rejeter sur des accidents étrangers, ou sur l'obstination perverse des autres, le tort de ne jamais rien conclure.

 

Revenons actuellement aux affaires de l'Angleterre dont nous nous sommes écartés, pour ne pas interrompre le récit des événements relatifs à l'Écosse, qui forment une partie si essentielle du règne d'Élisabeth. Le terme fixé par le traité de Cateau-Cambrésis pour la restitution de Calais expirait en 1567. La reine, après avoir demandé qu'on ouvrît les portes de cette ville, envoya sir Thomas Smith à Paris : ce ministre, conjointement avec sir Henri Norris, ambassadeur ordinaire d'Élisabeth à la cour de France, insista fortement sur cette demande. Des conférences tenues à ce sujet n'aboutirent à rien. Le chancelier de l'Hôpital dit aux ambassadeurs anglais qu'il était vrai que la France, par un article du traité, était obligée à rendre Calais au bout de huit ans; mais qu'il y avait un autre article du même traité qui privait actuellement Élisabeth de tous les droits qui pouvaient lui être dévolus par cet engagement qu'on était convenu que, si l'Angleterre, pendant cet intervalle, commettait des hostilités contre la France, elle serait déchue de toutes ses prétentions sur Calais ; que la prise de possession du Havre et de Dieppe, de quelque prétexte que cette usurpation fût couverte, était une violation manifeste de la paix entre les deux nations; que, quoique ces places n'eussent pas été prises de force, mais eussent été remises par les gouverneurs entre les mains d'Élisabeth, ces gouverneurs étaient des rebelles et qu'une correspondance avec des sujets coupables d'un tel crime était la plus cruelle injure qu'un souverain pût recevoir; que, dans le traité qui avait suivi l'expulsion des Anglais de la Normandie, les ministres de France avaient absolument refusé de faire aucune mention de Calais, et avaient déclaré par-là qu'ils regardaient cette ville comme justement dévolue à la couronne de France; qu'il était encore vrai qu'une clause générale, insérée dans l'acte, réservait à chacun tous ses droits mais que cette clause ne pouvait avoir lieu en faveur de l'Angleterre, qui n'avait alors (135) aucun droit légitime sur Calais, et avait perdu précédemment toutes ses prétentions sur cette place [162]. Élisabeth ne fut pas surprise de cette difficulté. Elle n'ignorait pas que dès le traité de Cateau-Cambrésis la cour de France n'avait pas eu l'intention de restituer Calais, et qu'il fallait encore moins espérer cette restitution lorsque des raisons si plausibles pouvaient en autoriser le refus. La reine pensa qu'il valait mieux supporter cette perte que de soutenir un droit douteux par une guerre dangereuse, dispendieuse et hors de saison [163].

 

Élisabeth entra dans de nouvelles négociations de mariage avec l'archiduc Charles. Elle ne paraissait pas être alors dans des circonstances où la politique dût exiger d'elle une démarche artificieuse. Mais, comme elle imposa des conditions très dures à l'archiduc, qu'elle insista fortement pour que, s'il l'épousait, il n'eût aucune autorité, aucun titre en Angleterre, qu'elle lui refusa même l'exercice de sa religion, la négociation n'eut point de suite. Ce prince, désespérant de réussir à obtenir sa main, épousa la fille d'Albert duc de Bavière [164].




 


(136) CHAPITRE XLI.

 

 


Caractère des puritains.- Conspiration du duc de Norfolk. - Soulèvement dans le nord. - Assassinat du comte de Murray. - Assemblée du parlement. - Guerres civiles en France. - Affaires des Pays-Bas. - Nouvelle conspiration du duc de Norfolk. -Son procès. - Son exécution. - Affaires d'Écosse. - Affaires de France. - Massacre à Paris. - Affaires de France. - Guerres civiles dans les Pays-Bas. - Assemblée du parlement.



 

De toutes les églises de l'Europe qui ont secoué le joug du pape, aucune n'y procéda avec autant de sagesse et de modération que l'église d'Angleterre. Cet avantage fut en partie l'effet de l'intervention du magistrat civil dans cette innovation, et en partie celui de la marche lente et mesurée avec laquelle la réformation fut introduite dans ce royaume. La fureur et l'animosité contre la religion catholique entrèrent aussi peu qu'il était possible dans une telle révolution. L'édifice de la hiérarchie séculière fut entièrement conservé. On garda aussi de l'ancienne liturgie tout ce qu'on en put concilier avec les nouveaux principes ; on retint plusieurs cérémonies consacrées par le temps et par un long usage le faste du culte catholique ne fut aboli que pour faire place à l'ordre et à la décence ; on laissa au clergé les habits qui distinguent ses différentes dignités ; nulle innovation ne fut faite par dépit, ou par opposition aux usages précédents : la religion nouvelle, en adoucissant l'esprit de l'ancienne superstition, en le rendant plus compatible avec la tranquillité et les intérêts de la société, se contint dans cet heureux équilibre que le sage recherche, et que le peuple est si rarement capable de garder.

 

Tel était en général le génie de la réformation en Angleterre : cependant quelques réformés anglais, d'un naturel plus ardent et d'un caractère moins flexible, voulurent porter les choses à l'extrémité contre l'église romaine, et se signalèrent par la violence de leur oppression et de leur antipathie pour tous les anciens usages. Hooper, qui fut ensuite avec tant de constance le martyr de sa religion, se fit surtout remarquer. Il avait été nommé sous le règne d'Édouard à l'évêché de Glocester, et ne (137) s'était fait aucun scrupule de l'accepter; mais il refusa d'être sacré dans les habits épiscopaux, la simarre et le rochet, profanés jadis, disait-il, par la superstition, et par conséquent indignes d'un véritable chrétien. Cranmer et Ridley furent surpris d'une objection contraire aux pratiques reçues, et même aux lois établies. Le jeune Édouard, impatient d'élever aux dignités de l'église un homme si célèbre par son éloquence, son zèle et ses moeurs pures, leur enjoignit en vain de le dispenser de cette cérémonie, ils persistèrent à vouloir l'observer. Hooper préféra renoncer à l'évêché plutôt que de se revêtir de ces ornements détestés mais on craignit le danger de l'exemple, et l'on ne se contenta pas de son refus. Il fut d'abord confiné dans la maison de Cranmer, et de là mis en prison jusqu'à ce qu'il acceptât l'évêché aux conditions proposées. Bucer, Peter Martyr, et les plus célèbres réformés étrangers, furent consultés sur cette matière importante. Enfin, après de grandes difficultés, il fut convenu que Hooper ne serait pas obligé de porter ordinairement ces vêtements odieux, mais qu'il en serait revêtu au moment de son sacre, et lorsqu'il officierait à la cathédrale : condescendance assez étonnante de la part d'un homme d'un caractère si inflexible.

On avait fait la même objection contre les vêtements du clergé inférieur que contre les habillements épiscopaux. Le surplis, l'étole, et le bonnet carré, étaient de grands objets d'horreur pour la multitude fanatique. En vain on alléguait que les habits particuliers et les cérémonies ayant été usitées constamment par le clergé dans le service divin, acquièrent de la vénération aux yeux du peuple, lui paraissent sacrés, excitent sa dévotion, et contractent une sorte de vertu mystérieuse qui l'attache au culte national : que pour produire cet effet utile, il faut établir une exacte uniformité sur ces objets, et conserver même, autant qu'il est possible, les pratiques anciennes; enfin que la nation serait heureuse si, en conservant ces coutumes innocentes, on pouvait engager le peuple à renoncer volontairement à ce qu'il y avait d'absurde et de pernicieux dans l'ancienne superstition. Ces mêmes considérations, qui avaient déterminé les esprits modérés à maintenir ces usages antiques, furent celles qui excitèrent les (138) réformés les plus ardents à les rejeter. Ils ne voulurent souffrir rien de commun avec l'église de Rome. Toute condescendance à cet égard, disaient-ils, est une connivence avec l'Antéchrist [165]. Cet esprit d'opposition fut porté si loin de leur part, que, dans une remontrance nationale faite depuis par l'église d'Écosse contre les vêtements ecclésiastiques, on demanda « qu'avait affaire Jésus-Christ avec Bélial? qu'avaient de commun les ténèbres et la lumière ? si les bonnets carrés, les surplis et les étoles ont été les vêtements caractéristiques des idolâtres dans l'exercice même de leur idolâtrie, pourquoi le prédicateur de la liberté chrétienne, l'ennemi déclaré de toute superstition, partagerait-il les abominations du monstre romain ? qui ne serait pas effrayé de tenir dans ses mains, ou de porter sur son front les caractères et les symboles de ce monstre odieux [166]? » Cette remontrance fut rejetée par l'église anglicane.

 

Il n'y eut qu'un seul point sur lequel toute l'Angleterre se trouva d'accord contre les partisans du culte romain : ce fut pour éloigner l'autel de la muraille; on le plaça au milieu de l'église, et on le nomma depuis table de la communion. Le motif qui fit acquiescer unanimement à cette innovation fut qu'elle offrait à la noblesse un prétexte de dépouiller les autels de l'argenterie et des ornements précieux dont ils étaient couverts.

           

Ces disputes, qui s'étaient élevées sous le règne d'Édouard, se répandirent au-dehors par les protestants qui fuyaient la persécution de Marie. Leur zèle s'était accru par la cruauté de leurs ennemis, et ils n'étaient que plus animés à détruire toutes les pratiques de l'église romaine. Leur communication avec Calvin et les autres réformés, sectateurs de la discipline et du culte de Genève, les confirma encore davantage dans leur résistance opiniâtre. Quoique plusieurs réfugiés, particulièrement ceux établis à Francfort, adhérassent toujours à la liturgie d'Édouard, l'esprit dominant portait ces confesseurs à rendre encore la réformation plus austère. A l'avènement d'Élisabeth au trône, ils repassèrent dans leur pays natal. La vénération que leur zèle et (139) ce qu'ils avaient souffert pour la religion leur avaient attirée les enhardit à insister sur rétablissement qu'ils avaient en vue. Ils furent appuyés par plusieurs des principaux membres du conseil de la reine. Mais cette princesse, loin de vouloir dépouiller la religion du peu d'appareil qui lui était resté, inclinait plutôt à rapprocher le culte du rituel romain [167] le plus qu'il lui serait possible : elle pensait que la réformation ne s'était que trop écartée des cérémonies et des usages qui, sans exalter les esprits éclairés, étaient des moyens innocents d'attirer, d'amuser et de fixer le vulgaire. Elle fit passer une loi pour établir l'uniformité la plus exacte. Le parlement l'autorisa à introduire toutes les cérémonies nouvelles qu'elle jugerait à propos. Elle usa modérément de cette prérogative; mais elle fit observer strictement les lois reçues, et punir tout ce qui tendait à la non-conformité. En conséquence, les zélateurs, qui nourrissaient une forte antipathie pour l'ordre épiscopal et pour toute la liturgie, furent réduits en quelque sorte à cacher des sentiments qu'on aurait regardés à la cour comme très audacieux et très criminels. Ils bornèrent leurs objections ouvertes au surplis, à la confirmation des enfants, au signe de la croix dans le baptême, à l'anneau dans le mariage, à la génuflexion devant le saint-sacrement, et à l'inclination au nom de Jésus. C'est inutilement que les souverains emploient une vigilance rigoureuse pour maintenir la pureté de la foi, et qu'ils ont recours aux moyens violents dans les disputes de religion : ils s'imposent un travail qu'il faut recommencer sans cesse; un geste, un habit, une distinction métaphysique ou grammaticale, la moindre futilité, rendue importante par les disputes des théologiens, et le zèle inconsidéré du magistrat, suffisent pour détruire l'unité de l'église et même le repos de (140) la société. Ces controverses avaient déjà excité une telle fermentation parmi le peuple, que, dans quelques lieux, il s'obstina à ne point fréquenter les églises où les habits sacerdotaux et les cérémonies de l'ancien culte étaient en usage. Non seulement on refusait le salut à ceux du clergé qui se conformaient à la liturgie anglicane, mais on les insultait dans les rues, on leur crachait au visage, on les accablait d'injures et de marques de mépris [168]. Lorsque le souverain interposa son autorité pour réprimer ces excès, il étouffa la flamme de l'incendie, mais ne l'éteignit point : le feu couvert n'acquit que plus d'ardeur, et sa violence éclata sous les règnes suivants, pour la ruine de l'église et de la monarchie.

 

Tous les enthousiastes qui s'abandonnent à des ravissements imaginaires, aux extases, aux visions, aux inspirations, ont une aversion naturelle pour l'autorité épiscopale, les cérémonies, les rites et les formes, qu'ils appellent des superstitions, ou des petitesses, dont l'effusion de leur piété mystique et la ferveur de leur zèle semblent être gênées. Mais ces novateurs adoptèrent, sur un autre point, des opinions qui les rendirent particulièrement odieux à Elisabeth. La même audace avec laquelle ils adressaient leurs prières à la Divinité, ils la portaient dans leurs spéculations politiques. Les principes de la liberté civile, ce grand objet si peu connu de la nation pendant plusieurs règnes, et alors plus incompatibles que jamais avec les prétentions exorbitantes de la prérogative royale, avaient été vivement embrassés par cette nouvelle secte. Peu de souverains avant Elisabeth, et aucun après cette princesse, n'étendirent les droits de la couronne aussi loin qu'elle, et n'en firent autant d'usage. Les puritains ( c'est ainsi qu'on nomma ces sectaires à cause de leurs prétentions à l'extrême pureté du culte et de la discipline) ne pouvaient prendre un moyen plus sûr de se faire détester de la reine que de prêcher qu'on pouvait résister à l'autorité des princes, ou la restreindre. Aussi Elisabeth ne laissa-t-elle échapper aucune occasion de les humilier. Quoiqu'ils fussent soutenus secrètement par quelques-uns de ses ministres, par ceux qui lui (141) étaient le plus chers, Cecil, Leicester, Knolles, Bedford et Walsingham, leurs principes et leur conduite ne cessèrent jamais de lui porter ombrage.

 

Nous avons cru que c'était ici le lieu de faire connaître l'origine et le génie des puritains, parce que c'est à cette année que Camden fixe l'époque de l'accroissement de cette secte en Angleterre. Reprenons maintenant le fil de la narration. Le duc de Norfolk était le pair du royaume qui occupait le rang le plus illustre dans la noblesse. Comme il n'y avait alors aucun prince du sang, l'éclat de son nom, l'immensité de sa fortune, l'étendue de son crédit, l'avaient rendu, sans comparaison, le premier sujet de l'état. Les qualités de son âme répondaient à l'élévation de sa naissance. Bienfaisant, affable, généreux, il s'était acquis l'affection du peuple. Prudent, modéré, soumis, il possédait la faveur de sa souveraine sans exciter sa défiance. Son grand-père et son père avaient été regardés longtemps comme les chefs des catholiques et cet attachement héréditaire, joint aux alliances de famille, lui avait procuré l'amitié des personnages principaux de ce parti. Mais, comme il avait été élevé parmi les protestants, dont il suivait sincèrement les principes, il avait contracté cet extérieur grave et cette régularité de mœurs qui les caractérisaient alors. Il jouissait ainsi du rare avantage d'être cher aux factions les plus opposées. L'excès de sa prospérité fut seule la source de ses malheurs, et l'engagea dans des démarches dont sa prudence et sa vertu l'éloignaient naturellement.

 

Norfolk était veuf alors et comme son âge était assorti à celui de la reine d'Écosse, ce mariage parut si convenable, que l'idée en vint en même temps aux amis du duc et à ceux de Marie. On prétend qu'après le secrétaire Lidington, celui qui s'en ouvrit le premier au duc fut le comte de Murray, avant son départ pour l'Écosse. Il représenta à Norfolk le double avantage de pacifier les troubles de ce royaume par une union qu'on approuverait généralement, et l'expectative de recueillir un jour la succession d'Angleterre. Pour attacher encore plus étroitement les intérêts de Norfolk à ceux de Marie, Murray proposa aussi de marier la fille de ce seigneur au jeune prince d'Écosse. Murray (142) et Norfolk regardaient comme une chose essentielle à leur projet d'obtenir, avant tout, le consentement de la reine Élisabeth. Toutes leurs mesures étant concertées entre eux, Murray se chargea de communiquer ce dessein à la reine d'Ecosse par le moyen de sir Robert Melvil. Cette princesse répondit que les malheurs qu'elle avait éprouvés pendant ses deux derniers mariages la portaient plus que jamais à vivre dans le célibat; mais qu'elle était cependant déterminée sacrifier son propre penchant au bien public, et qu'aussitôt que les lois auraient prononcé son divorce avec Bothwell, l'avis de la noblesse de son royaume, et celui de son peuple, la guideraient dans le choix d'un autre époux.

 

Il est vraisemblable que cette proposition de Murray n'était pas sincère. Il avait deux motifs pour dissimuler. Il n'ignorait pas le danger qu'il courait à son retour en traversant le nord de l'Angleterre, où les comtes de Northumberland et de Westmoreland, tous deux partisans de Marie, étaient tout-puissants. D'un autre côté, il avait à craindre un soulèvement en Écosse de la part du duc de Châtellerault, et des comtes d'Argyle et d'Huntley, que Marie avait nommés ses lieutenants pendant son absence. Mais, par ces dehors d'une feinte amitié, il engagea Norfolk à écrire en sa faveur aux seigneurs du nord. Il persuada aussi à Marie de permettre et même d'ordonner à ses lieutenants de cesser toutes hostilités avec le parti du régent.

 

Quoique le duc de Norfolk eût consenti que l'on demandât d'abord l'agrément d'Élisabeth sur son mariage, il avait lieu de prévoir qu'elle ne le donnerait jamais volontairement. Il connaissait la jalousie constante et insurmontable de cette princesse contre sa rivale et son héritière. Il était instruit de la répugnance qu'elle avait montrée autrefois à tous les mariages qu'on avait proposés pour la reine d'Écosse. Il prévoyait que cette princesse n'épouserait jamais un homme aussi puissant, aussi considéré que lui, sans donner les plus grandes inquiétudes à Élisabeth. Il serait alors devenu nécessaire de replacer Marie sur son trône à des conditions raisonnables, et même de réparer sa réputation; et il craignait qu'Élisabeth dont la politique avait pris une autre direction, ne refusât de se prêter à un arrangement si généreux. Il crut donc devoir d'abord se fortifier du (143) consentement et de l'approbation de la haute noblesse. Il réussit auprès des comtes de Pembroke, Arundel, Derby, Bedford, Shrewsbury, Southampton, Northumberland, Westmoreland et Sussex  [169]. Lord Lumley et sir Nicolas Throgmorton acquiescèrent de bonne foi à ce projet. Le comte de Leicester même, favori déclaré d'Élisabeth, qui avait anciennement eu des vues sur Marie, abjura toutes ses prétentions, et parut entrer avec chaleur dans les intérêts du duc de Norfolk. L'affection qu'on portait au duc n'était pas le seul motif de cette ligue générale de la noblesse.

 

Sir William Cecil, secrétaire d'état, était le ministre le plus vigilant, le plus actif, le plus prudent que l'Angleterre eût jamais eu. Comme il n'avait d'autres vues que les intérêts de sa souveraine, et qu'il y donnait une attention infatigable, son crédit auprès d'Élisabeth devenait tous les jours plus prédominant. Toujours maître de lui-même, inaccessible à toutes préventions, et jamais séduit par aucune affection, il réprimait les saillies de passion et quelquefois les caprices auxquels cette princesse était sujette. S'il manquait de la persuader dans les premiers moments sa persévérance, ses représentations, ses raisonnements étaient sûrs d'opérer à la fin sur le jugement exquis de sa maîtresse. Plus il prenait d'ascendant sur son esprit, plus il se trouvait exposé à l'envie des autres ministres. Comme on le soupçonnait de favoriser les prétentions de la maison de Suffolk, dont le gouvernement actuel n'avait rien à craindre, c'en fut assez pour que les ennemis de Cecil se dévouassent à la reine d'Écosse. Élisabeth voyait sans inquiétude régner parmi ses courtisans cette espèce de division qui augmentait son autorité. Elle soutenait cependant Cecil quand la discorde s'animait entre eux à un certain point, et elle dissipait les cabales formées contre lui. Elle le sauva même d'une trame qui s'ourdit vers ce temps-là pour le faire mettre à la tour sous quelque prétexte; mais elle ne lui accorda jamais une confiance assez étendue pour qu'il fût en état de subjuguer totalement ses adversaires.

 

(144) Norfolk, certain de la difficulté qu'il trouverait à combattre les conseils de Cecil, surtout dans une affaire où ces conseils s'accordaient également avec l'inclination et les intérêts d'Élisabeth, n'osa parler à cette princesse de son projet de mariage avec la reine d'Écosse mais il continua d'agir sur son premier plan, et tâcha d'augmenter son crédit dans le royaume en associant à son entreprise le plus de nobles qu'il lui était possible. Leicester écrivit à Marie une lettre qui fut signée des personnes du plus haut rang, dans laquelle on lui proposait Norfolk pour époux, et l'on stipulait des conditions combinées à l'avantage des deux royaumes particulièrement qu'elle donnerait des sûretés suffisantes pour garantir à Élisabeth et à sa postérité la paisible jouissance de la couronne d'Angleterre ; qu'il y aurait une alliance offensive et défensive entre les états et les sujets des deux reines; que la religion protestante serait légalement établie en Écosse, et que Marie accorderait une amnistie générale à tous les Écossais révoltés contre elle. La réponse favorable que cette princesse fit à ces articles redoubla l'ardeur de Norfolk pour l'exécution de son projet. Il s'assura d'un grand nombre des seigneurs qui étaient à la cour, et écrivit à ceux qui résidaient dans leurs terres, et qui avaient beaucoup d'autorité dans les provinces. Les rois de France et d'Espagne, tous deux dans les intérêts de Marie, furent consultés secrètement, et approuvèrent l'entreprise. Quoique le consentement d'Élisabeth fût toujours considéré comme un préliminaire essentiel à la conclusion de cette alliance, l'intention de Norfolk, en portant les choses si loin sans consulter cette princesse, était visiblement de se faire un parti assez puissant pour qu'elle ne pût s'y opposer.

 

Il n'était guère possible qu'une conspiration si étendue pût échapper entièrement à la vigilance d'Élisabeth ou de Cecil. Elle lâcha, devant le duc, quelques mots qui devaient lui apprendre qu'elle n'ignorait pas ses desseins, et elle l'avertit fréquemment de prendre garde sur quel oreiller il reposait sa tête. Mais il n'eut jamais la prudence ou le courage de lui déclarer ouvertement ses intentions. Les premiers avis certains qu'elle reçut de ce dangereux complot lui vinrent de Leicester, et ensuite de (145) Murray même [170], qui, si jamais il voulut sincèrement le mariage de Norfolk, ce qui est très douteux, avait du moins désiré, pour sa propre sûreté et celle de son parti, qu'Élisabeth fût réellement, comme en apparence, arbitre absolue des conditions, et qu'aucune cabale de ses sujets ne lui arrachât son consentement. Cette découverte alarma extrêmement la cour d'Angleterre, d'autant plus que ces intrigues se liaient à d'autres circonstances qu'il est probable qu'Élisabeth n'ignorait pas totalement.

Parmi les grands et les gentilshommes qui paraissaient entrer dans les vues de Norfolk, plusieurs étaient fortement attachés à la religion catholique, et n'avaient d'autre objet que celui de remettre Marie en liberté. Ils auraient consenti volontiers à s'unir avec les puissances étrangères, et même à voir s'allumer une guerre civile pour placer cette princesse sur le trône d'Angleterre. Les chefs de ce parti étaient les comtes de Northumberland et de Westmoreland, tous deux très puissants dans les provinces du nord. Le premier fit offrir à la reine d'Écosse par Léonard Dacres, frère de lord Dacres, de la tirer de captivité, et de la faire passer dans ses états, ou dans tel autre endroit qu'il lui plairait de se retirer. Sir Thomas et sir Édouard Stanley, fils du comte de Derby, sir Thomas Gerrard Rolstone, et d'autres seigneurs dont les terres étaient dans les environs de la place où Marie était retenue, concoururent au même dessein. Ils demandèrent que, pour en faciliter l'exécution, les Flamands fissent dans le même temps une diversion de leur côté. Norfolk fut le premier à s'opposer à ces projets, et en détourna ceux qui les avaient concertés tant parce que ce qu'il devait à Élisabeth ne lui permettait pas d'employer la rébellion pour assurer le succès de son plan, que parce qu'il prévit que, si la reine d'Écosse tombait une fois entre les mains de ces gens si zélés pour les intérêts de cette princesse, ils aimeraient mieux lui donner pour époux le roi d'Espagne, ou quelque (146) prince étranger, en état, par sa puissance et par son zèle, de retable la religion catholique.

 

Lorsque des hommes qui respectent l'honneur et la vertu, comme le duc de Norfolk s'engagent dans des entreprises périlleuses, ils sont ordinairement assez malheureux pour n'être criminels qu'a demi tandis qu'ils balancent entre l'exécution de leurs desseins et leurs remords, entre la crainte du châtiment et l'espoir du pardon, ils deviennent une proie facile pour leurs ennemis. Norfolk, pour écarter les soupçons répandus contre lui, parla avec dédain à Elisabeth de l'alliance de Marie; il affecta de dire que ce qu'il avait de biens en Angleterre valait mieux que le revenu d'un royaume dévasté par les factions et les guerres civiles; que, lorsqu'il s'amusait à Norvich dans son jeu de paume, au milieu de ses amis et de ses vassaux, sa maison lui paraissait une petite cour dont il était le souverain, et qu'il était fort content de son sort. Voyant que ces discours ne réussissaient pas la convaincre, et que les courtisans le regardaient d'un œil jaloux, il se retira dans ses terrer sans prendre congé. Il se repentit bientôt de cette démarche, et se mit en chemin pour revenir a la cour dans l'intention de tenter tous les moyens de regagner les bonnes grâces de la reine; mais il fut rencontré à Saint-Albans par Fitz-Garret, lieutenant de la compagnie des pensionnaires [171], qui le conduisit à Burnham, a trois milles de Windsor, où résidait alors la cour. Il fut bientôt après transféré à la tour, sous la garde de sir Henri Nevil. Lesley, évêque de Ross, ambassadeur de la reine d'Ecosse, fut interrogé et confronté avec Norfolk devant le conseil. Le comte de Pemhroke fut mis aux arrêts dans sa propre maison. Arundel, Lumley et Tbrogmorton furent aussi gardés à vue. La reine d'Écosse même fut transférée à Coventry, et tout accès auprès d'elle fut rigoureusement interdit pendant quelque temps. Le vicomte de Hereford, et les comtes de Sbrewsbury et de Huntingdon furent chargés de la garde de sa personne.

 

Le bruit s'était répandu que les provinces du nord allaient se révolter. Le comte de Sussex, président d'York, alarmé du (147) danger annonce, envoya chercher les comtes de Northumberland et de Westmoreland pour les interroger; mais, n'ayant trouvé aucune preuve contre eux, il consentit à les laisser partir. Ces bruits populaires augmentaient cependant tous les jours; et plusieurs indices qu'ils n'étaient pas sans fondement ayant été découverts, la reine expédia des ordres à ces deux seigneurs suspects pour qu'ils vinssent à la cour expliquer leur conduite. Ils étaient déjà trop engagés dans leur entreprise criminelle pour oser se mettre entre les mains d'Élisabeth. Tout était disposé pour leur révolte; ils en avaient communiqué le plan à Marie et à ses ministres [172] ; ils entretenaient une correspondance avec le duc d'Albe, gouverneur des Pays-Bas, qui leur avait promis un secours d'hommes, d'armes et de munitions ; ils avaient aussi obtenu de lui qu'il enverrait à Londres Chiapino Vitelli, un de ses meilleurs capitaines, sous prétexte d'accommoder quelques différends avec la reine, mais en effet pour se mettre à la tête des rebelles. Les ordres que reçurent Northumberland et Westmoreland les obligèrent à précipiter l'exécution de leur projet avant d'avoir achevé de prendre toutes leurs mesures. Northumberland balançait encore entre tant de périls opposés, lorsqu'il apprit que quelques-uns de ses ennemis étaient en chemin avec l'ordre de se saisir de sa personne. Il monta sur-le-champ à cheval, et se hâta de joindre son complice Westmoreland, qu'il trouva environné de ses amis et de ses vassaux, délibérant avec eux sur le parti qu'il devait prendre dans la circonstance critique où il était. Ils se déterminèrent à lever le masque sans délai. Le crédit des deux conjurés, et le zèle pour la religion catholique, qui agissait encore sur tous les environs, rassemblèrent bientôt autour d'eux une foule de gens du peuple. Ils publièrent un manifeste, dans lequel ils protestaient que leur intention n'était pas de rien tenter contre la reine, à laquelle ils avaient voué une fidélité inébranlable; que leur unique but était de rétablir la religion de leurs ancêtres ; d'éloigner les esprits dangereux du conseil de sa majesté; de remettre en liberté Norfolk et les autres pairs fidèles, et de les réconcilier avec (148) Élisabeth. Le nombre de leurs troupes se montait déjà à quatre mille hommes d'infanterie et seize cents chevaux, sans compter la jonction de tous les Anglais catholiques qu'ils attendaient.

 

La reine ne négligeait rien pour se mettre en état de défense. Sa conduite sage et prudente lui avait acquis dès longtemps l'amour de ses sujets, le véritable rempart des rois. Elle était chérie au point que, dans plusieurs provinces, jusqu'aux catholiques se dévouaient à son service. Le duc de Norfolk même, quoique disgracié, du fond de sa prison, excitait, autant que sa situation pouvait le permettre, ses amis et ses vassaux à prendre les armes pour cette princesse. Sussex, accompagné des comtes de Rutland, des lords Hunsdon Evers et Willoughby de Parham, marcha contre les rebelles à la tête de sept mille hommes; il les rencontra à l'évêché du Durham, dont ils s'étaient déjà emparés. Ils se retirèrent devant lui à Hexham : instruits que le comte de Warwick et lord Clinton s'avançaient sur eux avec un corps plus considérable, et ne se croyant pas en état de résister, ils se dispersèrent sans tirer l'épée. La multitude regagna ses foyers, et les chefs se sauvèrent en Écosse.
Northumberland s'y cachait, lorsqu'il fut découvert et livré à Murray, qui le confina dans le château de Lochlevin. Westmoreland trouva un asile parmi les chieftains des Kers et des Écossais, partisans de Marie, auxquels il persuada de faire une irruption en Angleterre pour exciter quelques brouilleries entre les deux royaumes. Après qu'ils y eurent commis tout le ravage qui leur fut possible, ils rentrèrent dans leur propre pays; et Westmoreland se sauva en Flandre, où il était protégé. Cette révolte subite et précipitée fut bientôt suivie d'une autre encore plus imprudente, excitée par Léonard Dacres. Lord Hunsdon, à la tète de la garnison de Berwick, dompta lui seul ces rebelles. Une sévérité impitoyable s'exerça contre ceux qui avaient pris parti dans ces entreprises téméraires. Soixante-six commissaires de quartiers furent pendus et l'on prétend qu'au moins huit cents personnes périrent par la main du bourreau. La reine fut si touchée de la conduite de Norfolk dans cette occasion, qu'elle le tira de la tour et lui permit d'aller résider chez lui, à condition qu'il y garderait les arrêts elle exigea seulement sa (149) parole qu'il renoncerait absolument au dessein d'épouser la reine d'Écosse.

 

Élisabeth s'apercevait que la détention de Marie en Angleterre avait toutes les suites dangereuses qu'elle en avait prévues en prenant ce parti. Cette captive intéressante, instruite par ses malheurs, éclairée par un esprit naturellement juste, était sortie de l'espèce d'ivresse dans laquelle son attachement pour Bothwel semblait l'avoir plongée ; elle mettait alors tant de modestie, de raison et de dignité dans sa conduite, qu'elle enchantait tous ceux qui approchaient d'elle, et que ses amis paraissaient bien fondés à désavouer tous les crimes qu'on lui imputait [173]. La pitié qu'inspirait sa situation, et la nécessité d'y apporter remède, redoublèrent le zèle de ses partisans pour agir en sa faveur. Comme il paraissait impossible de tirer Marie de sa captivité sans employer des moyens dangereux au gouvernement actuel, Élisabeth avait raison de s'attendre à peu de tranquillité tant que la reine d'Ecosse serait sa prisonnière mais cet inconvénient ayant été préféré au danger de lui rendre la liberté, et de la mettre à portée d'appeler à son secours toutes les puissances catholiques de l'Europe, il convenait à Élisabeth de soutenir les mesures qu'elle avait prises, et de mettre tout en usage pour se garantir des périls auxquels elle s'était exposée. Elle flattait toujours Marie de l'espoir de sa protection; elle continuait de tenir une conduite équivoque entre elle et ses ennemis d'Écosse; elle négociait sans cesse sur les conditions de son rétablissement, et elle accablait cette princesse de protestations d'amitié. A la faveur de ces artifices, elle tâchait à la fois d'empêcher Marie de se porter à quelque résolution désespérée pour briser ses fers, et d'amuser les ambassadeurs de France et d'Espagne qui sollicitaient toujours pour elle, et souvent même avec menace. Si Élisabeth mettait de la fausseté dans sa conduite, la reine d'Écosse n'en mettait pas moins dans la sienne. Les protestations de zèle faites d'un côté étaient reçues de l'autre avec des protestations de confiance aussi peu sincères. Tandis que toutes deux soutenaient les apparences de l'amitié, la haine (150) et la jalousie qui les avaient toujours divisées devenaient à tout moment plus profondes et plus insurmontables. Ces deux princesses pouvaient se disputer réciproquement l'avantage de l'adresse, de la capacité, de l'activité et du courage. Mais, par malheur pour Marie, indépendamment de l'état d'abandon où elle se trouvait alors, elle fut toujours inférieure à son illustre rivale par la conduite personnelle et la prudence des démarches, ainsi que par la puissance.

 

Élisabeth et Marie écrivirent en même temps au régent. La reine d'Écosse demandait que son mariage avec Bothwel fût examiné, et qu'on prononçât juridiquement un divorce entre eux. La reine d'Angleterre offrait à Murray le choix de trois conditions ou que Marie fût rétablie sur son trône avec de certaines restrictions; ou qu'elle s'associât son fils, et que l'administration restât entre les mains du régent, jusqu'à la majorité du jeune prince; ou qu'il lui fût permis de vivre librement en Écosse, en personne privée, avec un traitement honorable qu'on lui assurerait. Murray convoqua les états pour délibérer sur les propositions des deux reines. On ne fit point de réponse à Marie, sur le prétexte qu'elle avait conservé dans sa lettre le style d'une souveraine qui parle à ses sujets; mais la cause réelle de ce silence fut que les états sentirent que l'objet de sa demande était de se préparer la voie pour épouser le duc de Norfolk, ou quelque prince puissant qui fût en état de la protéger et de la replacer sur le trône. On répondit à Élisabeth que ses deux premières conditions étaient si contraires à l'autorité du prince, qu'il ne convenait même pas de les mettre en délibération; que la troisième seule pouvait être le sujet d'un traité. Il était évident qu'Élisabeth, en faisant trois propositions si inégales entre elles, invitait adroitement les Écossais à rejeter les deux premières, qu'ils trouveraient trop favorables à Marie; et comme il était difficile, pour ne pas dire impossible, de combiner les termes de la troisième de manière à pourvoir à la sûreté de tous les partis, on en conclut qu'Élisabeth n'était de bonne foi sur aucune.

 

On prétend que Murray avait entamé une négociation secrète avec la reine pour qu'elle lui livrât Marie. Elisabeth trouvait en (151) effet tant de danger à la garder en Angleterre, qu'il est vraisemblable qu'elle se serait débarrassée avec plaisir, à des conditions honorables et sûres, d'une prisonnière qui lui causait des inquiétudes continuelles [174]. Tous ces projets s'évanouirent par la mort inopinée du régent, qui fut assassiné par un gentilhomme nommé Hamilton, pour venger une injure particulière. Murray avait beaucoup d'énergie, d'habileté et de constance. Quoiqu'il eût réussi avec assez de bonheur pendant sa régence à contenir les dissensions en Écosse, ses talents brillèrent avec plus d'éclat au commencement qu'à la fin de sa vie. Ses manières étaient dures et austères et il n'avait pas cette intégrité pure qui accompagne fréquemment et qui seule peut faire supporter un caractère si peu aimable.

 

La mort du régent replongea l’Ecosse dans l'anarchie. Les partisans de Marie s'assemblèrent et se rendirent maires d'Édimbourg. Le château, où commandait Kirkaldy de Grange, semblait disposé à se déclarer pour cette princesse et comme une grande partie de la haute noblesse en donnait l'exemple, il était vraisemblable que, malgré les préventions générales du peuple contre elle, son parti reprendrait l'ascendant. Elisabeth, attentive au soin d'arrêter ces progrès, envoya Sussex dans le nord avec une armée, sous prétexte de punir les habitants des frontières des dégâts qu'ils avaient faits; mais ce seigneur entra en Écosse et ravagea lui-même les terres des Kers et des Écossais, se saisit du château de Hume, et commit des hostilités contre tous les partisans de Marie, coupables, disait-il, d'avoir donné asile aux rebelles anglais. Sir William Drury vint ensuite avec un autre corps de troupes, et fit démolir les maisons des Hamilton, qui étaient engagés dans la même faction. Cependant on rappela les armées anglaises, conformément à la convention faite avec Marie qu'elle n'introduirait point de troupes françaises en (152) Écosse, et que son parti livrerait les Anglais rebelles à leur souveraine [175].

 

Quoique Élisabeth, colorant sa conduite du prétexte de venger sa propre injure, contribuât ainsi à soutenir le parti du jeune roi d'Écosse, elle ne voulait pas néanmoins se déclarer ouvertement contre la reine. Elle fit même écrire aux ennemis de cette princesse, d'un ton qui approchait plus d'un ordre que d'une prière, de suspendre pendant quelque temps l'élection d'un régent à la place de Murray [176]. Lénox, grand-père du roi, fut donc choisi pour gouverneur momentané du royaume, sous le titre de lieutenant. Élisabeth apprit peu de temps après que les partisans de Marie, au lieu de livrer, comme ils en étaient convenus, Westmoreland et les autres fugitifs, avaient, au contraire, favorisé leur évasion en Flandre elle permit alors au parti du .roi de donner à Lénox le titre de régent [177], et elle envoya Randolph, en qualité de résident, pour entretenir une correspondance avec lui. Malgré cette démarche en faveur des ennemis de Marie, elle n'abandonna cependant pas sa conduite ambiguë, et conserva toujours les dehors de l'amitié avec cette princesse. .A la sollicitation de l'évêque de Ross, des autres agents de Marie et des ambassadeurs étrangers, elle ménagea deux fois une suspension d'armes entre les factions écossaises, et par ce moyen arrêta les progrès du régent, qui semblait être à la veille de prendre l'ascendant sur le parti opposé. Par ces contradictions apparentes, elle nourrissait pour ainsi dire le germe des factions en Écosse, elle augmentait leur animosité réciproque, et faisait de ce royaume un théâtre de calamité et de dévastation. Elle n'avait nulle intention de le conquérir, par conséquent nul intérêt et nul dessein d'irriter les partis l'un contre l'autre; mais cet effet résultait accidentellement de sa politique qui l'engageait à conserver, autant qu'il était possible, avec Marie tout l'extérieur des bons procédés, et à ne jamais déroger aux apparences de l'amitié entre elles ou tout au moins de la neutralité [178].

 

(153) Pour mieux bercer Marie de l'espoir d'un accommodement, Elisabeth lui envoya Cecil et sir Walter Mildmay, chargés de propositions de sa part. Ces conditions étaient aussi rigoureuses qu'une reine captive devait les attendre d'une rivale jalouse, et en cela même ne portaient que mieux le caractère de la sincérité. On demandait que Marie non seulement renonçât à toutes ses prétentions sur la couronne d'Angleterre tant qu'Élisabeth vivrait, mais qu'elle consentit à une alliance perpétuelle, offensive et défensive entre les deux royaumes; qu'elle n'épousât aucun Anglais sans le consentement d'Élisabeth, ni aucun autre homme sans le consentement des états d'Ecosse ; qu'elle stipulât une réparation pour les dégâts commis récemment en Angleterre ; qu'elle fit justice des meurtriers du feu roi; que le jeune prince son fils fût envoyé en Angleterre pour y être élevé, et que l'on donnât à Élisabeth six otages pris dans les plus grandes maisons, et le château de Hume, avec quelques autres forteresses, pour garantie de ce traité [179]. Telles furent les conditions auxquelles Élisabeth promit de contribuer de tous ses efforts à rétablir sur le trône une reine dépouillée de ses états. Marie, contrainte par la nécessité, les accepta. Le roi de France, celui d'Espagne, et le pape même, consultés par elle, approuvèrent sa conduite, d'autant plus que des guerres civiles désolaient alors l'Europe, et mettaient tous les princes catholiques hors d'état de secourir cette malheureuse princesse [180].

 

Les commissaires de la cour de Londres proposèrent également à Marie un plan d'accommodement avec ses sujets d'Écosse. Après quelques discussions sur ce point, il fut convenu qu'Élisabeth sommerait Lénox d'envoyer des commissaires pour traiter des conditions dont elle serait la médiatrice. Les partisans de Marie se vantaient déjà que tout étaient entièrement réglé avec le ministère anglais, et que les Écossais rebelles allaient bientôt être obligés de se soumettre à l'autorité de leur souveraine. Mais (154) Élisabeth eut soin d'empêcher que ces bruits ne s'accréditassent, que le parti du roi n'en fût découragé, et ne devînt trop timide dans les demandes qu'il formerait. Cecil écrivit au régent que les propositions de la reine, loin d'être fixées irrévocablement, seraient discutées de nouveau dans une conférence et il l'invita à envoyer des commissaires fermement attachés au parti du roi, et qui ne se relâchassent sur rien au préjudice des intérêts de ce prince. Toutes les lettres de Sussex insinuaient le même conseil. Élisabeth dit elle-même à l'abbé de Dunfermling, envoyé par Lénox à la cour d'Angleterre, qu'elle n'insisterait pas sur le rétablissement de Marie sur son trône, si les Écossais lui prouvaient d'une manière satisfaisante la justice de leur cause, et que même, si leurs raisons n'étaient pas convaincantes, elle se chargerait de pourvoir efficacement à leur sûreté pour l'avenir.

 

Le 1er de mars, le parlement d'Écosse nomma le comte de Morton, l'abbé de Dunfermling et sir James Macgill, pour conduire la négociation. Les commissaires présentèrent d'abord des mémoires contenant les motifs de la déposition de leur reine : ils les appuyèrent d'exemples tirés de l'histoire d'Écosse, de l'autorité des lois, et du sentiment de plusieurs théologiens célèbres. La haute idée qu'Élisabeth avait prise des droits absolus et indestructibles des souverains lui fit trouver révoltants ces principes républicains. Elle déclara aux commissaires qu'elle n'était nullement satisfaite des arguments par lesquels ils prétendaient justifier la conduite de leurs compatriotes; et qu'ils n'avaient qu'à passer aux conditions qu ils demandaient pour leur sûreté. Ils répondirent que leurs pouvoirs ne s'étendaient pas à traiter d'aucune clause qui pût blesser ou le titre ou l'autorité de leur jeune maître; mais qu'ils écouteraient volontiers toutes les propositions qu'il plairait à sa majesté de leur faire. Les conditions imposées par Élisabeth n'étaient pas absolument défavorables à Marie; cependant, les commissaires persistant à dire qu'ils n'étaient pas autorisés à traiter en aucune façon du rétablissement de cette princesse [181], les conférences cessèrent nécessairement. Élisabeth congédia les commissaires écossais, en (155) les sommant de revenir avec des pouvoirs plus étendus de la part du parlement [182]. L'évêque de Ross se plaignit hautement au conseil d'Angleterre de ce qu'on avait joué sa maîtresse avec des promesses et de feintes protestations. Marie même ouvrait enfin les yeux sur la dissimulation d'Élisabeth. Ces mécontentements augmentèrent encore la mésintelligence secrète qui régnait entre les deux princesses; la reine d'Écosse, voyant toutes ses espérances trahies, ne fut que plus encouragée à faire à tout risque toutes les tentatives possibles pour se procurer la liberté et la sûreté.

 

Un incident arrivé à peu près dans ces entrefaites contribua aussi à aigrir l'une contre l'autre Élisabeth et Marie, et à redoubler la jalousie et la vigilance de la reine d'Angleterre. Le pape Pie V, successeur de Paul, après avoir employé vainement toutes les voies de la douceur pour se concilier l'amitié d'Élisabeth, que la violence de son prédécesseur avait irritée, finit par lancer une bulle d'excommunication contre elle; il la priva de ses droits à la couronne, et délia ses sujets de leur serment d'obéissance. Il paraît vraisemblable que cette atteinte à l'autorité d'Elisabeth avait été résolue de concert avec Marie, qui espérait par ce moyen accélérer la révolte des provinces du nord, déjà projetée alors [183]. Cette bulle fut affichée par Jonh Felton à la porte du palais de l'évêque de Londres; Felton, jugeant indigne de lui de fuir, ou de nier le fait, fut saisi, condamné, et reçut la couronne du martyre qu'il paraît avoir si fort ambitionnée.

 

Après un intervalle de cinq ans, un nouveau parlement fut assemblé à Westminster. Les excès auxquels le pape s'était porté contre Élisabeth n'assuraient que davantage à cette princesse la qualité de chef du parti ennemi de Rome; et l'on s'attendait que sa prudence et sa fermeté, jointes à cette circonstance, lui donneraient un ascendant absolu sur les deux chambres. Elle l'eut en effet; on remarquera cependant que ce ne fut pas sans essuyer quelques légères contradictions, occasionnées principalement par un zèle trop ardent pour le protestantisme. Cette disposition des Anglais contribua beaucoup, en (156) général, à augmenter l'amour du peuple pour la reine. Nous entrerons dans un détail un peu circonstancié sur ce qui se passa pendant cette session, parce qu'on y aperçoit l'étendue qu'avait alors la puissance royale, et qu'on y puise une idée du caractère d'Élisabeth et de l'esprit de son gouvernement. Le lecteur aimera à observer la première lueur de l'esprit de liberté naissant en Angleterre ; la jalousie avec laquelle ses faibles efforts furent réprimés par la souveraine ; la conduite impérieuse qu'Élisabeth leur opposa, et la facilité avec laquelle cette princesse absolue fit tout plier sous son joug.

 

Après l'élection de l'orateur de la chambre des communes, le chancelier Bacon enjoignit au parlement, au nom de la reine, de ne se mêler d'aucune affaire d'état. Telle fut son expression; il entendait probablement par-là l'article du mariage et celui de la succession de cette princesse, sur lesquels on l'avait déjà inquiétée précédemment car, quant aux autres parties importantes de l'administration, telles que la paix, la guerre, les alliances et les négociations étrangères, aucun parlement de ce siècle ne s'arrogea le droit d'en délibérer et d'examiner la conduite du souverain ou de ses ministres sur ces divers objets.

 

Les puritains avaient présenté au dernier parlement sept bills, où ils proposaient des moyens de perfectionner l'ouvrage de la réforme dans la religion mais aucun de ces bills n'avait passé. A peine la nouvelle chambre des communes avait-elle pris séance, que Strickland, un de ses membres, fit revivre un de ces bills pour rectifier la liturgie. La principale cérémonie qu'il tendait à proscrire, était le signe de la croix dans le baptême. Un autre membre demanda la suppression des génuflexions en recevant les sacrements, et remarqua que, si une posture humble était nécessaire dans ces actes de piété, il valait mieux que les communiants se prosternassent le front dans la poussière, pour s'écarter davantage des usages de l'ancienne superstition.

 

Élisabeth était, s'il est possible, encore plus jalouse de son autorité sur les points de religion que sur les matières d'état. Elle prétendait, qu'en qualité de chef suprême ou de gouvernante de l'église, elle avait le droit, par sa seule prérogative, de décider de tout ce qui pouvait avoir rapport à la doctrine, à la discipline (157) et au culte; et jamais elle ne voulut permettre à ses parlements de délibérer sur ces objets. Les courtisans ne manquèrent pas d'appuyer ses prétentions. Quoique le trésorier de la maison de la reine accordât au parlement le droit de condamner toute hérésie (concession qui paraît téméraire et indiscrète, puisque l'acte qui attachait la suprématie à la couronne ou plutôt qui l'y reconnaissait inhérente, donnait ce plein pouvoir au souverain), il soutint que la reine seule, comme chef de l'église, devait régler toutes les cérémonies du culte. Le contrôleur seconda ce raisonnement, insista sur l'étendue de la prérogative royale, et dit que la chambre devait être avertie, par les exemples précédents, de ne pas se mêler de ces sortes de matières. Un certain Pistor s'éleva contre l'opinion des courtisans. Cet homme était fort scandalisé, disait-il, que des affaires si importantes, c'est-à-dire la génuflexion et le signe de la croix, fussent traitées si légèrement : « Ces questions, ajouta-t-il, regardent le salut de nos âmes, intérêt plus précieux pour nous que l'empire de l'univers. » Il s'efforça de prouver qu'une semblable cause était celle de Dieu ; que tout le reste était terrestre et misérable, en comparaison; que les subsides, les couronnes, les royaumes n'avaient plus aucun poids lorsqu'ils étaient mis dans la balance avec de si grands objets. Le zèle de Pistor semble avoir été approuvé de la chambre des communes ; cependant, retenue par la crainte de la prérogative royale, elle arrêta seulement qu'on présenterait une requête à sa majesté, pour lui demander la permission d'aller en avant sur le bill, et que, pendant cet intervalle, toute dispute et toute discussion à cet égard serait suspendue.

 

Les choses en seraient vraisemblablement restées là, si la reine, indignée de la requête audacieuse de Strickland, au sujet de la réforme de la liturgie, ne l'eût pas fait mander par le conseil pour lui défendre de reparaître désormais dans la chambre des communes. Ce parlement même, quelque soumis qu'il fût, ne put souffrir un acte d'autorité si violent. Carleton prit le parti de son collègue. Il se plaignit de ce que les libertés de la chambre étaient violées ; il fit observer que Strickland n'était pas un simple particulier, mais qu'il représentait une multitude (158) de citoyens; il prétendit qu'il fallait le citer à comparaître; et, s'il était coupable, le juger à la barre de la chambre, tribunal, insinuait Carleton, qui était le seul compétent. Yelverton défendit ces principes de liberté avec encore plus de hardiesse. Il soutint qu'un tel exemple était dangereux; qu'à la vérité, dans ces temps heureux d'en gouvernement doux, l'autorité se trouvait déposée entre des mains trop équitables pour qu'on en eût quelque chose à craindre mais que ces temps pouvaient changer ; que ce qu'on tolérait alors s'exigerait dans la suite comme de droit, et que ce droit se trouverait fondé sur la tolérance actuelle. Il ajouta que toutes matières qui ne renfermeraient en soi ni trahison ni attentat formel à la puissance royale, pouvaient, sans offenser le souverain, être agitées au parlement, où tout ce qui concernait le bien public, et les droits du trône même, devait se décider définitivement. Il remarqua que les membres de la chambre des communes n'y siégeaient qu'en vertu du choix de leurs concitoyens, et non pas de leur droit personnel; que, s'il était convenable que le prince maintint son autorité, elle était néanmoins limitée par les lois, et que le souverain ne pouvait de sa seule autorité ni établir ni abroger les lois [184].

 

Ces principes étaient humains, sages et généreux mais à cette époque il parut assez nouveau en Angleterre qu'on osât les avancer ouvertement. Les courtisans risquaient bien moins en adoptant des maximes contraires. Le trésorier avertit la chambre d'être plus circonspecte dans sa manière de procéder ; de prendre garde d'aller au-delà de ce qu'on lui permettait; et de ne point s'exposer à déplaire à la reine en soutenant des prétentions douteuses. Il représenta que le membre réclamé par les communes avait été puni, non pour avoir parlé trop librement, mais pour avoir introduit un bill contre la prérogative de la reine, témérité qu'on ne pouvait tolérer. Il conclut en faisant observer que des discours, même prononcés dans la chambre des communes, avaient déjà subi l'examen et la censure du prince [185]. Cleere, autre membre du parlement, avança que la prérogative royale était incontestable, et que la sûreté du souverain faisait en même (159) temps celle des sujets; il ajouta que, sur toutes questions théologiques, chaque personne devait, pour son instruction, avoir recours à son ordinaire; il sembla aussi vouloir insinuer que les évêques mêmes devaient à leur tour s'en rapporter à la reine [186]. M. Fleetwood rappela que, dans la cinquième année du règne d'Élisabeth, un homme avait été cité, à venir rendre compte d'un discours prononcé dans la chambre. Il ajouta que, si cet exemple paraissait trop récent, on pouvait voir dans les archives du parlement que, sous le règne de Henri V, un évêque avait été mis en prison par ordre du roi pour avoir parlé trop librement, et que le parlement ne se crut permis d'employer, en sa faveur que des sollicitations respectueuses que, sous le règne suivant, l'orateur lui-même avait été arrêté avec un autre membre, et que la chambre n'y avait trouvé d'autre remède que la voie d'une humble requête. Il invita les communes à recourir au même moyen, et à ne pas présumer de leur autorité jusqu'à vouloir réintégrer Strickland sans la permission de la cour, ou jusqu'à le réclamer comme de droit [187]. Pendant tous ces débats, les membres du conseil qui siégeaient dans cette chambre murmurèrent sourdement entre eux ; sur quoi l'orateur proposa de suspendre toutes délibérations. Cet expédient fut adopté sur-le-champ. La reine, persuadée que la tentative qu'elle venait de faire ne manquerait pas d'exciter une grande fermentation dans les esprits, profita de ce silence momentané des communes pour sauver son autorité compromise; et, afin que la même question ne fût plus agitée, elle envoya le lendemain permission à Strickland de reprendre sa place dans le parlement.

 

Malgré cette correction reçue de la cour, les communes continuèrent de discuter avec le même zèle les autres bills concernant la religion. Mais elles furent interrompues par un coup d'autorité encore plus absolu de la part de la reine, et dans lequel les lords consentirent à lui servir d'instrument. Ils envoyèrent à la chambre basse un message exprimant le désir qu'elle nommât un comité pour venir conférer avec eux. Elle (160) leur députa quelques-uns de ses membres à cet effet et la chambre haute leur signifia que sa majesté avait pris connaissance des articles de réforme qu'ils avaient examinés; qu'elle les approuvait, que son intention était de les publier, et de les faire exécuter par les évêques en vertu de son autorité royale, comme chef suprême de l'église anglicane; mais qu'elle ne permettait pas qu'ils fussent discutés dans le parlement. Quoique la chambre des communes n'observât pas entièrement le silence qu'on lui prescrivait sur ces articles, elle ne semble pas avoir été blessée en aucune façon de ce traitement impérieux, et tous ces bills tombèrent finalement en oubli.

 

La motion faite par un puritain nommé Robert Bell, contre un privilège exclusif accordé à une société de marchands à Bristol, occasionna aussi quelques incidents remarquables. Peu de jours après que cette affaire fut entamée, la reine envoya ordre à la chambre, par son orateur même, de donner moins de temps aux motions et d'éviter les longs discours. Tous les membres des communes comprirent par cette injonction que sa majesté trouvait mauvais qu'on agitât une matière qui paraissait tenir à sa prérogative. Fleetwood prit la parole en conséquence sur cette question délicate. Il établit le droit qu'avait la reine de conférer des privilèges; il soutint qu'attaquer la validité d'un privilège, c'était attenter à l'autorité royale. Il prétendit que tout commerce étranger dépendait absolument du bon plaisir du souverain; que le statut même qui accordait la liberté du commerce admettait les prohibitions de la part de la couronne que le prince, en accordant un privilège exclusif, faisait seulement usage du pouvoir dont il était revêtu, et défendait à tout autre personne de s'emparer de la branche du commerce qu'il confiait à quelques particuliers. Fleetwood attesta les registres du parlement pour prouver qu'il n'était pas permis à cette assemblée de discourir sur le statut qui concernait les testaments, à moins que le souverain n'y consentît d'abord lui-même, parce que c'était porter atteinte à la prérogative royale relativement à la garde noble des pupilles. Il prouva également par les statuts dressés sous Édouard I, Édouard III et Henri IV, qu'on y avait inséré un sauf la prérogative; et que, sous le règne d'Édouard VI, (161) le protecteur avait supplié de permettre qu'on agitât quelques matières qui pouvaient y avoir rapport.

 

Sir Humphrey Gilbert, ce brave et célèbre armateur, étendit ces maximes encore plus loin. Il tacha de prouver que la question élevée par Bell n'était qu'une vaine subtilité, sur laquelle il serait dangereux de s'appesantir; qu'elle ne tendait qu'à restreindre l'autorité royale, respectable au point que quiconque avait seulement la pensée d'y donner atteinte devait être regardé comme un ennemi déclaré; qu'il n'y avait aucune différence entre dire que la reine n'avait pas le droit d'user des privilèges de la couronne, ou dire qu'elle n'était pas reine; que les preuves réitérées de sa clémence enhardissaient peut-être ses sujets à oublier leur devoir, mais qu'il n'était pas sage de se jouer des princes, ou de les braver. A ce sujet il rappela la fable du lièvre qui, sur l'ordre donné aux animaux à cornes de quitter la cour, s'enfuit au plus vite, dans la crainte qu'on ne prit ses oreilles pour des cornes. Gilbert parait avoir voulu insinuer par cet apologue, que ceux qui entendaient ou permettaient de pareils discours n'étaient pas eux-mêmes à l'abri de tout danger. Il avertit les communes de ne point se mêler de ces affaires à l'avenir, si elles ne voulaient pas que la reine, s'apercevant enfin de sa propre puissance, et se sentant en état de subjuguer leurs prétendues libertés et d'exercer une autorité arbitraire, n'imitât l'exemple de Louis XI, roi de France, qui, comme il le disait lui-même, avait mis la couronne hors de tutelle.

 

Ce discours déplut, mais on n'osa rien y répliquer, sinon que sir Humphrey se trompait sur les intentions de la chambre, et sur celles du représentant qui avait parlé des privilèges exclusifs qu'on ne s'était jamais proposé que de faire à sa majesté des remontrances soumises et respectueuses. Mais, dans quelques débats qui succédèrent à celui-ci, Peter Wentworth, qui aimait avec idolâtrie la liberté, prétendit que le discours d'Humphrey était une insulte faite a la chambre, et que celui qui l'avait prononcé était un bas adulateur de la reine; il le compara au caméléon qui prend toutes sortes de couleurs, excepté la blanche, et recommanda vivement aux communes de ne pas se laisser ravir la liberté de la parole et tous les privilèges du parlement. (162) Il paraît que, malgré toutes ces altercations, l'opposition aux privilèges exclusifs resta sans effets. Bell, qui en avait été le premier moteur fut mandé par le conseil, et fut sévèrement repris pour sa témérité. Lorsqu'il rentra dans la chambre des communes, il avait l'air si consterné, que les députés, qui n'en ignoraient point la cause, furent saisis de terreur et pendant quelque temps personne n'osa y porter la parole sur aucun objet de quelque importance, dans la crainte d'offenser la reine ou le conseil. Même après que cet effroi fut un peu dissipé, les membres de la chambre ne parlèrent qu'avec la plus grande réserve. Les longs préambules et les apologies dont leurs discours furent alors remplis montrent combien ils étaient frappés de la crainte du pouvoir. Toutes les fois qu'on abordait un point délicat, ou qu'on semblait seulement s'en approcher, quelque loin qu'on en fût encore, quelque circonspection qu'on y apportât, on entendait murmurer dans toute la chambre « La reine en sera blessée; le conseil le trouvera mauvais. » On s'avertissait ainsi soi-même par ces appréhensions du danger auquel on s'exposait. Il est bon de remarquer que le privilège que la reine soutint d'une manière si violente et si despotique, avait été accordé au profit de quatre courtisans, et entraînait la ruine totale de sept ou huit mille sujets industrieux.

 

Rien ne se passa donc dans les deux chambres qui ne fût très respectueux et très soumis cependant à la fin de la session, Élisabeth crut devoir réprimer sévèrement les faibles effort qu'on paraissait vouloir faire en faveur de la liberté, et qui s’étaient décelés dans les motions et les discours de quelques représentants. Elle s'en plaignit avec aigreur. Le chancelier dit, au nom de sa majesté, à la chambre des communes, qu'à la vérité le plus grand nombre de ses membres avait montré de la prudence et de l'attachement pour la reine, mais que plusieurs autres s'étaient attirés, par une conduite contraire, le reproche d'audace, d'arrogance et de présomption; que contre leur devoir, et comme sujets, et comme membres du parlement, et même au mépris des ordres exprès qu'ils avaient reçus du trône au commencement de la session, et auxquels ils auraient dû mieux se conformer, ils avaient osé contester les droits et les prérogatives (163) de sa majesté; que, puisqu'ils s'obstinaient ainsi à s'oublier, puisque ni les injonctions de la reine, ni l'exemple de leurs collègues les plus sages, ne pouvaient réprimer l'audace, l'arrogance et la présomption qu'ils avaient de se mêler de choses hors de leur portée et de leur compétence, sa majesté trouverait d'autres moyens de les corriger.

 

La conduite d'Élisabeth annonçait clairement l'opinion qu'elle avait des fonctions et de l'autorité du parlement. Elle interdisait à cette assemblée la connaissance des affaires d'état, encore plus celle de tout ce qui concernait l'église les questions de l'une et de l'autre espèce étaient regardées comme fort au-dessus de son intelligence, et réservées au prince seul, ou à ceux de son conseil et de ses ministres auxquels il voudrait les confier. Quelles étaient donc les fonctions des parlements? Ils avaient la direction des manufactures de cuirs et des fabriques de toile ; ils veillaient à la conservation des faisans et des perdrix ; ils étaient chargés de la réparation des ponts-et-chaussées, et de la punition des vagabonds et des mendiants. Tout ce qui était du ressort de la police du pays était absolument sous leur inspection; les lois qu'ils faisaient à cet égard, si elles n'avaient pas plus d'autorité, étaient du moins plus durables que celles qui émanaient uniquement du souverain les exemples précédents ou les rapports des juges particuliers servaient de règle pour prononcer sur la propriété privée et le châtiment des crimes; mais il n'était permis qu'au parlement seul de faire des innovations ou des altérations dans les lois municipales et aucun ordre du conseil ne pouvait forcer les cours de judicature à s'écarter de leur route ordinaire. Mais les plus belles fonctions des parlements étaient d'accorder des subsides, de condamner et de punir la noblesse coupable, ou tout ministre d'état après sa chute, et de légitimer en quelque façon les actes d'autorité qui auraient pu paraître trop excessifs s'ils eussent procédé uniquement du souverain. On promettait quelquefois à la nation d'avoir égard à ses plaintes et de remédier à leurs causes mais cette promesse ne pouvait se réaliser que rarement, tandis qu'il était passé en principe que les prérogatives de la couronne ne devaient point être limitées, ni seulement mises en question, ou examinées dans le (164) parlement. Les monopoles et les compagnies exclusives s'étaient déjà multipliés jusqu'à l'excès ; cet abus augmentait encore tous les jours; il mettait des entraves à la liberté du peuple, il éteignait toute industrie ; cependant un représentant se fût rendu criminel en proposant au parlement, même dans la forme la plus régulière, et du ton le plus soumis, de faire quelques remontrances contre ces vexations.

 

Non seulement Élisabeth ne faisait point mystère de ces maximes de gouvernement, mais elle dédaigna encore de les adoucir, en les colorant de quelques prétextes spécieux. Elles étaient étalées sans ménagement dans tous ses discours et dans tous ses messages au parlement; elles étaient même accompagnées de toute la hauteur, de toute l'amertume dans les expressions qu'un maître irrité aurait pu employer à l'égard de ses plus vils esclaves. Néanmoins Élisabeth, malgré cette conduite altière, continuait à être plus aimée du peuple qu'aucun souverain qui eût tenu le sceptre en Angleterre, parce que les maximes de son administration étaient conformes aux principes du temps et à l'opinion généralement reçue sur la constitution. Les usurpations continuelles des assemblées populaires sur les successeurs d'Élisabeth ont si fort changé nos idées sur ces matières, que les faits qu'on vient de rapporter nous paraissent très curieux, et même surprenants au premier coup d' œil ; mais alors on y fit si peu d'attention, que ni Camden, auteur contemporain, ni aucun autre historien ne s'en sont occupés. L'autorité de la couronne était si absolue, que les puritains seuls osèrent allumer et conserver la précieuse étincelle de la liberté. C'est à cette secte, dont les principes paraissent si frivoles, et les habitudes si ridicules, que l'Angleterre doit toute la liberté actuelle de sa constitution. Enflammés par le zèle ordinaire aux novateurs, et par le courage qu'inspire l'enthousiasme, les puritains bravèrent l'indignation de leur souverain et mettant toute leur adresse a se faire élire membres du parlement, ce qui était d'autant plus facile qu'alors l'honneur d'y siéger paraissait plutôt un fardeau qu'un avantage [188], ils acquirent d'abord une (165) majorité dans cette assemblée, et obtinrent ensuite l'ascendant sur l'église et sur la monarchie.

 

Voici les principales lois qui furent faites pendant cette session. Quiconque hasardait de soutenir durant la vie de la reine qu'elle n'était pas souveraine légitime, qu'une autre personne avait des droits au trône supérieurs aux siens, qu'elle était schismatique, hérétique ou infidèle, que les lois et les statuts du parlement ne pouvaient pas limiter l'autorité de la couronne et en déterminer le successeur, était déclaré criminel de haute trahison. Quiconque écrivait ou faisait imprimer qu'il y avait ou qu'il devait y avoir d'autres héritiers ou successeurs d'Elisabeth que la postérité naturelle issue de son sang, devait subir, pour la première fois, lui et ses complices, le châtiment d'une année de prison, et la confiscation de la moitié de ses biens mais à la récidive il devait être condamné à une prison perpétuelle. Il était clair que cette loi était faite directement contre la reine d'Écosse et ses partisans, et elle prouvait qu'Élisabeth n'avait jamais compté appeler cette princesse à sa succession. On remarquera que l'expression de postérité légitime dont le parlement s'était toujours servi, lui parut indécente à l'égard de la reine, en ce qu'elle semblait supposer qu'elle en pouvait avoir d'autre; et l'on y substitua celle de postérité naturelle. Ce changement fut alors un sujet de plaisanteries ; quelques personnes y soupçonnèrent même du mystère : on présuma que Leicester avait intention, en cas que la reine vînt à mourir, de produire quelque bâtard né de lui, comme un descendant d'Élisabeth.

 

On statua aussi que toute personne qui, en vertu de bulles, publierait des absolutions, ou autres rescrits du pape, ou qui par ce moyen réconcilierait quelqu'un à l'église romaine, serait, ainsi que les réconciliés, regardée comme coupable de trahison. La peine de praemunire fut imposée à tous ceux qui importeraient des Agnus Dei, des crucifix, ou de semblables instruments de superstition, consacrés par le pape. Les lois antérieures contre l'usure furent rendues plus sévères par de nouveaux règlements. Le parlement accorda le secours d'un subside et de deux (166) quinzièmes. La reine étant bien résolue à ne rien céder de son autorité à cette assemblée, était aussi fort circonspecte à lui demander des secours pécuniaires. Cette princesse s'appliquait à rendre, par une sévère économie, ses revenus ordinaire suffisants pour les dépenses de la couronne; et lorsqu'elle n'y réussissait pas, elle usait de sa prérogative et se procurait de l’argent en accordant des privilèges, des monopoles, ou par d'autres expédients non moins ruineux.

 

Quoique Élisabeth disposât ainsi à son gré du parlement et du peuple; quoiqu'elle eût su maintenir pendant le cours de treize année la tranquillité publique à peine interrompue par la révolte précipitée et mal concertée des provinces du nord, cette princesse était toujours agitée des plus vives inquiétudes, et sentit perpétuellement son trône chanceler. Les troubles qui désolaient la France, les Pays-Bas et l'Écosse semblaient au premier coup d'œil assurer sa tranquillité; mais ils servaient aussi, lorsqu'elle y réfléchissait davantage, à l'avertir du danger de sa propre situation, puisque l'Angleterre, comme ces contrées voisines, nourrissait dans son sein le germe des discordes intestines, c'est-à-dire les différences de la religion, la fureur de l'intolérance, et l'animosité entre les sectes opposées.

 

Le complot formé à Bayonne, en 1566, pour exterminer les protestants n'avait pas été si secret qu'il n'en fût transpiré quelque chose aux oreilles de Condé, de Coligny, et des autres chefs des huguenots. Observant que les démarches de la cour s'accordaient avec leurs soupçons, ils résolurent de prévenir la perfidie cruelle de leurs ennemis, et de frapper un grand coup avant que les catholiques pussent se douter du danger qui les menaçait. Les huguenots, quoique dispersés par tout le royaume, formaient entre eux une espèce de république. Intimement unis par leur zèle religieux aussi bien que par les périls auxquels ils se voyaient sans cesse exposés, ils obéissaient à leurs chefs ave une entière soumission, et au premier signal ils étaient toujours prêts à courir aux armes. Le roi et la reine mère vivaient à Monceaux en Brie dans la plus grande sécurité, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup environnés de troupes protestantes arrivées de toutes parts. Sans un corps de Suisses, venus en hâte au secours de (167) leurs majestés, et qui les conduisirent avec intrépidité jusqu'à Paris, elles seraient tombées sans résistance entre les mains des rebelles. Il y eut ensuite une bataille dans la plaine de Saint-Denis, où les huguenots furent défaits, quoique le vieux connétable de Montmorency, général des catholiques, y fût tué en combattant avec vaillance à la tête de ses troupes. Condé ramassa les débris de son armée, et, avec un renfort considérable de protestants qui lui vint d'Allemagne, il rentra en campagne, mit le siège devant Chartres, place de grande importance, et força la cour à faire un nouvel accommodement.

 

La différence de religion rendait l'animosité si grande entre les partis, que quand même leurs chefs auraient désiré sincèrement la paix, quand la plus parfaite confiance aurait été établie entre eux, le peuple mutiné n'aurait pu être contenu aisément. Il devenait bien moins possible de faire renaître un calme durable, lorsque la défiance était réciproque, et que la cour n'employait les voies de la pacification que pour tendre des piéges aux huguenots. On forma le projet de se saisir de la personne du prince et de l'amiral, qui n'eurent que le temps de se sauver à La Rochelle, d'où ils appelèrent leurs partisans à leur secours. La guerre se ralluma avec plus de fureur que jamais, et les deux partis s'acharnèrent encore davantage l'un contre l'autre. Le jeune duc d'Anjou, frère du roi, qui commandait les catholiques, livra, en 1569, une bataille mémorable aux huguenots, à Jarnac, où le prince de Condé fut tué, et son armée totalement défaite. Cette déroute, et la mort d'un chef si considérable, ne découragèrent pas les huguenots. L'amiral leur restait ; il mit à la tête des protestants le prince de Navarre, âgé alors de seize ans, et le jeune prince de Condé, et exhorta son parti à périr généreusement sur le champ de bataille plutôt que de mourir honteusement par la main des bourreaux. Il rassembla un si grand nombre d'hommes déterminés, qu'il fut en état de faire tête au duc d'Anjou; et, ayant reçu un nouveau renfort d'Allemands, il obligea ce prince à se retirer et à diviser ses forces.

 

Alors Coligny assiégea Poitiers. Comme les regards de toute la France étaient fixés sur cette entreprise, le duc de Guise, jaloux de soutenir la gloire dont son père s'était couvert à la défense (168) de Metz, se jeta dans la place, et anima si bien la garnison par sa valeur et par son habileté, que l'amiral fut obligé de lever le siège. Cette action fut le prélude de la grandeur et de la renommée que le duc de Guise acquit dans la suite. L'attachement que tous les catholiques avaient eu pour le père fut aussitôt transféré au fils. On se plaisait à comparer les qualités héroïques qui paraissaient comme héréditaires dans cette maison. Également affable, généreux, habile, éloquent, il possédait au même degré que son père tous les dons heureux qui captivent les cœurs. Égal en valeur, en conduite, en audace, en talents, la seule différence qu'on remarquât entre eux fut que le fils né dans des temps plus orageux, et trouvant encore plus de désordre et d'oubli des lois, surpassa son père en ambition et en témérité, et s'engagea dans des entreprises encore plus funestes à l'autorité de son maître et au repos de sa patrie.

 

Élisabeth, dont l'attention était fixée sur les troubles intérieurs de la France, vit avec chagrin cette nouvelle prospérité des Guise, ses ennemis. Inquiète du sort des protestants, dont les intérêts étaient liés aux siens, elle se détermina, malgré sa haine pour toute rébellion et toute résistance aux volontés des souverains, à donner secrètement des secours aux huguenots. Elle ne se borna pas à les protéger auprès des princes d'Allemagne, elle envoya de l'argent à la reine de Navarre, et en reçut quelques bijoux comme gages de la somme prêtée. Elle permit à Henri Champernon de lever et mener en France un régiment de cent gentilshommes volontaires, parmi lesquels se trouva Walter Raleigh, alors jeune, et qui commençait, à se distinguer dans la carrière des armes. L'amiral, cédant à l'impatience de ses troupes et à la difficulté de les faire subsister, livra bataille au duc d'Anjou, à Montcoutour en Poitou, et y fut blessé et battu. La cour de France, malgré l'expérience fréquente qu'elle avait faite de l'obstination des huguenots et de l'ardeur de Coligny, se flatta que les forces des rebelles étaient enfin anéanties, et elle négligea de prendre aucune autre précaution contre un ennemi qu'elle ne regardait plus comme dangereux. Elle apprit avec étonnement que l'amiral s'était montré hardiment dans une autre partie du royaume, qu'il avait inspiré (169) sa constance aux deux jeunes princes qu'il gouvernait; qu'il avait rassemblé une armée, s'était mis en campagne, et se trouvait en état de menacer Paris. Le trésor public, épuisé par des guerres civiles si longues, et par tant d'opérations militaires infructueuses, ne pouvait plus fournir aux frais d'un nouvel armement. Le roi, malgré sa haine extrême pour les huguenots, fut obligé, en 1570, de traiter avec eux, de leur accorder le pardon de tous leurs torts passés, et de renouveler les édits en faveur de la liberté de conscience.

 

Quoique ces troubles fussent pacifiés en apparence, le cœur de Charles restait ulcéré contre ses sujets rebelles. Cet accommodement, comme tous ceux qui l'avaient précédé, n'était qu'un appât au moyen duquel la perfide cour avait projeté de détruire à la fois et sans péril tous ses formidables ennemis. Comme les deux jeunes princes, l'amiral et les autres chefs des huguenots, instruits par leur expérience, montraient une défiance extrême des intentions du roi, et se tenaient en sûreté dans l'éloignement, il n'y eut point d'artifices qu'on ne mit en œuvre pour dissiper leurs craintes, et pour les convaincre de la sincérité des dispositions qu'on leur montrait. On observa scrupuleusement toutes les conditions du traité; la tolérance fut exactement maintenue ; on punit avec sévérité tous les catholiques ardents qui tentèrent de l'enfreindre; on donna des emplois à la principale noblesse protestante; on la combla de grâces et d'honneurs; le roi et son conseil déclarèrent partout que, lassés des discordes civiles, et convaincus de l'impossibilité de contraindre les consciences, ils étaient déterminés à laisser désormais à chacun le libre exercice de sa religion.

 

Entre les différents artifices employés pour endormir les protestants dans une sécurité fatale, Charles affecta d'entrer dans une alliance étroite avec Élisabeth. Comme il ne paraissait pas être de l'intérêt de la France de favoriser l'union des deux royaumes de la Grande-Bretagne, cette princesse se persuada aisément que le monarque français préférerait son amitié à celle de la reine d'Écosse. Pour mieux entretenir son erreur, on lui proposa d'épouser le duc d'Anjou. Il était assez naturel de supposer qu'un jeune prince, distingué par sa beauté, et (170) resplendissant de gloire, ferait impression sur une femme qui ne paraissait pas insensible à ces avantages. La reine fonda aussitôt sur cette offre le projet de tromper elle-même la cour de France; et dans cette vue elle se prêta en apparence à tout ce qu'on faisait pour la conduire dans le piège. Une négociation fut entamée sur le mariage ; les articles du contrat furent proposés ; on produisit et l'on écarta des difficultés ; les deux cours, également dissimulées, mais non pas également blâmables, semblaient tous les jours se rapprocher davantage dans ce qu'elles se demandaient et dans ce qu'elles s'accordaient; il ne paraissait plus y avoir d'obstacle considérable que l'embarras de concilier les différences de religion, parce qu'Élisabeth, qui recommandait à Charles la tolérance dans ses propres états, était résolue à ne pas l'accorder chez elle, même à son époux ; et le duc d'Anjou ne semblait pas disposé à se couvrir, par intérêt, de la honte d'une apostasie.

 

C'était surtout dans les occasions où la coquetterie entrait pour quelque chose que triomphait la politique artificieuse d'Élisabeth. Son caractère à cet égard était si généralement connu, que la cour de France crut pouvoir tout offrir, tout accorder, sans risquer qu'on en vînt à une conclusion décisive. La reine avait aussi d'autres motifs pour dissimuler. Indépendamment de l'avantage d'intimider les partisans de Marie, par la perspective d'une alliance entre la France et l'Angleterre, sa situation à l'égard de Philippe exigeait toute son attention et toute sa vigilance ; elle fut même bien aise, dans les troubles qui agitaient alors les Pays-Bas, de pouvoir se fortifier même des simples apparences d'une alliance nouvelle.

 

Les disputes théologiques, qui avaient longtemps troublé l'Europe, s'étaient introduites dès l'origine dans les Pays-Bas. Ces provinces, dont le commerce était fort étendu, avaient nécessairement reçu de bonne heure, des différents royaumes avec lesquels elles étaient en relation, quelque teinture des nouveautés en matière de religion. Il régnait alors une opinion que les prêtres répandaient avec ardeur, et que les princes adoptaient avec empressement, c'était que l'hérésie est étroitement liée avec la rébellion, et que toute altération considérable ou (171) violente dans l'église entraîne indispensablement la même révolution dans l'état et dans le gouvernement civil. Le zèle impétueux des réformés leur permettait rarement d'attendre l'aveu du magistrat pour opérer leurs innovations; ils furent encore moins soumis lorsqu'on leur opposa la résistance et la persécution. Quoique leur prétendu esprit de raisonnement et de recherche ne fût en effet qu'une nouvelle espèce de foi implicite, le prince en prit l'alarme, comme si aucune institution ne pouvait être à l'abri de leurs spéculations téméraires. L'empereur Charles, qui, sous prétexte de défendre la religion catholique, ne voulait qu'étendre davantage son autorité, adopta volontiers ces maximes politiques. Malgré les bornes étroites de sa puissance dans les Pays-Bas, il publia contre les protestants les édits les plus arbitraires, les plus rigoureux, les plus tyranniques ; il veilla même à ce que leur exécution ne fût pas moins violente et moins sanguinaire. Son caractère ne le portait naturellement ni à la cruauté ni au fanatisme; cependant un historien, célèbre par sa modération et sa réserve, a calculé que, dans les différentes persécutions que ce prince autorisa, cent mille personnes périrent par la main des bourreaux [189]. Ces remèdes barbares, loin de produire l'effet qu'on en attendait, ne servirent, au contraire, qu'à augmenter et le nombre et le zèle des réformés. Les magistrats des diverses villes, ne voyant point de terme à ces cruautés, sentirent leur humanité se révolter contre les principes qui les dictaient, et ils cessèrent d'eux-mêmes la persécution des novateurs.

 

Lorsque Philippe succéda aux états de son père, les Flamands conçurent de nouvelles alarmes : ils craignirent avec raison que leur prince, remarquant l'indulgence des magistrats, ne confiât l'exécution de ses édits à des mains plus sanguinaires, et qu'il n'établît chez eux l'inquisition avec toutes les iniquités, toute la barbarie dont elle était accompagnée en Espagne. Le caractère inflexible et sévère de ce monarque, son attachement inaltérable aux mœurs espagnoles, sa dévotion superstitieuse et (172) impitoyable, augmentaient la terreur de ce peuple. Lorsque Philippe quitta les Pays-Bas, avec l'intention connue de n'y plus revenir, le mécontentement des habitants s'accrut; ils prévirent avec effroi les ordres tyranniques que leur maître, environné de ministres espagnols, ne manquerait pas de leur envoyer de son cabinet de Madrid. Il laissa la duchesse de Parme gouvernante des Pays-Bas. Si cette princesse avait eu seule l'autorité du gouvernement, son heureux caractère et son simple bon sens auraient retenu dans la soumission ces riches provinces que Philippe perdit par ces raffinements mêmes d'une politique perfide et barbare, dont il s'applaudissait si hautement. Les Flamands s'aperçurent bientôt que le nom de régente était tout ce qui restait à la duchesse; que le cardinal de Granvelle possédait seul la confiance du roi; qu'on portait chaque jour de nouveaux coups à leurs libertés ; que la résolution était prise de ne plus assembler les états ; qu'on érigeait despotiquement de nouveaux évêchés, pour mieux assurer l'exécution des édits persécuteurs, et qu'enfin ce pays allait être réduit en province de la monarchie espagnole. La haute noblesse appuya les plaintes des gentilshommes, qui, à leur tour, encouragèrent la mutinerie de la populace; et les différents ordres de ce peuple parurent tous ne respirer que la révolte. On forma des associations; on présenta tumultuairement des pétitions ; on prit des signes de parti et des noms distinctifs ; partout la multitude, enivrée par son fanatisme et irritée par une faible résistance, se souleva, et avec tant d'emportement, qu'en plusieurs villes, particulièrement à Anvers, elle attaqua à force ouverte le culte établi, pilla les églises et les monastères, brisa les images, et commit les plus affreux désordres.

 

Les plus sages parmi la noblesse, surtout le prince d'Orange, le comte d'Egmont et le comte de Horn, furent alarmés des excès que leurs mécontentements avaient d'abord encouragés, et secondant la prudence de la gouvernante, réprimèrent les mouvements séditieux, punirent les chefs, et rappelèrent l'ordre et la soumission dans toutes les provinces. Mais Philippe ne se contenta pas du rétablissement de son autorité; il considéra que des provinces si éloignées du siége de l'empire ne pouvaient être (173) gouvernées par un pouvoir limité, et qu'un prince, réduit à supplier au lieu de commander, devait nécessairement, s'il ne résidait pas au milieu de son peuple, voir diminuer tous les jours son pouvoir et son ascendant. Il se détermina donc à saisir l'occasion de cette dernière émeute populaire, comme un prétexte pour abolir entièrement les privilèges des Pays-Bas, et pour régir désormais ces provinces avec une autorité militaire et despotique.

 

Il employa à l'exécution de ce projet violent un homme digne d'être l'instrument de sa tyrannie. Ferdinand de Tolède, duc d'Albe, avait été élevé au milieu du tumulte des armes, ayant acquis une connaissance consommée de l'art de la guerre, ses habitudes le conduisirent à porter dans le gouvernement civil la discipline sévère d'un camp, et à ne reconnaître d'autres obligations entre un souverain et ses sujets que le commandement le plus rigide d'une part, et l'obéissance la plus soumise de l'autre. En 1568, il conduisit dans les Pays-Bas un corps formidable de vieilles troupes espagnoles. Les Flamands furent consternés à l'arrivée d'un homme dont ils connaissaient le caractère et l'aversion déclarée pour eux. Ce serait s'écarter de notre sujet que de nous étendre sur les vexations que la férocité naturelle du duc d'Albe, augmentée par la réflexion et poussée par l'insolence, lui fit exercer sur ces provinces florissantes. Il suffit de dire que tous leurs privilèges, ces bienfaits de tant de princes, cet héritage de tant de siècles, furent expressément abolis par des ordonnances. On érigea des tribunaux tyranniques et sanguinaires ; les comtes de Horn et d'Egmont, ces hommes respectables par leur mérite et leurs services, périrent sur un échafaud. Les prisons furent remplies de citoyens de toutes les classes, de tous les rangs, qui n'en sortirent que pour être livrés au bourreau. Malgré la soumission paisible et générale de ces peuples malheureux, on n'entendit plus retentir que les mots de confiscation, d'emprisonnement, d'exil, de tortures et de mort.

 

Élisabeth voyait avec un déplaisir égal et le succès d'un plan formé pour la ruine des protestants, et l'établissement d'un si grand pouvoir militaire dans un pays si voisin de ses états. Elle prit sous sa protection tous les exilés flamands qui vinrent (174) chercher un asile en Angleterre. La plupart des fugitifs, étant les plus industrieux habitants des Pays-Bas, et ceux qui avaient rendu ces provinces si célèbres par les arts qu'ils y exerçaient, la reine, en les recevant, eut l'avantage d'introduire dans son royaume plusieurs manufactures utiles et inconnues jusqu'alors aux Anglais. Prévoyant que l'administration impérieuse du duc d'Albe ne pourrait subsister longtemps sans susciter quelque révolution, elle se permit à son égard un procédé outrageant, qu'elle n'aurait pas hasardé contre une autorité établie sur de meilleurs fondements. Quelques commerçants génois s'étaient engagés, par un traité fait avec Philippe, de lui transporter en Flandre la somme de quatre cent mille écus. Les vaisseaux sur lesquels était cet argent, ayant été attaqués dans la Manche par quelques armateurs français huguenots, se retirèrent à Plymouth et à Southampton. Les commandants de ces vaisseaux prétendirent que l'argent dont ils étaient chargés appartenait au roi d'Espagne mais la reine apprit, par des informations plus exactes, que les commerçants de Gênes en étaient les véritables propriétaires, et elle s'en empara sous la forme d'un emprunt qu'elle voulait faire. Par ce moyen, elle priva le duc d'Albe de cette ressource, dans le moment où elle lui devenait plus nécessaire. D'Albe, par représailles, fit arrêter les négociants anglais dans tous les Pays-Bas, les fit mettre en prison, et confisqua leurs effets. La reine en usa de même à son tour avec tous les commerçants flamands et espagnols, et donna aux Anglais toute liberté de faire les prises qu'ils pourraient sur les sujets de Philippe.

 

Ces différends furent accommodés dans la suite par un traité de part et d'autre, on indemnisa les négociants. Mais rien ne put réparer le tort que ce coup de politique bien concerté fit au gouvernement espagnol dans les Pays-Bas. Le duc d'Albe, dans le besoin d'argent où il se trouvait, craignant que ses troupes, auxquelles il était dû beaucoup, ne se mutinassent, mit, de sa seule autorité, les impôts les plus onéreux sur le peuple. Il ne s'en tint pas à exiger le centième denier, et le vingtième de tous les immeubles, il extorqua encore le dixième de tous les biens mobiliers mis en vente; tyrannie absurde, qui non seulement (175) eût anéanti les arts et le commerce, mais gênait même en quelque sorte les relations ordinaires de la société. Le peuple refusa d'obéir. Le duc eut recours à son expédient familier, le gibet; et les choses s'avançaient tous les jours davantage vers les dernières extrémités entre les Flamands et les Espagnols [190].

 

Tous les ennemis d'Élisabeth trouvaient naturellement à se venger d'elle en soutenant la cause et les prétentions de la reine d'Écosse : le duc d'Albe, dont les projets étaient toujours violents, entra bientôt en négociation avec cette princesse. Un nommé Rodolphi, marchand florentin, avait résidé environ quinze ans à Londres, où, tout en conduisant son commerce, il ménageait aussi toutes les intrigues de la cour de Rome avec les grands et les gentilshommes catholiques d'Angleterre. Il avait été mis en prison lorsque l'on découvrit l'intelligence du duc de Norfolk avec Marie; mais, ou l'on ne trouva pas de preuves assez fortes contre Rodolphi, ou le rôle qu'il avait joué n'était pas sans doute très criminel, puisqu'il recouvra bientôt sa liberté. Cet homme, animé du désir de faire triompher la religion catholique, avait, de concert avec l'ambassadeur d'Espagne, formé le plan de renverser le gouvernement par le double moyen d'une invasion étrangère et d'une révolte domestique. Lorsqu'il communiqua son projet à Marie par une lettre, elle était pleinement convaincue de la perfidie d'Élisabeth, et d'autant plus disposée à le seconder, qu'elle n'espérait plus de recouvrer sa puissance, ou même sa liberté, par des voies pacifiques. Le grand nombre de catholiques mécontents fondait la principale espérance de Marie et de Rodolphi du côté de l'Angleterre. Tous deux remarquèrent aussi que ce royaume était alors plein de noblesse indigente, surtout de cadets des meilleures maisons, qui, depuis l'appauvrissement de l'église, et dans l'état de langueur où était encore le commerce, n'ayant plus la perspective d'une fortune proportionnée à leur naissance, étaient prêts à tout entreprendre. Mais, pour inspirer de l'ardeur et du courage à tous ces mécontents, il fallait qu'un grand seigneur se mît à leur tête. Rodolphi et l'évêque de Ross, qui était initié dans toutes ces intrigues, (176) ne trouvèrent personne qui leur parût plus propre à cette entreprise que le duc de Norfolk, puissant par lui-même et chéri du peuple.

 

Lorsque ce seigneur était sorti de la tour, il avait donné sa parole de rompre tout commerce avec la reine d'Ecosse. Mais s'apercevant qu'il avait perdu la confiance et la faveur d'Élisabeth, et vraisemblablement sans retour, piqué d'ailleurs qu'on ne lui rendît qu'une liberté restreinte, l'impatience et le dépit le portèrent à violer son engagement, et à rentrer en correspondance avec la princesse prisonnière [191]. Ils renouvelèrent une promesse de mariage entre eux. Le duc s'engagea à servir tous les intérêts de Marie; et, comme les remords qu'il avait éprouvés diminuaient à mesure qu'il s'avançait davantage, on l'entraîna jusqu'à donner son consentement à des projets encore plus criminels. Le plan de Rodolphi était que le duc d'Albe rassemblât, sous quelque prétexte, une grande quantité de vaisseaux dans les Pays-Bas ; ces vaisseaux transporteraient en Angleterre un corps de six mille hommes d'infanterie, et quatre mille chevaux ; le débarquement se ferait à Harwich, où le duc de Norfolk viendrait les joindre avec tous ses amis; de là on prendrait directement le chemin de Londres, et l'on forcerait Élisabeth à se soumettre à toutes les conditions qu'il plairait aux conjurés de lui imposer. Norfolk souscrivit à ce plan ; en conséquence Rodolphi écrivit trois lettres au nom de ce duc : l'une au pape, l'autre au roi d'Espagne, la troisième au duc d'Albe mais Norfolk refusa d'en signer aucune il se contenta d'envoyer un de ses gens, nommé Barker, qui possédait sa confiance, notifier à l'ambassadeur d'Espagne qu'il concourait à ce plan, et l'assurer de l'authenticité de ces lettres. Rodolphi, ayant obtenu une lettre de créance de l'ambassadeur, continua son voyage à Bruxelles et à Rome. Le duc d'Albe et le pape entrèrent avec joie dans ce complot. Rodolphi instruisit Norfolk de leurs intentions [192]  ; et tout sembla favoriser l'entreprise.

 

Au milieu de ces coupables projets, Norfolk n'avait pas entièrement oublié ce qu'il devait à sa souveraine, à sa patrie, à (177) sa religion. Quoiqu'il eût également part au complot de l'invasion et de la révolte, il se flattait toujours que l'innocence de ses vues justifierait les moyens de les remplir; comme il n'aspirait qu'à rendre la liberté à la reine d'Écosse, et à obtenir le consentement d'Élisabeth à son mariage avec cette princesse, il se croyait à l'abri des noms odieux de rebelle et de traître [193]. Il est certain cependant qu'attendu la fermeté et la fierté de la reine, ce projet, s'il eût réussi, n'allait pas moins qu'à la détrôner, et que son autorité courait les plus grands risques.

 

Jusque-là la conspiration avait échappé à la vigilance d'Élisabeth et du secrétaire Cecil, qui portait alors le titre de lord Burleigh. Ce fut d'une autre tentative de Norfolk que leur vinrent d'abord les premiers indices de cette intrigue ; ils en suivirent le fil, et parvinrent à découvrir tous ses ressorts. Marie avait dessein d'envoyer de l'argent à lord Herreis et à ses autres partisans en Écosse : Norfolk se chargea de le faire tenir à l'un de ses domestiques nommé Bannister, alors dans le nord, et qui trouverait quelque moyen de le transmettre à sa destination. Il confia le paquet à un autre domestique, qu'il ne mit pas dans le secret, et auquel il dit que c'était une somme en argent qu'il devait remettre à Bannister, avec une lettre dont il le chargea; mais cet agent intermédiaire, jugeant, par le volume et le poids du paquet, qu'il était rempli d'or, porta la lettre à Burleigh, qui donna ordre sur-le-champ d'arrêter Bannister, Barker, et Rickford, le secrétaire du duc, et de leur faire subir un rigoureux interrogatoire. La torture leur arracha la vérité. Hickford, au lieu de brûler tous les papiers, comme son maître l'avait ordonné, les avait cachés soigneusement sous le tapis de pied de la chambre du duc, et sous les tuiles de la maison. On s'en saisit, et ce furent des preuves convaincantes contre Norfolk. Ce seigneur, qui ignorait les dépositions de ses domestiques, fut mandé lui-même au conseil; et, quoique exhorté à expier son crime par un aveu sincère, il persista constamment à le nier. La reine a toujours assuré que, s'il lui avait donné cette marque d'un véritable repentir, elle lui aurait tout pardonné. Mais son (178) obstination la révolta : elle le fit mettre à la tour, et ordonna que son procès fût instruit. Avant la découverte de la conspiration de Norfolk, l'évoque de Ross avait été arrêté sur quelque soupçon, et l'on mit tout en usage pour lui faire avouer la part qu'il pouvait avoir dans ce complot. Il se retrancha d'abord sur sa qualité d'ambassadeur; mais on lui objecta que sa maîtresse n'étant plus souveraine, il n'avait plus ce caractère, et que, quand même on le lui supposerait encore, il n'en serait pas autorisé à conspirer contre le souverain dans la cour duquel il résidait. Comme il s'opiniâtrait à ne pas répondre aux interrogatoires, on lui donna connaissance de la déposition des domestiques de Norfolk. Alors il ne se crut plus obligé de garder aucun ménagement ; il convint de tout, et mit le crime du duc dans tout son jour. Le tribunal des jurés, composé de vingt-cinq pairs, condamna Norfolk d'une voix unanime. Ce procès fut instruit dans les règles les plus exactes, même celles qu'on observe aujourd'hui, si ce n'est que les témoins ne furent pas entendus en justice ni confrontés avec le coupable; usage très louable, qui n'était pas observé à cette époque dans les procès pour haute trahison.

 

La reine hésitait encore à faire exécuter Norfolk, soit qu'elle fût retenue par l'amitié et la compassion pour un seigneur d'un rang et d'un mérite si distingués, soit qu'en affectant les apparences de ces sentiments elle voulût se faire une réputation de clémence. Deux fois elle signa l'ordre de sa mort, et deux fois elle révoqua cet ordre fatal. En vain ses ministres et son conseil l'excitaient à la sévérité, elle paraissait toujours incertaine et irrésolue. Après quatre mois écoulés dans cette indécision, elle assembla un parlement, et les communes la pressèrent, dans les termes les plus forts, de consentir à l'exécution du duc; sanction qui, ajoutée à l'énormité et à l'évidence du crime, devait, suivant elle, justifier aux yeux du monde entier cet acte de justice sévère. Norfolk mourut avec calme et fermeté. Quoiqu'il se défendît d'avoir eu l'intention d'attenter à l'autorité de la reine, il reconnut l'équité de la sentence qu'il subissait. Afin de réunir les affaires d'une même nature, nous dirons ici que le comte de Northumberland ayant été livré à la reine par le (179) régent d'Écosse, périt aussi sur l'échafaud peu de mois après pour expier sa rébellion.

 

La reine d'Écosse était ou l'occasion ou la cause de tous ces troubles; mais, comme elle était princesse souveraine, et qu'elle pouvait se croire justement autorisée à s'affranchir, par tous les moyens possibles, des mauvais traitements qu'elle éprouvait, Élisabeth n'osa pas encore se porter contre elle aux dernières extrémités. Elle se contenta de lui envoyer lord Delawar, sir Ralph Sadler, sir Thomas Bromley et le docteur Wilson, pour se plaindre de tous les torts qu'elle avait eus envers Élisabeth dès le commencement de sa vie, et pour lui en demander réparation. Ils lui reprochèrent, entre autres offenses, d'avoir pris les armes d'Angleterre; d'avoir refusé de ratifier le traité d'Edimbourg, d'avoir voulu épouser le duc de Norfolk sans le consentement de la reine; d'être entrée dans la révolte du Nord [194] ; d'avoir eu des intelligences avec Rodolphi, pour engager le roi d'Espagne à faire une invasion en Angleterre d'avoir excité le pape à lancer des bulles d'excommunication, et de souffrir que les amis qu'elle avait dans l'étranger lui donnassent le titre de reine d'Angleterre. Marie se justifia de ces diverses accusations, soit en niant les faits qu'on lui imputait, soit en rejetant sur d'autres le blâme qu'ils méritaient [195]. Élisabeth fut peu satisfaite de cette apologie, et le parlement était si animé contre la reine d'Écosse, que les communes demandèrent expressément, par une requête, qu'elle fût incessamment jugée et exécutée. Elles appuyèrent cette demande d'autorités puisées dans les usages, dans la raison, dans les lois des nations et surtout dans des passages et des exemples de l'ancien Testament. Mais si on prenait ce livre pour règle générale de conduite, intention qu'il est déraisonnable de supposer, il en résulterait les conséquences les plus dangereuses contre tous les principes de morale et d'humanité. Les choses étaient portées plus loin qu'Élisabeth ne désirait. Contente d'avoir fait connaître à Marie les dispositions de la nation, elle envoya ordre exprès aux communes de ne pas aller plus loin dans l'affaire de la reine d'Écosse. Rien ne (180) prouve mieux à quel point les puritains dominaient dans la chambre que l'usage immodéré qu'on y faisait des citations tirées de l'Écriture sainte, surtout de l'ancien Testament. Élisabeth n'aimait pas assez cette secte pour déférer en rien à ses sollicitations. Cette princesse lui marqua même son mécontentement pendant la session dans une autre occasion importante. Deux bills, pour régler les cérémonies de l'église, avaient passé dans la chambre basse mais Élisabeth y envoya un message aussi impérieux que les précédents, et la terreur qu'inspirait sa prérogative arrêta la suite de cette affaire.

 

Quoique Élisabeth ne voulût pas prendre les résolutions extrêmes que le parlement lui conseillait contre Marie, le crédit, l'esprit remuant de cette princesse, et ses intelligences secrètes avec l'Espagne, lui donnaient toujours de l'inquiétude. Elle crut nécessaire de resserrer plus étroitement et plus rigoureusement sa prison, et d'adopter des maximes différentes de celles qui avaient jusque-là dirigé sa conduite avec l'Écosse. Ce royaume était toujours dans un état d'anarchie. Le château d'Édimbourg, où Kirkaldy de Grange commandait, s'était déclaré pour la reine et les seigneurs de son parti, autorisés par leur souveraine, avaient pris possession de la capitale, et soutenaient vigoureusement la guerre contre le régent. Ils se saisirent brusquement et inopinément de sa personne à Stirling. Mais voyant ses amis sortir du château, vraisemblablement pour le tirer d'entre leurs mains, ils le poignardèrent sur-le-champ. Le comte de Marre fut élu régent à sa place, et ne rencontra pas moins de difficulté à gouverner ce pays, divisé par tant de factions. Il fut trop heureux d'accepter la médiation des ambassadeurs de France et d'Angleterre, et de conclure une trêve avec le parti de la reine à des conditions égales [196]. Le comte de Marre, d'un caractère noble et indépendant, n'était pas homme à s'avilir sous le joug de l'Angleterre. Élisabeth qui s'était étroitement liée avec la France, céda par cette raison avec moins de répugnance, aux sollicitations de cette cour, en conservant les apparences de la neutralité entre les partis, de manière à tenir les affaires (181) d'Écosse en équilibre [197]. Mais les choses changèrent bientôt de face : Marre mourut de chagrin de voir ainsi l'état bouleversé. Morton fut nommé régent, et ce seigneur ayant pris secrètement toutes ses mesures avec Élisabeth, qui ne comptait plus sur l'amitié de la cour de France, elle résolut d'agir plus efficacement pour le parti qu'elle avait toujours favorisé. Elle envoya sir Henri Killigrew ambassadeur. en Ecosse. Il y trouva les partisans de Marie si abattus par la nouvelle du châtiment de Norfolk, qu'ils s'empressèrent de retourner sous l'obéissance du roi, et qu'ils acceptèrent une amnistie pour toutes les fautes passées. Le duc de Châtellerault, le comte de Huntley, et les amis les plus considérables de Marie, mirent bas les armes aux mêmes conditions. La seule garnison du château d'Édimbourg persista dans sa rébellion. Les affaires de Kirkaldy étaient désespérées ; cependant il se flattait toujours d'être secouru par les rois de France et d'Espagne, qui encourageaient eux-mêmes son opiniâtreté, dans la vue de troubler l'Angleterre de ce côte-là. Élisabeth s'en alarma en effet; elle ne craignit plus de rompre entièrement avec la reine d'Écosse, qu'il n'était pas possible de tromper plus longtemps; elle avait une confiance entière en Morton et la soumission de toute la haute noblesse lui faisait voir la pacification de l'Écosse comme une entreprise désormais aussi facile qu'importante. Élisabeth ordonna donc à sir William Drury, gouverneur de Berwick, de marcher à Édimbourg avec quelques troupes et de l'artillerie, et d'assiéger le château. La garnison se rendit à discrétion ; Kirkaldy fut livré à ses concitoyens, qui lui firent son procès, et le condamnèrent à périr sur un échafaud : la sentence fut exécutée. Le secrétaire d'état Lidington associé à sa révolte, se déroba au supplice peu de temps après, par une mort volontaire, à ce qu'on présume; et l'Écosse, entièrement soumise au régent, cessa pour longtemps de causer des inquiétudes à Élisabeth.

 

Ce qui se passait en France n'était pas aussi favorable aux intérêts et à l'inclination de la reine. Les fausses réconciliations, si souvent renouvelées avec les huguenots, les justifiaient assez (182) de se défier des intentions actuelles de la cour. Elle était cependant parvenue à séduire la crédulité de tous les chefs de ce parti avant que l'amiral, plus pénétrant, eût encore perdu ses doutes et son incertitude. Mais les soupçons de cet homme sage furent enfin surmontés par la profonde dissimulation de Charles, et surtout par le désir de terminer les malheurs de la France, et de rentrer dans son devoir envers son roi et sa patrie. L'amiral se persuada aussi que les moyens violents, employés par la cour, n'ayant jamais eu que des suites funestes, il n'était pas hors de vraisemblance qu'un prince à peine arrivé à l'âge de discrétion, et qui ne paraissait pas encore endurci dans des préventions et des animosités dangereuses, se conduirait par des principes plus modérés. Charles était d'ailleurs si impétueux, si emporté, ce prince aimait tant le plaisir, qu'une si profonde perfidie semblait être éloignée de son caractère, ou du moins très difficile, pour ne pas dire impossible, à soutenir longtemps sans qu'elle se démentît. Trompés par ces considérations, l'amiral, la reine de Navarre, et tous les huguenots, commencèrent à se reposer dans le sein de la sécurité, sur la foi des caresses et des protestations de la cour de France. Élisabeth même, malgré son expérience et sa pénétration, ne conserva pas la moindre défiance de la sincérité de Charles. Contente de voir les Guise, ses ennemis, déchus de leur extrême faveur, et sans autorité ; remarquant aussi que l'esprit de discorde s'allumait tous les jours davantage entre les rois de France et d'Espagne, elle conclut une ligue défensive avec le premier. Élisabeth regarda même cette alliance comme une barrière invincible dont elle environnait son propre trône. Walsingham, son ambassadeur, servait encore à la tranquilliser par toutes ses dépêches, en rendant le témoignage le plus avantageux de l'honneur, de la droiture, et de la bonne foi de ce prince perfide.

 

Pour endormir encore mieux la défiance des huguenots, et pour attirer leurs chefs dans le piège qu'on leur tendait, Charles offrit sa sœur Marguerite en mariage au prince de Navarre. L'amiral et la noblesse la plus considérable du parti protestant se rendirent à Paris pour assister à ces noces. Elles étaient regardées comme un événement fortuné, qui allait terminer, ou (183) du moins assoupir les différends et les haines qu'allumaient les deux religions. La reine de Navarre fut empoisonnée par ordre de la cour ; un assassin blessa dangereusement l'amiral. Cependant Charles, en redoublant de dissimulation, eut encore l'art de retenir les huguenots dans leur sécurité. Le soir de la Saint-Barthélemy, quelques jours après la célébration du mariage, le signal fut donné pour le massacre général des religionnaires, et le roi lui-même dirigea ces assassinats. La haine que les Parisiens nourrissaient depuis longues années contre les protestants n'eut pas besoin qu'on la préparât à seconder la fureur de la cour. Sans exception de rang, de sexe ou d'âge, tout ce qui était seulement soupçonné de pencher en faveur de la nouvelle doctrine fut enveloppé dans la ruine générale. L'amiral, Téligny son gendre, Soubise, La Rochefoucauld, Pardaillant, Piles, Lavardin, ces hommes qui s'étaient distingués dans les dernières guerres par les actions les plus héroïques, furent égorgés sans résistance. Le sang ruisselait dans les rues de Paris; la populace, plus animée qu'assouvie par sa cruauté, et comme furieuse que la mort dérobât ses victimes au sentiment de nouvelles insultes, exerça sur les cadavres sanglants toute la rage de la brutalité la plus effrénée. Environ cinq cents gentilshommes ou personnes de distinction périrent dans ce massacre, et près de dix mille personnes d'un état inférieur. On expédia aussitôt des ordres dans toutes les provinces pour y faire faire une exécution semblable contre les protestants qui s'y trouveraient. A Rouen, à Lyon, et dans plusieurs autres villes, le peuple imita la fureur de la capitale. Le duc de Guise avait même osé proposer le meurtre du roi de Navarre et du prince de Condé. Mais Charles, touché des moeurs douces du roi de Navarre, et se flattant que ces jeunes princes pourraient être aisément convertis à la foi catholique, résolut d'épargner leur vie, mais en les forçant d'acheter leur sûreté par un changement apparent de religion.

 

Pour déguiser un acte de barbarie si monstrueux, Charles supposa la découverte d'une conspiration que les huguenots avaient formée dans le dessein de se rendre maîtres de sa personne ; il publia qu'il avait été contraint, pour sa propre défense, à les traiter avec tant de rigueur il envoya ordre à (184) Fénelon, son ambassadeur en Angleterre, de demander audience à Elisabeth, et de lui représenter ainsi les derniers événements. Ce ministre, plein de probité, abhorrait la trahison et la cruauté de sa cour; il alla jusqu'à dire qu'il rougissait en ce moment de porter le nom de Français [198]. Cependant il fut obligé de remplir son ministère, et de faire usage de l'apologie qui lui avait été dictée. Il éprouva de tous les courtisans qu'il connaissait l'accueil que méritait la conduite de son maître. Jamais appareil ne fut plus terrible et plus touchant que celui de la solennité de l'audience qu'il reçut. Une sombre tristesse était peinte sur tous les visages ; le silence profond de la nuit semblait régner dans tous les appartements de la reine; les seigneurs et les dames de la cour en longs habits de deuil, et rangés de chaque côté, laissèrent passer l'ambassadeur au milieu d'eux sans le saluer, sans l'honorer d'un regard. Lorsqu'il fut parvenu auprès de la reine [199], cette princesse le reçut d'un air moins contraint, mais non pas plus favorable; elle écouta son discours sans qu'il lui échappât aucun signe d'indignation. Elle lui répondit que, bien qu'aux premiers bruits qui s'étaient répandus de cet affreux événement elle eût été surprise que tant de braves hommes et de fidèles sujets, tranquilles sur la bonne foi de leur souverain, eussent été égorgés soudainement d'une manière si barbare, elle avait néanmoins suspendu son jugement jusqu'à ce qu'elle eût reçu des instructions plus amples et plus certaines; que le récit qu'il venait de lui faire, quand même il serait fondé sur la vérité la plus exacte, ne pouvait en aucune façon diminuer le blâme que méritaient les ministres du roi de France, et ne justifiait pas l'irrégularité de leur étrange conduite que la même force qu'il avait fallu pour massacrer tant d'hommes sans défense aurait pu suffire pour s'assurer de leurs personnes et qu'en leur faisant alors leur procès dans les formes, le jugement aurait au moins distingué l'innocent du coupable; que l'amiral en particulier, blessé dangereusement, environné des gardes du roi, sur la protection duquel il semblait se reposer entièrement, n'avait pas eu la faculté de s'échapper, et qu'il (185) aurait été facile de le convaincre avant sa mort des crimes qu'on lui imputait; qu'il était plus digne d'un souverain de garder entre ses mains le glaive de la justice, que de le confier à des meurtriers acharnés, qui s'en servaient, sans distinction et sans pitié, contre des personnes accusées dont ils étaient les ennemis mortels et déclarés; que si ces principes étaient justes, en supposant même que la conspiration des protestants fût réelle, à plus forte raison aurait-on dû les suivre, si l'accusation n'était qu'une calomnie de leurs ennemis, inventée pour leur destruction que si jamais l'innocence de ces malheureuses victimes venait à se découvrir, ce serait alors un devoir indispensable pour le roi de tourner sa vengeance sur leurs calomniateurs, qui avaient si cruellement abusé de sa confiance, qui avaient massacré un si grand nombre de braves citoyens, et qui l'associaient ainsi pour toujours à l'infamie dont ils s'étaient couverts; que pour elle, ajouta Élisabeth, elle jugerait des intentions de Charles par la conduite qu'il tiendrait dans la suite ; que cependant elle agirait jusque-là comme il l'en sollicitait par son ambassadeur, et qu'elle plaignait encore plus ce prince qu'elle ne le blâmait des horreurs auxquelles on l'avait porté [200].

 

Élisabeth sentait tout le danger de la situation où elle se trouvait. Elle voyait dans le massacre de Paris le résultat de cette conspiration générale, formée pour exterminer les protestants. Elle n'ignorait pas qu'elle-même, comme chef et protectrice de la nouvelle religion, serait particulièrement exposée à la fureur et au ressentiment des catholiques. Les violences et les cruautés de Philippe dans les Pays-Bas étaient une autre partie de cette conspiration. Comme Charles et Philippe, aussi perfides, aussi barbares, aussi fanatiques l'un que l'autre, avaient suspendu leurs différends, et s'étaient liés de la plus étroite amitié [201], Élisabeth craignait avec raison les effets de leurs conseils réunis, dès qu'ils auraient apaisé les troubles domestiques qui les inquiétaient maintenant. Le duc de Guise, et ceux de sa maison, que, pour mieux tromper l'amiral, Charles avait éloignés de la cour, y étaient revenus jouir ouvertement de leur (186) crédit elle sentait que ces princes, par des raisons personnelles autant que politiques, étaient ses ennemis implacables ; la reine d'Écosse, leur proche parente et leur intime associée, avait des prétentions sur la couronne d'Angleterre; quoique privée de la liberté, cette princesse n'en était pas moins active sur ses intérêts indépendamment de ses alliances étrangères, elle avait dans le cœur du royaume un nombre considérable de partisans zélés. Toutes ces considérations empêchaient Élisabeth de rompre tout à fait avec le roi de France, et elle continua de prêter l'oreille aux protestations d'amitié qu'elle recevait de lui. Elle consentit même à renouer les négociations de son mariage avec le duc d'Alençon, le troisième frère de Charles; il n'était déjà plus question du duc d'Anjou. Elle envoya le comte de Worcester assister en son nom au baptême de la princesse qui venait de naître à Charles; mais avant de donner cette marque d'attention, elle crut se devoir à elle-même de réitérer l'expression de son horreur pour les cruautés que ce prince avait exercées sur ses sujets protestants. En même temps elle se prépara à résister aux forces combinées et aux attentats dont elle se croyait menacée de la part des catholiques. Elle fortifia Portsmouth, équipa sa flotte, exerça ses troupes, cultiva l'affection de son peuple, agit avec vigueur pour achever de réduire l'Écosse sous l'obéissance du jeune roi, et renouvela ses alliances avec les princes d'Allemagne, aussi alarmés qu'elle-même de ces mesures perfides et sanguinaires, si généralement adoptées par les catholiques.

 

Malgré le soin qu'Élisabeth prenait d'éviter une rupture ouverte avec Charles, sa plus grande sûreté contre ses violences était dans les embarras que la résistance opiniâtre des huguenots causait toujours à ce monarque. Ceux de cette secte qui habitaient près des frontières, aux premières nouvelles du massacre de la Saint-Barthélemy, se sauvèrent en Angleterre, en Allemagne et chez les Suisses, où ils excitèrent la pitié et l'indignation des protestants. Leur parti s'y fortifia; et, animés d'un nouveau zèle, ils résolurent de rentrer en France les armes à la main, pour venger la mort cruelle de leurs frères. Ceux qui habitaient au centre du royaume cherchèrent un asile dans (187) les citadelles occupées par les huguenots, résolus de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, puisqu'ils ne pouvaient compter ni sur la clémence du souverain, ni sur la foi des traités avec lui. Cette secte, que Charles avait cru exterminer d'un seul coup, avait alors une armée de dix-huit mille hommes sur pied, et possédait en France plus de cent villes, châteaux ou forteresses ; d'ailleurs ce prince ne pouvait se croire à l'abri d'une invasion dont le menaçaient tous les protestants de l'Europe. La noblesse d'Angleterre était indignée à tel point, qu'elle offrit de lever une armée de vingt mille hommes d'infanterie et de quatre mille hommes de cavalerie, de la conduire en France,
et de l'y entretenir pendant six mois à ses frais. Mais Élisabeth, toujours prudente dans ses démarches, et craignant d'irriter la haine des deux religions par ces dangereuses croisades, refusa son consentement, et modéra le zèle de ses sujets. Les princes allemands, moins politiques, ou ayant moins à redouter le ressentiment de la France, pressèrent les levées faites par les protestants. Le jeune prince de Condé s'étant échappé de la cour, vint se mettre à la tête de ces troupes, et se disposa à entrer dans le royaume. Le duc d'Alençon, le roi de Navarre, la maison de Montmorency, et d'autres grands seigneurs même catholiques, mécontents de la cour, ou par des raisons particulières ou par intérêt pour la cause publique, favorisèrent les progrès des huguenots, et la discorde replongea la France dans toutes les calamités qu'elle traîne à sa suite. Charles, au lieu de se repentir des mesures violentes dont il voyait les suites funestes, jetait encore le cri de la persécution. La maladie mortelle dont il fut attaqué ne put pas même affaiblir la fureur et la haine qui l'animaient. Il mourut à l'âge de vingt-cinq ans, sans laisser d'enfant mâle. Ce prince, dont le caractère était un assemblage monstrueux de dissimulation, de férocité, d'emportement et de vengeance implacable, fit les plus grands maux, et en annonçait de plus grands encore à sa patrie et à toute l'Europe.

 

Henri, duc d'Anjou, élu quelque temps auparavant roi de Pologne, n'eut pas plus tôt appris la mort de son frère, qu'il se hâta de voir prendre possession de la couronne de France. (188) Il trouva le royaume non seulement agité des plus grands troubles, mais exposé à des maux auxquels il était difficile d'apporter des remèdes efficaces. Le peuple était divisé en deux factions théologiques, enivrées d'un zèle furieux, et mutuellement irritées par les outrages qu'elles avaient faits ou par ceux qu'elles avaient reçus. Les engagements les plus sacrés ayant été violés, et toute modération étant bannie, il paraissait impossible de trouver aucune voie d'accommodement entre elles. Chaque parti était totalement dévoué à ses chefs, dont il respectait les ordres beaucoup plus que la volonté du souverain. Les catholiques mêmes, auxquels le roi était attaché, ne se conduisaient que par les conseils de Guise et de sa famille. Les associations formées pour les intérêts de la religion l'emportaient de part et d'autre sur tous les liens du sang ou de la société; ou plutôt (car les hommes sont toujours guidés par l'intérêt présent) deux empires s'étant secrètement élevés dans le royaume, chaque particulier se trouvait engagé, par de nouvelles vues d'intérêt, à suivre les chefs auxquels, pendant les troubles passés, il avait été redevable de son avancement et de sa fortune.

 

Henri, considérant à quel point le trône était avili, avait conçu le projet de relever son autorité en s'établissant l'arbitre des deux partis, en modérant leur animosité, et en les réduisant à dépendre de lui. Il possédait au suprême degré tout l'art de la dissimulation nécessaire pour l'exécution de ce plan délicat; mais comme il n'avait ni assez de fermeté, ni assez d'application, ni assez de jugement, au lieu d'acquérir de l'ascendant sur les deux factions, il perdit la confiance de l'une et de l'autre, et ne leur fit que mieux sentir la préférence qu'elles devaient à leurs chefs, qui se conduisaient avec bien plus de résolution, de franchise et de cordialité dans le parti qu'ils avaient pris. Les huguenots furent renforcés par l'arrivée d'une armée d'Allemands, commandée par le prince de Condé et le prince Casimir; mais beaucoup plus encore par le crédit et les vertus personnelles du roi de Navarre, qui, s'étant échappé de la cour, était venu se mettre à la tête de ce parti formidable. Henri, conséquemment au système qu'il s'était fait, entra en composition avec les huguenots; et, comme son objet était de tenir la balance (189) entre les factions, il leur accorda la paix aux conditions les plus avantageuses. Ce fut la cinquième paix générale conclue avec eux. Cependant, quoiqu'elle ne fût pas plus sincère de la part de la cour que les précédentes, elle mécontenta extrêmement les catholiques, et fournit au duc de Guise le prétexte qu'il désirait pour déclamer contre les maximes de politique adoptées par le roi, et pour décrier sa conduite.

 

Ce chef adroit et audacieux se servit habilement de cette occasion pour donner une forme plus constante et plus régulière à son parti. Il jeta ainsi les premiers fondements de cette fameuse ligue qui, sans respect pour l'autorité royale, tendait uniquement à la destruction totale des huguenots. Telle était alors la situation déplorable de la France, que les cruautés et les violences passées de ses maîtres avaient rendu l'établissement de la tolérance impossible; on ne pouvait accorder aux réformés la liberté de conscience, qui les aurait vraisemblablement calmés, sans exciter au plus haut degré l'indignation des catholiques. Dans l'intention de se soustraire lui-même aux entreprises de la ligue et d'en éluder les efforts contre les huguenots, Henri se déclara le chef de cette confédération séditieuse, et se mit en campagne à la tête des catholiques. Mais la lenteur et la faiblesse de ses opérations décelèrent sa répugnance pour cette guerre intestine, et après quelques tentatives inutiles, il conclut une nouvelle paix moins favorable aux protestants que la première, et dont néanmoins les catholiques ne furent pas plus satisfaits. La défiance continua de régner entre les partis ; la modération du roi fut suspecte à tous les deux. Chaque faction se fortifiait de son côté, comme prévoyant une rupture prochaine. Les controverses théologiques irritaient chaque jour de plus en plus la haine réciproque des sectes, et les querelles des particuliers devenaient le germe de dissensions publiques.

           

Henri, espérant entraîner la nation dans le goût de la mollesse et des plaisirs, tomba lui-même dans le piège que son artifice avait tendu. Endormi au sein de la débauche et de l'oisiveté, il perdit entièrement l'estime et en partie l'affection de ses sujets. Au lieu de mettre à la tête des affaires des hommes éclairés et habiles, restés neutres entre ces factions dangereuses, (190) il donna tonte sa confiance à de jeunes favoris, qui loin de pouvoir étayer son autorité chancelante, s'appuyèrent sur elle, et la renversèrent en redoublant la haine générale pour le gouvernement de leur maître. Les impôts publics, augmentés par la prodigalité de Henri, et devenant plus onéreux aux peuples dans un état livré au brigandage, furent de nouveaux sujets de murmures. L'animosité effrénée des partis, jointe à la multiplicité des taxes, fit de ces temps de paix des temps plus malheureux qu'ils ne l'auraient été par une guerre étrangère, ou même domestique. Les artifices du roi étaient trop subtils pour réussir, et trop fréquemment employés pour être secrets. La conduite noble, droite et franche du duc de Guise d'un côté, et celle du roi de Navarre de l'autre, entraînèrent insensiblement la nation à se dévouer sans réserve à l'un ou à l'autre de ces grands capitaines.

Les troubles de la France étaient trop importants pour ne pas attirer l'attention des autres puissances de l'Europe. Élisabeth, toujours active et prévoyante, y prit secrètement quelque part, quoique un peu retenue par ses principes d'économie. Indépendamment des bons offices qu'elle rendait aux huguenots dans toutes les occasions, elle avait sacrifié des sommes considérables à la levée de cette armée d'Allemands que le prince de Condé et le prince Casimir commandaient en France. Malgré ses négociations avec cette cour, et ses protestations d'amitié, elle regardait toujours ses intérêts comme inséparables de la prospérité des protestants français, et de l'abaissement de la maison de Guise. D'un autre côté, Philippe s'était déclaré protecteur de la ligue, était entré dans une étroite liaison avec le duc de Guise, et avait employé toute son autorité pour soutenir le crédit de ce prince factieux. La seule conformité de religion eût été un motif suffisant pour unir leurs intérêts; mais Philippe avait encore une autre vue, c'était de réduire ses sujets des Pays-Bas, encouragés par les protestants de France; et il croyait leur ôter tout espoir de succès en travaillant à la ruine de leurs amis et de leurs confédérés.

 

La même politique qui engageait Élisabeth à protéger les huguenots l'aurait portée aussi à secourir les protestants des (191) Pays-Bas. Mais la puissance formidable de Philippe, la tranquillité dont jouissaient tous les autres états de ce prince, et les troupes nombreuses qu'il entretenait dans ces provinces mutinées, la rendirent circonspecte. Malgré toutes les tentations et les occasions de rupture qu'elle pût avoir, cette princesse resta dans les termes de la bonne intelligence avec lui. L'ambassadeur d'Espagne se plaignit à Élisabeth de ce que plusieurs Flamands exilés, qui infestaient les mers, exerçant la piraterie contre les sujets de son maître, étaient reçus dans les ports d'Angleterre, où on leur permettait de vendre leurs prises. Ces remontrances mirent la reine dans la nécessité de refuser à ces expatriés toute entrée dans ses états. Mais cette démarche devint dans la suite très préjudiciable aux intérêts de Philippe même. Ces malheureux proscrits ne trouvant plus aucun moyen de subsister, se portèrent aux entreprises les plus téméraires. Ils attaquèrent la ville de Brille, port de mer de la Hollande, et la prirent d'assaut après une courte résistance [202]. Le duc d'Albe en fut alarmé; il suspendit les cruautés qu'il exerçait contre les Flamands sans défense, rassembla son armée, et se hâta d'éteindre ces premières étincelles du feu de la rébellion. Les esprits en étaient déjà si échauffés, qu'il craignit un embrasement général. Ses inquiétudes n'étaient que trop bien fondées. Le peuple du voisinage de Brille, furieux de ce mélange effroyable de barbarie, d'oppression, d'insolence, d'usurpations et de persécutions dont ils étaient les victimes, courut aux armes, et en peu de jours presque toutes les provinces de Hollande et de Zélande se révoltèrent contre les Espagnols, et secouèrent hautement le joug du duc d'Albe. Cet événement eut lieu en 1572.

 

Guillaume, prince d'Orange, issu d'une maison souveraine, aussi ancienne qu'illustre en Allemagne, après avoir recueilli l'héritage d'une autre maison souveraine en France, avait fixé son séjour dans les Pays-Bas. La noblesse de son origine, ses biens immenses et ses qualités personnelles, le faisaient généralement considérer comme le premier citoyen de ces provinces. Il s'était opposé, par tous les moyens honnêtes et légitimes, (192) aux progrès des usurpations de l'Espagne. Lorsque le duc d'Albe conduisit son armée dans les Pays-Bas, et prit les rênes du gouvernement, Guillaume, qui connaissait le caractère violent de cet homme et le génie tyrannique de la cour de Madrid, se mit sagement à l'abri du danger qui le menaçait, et se retira dans ses possessions paternelles en Allemagne. Il fut cité à comparaître devant le tribunal du duc d'Albe, condamné par contumace, déclaré rebelle, et vit confisquer tous ses biens dans les Pays-Bas. Brûlant de se venger, il leva une armée de protestants dans l'empire et fit quelques tentatives pour délivrer les Flamands de la servitude; mais il fut toujours repoussé avec perte, par l'activité et la supériorité du duc d'Albe dans la guerre, secondées par la valeur et la discipline des vieilles bandes espagnoles qui combattaient sous ses ordres.

 

La révolte de la Hollande et de la Zélande, où Guillaume avait commandé autrefois, et où il était adoré, le tira encore de sa retraite : il ne mit pas moins de prudence que de chaleur dans cette résistance opiniâtre que l'on opposa à la domination espagnole. Ce fut en réunissant dans une même ligue toutes les villes révoltées, qu'il jeta les fondements de cette république fameuse, le centre de l'industrie et de la liberté, dont les armes et la politique se sont signalées longtemps dans tout ce qui s'est passé en Europe. Il porta dans l'âme de ces peuples tout ce que la religion, le ressentiment et la haine de l'esclavage peuvent inspirer de constance et de valeur. Il soutint leur courage, que la grandeur actuelle de la monarchie espagnole pouvait arrêter, en leur promettant le concours des autres provinces, et le secours des états voisins. Il les exhorta enfin à supporter tous les maux de la guerre pour défendre leur religion, leur vie et leur liberté. Cette héroïque ardeur produisit la défense désespérée de Harlem. Cette ville ne se rendit que pressée par les horreurs d'une famine affreuse. Les Espagnols s'en vengèrent en faisant exécuter plus de deux mille de ses habitants [203]. Cette odieuse rigueur, au lieu de consterner les Hollandais, leur donna le courage du désespoir. La vigoureuse résistance d'Alcmaer, où (193) le duc d'Albe fut repoussé, leur prouva que cet ennemi superbe n'était pas invincible. Le duc, s'apercevant alors des funestes effets de sa conduite emportée, sollicita son rappel à la cour de Madrid. Medina-Celi, choisi pour lui succéder, refusa ce gouvernement ; Requesens, commendataire de Castille, fut envoyé d'Italie pour remplacer le duc d'Albe. Ce tyran quitta enfin les Pays-Bas en 1574. Il laissa son nom en horreur aux habitants de ces provinces, où il se vantait à son départ que, dans l'espace de cinq ans, il avait fait périr par la main du bourreau plus de dix-huit mille de ces rebelles hérétiques [204].

 

Requesens, quoiqu'il montrât des dispositions plus humaines, ne put apaiser la haine des Hollandais révoltés pour la domination d'Espagne, et la guerre continua aussi vivement que jamais. Au siège de Leyde, entrepris par les Espagnols, les Hollandais rompirent les digues et les écluses pour empêcher l'approche de l'ennemi. Les paysans mêmes s'empressèrent de dévaster leurs campagnes en les inondant, plutôt que de retomber sous une tyrannie abhorrée. Malgré ce mauvais succès, Requesens ne cessa point les hostilités, et la lutte paraissait trop inégale entre une monarchie si puissante et deux petites provinces, quelque fortifiées qu'elles fussent par la nature, et quelque bien défendues qu'elles pussent être par des habitants déterminés. Le prince d'Orange résolut donc, en 1575 d'implorer l'assistance ou d'Elisabeth, ou de Henri III. L'esprit de persécution qui dominait à la cour d'Espagne régnait aussi à la cour de France. Ce royaume, déchiré par les dissensions intestines, ne semblait pas avoir alors le loisir et la faculté de s'occuper d'intérêts étrangers. Mais, l'Angleterre, unie depuis longtemps avec les Pays-Bas par le commerce et par les traités, et plus intéressée encore en ce moment, par la conformité de religion, au sort des provinces soulevées, paraissait devoir naturellement prendre leur défense. Comme Élisabeth conservait contre Philippe une jalousie fondée, et qu'elle gouvernait ses états riches et puissants dans la plus parfaite tranquillité, on espérait que cette princesse, cédant à l'ambition, à la politique (194) ou à la générosité, se déterminerait à secourir les Hollandais dans leurs calamités actuelles. Ils envoyèrent à Londres une ambassade solennelle, composée de Sainte-Aldegonde, Douza, Nivelle, Buys et Melzen. Après avoir employé les supplications les plus humbles, ils offrirent à la reine la souveraineté de leur pays, si elle voulait prêter son appui pour le défendre.

 

Plusieurs motifs déterminants pouvaient faire accepter à Élisabeth une offre si avantageuse. Elle était instruite des complots que Philippe avait tramés contre elle avec les mécontents d'Angleterre et d'Irlande ; elle voyait avec chagrin s'élever dans son voisinage un gouvernement purement militaire; elle prévoyait les périls qu'elle aurait à craindre de la part des catholiques, si leur parti dominait dans les Pays-Bas : la situation maritime de ces provinces, maîtresses en outre de rivières considérables, était encore un appât pour une nation comme l'Angleterre, qui commençait à cultiver le commerce et la navigation. Mais Élisabeth, quoique née avec un génie vaste, n'avait jamais eu l'ambition des conquêtes, ni le désir des nouvelles acquisitions. Sa politique se bornait à maintenir la tranquillité dans ses propres états par son activité, sa prudence et son économie. Il était évident qu'elle ne pouvait accepter le don de ces provinces sans s'exposer à une guerre ouverte avec l'Espagne; après avoir pris une fois les Hollandais sous sa protection, elle ne pouvait plus les abandonner avec honneur dans la suite; quelque désespérée que devînt leur situation, il faudrait alors les soutenir, quand même ses affaires et ses intérêts en souffriraient. Déterminée par toutes ces réflexions, elle refusa positivement la souveraineté qui lui était offerte. Elle répondit aux ambassadeurs, qu'en reconnaissance de la bonne volonté que le prince d'Orange et les états lui montraient, elle ferait tous ses efforts pour leur obtenir un accommodement aux conditions les plus raisonnables qu'il serait possible. Élisabeth envoya en effet Henri Cobham vers Philippe, et lui fit représenter qu'il s'exposait à perdre totalement les Pays-Bas, si la France leur offrait sa protection dans le premier moment de relâche que lui donneraient ses troubles intérieurs. Philippe parut recevoir (195) ses représentations de bonne grâce ; cependant il n'en résulta aucune conciliation, et la guerre continua avec la même fureur qu'auparavant.

Ce fut un accident qui tira les Hollandais de la situation désespérée où ils étaient. Requesens mourut subitement ; les troupes espagnoles, mécontentes de n'être pas payées, et n'étant plus contenues par l'autorité du gouverneur, se portèrent aux plus grands excès. Elles pillèrent et saccagèrent les villes de Maestricht et d'Anvers, et massacrèrent un grand nombre de leurs habitants; elles menaçaient les autres villes d'un pareil sort toutes les provinces, excepté Luxembourg; s'unirent pour repousser ces violences, et appelèrent à leur secours le prince d'Orange et les Hollandais. On conclut, d'un accord unanime, le traité nommé communément la pacification de Gand. L'expulsion des troupes étrangères et le rétablissement de leurs anciennes libertés furent les objets pour lesquels les provinces se promirent de combattre. Don Juan d'Autriche, frère naturel de Philippe, envoyé en qualité de gouverneur, trouva, en arrivant à Luxembourg, que les états s'étaient tellement fortifiés, et que les troupes espagnoles, dispersées dans leurs cantonnements, avaient si peu de communication entre elles, qu'il leur devenait impossible de résister. Il accepta les conditions qui lui furent proposées. Les troupes espagnoles furent rappelées, et, après tant de calamités, ces provinces parurent enfin respirer.

 

Mais il n'était pas aisé d'obtenir une paix complète, tant que la soif de la vengeance et le désir de la domination animaient le roi d'Espagne, et que les Flamands conservaient le ressentiment du passé et la crainte de l'avenir. Don Juan, dont l'ambition était de faire briller ses talents militaires sur ce grand théâtre, irritait la discorde au lieu de l'apaiser. S'apercevant que l'intention des états était de resserrer les bornes de son autorité, il rompit toutes les conventions, s'empara de Namur, et rappela l'armée espagnole d'Italie. Ce prince, naturellement fier, et enivré des éclatants succès de sa jeunesse, méditait les entreprises les plus vastes. Son ambition ne s'arrêtait pas à la conquête des provinces révoltées, il projetait encore d'épouser la reine d'Écosse, et, en acquérant les droits de cette princesse, (196) de se rendre maître du royaume de la Grande-Bretagne [205]. Élisabeth pénétra ses intentions et, voyant les provinces alors unies, dans l'heureuse situation de faire une défense longue et vigoureuse contre l'Espagne, cette princesse ne balança plus à protéger leur liberté, qui paraissait si intimement liée à sa propre sûreté. Après leur avoir fait remettre une somme d'environ vingt mille livres sterling pour le paiement immédiat de leurs troupes, elle conclut un traité avec ces provinces. Il fut stipulé que la reine d'Angleterre fournirait un secours de cinq mille hommes de pied et de mille chevaux, à la solde des Flamands, qu'elle prêterait cent mille livres sterling, à condition que quelques-unes des principales villes des Pays-Bas s'engageraient à lui rembourser cette somme dans un an. Il fut convenu aussi que le général de l'armée anglaise aurait le droit d'assister au conseil des états, et qu'on ne déterminerait rien sur la paix ou la guerre sans en informer auparavant la reine ou le général ; que les provinces ne pourraient contracter aucune alliance sans le consentement de sa majesté; qu'elles la prendraient pour arbitre de tous les différends qui pourraient s'élever entre elles; et que, s'il arrivait que quelque prince, sous tel prétexte que ce fût, exerçât des hostilités contre la reine, les Provinces-Unies enverraient à son secours une armée égale à celle qu'elle employait à leur défense. Cette alliance fut signée le 7 janvier 1578 [206].

 

Une des raisons essentielles qu'eut Élisabeth de conclure ce traité avec les états, fut d'empêcher qu'ils ne se jetassent entre les bras de la France. Elle désirait même que le roi d'Espagne ne lui supposât point d'autre motif. Elle lui fit représenter par son ambassadeur, Thomas Wilkes, qu'elle avait observé religieusement jusqu'alors les procédés d'un bon voisin et d'un allié fidèle; qu'elle avait refusé la souveraineté de la Hollande et de la Zélande, quand elle lui avait été offerte, qu'elle avait conseillé au prince d'Orange de se soumettre au roi; qu'elle avait même accompagné ce conseil de menaces en cas de refus; qu'elle persévérait encore dans ces intentions amicales, et que, (197) pour en donner la preuve, elle n'hésitait pas à dire à Philippe ce qu'elle croyait propre à calmer les contestations actuelles : qu'il fallait rappeler don Juan, qu'elle ne pouvait regarder que comme son ennemi mortel, et le remplacer par un prince plus populaire; qu'il fallait retirer les troupes espagnoles, et rendre aux Flamands leurs libertés et leurs anciens privilèges que si, après tous ces actes de justice et de clémence, ils refusaient de rentrer dans leur devoir, elle s'engageait à joindre ses armes à celles du roi d'Espagne pour les forcer à l'obéissance. Philippe dissimula son ressentiment contre la reine, et continua d'envoyer à don Juan des secours en hommes et en argent. Ce prince fut repoussé à Rimenant par la valeur des Anglais, sous les ordres de Norris. Malgré cet échec, et quoiqu'il eût à combattre l'armée des états et le prince Casimir, arrivé dans les Pays-Bas avec un gros corps d'Allemands soudoyés par la reine, il remporta un grand avantage sur les Flamands à Gemblours. Ce fut au milieu de ses prospérités que don Juan mourut, empoisonné, à ce qu'on soupçonna, par les ordres de Philippe, qui redoutait son ambition. Le prince de Parme lui succéda. Ce nouveau gouverneur, unissant la valeur et la clémence, l'art de vaincre et celui de négocier, reprit de l'ascendant sur les Flamands rebelles, et servit efficacement les intérêts de l'Espagne par ses armes et par les ressources de son génie.

 

Tandis que presque toute l'Europe était en proie aux fureurs de la discorde, l'Angleterre jouissait d'une tranquillité profonde, qu'elle devait principalement à l'administration ferme d'Élisabeth et à la prudence de toutes ses mesures. En soutenant les protestants d'Écosse, elle leur avait procuré deux fois la supériorité sur leurs adversaires, avait intimement lié leurs intérêts avec les siens, et avait mis son royaume à l'abri de toute insulte de ce côté-là, d'où les invasions étaient le plus à craindre. En France, les princes de Guise, ses ennemis, malgré tout leur crédit, étaient balancés par les huguenots, ses partisans zélés. Henri III d'ailleurs haïssait cette maison, dont il craignait l'ambition inquiète et démesurée. Le fanatisme de Philippe donnait à la vérité à Élisabeth des inquiétudes bien fondées; mais heureusement ce même fanatisme avait révolte les propres sujets (198) de ce prince, et lui en avait fait des ennemis, que vraisemblablement ses armes et sa politique ne parviendraient pas de sitôt à dompter. La reine d'Écosse, cette rivale, cette ennemie, cette concurrente dangereuse d'Élisabeth, était prisonnière entre ses mains l'impatience et l'impétuosité de Marie l'avaient précipitée dans des démarches qui justifiaient même la rigueur de sa prison, et toute communication lui était interdite avec ses partisans d'Angleterre.

 

La religion était le point capital dont dépendaient tous les événements politiques de ce siècle et la conduite de la reine sur cet article, eu égard aux préjugés alors dominants, ne peut guère être accusée de sévérité ni d'imprudence. Elle ne tyrannisait pas les consciences; elle n'exigeait le serment de suprématie que de ceux qui devaient y être soumis par leurs emplois, ou par le ministère public dont ils étaient chargés. Quoiqu'il fût défendu par une loi de professer d'autre religion que celle qui était établie, la violation de cette loi, en disant la messe et en administrant les sacrements dans les maisons particulières, avait été fréquemment tolérée; tandis que d'un autre côté les catholiques, au commencement du règne d'Élisabeth, avaient paru assister au culte public sans trop de répugnance. Le pape, craignant que ce concours ne réconciliât insensiblement ses fidèles avec la religion réformée, se hâta d'excommunier la reine, et de dégager ses sujets du serment de fidélité. Les émissaires de Rome redoublèrent leurs efforts pour empêcher que les deux religions ne se rapprochassent, et pour rendre le culte des protestants si abominable aux catholiques, qu'ils regardassent comme un crime d'y participer [207]. Ces menées et les révoltes qu'elles occasionnèrent, augmentèrent, à la vérité, la vigilance et la sévérité du gouvernement ; néanmoins si les catholiques avaient comparé leur condition avec celle des non conformistes des autres pays, et même avec leur propre conduite dans les lieux où ils dominaient, ils n'auraient pu se plaindre avec justice de violences et de persécutions.

 

C'était plutôt contre les puritains qu'Élisabeth semblait (199) disposée à exercer sa rigueur. Quoique leurs prétentions fussent moins directement contraires à son autorité, ils affectaient une opiniâtreté plus déraisonnable, et s'arrogeaient, tant en matières civiles qu'en matières de religion, des droits si étranges, qu'il était encore difficile de pénétrer quels pouvaient être leurs desseins et leur but. La reine avait soigneusement réprimé, au commencement de son règne, quelques tentatives secrètes faites par cette secte pour établir une congrégation et une discipline séparées [208]; et lorsque quelques membres du clergé paraissaient pencher vers les principes des puritains, en se dispensant des cérémonies adoptées par l'église anglicane, ou en se singularisant dans leur état par leur costume, la reine s'empressait de les châtier, ou en les condamnant à des amendes, ou en les destituant de leurs emplois. Mais ses ordres avaient été souvent éludés à la faveur des protections que ces sectaires s'étaient ménagées parmi les courtisans le plus en crédit.

 

L'économie d'Élisabeth contribuait surtout à lui attacher le cœur de ses sujets. On aurait pu l'accuser quelquefois de la porter à l'excès; mais ce ne fut jamais jusqu'à thésauriser. Elle ne voulait que se dispenser de charger d'impôts un peuple très peu accoutumé alors à supporter les charges de l'état. Au moyen de cette économie, elle réussit à liquider les dettes de la couronne, avec leurs intérêts, quoiqu'une partie de ces dettes eût été contractée sous le règne de son père. Elle remboursa aussi quelques emprunts qu'elle avait faits au commencement du sien, exactitude dont on ne se piquait guère dans ce temps-là. De cette manière, son crédit s'établit si bien, qu'aucun souverain de l'Europe n'aurait pu trouver aussi promptement qu'elle dans la bourse de ses sujets l'argent nécessaire aux besoins publics, en quelque temps qu'elle l'eût demandé. Pendant la durée de ce gouvernement uniforme et paisible, l'Angleterre fournit peu de matériaux à l'histoire excepté le peu de part qu'Élisabeth prit à ce qui se passait chez l'étranger, à peine trouverait-on un fait digne d'un détail particulier.

 

L'événement le plus mémorable de ce temps fut une (200) assemblée du parlement tenue le 8 février 1576, et dans laquelle on agita des questions qui peuvent paraître assez singulières. Peter Wentworth, puritain, dont l'esprit altier et inflexible s'était déjà signalé dans les parlements précédents, ouvrit la séance par une harangue étudiée, dont la chambre des communes, la reine et les ministres furent également indignés. Comme ce discours semble renfermer les premiers germes de ces principes de liberté qui heureusement prirent dans la suite l'ascendant en Angleterre, il ne sera pas déplacé d'en donner un extrait en peu de mots. Wentworh débuta en disant que le nom de liberté était bien doux, mais que la chose même était le plus précieux et le plus estimable de tous les trésors qu'il fallait bien prendre garde, en se contentant d'un nom si doux, d'abandonner la substance, qui de tous les biens de la terre était le plus essentiel au royaume. Il observa ensuite que la liberté de la parole dans la chambre basse, ce droit si utile au souverain et aux sujets, avait déjà été enfreint en plusieurs occasions essentielles, et qu'il était alors dans le plus grand danger de périr tout à fait; que l'usage s'établissait, lorsque quelque sujet important était proposé, surtout s'il regardait la religion, d'insinuer qu'une telle discussion déplairait à la reine, et qu'on s'attirerait l'indignation de sa majesté si on procédait plus avant; que Salomon avait eu raison de dire que la colère des rois était le messager de la mort; qu'il n'était pas étonnant que des hommes se condamnassent au silence, malgré les cris de la conscience et du devoir, lorsqu'ils étaient exposés à des peines si sévères; qu'en menaçant ainsi les citoyens zélés, on ôtait au parlement le courage de servir la patrie et la reine même; que cette princesse, toujours assiégée par de pernicieux flatteurs, était devenue inaccessible aux vérités les plus salutaires; que c'était une dérision d'honorer du nom de parlement une assemblée à laquelle on refusait le privilège qui constituait son essence, et sans lequel elle dégénérait en une honteuse école de servitude et de dissimulation ; que le parlement étant le suprême dépositaire des lois, devait avoir la liberté de s'acquitter de ses fonctions, et de maintenir cette autorité dont les rois mêmes tiraient leur pouvoir que la loi seule faisait les souverains; que, s'ils ne (201) dépendaient pas des hommes, ils étaient cependant subordonnés à Dieu et à la loi; que c'était sur ce que l'un et l'autre leur prescrivaient qu'ils devaient régler leur conduite, et non pas sur leur propre caprice; que l'honneur d'être les ministres de Dieu, loin de relâcher leurs obligations, les resserrait encore davantage, puisqu'ils étaient ainsi chargés de faire exécuter sa volonté sur la terre, et que sa volonté n'est autre chose que la justice et la loi ; que non seulement la crainte de déplaire à la reine avait essentiellement altéré la liberté de parler dans la chambre basse, prérogative accordée à ses membres par une loi expresse, mais que la cour avait encore attenté plus dangereusement à leurs fonctions par ses fréquents messages; qu'aussitôt que les communes agitaient une question civile ou ecclésiastique, on ne manquait pas de leur signifier un ordre de la reine, qui leur défendait positivement de s'occuper de pareilles matières, et qui arrêtait toute discussion commencée sur ces objets; que les prélats, enhardis par la protection royale, s'étaient arrogé un pouvoir décisif en fait de religion et prétendaient que chacun soumît implicitement sa croyance à leurs décisions arbitraires; que l'affection qu'il avait pour sa souveraine l'empêchait de garder le silence sur de pareils abus, et de sacrifier lâchement dans cette occasion importante le plus saint des devoirs à une flatterie servile; que personne sur la terre n'était exempt d'erreur, pas même la reine; mais que la plus grande faute que cette princesse pût commettre contre ses propres intérêts et ceux de tout le royaume, était d'imposer cette servitude à ses fidèles communes [209].

 

Il est aisé de voir par ce discours que, dans ce temps où la liberté n'était qu'à son aurore, le langage parlementaire était âpre et dur, et qu'on n'avait pas encore trouvé l'art d'attaquer les ministres et les conseillers d'état, sans blesser la dignité du trône, et sans intéresser la personne du souverain. Les communes marquèrent le plus grand mécontentement de cette licence inouïe; elles exclurent Wentworth de la chambre, et le constituèrent prisonnier entre les mains du sergent d'armes. Elles (202) ordonnèrent qu'il fût examiné par un comité composé de tous ceux des membres de leur chambre qui l'étaient aussi du conseil privé, dont elles devaient entendre le rapport. Ce comité s'assembla dans la chambre étoilée; et, suivant les maximes de cette cour arbitraire, il somma Wentworth d'y venir rendre compte de sa conduite. Les communes montraient sans doute peu de prudence et de délicatesse en confondant ainsi leur propre autorité avec celle de la chambre étoilée Wentworth, qui entendait mieux les principes de la liberté, refusa de répondre à ces commissaires sur sa conduite dansée parlement, jusqu'à ce qu'ils l'assurassent qu'ils agissaient à titre de comité de la chambre basse, et non comme membres du conseil privé [210]. Wentworth ne se justifia même que par une nouvelle déclamation contre la rigueur et la dureté des messages de la reine. Les commissaires lui prouvèrent inutilement que ces messages n'étaient pas sans exemple sous les autres règnes; jamais il ne voulut se rétracter ni montrer le moindre repentir. L'issue de cette affaire fut qu'après avoir laissé Yentworth un mois en prison, la reine envoya dire aux communes que, par sa grâce et faveur spéciale, elle lui rendait la liberté, et sa place à la chambre [211]. Cette modération apparente de la reine n'était qu'un moyen de se conserver indirectement le pouvoir qu'elle s'était arrogé de faire arrêter les membres de la chambre basse, et de les obliger à rendre compte à son propre tribunal de leur conduite dans le parlement. Sir Walter Mildmay entreprit de persuader aux communes qu'elles devaient de la reconnaissance à sa majesté, pour la clémence dont elle usait à l'égard d'un de leurs membres qui, par sa témérité, avait encouru son indignation; mais il leur déclara en même temps qu'elles n'avaient point le droit de parler sans exception ni des personnes ni des choses; que cette licence indiscrète avait déjà été punie avec justice sous les règnes précédents, comme sous celui d'Élisabeth; il les avertit de ne pas abuser davantage de la modération de la reine, et de ne pas la forcer; contre son inclination, à substituer une sévérité nécessaire à une douceur infructueuse [212].

 

La conduite des deux chambres, à tous les autres égards, fut (203) également souple et soumise. Au lieu d'un bill qu'on avait d'abord introduit pour la réformation de l'église, elles se contentèrent de présenter à la reine une requête sur ce sujet [213]. Lorsque sa majesté leur répondit qu'elle donnerait ordre aux évêques de corriger les abus qui pouvaient exister, et que, s'ils négligeaient de le faire, elle-même y pourvoirait, en vertu de sa suprême puissance sur l'église, de manière à satisfaire la nation, le parlement acquiesça volontiers à sa décision péremptoire et souveraine.

 

Les communes, qui montraient si peu de courage dans leur résistance à l'autorité de la couronne, surent maintenir leurs droits, pendant cette session, contre une usurpation des lords; en effet cette chambre refusa une conférence avec la chambre haute, qui lui parut l'avoir demandée d'une façon irrégulière. Elle reconnut cependant, en toute humilité ( telle fut l'expression de la chambre basse), la supériorité de la chambre, des pairs ; elle se défendit seulement de lui rendre compte des motifs de ses délibérations, et prétendit que, lorsque les communes modifiaient un bill qui leur était envoyé par les lords, c'était à elles qu'il convenait de demander une conférence, et non pas à eux de l'exiger [214].

 

Les communes accordèrent à la reine un subside et deux quinzièmes. Mildmay, pour satisfaire la chambre sur la justice qu'il y avait à donner ce secours d'argent, entra dans le détail des dépenses que sa majesté avait été obligée de faire pour les besoins de l'état; il s'étendit sur l'accroissement des charges de la couronne, et sur l'augmentation journalière du prix des denrées. Ce ne fut pas cependant sans avertir les communes qu'elles ne devaient regarder cette explication que comme un pur effet de la bonté de la reine, puisqu'elle n'était pas obligée de leur faire connaître l'emploi de ses finances [215].





(204) CHAPITRE XLII.

 


Affaires d'Écosse. - Affaires d'Espagne. - Sir Francis Drake. - Assemble du parlement. - Négociation d'un mariage avec le duc d'Anjou. - Affaires d'Écosse. - Lettre de Marie reine d'Écosse, à Elisabeth. - Conspiration en Angleterre. – Assemblée du parlement. - Commission ecclésiastique. - Affaires des Pays-Bas. - Hostilités avec l'Espagne.

 

 

La sécurité parfaite dont Élisabeth jouissait depuis le commencement de son règne n'avait jamais suspendu sa vigilance et son attention. Mais la scène commença enfin à devenir orageuse, et les dangers se multiplièrent de plus d'un côté contre cette princesse.

 

Jusque-là le comte de Morton avait entretenu l'Écosse dans une union intime avec Élisabeth et rétabli la tranquillité intérieure de ce royaume mais il était difficile qu'une autorité factice et légale comme celle d'un régent subsistât longtemps dans un pays où l'on ne connaissait ni loi ni subordination, où même la domination naturelle des princes héréditaires avait trouvé si souvent des contradictions et de la résistance. La noblesse commença de nouveau à se diviser en factions le peuple murmura contre quelques traits d'avarice de la part de Morton ; et le clergé, irrité des nouvelles brèches qu'on avait faites à ses minces revenus, joignit ses mécontentements à ceux des autres ordres de l'état, et en augmenta l'aigreur. Le régent sentit que sa situation devenait critique : il laissa échapper quelques expressions chagrines, comme s'il eût eu l'intention et même le désir de se démettre du gouvernement; les seigneurs du parti opposé, favoris du jeune roi, le prirent au mot, et lui demandèrent cette démission qu'il semblait leur offrir avec tant de franchise. Jacques n'était encore âgé que de onze ans; cependant Morton, s'étant mis en sûreté lui-même, à ce qu'il imaginait, par l'abolition générale qu'il avait obtenue, résigna son autorité entre les mains du roi, qui prétendait se charger désormais lui-même de l'administration du royaume. Le régent, retiré du gouvernement, semblait ne s'occuper que de ses affaires domestiques; mais, soit qu'il s'ennuyât d'une tranquillité qui lui paraissait (205) insipide après avoir été livré aux mouvements impétueux de l'ambition, soit qu'il crût que le temps de dissimuler était passé, il reparut à la cour, reprit son ascendant dans le conseil; et, sans se ressaisir du titre de régent, il en exerça toute l'autorité. Ses ennemis, après plusieurs assemblées, coururent aux armes, sous le prétexte de tirer leur prince de la servitude et de le rétablir dans le libre exercice de son gouvernement. Élisabeth se rendit médiatrice de ces différends par le ministère de son ambassadeur sir Robert Bowes, et ménagea un accommodement entre les factions. Morton conserva le gouvernail des affaires de l'état; mais ses ennemis étaient nombreux et vigilants, et son crédit semblait devenir tous les jours plus incertain.

 

Le comte d'Aubigney, de la maison de Lénox, cousin germain du feu roi d'Écosse, était né en France, et y avait été élevé; comme ce jeune seigneur joignait un esprit adroit, à un caractère liant, le duc de Guise le jugea propre à détacher Jacques des intérêts de l'Angleterre, et à le porter à s'unir avec sa mère et les parents de cette princesse. D'Aubigney ne parut pas plus tôt à Stirling, où Jacques faisait sa résidence, qu'il gagna l'affection de ce prince. S'étant étroitement lié avec James Stuart, de la maison d'Ochiltrée, jeune homme de mœurs corrompues, mais fort en faveur auprès de son maître, d'Aubigney, sous l'apparence du plaisir et de l'amusement, s'attacha à inspirer au roi de nouvelles vues de politique et d'administration. Il lui représenta l'iniquité de la déposition de Marie, et lui suggéra la pensée de lui restituer la couronne, ou du moins de l'associer au gouvernement [216]. Élisabeth, alarmée du crédit que cette faction prenait en Écosse, et de ce qui pouvait en résulter contre ses intérêts, envoya de nouveau sir Robert Bowes à Stirling, et, accusant d'Aubigney, alors créé comte de Lénox d'être dévoué à la France, elle fit avertir le roi de se défier d'une liaison si suspecte et si dangereuse [217]. Le roi s'excusa par le ministère de Hume son ambassadeur. Lénox, voyant que la reine se déclarait ouvertement contre lui, s'affermit dans sa résolution de ruiner le crédit de l'Angleterre en Écosse et surtout de perdre (206) Morton, qui en était regardé comme le principal artisan. Ce seigneur fut arrêté au conseil même, accusé d'avoir trempé dans l'assassinat du feu roi, traîné en prison, mis en jugement, et condamné comme traître. Il avoua que Bothwel lui avait communiqué son projet, en l'assurant que Marie y donnait son consentement, et qu'il lui avait proposé d'entrer dans ce complot; mais il nia qu'il l'eût jamais approuvé lui-même; il s'excusa d'en avoir gardé le secret, sur le danger de le confier à Henri, prince faible et irrésolu, ou à Marie, qui paraissait en être complice [218]. Élisabeth envoya sir Thomas Randolph pour solliciter la grâce de Morton. Cet ambassadeur ne s'en tint pas à la commission dont il était chargé ; il persuada aux comtes d'Argyle de Montrose, d'Angus, de Mare et de Glencairne, de se réunir pour protéger, même à force ouverte, la vie du prisonnier. Élisabeth fit assembler des troupes sur les frontières d'Angleterre, dans l'intention d'imposer aux ennemis de Morton. Mais cette démarche menaçante ne servit qu'à faire hâter la sentence et son exécution; ce seigneur mourut avec la constance et la fermeté qu'il avait montrées dans les divers événements de sa vie. Il laissa une réputation moins contestée sous le rapport des talents que sous celui de la vertu et d'une exacte probité. Sa fin tragique que nous venons de rapporter n'arriva que l'année suivante.

 

Elisabeth était attentive alors aux moindres mouvements de l'Ecosse. Elle s'en inquiétait d'autant plus que ce pays, le seul que la mer ne séparât pas de l'Angleterre, en avoisinait toutes les provinces catholiques et mécontentes, et fournissait par-là aux ennemis de cette princesse des moyens sûrs et faciles de venir l'attaquer. Elle savait d'ailleurs que Marie, se croyant abandonnée du roi de France, avait, à la persuasion des Guise, eu recours à la protection puissante de Philippe. Ce prince, à la vérité, n'avait pas encore rompu hautement avec Élisabeth mais sa haine pour elle augmentait tous les jours par les injures faites et reçues de part et d'autre. En représailles des secours que cette princesse avait donnés aux rebelles des Pays-Bas, il fit passer en Irlande, sous le nom du pape, un corps de sept cents (207) Espagnols et Italiens. Les Irlandais, toujours inquiets, et mécontents du gouvernement anglais, le haïssaient encore davantage à cette époque par principe de religion, et étaient prêts à se joindre à quiconque voudrait tenter une invasion en Angleterre. Le général espagnol, San Josepho, construisit un fort dans le Kierry; il y fut assiégé par le comte d'Ormond, président de Munster, que lord Gray, le député, joignit bientôt. San Josepho se défendit mal; et, après quelques assauts soutenus faiblement, il se rendit à discrétion. Gray, ne sachant comment garder tant de prisonniers avec le peu de monde qu'il avait, fit passer impitoyablement au fil de l'épée tous les Espagnols et les Italiens, et pendre environ quinze cents Irlandais, cruauté dont Élisabeth fut vivement affligée [219].

 

Lorsque l'ambassadeur anglais se plaignit de ces hostilités, on lui répondit par de semblables plaintes sur les pirateries de Francis Drake, intrépide marin qui avait assailli les Espagnols dans les lieux où ils se croyaient le plus en sûreté, dans le nouveau Monde. Drake, né de parents obscurs dans le comté de Devon, avait acquis des richesses considérables, en pillant les Espagnols dans l'isthme de Panama; de là, portant ses regards avides sur l'Océan pacifique il fut assez aiguillonné par l'ambition et par l'avarice pour risquer toute sa fortune à tenter de nouvelles aventures dans ces mers, alors inconnues à toutes les nations de l'Europe. Sir Christophe Hatton, alors vice-chambellan et favori de la reine, obtint pour Drake le consentement et l'approbation de sa majesté; il partit de Plymouth en 1577, avec quatre vaisseaux et une pinasse, à bord desquels étaient cent soixante-quatre matelots expérimentés [220]. Il entra dans la mer du Sud par le détroit de Magellan, et tombant tout à coup sur les Espagnols, qui ne croyaient pas avoir d'ennemis à craindre de ce côté, il fit des prises très riches, et se disposa à revenir avec son immense butin. Mais il craignit de tomber dans les mains de l'ennemi s'il retournait par le même chemin, qu'il avait d'abord suivi pour pénétrer dans l'Océan pacifique, et il essaya de trouver un passage par le nord de la Californie. Cette (208) tentative ne lui ayant pas réussi, il fit voile aux Indes orientales, et revint sans accident, la même année, par le cap de Bonne-Espérance. C'est le premier Anglais et le premier commandant en chef qui ait achevé le tour du globe; car Magellan, dont le vaisseau avait fait le même trajet, mourut dans son passage. Cette entreprise hardie et heureuse rendit célèbre le nom de Drake ; cependant ceux qui redoutaient le ressentiment des Espagnols tâchèrent de persuader à la reine de désavouer Drake, de le punir, et de restituer ses prises. Mais Élisabeth, admirant son courage, et séduite par l'appât de partager son butin, ne voulut point sacrifier ce brave marin. Elle le fit chevalier, et accepta une fête qu'il lui donna à Deptford, à bord même du vaisseau qui avait fait ce voyage mémorable. Lorsque Mendoza, ambassadeur de Philippe, se récria contre les pirateries de Drake, Elisabeth lui répondit que, puisque les Espagnols s'arrogeaient le droit de dominer dans tout le nouveau Monde, puisqu'ils donnaient l'exclusion à toutes les autres nations de l'Europe qui y conduisaient leurs vaisseaux, même dans l'unique vue d'y faire le commerce le plus légitime, il était très naturel qu'elles cherchassent à se procurer par des moyens violents l'accès de ces contrées. Cependant, pour apaiser Philippe, elle fit rendre une partie du butin à Pedro Sebura, Espagnol, qui se prétendit agent des marchands que Drake avait dépouillés. Élisabeth ayant appris dans la suite que le roi d'Espagne s'était emparé de ce trésor, et qu'il en avait employé une partie contre elle-même en Irlande, et le reste à payer les troupes du prince de Parme, elle se promit de ne plus faire de restitution.

 

Un autre motif encore plus pressant engagea la reine à prendre cette résolution. Cette princesse était elle-même si dépourvue d'argent, qu'elle fut obligée de convoquer un parlement, ressource, comme elle le disait hautement, qu'elle n'employait jamais que lorsqu'elle y était forcée par la nécessité de ses affaires. Non seulement le parlement lui accorda un subside et deux quinzièmes, mais il fit encore des lois pour la sûreté du gouvernement, surtout contre les tentatives des catholiques. Il statua que quiconque réconcilierait quelqu’un à l'église romaine, ou s'y réconcilieratt soi-même, serait déclaré traître suivant (209) ces lois, dire la messe emportait la peine d'un an de prison, et d'une amende de deux cents marcs ; la même peine fut décernée contre ceux qui entendraient célébrer la messe, excepté que l'amende n'était que de cent marcs ; une amende de vingt livres sterling par mois fut imposée à ceux qui s'absenteraient de l'église pendant quelque temps. Tous ceux qui tiendraient des discours séditieux ou injurieux pour la reine devaient être mis au pilori et avoir les oreilles coupées pour la première offense, et déclarés coupables de félonie à la seconde ; ces mêmes sortes de discours, écrits ou imprimés, étaient réputés félonie dès la première fois. Les puritains entraînèrent la pluralité des voix à opiner qu'on renouvelât les remontrances tendant à obtenir les réformes qu'ils désiraient dans la religion. Paul Wentworth, frère de celui qui s'était distingué si singulièrement dans la session précédente, proposa que les communes établissent, de leur seule autorité, des prières et un jeûne général. La chambre ayant acquiescé imprudemment à cette proposition, la reine lui envoya un message pour la réprimander de cette présomption comme d'une atteinte donnée à la prérogative et à la suprématie royale. Les communes furent obligées d'avouer leur tort et d'en demander pardon.

 

La reine et le parlement se trouvèrent forcés à adopter ces lois sévères contre les catholiques, pour contenir les prêtres de l'église romaine, dont on venait de découvrir les intrigues dangereuses. Lorsqu'on supprima le culte catholique et qu'on introduisit la réformation dans les universités, le roi d'Espagne fit réflexion que la communion romaine tomberait absolument en Angleterre, si l'on ne trouvait le moyen de donner de l'instruction aux ecclésiastiques. En conséquence il fonda un séminaire à Douai, où les catholiques envoyaient leurs enfants étudier, surtout ceux qu'on destinait à la prêtrise. Le cardinal de Lorraine imita son exemple, et fonda une maison semblable dans son diocèse de Reims. Quoique Rome fût éloignée de l'Angleterre, le pape voulut aussi décorer cette capitale de l'orthodoxie d'un monument de la même espèce. Ces séminaires, établis dans des vues si peu pacifiques, envoyaient tous les ans une colonie de prêtres parmi les Anglais pour maintenir le (210) catholicisme dans toute sa ferveur. Ces espèces de missionnaires, aspirant tous à la couronne du martyre, les dangers ni les travaux ne pouvaient réprimer en eux le désir d'étendre leur doctrine. Ils inspiraient à tous leurs dévots l'horreur du nom d'Élisabeth, qu'ils traitaient d'usurpatrice, de schismatique, d'hérétique, de persécutrice de l'orthodoxie, et d'anathématisée publiquement et solennellement par le saint père. C'était en excitant les séditions, les révoltes, et quelquefois les assassinats, qu'ils travaillaient à faire réussir les complots qu'eux-mêmes avaient tramés contre elle. La contrainte rigoureuse, pour ne pas dire la persécution sous laquelle les catholiques gémissaient, les disposait encore davantage à recevoir ces impressions violentes de leurs guides.

 

Tous ces séminaires étaient sous la direction des jésuites, ordre de prêtres réguliers nouvellement établis en Europe. La cour de Rome s'était aperçue que les moines paresseux et les religieux mendiants, assez forts dans les temps d'ignorance pour soutenir l'église, n'étaient plus capables de lui servir de rempart ; elle sentit que, pour repousser les attaques qu'on lui portait de toutes parts, et dans un siècle où l'esprit de recherche et d'examen les rendait plus redoutables, il fallait une société d’hommes plus actifs et plus savants pour en arrêter les progrès. Ces nouveaux défenseurs de la foi, faisant toujours face les premiers aux protestants dans la controverse, fixèrent sur eux la haine de la secte entière. D'un autre côté, la supériorité qu'ils prirent sur les autres ordres, plus nombreux et plus anciens de leur propre communion, leur en attira l'envie; il n'est donc pas étonnant que les reproches auxquels leurs principes et leur conduite les exposèrent aient été portés trop loin en plusieurs occasions. Cependant la postérité aura droit d'adresser avec justice aux jésuites le reproche que, par la nature même de leur institut, ils étaient engagés à pervertir l'usage du savoir, et employaient à fortifier les superstitions les remèdes destinés à les détruire. Comme leur érudition roulait principalement sur les matières ecclésiastiques et scolastiques (quoiqu'un petit nombre d'entre eux ait cultivé les belles-lettres), ils n'en devenaient que plus capables de subtiliser les préceptes les plus clairs de (211) la morale leurs casuistes ingénieux s'en étaient fait un système suivi, par lequel ils trouvaient l'art de justifier la prévarication, le parjure et tous les crimes dont ils avaient besoin pour s'emparer de l'empire des consciences.

 

Les jésuites, comme serviteurs dévoués de la cour de Rome, subordonnaient toutes les puissances de la terre au souverain pontife; et, en lui reconnaissant l'autorité de déposer les rois, ils ne laissaient plus de bornes à sa juridiction spirituelle ou temporelle. Cette doctrine devint si dominante parmi les catholiques zélés d'Angleterre, que l'excommunication fulminée contre la reine fit naître des scrupules d'une espèce assez singulière pour que le saint père lui-même fût obligé d'y remédier. La bulle de Pie, en déliant les sujets d'Élisabeth de leur serment de fidélité, leur enjoignait de résister à son usurpation. Plusieurs catholiques doutèrent si cette clause ne les obligeait pas en conscience à se révolter contre leur souveraine, quand même les occasions n'en seraient pas favorables, et s'il était quelques difficultés, quelques périls qui pussent les dégager de ce devoir indispensable. Mais deux jésuites, Parsons et Campian, furent envoyés avec une explication et des adoucissements de cette doctrine. Ils enseignèrent à leurs dévots que, quoique la bulle existât pour toujours contre Elisabeth et ses partisans, elle n'obligeait les catholiques à l'exécuter que lorsque le souverain pontife jugerait nécessaire de le demander par une nouvelle sommation. On découvrit ensuite des complots tramés par Campian contre l'état. Ce jésuite ayant été appliqué à la question avoua son crime, et fut exécuté publiquement. Cette exécution eut lieu dans le temps même où le duc d'Anjou était en Angleterre, où il traitait de son mariage avec la reine, et paraissait au moment de le conclure. Cette sévérité fut probablement un trait de politique de la part d'Élisabeth pour apaiser ses sujets protestants, et pour leur persuader que, quelques mesures qu'elle prît, elle ne s'écarterait jamais des principes de la réformation.

 

Cependant les hostilités se multipliaient journellement entre l'Angleterre et l'Espagne. Élisabeth n'ignorait pas que Philippe, guidé par le ressentiment, le fanatisme et l'intérêt, poursuivait (212) secrètement, mais ardemment sa ruine. Elle sentait la nécessité de se précautionner contre les entreprises d'un monarque si redoutable par sa puissance et par sa politique. La résistance opiniâtre des Pays-Bas donnait quelque espoir à cette princesse que son ennemi épuiserait ses forces et ses finances en voulant réduire ces provinces. Mais la conduite admirable et les progrès rapides du prince de Parme, la jetèrent dans de nouvelles craintes. L'acquisition que Philippe venait de faire du Portugal procurait à ce monarque une augmentation considérable dans ses richesses et dans sa marine; la nécessité de s'appuyer de quelque allié puissant devenait tous les jours plus pressante pour Élisabeth. L'animosité qui s'accroissait continuellement entre le roi de France et le duc de Guise, l'union que ce duc avait mystérieusement formée avec Philippe, ouvraient la perspective d'une alliance entre les royaumes de France et d'Angleterre ; enfin la terreur que la puissance espagnole imprimait à toute l'Europe semblait exiger aussi une ligue générale pour s'opposer à ses progrès.

 

Le duc d'Alençon, alors duc d'Anjou, n'avait jamais renoncé entièrement à l'espoir d'épouser Élisabeth. Quoiqu'il eût près de vingt-cinq années de moins qu'elle, et qu'il ne la connût que par ce qu'il en avait ouï dire et par son portrait, elle se plaisait à supposer, dans la recherche de ce prince, le tendre empressement de l'amour. Pour hâter le succès de cette négociation, le duc ne s'en remit pas seulement à l'ambassadeur de son frère; il envoya Simier comme son propre agent. Ce ministre adroit, et d'un esprit agréable dans la conversation, démêla bientôt l'humeur d'Élisabeth, et ne l'entretint plus que de frivolités. S'apercevant que les graves raisonnements politiques n'éveillaient que l'ambition de cette princesse et nuisaient aux intérêts de son maître, au lieu de s'appesantir sur des objets sérieux, il ramenait légèrement le discours sur le sentiment ou la galanterie. Le plaisir qu'Elisabeth trouvait dans le commerce de Simier, établit bientôt la familiarité entre eux dans l'embarras des plus grandes affaires, les ministres les plus intimes n'avaient pas auprès de cette princesse un accès aussi facile que lui, tandis que, sous le prétexte de négocier il ne lui parlait (213) que du tendre attachement du duc d'Anjou. Le comte de Leicester avait vu jusqu'alors sans inquiétude les vaines démarches de tous ceux qui aspiraient à la main d'Élisabeth; il savait trop à quel point elle était jalouse de la puissance souveraine pour croire qu'elle voulût risquer de la partager en contractant un mariage malgré ce motif de sécurité, il commença cependant à craindre qu'elle ne fût prise elle-même dans le piège qu'elle avait tendu, et qu'après avoir autorisé, par politique, la recherche que le jeune prince faisait de sa main, elle n'y fût tout à coup devenue sensible. Il profita de l'ignorance et de la crédulité du siècle pour rendre Simier odieux ; il fit répandre le bruit que ce n'était pas par des moyens naturels que ce ministre s'était emparé de l'esprit de la reine; mais qu'il avait eu recours à des filtres et à des enchantements. Simier, par représailles, travailla de son côté à décrier Leicester : il découvrit à Élisabeth un secret qu'aucun de ses courtisans n'avait osé lui révéler ; il lui apprit que ce favori s'était marié clandestinement à la veuve du comte d'Essex. La reine regarda cet engagement comme un manque de respect pour elle, ou comme une atteinte à leur attachement réciproque; elle en fut si indignée, qu'elle menaça Leicester de l'envoyer à la tour. La querelle alla si loin entre le comte et l'agent français, que le premier fut soupçonné d'avoir aposté un assassin nommé Tudor pour se délivrer de son ennemi. La reine crut nécessaire d'annoncer, par une proclamation, qu'elle prenait Simier sous sa protection. Un jour que cette princesse se promenait en bateau sur la Tamise, avec lui et quelques seigneurs de la cour, un coup de fusil, tiré du rivage, blessa un de ses bateliers. Apprenant, par les perquisitions qui furent faites, que le coup était parti accidentellement, Élisabeth fit mettre en liberté l'homme arrêté à cette occasion, sans lui infliger d'autre châtiment. Cette princesse était si éloignée de se défier de ses sujets, qu'on lui entendit souvent dire « Qu'elle ne croirait rien contre eux qu'un père ne pût croire de ses enfants. »

 

Le duc d'Anjou, encouragé par les rapports qu'on lui faisait des dispositions de la reine en sa faveur, vint incognito la voir à Greenwich. Après quelques moments de conférence (214) avec elle, dont le résultat fut ignoré, il s'en retourna. Quoique la figure de ce prince ne fût pas avantageuse, il parut n'avoir rien perdu à se montrer. Élisabeth ordonna bientôt après à Burleigh, alors trésorier, à Sussex, Leicester, Bedford, Lincoln, Hatton, et Walsingham, secrétaire d'état, de préparer avec l'ambassadeur de France les articles du contrat projeté. Henri avait envoyé en Angleterre à cette occasion une magnifique ambassade, composée de François de Bourbon, prince de Dauphiné, et de plusieurs grands seigneurs du royaume. Comme la reine était en quelque sorte la maîtresse de prescrire les conditions, les articles furent bientôt arrêtés avec les commissaires anglais. On convint que le mariage serait célébré six semaines après la ratification du contrat que le duc et sa suite auraient l'exercice libre de leur religion; qu'après le mariage il prendrait le titre de roi, mais que l'administration resterait entièrement à la reine; que leurs enfants, princes ou princesses, succéderaient à la couronne d'Angleterre; que, s'ils avaient deux fils, et que Henri III mourût sans postérité, l'aîné de ces princes deviendrait roi de France et le cadet roi d'Angleterre; que s'ils n'avaient qu'un fils, et qu'il succédât à la couronne de France, il serait obligé de venir résider en Angleterre pendant huit mois tous les deux ans; que les lois et les coutumes de ce royaume seraient inviolablement conservées ; que le duc d'Anjou ne pourvoirait aucun étranger d'aucun emploi en Angleterre.

 

Ces articles, stipulés pour assurer la tranquillité de l'Angleterre, en cas que ce royaume fût un jour annexé à la couronne de France, n'auraient offert qu'une perspective affligeante à la nation, si l'âge de la reine, qui avait alors quarante-neuf ans, n'eût beaucoup contribué à diminuer les inquiétudes de cette nature. Élisabeth ajouta une clause au contrat, qui indiquait l'irrésolution où elle était encore : ce fut qu'elle ne serait point obligée de conclure ce mariage tant que certaines autres conditions qui restaient à spécifier n'auraient pas été acceptées par les parties, et qu'on n'aurait pas instruit formellement Henri III de cet accord. Cette princesse envoya bientôt après Walsingham en France, en qualité d'ambassadeur, pour négocier une alliance intime, et former avec Henri une ligue (215) offensive et défensive capable d'arrêter les usurpations de l'Espagne et de mettre des bornes à sa puissance. Le roi de France, fatigué de l'esprit remuant, de l'ambition inquiète, du caractère entreprenant et cependant léger et timide du duc d'Anjou, avait déjà cherché à délivrer le royaume des intrigues de ce prince, en l'envoyant exercer son activité en Flandre. Il lui avait permis de prendre la défense des états, et lui avait fourni secrètement des secours d'hommes et d'argent pour cette expédition. L'espoir de le fixer en Angleterre était, par cette raison, fort agréable à ce monarque, et lui fit chercher avec ardeur tous les moyens de cultiver les dispositions favorables où Elisabeth paraissait être à son égard. Mais, quoique cette princesse eût peut-être poussé trop loin son badinage d'amour pour être justifiée par la politique, elle n'était cependant pas encore déterminée à conclure ce mariage. Elle réduisit les instructions de Walsingham à négocier les conditions d'une alliance réciproque entre la France et l'Angleterre. Henri se soumettait avec répugnance à tenir des conférences à ce sujet ; à peine Walsingham commençait à proposer les conditions de cette ligue, qu'il apprit que la reine, prévoyant que les hostilités avec l'Espagne seraient le résultat de cette confédération, avait déclaré qu'elle préférerait le mariage avec la guerre, à la guerre sans le mariage. La cour de France, ravie de ce changement, rompit les conférences au sujet du traité, et entama la négociation du mariage mais cette matière ne fut pas plus tôt agitée, que la reine revint à préférer de conclure la ligue avant le mariage, et donna ordre à Walsingham de renouer les premières conférences sur cet objet. Il n'avait pas encore terminé cette affaire, lorsqu'il fut interrompu de nouveau par un autre changement de résolution ; non seulement la cour de France, mais Walsingham lui-même, Burleigh et les plus sages ministres d'Élisabeth, furent dans le dernier étonnement de tant de variations, et doutèrent si ce combat entre l'inclination et la raison, l'amour et l'ambition, aurait enfin un terme [221].

 

(216) Élisabeth éprouva encore, dans le cours de cette affaire, des combats d'une autre espèce entre sa raison et son économie, l'une de ses passions dominantes. Le duc d'Anjou sollicitait des secours d'argent pour se mettre en état d'ouvrir la campagne en Flandre. Malgré le soin qu'elle apportait à ménager ses finances, la reine sentit que le secours était nécessaire, et après avoir longtemps hésité, elle résolut de l'accorder. Le duc reçut d'elle un présent de cent mille écus avec cette somme, réunie à ses propres revenus, et à ce qu'y joignaient Henri et la reine douairière, il eut bientôt une armée et tint la campagne contre le prince de Parme. Il eut la gloire de faire lever le siège de Cambrai. Les états l'ayant élu gouverneur des Pays-Bas, il mit ses troupes en quartier d'hiver, et vint en Angleterre dans l'intention de suivre la négociation de son mariage avec la reine. L'accueil que lui fit cette princesse le flatta d'un succès complet, et lui donna l'espoir qu'enfin elle avait vaincu tous ses scrupules, et qu'elle était résolue à le choisir pour époux. Au milieu de la fête pompeuse célébrée le jour anniversaire du couronnement d'Élisabeth, on la vit, après un entretien long et animé avec ce prince, mettre à son doigt une bague qu'elle avait tirée du sien. Tous les spectateurs conclurent de cette circonstance qu'elle venait de promettre sa main au duc, et qu'elle avait même désiré que tout le monde le sût. Saint-Aldegonde ambassadeur des états, dépêcha sur-le-champ un courrier à ses maîtres pour leur faire part de ce grand événement. Les habitants d'Anvers qui, ainsi que les autres Flamands, regardaient Élisabeth comme une espèce de déité tutélaire, signalèrent leur allégresse par des feux de joie et par le jeu de toute leur artillerie. Un puritain de Lincoln's-inn avait répandu un écrit plein de passion, intitulé : Abyme dans lequel l'Angleterre sera engloutie par le mariage français. Cet homme fut arrêté et mis en jugement par ordre de la reine, et il eut la main droite coupée, comme libelliste : à peine la sentence fut-elle exécutée, que ce citoyen (217) courageux et fidèle prit son chapeau de l'autre main, et l'agitant sur sa tête s'écria : Que Dieu conserve la reine !

 

Malgré l'attachement qu'Élisabeth montrait si ouvertement pour le duc d'Anjou, le combat entre ses sentiments n'avait pas encore cessé. Sa prudence et son ambition, se réveillant par intervalles, la replongeaient dans ses incertitudes. Presque tous les courtisans qu'elle honorait de sa confiance et de sa faveur, Leicester, Hatton et Walsingham, se déclaraient avec la plus grande chaleur contre ce mariage. Les dames du palais de la reine osèrent même combattre sa résolution par les plus vives remontrances. Sir Philippe Sidney, fils de sir Henri Sidney, lord lieutenant d'Irlande, et neveu de Leicester, se déchaîna aussi contre cette union. Ce jeune seigneur, l'un des plus accomplis de son temps, eut la noble hardiesse d'écrire à la reine, pour la détourner de son dessein, une lettre qui est à la fois un modèle d'élégance de style et de force de raisonnement. Il représentait à sa majesté que la tranquillité de son règne reposait entièrement sur ses sujets réformés; qu'elle ne pouvait rien faire de plus révoltant pour eux que d'épouser un prince fils de la perfide Catherine de Médicis, et frère du cruel et perfide Charles IX, et qui lui-même avait trempé ses mains dans le sang des protestants innocents et paisibles; qu'elle devait regarder les catholiques comme ses ennemis mortels; qu'ils pensaient tous ou qu'elle avait usurpé la couronne, ou que la bulle d'excommunication lancée par le pape l'en avait légitimement dépouillée; que jamais rien n'avait relevé leurs espérances autant que la perspective de son mariage avec le duc d'Anjou ; qu'elle devait surtout la sécurité dont elle jouissait actuellement, malgré les efforts d'une faction si nombreuse, si riche et si unie, au défaut d'un chef capable de conduire leurs dangereuses entreprises; qu'elle allait y suppléer imprudemment elle-même en donnant du crédit dans son royaume à un prince fortement attaché à cette communion par les préjugés de son enfance; que le plus grand inconvénient ne venait pas de ce qu'il était étranger au sang royal d'Angleterre; que les esprits étaient actuellement disposés à préférer les liens de la religion aux liens civils même, et à se laisser entraîner, par la conformité de doctrine (218) plutôt que par les principes du gouvernement héréditaire et légitime que le duc d'Anjou avait d'ailleurs donné des preuves de son génie inquiet et turbulent; qu'après avoir manqué souvent de fidélité à son frère aîné et à son roi, il ne fallait pas se flatter qu'il se soumît tranquillement à l'empire d'une femme tandis qu'il se croirait lui-même en droit de dominer sur elle en qualité d'époux; que la France si peuplée, ayant des troupes si nombreuses, tant de noblesse dévouée aux armes, et accoutumée depuis quelque temps à servir dans l'espoir du pillage fournirait au duc des secours pour opprimer une nation peu guerrière et mal défendue ; que la route glorieuse qu'Élisabeth avait prise pour s'attacher le cœur de son peuple avait jusqu'à présent rendu son règne paisible et fortuné; qu'à quelque point que ses ennemis semblassent se multiplier contre elle, cet inébranlable rempart d'amour serait toujours assez fort pour l'en garantir qu'aussi longtemps que le trône de France serait rempli par Henri ou par sa postérité, il était imprudent d'espérer que les nœuds du sang assurassent ceux de l'amitié avec ce royaume, malgré les maximes de sa politique et les préjugés de sa religion ; que si jamais la couronne de France était dévolue au duc d'Anjou, la réunion des deux monarchies deviendrait plutôt un fardeau qu'un appui pour l'Angleterre; que l'exemple de sa sœur Marie devait suffire pour l'éclairer sur les dangers d'une telle alliance, et pour prouver que les Anglais étaient incapables d'attachement et de confiance, lorsqu'ils avaient de si fortes raisons de craindre que leurs intérêts ne fussent sacrifiés à ceux d'une nation étrangère et ennemie; que, malgré les grands inconvénients qu'on avait vu résulter du mariage de Marie, on ne pouvait se dissimuler que la maison de Bourgogne ne fût moins désagréable aux Anglais que ne le serait la maison de France; qu'il fallait aussi remarquer, comme une circonstance importante, que Philippe était de la même communion que Marie, et tenait intimement à cette princesse par ce grand motif d'intérêt et d'affection; que quand la reine serait privée de postérité, quand la vieillesse même approcherait pour elle, la gloire et la félicité de son règne ne lui assureraient pas moins la considération générale; que l'amour de ses (219) sujets et l'attachement de tous les protestants de l'Europe la mettraient à couvert de tout événement, et que sa propre prudence déjouerait seule, et sans autre secours, les efforts de ses ennemis les plus malintentionnés [222].

 

Ces réflexions redoublèrent le trouble et l'irrésolution de la reine. On sut même qu'elle passa plusieurs nuits sans pouvoir goûter le moindre repos. La prudence et l'ambition naturelles à son caractère l'emportèrent à la fin sur une inclination momentanée. Elle fit venir le duc d'Anjou, et eut avec lui un long entretien particulier, dans lequel on suppose qu'elle fit l'apologie des raisons qui la forçaient à rompre ses engagements. Le duc marqua un dépit violent à l'issue de cette conversation, il jeta la bague qu'il avait reçue d'Élisabeth, et murmura contre l'inconstance des femmes et des insulaires. Il partit peu de temps après pour son gouvernement des Pays-Bas. A peine fut-il arrivé, qu'il perdit la confiance des états par ses entreprises téméraires sur leurs libertés. Il fut obligé de quitter ces provinces, et se retira en France, où il mourut. C'est ainsi que des réflexions faites à propos sauvèrent la reine de tous les malheurs qu'aurait entraînés après soi un mariage imprudent. L'état déplorable où la France était alors réduite mit Élisabeth à couvert de la vengeance qu'elle en aurait pu craindre, après avoir fait si légèrement un semblable affront au sang de ses rois.

 

Élisabeth ne fut jamais entièrement rassurée pendant le cours de son règne contre les attentats des catholiques anglais. Les diverses révolutions qui arrivaient dans les états voisins étaient tantôt la source de ses espérances, et tantôt celle de ses craintes. Les affaires d'Écosse fixèrent cette année toute son attention. L'ascendant que le comte de Lénox et James Stuart, alors revêtu du titre de comte d'Arran, avaient pris sur le jeune roi, n'était qu'un frêle appui de leur autorité, tandis que la plus grande partie de la noblesse et tous les prédicants étaient si mécontents de leur administration. L'assemblée de l'Eglise ordonna un jeûne solennel, et l'une des raisons apportées pour motiver cette abstinence fut le danger que courait le roi avec les hommes (220) corrompus dont il était environné. Dès ce jour, les chaires ne retentirent plus que de déclamations contre Lénox, Arran, et les autres conseillers du prince. Lorsque ces discours eurent suffisamment préparé l'esprit du peuple, la noblesse forma le complot, et sans doute d'intelligence avec Élisabeth, de s'emparer de la personne de Jacques à Ruthven, terre du comte de Gowry. Ce dessein fut tenu si secret, qu'il réussit sans aucun obstacle. Gowry lui-même, le comte de Marre, les lords Lindesey et Boyd, les grands-maîtres de Glamis et d'Oliphant, les abbés de Dumfermline, Paisley, et Cambuskenneth, furent les chefs de cette entreprise. Le roi, se voyant retenu prisonnier, se mit à pleurer. Mais le maître de Glamis dit :  « Ne nous inquiétons pas de ses larmes, il vaut mieux que les enfants pleurent que les hommes faits » mot que Jacques n'oublia jamais. Malgré son ressentiment, il comprit qu'il était nécessaire de se soumettre. Il affecta d'approuver la conduite de cette cabale, il reconnut hautement que c'était pour son bien-être qu'elle s'assurait de sa personne, et consentit à convoquer l'assemblée du clergé et la convention des états pour ratifier ce qui s'était fait.

 

Quoique l'assemblée eût établi comme une règle inviolable que le roi, en aucune occasion, et sous aucun prétexte, ne se mêlerait d'affaires ecclésiastiques, elle ne se fit pas scrupule de prendre connaissance de cette affaire purement civile, et de décider que l'attentat des conjurés devait être regardé comme une action méritoire par tous ceux qui craignaient Dieu, qui désiraient la conservation du roi et la prospérité du royaume. Elle enjoignit même à tout le clergé de faire valoir ces maximes dans la chaire, et menaça des censures ecclésiastiques quiconque s'opposerait à l'autorité des seigneurs confédérés. La convention, composée en grande partie de ces seigneurs mêmes, confirma les décisions de l'assemblée. Arran fut mis aux arrêts dans sa propre maison. Lénox était en état de résister; mais, dans la crainte d'exciter la guerre civile et d'avoir à se reprocher le sang qui se répandrait [223], il préféra de se retirer en France, où il mourut peu de temps après. Il persévéra jusqu'au dernier (221) moment de sa vie dans la religion protestante, que Jacques lui avait fait embrasser, mais que le clergé d'Écosse ne se persuada jamais qu'il eût sincèrement adoptée. Le roi fit venir la famille de Lénox, rétablit son fils aîné dans les biens et les dignités de sa maison, prit soin de la fortune de tous ses autres enfants, et conserva jusqu'à la mort un tendre souvenir de l'amitié qu'il avait eue pour le père; preuve incontestable du bon naturel de ce prince.

 

A peine la nouvelle de cette révolution fut-elle parvenue en Angleterre, qu'Élisabeth dépêcha sir Henri Cary et sir Robert Bowes, pour féliciter Jacques d'être délivré des pernicieux couseils de Lénox et d'Arran, pour l'exhorter à ne conserver aucun ressentiment de la violence apparente que les lords lui avaient faite, et pour lui demander qu'il consentît au retour du comte d'Angus, réfugié en Angleterre depuis la chute de Morton. Jacques ne fit aucune difficulté d'accorder ce dernier point. Comme il soupçonnait Élisabeth de n'avoir pas totalement ignoré le projet de sa détention, il crut devoir dissimuler devant les ambassadeurs anglais son indignatiou contre les seigneurs confédérés. Peu de temps après, la Motte-Fénélon et Menneville arrivèrent en qualité d'ambassadeurs de France. Leur ministère avait pour objet de s'informer de l'état où étaient alors les affaires du roi de l'assurer de l'amitié de leur maître; de confirmer l'alliance contractée anciennement avec la France, et de ménager un accommodement entre Jacques et sa mère. Cette dernière proposition alarma le clergé; l'assemblée représenta, comme un attentat détestable, toute tentative de réconciliation entre Marie et son fils. Les chaires retentirent de déclamations contre les ambassadeurs français, surtout contre Fénelon, qu'on appelait l'envoyé d'un barbare meurtrier, en désignant par-là le duc de Guise. Cet ambassadeur était chevalier du Saint-Esprit, et portait la croix de l'ordre sur son habit; on disait, par dérision, que cette décoration était le symbole de l'Antéchrist. Le roi tâcha inutilement de réprimer ces insolences. Pour en dédommager en quelque sorte les ambassadeurs, il désira que les magistrats d'Édimbourg leur donnassent un dîner splendide avant leur départ. Le clergé voulant rompre (222) cet engagement choisit le jour auquel il était fixé pour ordonner un jeûne public; mais ce jeûne ne fut point observé, et les prédicateurs s'en vengèrent en fulminant des malédictions contre les magistrats, qui, à la sollicitation du roi, avaient donné cette marque de considération aux ambassadeurs de France. On alla jusqu'à menacer ces magistrats des foudres de l'église. Ce fut avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent à détourner la sentence d'excommunication qu'ils s'étaient attirée en se soumettant à l'autorité royale, de préférence à l'autorité ecclésiastique.

 

Ce qui augmentait la crainte d'un accommodement entre Jacques et Marie était l'intelligence où semblaient être à cet égard les ambassadeurs anglais avec ceux de France. Le clergé était assez peu clairvoyant pour supposer de la sincérité dans les démarches apparentes de l'Angleterre. La reine d'Écosse avait souvent fait des ouvertures d'accommodement à Élisabeth qui les avait absolument négligées. Lorsque Marie apprit la détention de Jacques, elle écrivit de nouveau à cette princesse, d'une manière plus forte et plus pathétique que jamais, implorant son assistance pour obtenir sa propre liberté et celle de son fils. Elle disait dans cette lettre, que la nouvelle de la captivité de ce jeune prince avait excité dans son cœur la plus tendre sensibilité; que l'expérience qu'elle faisait elle-même, depuis tant d'années, de cette cruelle situation redoublait dans son âme la crainte qu'un pareil sort ne fût réservé à son malheureux enfant; que les injustices accumulées dont elle était la victime, les calomnies auxquelles elle avait été exposée, étaient si atroces, que, ne trouvant parmi les hommes nul appui pour l'innocence et la vérité, elle était réduite à en appeler enfin au ciel, le seul tribunal compétent entre des souverains égaux en puissance, en droits, et en dignité; qu'au moment où ses sujets rebelles, animés sourdement par les ministres d'Angleterre, l'avaient chassée de son trône, confinée dans une prison, poursuivie les armes à la main, elle était venue volontairement se jeter dans les bras d'Élisabeth, séduite malheureusement par les protestations d'amitié qu'elle en avait tant de fois reçues, et par sa confiance dans la générosité d'une amie, d'une alliée, d'une parente; qu'Élisabeth, non (223) contente de lui interdire sa présence, de protéger les usurpateurs de sa couronne, et de contribuer à la ruine des sujets fidèles qui lui étaient restés, l'avait réduite à une captivité plus dure que celle à laquelle elle avait échappé, et avait reconnu ainsi une confiance sans réserve que, quoique le ressentiment d'un traitement si cruel ne l'eût jamais portée qu'à de vains efforts pour obtenir sa délivrance, efforts malheureux pour elle-même et funestes pour les autres, elle voyait augmenter tous les jours la rigueur de sa prison; que tant de maux à soutenir excédaient les bornes de la patience humaine; que toute communication lui était refusée, non seulement avec le reste du genre
humain, mais même avec son fils; que, dans une circonstance où son amour maternel était encore augmenté par la triste conformité de situation, elle n'avait seulement pas la consolation de recevoir des lettres ou des nouvelles de cet enfant si cher, le seul objet d'attachement qui lui restât dans le monde; que l'amertume de ses chagrins, encore plus que son étroite captivité, avait altéré sa santé, et joignait les douleurs du corps aux autres douleurs dont elle était navrée; que, tandis que ses infirmités la conduisaient tous les jours à ce terme consolant et désiré où finissent tous les malheurs de la vie, ses ennemis lui enviaient une dernière satisfaction, et, après l'avoir exclue de tous les plaisirs de la terre, faisaient encore tous leurs efforts pour lui ravir l'espérance d'un bonheur futur et éternel; que l'exercice de sa religion et l'usage des cérémonies saintes, dans lesquelles on l'avait élevée, lui étaient interdits; qu'on ne lui permettait même aucun commerce avec les ministres de l'Évangile, choisis par le ciel pour être les dépositaires de nos fautes secrètes, et pour nous réconcilier avec la miséricorde divine par le sceau de l'absolution et le mérite de la pénitence; qu'il était injuste de se récrier contre la persécution exercée dans les autres royaumes, lorsqu'on privait une reine, une femme innocente, des secours qu'on ne refuse pas aux plus vils criminels dans les pays les plus barbares; que si elle pouvait jamais descendre du rang suprême dans lequel la Providence l'avait placée, ou cesser de réclamer la justice divine, s'il était un autre tribunal où elle voulût citer tous ses ennemis, ce ne serait qu'à l'équité, à l'humanité, à la douceur naturelle (224) d'Élisabeth qu'elle en aurait nécessairement senti les effets, sans les conseils perfides dont cette princesse était obsédée; qu'elle la conjurait enfin de revenir à son propre caractère, et de réfléchir sur tout ce qu'elle devait attendre du fils et de la mère, si, ajoutant aux liens du sang ceux de la reconnaissance, elle daignait les tirer de la déplorable position où ils gémissaient, et les rétablir dans l'état de liberté et d'autorité auquel ils avaient droit.

 

Les suites funestes que pouvait avoir ce rétablissement engageaient, au contraire, Élisabeth à l'empêcher. Il était à craindre, si Marie reprenait une certaine portion d'autorité en Écosse, que sa vengeance, son ambition, son zèle pour le catholicisme, ses liaisons étrangères et domestiques, ne la rendissent une voisine bien dangereuse. Après avoir dissipé la faction anglaise parmi ses sujets, elle aurait été en état de faire revivre ses prétentions au trône d'Angleterre, que ses partisans, dans les deux royaumes, continuaient à soutenir avec beaucoup d'audace et d'ardeur. Si on ne la rétablissait sur le trône qu'en mettant à son autorité des bornes étroites et inébranlables, il était encore à craindre que, lassée du joug, elle ne prit la fuite, et ne se précipitât dans des démarches téméraires, qu'un souverain qui aurait une couronne à perdre ne hasarderait pas. Marie elle-même, ne sentant que trop ces difficultés, et convaincue par l'expérience qu'Élisabeth lui barrerait toujours le chemin du trône, était devenue plus humble dans ses vœux. L'âge et les infirmités avaient amorti en elle ces sentiments d'ambition qui l'avaient tant animée autrefois, et elle était résolue à sacrifier toutes ses espérances de grandeur pour obtenir un peu de liberté, ce premier de tous les biens, auquel il était naturel qu'elle aspirât avec la plus vive impatience. Elle proposa donc d'être simplement associée avec son fils aux droits honorifiques de la royauté, tandis que l'administration resterait à lui seul; elle se réduirait en Angleterre à mener une vie privée, et même dans une sorte de retraite; elle désirait uniquement d'être moins gênée pour faire de l'exercice et pour voir du monde, qu'elle ne l'avait été depuis qu'on avait découvert ses intrigues avec le duc de Norfolk. Mais Elisabeth craignait, en se relâchant ainsi sur la garde de (225) Marie, de faciliter son évasion, ou en France, ou en Espagne ou du moins de lui procurer les moyens de multiplier ses partisans, et de donner de nouveau l'essor à son goût pour l'intrigue. Après y avoir mûrement réfléchi, Élisabeth résolut intérieurement d'éluder toutes ses propositions; et, quoiqu'elle feignît d'y consentir, elle eut l'art de se réserver les moyens de tromper l'attente de cette princesse infortunée. Tant que Lénox avait été puissant en Écosse, Elisabeth n'avait jamais répondu aux sollicitations de Marie; mais depuis que ses propres partisans s'étaient emparés du gouvernement, elle méditait de rejeter sur eux-mêmes tout l'odieux du refus de conciliation. Sous le prétexte qu'il ne fallait plus pour cimenter l'accommodement que le concours du conseil d'état d'Écosse, elle donna l'ordre à Bowes, son ambassadeur, d'ouvrir les négociations au sujet de la liberté de Marie, et de son association avec son fils. Quoiqu'elle parût se rendre par-là aux prières de cette princesse, elle lui refusa cependant la permission d'envoyer un ambassadeur en son nom; circonstance d'où Marie pouvait aisément prévoir quel serait le résultat de ces prétendues négociations. Le conseil d'Écosse, à l'instigation du clergé, rejeta tout traité. Jacques, alors prisonnier de la cabale dominante, protesta qu'il n'avait jamais consenti à s'associer sa mère, et qu'il n'y avait eu que des propositions vagues faites à ce sujet [224].

 

Les affaires d'Écosse ne restèrent pas longtemps dans cet état. Le jeune roi, impatient de la contrainte où il était retenu, trompa la vigilance de ses gardes, et se sauva à Saint-Andrews, où il invita ses amis et ses partisans à le joindre. Les comtes d'Argyle, Marshal, Montrose et Rothes se rendirent promptement aux ordres de leur maître, et le parti opposé ne se trouva plus assez fort pour résister à celui qui venait de se réunir. On offrit à ces seigneurs ligués le pardon de l'offense qu'ils avaient commise en se saisissant de la personne du roi, pourvu qu'ils se soumissent et se reconnussent coupables. Quelques-uns acceptèrent ces conditions. Le plus grand nombre, et particulièrement d'Angus, Hamilton, Marre et Glamis, aimèrent mieux (226) sortir du royaume, et se retirèrent ou en Irlande, ou en Angleterre, sous la protection d'Élisabeth. Le comte d'Arran fut rappelé à la cour; et les mécontents qui n'avaient pu souffrir l'autorité de Lénox, homme vertueux et modéré, firent tomber, par leur opiniâtreté, le pouvoir entre les mains d'un ambitieux dont les principes étaient aussi violents que ses moeurs étaient corrompues.

 

Élisabeth écrivit à Jacques, et, citant dans sa lettre une maxime tirée d'Isocrate, reprocha indirectement à ce prince et son inconstance et la violation de ses engagements. Il justifia sa conduite dans sa réponse, et, à son tour, cita deux passages du même auteur, qu'il tourna contre Élisabeth. Cette princesse lui envoya ensuite Walsingham à titre d'ambassadeur. Les affaires dont il devait traiter étaient de si peu d'importance, qu'elles ne demandaient pas les soins de ce ministre expérimenté; mais l'objet principal de la reine était de s'instruire, par les yeux d'un homme habile et pénétrant, du caractère et du génie de Jacques. Ce jeune prince avait beaucoup d'esprit; mais il manquait de la vigueur et de la dextérité nécessaires à sa position. Comme il parlait facilement et avec éloquence, Walsingham conçut d'abord une plus haute idée de ses talents qu'il ne parut mériter dans la suite lorsqu'on traita d'affaires plus sérieuses avec lui, et le compte que ce ministre en rendit à sa maîtresse l'engagea désormais à marquer à Jacques plus d'égards qu'elle n'avait cru jusqu'alors lui en devoir.

 

Le roi d'Écosse persistant dans ses vues actuelles, convoqua le parlement. Il fut statué qu'à l'avenir aucun ecclésiastique ne pourrait se permettre dans ses sermons des traits hasardés, scandaleux, ou injurieux contre le roi, le conseil, ou les mesures publiques, et ne pourrait se mêler des affaires de sa majesté et des états. Le clergé, voyant que la chaire ne serait plus un asile sacré pour lui, fut extrêmement irrité; tous les ecclésiastiques répandirent que le roi était devenu papiste dans le cœur, et ils donnèrent à leurs adversaires les noms insultants de débauchés, d'intempérants, d'hommes perdus. La conduite emportée du comte d'Arran jeta le peuple dans le parti des ecclésiastiques. Le comte de Gowry, malgré l'abolition du dernier attentat, fut (227) mis en prison, jugé sur de nouvelles accusations, condamné et exécuté. Plusieurs personnes d'une vie irréprochable devinrent les victimes de la tyrannie du favori. Les lords fugitifs, secondés par Élisabeth, jugèrent le temps favorable pour rentrer dans leurs biens et dans leur autorité; ils firent sur Stirling une première entreprise, où ils échouèrent; ils furent plus heureux dans une autre; le roi les admit en sa présence, leur pardonna, et leur rendit sa faveur.

 

Arran fut dépouillé de son autorité, de ses biens et des titres qu'il avait usurpés : tout paraissait calmé, dans le royaume. Après s'être opposée quelque temps au crédit de ce favori, Élisabeth avait pris le parti, avant sa chute, d'accommoder tous ses différends avec lui par le moyen de Davison, un de ses ministres, qu'elle avait envoyé en Écosse; mais, comme elle avait plus de confiance dans les lords qu'elle venait d'aider à relever leur fortune, elle vit avec joie cette révolution dans les affaires, et se maintint en bonne intelligence avec la nouvelle cour et le ministère de Jacques.

 

Les mouvements qui avaient agité l'Écosse auraient paru peu importants au repos et à la sûreté d'Élisabeth, si ses propres sujets avaient été entièrement unis entre eux, et si le zèle des catholiques, plus irrité par la contrainte que par la persécution même, ne l'eût pas menacée tous les jours de quelques soulèvements dangereux. La vigilance de ses ministres, surtout de Burleigh et de Walsingham, redoublait à proportion de l'activité des mécontents. Pour découvrir les conspirations, et même les intentions secrètes de tous les gens suspects, on eut recours à des ruses qui auraient été très blâmables dans un gouvernement plus paisible. On envoya mystérieusement chez plusieurs catholiques des lettres supposées, au nom de la reine d'Écosse et des Anglais exilés; on salaria des espions pour observer les démarches et les discours de tous ceux dont on se défiait ; on autorisa les délateurs. Malgré la sagacité de ces deux habiles ministres, qui leur aidait à distinguer la vérité de l'imposture, plusieurs calomnies furent sans doute écoutées, et tous les citoyens, surtout les catholiques, ne vécurent plus que dans l'inquiétude et dans l'effroi. Henri Piercy comte de (228) Northumberland, frère de celui qui avait eu la tête tranchée quelques années auparavant, et Philippe Howard, comte d'Arundel, fils de l'infortuné duc de Norfolk, furent soupçonnés l'un et l'autre ; un ordre du conseil retint Arundel aux arrêts dans sa propre maison. Francis Throgmorton, simple gentilhomme, fut mis en prison pour une lettre qu'il avait écrite à la reine d'Écosse, et qui avait été interceptée. Lord. Paget et Charles Arundel, engagés avec lui dans des complots contre l'état, passèrent promptement la mer pour aller chercher leur sûreté chez l'étranger. Throgmorton convint qu'un projet d'invasion et de révolte avait été concerté pendant l'instruction de la procédure, il voulut rétracter cet aveu qu'il attribuait à la crainte de la torture; mais on le trouva suffisamment convaincu, et il fut exécuté. Mendoza, l'ambassadeur d'Espagne, promoteur de cette conspiration, reçut ordre de sortir du royaume. Wade fut dépêché en Espagne pour justifier ce procédé à l'égard de Mendoza, et pour prier le roi d'envoyer un autre ambassadeur à sa place; mais Philippe refusa de donner audience à l'ambassadeur anglais. On s'empara en Angleterre d'un vaisseau à bord duquel
était venu un jésuite écossais, nommé Creighton; ce jésuite était chargé de quelques papiers qu'il voulut jeter dans la mer après les avoir déchirés mais, le vent les ayant repoussés dans le vaisseau, les morceaux en furent rassemblés, et découvrirent des secrets importants.

 

La plupart de ces conspirations furent imputées, avec beaucoup de vraisemblance, aux intrigues de la reine d'Écosse. Comme son nom était mêlé dans toutes ces affaires, le conseil jugea qu'il ne pouvait apporter trop de précautions contre ce qu'on avait à redouter des prétentions et du caractère de cette princesse. Le soin de la garder fut ôté au comte de Shrewsbury, quoique digne de cette confiance par sa vigilance et sa fidélité; ce seigneur parut seulement avoir eu trop d'indulgence pour sa prisonnière, surtout à l'égard des promenades qu'il lui permettait. Elle fut remise entre les mains de sir Amias Paulet et de sir Drue Drury, tous deux hommes d'honneur, mais inflexibles et rigides dans les fonctions de leur ministère. Le comte de Leicester et d'autres courtisans formèrent alors une (229) association; et, comme Élisabeth était chérie de toute la nation, excepté des fanatiques catholiques, tout le monde s'empressa d'y souscrire avec joie. L'objet de cette espèce de ligue était de défendre la reine, de venger sa mort ou les injures qu'elle pourrait souffrir; enfin d'exclure du trône, sans égard à aucun droit, toute personne à la suggestion ou en faveur de laquelle quelque attentat aurait été commis contre sa majesté. La reine d'Écosse sentit que cette association la regardait, et, pour écarter tous les soupçons qu'on avait pu prendre sur son compte, elle sollicita la permission d'y souscrire.

 

Élisabeth afin d'imposer encore davantage aux mécontents, en leur faisant voir combien la nation lui était favorable, convoqua un nouveau parlement ; elle y trouva la soumission et l'attachement qu'elle en attendait. Ce parlement confirma l'association ; il  ajouta même une clause qui autorisait la reine à nommer des commissaires pour faire le procès à tout prétendant à la couronne, qui tenterait ou tramerait contre elle une invasion, un soulèvement, ou un assassinat; sur la seule condamnation prononcée par les commissaires, la personne coupable devait être déchue de tous droits à la succession, et sujette en outre au châtiment qu'il plairait à sa majesté de lui faire subir. Enfin, pour plus grande sûreté, en cas que la reine périt de mort violente, on établit un conseil de régence pour gouverner le royaume, régler la succession, et tirer vengeance de ce forfait.

 

On fit aussi une loi sévère contre les jésuites et les prêtres catholiques : il leur fut enjoint de sortir du royaume dans l'espace de quarante jours, sous peine, pour ceux qui oseraient y rester au-delà de ce terme, ou y revenir dans la suite, d'être réputés criminels de trahison. On statua que ceux dont ils auraient reçu asile ou assistance seraient traités comme coupables de félonie; que ceux qu'on élevait dans les séminaires, s'ils ne revenaient pas six mois après en avoir eu l'ordre, et s'ils ne se soumettaient pas à la reine, en présence d'un évéque ou de deux juges, seraient également déclarés traîtres, que ceux même qui se seraient soumis perdraient le mérite de leur soumission, et la rendraient nulle, s'ils approchaient de la cour avant (230) l'expiration de dix années, ou à la distance de dix milles. Par cette loi, l'exercice de la religion catholique, défendu jusqu'alors sous des peines assez légères, et souvent même toléré se trouva totalement aboli. Pendant le reste du règne d'Élisabeth, les prêtres payèrent quelquefois de leur vie l'infraction de cette loi. Les partisans de cette princesse assuraient que ces prêtres étaient punis pour leurs trahisons, et non pas pour leur religion mais l'apologie doit s'entendre seulement dans ce sens que la loi fut établie pour punir les coupables attentats des catholiques, et non pas que chaque catholique auquel on fit subir la peine de la loi fut convaincu de trahison [225]. Les catholiques eurent alors vraiment lieu de se plaindre d'une persécution violente, méthode qui, en dépit des maximes fanatiques et barbares de ce siècle, n'est certainement pas la meilleure pour convertir les hommes à la religion adoptée dans un état, et les soumettre au gouvernement établi.

 

Indépendamment de l'autorité nouvelle dont le parlement venait d'armer la reine, il lui accorda un subside et deux quinzièmes. Le seul acte dont sa majesté crut n'avoir pas à se louer fut une requête que les communes lui adressèrent pour obtenir une réforme plus étendue dans les matières ecclésiastiques. Cependant cette demande même, qui intéressait la reine, aussi bien que ceux qui la formaient, sur un article très délicat, prouva, par la manière dont elle fut faite, à quel point l'autorité royale imposait à la chambre basse. La plus grande partie de cette chambre était composée de puritains, ou d'hommes qui penchaient en faveur de cette secte [226]. Mais les réprimandes sévères que les communes avaient essuyées de la part de la cour, dans les dernières sessions, les empêchèrent d'oser introduire (231) aucun bill concernant la religion; elles n'ignoraient pas que cette tentative aurait été interprétée comme une usurpation de la prérogative royale. Elles s'en tinrent à l'humble forme d'une requête, non pas à la reine, qui aurait pu s'en offenser, mais à la chambre haute, ou plutôt aux évêques qui siégeaient dans cette chambre, et de qui seuls elles consentaient à recevoir des règlements sur ce qui regardait la réformation ; étrange écart de ce que nous regardons maintenant comme la dignité des communes

 

La chambre basse demandait dans sa requête que les évêques ne pussent conférer les ordres qu'avec le consentement et l'assistance de six prêtres. Cette demande fut rejetée unanimement par les prélats, comme une innovation qu'on méditait d'introduire dans le gouvernement ecclésiastique. La chambre demandait aussi qu'aucun membre du clergé ne pût être pourvu d'un bénéfice sans qu'on en eût préalablement donné avis à sa paroisse, pour s'assurer de sa doctrine et de ses mœurs. Mais cette tentative pour établir une sorte d'administration populaire ne fut pas mieux accueillie que la précédente. Un autre article proposait que les évêques ne pussent assujettir le clergé inférieur à toutes les cérémonies du culte établi, ni déposséder un bénéficier pour avoir omis une partie du service; comme si l'uniformité dans le culte public n'eût pas été prescrite par la loi, ou comme si les prélats avaient le pouvoir d'en dispenser. La requête portait encore sur les abus qui régnaient dans les dénonciations de la sentence d'excommunication, et engageait les évêques à faire des règlements pour y obvier, ajoutant que ces matières étaient trop sublimes pour que les communes osassent s'y élever.

 

Mais l'objet le plus important dont il fut question dans cette requête, regardait la commission ecclésiastique et le serment appelé ex officio, exigé par cette cour. C'est un sujet assez intéressant pour mériter quelque explication. Le premier primat, après l'avènement d'Élisabeth, fut Parker, homme rigide sur l'observation de l'uniformité du culte établi;
aucun puritain n'osa tenter de son temps, d'innovation dans les habits, dans les cérémonies, ou dans la liturgie de l'église, sans (232) être puni par des amendes ou par la destitution. Parker mourut en 1575. Il fut remplacé par Grindal, qui, puritain lui-même au fond du cœur, avait une répugnance extrême à exécuter les lois portées contre eux, et à punir les ecclésiastiques non conformistes. Il refusa d'obéir aux ordres que la reine lui donna de persécuter quelques prétendus prophètes, et de supprimer les réunions particulières des zélateurs, qu'elle craignait de voir dégénérer en écoles de fanatisme. Irritée de sa désobéissance, elle le fit interdire de ses fonctions archiépiscopales, par une sentence de la chambre étoilée, et reléguer dans sa propre maison. Après la mort de ce prélat, arrivée en 1583, Élisabeth se promit d'être plus circonspecte dans le choix de son successeur. Elle nomma Whitgift, ecclésiastique zélé, dont la plume s'était déjà signalée contre les puritains en plusieurs controverses, et qui, ayant tenté vainement de les convaincre par les arguments, était déterminé à les ramener par la force et par l'exécution des lois pénales. Il fit entendre à la reine que toute l'autorité spirituelle qui résidait dans les prélats devenait nulle sans la sanction du souverain. Comme la commission ecclésiastique était alors sans pouvoir, il engagea Élisabeth à en créer une autre, plus arbitraire qu'aucune des précédentes, et munie d'une autorité sans bornes. Cette princesse établit en conséquence quarante-quatre commissaires, desquels douze étaient ecclésiastiques trois d'entre eux suffisaient pour représenter les autres en leur absence, et pour exercer toute l'autorité de cette cour; les limites du royaume furent celles de leur ressort, leur juridiction embrassait tous les ordres de l'état, et toutes leurs formes, toutes leurs manières de procéder étaient directement contraires à l'esprit des lois et à l'équité naturelle. Ils avaient le droit de visite, et celui de rectifier les erreurs, les schismes, les hérésies, et en un mot, de régler toutes les opinions, et de punir toute infraction de l'uniformité dans l'exercice du culte établi. Ils pouvaient faire des recherches, non seulement par les voies légales des jurés et des témoins, mais aussi par tous les autres moyens qu'ils jugeaient à propos, comme les supplices, les tortures, les interrogatoires, les emprisonnements. Ils étaient autorisés à exiger de quiconque leur était suspect, le serment (233) appelé ex officio, par lequel on était obligé de répondre à toute espèce de question, et dès lors exposé à s'accuser soi-même, ou à dénoncer ses amis les plus intimes. Les amendes qu'ils imposaient étaient absolument à leur discrétion, et souvent entraînaient la ruine totale du délinquant; ce qui était contraire à l'intention de la loi de l'état. La détention de l'accusé n'était limitée par aucune règle que leur caprice ils s'arrogeaient le droit d'imposer au clergé tous les nouveaux articles de souscription, et par conséquent de foi, qu'ils jugeaient à propos. Quoique toutes les autres cours spirituelles eussent été assujetties, depuis la réformation, aux prohibitions des cours suprêmes de judicature, la commission ecclésiastique fut soustraite à cette juridiction légale, et ne dépendit que d'elle-même. Pour donner encore plus d'étendue à l'autorité de ces commissaires, ils furent autorisés à punir les incestes, les adultères, les fornications, enfin les mauvais procédés, le défaut de conduite, et les désordres qui pouvaient naître à la suite du mariage; les peines qu'ils infligeaient étaient remises à leur sagesse, à leur conscience et à leur volonté. En un mot, cette cour fut une inquisition réelle, et adopta toute l'iniquité, toute la cruauté inséparables de ce tribunal horrible. Comme la commission ecclésiastique renversait toutes les lois par les privilèges dont elle était pourvue, sa création ne parut être qu'un abus d'autorité de la part d'une princesse impérieuse. On n'y aperçut d'autre fondement que l'article d'un statut qui rendait la suprématie à la couronne, et autorisait le souverain à nommer des commissaires pour exercer cette prérogative; mais toute prérogative en général, et surtout la suprématie, était supposée, dans ces temps-là, renfermer une puissance que les lois, les exemples, ou la raison, ne pouvaient ni déterminer ni restreindre.

 

Quoique les communes, dans leur requête aux prélats, n'eussent touché que très légèrement et avec soumission les abus ecclésiastiques, la reine en fut cependant blessée elle ne put s'empêcher, dans le discours qu'elle prononça à la fin de la session, d'accuser les communes de présomption, et de leur reprocher ces murmures que la crainte de l'irriter avait cependant rendus si faibles qu'ils n'avaient pu qu'indirectement parvenir à son (234) oreille. Après avoir fait quelques remerciements généraux des marques d'attachement qu:on lui avait données, après avoir réitéré les assurances de son affection pour ses sujets, cette princesse dit qu'on ne pouvait trouver d'abus dans l'église sans en rejeter le reproche sur elle-même, puisque Dieu, qui en était le suprême chef, l'avait préposée pour la gouverner, et que nulle hérésie, nul schisme ne pouvait s'introduire dans le royaume que par sa permission, ou par l'effet de sa négligence; que rien n'était exempt d'abus ; qu'elle avertissait les prélats d'être vigilants ; qu'elle était résolue à déposer ceux qui ne s'acquitteraient pas de leur ministère avec soin; qu'on n'ignorait pas en général qu'elle s'était appliquée à plusieurs genres d'étude, et particulièrement à la philosophie ( elle voulait dire sans doute la théologie ) ; qu'elle avouerait qu'entre les gens à qui les affaires ne laissaient pas le loisir de se livrer entièrement aux sciences, il en était peu qui eussent lu et réfléchi autant qu'elle; que, comme elle pouvait discerner l'orgueil de la plupart de ceux qui analysaient si curieusement l'Écriture sainte, et tâchaient d'innover en tout, elle ne souffrirait pas davantage cette licence ; que son intention était de gouverner son peuple conformément à la loi de Dieu, en le maintenant dans un juste milieu entre les désordres de la cour de Rome et les erreurs des sectes modernes; qu'autant les catholiques étaient les ennemis invétérés de sa personne, autant les autres novateurs étaient dangereux dans tout état monarchique que, sous le prétexte spécieux d'annoncer la parole divine, ils aspiraient à établir leurs propres sentiments et à censurer les actions du prince [227].

 

On s'aperçoit, par tous ces détails, que les communes, dans le plan général de leur requête aux prélats, ainsi que dans quelques articles particuliers, ne montrèrent pas moins d'ignorance que la reine sur les vrais principes de la liberté et d'une constitution légale. Il est bon de remarquer aussi qu'Élisabeth, loin (235) de céder aux plaintes du parlement à l'égard de la commission ecclésiastique, accorda à ce comité, avant la fin de son règne, de nouvelles patentes, par lesquelles elle étendit, plutôt qu'elle ne resserra, l'autorité des commissaires.

 

Pendant la session de ce parlement, on découvrit une conspiration qui augmenta beaucoup la haine qu'on avait déjà pour les catholiques, et la division des deux religions rivales. William Parry, gentilhomme catholique, avait reçu sa grâce de la reine pour un crime qui l'exposait à une peine capitale. Ayant obtenu ensuite la permission de voyager, il se retira à Milan, où il professa ouvertement sa religion, qu'il avait toujours dissimulée en Angleterre. Ce fut dans cette ville que le jésuite Palmiro lui persuada que l'action la plus méritoire qu'il pût faire était d'arracher la vie à sa souveraine et à sa bienfaitrice. Le nonce Campeggio, consulté sur ce pieux dessein, y donna son approbation. Parry, encore agité de ses doutes, vint à Paris, dans l'intention de repasser en Angleterre, et d'y consommer son sanguinaire projet. Il fut encouragé de nouveau par Thomas Morgan, gentilhomme très considéré dans le parti. Watts, et quelques autres prêtres catholiques, essayèrent en vain de le détourner d'une entreprise qu'ils lui représentèrent comme impie et criminelle. L'autorité de Ragazzoni, nonce du pape à Paris, l'emporta, et Parry s'affermit dans sa résolution. Il écrivit au pape une lettre qui fut envoyée au cardinal Como, pour la communiquer au saint père, et lui demander son absolution et sa bénédiction paternelle. La réponse qu'il reçut du cardinal lui apprit que son projet avait été fort approuvé. Il se rendit alors en Angleterre, dans la ferme résolution de l'exécuter. Mais le sentiment naturel du bien et du mal moral est si profondément gravé dans le cœur humain, qu'il est difficile, même aux préjugés d'une fausse religion, de l'effacer entièrement. Cet assassin fanatique, avant de frapper le coup, voulut essayer s'il n'y avait pas d'autres expédients pour adoucir la persécution dont les catholiques gémissaient. Il trouva moyen de s'introduire auprès de la reine ; il l'assura que plusieurs conspirations étaient formées contre elle, et l'exhorta, si elle voulait conserver ses jours, à tolérer l'exercice de la religion romaine. Dans la crainte d'être tenté (236) par l'occasion d'assassiner Elisabeth, il ne venait jamais à la cour sans être dépouillé de toute arme offensive. Il parvint à se faire élire membre du parlement. Ayant prononcé dans cette assemblée un discours plein de véhémence contre les lois sévères qu'elle avait établies pendant sa dernière session, il fut mis en prison pour sa hardiesse, et exclu de la chambre des communes. Le mauvais succès de cette tentative le ramena plus fortement que jamais à son premier dessein. Il s'en ouvrit à Nevil, qui l'applaudit avec chaleur, et voulut partager le mérite de l'exécution. Le docteur Allen, devenu ensuite cardinal, publia un livre qui acheva de lever tous leurs scrupules sur le meurtre d'un souverain hérétique. Ils convinrent de tirer un coup de pistolet sur là reine au moment où elle ferait sa promenade à cheval, résolus, s'i!s ne pouvaient fuir, de sacrifier leur vie pour remplir un devoir qu'ils imaginaient être si agréable à Dieu et si utile à la vraie religion. Tandis qu'ils épiaient l'instant de consommer leur exécrable attentat, le comte de Westmoreland mourut dans son exil, Nevil, proche héritier de sa maison, conçut alors l'espoir qu'en rendant un service important à la reine, il pourrait en obtenir les biens et les honneurs que le feu comte avait perdus par sa rébellion. Il révéla toute la conspiration aux ministres. Parry, étant arrêté, leur avoua son crime, ainsi qu'aux jurés nommés pour lui faire son procès. La lettre qu'il avait reçue du cardinal Como fut produite, et donna une nouvelle force à l'aveu de Parry. Une sentence de mort fut rendue contre lui, et il subit le châtiment que la loi décerne contre les traîtres [228].

 

(237) Ces complots atroces semblaient partout être l'effet de cet esprit de fanatisme qui animait alors les deux religions, et spécialement la catholique. Un gentilhomme du comté de Warwick, nommé Somerville, homme dont la tête était un peu dérangée, avait entendu tellement exalter le mérite qu'avait devant Dieu le meurtre des hérétiques et des persécuteurs, qu'il vint à Londres, dans le dessein d'assassiner la reine. Quelques extravagances auxquelles il se livra ayant découvert son intention, il fut mis en prison, et s'y donna la mort. Environ dans le même temps, Balthasar Gérard, Bourguignon, conçut et exécuta la même entreprise contre le prince d'Orange. Ce grand homme périt à Delft, par la main d'un furieux, qui, avec un courage digne d'une plus juste cause, sacrifia sa propre vie pour donner la mort à cet illustre restaurateur et protecteur de la liberté de conscience. La perte d'un citoyen si généreux pénétra les Flamands de la plus vive douleur. Ils le regardaient comme un père, et le pleurèrent de même; d'ailleurs, ce chef habile et puissant leur était ravi dans un moment où les rapides progrès des armes espagnoles le leur rendaient plus nécessaire que jamais. Le prince de Parme avait eu chaque année de nouveaux avantages sur eux ; plusieurs provinces étaient déjà réduites ; il assiégeait Anvers, la ville la plus riche, la plus peuplée des Pays-Bas, et dont on prévoyait que la perte donnerait le coup mortel aux affaires des états révoltés. Il ne leur restait plus d'espérances que dans les secours étrangers; ils connaissaient trop la circonspection et l'économie d'Élisabeth pour en attendre d'elle, et ils se promirent un meilleur succès du côté de la France. Pour mieux déterminer Henri III à prendre leur défense, ils lui offrirent la souveraineté de leur pays. L'état où était alors la monarchie française obligea le roi à refuser une offre si avantageuse. Il avait cru que la mort du duc d'Anjou, en le délivrant des intrigues de ce prince, contribuerait à rétablir la tranquillité publique; elle le plongea, au contraire, dans des embarras plus cruels. Le roi de Navarre, huguenot déclaré, étant devenu le plus proche héritier de la couronne de France, le duc de Guise en prit occasion de faire revivre la ligue catholique, et contraignit Henri, par les moyens les plus violents, à exclure (238) de sa succession ce prince brave et vertueux. Quoique Henri fût zélé catholique, il devint lui-même un objet d'aversion pour les ligueurs, en n'adoptant pas sans réserve leurs démarches irréfléchies et précipitées. Comme il joignait les pratiques les plus superstitieuses de l'Eglise romaine aux mœurs les plus relâchées dans la vie privée, la faction saisit ce prétexte pour peindre sa dévotion sous les traits de l'hypocrisie. Ce prince, s'apercevant du déclin de son autorité, fut obligé, pour en conserver les restes, de déclarer la guerre aux huguenots, et d'armer les ligueurs, qu'il regardait comme ses ennemis les plus dangereux, tant par leurs tentatives ambitieuses dans l'intérieur du royaume, que par leurs liaisons intimes avec Philippe. Esclave de cette même politique, Henri n'osa s'unir avec les protestants révoltés des Pays-Bas, et il eut la douleur de voir échapper une occasion de se venger des entreprises et des cabales hostiles du roi d'Espagne.

 

Les états, réduits à cette extrémité, envoyèrent à Londres une ambassade solennelle, et firent offrir de nouveau à Elisabeth de la reconnaître pour leur souveraine, à condition qu'elle leur accorderait sa protection et des secours. L'opinion des ministres les plus prudents de cette princesse fut fort partagée sur le parti qu'elle devait prendre dans une circonstance si importante et si délicate. Quelques-uns lui conseillaient de rejeter l'offre des états, et lui représentaient le danger, aussi bien que l'injustice qu'il y aurait à l'accepter. Combattre la révolte des sujets, disaient-ils, est la cause commune de tous les souverains ; on ne peut appuyer celle des Flamands, sans donner aux Anglais l'exemple dangereux de se soulever. Ils ajoutaient que, si les princes étaient obligés par les lois de l'Être suprême à ne pas opprimer leurs sujets, les peuples ne l'étaient pas moins à ne jamais manquer de fidélité à leurs souverains, et ne pouvaient se choisir d'autres maîtres par inconstance, par mécontentement, ou par les griefs même les mieux fondés; que la reine, dans les secours qu'elle avait accordés jusqu'alors aux Flamands, ne les avait considérés que comme des peuples gémissant sous l'oppression, et non pas comme ayant le droit de s'affranchir du joug de leur monarque; qu'elle n'avait voulu qu'avertir Philippe (239) de ne pas persévérer dans sa tyrannie, sans aucune intention de lui ravir ces provinces qu'il possédait à titre d'héritage de ses ancêtres; que la situation des affaires d'Élisabeth en Irlande, et même en Angleterre, pouvait fournir à ce roi puissant une occasion de représailles; qu'il faudrait compter désormais que ce prince ne s'en tiendrait pas à fomenter sourdement des factions contre elle, mais qu'il emploierait ouvertement toutes ses forces à protéger et à défendre les catholiques; que le pape joindrait infailliblement ses armes spirituelles aux armes meurtrières de l'Espagne; qu'enfin la reine pourrait se repentir bientôt d'avoir exposé ses propres états .pour faire une acquisition incertaine dans un pays étranger.

 

Les autres ministres d'Élisabeth opposaient à ces raisons que, dès le commencement de son règne, comme actuellement, la reine n'avait pas eu le choix entre la haine et l'amitié de Philippe; que toute la conduite de ce prince démontrait que son unique but était d'étendre son empire et d'exterminer les protestants, sous le prétexte spécieux de maintenir la foi catholique que les sujets de mécontentement qu'il avait reçus d'Élisabeth, joints à ses vues générales de politique, le rendraient à jamais son irréconciliable ennemi; qu'aussitôt qu'il aurait réduit ses sujets révoltés, il ne manquerait pas de tomber avec toutes ses forces réunies sur les états de cette princesse qu'il trouverait sans défense qu'il s'agissait seulement de décider s'il valait mieux pour elle soutenir une guerre au-dehors, et secondée par des alliés, ou attendre que la soumission de tous les alliés de l'Angleterre laissât à ses ennemis le loisir de venir l'attaquer dans le centre du royaume que, malgré l'état de souffrance ou étaient les affaires des provinces révoltées, elles avaient cependant encore des ressources considérables que les avantages de leur situation, leur haine invétérée pour Philippe et les secours de l'Angleterre, les mettraient encore en mesure de lutter contre l'Espagne; que leurs forces maritimes, jointes à celles de la reine, pourvoiraient à sa sûreté du seul côté où l'on pouvait l'attaquer, et suffiraient même à faire des incursions sur les possessions de Philippe, tant en Europe que dans les Indes; qu'une guerre indispensable n'était jamais injuste que notre propre défense consistait autant (240) à prévenir et à détourner des dangers éloignés qu'à repousser une attaque immédiate; qu'enfin, puisque la guerre avec l'Espagne était une suite nécessaire des intérêts actuels et des situations respectives des deux monarchies, il fallait se dédommager de ses risques et de ses pertes par l'acquisition de ces provinces importantes pour l'Angleterre [229].

 

Entre ces sentiments opposés, la reine, craignant ce qu'ils avaient d'extrême l'un et l'autre, inclinait à prendre un parti mitoyen. Quoiqu'une telle conduite soit rarement prudente, elle ne s'y détermina ni par prévention ni par goût. Elle ne voulait pas être un témoin indifférent de la ruine totale des provinces soulevées, dont les intérêts lui paraissaient si intimement liés aux siens; mais prévoyant aussi qu'en acceptant cette souveraineté qui lui était offerte, elle s'engagerait à la défendre de tout son pouvoir, qu'elle donnerait de l'ombrage à ses voisins, et s'exposerait aux reproches d'ambition et d'usurpation dont elle s'était jusqu'alors soigneusement garantie, elle résolut de la refuser. Elle conclut seulement une ligue avec les états, aux conditions suivantes : elle enverrait à leur secours une armée de cinq mille hommes de pied et de mille chevaux, entretenue à ses frais pendant toute la guerre; le général et deux de ses sujets, qu'elle nommerait, seraient admis au conseil des états; l'une des
parties contractantes ne pourrait faire sa paix sans le consentement de l'autre; ses frais lui seraient remboursés après la fin de la guerre, et en attendant, pour sa sûreté, on remettrait entre ses mains les villes de Flessingue, de la Brille,. et le château de Rammekins.

 

Elisabeth sentait bien que cette démarche l'engagerait incessamment dans une guerre ouverte avec Philippe; mais la puissance actuelle de ce monarque ne lui imposa point. Le continent de l'Espagne était alors riche et peuplé; l'acquisition du Portugal assurait à la fois la tranquillité des états de ce prince, ajoutait un royaume opulent à ses autres royaumes, le rendait maître de plusieurs établissements dans les Indes orientales et de tout le commerce de ces contrées, et augmentait considérablement ses (241) forces navales, dont auparavant il était fort dépourvu. Tous les princes d'Italie, le pape même et la cour de Rome, semblaient être dans sa dépendance et ne jouir de leur souveraineté qu'à des conditions assez précaires. La branche autrichienne d'Allemagne, et toutes ses principautés, étaient étroitement unies avec lui, et prêtes à lui fournir des troupes pour appuyer toutes ses entreprises. Il possédait tous les trésors des Indes occidentales. La disette d'argent qu'éprouvaient alors tous les pays de l'Europe donnait encore plus d'influence, plus d'efficacité, et un cours plus général à ses richesses. Les Pays-Bas paraissaient toucher au moment de retomber dans la servitude. Il y avait peu d'apparence qu'ils résistassent aux armées nombreuses et aguerries de Philippe, commandées par les généraux les plus expérimentés. La France elle-même, accoutumée autrefois à balancer la grandeur autrichienne, avait épuisé ses propres forces par ses dissensions domestiques. Les catholiques, dont le parti dominait, étaient secrètement attachés à Philippe, et lui promettaient plutôt de leur côté un accroissement qu'une diminution de pouvoir. On était si généralement persuadé des forces supérieures de la monarchie espagnole, que le roi de Suède ne put s'empêcher de dire, en apprenant qu'Élisabeth avait pris ouvertement la défense des Flamands, qu'elle avait ôté le diadème de son front pour l'exposer aux hasards de la guerre. Cependant cette princesse était naturellement plus circonspecte qu'entreprenante ; son caractère avait même plutôt besoin d'être poussé par la vigueur de ses ministres, que retenu par leur prudence. Mais lorsqu'elle voyait une nécessité réelle de prendre une résolution courageuse, elle bravait le danger avec une héroïque fermeté. Pleine de confiance dans ses propres lumières et dans l'affection de ses sujets, malgré leurs divisions particulières, elle se disposa donc, non seulement à résister aux forces du roi catholique, mais encore à les attaquer.

 

Leicester partit pour la Hollande à la tête des troupes auxiliaires qu'on y envoyait. Sa suite était somptueuse : le jeune comte d'Essex, son gendre, les lords Audeley et North, sir William Russel, sir Thomas Shirley, sir Arthur Basset, sir Walter Waller, sir Gervase Clifton, et une troupe choisie de (242) cinq cents gentilshommes l'accompagnèrent. A son arrivée à Flessingue, il fut reçu par le gouverneur sir Philippe Sidney, son neveu. Toutes les villes par où il passa firent éclater leur joie par des acclamations et des arcs de triomphe, comme si sa présence et la protection de la reine assuraient leur délivrance. Les états, attentifs à saisir tous les moyens d'engager encore davantage Élisabeth à les défendre, et connaissant toute la faveur dont Leicester jouissait auprès d'elle, lui conférèrent le titre de gouverneur et capitaine-général des Provinces-Unies, lui donnèrent des gardes et le traitèrent à plusieurs égards comme leur souverain. Mais cette conduite eut un effet contraire à celui qu'ils en attendaient. Elisabeth fut choquée tout ensemble et de l'artifice des états, et de l'ambition de Leicester. Elle les en réprimanda également par plusieurs lettres, et ce ne fut qu'avec peine, et après les plus humbles soumissions, qu'ils parvinrent à l'apaiser.

 

L'Amérique était regardée comme la source principale de la puissance de Philippe, et comme la moins défendue de ses possessions. Élisabeth, sentant bien qu'une rupture déclarée était inévitable avec lui, projeta de l'inquiéter dans cette partie du monde. Déjà les Anglais voyaient avec jalousie les progrès considérables des Espagnols et des Portugais dans les deux Indes. Comme le commerce ne peut prospérer que par degrés, que les colonies ne peuvent s'établir que plus lentement encore, il était heureux que, dans ces temps critiques, la guerre ouvrît une perspective plus flatteuse à l'ambition et à la cupidité des Anglais, et les animât, par l'espoir d'un gain immense et rapide, à tenter des entreprises maritimes : ils équipèrent une flotte de vingt vaisseaux pour aller attaquer les Espagnols dans les Indes occidentales. Cette flotte portait deux mille trois cents volontaires à bord, sans compter les matelots. Sir Francis Drake en fut nommé amiral; Christophe Carlisle eut le commandement des troupes de terre. Ils s'emparèrent, par surprise, de Saint-Iago, près du cap Vert; ils y trouvèrent des provisions en abondance, mais point de richesses. Ils firent voile vers Hispaniola, se rendirent aisément maîtres de Saint-Domingue, qu'ils emportèrent d'assaut, et obligèrent les habitants à racheter (243) leurs maisons par une somme d'argent. Peu de temps après, Carthagène tomba entre les mains des Anglais, quoiqu'elle opposât plus de résistance; elle fut traitée de la même manière. Ils brûlèrent Saint-Antoine et Sainte-Hélène, deux villes bâties sur la côte de la Floride. En côtoyant la Virginie, ils trouvèrent les restes d'une colonie établie par sir Walter Raleigh, et qui était considérablement diminuée. Elle avait été la première tentative faite par les Anglais pour former de semblables établissements. Quoique depuis ils aient surpassé toutes les nations de l'Europe, et par la situation de leurs colonies, et par les nobles principes de liberté et d'industrie sur lesquels ils les ont fondées, ils y avaient si mal réussi alors, que ces malheureux colons abandonnèrent leurs plantations, et conjurèrent Drake de les ramener en Angleterre. Les richesses qu'il rapporta dans sa patrie, et le tableau qu'il y fit de la faiblesse des Espagnols dans ces contrées, servirent beaucoup à disposer la nation à de nouvelles entreprises. La grande mortalité que le climat avait causée sur la flotte ne refroidit, comme il arrive ordinairement, ni l'avidité, ni les hautes espérances des jeunes aventuriers. On croit que ce fut la flotte de Drake qui introduisit pour la première fois l'usage du tabac en Angleterre.

 

Les entreprises de Leicester n'étaient pas aussi heureuses que celles de Drake, son courage et sa capacité ne répondaient pas à la confiance d'Élisabeth. Comme c'était le seul mauvais choix que cette princesse eût fait pour des emplois importants, on crut généralement qu'elle y avait été déterminée par un sentiment plus capable de préventions que l'amitié. Leicester eut d'abord quelque avantage dans une action contre les Espagnols. Il jeta du secours dans Grave, et mit par-là cette ville en état de faire une défense vigoureuse; mais la lâcheté du gouverneur Van Hemert rendit ce secours inutile il capitula après une très faible résistance ; on lui fit son procès, et le conseil de guerre le condamna à la mort. Le prince de Parme assiégea Venlo et s'en empara en peu de temps. La ville de Nuys eut un sort plus funeste elle fut prise d'assaut, tandis que la garnison capitulait. Les Espagnols vinrent ensuite assiéger Rhimberg, où étaient douze cents Anglais sous les ordres du colonel (244) Morgan. Leicester, se croyant trop faible pour tenter de faire lever le siège, essaya d'attirer le prince de Parme ailleurs, en formant d'autres entreprises. Il attaqua d'abord Doesberg, et réussit. De là il vint mettre le siége devant Zutphen, place que le général espagnol regardait comme si importante, qu'il se hâta de marcher à son secours. Il fit avancer le marquis de Guesto avec un convoi qu'il voulait jeter dans la ville. Un brouillard le favorisait ; mais étant tombé par hasard dans un détachement de cavalerie anglaise, il y eut un combat furieux où les Espagnols furent défaits, et où périt le marquis de Gonzague, Italien d'une grande réputation, et d'une maison illustre. Le prince de Parme, qui arriva avec le gros de l'armée espagnole, arrêta la poursuite des fuyards. La cavalerie anglaise, à son retour de cette action, trouva son succès payé chèrement par la perte de sir Philippe Sidney : ayant été blessé dans le combat, ses soldats le tirèrent de la mêlée, mais il mourut quelques moments après. Les historiens de son temps parlent de lui comme du plus parfait modèle d'un homme accompli que l'imagination exaltée des poètes mêmes pût concevoir conduite vertueuse, conversation agréable, valeur héroïque, érudition brillante, tout concourait en lui à le rendre l'ornement et les délices de la cour d'Angleterre. Comme il n'usait du crédit dont il jouissait auprès de la reine et de Leicester que pour l'encouragement des talents et de la littérature, son éloge a été transmis avec éclat à la postérité. Aucun homme ne lui paraissait au-dessous de son attention et de ses soins bienfaisants. Après ce dernier combat, tandis qu'il était couché tout sanglant sur la terre, on lui apporta de l'eau pour apaiser sa soif; il aperçut à ses côtés un soldat blessé comme lui : Cet homme, dit-il, en a encore plus besoin que Moi; et il lui fit donner la bouteille d'eau. Le roi d'Écosse, frappé d'admiration pour les vertus de Sidney, composa une pièce de vers latins sur la mort de ce jeune héros.

 

Les Anglais avaient conservé le génie de la guerre, quoiqu'une longue paix les eût privés d'expérience. Les avantages remportés sur eux par le prince de Parme, loin d'être attribués à la supériorité de valeur ou de discipline des Espagnols, furent reprochés à l'incapacité de Leicester. Les états étaient fort mécontents (245) de sa conduite militaire, et encore plus de ses procédés impérieux et despotiques. A la fin de la campagne ils le pressèrent de remédier aux maux dont ils avaient à se plaindre; mais il partit bientôt après pour l'Angleterre, sans daigner leur donner la moindre satisfaction.

 

Tandis qu'Élisabeth animait contre elle un ennemi aussi puissant que le roi d'Espagne, elle n'oubliait pas de se mettre en sûreté du côté de l'Écosse. Elle travaillait à la fois à se concilier l'amitié de Jacques, son parent, et à éloigner tout sujet de querelle entre eux. Une tentative qu'elle avait faite quelque temps auparavant n'était pas propre à lui attirer la confiance de ce prince. Elle lui avait envoyé Wotton en ambassade; mais quoiqu'elle eût donné des instructions particulières à ce ministre sur ses affaires, elle avertit Jacques que, lorsqu'elle aurait des intérêts politiques à discuter avec lui, elle se servirait d'un autre
négociateur; que celui-là n'était pas propre aux négociations sérieuses que son intention, en l'envoyant en Écosse, n'était que de procurer au roi la société d'un homme plein d'esprit et d'enjouement, qu'il pourrait associer à ses plaisirs et mettre de moitié dans tous ses amusements. Wotton était capable d'une dissimulation impénétrable, et savait cacher sous les apparences d'une insouciante gaîté les desseins les plus profonds et les plus dangereux artifices. A l'âge de vingt ans il avait été employé, par le docteur Wotton, son oncle, ambassadeur de Marie en France, pour tendre un piège au connétable de Montmorency et sans un accident qui fit échouer son projet, sa finesse l'aurait emporté sur la circonspection et l'expérience de ce vieux ministre. Il n'était donc pas étonnant que, les années ayant perfectionné Wotton dans l'art de tromper, il fût en état de s'emparer de l'esprit d'un prince aussi jeune, aussi franc, et aussi peu défiant que Jacques. La manière dont ce négociateur était annoncé par Élisabeth assurait encore le succès de ses talents. Il fut admis dans tous les plaisirs du roi, se rendit maître de tous ses secrets, et eut d'autant plus d'influence sur toutes les affaires politiques, qu'il semblait n'y donner aucune attention. Les ministres écossais, voyant augmenter de jour en jour la faveur de Wotton, recherchèrent son amitié, et ne se firent (246) point de scrupule de sacrifier à ses intrigues les intérêts les plus essentiels de leur maître. Élisabeth, accoutumée à se défier de ses héritiers, commençait alors à concevoir des inquiétudes à l'égard de Jacques. Comme ce prince était en âge d'être marié, elle craignait que les alliances et les enfants qu'il pourrait avoir n'augmentassent son crédit en Angleterre. Elle chargea Wotton de former un accord secret avec quelques seigneurs écossais, et de tirer d'eux une promesse qu'ils ne consentiraient pas avant trois ans, pour quelque raison que ce fût, au mariage de leur maître. En conséquence ils s'efforcèrent de le brouiller avec le roi de Danemark, qui avait envoyé des ambassadeurs en Écosse, sous prétexte de demander la restitution des Orcades, mais en effet pour faire des propositions de mariage entre Jacques et sa fille. On prétend que Wotton entra dans des complots encore plus criminels, et qu'il forma le projet, avec quelques mécontents, de s'emparer de la personne du roi, et de le livrer à
Élisabeth qui aurait probablement désavoué toute part à cette trame, mais n'en aurait pas moins retenu Jacques dans une dépendance, pour ne pas dire une captivité perpétuelle. La conspiration fut découverte, et Wotton quitta précipitamment l'Écosse sans prendre congé du roi.

 

La situation de Jacques le contraignit à dissimuler le ressentiment de cette trahison; bientôt son caractère naturel le porta même à la pardonner et à l'oublier. Élisabeth ne trouva aucune difficulté à rouvrir les négociations pour contracter une alliance étroite entre l'Écosse et l'Angleterre. Pour mieux s'assurer l'affection du prince, elle lui accorda une pension équivalente à ce qu'il pouvait répéter sur l'héritage de sa grand-mère, la comtesse de Lénox, morte depuis peu. Le traité fut conclu entre Élisabeth et Jacques, pour la défense mutuelle de leurs états et de leur religion, que menaçaient alors toutes les forces combinées des puissances catholiques de l'Europe. On stipula que, si Élisabeth était attaquée, Jacques enverrait à son secours un corps de deux mille chevaux et de cinq mille hommes d'infanterie ; qu'Élisabeth, dans le même cas, enverrait six mille hommes de pied et trois mille chevaux; que ces armées seraient défrayées au compte du prince secouru; que, si l'invasion se faisait en (247) Angleterre, à soixante milles des frontières d'Écosse, toutes les forces des Écossais marcheraient au secours de leur allié, et que cette alliance aurait lieu à l'exclusion de toutes celles qui pouvaient avoir été contractées par l'un ou l'autre des deux états avec les royaumes étrangers, tant que la religion serait menacée [230].

 

Jacques, par cette confédération, se mettait à couvert contre les entreprises du dehors, s'ouvrait la route de la confiance et de l'affection des Anglais, et pouvait même se flatter de voir enfin renaître la tranquillité domestique dont il n'aurait jamais joui longtemps, tant qu'il aurait vécu en mauvaise intelligence avec Elisabeth. Aux dispositions séditieuses, aux haines invétérées de la noblesse, ces anciennes maladies du gouvernement écossais, l'esprit de fanatisme avait ajouté de nouveaux désordres. Ce dernier principe de fermentation est d'autant plus dangereux, que, dès qu'une fois la religion s'est corrompue par de fausses opinions, elle secoue le joug de la morale; alors elle est rarement retenue dans son action par les usages et la police ordinaires de la société. L'insolence des prédicateurs écossais, dont l'empire était absolu sur la populace, était parvenue alors jusqu'à insulter le roi, et tous les dépositaires de l'autorité civile. Ces fanatiques osèrent excommunier l'archevêque de Saint-Andrews, pour avoir recommandé dans le parlement une loi qui mettait un frein à leurs sermons séditieux. Le prélat ne put se dérober à cette terrible sentence qu'en renonçant à toutes prétentions à l'autorité ecclésiastique. Gibson, l'un de ces incendiaires, dit un jour dans la chaire que le capitaine James Stuart (désignant ainsi le feu comte d'Arran) et sa femme Jézabel avaient été regardés comme les principaux persécuteurs de l'église mais que l'on s'apercevait actuellement que le roi était le vrai coupable; en conséquence de ce crime, le prédicateur emporté prononça contre Jacques la malédiction dont Jéroboam fut l'objet, c'est-à-dire qu'il mourrait sans enfants, et serait le dernier de sa race.

 

Le secrétaire d'état Thirlstone voyant à quel point son maître (248) s'affectait des affaires ecclésiastiques, et de la résistance des prêtres, lui conseilla de les abandonner à leur propre vertige : dans peu, assurait-il, ces hommes insensés se rendront eux- mêmes insupportables au peuple, qui marchera contre eux, et les chassera du royaume « Vous avez raison, répondit le roi; et votre conseil serait excellent, si je me proposais de détruire l'église et la religion mais mon intention est de maintenir l'une et l'autre; ainsi je ne dois pas tolérer dans le clergé une conduite qui, à la fin, ferait mépriser la religion même [231]



 

 


(249) CHAPITRE XLIII.

 


Zèle des catholiques. - Conspiration de Babington. - Marie approuve cette conspiration. - Les conjurés sont arrêtés et exécutes. - Résolution prise de faire le procès à la reine d'Écosse. - Les commissaires obtiennent d'elle qu'elle se soumette à leur tribunal. - Instruction de son procès. - Sentence rendue contre elle.- Entremise du roi Jacques. - Raisons déterminantes pour faire mourir Marie. - Son exécution. - Son caractère. - Feinte douleur d'Élisabeth. - Drake détruit la flotte espagnole a Cadix.

 

LES dangers qui pouvaient résulter des principes, des prétentions, et du caractère de la reine d'Écosse, avaient déterminé, dès les premiers moments, Élisabeth à suivre, dans le traitement qu'elle faisait à cette malheureuse princesse, les conseils de la politique et de la jalousie, plutôt que les sentiments de la générosité et de l'amitié. Le ressentiment d'une suite de procédés si durs avait à son tour précipité Marie dans les démarches les plus périlleuses pour le repos et l'autorité d'Élisabeth. De là naissait un redoublement de vigilance et de rigueur qui rendait la prison de la reine d'Écosse plus étroite et plus cruelle. En aigrissant ainsi cette princesse, on la poussa encore davantage aux dernières extrémités du désespoir. L'impatience de briser ses chaînes, le désir de se venger [232], et sa fierté, se (250) joignant à son zèle religieux et aux suggestions des catholiques ardents, elle s'engagea enfin dans les démarches qui fournirent à ses ennemis un prétexte ou un motif qu'ils cherchaient depuis longtemps pour consommer sa perte.

 

Les ecclésiastiques avaient puisé, dans le séminaire anglais établi à Reims, tout ce que la rage et la haine pouvaient inspirer de plus atroce contre Élisabeth. Les persécutions auxquelles ils venaient d'échapper, les rigueurs nouvelles dont ils n'ignoraient pas qu'ils seraient l'objet dans le cours de leur mission, la liberté qu'ils avaient alors de déclamer contre cette princesse, l'exemple contagieux du fanatisme au milieu duquel ils vivaient en France toutes ces causes réunies avaient offusqué totalement en eux les lumières du simple bon sens, et renversé tous les principes de morale et d'humanité. Pleins d'admiration pour la toute-puissance et l'infaillibilité du pape, les bulles qui excommuniaient et déposaient Élisabeth étaient l'objet de leur vénération. Quelques-uns portèrent le délire de l'extravagance au (251) point d'affirmer que ces bulles avaient été dictées par le Saint-Esprit. Le meurtre des souverains hérétiques, et particulièrement de cette princesse, était représenté comme l'action la plus méritoire. On enseignait publiquement que quiconque périssait dans une si sainte entreprise s'assurait la gloire et la couronne immortelle du martyre. Egaré par ces maximes détestables, John Savage, homme d'un courage intrépide, et qui avait servi pendant quelques années dans les Pays Bas sous le duc de Parme, projeta d'attenter aux jours d'Élisabeth. Cet assassin, après avoir fait vœu de persévérer dans sa résolution, fut envoyé en Angleterre, et recommandé aux plus zélés catholiques.

 

Environ dans te même temps, John Ballard, prêtre du séminaire de Reims, au retour de sa mission d'Angleterre et d'Écosse, se rendit à Paris. S'étant aperçu que l'esprit de mutinerie et de rébellion dominait parmi les catholiques de ces deux pays, il fonda sur ces dispositions le projet de détrôner Elisabeth, et de rétablir à main armée la religion romaine en Angleterre [233]. L'état des affaires du dehors semblait favorable à cette entreprise. Le pape, les Espagnols, le duc de Guise, le prince que le pontife avait fait duc de Parme, ayant les mêmes intérêts, avaient médité quelques complots contre la reine. Mendoza, ambassadeur d'Espagne à Paris, fit espérer à Ballard le secours de ces princes. Le seul Charles Paget, zélé catholique, et partisan déclaré de la reine d'Écosse, qui connaissait toute la prudence, toute la vigueur du gouvernement d'Élisabeth, et l'affection générale de ses sujets pour elle, soutint toujours que, tant que cette princesse vivrait, toutes les tentatives qu'on ferait sur l'Angleterre seraient vaines. Ballard, convaincu de cette vérité, ne sentit que plus fortement la nécessité d'exécuter le dessein formé à Reims; il vint en Angleterre, déguisé en soldat, prit le nom du capitaine Fortescue, et réunit tous ses efforts pour réaliser à la fois le projet d'un assassinat, d'un soulèvement, et d'une invasion.

 

La première personne à laquelle il s'adressa fut Antony Babington, de Dethic, dans le comté de Derby. Ce jeune (252) gentilhomme était d'une bonne maison, possédait une fortune considérable, et avait montré une supériorité d'esprit et des connaissances littéraires au-delà de son âge et de son rang. Entièrement dévoué à la communion catholique, il avait fait
secrètement un voyage à Paris quelque temps auparavant, et s'y était lié intimement avec Thomas Morgan, dévot superstitieux, fugitif d'Angleterre, et avec l'évêque de Glascow, ambassadeur de la reine d'Ecosse à la cour de France. A force d'exalter devant lui les perfections et les vertus héroïques de cette princesse, ils échauffèrent la tête de ce jeune homme imprudent, et lui inspirèrent le désir de lui rendre quelque service signalé. Ils firent jouer tous les grands ressorts de l'ambition, de l'amour de la gloire, et de la religion même, pour lui faire oublier les risques qu'il pouvait y avoir à attaquer un gouvernement aussi vigilant que celui d'Élisabeth. Lorsqu'ils virent Babington parfaitement disposé à remplir leurs vues, ils le renvoyèrent en Angleterre; et, sans qu'il en fùt informé, le recommandèrent à la reine d'Écosse comme un homme digne d'entrer dans ses intérêts. Marie lui écrivit une lettre pleine de confiance et d'amitié. Babington, d'un naturel ardent, et fermement attaché à ses principes, crut qu'après de pareilles avances il était obligé par l'honneur à se consacrer entièrement à servir cette malheureuse princesse. Il trouva le moyen, pendant quelque temps, de lui faire parvenir toutes ses correspondances étrangères mais lorsqu'elle fut mise sous la garde de sir Amias Paulet, et resserrée plus étroitement, Babington rencontra tant de difficultés et de dangers pour lui rendre ce bon office, qu'il fut contraint d'y renoncer.

 

Lorsque Ballard s'ouvrit à Babington sur ses projets, il trouva son zèle ralenti, mais non pas éteint. La première ardeur de ce jeune homme se ralluma à la seule idée d'une entreprise qui paraissait avantageuse à la cause de Marie ou de la religion catholique; il pensait cependant, à quelques égards, comme Paget, et représenta la folie de toutes les tentatives hasardées pendant la vie d'Élisabeth contre la religion établie et le gouvernement d'Angleterre. Ballard, encouragé par cette réflexion, lui découvrit le dessein de Savage. Il vit avec joie que, (253) loin d'en être effrayé, Babington se réduisait à remarquer que l'exécution n'en serait pas sûre si on ne la confiait qu'à une seule main, et qu'il fallait associer quatre hommes déterminés à l'attentat de Savage.

 

Babington travailla en conséquence à multiplier ses complices, et engagea sourdement dans la conjuration plusieurs gentilshommes catholiques mécontents du gouvernement. Barnwel, d'une noble famille d'Irlande, Charnoc, gentilhomme de Lancashire, et Abington, dont le père avait été trésorier de l'épargne, se chargèrent d'assassiner la reine. Charles Tilney, héritier d'une ancienne maison, et Titchborne de Southampton, lorsqu'on leur communiqua ce complot, montrèrent quelques scrupules dont à la fin les raisonnements de Babington et de Ballard triomphèrent. Savage refusa pendant quelque temps de partager avec d'autres la gloire de son entreprise. Il en était jaloux, et ce ne fut qu'avec peine qu'il consentit enfin à se désister de cette exécrable ambition.

 

Pour assurer le succès de la conspiration, il fallait, au moment même où l'on assassinerait Élisabeth, délivrer la reine d'Écosse de sa prison. Babington se chargea d'attaquer ses gardes à la tête de cent chevaux, dans le temps que cette princesse ferait sa promenade à cheval. Il engagea, pour cette expédition, Édouard Windsor, frère du lord du même nom, Thomas Salisbury, Robert Gage, John Travers, John Jones, et Henri Donne, dont la plupart tenaient à des familles considérées. Les conjurés auraient eu besoin d'un homme de nom à leur tête ; ils n'en purent trouver, mais ils se flattèrent que tous les zélés catholiques courraient aux armes à la grande nouvelle de la mort d'Élisabeth et de la délivrance de Marie, et que les forces étrangères, prenant avantage de la confusion générale, placeraient aisément la reine d'Écosse sur le trône, et rétabliraient l'ancienne religion.

 

Cet affreux complot n'était pas échappé à la vigilance du conseil d'Élisabeth, et particulièrement à celle de Walsingham, secrétaire d'état. Ce ministre adroit avait gagné Maud, prêtre catholique qu'il tenait à ses gages, et l'avait engagé à accompagner Ballard dans son voyage de France. Ce fut par cette ruse (254) qu'il connut tous les desseins des fugitifs. Polly, un autre de ses espions, avait trouvé moyen de s'introduire parmi les conjurés en Angleterre et, quoiqu'il ne jouît pas de leur entière confiance, il surprit une partie de leurs funestes secrets. Mais le fond de la conspiration ne se découvrit pleinement que lorsque Gifford, prêtre séminariste, vint en Angleterre offrir ses services à Walsingham. Les éclaircissements qu'il donna étaient de la plus grande importance, et décidèrent du sort de Marie et de celui de ses zélés partisans.

 

Babington et ses complices, pleins de confiance dans un plan dont le succès leur paraissait infaillible, étaient impatients de le communiquer à la reine d'Écosse, pour qu'elle y donnât son approbation et son consentement. Ils chargèrent Gifford de cette commission. Il en avertit aussitôt Walsingham, et lui fit sentir qu'il était de son intérêt de faciliter cette correspondance secrète avec Marie. Walsingham conféra sur ce sujet avec Paulet, et voulut l'engager à permettre que Gifford corrompît un de ses gens mais Paulet, ne se souciant pas d'introduire chez lui un exemple si pernicieux, insista pour qu'on eût recours à quelque autre expédient. Gifford s'adressa à un brasseur qui fournissait de la bière dans la maison où Marie était gardée, et qui consentit à porter des lettres à cette princesse. A la suggestion de Paulet, ces lettres furent déposées dans la crevasse d'une muraille, et les réponses passèrent par la même voie.

 

Ballard et Babington, qui, dans les commencements, ne se fiaient pas complètement à la fidélité de Gifford, la mirent à l'épreuve, en ne lui livrant d'abord que des feuilles de papier blanc, pliées en forme de lettre. Convaincus par les réponses que ces papiers avaient été exactement remis, ils se rassurèrent, et firent passer par ses mains la plus grande partie des détails de leur détestable trame.

 

Babington informa Marie du plan d'une évasion étrangère et d'un soulèvement dans le royaume, des arrangements pris pour sa délivrance, et du complot formé pour assassiner l'usurpatrice. Six nobles gentilshommes (c'est ainsi qu'il les annonçait lui-même), tous, disait-il, de ses amis particuliers, par zèle pour la foi catholique et pour le service de sa majesté, s'étaient (255) chargés de l'exécution tragique. Marie répondit qu'elle approuvait tout ; que ces gentilshommes devaient compter sur toutes les récompenses qu'elle serait un jour en état de leur accorder, et que la mort d'Élisabeth était une circonstance nécessaire avant de rien entreprendre pour briser sa prison ou pour faire soulever le peuple. Gifford porta cette lettre à Walsingham, avec d'autres lettres pour Mendoza, Ch. Paget, l'archevêque de Glascow, et sir Francis Inglefield. Walsingham les fit déchiffrer par Philips, son secrétaire, et en prit des copies. Il imagina un nouvel artifice pour obtenir une connaissance complète de l'intrigue : il joignit une apostille à la lettre de Marie, en se servant du chiffre de cette princesse, apostille par laquelle elle demandait à Babington de lui nommer les six conjurés. L'indiscrétion de Babington fournit elle-même au ministre d'autres moyens de découvrir le complot en entier, et d'en prévenir l'effet. Cet imprudent fit exécuter un tableau où il était peint avec les six assassins, et ce tableau portait pour devise : « Nos périls communs sont le lien de notre union. » On en promit une copie à Élisabeth, afin qu'elle pût reconnaître les assassins, et empêcher qu'ils n'approchassent de sa personne.

 

Dans ces entrefaites, Babington, impatient de s'assurer et de hâter les secours du dehors, résolut d'envoyer Ballard en France. Il lui fit obtenir un passeport sous un nom supposé. Pour écarter encore mieux tous les soupçons que l'on pouvait prendre sur son propre compte, Babington s'adressa lui-même à Walsingham, lui marqua le zèle le plus ardent pour le service de la reine, s'offrit d'aller à la découverte dans les pays étrangers, et de profiter de la confiance que les catholiques avaient en lui pour pénétrer et déconcerter leurs projets de conspiration. Walsingham loua ses intentions, approuva ses vues, promit de les seconder de ses conseils et de son crédit, l'entretint toujours d'espérances, et continua de correspondre avec lui. Pendant ce temps-là fut expédié l'ordre d'arrêter Ballard. Cet événement, joint au sentiment secret de leur crime, jeta les conjurés dans la plus vive inquiétude. Quelques-uns d'entre eux proposèrent de prendre la fuite; d'autres voulaient que, sans différer, Savage et Charnoc exécutassent leur complot (256) contre Élisabeth. En conséquence de ce dernier avis, Babington donna de l'argent à Savage, pour acheter des habits décents, et se ménager par-là un accès plus facile auprès de la reine. Le lendemain ils commencèrent à croire qu'ils avaient pris l'alarme trop précipitamment; et Babington, ayant renouvelé sa correspondance avec Walsingham, se laissa persuader par ce rusé ministre que la détention de Ballard n'était qu'une suite des recherches exactes que l'on faisait des prêtres papistes et des séminaristes. Il accepta même un logement dans la maison de Walsingham pour être plus à portée de conférer secrètement avec lui avant de partir pour la France. Mais Babington s'étant aperçu qu'il était surveillé et gardé à vue, s'échappa, et communiqua sa frayeur aux conjurés.

 

Tous prirent la fuite sous divers déguisements, et se cachèrent dans des masures et dans les bois; mais bientôt ils y furent découverts, et conduits en prison. Ils se contredirent les uns les autres dans leur interrogatoire, et les chefs de la conjuration furent obligés d'avouer la vérité. Quatorze, dont sept confessèrent leur crime, furent condamnés et exécutés; les autres furent convaincus par l'évidence des preuves.

 

Après s'être défait des moindres conjurés, on prit des mesures pour faire le procès à Marie, en faveur et avec le concours de laquelle tous ces attentats avaient été formés contre la vie d'Élisabeth et la tranquillité du royaume. Quelques-uns des ministres de la reine désapprouvèrent cette procédure. Ils pensaient qu'une femme rigoureusement retenue en prison, devenue infirme, et probablement à la veille de terminer toutes les inquiétudes par sa mort naturelle, était dans un état à rassurer le gouvernement, sans qu'on eût recours à des moyens dont l'histoire fournissait à peine un exemple. Leicester émit l'avis de se débarrasser d'elle secrètement par le poison, et il envoya un théologien à Walsingham pour le convaincre que cette action était légitime. Walsingham déclara qu'il en avait horreur, et il insista toujours, avec le plus grand nombre des conseillers d'état, pour qu'on fît publiquement le procès de Marie. La situation de l'Angleterre et des ministres anglais avait en effet été fort critique jusqu'alors. Aucun successeur à la couronne (257) n'était encore désigné ; celle à qui elle devait appartenir par les droits du sang, et en faveur de qui le peuple paraissait généralement déclaré, était ennemie de la religion du pays par les préjugés de son enfance, et ennemie du ministère et de la principale noblesse par le ressentiment des injures multipliées qu'elle en avait reçues. La sûreté des ministres, non moins que celle du royaume, semblaient reposer uniquement sur les jours de la reine, qui commençait à vieillir. Il n'était donc pas surprenant que tous ses conseillers, n'ignorant pas combien ils étaient odieux à la reine d'Écosse, voulussent procéder avec la dernière rigueur contre elle, et fussent plus attentifs que leur maîtresse même à empêcher que Marie lui succédât jamais.

 

La découverte de la conjuration de Babington était publique avant que la reine d'Écosse en fût informée; toutes les avenues pour pénétrer jusqu'à cette princesse étaient si soigneusement gardées, qu'elle ignorait entièrement tout ce qui venait de se passer. Ce fut avec la plus grande surprise qu'elle apprit de sir Thomas Gorges, par ordre de la reine, que tous ses complices étaient découverts et arrêtés. Il lui annonça cette nouvelle dans le moment où elle montait à cheval pour aller à la chasse : au lieu de la ramener à sa résidence ordinale, on la conduisit d'une maison de gentilhomme à une autre, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée au château de Fotheringay, dans le comté de Northampton, théâtre choisi pour voir terminer à la fois son procès et ses malheurs. On arrêta en même temps ses deux secrétaires, Nau, Français, et Curle, Écossais. On se saisit de tous ses papiers, qui furent envoyés au conseil. On y trouva plus de soixante clefs de différents chiffres, des lettres de plusieurs personnes des pays étrangers, et de plusieurs seigneurs anglais, remplies de protestations de respect et d'attachement. La reine ne parut pas s'occuper de cette dernière découverte; mais les auteurs de ces lettres, sachant qu'elles étaient connues, pensèrent que le meilleur moyen de réparer leur imprudence était de se déclarer désormais les ennemis les plus implacables de la reine d'Écosse.

 

Il fut résolu que l'on jugerait Marie Stuart, non pas d'après la loi qui sévissait contre les crimes de trahison, mais d'après l'acte passé l'année précédente, et dans lequel on semblait avoir (258) prévu cet événement. En conséquence de cet acte, Élisabeth nomma quarante commissaires tirés du corps de la noblesse et du conseil privé, et elle les revêtit du pouvoir d'interroger et de juger Marie, qu'elle désignait en ajoutant, autrefois reine d'Écosse, et héritière de Jacques V d'Écosse. Les commissaires se transportèrent au château de Fotheringay. Ils députèrent à cette princesse sir Walter Mildmay, sir Amias Paulet et Édouard Barker, pour lui remettre une lettre d'Élisabeth, qui l'informait de la commission instituée et des approches de son procès. Marie reçut cette nouvelle sans marquer ni émotion ni étonnement. Elle dit néanmoins qu'il lui paraissait étrange que la reine lui ordonnât, comme à sa sujette, de se soumettre au tribunal et à l'examen de ses sujets; qu'elle était princesse indépendante et absolue, et qu'elle ne ferait rien qui dérogeât à la majesté royale, à l'état de souveraine, ou à la dignité et au rang de son fils; que tout opprimée qu'elle fût par l'infortune, son courage n'était pas aussi abattu que ses ennemis s'en flattaient ; qu'on ne la ferait jamais consentir à se dégrader et à se déshonorer qu'elle ne connaissait pas les lois et les coutumes d'Angleterre; qu'elle était absolument dépourvue de conseil, et qu'elle ne concevait pas qui l'on pourrait appeler ses pairs, et qui l'on croirait être en droit de lui faire légitimement son procès en qualité de juges; que, malgré le temps qu'elle avait passé en Angleterre, on ne pouvait la supposer assujettie à aucun tribunal de ce royaume, puisqu'elle y avait été retenue captive, qu'elle n'y avait point joui de la protection des lois, et que sa résidence y avait été involontaire ; que cependant elle voulait bien descendre du rang suprême jusqu'à rendre compte de sa conduite devant un parlement d'Angleterre, mais qu'elle ne pouvait voir dans des commissaires que des hommes préposés pour justifier, sous l'apparence d'une procédure légale, sa condamnation et sa mort; qu'elle les avertissait de penser aux intérêts de leur conscience et de leur réputation, lorsqu'ils cherchaient à perdre une personne innocente, de réfléchir que tous les yeux étaient ouverts sur ce qui se passait; et que le théâtre du monde était plus vaste que le royaume d'Angleterre.

 

En réponse, les commissaires lui envoyèrent une nouvelle (259) députation pour lai annoncer que l'objection tirée de sa dignité royale et de son emprisonnement ne pouvait être admise, et qu'ils étaient autorisés à lui faire son procès, lors même qu'elle refuserait de comparaître devant eux. Le trésorier Burleigh et le chancelier Bromley multiplièrent les raisonnements pour la déterminer à se soumettre à leur tribunal; mais celui dont les paroles firent le plus d'impression sur elle fut sir Christophe Hatton, vice-chancelier « Vous êtes accusée, madame, lui dit-il, mais non pas convaincue, d'avoir conspiré la perte de la personne de notre souveraine. Vous êtes reine, dites-vous ; mais dans un crime de la nature de celui-ci la dignité royale ne peut, ni par les lois civiles et canoniques, ni par les lois de la nature, ou le droit des nations, dispenser personne d'un jugement. Si vous êtes innocente, vous flétrissez votre gloire en évitant un examen juridique. Nous avons entendu vos protestations d'innocence; mais la reine Élisabeth n'est pas persuadée, et voit avec douleur que les apparences déposent contre vous. C'est donc pour examiner votre cause qu'elle a nommé des commissaires. Les personnes qu'elle a choisies sont toutes honorables, prudentes, impartiales, disposées à vous entendre avec attention, avec équité, même avec faveur; et elles se réjouiront si vous pouvez détruire les imputations dont vous êtes chargée. Croyez-moi, madame, la reine elle-même l'apprendrait avec joie; elle me disait encore, au moment de mon départ, que, dans le cours de sa vie, rien ne lui avait fait plus de peine que de vous savoir soupçonnée d'avoir concouru aux entreprises criminelles qu'on a dirigées contre elle. Cessez donc de réclamer l'inutile privilége de votre dignité royale, qui maintenant ne peut vous être d'aucun secours ; fiez-vous plutôt à votre innocence ; faites-la paraître au grand jour dans une procédure publique, et n'imprimez pas à votre mémoire la tache d'infamie qui résulterait de votre silence obstiné dans cette occasion.

 

Ce discours artificieux persuada Marie ; elle consentit à comparaître devant ce tribunal. Par ce consentement, elle donna une apparence légale à la procédure et écarta les difficultés que les commissaires auraient rencontrées, si elle avait persisté à (260) soutenir le droit d'indépendance attaché au rang suprême. Sa conduite à cet égard fut d'autant plus imprudente que précédemment, quand les commissaires d'Élisabeth ne prétendaient exercer aucune juridiction sur elle, et ne voulaient prendre connaissance de sa cause que de son consentement et avec son approbation, elle avait refusé de se justifier lorsque son honneur, qui lui devait être plus cher que la vie, paraissait l'exiger absolument.

 

La première fois que Marie comparut devant ces commissaires, soit qu'elle sentît son imprudence, soit qu'elle ne voulût pas se dégrader en se soumettant à un jugement, elle renouvela ses protestations contre l'incompétence de ses juges. Le chancelier lui répondit en soutenant l'autorité des lois anglaises sur toute personne résidante en Angleterre. Les commissaires terminèrent la discussion en ordonnant que la protestation et la réponse fussent enregistrées.

 

Les avocats de la couronne ouvrirent alors l'accusation contre Marie; ils prouvèrent, par des lettres interceptées, qu'elle avait permis que le cardinal Allen et d'autres la traitassent comme reine d'Angleterre, et qu'elle avait entretenu une correspondance avec lord Paget et Charles Paget, dans la vue d'engager les Espagnols à faire une invasion en Angleterre. Marie ne parut pas mettre beaucoup d'importance à se justifier de ces deux chefs d'accusation; elle répondit seulement, sur le premier, qu'elle ne pouvait empêcher ceux qui lui écrivaient de se servir du style qu'ils croyaient devoir adopter; et sur le second, que tous les expédients qu'elle pouvait employer pour se procurer la liberté n'étaient de sa part que des efforts légitimes.

 

On produisit ensuite une de ses lettres, écrite à Mendoza, dans laquelle elle promettait de transférer à Philippe ses droits sur la couronne d'Angleterre, si son fils refusait d'embrasser la religion catholique; conversion, ajoutait-elle, que l'on ne devait pas attendre tant qu'il serait entre les mains de ses sujets d'Écosse. Elle ne daigna même pas désavouer cet article, ou plutôt elle parut le confirmer; elle dit qu'elle n'avait point de royaume dont elle pût disposer, mais qu'au moins il lui était permis de donner à son gré ce qui lui appartenait, et qu'elle n'était comptable de ses actions a personne. Elle ajouta qu'elle (261) avait d'abord rejeté cette proposition de l'Espagne mais que toutes ses espérances du côté de l'Angleterre s'étant évanouies, elle était enfin déterminée à ne refuser aucun secours étranger. On produisit aussi des preuves évidentes que, dans ce même temps, Allen et Parsons négociaient à Rome, et par son ordre, les conditions auxquelles elle transférerait la couronne d'Angleterre au roi d'Espagne, et déshériterait son propre fils comme hérétique [234].

 

La prévention que Marie avait alors contre son fils mérite d'être remarquée; elle la porta au point d'entrer dans une conspiration formée contre lui. Elle nomma lord Claude Hamilton régent d'Écosse, et sollicita le parti qui s'était déclaré pour elle de se saisir de la personne de Jacques, et de le livrer au pape, ou au roi d'Espagne. On était convenu de ne le relâcher qu'à condition qu'il se ferait catholique [235].

 

(262) La seule accusation que Marie démentit positivement fut d'avoir eu part au projet d'assassiner la reine. Cette imputation était en effet la plus grave, et la seule qui pût justifier Élisabeth des extrémités auxquelles elle se portait contre la reine d'Écosse. On produisit, pour prouver ce fait, les copies prises dans les bureaux de Walsingham, des lettres interceptées entre elle et Babington, où son approbation du meurtre projeté était énoncée si clairement; la déposition de ses secrétaires, Nau et Curle, qui avaient avoué, sans y être contraints par les tortures, qu'elle avait reçu ces lettres de Babington, et qu'eux-mêmes avaient écrit les réponses par son ordre; l'aveu de Babington d'avoir écrit les lettres et reçu les réponses, et la confession de Ballard et de Savage, que Babington leur avait montré ces lettres écrites dans le chiffre dont ils étaient convenus entre eux. Il est évident que cette complication de preuves, quoique chaque circonstance fortifie la conclusion générale, se réduit finalement au témoignage des deux secrétaires, qui avaient seuls une connaissance certaine de la part que prenait leur maîtresse au complot de Babington, mais qui n'ignoraient pas qu'ils s'exposeraient à toutes les rigueurs de la prison, aux tortures, à la mort même, s'ils refusaient les éclaircissements qu’on exigeait d'eux. Dans le cas d'une procédure criminelle ordinaire, cette preuve, malgré ce qu'elle a de défectueux, pourrait passer pour légale, et même pour suffisante, surtout si on n'y opposait pas quelques moyens de récusation qui l'infirmassent; mais (263) dans un procès de la nature de celui-ci, où la partie poursuivante appuyait de sa puissance absolue ses propres intérêts et le désir ardent de voir condamner Marie, la déposition de deux témoins, de quelque considération qu'ils jouissent, a besoin d'être étayée par des circonstances fortes, pour éloigner tout soupçon d'injustice et de tyrannie. Il faut convenir que les preuves produites contre Marie ne sont pas totalement dénuées de cet avantage. Il est très difficile, par exemple, pour ne pas dire impossible, de rendre raison de la réponse reçue par Babington, écrite au nom de Marie, et dans le chiffre concerté entre eux, sans accorder que l'intrigue avait été communiquée à cette princesse. Tel est le jour dans lequel paraît cette affaire, même après que le temps a dévoilé tout ce qui peut diriger notre jugement à cet égard. Il n'est donc pas étonnant que la reine d'Écosse, sans le secours d'aucun conseil, et confondue par une procédure si extraordinaire se soit trouvée hors d'état de se défendre victorieusement devant les commissaires ; elle se borna presque absolument à se retrancher sur la négative mais, quelque force que dût avoir sa dénégation, elle l'affaiblit beaucoup, en assurant positivement n'avoir jamais eu aucune correspondance avec Babington, fait sur lequel il ne reste pas le plus léger doute [236]. Elle prétendit que Nau et Curle lui ayant prêté serment de discrétion et de fidélité, leur témoignage contre elle ne devait pas être admis. Elle avoua cependant que Nau avait été au service du cardinal de Lorraine, son oncle, et que le roi de France le lui avait recommandé comme un homme auquel elle pouvait donner sa confiance. Elle reconnut aussi Curle pour un très honnête homme, mais faible, et qui se laissait aisément conduire par Nau. Elle fit observer que, si ces deux (264) hommes avaient reçu des lettres et écrit des réponses sans qu'elle en eût connaissance, l'imputation n'en devait pas retomber sur elle. Cette princesse ajouta qu'elle était d'autant plus portée à former ce soupçon contre eux que, dans d'autres occasions, Nau s'était déjà rendu coupable de la même témérité, et avait hasardé de traiter des affaires sous son nom sans lui en avoir rien communiqué [237].

 

(265) Le seul point de sa défense qui paraisse avoir quelque force fut la demande qu'elle fit, que Nau et Curie lui fussent confrontés, et la certitude qu'elle montrait qu'ils ne persisteraient pas dans leurs dépositions en sa présence. Mais cette demande, quoique équitable, n'était pas alors admise par la loi, dans le cas de haute trahison, elle était même souvent refusée dans les autres procès faits à la poursuite du souverain. La clause contenue dans un acte de la treizième année du règne d'Elisabeth était une nouveauté; elle portait que les espèces de trahison qui y étaient énoncées seraient prouvées par deux témoins confrontés avec l'accusé [238]. Mais ce ne fut pas conformément à cet acte (266) que Marie fut mise en jugement; les ministres et les gens du roi pouvaient toujours se refuser en toute sûreté à aucune indulgence, au-delà de ce qu'exigeaient d'eux la lettre stricte des lois et les coutumes des cours de justice : d'ailleurs ces secrétaires n'étaient probablement pas à Fotheringay pendant l'instruction du procès, et ne pouvaient pas, sur la demande de Marie, être représentés devant les commissaires [239].

 

Il y eut pendant ce procès deux incidents qui méritent d'être observés. On lut une des lettres écrites entre Marie et Babington, dans laquelle il était fait mention du comte d'Arundel et de ses frères. A ce nom d'Arundel elle soupira. « Hélas! dit-elle, que cette illustre maison des Howard a souffert pour l'amour de moi » Elle ajouta, à l'égard de cette lettre, qu'il était facile de contrefaire l'écriture et le chiffre d'un autre; qu'elle craignait que cet artifice ne fût très familier à Walsingham, et qu'elle avait déjà entendu dire qu'il avait souvent conspiré contre sa vie et celle de son fils. En ce moment, Walsingham, qui était un des commissaires, se leva; il protesta que, comme particulier, il n'avait jamais rien entrepris contre la reine d'Écosse, mais qu'à titre de ministre, chargé de veiller au bien public, il avouait que son zèle pour la sûreté de sa souveraine l'avait rendu actif à découvrir, par tous les moyens possibles, les complots qui se tramaient contre sa personne sacrée et contre son autorité; que, pour parvenir à ce but, il ferait non seulement usage des éclaircissements qu'il avait tirés de Ballard ou de quelque autre conjuré, mais qu'il les récompenserait d'avoir trahi leurs complices. Il demanda ensuite pourquoi, s'il avait eu recours à des expédients indignes de son caractère et de sa place, aucun des criminels ne l'avait pris à partie pendant l'instruction de leur procès, ou au moment de leur exécution. Marie essaya de l'apaiser en disant qu'elle ne parlait ici que d'après des oui-dire ; elle le pria de vouloir bien désormais ne pas ajouter plus de foi aux calomnies dont on la noircissait, qu'elle n'en (267) ajouterait à celles que l'on répandait contre lui. La haute réputation d'honneur et de probité dont jouit sir Francis Walsingham doit le mettre en effet au-dessus du soupçon qu'il eût pu être un faussaire ou un suborneur. Les ministres les plus pervers, dans les temps les plus corrompus, auraient honte d'employer des ruses qui les exposeraient à ces noms odieux.

 

Lorsque l'instruction du procès fut finie à Fotheringay, les commissaires s'ajournèrent à la chambre étoilée à Londres. Après y avoir fait prêter serment aux deux secrétaires de Marie, qui, sans contrainte et sans espoir de récompense, affirmèrent l'authenticité des lettres qu'on leur représentait, les commissaires prononcèrent, signèrent et scellèrent une sentence de mort contre la reine d'Écosse. Le même jour, eux et les juges firent publier une déclaration ainsi conçue : « Cette sentence n'ôtera rien ni aux droits ni à l'honneur de Jacques, roi d'Ecosse, et ce prince continuera de jouir du même rang, des mêmes prérogatives, et des mêmes droits, que si elle n'avait jamais été prononcée. »

 

Elisabeth avait enfin conduit les choses contre Marie au point où elle les désirait avec ardeur depuis longtemps. Elle était parvenue à trouver une raison plausible pour se venger d'une concurrente que, dès le commencement de son règne, elle avait constamment haïe et redoutée ; mais plusieurs considérations importantes l'empêchaient de se livrer sur-le-champ à son ressentiment contre elle. Elle prévoyait de quelles couleurs affreuses les nombreux partisans de Marie peindraient cet exemple donné d'un tribunal extraordinaire; elle ne craignait pas moins les reproches des puissances étrangères, et peut-être ceux de la postérité ; elle semblait avoir foulé aux pieds tout à la fois les droits de l'hospitalité, ceux du sang et de la majesté royale; ce sacrifice de la générosité à l'intérêt, de la clémence au désir de se venger, pouvait paraître également indécent de la part d'une femme. Élisabeth, habile dans l'art de feindre, affecta la plus forte répugnance à faire exécuter la sentence, se donna les dehors de la plus tendre compassion pour sa prisonnière, exposa tous ses scrupules, forma des objections, rejeta les sollicitations de ses courtisans et de ses ministres, et attesta que, sans (268) l'extrême intérêt qu'elle prenait à la sûreté de son peuple, elle n'hésiterait pas un moment à pardonner toutes les injures qu'elle avait reçues de la reine d'Écosse.

 

Pour que la voix de ce peuple, qui demandait la mort de Marie, se fit mieux entendre, Élisabeth convoqua un nouveau parlement. Elle connaissait trop bien et les dispositions ordinaires de cette assemblée, et l'influence de ses ministres sur ceux qui la composaient, pour ne pas s'attendre aux sollicitations pressantes qu'on lui ferait pour qu'elle consentît à ce qu'en
secret elle souhaitait si vivement. Elle n'ouvrit pas la séance en personne, mais elle en chargea trois commissaires, le chancelier Bromley, le trésorier Burleigh et le comte de Derby. La raison qu'ils donnèrent de son absence fut que, prévoyant qu'on agiterait l'affaire de Marie, la reine était si profondément touchée de ce triste événement, qu'elle n'avait pas le courage d'être présente aux délibérations dont il serait le sujet, et qu'elle détournait ses yeux d'un objet si douloureux pour son âme. Mais elle voulait aussi, par cette précaution inusitée, que le peuple sût le danger auquel sa personne était à toute heure exposée, et en devînt encore plus ardent à demander vengeance contre une coupable dont les perpétuelles intrigues et les barbares attentats avaient si longtemps menacé ses jours.

 

Le parlement répondit à l'attente de la reine. Les deux chambres ratifièrent unanimement la sentence prononcée contre Marie. Il fut convenu qu'on présenterait une requête à Élisabeth pour obtenir qu'elle acquiesçât à la publication et à l'exécution du jugement. Elle fit une réponse équivoque, embarrassée, pleine d'artifices réels et d'irrésolutions apparentes. Elle rappelait les dangers auxquels sa vie avait été continuellement exposée; elle ajoutait qu'elle consentirait volontiers à mourir si elle ne prévoyait pas les calamités que sa mort ferait tomber sur la nation; elle s'étendait sur l'extrême affection qu'elle sentait pour son peuple ; elle vantait la clémence de son caractère, et témoignait la répugnance extrême qu'elle avait pour procéder à la rigueur contre son infortunée parente; elle attestait que la dernière loi sur laquelle cette princesse avait été jugée n'avait point été faite pour lui tendre des embûches; qu'au (269) contraire on avait eu pour objet de l'avertir de ne pas s'engager dans des intrigues qui pouvaient l'exposer aux peines dont on la menaçait si ouvertement; elle conjurait enfin le parlement d'examiner s'il n'y aurait pas d'autres moyens d'assurer la tranquillité de l'Angleterre que de faire périr la reine d'Écosse. Le parlement, pour obéir aux ordres d'Élisabeth, remit l'affaire en délibération; mais il ne trouva aucun autre expédient qui lui parût praticable. Les deux chambres réitérèrent leurs sollicitations, leurs prières et leurs arguments. Elles remontrèrent que cette clémence pour la reine d'Écosse devenait dans Élisabeth une cruauté pour les Anglais, ses sujets et ses enfants; elles dirent que, si c'était une injustice de refuser l'exécution de la loi à un seul citoyen, cette injustice devenait encore plus criante, fait à tout le corps de la nation, qui demandait instamment à sa souveraine ce gage de sa sollicitude et de sa tendresse maternelle. Cette seconde requête renouvela vivement les incertitudes et les scrupules prétendus d'Élisabeth. Elle déplora le malheur de sa situation ; elle se plaignit de cette importunité du parlement ; elle recommença ses protestations d'amour pour son peuple, et laissa les députés dans le doute du parti qu'elle prendrait après toutes ces délibérations [240].

 

(270) Maigre l'éloignement qu'Élisabeth marquait pour que la sentence contre Marie fût exécutée, elle consentit cependant à rendre publique la requête du parlement qui l'en pressait. Cette (271) proclamation parut répandre parmi le peuple une joie universelle et sincère. Lord Buckhurst et Beale, secrétaire du conseil, furent envoyés à la reine d'Écosse pour lui notifier la sentence rendue contre elle, la ratification du parlement, et les pressantes sollicitations de ce corps pour en hâter l'exécution, persuadé que jamais la religion anglicane ne s'affermirait tranquillement tant que cette princesse vivrait. Marie ne fut point déconcertée à cette nouvelle ; elle s'attacha, au contraire, avec une espèce de transport, au dernier motif qu'on alléguait, et dit que, puisque les protestants regardaient sa mort comme nécessaire à l'établissement de leur doctrine, elle était vraiment martyre de sa religion, et avait droit à tous les mérites attachés à ce glorieux caractère. Elle ajouta que les Anglais avaient souvent trempé leurs mains dans le sang de leurs souverains; qu'il n'était pas surprenant qu'ils eussent la même cruauté à l'égard d'une princesse issue de ces rois malheureux. Paulet, à la garde duquel elle était confiée, eut ordre de faire ôter le dais de son appartement, et de cesser de lui rendre les respects dus aux têtes couronnées. Il lui signifia qu'elle était considérée désormais comme une personne morte civilement, et dès lors dégradée de toute dignité. Elle subit cet outrage sans marquer la moindre émotion, et se contenta de répondre qu'elle tenait de Dieu seul (272) l'auguste caractère de la royauté, et qu'aucune puissance de la terre ne pouvait l'en dépouiller.

 

La reine d'Écosse écrivit pour la dernière fois à Élisabeth. Sa lettre était pleine de dignité, sans s'écarter de cet esprit de douceur et de charité si convenable dans le moment où elle allait voir finir les malheurs de sa vie. Elle ne se permit pas un mot pour tâcher de détourner la sentence fatale; elle exprima au contraire sa reconnaissance envers le ciel, qui terminait si promptement son triste et déplorable pèlerinage; elle demandait quelques grâces à Élisabeth, et la priait de les lui accorder elle-même, et de ne pas la réduire à les solliciter auprès de ces ministres qui avaient montré tant de haine pour sa religion et
pour sa personne; elle marquait le désir qu'après que ses ennemis se seraient rassasiés de son sang innocent, son corps, condamné, disait-elle, à ne jamais jouir d'aucune tranquillité tant qu'il serait uni à son âme, fût remis à ses serviteurs, et porté par eux en France pour y être déposé en terre sainte avec les restes précieux de sa mère; en Écosse, ajoutait- elle, les tombeaux de ses pères étaient violés, et les églises détruites ou profanées; en Angleterre, où elle pourrait être inhumée parmi les anciens rois ses aïeux et ceux d'Élisabeth, elle ne pouvait espérer d'être accompagnée jusqu'à son dernier asile suivant les rites et les cérémonies de sa religion : elle priait que le pouvoir de la faire mourir secrètement ne fût confié à personne sans
l'aveu d'Élisabeth, mais que son exécution fût publique, et que ses anciens domestiques l'y accompagnassent, pour qu'ils pussent rendre témoignage de sa persévérance dans sa foi, et de sa résignation aux décrets du ciel ; elle suppliait qu'après sa mort on laissât jouir ses domestiques de ce qu'elle leur léguerait, et qu'il leur fût permis de se retirer où ils voudraient ; elle conjurait Élisabeth, au nom de leur parenté, par la mémoire de Henri VII, leur ancêtre commun, par la dignité royale dont elles étaient toutes les deux revêtues, de ne point lui refuser ces dernières grâces 
[241]. Élisabeth ne répondit pas à cette lettre, ne voulant ni accabler Marie par un refus dans la situation où elle était, ni (273) lui accorder quelques-unes de ses demandes, dont elle prévoyait les inconvénients.

 

Tandis que la reine d'Écosse se disposait à subir son sort, les puissances étrangères faisaient tous leurs efforts auprès d'Élisabeth pour prévenir l'exécution de la sentence. Henri ne se contenta pas d'y employer l'Aubespine, résident de France à Londres, et entièrement dévoué à la maison de Guise il envoya encore Bellièvre solliciter ouvertement pour les jours de Marie. Le duc de Guise et la Ligue menaçaient vivement alors l'autorité du roi; Élisabeth savait que ce monarque se croyait obligé par décence et par politique à s'intéresser hautement en faveur de Marie; mais elle ne doutait pas qu'intérieurement il ne fût bien aise de la mort d'une princesse dont l'élévation et la fortune servaient de base aux projets hardis et ambitieux de ses plus dangereux ennemis. On a même prétendu que Bellièvre avait ordre de faire en public les plus fortes représentations contre l'exécution de la reine d'Écosse, mais d'exhorter en particulier Élisabeth, au nom de son maître, à ne pas différer un acte de justice si nécessaire à leurs communs intérêts. Mais que l'intercession du roi de France fût sincère ou non, elle ne produisit aucun effet; Elisabeth persista dans sa première résolution.

 

Les sollicitations du jeune roi d'Ecosse, sans être capables de rien changer au dessein d'Élisabeth, semblaient cependant à tous égards mériter plus de considération. Dès que Jacques eut appris le procès et la condamnation de sa mère, il dépêcha à Londres sir William Keith, gentilhomme de sa chambre, et écrivit une lettre à la reine, dans laquelle il s'exprimait en termes très forts sur l'indignité de cette procédure. Il était surpris, disait-il, que des seigneurs et des ministres anglais eussent osé juger une reine d'Écosse, issue du sang royal d'Angleterre, et prononcer une sentence de mort contre elle ; mais que son étonnement redoublait en apprenant que l'on pensait sérieusement à mettre cette sentence à exécution ; il priait Elisabeth de réfléchir à la honte qu'elle allait imprimer (274) à son nom, en trempant ses mains dans le sang de sa plus proche parente, reine comme elle, et du même sexe; que, par cet attentat inouï, elle allait outrager tous les diadèmes et se dégrader elle-même; qu'en abaissant ainsi les souverains au niveau des autres hommes, elle enseignait aux peuples à oublier tout ce qu'ils doivent à ceux que le ciel a choisis pour les gouverner; que, de son côté, il regardait cette insulte comme si énorme, que rien ne lui paraissait capable de l'expier; qu'il ne lui était plus permis dorénavant d'entretenir aucune espèce de correspondance avec une personne qui, sans nul droit légitime, avait condamné sa mère à une mort ignominieuse; que si les sentiments de la nature et les lois du devoir ne le portaient pas à s'en venger, l'honneur seul l'exigerait de lui; qu'il ne pourrait jamais se justifier aux yeux du monde, s'il ne faisait pas tous ses efforts, s'il ne bravait pas tous les dangers pour tirer raison d'une indignité pareille.

 

Peu de temps après, Jacques envoya le gouverneur de Gray et sir Robert Melvil pour appuyer les remontrances de Keith, et pour employer tour à tour les raisons et les menaces auprès d'Élisabeth. Elle fut d'abord offensée de la hauteur de ces sollicitations, et elle répondit du même ton aux ambassadeurs écossais. Lorsqu'elle eut réfléchi que Jacques, en s'abandonnant à cette véhémence, ne suivait que les inspirations de la nature, elle s'apaisa mais elle persista dans la résolution de sacrifier Marie. On croit que le gouverneur de Gray, gagné par les ennemis de cette princesse, conseillait secrètement de n'avoir aucun ménagement pour elle, et qu'il entreprit, à tout événement, de calmer le ressentiment de son maître.

 

Élisabeth était d'ailleurs encouragée par plusieurs circonstances à faire peu de compte des sollicitations de Jacques, et à dédaigner tous les efforts qu'il pouvait tenter pour sauver sa mère. Elle connaissait parfaitement le caractère de ce prince, ses intérêts, les factions qui divisaient ses sujets, et la haine invétérée que les protestants zélés, surtout les prédicants, avaient pour la reine d'Écosse. Les derniers événements avaient mis ces dispositions du clergé dans tout leur jour. Jacques, voyant la persévérance d'Elisabeth, ordonna des prières pour (275) Marie dans toutes les églises; mais, afin de ne pas s'exposer à la mauvaise humeur des ecclésiastiques, il eut soin que la formule de ces prières fût aussi circonspecte qu'humaine et bienveillante « Que Dieu daigne éclairer Marie de la lumière de sa vérité, et la sauver du danger évident dont elle est menacée. » Mais excepté les chapelains du roi, et un autre ecclésiastique seulement, tous les prédicants refusèrent de souiller leurs églises en priant pour une papiste, et ne daignèrent seulement pas demander sa conversion au ciel. Jacques, ne voulant ou n'osant pas punir cette désobéissance, et désirant donner aux ecclésiastiques une occasion de réparer leur faute, indiqua un autre jour pour prier pour sa mère; et afin de se mettre au moins à l'abri de toute insulte de leur part, il engagea l'archevêque de Saint-Andrews à officier devant lui. Dans la vue de déconcerter cet arrangement, le clergé excita Couper, jeune homme qui n'était pas encore dans les ordres, à s'emparer de la chaire dès le matin, et à en exclure le prélat. Lorsque le roi entra dans l'église, et qu'il vit la chaire occupée par Couper, il lui adressa la parole, et lui dit que la place avait été destinée à un autre que lui; que cependant, puisqu'il y était, s'il voulait obéir à l'ordre donné et prier pour Marie, il pouvait continuer les fonctions de son ministère; le prédicateur répondit qu'il ferait ce que le Saint-Esprit lui inspirerait. Cette réponse décela son intention au roi Jacques, qui lui commanda de sortir de la chaire : Couper ne paraissant pas se disposer à obéir, le capitaine des gardes s'avança pour l'en arracher de force. Couper alors dit à haute voix que la violence de ce jour déposerait contre le roi au grand jour du Seigneur; après quoi il annonça tous les malheurs ensemble aux habitants d'Édimbourg pour avoir souffert qu'on le traitât de la sorte. Ses auditeurs parurent d'abord tentés de prendre son parti; mais le sermon du prélat les ramena aux sentiments du respect et de la décence.

 

Elisabeth, lorsqu'elle était sollicitée de faire grâce à la reine d'Écosse tantôt par Jacques, et tantôt par les princes étrangers, paraissait toujours déterminée à la perdre mais lorsque ses ministres la pressaient de ne plus différer l'exécution, alors ses scrupules et ses incertitudes renaissaient ; son humanité se (276) révoltait contre un parti si violent et si cruel; elle était émue de compassion pour les maux de la malheureuse prisonnière; elle respectait sa dignité; les courtisans, pensant qu'ils ne pouvaient rien faire de plus agréable à Elisabeth que de chercher à la persuader sur cet article, ne manquaient pas de raisons pour prouver la nécessité du châtiment de Marie, et pour combattre toutes les objections élevées contre cet acte de rigueur. Selon eux, le traitement fait à cette princesse à son arrivée en Angleterre avait été tel que la raison et une politique judicieuse pouvaient le prescrire; si elle s'était conduite par les principes de l'équité, disaient-ils, elle n'aurait pas refusé d'y acquiescer ; les inconvénients attachés ou à sa retraite en France, ou à son rétablissement sur le trône par la voie des armes, et malgré l'opposition des protestants et du parti anglais en Écosse, avaient obligé Elisabeth à la retenir en Angleterre jusqu'à ce qu'il s'offrît quelque occasion de la servir sans danger pour l'état et pour la religion protestante; elle y avait vécu selon son rang, ayant à son service un nombre considérable de ses propres domestiques, pouvant faire tout l'exercée convenable à sa santé, et voir autant de monde qu'il en fallait pour son amusement; ces égards auraient encore été portés plus loin, si elle s'en était montrée digne par sa conduite; après avoir fomenté la rébellion de Northumberland, excité la conspiration de Norfolk, sollicité la bulle d'excommunication du pape Pie, suscité une invasion de la part des Flamands après avoir séduit les amis de la reine, et animé contre elle ses ennemis étrangers et domestiques, Marie l'avait réduite à la nécessité de la traiter comme une rivale redoutable et de rendre sa prison plus étroite et plus rigoureuse ; cependant Elisabeth malgré tant de justes sujets d'indignation, avait rejeté en sa faveur et les instances du parlement et les conseils des ministres les plus éclairés, dans l'espoir de la ramener à la prudence et à la modération, elle différait encore d'en venir aux dernières extrémités avec elle. Jusque dans son état d'abandon, Marie, loin de se dépouiller de son orgueil indomptable, se croyait toujours le droit de disputer la couronne à Elisabeth et permettait à ses partisans de la traiter comme reine d'Angleterre en toute occasion et dans les lettres (277) même qu'ils lui écrivaient; elle avait porté l'animosité jusqu'à encourager à diverses reprises l'affreux projet d'assassiner la reine ; ce crime était invinciblement prouvé par ses propres lettres, par la déposition de ses secrétaires, et par la confession de ses complices expirants ; elle n'était plus reine actuellement que de nom ; il ne lui restait nulle part aucun exercice, aucune prérogative de la royauté, bien moins encore en Angleterre, où du moment qu'elle avait mis le pied dans le royaume elle s'était volontairement soumise aux lois et à Elisabeth, la seule véritable souveraine ; quand même on accorderait à Marie d'être encore l'égale de la reine par le rang et la dignité, le droit de défense personnelle, donné par la nature, était une loi qu'on ne pouvait abroger; toute personne, et surtout une souveraine, avait assez de droit sur un ennemi qui, à force ouverte, ou plus encore par des trahisons souterraines, menaçait sa vie d'un péril évident; le complot formé entre tous les catholiques pour exterminer les protestants, depuis longtemps n'était plus un mystère; comme l'unique ressource des réformés contre la persécution était dans Elisabeth, de même la principale espérance des catholiques persécuteurs était dans l'existence et dans les prétentions de la reine d'Écosse; cette dernière circonstance portait les choses à l'extrémité entre les deux princesses; et, en rendant la vie de l'une la mort de l'autre, indiquait à Élisabeth quel parti elle avait à prendre, et pour sa propre conservation, et pour le bonheur de ses sujets : ainsi la nécessité, plus puissante encore que la politique, exigeait d'elle cette résolution, autorisée d'ailleurs par la justice et prescrite par le devoir.

 

Lorsqu'Élisabeth crut que toutes les sollicitations avaient été mises en usage, que tous les délais avaient été accordés, autant que la décence l'exigeait, elle se détermina enfin à mettre la sentence à exécution. Mais elle ne put y procéder encore sans donner une nouvelle scène d'artifice et de duplicité. Dans l'intention d'alarmer la populace, elle fit, répandre le bruit que la flotte espagnole était arrivée au hâvre de Milford; que les Écossais avaient fait une irruption en Angleterre ; que le duc de Guise était débarqué dans la province de Sussex avec une armée formidable ; que la reine d'Ecosse s'était sauvée de sa prison et avait (278) rassemblé des troupes; que les comtés du nord commençaient à se soulever; qu'il y avait un nouveau plan de conspiration pour assassiner la reine, et pour mettre le feu dans la ville de Londres; on alla jusqu'à dire que l'assassinat avait été consommé : on accusa même de cet attentat l'Aubespine, ambassadeur de France, et ce ministre fut obligé de quitter le royaume. Élisabeth affectait un grand fonds d'inquiétude et de terreur ; elle s'éloignait souvent de sa cour pour rêver à l'écart, et laissait échapper des paroles entrecoupées qui exprimaient l'embarras et les peines de sa situation. Elle fit enfin appeler Davison, homme d'esprit, mais facile à tromper, et que, par cette raison même, on venait de nommer secrétaire d'état. Elle lui commanda secrètement d'expédier l'ordre d'exécuter la reine d'Écosse, lequel ordre elle voulait, dit-elle ensuite, tenir en réserve en attendant qu'on fit quelque tentative pour délivrer cette princesse. Elle signa cet ordre, et le fit porter par Davison à la chancellerie, pour qu'on y apposât le grand sceau. Le lendemain elle envoya Killigrew à Davison lui enjoindre de différer ce qu'elle lui avait commandé la veille. Lorsque Davison vint lui apprendre que l'ordre avait déjà passé au sceau, elle parut émue, et lui reprocha sa précipitation. Davison, ne sachant quel parti prendre, instruisit le conseil de ce qui se passait. Les conseillers s'efforcèrent de lui persuader de remettre l'ordre à Beale : ils lui promirent de justifier sa conduite si la reine la désapprouvait, et de prendre sur eux tous les risques de cette démarche [242]. Le secrétaire d'état, ne pénétrant pas leur intention, se rendit à leur avis. L'ordre fut envoyé aux comtes de Kent et de Shrewsbury, et à quelques autres, avec commandement de faire exécuter la sentence de la reine d'Écosse.

 

Les deux comtes se transportèrent à la forteresse de Fotheringay : introduits auprès de Marie, ils lui rendirent compte de leur commission, et lui dirent de se préparer à la mort pour le lendemain, à huit heures du matin. Cette nouvelle la (279) surprit, mais ne l'effraya point. Elle répondit, avec un air calme et même en souriant, qu'elle n'aurait pas cru que la reine sa soeur consentit à sa mort, et fit exécuter une sentence prononcée contre une personne qui n'était pas soumise aux lois et à la juridiction d'Angleterre. « Mais, puisque telle est sa volonté, ajouta-t-elle, je bénis le moment qui va terminer les malheurs
de ma vie; l'âme, assez faible pour ne pas soutenir le corps contre les horreurs de ce dernier trajet, ne me semble pas digne d'arriver au séjour des béatitudes 
[243]. » Elle pria ensuite les deux comtes de souffrir que quelques gens de sa maison, surtout son confesseur, l'accompagnassent. Ils lui répondirent que leur conscience ne leur permettait pas de lui accorder la dernière partie de sa demande que le docteur Fletcher, doyen de Peterborow, homme d'un profond savoir, serait présent et l'instruirait des principes de la vraie religion. Le refus qu'elle fit de voir ce ministre alluma le zèle du comte de Kent ; il lui dit, d'un ton brusque, que sa mort ferait le salut de leur religion, comme sa vie en aurait été la ruine. Lorsqu'on lui parla de Babington, elle nia constamment d'avoir eu la moindre connaissance de sa conspiration, et remit à Dieu le soin de venger l'injustice qu'elle subissait.

 

Lorsque les comtes l'eurent quittée, elle ordonna de hâter son souper pour avoir plus de temps à donner ensuite aux affaires qui lui restaient dans ce monde, et à se préparer à passer dans l'autre. Elle avait besoin, dit-elle, de prendre un peu de nourriture, de peur que l'accablement du corps ne fit succomber l'esprit le lendemain matin, et ne l'exposât peut-être à montrer une faiblesse indigne d'elle. Cette princesse soupa sobrement, comme à son ordinaire; son enjouement ne la quitta pas même dans cette occasion; elle consola ses domestiques, absorbés dans une douleur trop profonde pour pouvoir être dérobée à ses regards « Ne remarquez-vous pas, dit-elle à Bourgoin, son médecin, quelle est la force invincible de la vérité? Ils prétendent qu'ils me font mourir pour avoir conspiré contre la vie de la reine mais le comte de Kent vient d'avouer que (280) ma mort n'a d'autre cause que la crainte où ils sont de ne pouvoir maintenir leur religion si je vivais. Ma constance dans ma foi est mon crime réel : le reste n'est qu'un prétexte inventé par des hommes intéressés et méchants. » Sur la fin du repas, elle appela tous ses gens et but à leur santé; ils se mirent à genoux et burent à leur maîtresse, les uns après les autres ; ils lui demandèrent pardon des négligences qu'ils avaient pu mettre dans leur devoir; à son tour, elle daigna leur demander pardon des mortifications qu'elle avait pu leur causer, et des torrents de larmes accompagnèrent ce dernier et solennel adieu et ce pardon réciproque.

 

L'unique soin qui parut l'intéresser encore ici-bas fut de pourvoir au sort de ses domestiques après elle. Elle lut son testament, dans lequel ses bienfaits étaient énoncés elle se fit apporter l'inventaire de son mobilier, de sa garde-robe et de ses bijoux, et écrivit à côté de chaque article le nom de celui en faveur de qui elle en disposait; elle distribua de ses propres mains de l'argent à quelques-uns d'eux ; elle proportionna les récompenses selon les différents grades et mérites de chacun; elle écrivit aussi, pour recommander ses domestiques, au roi de France, et au duc de Guise, son cousin, qu'elle avait fait son exécuteur testamentaire. Elle se mit au lit à son heure ordinaire, dormit quelques heures; et, s'étant levée, elle passa le reste de la nuit en prières. Comme elle avait prévu la difficulté de suivre les rites de sa religion, elle avait eu la précaution de demander au pape Pie une hostie sacrée, qu'elle en avait obtenue, et qu'elle avait réservée pour les derniers moments de sa vie. Elle suppléa, par ce moyen, autant qu'il lui fut possible, au secours du confesseur et du prêtre qu'on lui refusa.

 

Dès le point du jour elle se revêtit d'un magnifique habit de soie et de velours, le seul qu'elle se fut réservé. Elle dit à ses filles d'honneur qu'elle leur aurait volontiers laissé cet habillement plutôt que celui qu'elle portait la veille; mais qu'il lui semblait nécessaire, dans une pareille solennité, de paraître avec un habit décent.

 

Thomas Andrews, le shérif de la province, entra dans la chambre de la reine d'Écosse, et lui annonça que l'heure était (281) venue, et qu'il avait ordre de l'accompagner au lieu de l'exécution: Elle répondit qu'elle était prête. Elle dit adieu à ses domestiques; et, s'appuyant sur deux des gardes de sir Amias Paulet, à cause de la faiblesse de ses membres, elle suivit le
shérif d'un air calme et serein: Les comtes de Shrewsbury et de Kent, sir Amias Paulet, sir Drue Drury, et plusieurs autres seigneurs de distinction, vinrent à sa rencontre tandis qu'elle traversait une salle attenante à sa chambre. Elle y trouva aussi sir Andrews Melvil, son maître d'hôtel, qui, se précipitant à genoux devant elle, et se tordant les mains, s'écria « Ah madame ah! Malheureux que je suis ! quel homme fut jamais le messager d'une nouvelle aussi funeste que celle dont je suis chargé Je ne vais donc retourner dans ma patrie que  pour apprendre à tout le monde que j'ai vu ma bonne maîtresse, ma souveraine, périr en Angleterre, sous le fer d'un bourreau? » Ses pleurs et ses sanglots lui ôtèrent l'usage de la parole. Marie se sentit elle-même émue, mais plutôt d'attendrissement que de regret de la vie : « Cesse, bon serviteur, lui dit-elle, cesse tes gémissements. Tu as plutôt sujet de te réjouir que de t'affliger. Tu vas voir arriver enfin le terme lent et désiré des malheurs de Marie Stuart. Apprends, continua-t-elle, mon fidèle serviteur, apprends qu'ici tout est vanité, que tout s'y empoisonne d'amertume, et que la terre n'est qu'une vaste mer de larmes. Je te conjure de publier, de ma part, que je meurs inébranlable dans ma religion, et inébranlablement attachée à l'Ecosse et à la France. Que le Ciel pardonne à ceux qui ont si longtemps désiré ma mort, et qui ont cherché à s'assouvir de mon sang avec autant d'ardeur que le cerf haletant cherche un ruisseau pour se désaltérer. 0 Dieu ! ajouta-t-elle, toi qui es l'auteur de toutes vérités, et la vérité même, tu connais les replis les plus cachés de mon coeur; tu sais combien j'ai toujours désiré d'établir la plus parfaite union entre l'Écosse et l'Angleterre, et d'étouffer le germe de ces funestes différends. Melvil, dis à mon fils qu'il se souvienne de sa mère; dis-lui que, malgré mes malheurs, je n'ai jamais rien fait qui pût porter préjudice au royaume d'Écosse. »

 

A ces mots, elle se pencha vers Melvil, et l'embrassa, le visage (282) baigné de larmes. Adieu, mon cher Melvil, reprit-elle adieu encore une fois, mon cher Melvil; ta maîtresse, ta reine, se recommande à tes prières [244].

 

Elle se tourna ensuite vers les seigneurs qui l'accompagnaient, et les conjura d'obtenir qu'on eût soin de ses domestiques; qu'on leur laissât la jouissance de ce qu'elle leur donnait par testament, et qu'on les renvoyât en sûreté dans leur pays natal. Ayant reçu une réponse satisfaisante, elle demanda encore qu'il leur fût permis de la suivre au lieu de son supplice, afin, dit-elle, que leurs yeux soient témoins, que leurs cœurs soient convaincus de la résignation avec laquelle leur reine et maîtresse subit son arrêt, et de la persévérance de son attachement pour sa religion. Le comte de Kent s'y opposa ; il représenta à Marie que leurs discours et leurs cris pourraient la troubler, ainsi que les spectateurs. Il craignait aussi qu'ils ne se permissent quelque acte de superstition qu'il ne devait pas tolérer, comme de tremper leurs mouchoirs dans le sang de leur princesse; car ce fut un des motifs dont il justifia son refus. « Milord, lui dit-elle, je donne ma parole (quoiqu'elle ne soit plus rien) qu'on n'aura lieu de leur reprocher rien de pareil. Hélas ! Pauvres infortunés ! Ce serait une grande consolation pour eux de dire un dernier adieu à leur maîtresse. J'espère, ajouta-t-elle, que votre souveraine, à qui les bienséances de son sexe et de son rang sont chères, voudra bien que je meure entre les bras de quelqu'un des miens. Je sais que sa majesté ne vous a pas donné des ordres si sévères, que vous ne puissiez m'accorder une demande si peu importante, quand même je serais d'un rang inférieur à celui que je tiens. » Le comte de Kent resta inexorable sur cet article. Cette princesse, qui avait su se mettre au-dessus des terreurs de la mort, fut profondément affectée par cette indignité, à laquelle elle ne s'était pas attendue. Je suis la cousine de votre reine, s'écria-t-elle, issue du sang royal de Henri VII, veuve d'un roi de France, et reine d'Écosse. » Les commissaires sentirent enfin combien leur obstination pourrait paraître odieuse; ils conférèrent (283) un moment entre eux, et consentirent qu'un petit nombre des domestiques de Marie l'accompagnât. Elle fit choix de quatre hommes et de deux de ses femmes.

 

Elle passa ensuite dans une autre salle, où l'on avait élevé un échafaud tendu de noir, et elle vit, sans changer de visage, les deux bourreaux et tous les préparatifs de sa mort. Cette salle était remplie de spectateurs ; aucun ne fut assez dépouillé de tout sentiment d'humanité pour ne pas être ému en réfléchissant sur le sort de cette reine, et sur l'enchaînement extraordinaire de ses malheurs; on considérait son courage tranquille, mais intrépide; on se rappelait ses qualités aimables on contemplait avec attendrissement les charmes de sa personne, qui, quoique flétris par l'âge et surtout par le chagrin, se faisaient encore remarquer dans ce fatal moment. On lui lut alors l'ordre donné pour son exécution elle l'écouta dans un profond silence, et ne montra pas plus d'émotion que si cette cérémonie ne l'eût pas regardée. Avant que les bourreaux remplissent leur devoir, le doyen de Peterborow s'avança vers elle. Marie lui répéta plusieurs fois, mais en vain, qu'elle n'avait pas besoin de son ministère, qu'elle était inébranlablement attachée à la religion catholique et romaine, et prête à sacrifier sa vie pour la défense de sa foi. Le doyen crut devoir continuer ses lectures et ses exhortations pour tâcher de la convertir. Les termes qu'il employa furent sous l'apparence d'instructions pieuses, de cruelles insultes à sa déplorable situation, et, indépendamment de leur absurdité, peuvent être regardés comme les indignités les plus mortifiantes auxquelles elle eût encore été exposée. Il lui dit que la reine d'Angleterre manifestait dans ce moment le tendre intérêt qu'elle prenait à elle; que, malgré le châtiment qu'on lui infligeait avec tant de justice pour tous ses crimes, Élisabeth n'en était pas moins attentive à saisir tous les moyens possibles pour sauver son âme de la perdition où elle allait s'exposer incessamment qu'elle était sur le bord de l'éternité, et ne pouvait échapper aux tourments de l'enfer qu'en se repentant de ses anciennes erreurs; qu'elle devait justifier, par un aveu sincère l'équité de la sentence prononcée contre elle, reconnaître les bontés de la reine, et montrer une foi vive en Jésus-Christ. Il (284) ajouta que les saintes Écritures étaient la seule règle de la doctrine, et les mérites du Rédempteur les seuls moyens du salut ; que si elle se confiait aux inventions, aux subtilités des hommes, elle pouvait s'attendre à être précipitée tout à l'heure dans les ténèbres éternelles, où elle ne verrait que des pleurs et n'entendrait que des hurlements et des grincements de dents ; que le bras de la mort était déjà étendu sur elle; que la hache allait frapper la racine de l'arbre; que le souverain juge du ciel l'attendait sur son trône ; que le livre de sa vie était ouvert ; que son arrêt allait être prononcé qu'il dépendait encore d'elle de profiter de ces instants précieux pour s'élever à la résurrection de vie, et entendre à son arrivée devant le Tout-Puissant ces paroles pleines de douceur Venez, vous, la bien-aimée de mon père; ou de partager avec les impies la résurrection de réprobation, pleine d'horreur et d'angoisses, et d'entendre retentir cette sentence effroyable: Allez, maudits, dans le feu éternel [245].

 

Pendant ce discours la reine ne put s'empêcher de trahir quelquefois son impatience, en interrompant le prédicateur. Le doyen, s'apercevant qu'il ne gagnait rien sur elle par ses lectures, essaya la voie de l'autorité, et lui ordonna d'abjurer ses fausses opinions, de se repentir de ses anciennes fautes, et d'appuyer sa foi sur l'unique fondement qu'elle ne pouvait espérer d'être sauvée qu'en Jésus-Christ. Marie l'interrompit encore, et s'écria avec vivacité « N'insistez pas davantage sur cette matière; car je suis née, j'ai vécu et je mourrai dans la religion romaine. Les comtes eux-mêmes sentirent qu'il était inutile de la fatiguer de discussions théologiques. Ils ordonnèrent au doyen de finir ses exhortations déplacées, et de prier pour sa conversion. Tandis que ce ministre faisait sa prière, elle récita dans son particulier l'office de la Vierge. Après qu'elle eut fini, elle demanda tout haut à Dieu, en anglais, qu'il eût pitié de l'église affligée, et qu'il daignât terminer ses propres maux; elle l'implora pour son fils et pour la reine Élisabeth; elle le pria de répandre de longues prospérités sur cette princesse, et souhaita qu'elle vécût pour son service. Le comte de Kent, ayant (285) remarqué que dans ses mouvements de dévotion elle contemplait souvent le crucifix, ne put s'empêcher de lui reprocher son attachement pour ce qu'il appelait une fourberie de l'église romaine. Il l'exhorta à avoir le Christ dans son cœur, et non pas dans ses mains