David Hume

PHILOTRA

Essai sur la règle du goût

Traduit par Philippe Folliot (2010)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 A partir de

 

OF THE STANDARD OF TASTE

 

Four dissertations

1757 (1ère publication)

London. A. Millar

 

Edition de travail :

Essays : Moral, Political and Literary

Edited by Henry Frowde

Edinburg and Glasgow

1903-1904

 

Traduction suivie de

DISSERTATION SUR LA REGLE DU GOUT

Œuvres de Mr Hume

Tome quatrième, seconde édition

Traduction anonyme

A Amsterdam

Chez J. H Schneider

MDCCLIX

 

 

 

-         La traduction de P. Folliot

-         La traduction anonyme

-         Le texte anglais

 

 

 

 

 

Essai sur la règle du goût

Traduit par Philippe Folliot (2010)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

            (231) La grande variété des goûts autant que des opinions qui prévalent dans le monde est trop évidente pour ne pas tomber sous l’observation de chacun. Les hommes de la connaissance la plus bornée sont capables de remarquer la différence des goûts dans le cercle étroit de leurs connaissances, même chez des personnes qui ont été éduquées sous le même gouvernement et ont été imprégnées très tôt des mêmes préjugés.  Mais ceux qui sont capables d’élargir leurs vues pour contempler les nations distantes et les époques reculées sont encore plus surpris de la grande inconstance et de la grande contrariété des goûts. Nous avons tendance à appeler barbare tout ce qui s’éloigne largement de nos propres goûts et de notre propre compréhension mais c’est pour voir aussitôt le même reproche retourné contre nous avec la même épithète. La plus grande arrogance, la plus grande suffisance finit par s’étonner en observant une égale assurance de tous les côtés et, finalement, hésite, au sein d’un tel conflit de sentiments, à se prononcer positivement en sa propre faveur.

 

            De même que cette variété des goûts est évidente aux yeux du chercheur le plus négligent, de même on se rend compte, en l’examinant, qu’elle est en réalité plus grande qu’en apparence. Les sentiments des hommes sur tous les genres de beautés et de laideurs sont souvent différents, même quand leur discours général est le même. Dans chaque langue, il existe certains termes qui expriment le blâme et d’autres qui expriment l’éloge ; et tous les hommes qui utilisent la même langue doivent s’accorder sur l’application de ces termes. Toutes les voix s’unissent pour applaudir dans l’écriture l’élégance, la pertinence, la (232) simplicité et l’esprit et pour blâmer la grandiloquence, l’affectation, la froideur et le faux brillant. Mais quand les critiques en viennent aux détails, cette unanimité apparente s’évanouit et on s’aperçoit qu’ils avaient donné un sens très différent aux expressions qu’ils utilisaient.  Dans toutes les matières d’opinions et de sciences, c’est l’inverse : la différence entre les hommes se trouve le plus souvent dans les généralités plutôt que dans les détails, et moins dans la réalité qu’en apparence. Une explication des termes utilisés met généralement fin à la controverse et ceux qui débattaient sont surpris de voir qu’ils se querellaient alors qu’au fond leurs jugements s’accordaient.

 

            Ceux qui fondent la moralité sur le sentiment, plutôt que sur la raison, ont tendance à comprendre l’éthique sous la première observation et à soutenir que, dans toutes les questions qui concernent la conduite et les mœurs, la différence entre les hommes est en réalité plus grande qu’elle ne paraît à première vue. En effet, il est évident que les auteurs de toutes les nations et de toutes les époques s’accordent pour louer la justice, l’humanité, la magnanimité, la prudence et la véracité et pour blâmer les qualités contraires. On voit que même les poètes et d’autres auteurs, dont les compositions sont surtout destinées à plaire à l’imagination, d’Homère à Fénelon, inculquent les mêmes préceptes moraux et donnent leurs louanges et leurs blâmes aux mêmes vertus et aux mêmes vices. Cette grande unanimité est habituellement attribuée à l’influence de l’évidence de la raison (plain reason) qui, dans tous les cas, entretient des sentiments identiques chez tous les hommes et prévient les controverses auxquelles les sciences abstraites sont exposées.  Pour autant que l’unanimité soit réelle, cette explication peut être admise comme satisfaisante. Mais nous devons reconnaître qu’une certaine part de cette harmonie apparente dans la morale peut être expliquée par la nature même du langage. Le mot vertu, qui est équivalent dans toutes les langues, implique la louange, tout comme le mot vice implique le blâme ; et personne ne peut, sans commettre la plus manifeste et la plus grossière (233) impropriété, donner un sens de reproche à un terme qui, dans son acception générale, est compris dans un sens positif, ou accorder des louanges là où l’idiome exige la désapprobation. Les préceptes généraux d’Homère, quand il en délivre, ne seront jamais controversés mais il est évident que, quand il fait le portrait de mœurs particulières et représente l’héroïsme d’Achille et la prudence d’Ulysse, il mêle au premier un certain degré de férocité et à la seconde un certain degré de ruse et de supercherie que Fénelon n’aurait pas admis. Le sage Ulysse, chez le poète grec, semble apprécier les mensonges et les fictions et il les emploie souvent sans nécessité et même sans en tirer un avantage.  Mais son fils, plus scrupuleux chez l’écrivain épique français, s’expose aux dangers les plus redoutables plutôt que de se départir d’une ligne rigoureuse de conduite fondée sur le vrai et la véracité.

 

            Les admirateurs et les adeptes du Coran insistent sur les excellents préceptes moraux dispersés dans cet ouvrage insensé et absurde. Mais il faut supposer que les mots arabes qui correspondent aux mots anglais équité, justice, tempérance, douceur et charité sont tels que, dans l’usage constant de cette langue, ils doivent toujours être pris dans un sens positif et ce serait faire preuve de la plus grande ignorance, non de la morale mais de la langue, que de les mentionner avec des épithètes autres que ceux qui signifient louanges et approbation. Mais, si vous voulez savoir si le prétendu prophète a réellement atteint un authentique sentiment moral, accompagnons son récit et nous le verrons bientôt accorder des louanges à des cas de trahison, d’inhumanité, de cruauté, de vengeance et de bigoterie qui sont totalement incompatibles avec une société civilisée. Dans ce livre, on ne se soucie d’aucune règle de droit fixe et toutes les actions ne sont louées ou blâmées que pour autant qu’elles profitent ou nuisent aux vrais croyants.

 

            Le mérite que l’on a à donner de véritables préceptes généraux est en vérité très mince. Quiconque recommande (234) des vertus morales ne fait en réalité rien de plus que ce qui est impliqué par les termes eux-mêmes. Ceux qui ont inventé le mot charité et qui l’ont utilisé dans un sens positif ont inculqué plus clairement et beaucoup plus efficacement le précepte Sois charitable qu’un prétendu législateur ou prophète qui insérerait une telle maxime dans ses écrits. De toutes les expressions, celles qui, en même temps que leur autre sens, impliquent un degré soit de blâme, soit d’approbation, sont les moins sujettes à une dénaturation ou une méprise.

 

            Il est naturel que nous recherchions une Règle du Goût par laquelle les différents sentiments des hommes puissent être conciliés ou, du moins, qui nous permette de décider qu’on confirme un sentiment et qu’on en condamne un autre.

 

            Il y a une sorte de philosophie qui met fin à tout espoir de succès d’une telle entreprise et qui représente l’impossibilité de trouver une règle du goût. La différence, dit cette philosophie, est très importante entre un jugement et un sentiment. Tout sentiment est juste parce qu’un sentiment ne se réfère à aucune chose au-delà de lui-même et il est toujours réel quand on en est conscient. Mais toutes les déterminations de l’entendement ne sont pas justes parce qu’elles se réfèrent à quelque chose d’extérieur à lui, à savoir les choses de fait réelles, et parce qu’elles ne sont pas toujours conformes à ce référent. Parmi mille opinions différentes que des hommes différents peuvent nourrir sur le même sujet, il n’y en a qu’une, et une seule, qui soit juste et vraie, et la seule difficulté est de la déterminer et de l’établir. Au contraire, mille sentiments différents éveillés par le même objet sont tous justes parce qu’aucun sentiment ne représente ce qui est réellement dans l’objet. Il marque seulement une certaine conformité, une certaine relation, entre l’objet et les organes ou facultés de l’esprit, et si cette conformité n’existait pas réellement, le sentiment ne pourrait jamais exister. La beauté n’est pas une qualité qui se trouve dans les choses elles-mêmes, elle n’existe que dans l’esprit qui les contemple et chaque esprit perçoit (235) une beauté différente. Il se peut même qu’une personne perçoive de la laideur là où une autre est sensible à la beauté. Chaque individu doit accepter son propre sentiment sans prétendre régler ceux d’autrui. La recherche de la beauté réelle ou la laideur réelle est une recherche aussi vaine que celle qui prétendrait déterminer la douceur réelle ou l’amertume réelle. Selon la disposition des organes, le même objet peut être en même temps doux et amer et le proverbe a déclaré à juste titre qu’il était vain de disputer des goûts. Il est très naturel, et même tout à fait nécessaire, d’étendre cet axiome au goût mental aussi bien qu’au goût physique et c’est ainsi que le sens commun, qui est si souvent en désaccord avec la philosophie, surtout avec la philosophie sceptique, se trouve, au moins dans un cas, d’accord avec elle pour prononcer le même jugement.

 

            Mais, bien que cet axiome, devenu proverbe, semble avoir gagné la sanction du sens commun, il est certain qu’il existe une espèce de sens commun qui s’oppose à lui ou, du moins, qui sert à le modifier et le restreindre. Si quelqu’un affirmait une égalité de génie entre Ogilby et Milton ou entre Bunyan et Addison, on penserait qu’il défend la même extravagance que s’il soutenait qu’une taupinière est aussi haute que Ténériffe ou qu’une mare est aussi étendue que l’océan. Bien que l’on puisse trouver des personnes qui donnent la préférence aux premiers auteurs, personne ne prête attention à un tel goût et nous déclarons sans hésitation que le sentiment de ces prétendus critiques est absurde et ridicule. Le principe de l’égalité naturelle des goûts est alors totalement oublié et, tandis que nous l’admettons dans certaines occasions où les objets semblent presque égaux, il semble un paradoxe extravagant ou, plutôt une grossière absurdité quand des objets aussi disproportionnés sont comparés.

 

            Il est évident qu’aucune des règles de la composition n’est fixée par des raisonnements a priori, qu’aucune ne peut être considérée comme une conclusion abstraite de l’entendement (236) qui comparerait les liens [1] et les relations d’idées éternelles et immuables. Le fondement de ces règles est le même que celui de toutes les sciences pratiques, l’expérience. Elles ne sont que des observations générales sur ce qu’on a vu universellement plaire dans tous les pays et à toutes les époques. Bien des beautés de la poésie, et même de l’éloquence, sont fondées sur la fausseté et la fiction, sur des hyperboles, des métaphores, sur un abus ou une déformation de mots détournés de leur sens naturel. Mettre un frein aux saillies de l’imagination et réduire chaque expression à une vérité ou une exactitude géométrique serait le plus contraire aux lois de la critique parce que ce serait produire une œuvre telle que celles qui, par l’expérience universelle, ont été jugées les plus insipides et les plus désagréables. Mais, bien que la poésie ne puisse jamais se soumettre à la stricte vérité, elle doit être contenue par des règles de l’art que découvre l’auteur,  que ce soit par son génie ou par son observation. Si certains écrivains négligents, qui n’observent pas les règles, ont plu, ce n’est pas par la transgression des règles ou de l’ordre mais en dépit de cette transgression. Ils possédaient d’autres beautés qui étaient conformes à la juste critique et la force de ces beautés a été capable de triompher de la censure et de donner à l’esprit une satisfaction supérieure au dégoût produit par les défauts. L’Arioste plaît, non par ses fictions monstrueuses et improbables, non par son mélange bizarre du style sérieux et du style comique, non par le défaut de cohérence de ses histoires ou par les interruptions continuelles de son récit. Il charme par la force et la clarté de son expression, par la vivacité et la variété de ses inventions et par sa peinture naturelle des passions, surtout celles du genre gai ou amoureux. Et, même si ses défauts peuvent diminuer notre satisfaction, ils ne sont pas capables de la détruire entièrement. Si notre plaisir venait en réalité des parties de son poème que nous appelons défauts, ce ne serait pas une objection à la critique en général, ce serait seulement une objection (237) aux règles particulières de la critique qui voudraient établir que ces circonstances sont des défauts et qui voudraient les représenter comme universellement blâmables. S’il se trouve qu’elles plaisent, elles ne peuvent être des défauts, même si le plaisir qu’elles produisent est toujours aussi inattendu qu’inexplicable.

 

            Mais, bien que les règles générales de l’art soient fondées seulement sur l’expérience et sur l’observation des sentiments qui appartiennent à la nature humaine, nous ne devons pas imaginer que, en toute occasion, les sentiments (feelings) des hommes seront conformes à ces règles. Ces émotions subtiles de l’esprit sont d’une nature très tendre et très délicate et elles requièrent le concours de nombreuses circonstances favorables pour jouer avec facilité et exactitude selon leurs principes généraux et établis. Le moindre obstacle extérieur, le moindre désordre intérieur trouble le mouvement de ces petits ressorts et bloque les opérations de toute la machine. Quand nous voulons faire une expérience de cette nature et éprouver la force d’une beauté ou d’une laideur, nous devons choisir avec soin le moment et le lieu appropriés et placer l’imagination dans la situation et la disposition qui conviennent. Une parfaite sérénité d’esprit, un recueillement de la pensée, une attention adaptée à l’objet : si l’une de ces circonstances vient à manquer, notre expérience sera faussée et nous serons incapables de juger de la beauté catholique et universelle. [2] La relation que la nature a placée entre la forme et le sentiment sera du moins plus obscure et il faudra une plus grande précision pour la trouver et la discerner. Nous serons capables de déterminer son influence, moins par l’opération de chaque beauté particulière que par l’admiration durable qui accompagne ces œuvres qui ont survécu à tous les caprices de ce qui est à la mode et de ce qui est en vogue et à toutes les erreurs de l’ignorance et de la jalousie.

 

            Le même Homère, qui plaisait à Athènes et à Rome il y a deux mille ans, est encore admiré à (238) Paris et à Londres. Tous les changements de climat, de gouvernement, de religion ou de langue n’ont pu ternir sa gloire. L’autorité et les préjugés peuvent donner une vogue temporaire à un mauvais poète ou à un mauvais orateur mais sa réputation ne sera jamais durable et universelle. Quand ses compositions sont examinées par la postérité ou par des étrangers, l’enchantement se dissipe et ses défauts apparaissent sous leur vrai jour. Au contraire, pour un réel génie, plus ses œuvres durent, plus largement elles se répandent et plus sincère est l’admiration qu’elles rencontrent. L’envie et la jalousie prennent trop de place dans un cercle étroit et même une relation de familiarité avec la personne du génie peut diminuer les éloges que méritent ses compositions. Mais quand ces obstacles sont ôtés, les beautés, qui, naturellement, sont capables d’éveiller des sentiments agréables, déploient immédiatement leur énergie et, tant que le monde dure, elles conservent leur autorité sur l’esprit des hommes.

 

            Il apparaît donc que, au milieu de toute la variété et des caprices du goût, il existe certains principes généraux d’approbation ou de blâme dont l’influence sur toutes les opérations de l’esprit peut être repérée par un œil attentif. Certaines formes ou qualités particulières, par la structure originelle de la constitution interne, sont calculées pour plaire, d’autres pour déplaire. Si, dans un cas particulier, elles manquent de produire leur effet, cela vient de quelque défaut ou de quelque imperfection visible dans l’organe. Un homme qui a la fièvre ne soutiendra pas que son palais est capable de décider des saveurs, celui qui souffre d’une jaunisse ne prétendra pas porter un jugement sur les couleurs. En chaque créature, il y a un état sain et un état défectueux et on suppose que seul le premier peut nous offrir une vraie règle du goût et du sentiment. Si, quand l’organe est dans un état sain, il y a une uniformité totale ou considérable de sentiment chez les hommes, nous pouvons en tirer l’idée d’une beauté parfaite, de la même manière que l’apparence des objets sous la lumière du jour à un (239) homme en bonne santé est appelée leur véritable et réelle couleur, même si l’on admet en même temps qu’elle n’est qu’un phantasme des sens.

 

            Nombreux et fréquents sont les défauts des organes internes qui empêchent ou affaiblissent l’influence de ces principes généraux dont dépend notre sentiment de la beauté ou de la laideur. Bien que certains objets, par la structure de l’esprit, soient naturellement calculés pour donner du plaisir, il ne faut pas s’attendre à ce que, en chaque individu, le plaisir soit également ressenti. Des situations particulières et des incidents particuliers interviennent, qui soit projettent une fausse lumière sur les objets, soit empêchent la véritable lumière de communiquer à l’imagination le sentiment et la perception appropriés.

 

            Une cause évidente pour laquelle de nombreuses personnes n’éprouvent pas le sentiment de la beauté qui convient est le manque de délicatesse de l’imagination qui est requise pour nous rendre sensibles à ces émotions subtiles. Cette délicatesse, chacun y prétend, chacun en parle et voudrait réduire toutes les sortes de goûts et de sentiments à sa propre règle. Mais, comme notre intention dans cet essai est de mêler certaines lumières de l’entendement avec ce que fait ressentir le sentiment, il serait bon de donner une définition plus précise que celles qui ont été tentées jusqu’ici. Et, pour ne pas tirer notre philosophie d’une source trop profonde, nous aurons recours à une histoire remarquable qui se trouve dans Don Quichotte.

 

            Il y a une bonne raison, dit Sancho au chevalier au grand nez, si je prétends être juge en matière de vin car c’est une qualité héréditaire dans notre famille. Deux de mes parents furent un jour appelés à donner leur opinion sur un tonneau de vin qu’on supposait excellent, vu son âge et son bon cru. L’un des deux le goûte, le considère et, après mûre réflexion, déclare que le vin est bon, si ce n’est un léger goût de cuir qu’il perçoit en lui. L’autre, après avoir usé des mêmes précautions, donne aussi son verdict en faveur du vin mais avec cette réserve : un goût de fer qu’il (240) peut aisément distinguer. Vous ne sauriez imaginer comme leurs jugements furent tournés en ridicule. Mais qui fut le dernier à rire ? Quand le vin fut bu, on trouva au fond du tonneau une vieille clef attachée à une lanière de cuir.

 

            La grande ressemblance entre le goût mental et le goût corporel nous apprendra aisément à théoriser cette histoire. Bien qu’il soit certain que la beauté et la laideur, encore plus que le doux et l’amer, ne soient pas des qualités qui se trouvent dans les objets mais qu’elles appartiennent au sentiment, interne ou externe, il faut reconnaître qu’il y a certaines qualités des objets qui, par nature, sont propres à produire ces sentiments particuliers. Or, comme ces qualités peuvent se trouver en un petit degré ou être mêlées et confondues les unes avec les autres, il arrive souvent que le goût ne soit pas affecté par ces petites qualités ou ne soit pas capable de distinguer toutes les saveurs particulières au milieu du désordre où elles se présentent. Quand les organes sont si fins qu’ils ne laissent rien échapper et, en même temps, si rigoureux qu’ils perçoivent tous les ingrédients dans une composition, on appelle cela la délicatesse de goût, que ces termes soient employés dans un sens littéral ou dans un sens métaphorique. C’est alors maintenant que les règles de la beauté sont utiles, règles tirées de modèles établis et de l’observation des qualités qui plaisent ou déplaisent quand elles sont présentées séparément et à un haut degré. Et, si les mêmes qualités, dans une composition durable, n’affectent pas les organes d’une personne d’un plaisir ou d’un déplaisir sensible, nous l’excluons de toute prétention à cette délicatesse. Produire ces règles générales ou ces modèles reconnus revient à trouver la clef avec la lanière de cuir qui justifia le verdict des parents de Sancho et confondit les prétendus juges qui les avaient condamnés. Même si le tonneau n’avait jamais été vidé, le goût des uns serait resté aussi délicat et celui des autres aussi fade et sans force ; mais il eût été plus difficile de (241) prouver la supériorité des premiers pour convaincre les spectateurs. De la même manière, même si les beautés de l’écriture n’avaient jamais été codifiées ou réduites à des principes généraux, même si aucun modèle excellent n’avait été reconnu, les différents degrés de goût auraient subsisté et le jugement de l’un aurait été préférable au jugement de l’autre ; mais il n’aurait pas été aussi facile de réduire au silence le mauvais critique qui aurait toujours pu soutenir son sentiment personnel et refuser de se soumettre à son adversaire. Mais, quand nous lui montrons un principe d’art reconnu, quand nous illustrons ce principe par des exemples dont il reconnaît que l’opération, selon son propre goût personnel, se conforme au principe, quand nous prouvons que le même principe peut être appliqué au cas actuel où il ne percevait ni ne sentait son influence, il doit conclure que, dans l’ensemble, la faute se trouve en lui-même et qu’il lui manque la délicatesse qui est requise pour être sensible à toutes les beautés et les laideurs des compositions ou des discours.

 

            Il est reconnu que la perfection de tout sens ou de toute faculté, c’est de percevoir avec précision les objets les plus petits sans que rien n’échappe à l’attention et à l’observation. Plus les objets qui deviennent sensibles à l’œil sont petits, plus fin est l’organe et plus élaborées sont sa structure et sa composition. Un bon palais ne se teste pas par de fortes saveurs mais par un mélange de petits ingrédients, quand nous sommes sensibles à chaque partie bien qu’elle soit petite et confondue avec les autres. De la même manière, une perception vive et aiguë de la beauté et de la laideur doit être la perfection de notre goût mental. Aucun homme ne peut être satisfait de lui-même quand il soupçonne qu’il a laissé échapper une excellence ou un défaut dans un discours. Dans ce cas, la perfection de l’homme et la perfection du sentiment sont unies. Le palais très délicat d’un homme, en de nombreuses occasions, (242) peut être un grand inconvénient pour lui-même aussi bien que pour ses amis. Mais un goût délicat en matière d’esprit ou de beauté doit toujours être une qualité désirable parce qu’il est la source de tous les plaisirs les plus subtils et les plus innocents dont la nature humaine soit susceptible. Sur ce jugement, les sentiments de tous les hommes s’accordent. Partout où vous pouvez découvrir une délicatesse de goût, elle est sûre de rencontrer l’approbation, et la meilleure façon de s’en assurer, c’est d’en appeler aux modèles et aux principes qui ont été établis par l’accord et l’expérience uniformes de toutes les nations et de toutes les époques.

 

            Mais, bien qu’il y ait naturellement une large différence, du point de vue de la délicatesse, entre une personne et une autre personne, rien ne tend davantage à accroître et améliorer ce talent que la pratique d’un art particulier et le fréquent examen, la fréquente contemplation d’une espèce particulière de beauté. Quand un genre d’objets se présente au regard ou à l’imagination pour la première fois, le sentiment qui les accompagne est obscur et confus et l’esprit, dans une large mesure, est incapable de déclarer leurs mérites et leurs défauts. Le goût n’est pas capable de percevoir les différentes excellences de la réalisation, encore moins de distinguer le caractère particulier de chaque excellence et de déterminer sa qualité et son degré. Qu’on déclare que l’ensemble, en général, est beau ou laid, c’est tout ce que l’on peut attendre et même ce jugement, une personne ayant si peu la pratique de l’objet ne pourra le donner qu’avec une grande hésitation et une grande réserve. Mais laissez-le acquérir l’expérience de ces objets. Son sentiment (feeling) devient plus précis et plus subtil, il perçoit non seulement les beautés et les défauts de chaque partie mais il remarque aussi ce qui distingue spécialement chaque qualité et lui assigne l’éloge ou le blâme qui convient. Un sentiment clair et distinct l’accompagne pendant tout l’examen des objets et il discerne le degré même et le genre d’approbation ou de déplaisir que chaque partie est susceptible de produire naturellement. Le (243) brouillard qui semblait d’abord envelopper l’objet se dissipe, l’organe acquiert une plus grande perfection dans ses opérations et peut déclarer, sans danger de se tromper, quels sont les mérites de chaque réalisation. En un mot, l’adresse et la dextérité que la pratique donne quand on exécute une œuvre s’acquiert aussi, de la même façon, quand on la juge.

 

            La pratique profite tant au discernement de la beauté que, avant de donner un jugement sur une œuvre de quelque importance, il faut que chaque œuvre particulière soit lue plus d’une fois et qu’elle soit examinée sous différentes lumières avec attention et délibération. Il y a un emballement, une précipitation de la pensée qui accompagne la première lecture d’un ouvrage et qui trouble le véritable sentiment de la beauté. Les relations entre les parties ne sont pas discernées, les vrais caractères du style sont peu distingués. Les différentes perfections et les différents défauts sont enveloppés dans une espèce de confusion et se présentent sans distinction à l’imagination. Sans mentionner qu’il existe une sorte de beauté fleurie et superficielle qui plaît au premier abord ; mais, comme elle se révèle incompatible avec la juste expression de la raison ou des passions, le goût se lasse bientôt et elle est alors rejetée avec dédain ou, du moins, estimée de moindre valeur.

 

            Il est impossible de continuer à pratiquer la contemplation des différents ordres de beauté sans être fréquemment obligé de faire des comparaisons entre les diverses espèces et les divers degrés d’excellence et de juger de leurs rapports. Un homme qui n’a pas eu l’occasion de comparer les différents genres de beauté est, en vérité, entièrement incompétent pour donner une opinion sur un objet qui se présente à lui.  C’est par la comparaison seule que nous déterminons les épithètes d’éloge ou de blâme et que nous apprenons à leur assigner le degré qui convient.  Le barbouillage le plus grossier contient un certain éclat de couleurs et d’exactitude dans (244) l’imitation qui, loin d’être des beautés, ne feront naître la plus haute admiration que chez un paysan ou un Indien. La ballade la plus vulgaire n’est pas entièrement dénuée d’harmonie ou de naturel mais seule une personne accoutumée à des beautés supérieures déclarera que ses parties sont rudes ou que le récit est sans intérêt. Une beauté très inférieure fait souffrir une personne habituée aux plus grandes excellences du genre et sera pour cette raison considérée comme laide, de même que l’objet le plus accompli que nous connaissons est naturellement supposé avoir atteint le sommet de la perfection et mériter les plus grands éloges. Celui qui est habitué à voir, à examiner et à soupeser les différentes réalisations admirées aux différentes époques et dans les différentes nations peut seul évaluer les mérites d’une œuvre qu’on lui présente et lui assigner un rang parmi les productions de génie.

 

            Mais, pour pouvoir le plus pleinement remplir cette tâche, il doit garder son esprit libre de tout préjugé et ne pas permettre qu’entre dans sa considération autre chose que l’objet même qui est soumis à son examen. Nous pouvons remarquer que toute œuvre d’art, pour produire l’effet qui convient sur l’esprit, doit être examinée d’un certain point de vue et elle ne peut être pleinement goûtée par des personnes dont la situation, réelle ou imaginaire, n’est pas conforme à ce que cette œuvre exige. Un orateur qui s’adresse à un auditoire particulier doit tenir compte de son génie particulier, de ses intérêts particuliers, de ses opinions particulières, de ses passions particulières et de ses préjugés particuliers. Sinon, c’est en vain qu’il espère gouverner ses résolutions et enflammer ses affections. Si ses auditeurs sont prévenus contre lui, que ce soit ou non avec raison, il ne doit pas négliger ce désavantage mais, avant d’entrer dans son sujet, il doit s’efforcer de se concilier leurs affections et gagner leurs bonnes grâces. Un critique d’une époque différente ou d’une nation différente qui examinerait ce discours (245) doit avoir toutes ces circonstances devant les yeux et il doit se placer dans la même situation que l’auditoire afin de juger correctement le discours. De la même manière, quand une œuvre s’adresse au public, malgré mon amitié ou mon inimitié pour l’auteur, je dois faire abstraction de cette situation et me considérer comme un homme en général en oubliant, si possible, mon existence et ma situation particulières. Une personne influencée par des préjugés ne se conforme pas à cette condition mais maintient obstinément sa position naturelle sans adopter le point de vue que l’œuvre suppose. Si l’œuvre s’adresse à des personnes d’une autre époque ou d’une autre nation, cette personne ne tient pas compte de leurs vues et de leurs préjugés particuliers mais, imbu des mœurs de son époque et de son pays, condamne durement ce qui semblait admirable aux yeux de ceux à qui seuls le discours était destiné. Si l’œuvre est exécutée pour le public, il n’élargit jamais assez sa compréhension et n’oublie jamais ses intérêts d’ami ou d’ennemi, de rival ou de commentateur. Par là, ses sentiments sont pervertis et les beautés et les défauts n’ont pas sur lui l’influence qu’ils auraient eue si elle avait fait violence à son imagination et si elle s’était oubliée pour un moment. C’est ainsi que son goût s’écarte de la véritable règle et, par conséquent, perd tout crédit et toute autorité.

 

            On sait bien que, dans toutes les questions soumises à l’entendement, les préjugés détruisent les jugements sains et pervertissent les opérations des facultés intellectuelles. Tout comme ils sont contraires au bon goût, ils ont une influence pour corrompre notre sentiment de la beauté. Il appartient au bon sens d’empêcher cette influence dans les deux cas et, à cet égard, comme à bien d’autres, la raison, même si elle n’est pas une partie essentielle du goût, est cependant requise pour les opérations de cette dernière faculté. Dans toutes les productions nobles (246) du génie, il y a une relation et une correspondance réciproques des parties et les beautés et les défauts ne peuvent être perçus par celui dont la pensée n’est pas capable de comprendre toutes ces parties et de les comparer les unes avec les autres afin de saisir la cohérence et l’uniformité de l’ensemble. Toute œuvre d’art vise aussi un certain but, une certaine fin à laquelle elle est destinée et on la juge plus ou moins parfaite selon qu’elle est plus ou moins capable d’atteindre cette fin. L’objet de l’éloquence est de persuader, celui de l’histoire d’instruire, celui de la poésie de plaire au moyen des passions et de l’imagination. Ces fins, nous devons constamment les avoir à l’esprit quand nous examinons une réalisation et nous devons être capables de juger dans quelle mesure les moyens employés sont adaptés à leurs fins respectives. En outre, toute sorte de composition, même la plus poétique, n’est rien qu’un enchaînement de propositions et de raisonnements, pas toujours, il est vrai, les plus justes et les plus exacts mais néanmoins plausibles et apparemment corrects, même s’ils sont déguisés sous les couleurs de l’imagination. Les personnages que l’on trouve dans la tragédie et dans la poésie épique doivent être représentés comme raisonnant, jugeant, tirant des conclusions et agissant selon leur caractère et leur situation ; et, si un poète n’a pas autant de jugement que de goût et d’invention, il ne peut jamais espérer voir une entreprise aussi délicate couronnée de succès. Sans mentionner que l’excellence des facultés qui contribuent au progrès de la raison, la clarté de la conception, l’exactitude de la faculté de faire des distinctions et la vivacité de l’appréhension sont essentielles aux opérations du véritable goût et en sont les compagnons inséparables. Il arrive rarement ou n’arrive jamais qu’un homme de bon sens, ayant de l’expérience dans un art quelconque, ne puisse pas juger de ses beautés et il n’est pas moins rare de rencontrer un homme ayant un goût exact sans avoir un entendement sain.

 

           Ainsi, bien que les principes du goût soient universels et presque, sinon entièrement, les mêmes chez tous les hommes, rares sont ceux qui sont qualifiés pour porter un jugement sur une œuvre (247) d’art ou pour établir leur sentiment personnel comme norme du goût. Les organes de la sensation interne sont rarement assez parfaits pour permettre aux principes généraux de jouer pleinement et de produire un sentiment (feeling) qui corresponde à ces principes. Soit ils souffrent de quelque défaut, soit ils sont viciés par quelque désordre et, par là, ils éveillent un sentiment qui peut être déclaré erroné. Quand le critique n’a  aucune délicatesse, il juge sans aucune distinction et n’est affecté que par les qualités de l’objet les plus visibles et les plus grossières, les traits les plus fins passant inaperçus et étant négligés. Quand il n’est pas aidé par la pratique, son verdict s’accompagne de confusion et d’hésitation. Quand aucune comparaison n’a été employée, les plus frivoles beautés, qui méritent plutôt le nom de défauts, sont l’objet de son admiration. Quand il se trouve sous l’influence d’un préjugé, tous ses sentiments naturels sont pervertis. Quand le bon sens lui fait défaut, il n’est pas qualifié pour discerner les beautés du dessein et du raisonnement qui sont les plus élevées et les plus parfaites. La plupart des hommes souffrent de ces imperfections et c’est pourquoi, dans les beaux-arts, un véritable juge est un personnage si rare, même aux époques les plus raffinées. Un solide bon sens uni à un sentiment délicat amélioré par la pratique, perfectionné par des comparaisons, libre de tout préjugé, peut seul donner aux critiques cette personnalité estimable. Le verdict commun de tels juges, où qu’on les trouve, est la véritable norme du goût et de la beauté.

 

            Mais où peut-on trouver de tels critiques ? A quels signes peut-on les reconnaître ? Comment les distinguer des imposteurs ? Ces questions sont embarrassantes et semblent nous replonger dans la même incertitude que celle d’où nous nous efforcions de nous extirper au cours de cet essai.

 

            Mais, à bien considérer la chose, ce sont des (248) questions de fait, non de sentiment. Une personne particulière est-elle dotée de bon sens et d’une imagination délicate, est-elle affranchie des préjugés ? On peut souvent disputer de ce sujet et s’engager dans de grandes discussions et de grandes recherches. Mais cette personne est-elle estimable et méritante ? Là, tous les hommes seront d’accord. Quand des doutes se présentent, les hommes ne peuvent rien faire de plus que ce qu’ils font dans les autres sujets de discussion que l’on soumet à l’entendement : ils doivent produire les meilleurs arguments que l’invention leur suggère. Ils doivent reconnaître qu’existe quelque part une norme vraie et décisive, à savoir la réalité, les faits, et ils doivent avoir de l’indulgence pour ceux qui utilisent cette norme différemment. Il nous suffit, pour notre dessein actuel, d’avoir prouvé que les goûts de tous les individus ne sont pas semblables et qu’il faut reconnaître que certains hommes, en général, même s’il est difficile de les désigner en particulier, doivent être préférés aux autres par un sentiment universel.

 

            Mais, en réalité, la difficulté qu’il y a à trouver, même chez des particuliers, cette norme du goût, n’est pas si grande qu’on se l’imagine. Même si, quand nous spéculons, nous pouvons volontiers admettre une norme certaine dans les sciences et la refuser dans le sentiment, dans la pratique, il est beaucoup plus difficile d’établir la chose dans le premier cas que dans le second. Les théories de la philosophie abstraite, les systèmes de la profonde théologie prévalent pendant une époque mais elles disparaissent entièrement pendant l’époque suivante. Leur absurdité a été détectée. D’autres théories et d’autres systèmes prennent leur place qui cèdent eux-mêmes leur place à leurs successeurs. On a fait l’expérience que rien n’est plus sujet aux révolutions du hasard et de la mode que les prétendues certitudes de la science. Le cas n’est pas le même avec les beautés de l’éloquence et de la poésie. Les justes expressions de la passion et de la nature sont certaines, avec un peu de temps, de gagner des éloges (249) qu’elles conserveront pour toujours. Aristote, Platon, Epicure et Descartes peuvent bien s’incliner successivement les uns devant les autres mais Térence et Virgile conservent un empire universel et incontesté sur les esprits des hommes. La philosophie abstraite de Cicéron a perdu son crédit mais la véhémence de son éloquence est encore l’objet de notre admiration.

 

            Bien que les hommes d’un goût délicat soient rares, on peut facilement les distinguer en société par la solidité de leur entendement et la supériorité de leurs facultés sur celles des autres hommes. L’ascendant qu’ils acquièrent donne la prévalence à la vive approbation avec laquelle ils reçoivent les productions du génie et la rend généralement prédominante. Nombreux sont les hommes qui, laissés à eux-mêmes, n’ont qu’une perception faible et incertaine de la beauté et qui sont cependant capables de goûter un beau trait qui leur est désigné. Tous ceux qui se convertissent à l’admiration d’un véritable poète ou d’un véritable orateur provoquent de nouvelles conversions et, bien que les préjugés puissent prévaloir pour un temps, ils ne s’unissent jamais pour célébrer un rival du véritable génie mais finissent par céder devant la force de la nature et la justesse du sentiment. Ainsi, bien qu’une nation civilisée puisse se tromper dans le choix de son philosophe préféré, on ne la voit jamais se tromper longtemps dans l’affection qu’elle manifeste pour l’auteur épique ou tragique dont elle fait son favori.

 

            Mais, en dépit de tous nos efforts pour fixer une norme du goût et réconcilier les opinions discordantes des hommes, il reste encore deux sources de variation qui, en vérité, ne sont pas suffisantes pour confondre toutes les limites de la beauté et de la laideur mais qui peuvent souvent servir à produire une différence de degrés dans notre approbation  ou notre blâme. D’une part la différence d’humeur des individus, d’autre part les mœurs et les opinions propres à une époque ou une nation. Les principes généraux du goût sont uniformes dans la nature humaine. Quand les hommes varient dans leurs jugements, on peut communément remarquer un défaut ou une perversion des facultés (250) qui provient des préjugés ou d’un manque de pratique ou de délicatesse ; et il y a une juste raison d’approuver un goût et d’en condamner un autre. Mais, quand une telle diversité se trouve dans la constitution intérieure ou dans la situation extérieure de telle façon qu’on ne puisse absolument pas blâmer l’un ou l’autre et qu’il n’y ait pas lieu de préférer l’un à l’autre, dans ce cas, un certain degré de diversité dans le jugement est inévitable et c’est en vain que nous chercherions une norme par laquelle nous pourrions réconcilier des sentiments contraires.

 

            Un jeune homme, dans la chaleur de ses passions, sera plus sensiblement touché par des images d’amour et de tendresse qu’un homme plus avancé en âge qui prend plaisir à des réflexions sages et philosophiques sur la conduite de la vie et la modération des passions. A vingt ans, Ovide peut être l’auteur préféré, à quarante, ce sera Horace et à cinquante, Tacite. Dans ce cas, c’est en vain que nous tenterions d’entrer dans les sentiments d’autrui et de nous détacher de ces penchants qui nous sont naturels. Nous choisissons notre auteur favori comme nous choisissons notre ami, à cause d’une conformité d’humeur et de disposition. La gaieté ou la passion, le sentiment ou la réflexion : ce qui prédomine dans notre tempérament nous donne une sympathie particulière pour l’auteur qui nous ressemble.

 

            Une personne se plaît davantage au sublime, une autre au tendre, un troisième à la raillerie. L’un est très sensible aux défauts et se soucie beaucoup de l’exactitude ; un autre sent plus vivement les beautés et pardonne vingt absurdités et défauts pour un trait élevé ou pathétique. L’oreille de cet homme se tourne entièrement vers la concision et l’énergie. Cet autre aime les expressions abondantes, riches et harmonieuses. La simplicité est appréciée par l’un, les ornements par l’autre. La comédie, la tragédie, la satire et les odes ont chacune leurs partisans qui préfèrent ce genre particulier (251) d’écrits à tous les autres. C’est manifestement une erreur pour un critique de limiter son approbation à un genre de style ou d’écrit et de condamner tout le reste. Mais il est presque impossible de ne pas éprouver une prédilection pour ce qui s’accorde avec notre disposition et notre tour particulier d’esprit. De telles préférences [3] sont innocentes et inévitables et elles ne peuvent jamais être raisonnablement des objets de dispute parce qu’il n’y a aucun critère qui puisse nous permettre de décider de la chose.

 

            Pour une raison semblable, nous aimons davantage, au cours de nos lectures, des tableaux et des caractères qui ressemblent aux choses que nous trouvons à notre époque et dans notre pays. Ce n’est pas sans quelque effort que nous nous réconcilions avec la simplicité des mœurs anciennes et que nous voyons des princesses puiser de l’eau à la fontaine et des rois et des héros préparer eux-mêmes leurs repas. Nous pouvons admettre, en général, que la représentation de ces mœurs n’est ni une faute de l’auteur, ni une laideur de la pièce mais nous ne sommes pas aussi sensiblement touchés par elles. C’est pour cette raison que la comédie ne se transfère pas facilement d’une époque à une autre et d’une nation à une autre. Un Anglais ou un Français n’apprécie pas l’Andrienne de Térence ou Clizia de Machiavel, où la belle dame autour de qui tourne la pièce n’apparaît pas une seule fois au spectateur et demeure dans la coulisse, conformément à l’humeur réservée des anciens Grecs et des Italiens modernes. Un homme de savoir et de réflexion peut faire preuve d’indulgence pour ces mœurs particulières mais le public commun ne saurait jamais se débarrasser suffisamment de ses idées et de ses sentiments habituels pour goûter des tableaux qui ne lui ressemblent en aucune façon.

 

            C’est ici que vient une réflexion qui peut sans doute être utile pour examiner la controverse célèbre sur les anciens et les modernes, controverse où l’un des camps, souvent, excuse des absurdités apparentes des anciens par les mœurs de (252) l’époque et où l’autre refuse d’admettre cette excuse ou, du moins, l’accepte pour l’auteur mais pas pour l’œuvre. Selon moi, les limites qui conviennent à ce sujet n’ont guère été fixées par les partis qui s’affrontent. Quand des mœurs particulières sont représentées, tels que celles mentionnées ci-dessus, celui qui est choqué par elles donne une preuve évidente de la fausseté de sa délicatesse et de son raffinement. Le monument plus durable que l’airain du poète [4] doit s’écrouler sur le sol comme de la vulgaire brique ou de la vulgaire argile si les hommes ne doivent pas admettre les révolutions continuelles des mœurs et des coutumes et refusent tout ce qui ne se conforme pas à la mode qui prévaut. Devrons-nous rejeter les portraits de nos ancêtres à cause de leurs fraises et de leurs vertugadins ? Mais, quand les idées de la moralité et de la décence changent d’une époque à une autre et quand des mœurs vicieuses sont décrites sans être marquées des caractères de blâme et de désapprobation qui conviennent, cela doit défigurer le poème et produire une laideur réelle. Je ne saurais – et il ne conviendrait pas que je le fasse – partager de tels sentiments et, même si je puis excuser le poète en raison des mœurs de son époque, je ne saurais goûter cette composition. Le manque d’humanité et de décence, si visible chez les personnages peints par divers poètes anciens, parfois même par Homère et les tragédiens grecs, diminue considérablement le mérite de leurs nobles créations et donne aux auteurs modernes un avantage sur eux. Nous ne parvenons pas à nous intéresser aux sentiments et au sort de ces héros brutaux ; nous n’aimons pas voir les limites du vice et de la vertu confondues à ce point ; et, quelque indulgence que nous puissions avoir pour l’auteur du fait de ses préjugés, nous ne pouvons nous forcer à partager ses sentiments ou à donner de l’affection à des personnages qui se montrent à nous si manifestement blâmables.

 

            (253) Le cas n’est pas le même avec les principes moraux qu’avec les opinions spéculatives de tout genre. Ces dernières sont dans une révolution et un flux permanents. Le fils embrasse un système différent de celui du père. Mieux, il n’existe guère un homme qui puisse se vanter d’une grande constance et d’une grande uniformité sur ce point. Quelles que soient les erreurs spéculatives que l’on puisse trouver dans les écrits raffinés, elles ne déprécient que peu la valeur de ces compositions. Il n’est besoin que d’un certain tour d’esprit ou d’imagination pour nous faire entrer dans toutes les opinions qui prévalurent alors et pour nous faire goûter les sentiments ou les conclusions qui en dérivent. Mais il faut un effort très violent pour changement nos jugements moraux et faire naître en nous des sentiments d’approbation ou de blâme, d’amour ou de haine, différents de ceux avec lesquels l’esprit a été familiarisé par une longue accoutumance. Et, quand un homme a confiance en la rectitude de la norme morale par laquelle il juge, il en est à juste titre jaloux et il ne pervertira pas les sentiments de son cœur, même pour un moment, par complaisance envers un auteur, quel qu’il soit.

 

            De toutes les erreurs spéculatives, celles qui concernent la religion dans les compositions de génie sont les plus excusables et il n’est jamais permis de juger de la civilité ou de la sagesse d’un peuple, ou même de simples personnes, par la grossièreté ou le raffinement de ses principes théologiques. Le bon sens qui dirige les hommes dans les situations ordinaires de la vie n’est plus écouté dans les matières religieuses qu’on suppose être entièrement placées au-delà de la connaissance de la raison humaine. Pour cette raison, toutes les absurdités du système théologique des païens doivent être négligées par tout critique qui aurait la prétention de se former une idée juste de l’ancienne poésie ; et notre postérité, à son tour, devra avoir la même indulgence à l’égard de ses ancêtres. Les principes religieux ne peuvent être imputés comme une faute à un poète tant que ces principes demeurent simplement des principes et ne prennent pas (254) puissamment possession de son cœur au point de le faire tomber sous l’accusation de bigoterie ou de superstition. Quand cela arrive, ces principes troublent les sentiments moraux et modifient les frontières naturelles du vice et de la vertu. Ce sont dans ce cas des défauts éternels, selon le principe mentionné ci-dessus et les préjugés et les fausses opinions d’une époque ne suffisent pas à les justifier.

 

            Il est de la nature de la religion catholique d’inspirer de la haine violente contre tous les autres cultes et de les représenter tous, païens, mahométans et hérétiques, comme les objets de la colère et de la vengeance divines. Ces sentiments, bien qu’ils soient en réalité très blâmables, sont considérés comme des vertus par les zélateurs de cette communion et sont représentés dans leurs tragédies et leurs poèmes épiques comme une sorte d’héroïsme divin. Cette bigoterie a défiguré deux très belles tragédies du théâtre français, Polyeucte et Athalie. Un zèle excessif pour des types particuliers de cultes y est montré avec toute la pompe imaginable et il forme le caractère prédominant des héros. « Qu’est-ce, dit le Sublime Joad à Josabet quand il trouve sa soeur en discussion avec Mathan, le prêtre de Baal ? La sœur de David parle-t-elle avec ce traître ? Ne craignez-vous pas que la terre ne s’ouvre et ne crache ses flammes pour vous dévorer tous les deux ou que ces murs sacrés ne s’écroulent et ne vous écrasent ensemble ? Quel est son but ? Pourquoi cet ennemi de Dieu vient-il ici empoisonner l’air que nous respirons par son horrible présence ? » De tels sentiments sont reçus avec de grands applaudissements sur les scènes françaises. Mais, à Londres, les spectateurs aimeraient autant entendre Achille dire à Agamemnon qu’il est un chien dans sa tête et un cerf dans son cœur ou Jupiter menacer Junon d’une bonne raclée si elle ne reste pas tranquille.

 

            Les principes religieux sont aussi un défaut des compositions raffinées quand ils s’élèvent jusqu’à la superstition et pénètrent tous les sentiments, (255) si éloignés soient-ils de la religion. Le poète ne peut pas s’excuser en prétendant que les coutumes de son pays ont accablé la vie par tant de cérémonies et d’observances religieuses que rien n’est exempt de ce joug. Pétrarque sera toujours jugé ridicule quand il compare sa maîtresse Laure avec Jésus-Christ et Boccace, cet agréable libertin, n’est pas moins ridicule quand, très sérieusement, il remercie Dieu Tout-Puissant et les dames de l’avoir aidé à se défendre contre ses ennemis.

 

Fin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DISSERTATION SUR LA REGLE DU GOUT

Œuvres de Mr Hume

Tome quatrième, seconde édition

Traduction anonyme

A Amsterdam

Chez J. H Schneider

MDCCLIX

 

 

            (93) Il n’y a personne qui ne scâche [5] par expérience que les goûts sont différens, aussi bien que les opinions : il ne faut ni de grandes lumières, ni un grand usage du monde pour s’apercevoir de cette différence : il n’y a point d’esprit si borné qui ne la remarque dans le cercle étroit de ses liaisons ; car elle se fait déjà sentir entre des hommes qui vivent sous le même gouvernement, & qui dès leur tendre enfance ont été imbus des mêmes préjugés. Ceux qui sont en état d’étendre la vûe jusqu’aux tems passés, & aux nations reculées (94) sont encore bien plus frappés de ce contraste. Nous donnons le nom de barbare à tout ce qui s’éloigne de notre goût & de notre façon de penser ; mais on nous le renvoye : il n’y a point d’esprit si suffisant qu’une suffisance égale à la sienne ne puisse démonter, & qui en voyant tant de sentimens opposés les uns aux autres ne pense au moins quelquefois que le tort pourroit bien être de son côté.

 

            Si cette variété des goûts se fait déjà remarquer aux esprits qui ne sont pas des plus clairvoyans ; celui qui se donne la peine de l’approfondir la trouvera encore bien plus grande & bien plus réelle qu’elle ne le paroit. Dans les discussions sur la beauté & la laideur, il arrive souvent que l’on se sert des mêmes expressions générales sans être du même sentiment. Il y a dans chaque langue certains termes d’approbation & de blâme, dont tous ceux qui la parlent doivent se servir dans le même sens. S’agit-il de savoir en quoi consiste la beauté d’une composition ? tout le monde s’accorde à louer l’élégance, l’usage des mots propres, la simplicité du stile [6], (95) & les pensées spirituelles ; les phrases ampoulées, l’affectation, la froideur & le faux brillant sont généralement blâmés. En vient on aux détails ? cette uniformité apparente s’évanouit, il se trouve qu’on n’avoit pas attaché la même signification aux mêmes termes. Dans les matières de science, & dans toutes celles qui sont du ressort de l’opinion, c’est précisément le contraire, le fond de la controverse est plutôt dans les propositions générales que les particulières, & la différence est le plus souvent imaginaire aussitôt qu’on s’explique, [7] la dispute finit, & l’on s’étonne que l’on ait pû se quereller sur des sujets sur lesquels on pensoit la même chose.

 

            Ceux qui placent le fondement de la Morale dans le sentiment, plutôt que dans la raison, y appliquent la première des observations que nous venons de faire ; ils croyent que sur toutes les questions qui regardent la conduite & les mœurs les hommes sont en effet plus partagés qu’ils ne le paroissent. Il est vrai que les écrivains de tous les tems & de toutes les nations (96) s’accordent à faire l’éloge de la justice, de l’humanité, de la grandeur d’ame, de la prudence, & de l’attachement à la vérité ; les poëtes & les auteurs agréables ne font ici point exception : depuis Homère jusqu’à l’Archevêque de Cambrai, ils débitent tous les mêmes maximes, ils recommandent tous les mêmes vertus ; & leur blâme tombe sur les mêmes vices. On attribue, pour l’ordinaire, ce consentement universel à la Raison qui dicte les mêmes préceptes à tous les hommes, & prévient toutes ces disputes auxquelles les sciences abstraites sont si exposées. Cette explication est satisfaisante en tant que ce consentement a lieu en effet ; mais il faut convenir aussi qu’il n’existe souvent qu’en apparence, & que le langage nous fait illusion. Dans toutes les langues une idée honorable est attachée au mot de Vertu, & ses synonymes, & une idée de blâme à celui de Vice : on ne sauroit sans une impropriété révoltante, joindre la nation de reproche à un terme que l’usage autorise à signifier une louange, ni prendre, ou employer comme une louange, (97) ni prendre, ou employer comme une louange [8] une expression que l’Idiome a destiné pour dénoter un reproche. Quand Homère débite des préceptes généraux, tout le monde tombe d’accord de leur vérité ; il n’en est pas de même lorsqu’il peint des mœurs personnelles : il y a dans le courage d’Achille une férocité, dans la prudence d’Ulysse une duplicité qu’assurément Fénelon n’auroit jamais attribué à ses héros. Le sage Ulysse du Poëte Grec est un menteur de profession, & d’inclination, qui souvent ne ment que pour mentir, au lieu que dans le Poëme françois son fils pousse le scrupule jusqu’à subir les plus grands périls plutôt que de se départir de la plus exacte vérité.

 

            Les partisans & les admirateurs de l’Alcoran font sonner bien haut l’excellence de la morale répandue dans cette barbare production ; mais il faut croire que les mots arabes qui sont rendus en françois par équité, justice, tempérance, douceur, charité sont de nature à être toujours employés dans un bon sens : c’eût été trahir son ignorance que de les traduire (98) autrement, & c’eût été une faute grossière, non contre les mœurs, mais contre la langue, que de leur associer des épithètes qui n’eussent pas exprimé une approbation. Voulés [9] vous savoir su les principes du prétendu Prophète ont été justes & conformes à la saine Morale ? Suivés le dans sa narration : vous le verrés décorer des plus grands éloges des traits d’inhumanité, de trahison, de cruauté, de vangeance, & de bigotterie qui ne sauroient être tolérés dans aucune Société, pour peu qu’elle soit policée : point de règle fixe de Droit ; si une action est louée ou blâmée, ce n’est qu’autant qu’elle est favorable ou contraire aux intérêts des vrais Croyans.

 

            En vérité c’est un mérite bien mince que celui de débiter des loix générales de la science des Mœurs. Quelle vertu me recommanderés vous qui ne porte déjà sa recommandation avec elle dans le mot même qui sert à la désigner ? Celui qui inventa le terme de Modestie, & s’en servit le premier pour dénoter une chose louable, prêcha avec plus de clarté & de force (99) le précepte qui dit sois modeste que ne peut le faire un Législateur ou un Prophète. De toutes les expressions celles qui outre leur sens propre marquent encore un certain degré de louange ou de blâme sont les moins sujettes à êtres perverties ou mal-entendues.

 

            Il est bien naturel de chercher la Règle du Goût, je dis une règle au moyen de laquelle nous puissions concilier les divers sentimens des hommes, ou du moins décider entre ces sentimens, & savoir lequel il faut admettre, lequel il faut condamner.

 

            Il est une philosophie qui nous ôte toute espérance de réussir dans cette recherche, & qui range la Règle du Goût dans la classe des découvertes impossibles. Il y a une énorme différence, vous diront ces philosophes, entre le jugement & la sensation : toute sensation est telle qu’elle doit être ; ne se rapportant qu’à elle-même, elle a toujours la réalité que nous y appercevons : il n’en est pas de même des déterminations de l’entendement, il s’en faut bien qu’elles ne soient toutes ce qu’elles (100) devroient être ; comme elles sont relatives aux choses du dehors, je veux dire à des choses réelles, à des choses de fait, il arrive souvent qu’elles ne répondent pas à leur archétype. De mille opinions différentes que l’on forme sur le même sujet, il ne peut y en avoir qu’une qui soit vraye, la difficulté c’est de la trouver ; mais quand un même objet exciteroit mille sensations diverses, elles seroient toutes exactement ce qu’il faudroit qu’elles fussent : la sensation ne représente jamais ce qui existe réellement dans l’objet ; elle ne marque qu’un rapport entre l’objet & nos organes ou nos facultés ; & ce rapport a indubitablement lieu, puisque s’il n’avoit pas lieu la sensation n’existeroit pas. La beauté n’est pas une qualité inhérente dans les choses ; elle n’est que dans l’ame qui les contemple ; & chaque ame voit une beauté différente ; il se peut même que ce que l’un trouve beau l’autre le trouve laid ; & à cet égard nous devons tous nous en tenir à notre façon de sentir, sans prétendre que les autres sentent comme nous. Il n’est pas plus raisonnable de (101) chercher la beauté ou la laideur réelle que de chercher le doux ou l’amer réel : le même objet peut être doux & amer, suivant la disposition des organes ; & rien n’est plus vrai que le proverbe qui dit que l’on ne doit point disputer des goûts ; ce qu’il faut absolument entendre du goût spirituel, aussi bien que du corporel : ainsi, une fois au moins, le sens commun s’accorde avec la philosophie, & même avec la philosophie sceptique, avec laquelle il est si souvent en contraste.

 

            Cependant quoique cet axiome ait passé en proverbe, & semble par là avoir acquis la sanction du sens commun ; il y a certainement une espèce de sens commun qui lui est contraire, au du moins qui le modifie & le restraint. Si quelqu’un, pour le génie & pour l’élégance, vouloit égaler Ogilby à Milton, ou Bunyan à Addisson, il passeroit pour aussi extravagant que s’il vouloit comparer une taupinière au Pic de Ténérisse, ou un vivier à l’Océan : je ne nie pas qu’il ne puisse y avoir des lecteurs qui donnent la préférence aux premiers de ces écrivains ; mais (102) leur jugement n’est d’aucun poids, & nous n’hésitons pas un moment de le traiter d’absurde & de ridicule : alors nous oublions tout à fait le principe de l’égalité naturelle des goûts ; nous n’admettons ce principe que lorsque les objets nous paroissent à peu près égaux ; mais lorsque la disproportion est si frappante, nous la regardons comme un paradoxe, ou plutôt comme une absurdité palpable.

 

           Il est évident qu’aucune des loix que l’on observe dans la composition n’a pû être découverte en raisonnant a priori : ces loix ne sont point de ces conséquences abstraites que l’entendement tire des rapports éternels & immuables des idées ; leur fondement est le même que celui de toutes les sciences pratiques, l’Expérience ; ce ne sont que des observations générales sur ce qui a plû dans tous les siècles, & dans tous les païs. Plusieurs des beautés de la Poësie, & même de l’Eloquence, empruntent leur éclat de la fiction, de l’Hyperbole, de la Métaphore, de phrases détournées de leur signification naturelle : gardés vous bien de réprimer (103) ces saillies de l’imagination, en réduisant chaque terme à la vérité & à l’exactitude qui règnent dans les livres des Géomètres ; ce seroit pécher contre les premiers préceptes de l’art critique, ces sortes d’ouvrages sont universellement sifflés comme maussades & insipides. Mais quoique la Poësie ne puisse s’assujettir à la vérité rigoureuse, elle a pourtant ses règles, que le génie découvre, ou que l’observation enseigne : si des écrivains qui les négligeoient ont sû plaire, ce n’est pas à cause de leur négligence ; c’est malgré elle ; ils la rachetoient par d’autres beautés, plus conformes aux règles de l’art, & qui donnant un plaisir supérieur au dégoût que les défauts pouvoient faire naître, les effaçoient pour ainsi dire, & les faisoient évanouir. Si l’Arioste nous charme, ce n’est ni par ses fables monstrueuses, & destituées de toute vraisemblance, ni par le mélange bizarre du style sérieux avec le style comique, ni par ses contes décousus, & par ses perpétuelles interruptions ; c’est par la force & par la clarté du style, par la variété des images, par la peinture (104) naturelle des passions, sur-tout des passions gayes, & de celle de l’Amour : si les fautes où il tombe nous gâtent un peu le plaisir de cette lecture ; elles ne sauroient le détruire. Mais dût ce plaisir résulter des parties de son Poëme que nous jugeons défectueuses ; cela ne seroit pas une objection contre la Critique en général, mais seulement contre ces règles particulières qui nous feroient regarder comme vicieux ce qui ne l’est pas : si ces endroits nous plaisent, ils ne sauroient être vicieux ; ils ne le seroient pas même en supposant que la satisfaction qu’ils nous donnent fût tout à fait inattendue, & que l’on fût hors d’état de dire pourquoi ils plaisent.

 

            Si je dis que toutes les règles générales sont fondées dans l’expérience, & dans les observations qui ont été faites sur les sentimens communs aux hommes, & affectées à la nature humaine ; ce n’est pas qu’il faille s’imaginer que le sentiment de tous les hommes doive, dans tous les cas, s’accorder avec les règles. Ces sortes d’émotions de l’esprit sont d’une nature bien subtile (105) & bien délicate : pour les faire naître & agir avec facilité, avec précision, & d’une manière conforme aux principes généraux, il faut un concours de plusieurs circonstances favorables ; le moindre obstacle au dehors, le moindre désordre au dedans, dérange ces petits ressorts, & trouble le mouvement de la machine entière. Si nous voulions faire une expérience de ce genre ; si nous voulions, dis-je, éprouver, dans un cas particulier, le pouvoir qu’auroit sur nous la beauté ou la laideur, il faudroit avoir grand soin de choisir le tems & le lieu propre ; & de monter l’imagination sur un ton convenable : la parfaire sérénité d’esprit, le recueillement, l’attention ; si un seul de ces points nous manque, l’expérience est trompeuse, & nous ne portons que de faux jugemens sur la Beauté universelle ; au moins la relation que la Nature a établie entre la forme des objets & le sentiment devient plus obscure, & pour être discernée demande une discussion plus exacte : si nous en observons encore l’influence, ce n’est pas que chaque beau trait produise en nous un effet (106) distinctement marqué ; nous sommes alors entraînés par l’admiration générale & constante, accordée à ces ouvrages, que nous voyons survivre aux caprices de la mode, & triompher de tous les efforts de l’ignorance & de l’envie.

 

            Le même Homère qui charma, il y a deux-mille ans, Athènes & Rome est encore admiré à Londres et à Paris ; les changemens de climat, de gouvernement, de religion, & de langage n’ont pû ternir sa gloire. La cabale ou le préjugé peuvent, pendant un tems, mettre en vogue un mauvais poëte, ou un mauvais orateur ; mais sa réputation ne sera ni universelle ni durable ; l’œil critique de la postérité, ou même de ses contemporains qui sont d’une autre nation, éclairera ses ouvrages ; aussitôt l’enchantement se dissipe ; ses défauts paroissent dans tout leur jour. Les productions du vrai génie ont un sort tout opposé : plus elles durent, plus elles sont répandues ; plus aussi elles sont sincèrement admirées. L’envie & la jalousie dominent dans les cercles étroits ; la familiarité même dans laquelle nous vivons avec un auteur (107) peut diminuer l’estime que nous devons à ses ouvrages ; mais ces obstacles n’ont pas plutôt disparu que les beautés dont ces ouvrages brillent, beautés faites pour donner un plaisir immédiat, reprennent leur ascendant sur tous les esprits, & le maintiennent dans tous les siècles.

 

            Il paroît donc que malgré toutes les variations & tous les caprices du Goût il y a des principes certains d’approbation & de blâme, donc un esprit curieux et attentif peut suivre les opérations. Certaines formes, certaines qualités sont faites pour plaire ou pour déplaire, en vertu de leur nature & de ce qui les constitue : s’il arrive qu’elles manquent leur effet, cela ne vient que de l’imperfection de l’organe qui en reçoit l’impression : un homme qui a la fièvre ne prétendra pas que pour juger des saveurs on s’en rapporte à son palais ; celui qui a la jaunisse ne s’arrogera point de décider des couleurs. Il y a, pour toutes les créatures, un état de santé, & un état malade, & la règle du Goût ne regarde que le premier. Le consentement unanime des hommes dont les organes sont en (108) bon état nous fournit l’idée de la beauté parfaite & universelle : c’est ainsi que nous nommons la vraye couleur, ou la couleur réelle d’un objet qu’une vûe bien constituée apperçoit dans cet objet exposé au grand jour : quoique nous n’ignorions pas que les couleurs ne sont que des apparences & des phénomènes sensibles.

 

            Les organes intérieurs sont sujets à bien des défauts, qui détournent, ou du moins qui affoiblissent l’influence de ces principes généraux dont dépendent les sentimens du beau & du difforme. S’il y a des objets qui en vertu de la constitution de notre esprit sont destinés à nous affecter agréablement ; ce n’est pas à dire que chaque individu en sera affecté de cette manière : il y a des situations dans lesquelles ces objets renvoyent une fausse lueur, ou bien ne portent pas dans l’imagination l’impression qu’ils devroient y porter.

 

            Ce qui empêche bien des personnes d’avoir le vrai sentiment du beau, c’est qu’il leur manque cette délicatesse qui seule peut nous rendre sensibles aux plus subtiles émotions. Cette délicatesse, tout (109) le monde prétend l’avoir ; chacun en parle, chacun voudroit ériger son goût particulier en règle du Goût ; mais comme dans cette Dissertation nous nous sommes proposé de nous servir des lumières de l’entendement pour éclaircir des matières qui regardent le Goût, il sera nécessaire de chercher une définition plus exacte de la délicatesse qu’on n’en a donné jusqu’ici. Pour ne pas puiser dans des sources trop profondes, nous aurons recours à un événement très connu, tiré des avantures de Don-Quichotte.

 

            Ce n’est pas à tort, dit Sancho à l’Ecuyer au grand nez, que je prétens me connoître en vin ; ce talent est héréditaire dans ma famille. Un jour deux de mes parens furent requis de dire leur sentiment sur une barrique de vin : ce vin, étant vieux & d’une bonne année, devoit être exquis. Le premier le goûte, le considère, & après mure réflexion prononce que le vin est très bon ; à cela près qu’il lui trouve un petit goût de cuir. Le second, après avoir usé des mêmes précautions, décide aussi en faveur du vin à la réserve (110) d’un goût de fer, qui lui paroît très sensible. Vous ne croirés jamais combien on se moqua d’eux ; mais qui fut le dernier à rire : la barrique étant vuidée, on trouve au fond une vieille clef, attachée à une courroye. [10]

 

            Si l’on réflêchit sur la grande ressemblance qu’il y a entre le goût spirituel & le goût corporel, il sera facile de faire l’application de ce conte. Quoiqu’il soit certain que le beau & le laid n’existent pas d’avantage dans les objets que le doux & l’amer ; & que toutes ces qualités n’ont également leur existence que dans le sentiment interne ou externe ; il faut pourtant qu’il y ait dans les objets des choses propres à produire tel ou tel sentiment ; (111) or comme ces choses peuvent s’y trouver en petite quantité, ou bien être mêlées, ou comme délayées les unes dans les autres, il arrive souvent que des ingrédiens aussi subtils ne frappent point le sentiment, & que l’on n’est point affecté de chaque goût particulier, mêlé et confondu avec le goût total. Lorsqu’un homme a les organes d’une finesse à qui rien n’échappe, & d’une précision qui saisit tout ce qui entre dans le composé, nous disons qu’il a le goût délicat, soit que nous employions ces termes dans un sens naturel, soit que nous les employions dans un sens métaphorique. Ici donc les règles générales qui déterminent la beauté sont d’un grand usage : ces règle se fondent, en partie sur des modèles, en partie sur l’observation des choses qui plaisent ou déplaisent très fortement, lorsqu’on les considère à part : si les mêmes choses, fondues dans un mélange où elles sont en moindre quantité, ne causent pas un plaisir ou un déplaisir sensible, nous l’attribuons à un manque de délicatesse. Fixer ces règles générales, ou ces modèles indisputables, c’est trouver (112) cette clef & cette courroye qui justifient la décision des parens de Sancho, & confondirent les prétendus juges qui la condamnoient : quand on n’auroit jamais vuidé la barrique, le goût des premiers eût été également fin, & celui des autres également grossier ; mais il eût été plus difficile de le prouver aux assistans. Il en est de même de l’art d’écrire : quand cet art ne seroit point connu ; quand on n’auroit ni méthode, ni principes, ni modèles pour juger des beautés de cette espèce ; cela n’empêcheroit pas qu’il n’y eut des goûts plus ou moins rafinés, & que l’on ne dut préférer les uns aux autres ; mais comment réduire au silence un Critique ignorant résolu de ne point démordre de son avis, & de ne jamais céder ? Il faut pour cela pouvoir produire un principe qu’il n’ose contester : il faut éclaircir ce principe par des exemples où de son propre aveu la beauté est conforme aux règles : enfin il faut lui montrer que dans le cas dont on veut le faire convenir, les mêmes règles ont lieu, quoiqu’il ne s’en soit pas apperçu. De tout cela, il conclura qu’il ne doit s’en (113) prendre qu’à lui-même, & qu’il n’a pas le goût assez délicat pour sentir tout ce qui est beau dans un ouvrage, & tout ce qui ne l’est pas.

 

            La perfection de nos sens & de nos facultés consiste à saisir jusques aux plus légères nuances, & à ne rien laisser échapper. L’excellence de l’organe du goût ne se mesure pas par la force des saveurs qu’il peut supporter, mais par cette sensibilité qui distingue jusqu’aux ingrédiens les plus minces, qui sépare, pour ainsi dire, les parties les plus déliées du tout où elles sont en confusion : c’est ainsi que la perception vive de la Beauté & de la Difformité fait la perfection du goût spirituel : l’homme de goût est mécontent de lui-même, tant qu’il soupçonne qu’il peut rester dans un ouvrage, quelque beauté ou quelque défaut auquel il n’ait pas pris garde : en intéressant la perfection de son sentiment, cela intéresse sa perfection personnelle, & ces deux intérêts n’en font qu’un. Un palais trop friand fait souvent notre supplice, & celui de nos amis ; au lieu qu’un goût délicat en fait d’esprit ou de beauté (114) est toujours un bien, une qualité désirable, la source des plaisirs les plus exquis & les plus innocens dont nous puissions jouir : tout le monde en convient : partout où la délicatesse du goût est reconnue, elle emporte tous les suffrages ; & pour la faire reconnoître il n’y a pas de plus sûr moyen que d’en appeler à ces modèles & à ces principes qui sont consacrés par l’approbation universelle de tous les peuples & de tous les tems.

 

            La Nature a extrêmement différencié les degrés de délicatesse qu’elle a mis dans les esprits ; mais quelle que soit cette différence ; il est certain que dans chaque art, dans chaque genre de beau, ce talent se perfectionne par l’usage, par l’étude, & par la contemplation assidue des modèles. Lorsqu’un objet se présente pour la première fois à l’œil ou à l’imagination, il n’excite qu’un sentiment obscur & confus ; & l’esprit n’est guères capable de juger de ses mérites ou de ses défauts : il n’en apperçoit pas encore les diverses beautés ; encore moins distingue-t-il le caractère propre, la qualité, & le degré de (115) de chacune d’entre elles, il sait tout au plus que l’ensemble est beau ou difforme ; & ce jugement même il ne le porte qu’en doutant & en hésitant, parcequ’il craint d’être la dupe de son peu d’expérience. Laissés lui le tems d’en acquérir : son goût se rafinera : non seulement il connoîtra les beautés & les défauts des parties ; mais il indiquera les marques spécifiques de chaque qualité, & saura l’apprécier à sa juste valeur : chaque objet excitera en lui un sentiment clair & développé ; il discernera jusqu’au genre & au degré de plaisir ou de déplaisir que chaque partie est propre à produire. Dès lors le brouillard qui sembloit lui voiler les objets se dissipe, ses organes jouent avec plus d’aisance & de perfection, il décide du prix des choses sans craindre de se tromper : en un mot, cette adresse, cette dextérité que l’exercice donne à l’ouvrier, il la donne encore à celui qui juge de l’ouvrage.

 

            Telle est la prérogative de la routine qu’on ne sauroit juger d’un écrit qui est de quelque importance sans l’avoir (116) plus d’une fois, sans l’avoir envisagé sous différents points de vûe, & sans y avoir mûrement réfléchi. Une première lecture ne se fait jamais de sens rassis : on se précipite, on ne fait que voltiger sur les idées, on ne voit pas ce qui est véritablement beau, on ne saisit pas les proportions & le rapport des parties, on ne remarque pas le caractère du style ; les perfections & les défauts, enveloppés d’une espèce de nuage, se présentent d’une manière peu distincte à l’imagination : pour ne pas dire qu’il y a des beautés superficielles, de petites fleurs, qui plaisent d’abord, mais qui n’étant faites pour exprimer ni des raisonnemens ni des passions, nous paroissent bientôt fades & insipides, ne nous inspirent plus que du dégoût & du dédain, ou du moins dont nous mettons la valeur à un rabais considérable.

 

            On ne sauroit s’exercer long-temps dans la contemplation des belles choses sans être obligé de faire des comparaisons entre les divers genres & les différents degrés de beauté, & sans faire l’estimation de leur valeur respective. Celui qui n’a jamais (117) fait ces sortes de comparaisons n’est point qualifié pour juger ; ce n’est qu’en comparant les objets qu’on apprend quel cas on en doit faire, & quel degré d’estime on doit leur accorder. L’enseigne la plus mal barbouillée a un certain éclat & une certaine justesse d’imitation, qui sont des beautés, & qui paroîtroient admirables à un païsan ou à un sauvage : le vaudeville le plus trivial a du naturel, & de l’harmonie ; il n’y a que les personnes accoûtumées à des poësies plus belles qui en trouvent la cadence dure, & l’expression dépourvûe de sentiment. Ce qui est moins beau jusqu’à un certain point, paroît désagréable, & par conséquent laid à ceux qui se sont familiarisés avec les grands modèles ; & d’un autre côté, l’objet le plus parfait que nous connoissions nous semble avoir atteint le sommet de la perfection, & mériter les plus grands éloges. Pour être en état d’apprécier un ouvrage, & de lui assigner son rang parmi les fruits du génie, il faut avoir , examiné, pesé les productions du même genre qui ont été admirées dans différens tems & chez différentes nations.

 

            (118) Pour réussir encore mieux dans cette entreprise il faut que l’esprit, vuide de préjugés & de toute vûe étrangère, ne s’attache qu’à l’examen du sujet qui lui est proposé. Tout ouvrage de l’art, pour produire son effet, demande un point de vûe, une situation où il faut être, ou qu’il faut se donner, si l’on veut le goûter comme il faut. L’orateur qui néglige d’avoir égard au génie, aux intérêts, aux opinions, aux passions, & aux préjugés qui règnent dans son auditoire se flatte en vain de persuader, & d’enflammer les passions : si les auditeurs ont des préventions contre lui, quelques déraisonnables qu’elles puissent être, il doit avant d’entamer son sujet, tâcher de les en faire revenir, en captivant leur affection, & en s’insinuant dans leur bienveillance. Un Critique qui dans d’autres tems, ou dans d’autres païs fait l’examen du discours de cet orateur, doit avoir toutes ces circonstances devant les yeux, il doit se placer dans les mêmes conjonctures ; son jugement n’est solide qu’autant qu’il a pris ces précautions. Un auteur met son ouvrage (119) au jour : je dois me détacher de toute liaison particulière que je puis avoir avec lui : qu’il soit mon ami, mon ennemi ; ou qu’il me soit ce qu’il voudra ; je ne dois me considérer qu’entant qu’homme en général, sans me souvenir que je suis un tel ou un tel homme.

 

            Ceux que le préjugé gouverne ne se plient pas à cette condition ; vous les voyés fermes & obstinés dans leur façon de penser ; ils ne prendront jamais le tour d’esprit que la situation exige : s’ils jugent d’un écrit composé dans les tems passés ou pour d’autres nations, ils ne tiendront aucun compte des opinions & des usages : pleins des mœurs de leur siècle, ils condamneront péremtoirement des choses qui ont été reçûes avec les plus grands applaudissemens de ceux pour qui elles étoient destinées : s’ils jugent d’un écrit moderne, l’ami ou l’ennemi, le rival, le commentateur, l’homme intéressé, en un mot, perce toujours à travers leurs décisions. Par ce moyen on parvient à se gâter le goût : les mêmes beautés & les mêmes défauts ne font plus les impressions (120) qu’ils auroient faites si l’on avoit plier son imagination, & s’oublier, pour un moment, soi même. On peut donc dire qu’ici le goût s’écarte de la règle, & que par conséquent, il n’est d’aucun poids.

 

            On sait que dans toutes les questions qui sont du ressort de l’entendement le préjugé nous égare, & pervertit les opérations des facultés intellectuelles ; il n’est pas moins funeste au bon goût, il corrompt la faculté de sentir le beau ; dans l’un & l’autre cas le bon sens doit le corriger & en prévenir l’influence ; & à cet égard, aussi bien qu’à d’autres, la Raison, si elle n’est pas une partie essentielle du Goût, est au moins requise pour en diriger les opérations. Dans tous les ouvrages où le génie brille il y a un rapport, une convenance de parties : & si l’on n’a pas assez d’étendue d’esprit pour embrasser toutes ces parties, pour les comparer, & pour appercevoir la consistance & l’uniformité du Tout ; on est hors d’état d’en connoître les beautés & les vices. Ce n’est pas assez. Les productions de l’art ont (121) chacune leur but, une fin où elles tendent ; elles sont plus ou moins parfaites, à mesure qu’elles sont mieux ou moins bien ajustées à cette fin : l’Eloquence doit persuader, l’Histoire doit instruire, la Poësie doit plaire par les images qu’elle présente, & par les passions qu’elle fait naître ; ces fins il ne faut jamais les perdre de vûe en lisant les écrits des orateurs, des historiens ou des poëtes ; & il faut voir s’ils ont employé les moyens convenables pour y arriver. Enfin il n’y a point d’ouvrage qui ne soit une chaîne de propositions & de raisonnemens ; je n’excepte pas même ceux des poëtes : à la vérité, ce ne sont pas toujours des raisonnemens bien justes, & bien précis ; mais c’en sont au moins de plausibles & de spécieux, & le coloris dont l’imagination les couvre n’empêche pas qu’on ne les reconnoisse. Les personnages qui paroissent dans les Tragédies & dans les Poëmes Epiques, raisonnent, pensent, concluent, agissent, conformément à leur situation. Pour réussir dans une tâche aussi délicate, il ne suffit pas que le poëte ait (122) du goût & de l’invention ; il faut du jugement. D’ailleurs, quelles sont les facultés dont la perfection perfectionne l’entendement ? ce sont la netteté de la conception, la justesse du discernement, la vivacité de l’esprit ; mais ces mêmes facultés sont les compagnes inséparables du Goût, qui sans elles ne sauroit subsister. Il est rare, ou plutôt il est inoui qu’un homme sensé ne puisse juger de la beauté des arts dont il a la routine ; & il n’est pas moins rare que l’on ait du goût sans avoir du bon sens.

 

            Ainsi, quoique les principes du Goût soient universels, & si non tout à fait, au moins à peu près les mêmes chez tous les hommes, il n’y en a pourtant qu’un petit nombre qui soient capables d’apprécier les productions des arts, & dont le sentiment puisse passer pour la règle du beau. Les organes intérieurs n’ont que très rarement assez de perfection pour donner pleine carrière aux principes généraux, & pour exciter des sensations conformes à ces principes : tantôt ils sont assujettis à un vice radical, tantôt à un désordre accidentel ; (123) d’où il ne peut résulter que de fausses sensations. Si le Critique n’a point de délicatesse dans l’esprit, il juge sans discernement ; n’étant affecté que des qualités grossières & palpables, les touches fines lui échappent : s’il n’a point d’exercice, ses décisions sont confuses, & mêlées de doutes ; s’il ne sait pas comparer, il admire les beautés les plus frivoles, où plutôt il prend pour beauté ce qui est défaut : si le préjugé le domine, il n’a plus de sentiment naturel : s’il manque de bon sens, il ne voit pas la beauté du dessein, cette beauté raisonnée qui est la principale. Il y a peu de personnes exemptes de toutes ces imperfections ; & voilà pourquoi, dans les siècles même les plus polis, les vrais connoisseurs sont si rares. Un sentiment vif & délicat, joint à l’exercice, perfectionné par l’habitude de comparer, libre de tout préjugé, ces qualités, dis-je, réunies constituent le vrai Juge ; & la décision unanime de ces sortes de Juges, par tout où l’on la rencontre, forme ce que nous appelons la Règle du Beau, ou le Principe du Goût.

 

            (124) Mais où  trouver de pareils Juges ? à quelle marque les reconnoître ? comment les distinguer des prétendans à faux titre ? Questions embarrassantes, & qui semblent nous replonger dans la même incertitude dont le but de cette Dissertation étoit de nous délivrer.

 

            Cependant, à bien prendre la chose, ces questions ne regardent pas le Sentiment lui-même, mais un fait. On peut disputer si tel ou tel homme a du bon sens, de la délicatesse, de l’imagination, l’esprit vuide de préjugés ; mais tout le monde tombe d’accord que ce sont là des qualités estimables, & que ceux qui les possèdent méritent de la considération. Dans les cas douteux il n’y a donc autre chose à faire que ce que l’on fait dans les questions qui sont du ressort de l’entendement : il faut produire les meilleurs argumens qu’on puisse trouver : il faut s’en rapporter à des faits, à des réalités, comme à une règle sûre & décisive ; & il faut avoir de l’indulgence pour ceux qui font de cette règle un usage différent. Il nous suffit, pour le présent, d’avoir prouvé que (125) tous les goûts ne sont pas de la même bonté, & qu’en général il y a des hommes plus favorisés, à cet égard, de la Nature que d’autres, & dont le goût doit être universellement reconnu pour meilleur ; quoique peut-être il soit difficile d’indiquer ces hommes en particulier.

 

            Mais en effet cette difficulté n’est pas si grande qu’elle le paroit. Lorsque l’on s’en tient à la spéculation, on croit communément qu’il y a un Critérium pour les sciences, tandis qu’il n’y en a point pour les matières qui relèvent du sentiment : en vient on à l’application ? c’est tout le contraire ; on a bien plus de peine à trouver des règles sûres pour les doctrines scientifiques que pour les choses de goût. Les théories abstraites des Philosophes, les systêmes de la profonde Théologie n’ont qu’un tems, leur règne subsiste pendant un certain période [sic] ; le période suivant le détruit : on en découvres les absurdités ; d’autres théories & d’autres systêmes en prennent la place, & passent à leur tour ; l’expérience prouve que rien n’est plus sujet au hazard, & aux révolutions de la (126) Mode que ces prétendues décisions scientifiques. Il en est tout autrement des beautés de l’Eloquence & de la Poësie. Les ouvrages où la nature & les passions sont bien peintes prennent, en peu de tems, un ascendant universel sur les esprits, & le conservent pour toujours. Tandis qu’Aristote, Platon, Epicure, Descartes règnent tour à tour, Térence & Virgile font le charme de tous les siècles, & personne ne leur dispute cet honneur : la philosophie de Cicéron n’est plus en vogue ; nous admirons encore son éloquence.

 

            Quelques rares que soient les personnes qui ont le goût délicat ; on les distingue aisément dans la société aux jugemens solides qui sortent de leur bouche, & à la supériorité qu’on leur remarque : ils prennent bientôt l’ascendant sur les autres hommes : le ton vif & animé avec lequel ils s’expriment donne une vogue générale aux ouvrages de génie qu’ils approuvent. Il y a bien des gens qui par eux-mêmes n’ont qu’un sentiment foible, vague, & incertain ; & qui cependant sont capables (127) de goûter les belles choses lorsqu’on les leur fait connoitre, & qu’on les met sur les voyes. Un homme s’est-il mis en état d’admirer un excellent Poëme, ou une belle pièce d’Eloquence ? il communique son admiration ; & chaque conversion qu’il fait en produit de nouvelles. Le préjugé peut, pour un tems, offusquer le vrai génie ; mais on ne voit pourtant jamais les suffrages réunis en faveur du faux génie ; & le préjugé même doit à la fin céder à la force du Sentiment que la belle Nature excite. Une nation civilisée peut se méprendre dans le choix du Philosophe qu’elle met au premier rang ; mais elle ne se trompera pas long-tems sur le Poëte, Tragique ou Epique, à qui cet honneur appartient.

 

            Cependant quelques efforts que nous fassions pour fixer la Règle du Goût, & pour y ramener les diverses opinions des hommes ; il reste toujours deux sources de variété, qui à la vérité ne vont pas jusqu’à faire confondre les limites du Beau & du Laid, mais qui pourtant font naître de la différence dans les degrés d’approbation (128) & de blâme : la première consiste dans l’humeur, qui n’est pas la même chez tous les hommes ; la seconde dans les mœurs & dans les opinions particulièrement affectées à chaque tems, & chaque nation.

 

            Les principes généraux du Goût, que la Nature a gravés dans les esprits, sont uniformes : par-tout où les jugemens varient, on découvre quelque défaut, ou quelque corruption des facultés naturelles, provenant, soit du préjugé, soit de l’inexpérience, soit d’un manque de délicatesse ; & l’on trouve toujours de bonnes raisons d’approuver le goût des uns, & de condamner celui des autres. Il n’en est pas de même lorsque la diversité provient soit d’une constitution interne, soit d’une situation externe qui ne peuvent passer pour des fautes de part ni d’autre, & qui par conséquent ne nous permettent pas de préférer une opinion à l’autre. En ce cas, dis-je, la contrariété des sentimens est inévitable, & c’est en vain que nous cherchons une règle pour la concilier.

 

           Les images tendres, les peintures de l’Amour font impression sur un jeune homme (129) qui a les passions vives ; un ; un homme plus avancé en âge se plaira aux livres des Sages et des Philosophes, qui enseignent à régler les mœurs & à subjuguer les passions : à vingt ans Ovide sera notre auteur favori, Horace à quarante, & peut-être Tacite à cinquante. Vainement tâcherions nous de dépouiller nos propres penchans pour revêtir ceux d’autrui : nous choisissons notre auteur, comme nous choisissons nos amis, c'est-à-dire que la conformité d’humeur & de disposition décide de notre choix : soit que nous ayons l’esprit enjoué ou atrabilaire ; soit que le sentiment ou la réflexion domine en nous ; nous nous affectionnons toujours à l’écrivain qui nous ressemble davantage.

 

            Celui-ci aime le sublime, celui-là le passionné, un troisième le plaisant : l’un sensible aux moindres fautes, veut de l’exactitude par-tout ; l’autre plus touché du beau, pardonne vingt absurdités en faveur d’un trait élevé, ou pathétique : il y en a dont l’oreille demande (130) de la brièveté & de la force ; d’autres préfèrent les expressions riches & harmonieuses : un tel affecte la simplicité ; un tel recherche l’élégance. La Comédie, la Tragédie, la Satyre, l’Ode, chacun de ces genres a ses partisans, qui le mettent au-dessus de tous les autres : un Critique qui n’approuveroit qu’un seul de ces genres, et condamneroit tout le reste seroit manifestement dans l’erreur ; cependant il n’est guères possible de ne pas sentir de la prédilection pour ce qui s’accorde avec notre tour d’esprit particulier : ce sont là de ces préférences innocentes, dont nous ne saurions nous dispenser, & qui entre des hommes raisonnables ne sauroient fournir matière à dispute, parce qu’il n’y a point de règle pour en décider.

 

            C’est pour cette raison qu’une représentation nous plaît d’autant plus que les caractères ressemblent davantage à ceux que nous voyons de nos jours, & dans notre païs. Il faut des efforts pour se faire à la simplicité des anciennes (131) mœurs, pour voir des Princesses puiser de l’eau dans la fontaine, & les Rois & les Héros s’apprêter eux mêmes leur manger. Nous conviendrons en général que ces sortes de descriptions ne sont pas des défauts dont l’auteur soit responsable, & qu’elles ne défigurent point l’ouvrage ; mais l’ouvrage fera pourtant moins d’impression sur nous. Voilà encore pourquoi il est si difficile de transporter les Comédies d’un siècle, ou d’une nation, dans l’autre. Dans l’Andrienne de Térence, & dans la Clitie de Machiavel, la beauté sur qui roule toute l’action, invisible pour le spectateur, demeure pendant toute la pièce cachée derrière les coulisses : cela est conforme à la réserve des anciens Grecs & des Italiens modernes ; mais en France & en Angleterre cela ne sera jamais goûté : un savant qui réflêchit peut se rendre raison de ces singularités ; mais le commun des spectateurs ne sauroit se séparer de ses idées & de ses habitudes au point (132) de se plaire à un spectacle qui peint des idées & des habitudes si différentes.

 

            Ici s’offre une réflexion qui pourra être utile pour éclaircir la fameuse dispute sur les Anciens & les Modernes. Lorsqu’une absurdité apparente s’offre dans l’écrit d’un Ancien, les partisans de l’Antiquité prétendent qu’il faut avoir égard aux mœurs du siècle où il a vêcu ; leurs adversaires n’admettent point cette excuse, ou du moins ne veulent la recevoir que comme l’apologie de l’auteur, & non comme l’apologie de l’ouvrage. Mon sentiment est que les limites de la controverse n’ont jamais été trop bien réglées entre les deux partis. Lorsqu’on nous présente une singularité de mœurs qui n’a rien que d’innocent, comme sont les exemples que nous avons rapportés tantôt, nous aurions tort assurément d’y trouver à redire ; & ce ne seroit que par un faux rafinement que l’on pourroit s’en choquer. Si l’on vouloit ne rien donner aux révolutions continuelles qui se font (133) dans les mœurs & dans les usages, ne rien admettre qui se soit selon nos modes ; les monumens des Poëtes, ces monumens plus durables que l’airain, tomberoient bientôt en poussière, comme de la mauvaise argile. Faudra-t-il donc jetter les portraits de nos ancêtres, à cause des fraises & des vertugadins dont nous les voyons ornés ? Il en est tout autrement lorsqu’il s’agit d’idées qui regardent la Morale, ou la Décence, & que ces idées diffèrent d’un siècle à l’autre : par-tout où le vice est dépeint sans qu’on lui attache une marque de blâme ou d’infamie, c’est une tache réelle, & qui incontestablement défigure un Poëme : je ne puis ni ne dois me plaire à de pareils sentimens : j’excuserai le poëte sur les usages de son tems, mais je ne saurois gouter le morceau qui représente ces usages. Les traits d’inhumanité & d’indécence répandus si ouvertement dans les caractères tracés par plusieurs poëtes de l’antiquité, sans en excepter Homère (134) & les Tragiques Grecs, ces traits, dis-je, diminuent considérablement le prix de ces productions d’ailleurs si excellentes ; & à cet égard les Modernes ont un grand avantage sur les Anciens. Qui s’intéresseroit à la fortune et aux sentimens de Héros aussi féroces ? qui ne seroit choqué de voir ainsi confondre le vice avec la vertu. Quelque indulgence que nous puissions avoir pour les préjugés d’un écrivain ; nous ne saurions prendre sur nous d’applaudir à des sentimens & à des mœurs aussi répréhensibles.

 

            Il faut faire ici une grande différence entre les principes de Morale & les opinions spéculatives : ces dernières sont dans un flux perpétuel ; le systême du père n’est pas celui du fils ; à peine trouveroit on un homme qui soit constant & toujours le même à cet égard. Les erreurs de spéculation, de quelque nature qu’elles puissent être, n’ôtent donc que fort peu de chose aux mérites d’un bel écrivain ; l’imagination du lecteur s’y fait (135) aisément, elle se plie à toutes sortes d’opinions, & n’en goûte pas moins les beautés qui y tiennent. Mais il faudroit un effort bien violent pour changer le jugement que nous portons des mœurs, & pour faire tomber l’approbation ou le blâme, la haine ou l’amour sur d’autres objets que sur ceux auxquels une longue habitude nous a appris à attacher ces sentimens. Un homme intimement pénétré de la rectitude de la morale qui règle ses décisions, a raison d’en être jaloux, & de ne jamais trahir, ne fût ce que pour un instant, les mouvemens de son cœur, par complaisance pour un auteur, quel qu’il puisse être.

 

            De toutes les erreurs spéculatives qui peuvent se glisser dans les ouvrages de génie, il n’y en a point de plus excusables que celles qui regardent la Religion. Il n’est jamais permis de juger de la civilité ou de la sagesse d’une nation par la grossièreté ou le rafinement des principes de Théologie qu’elle professe : le bons sens, qui dirige les hommes dans les affaires de (136) la vie, n’ plus lieu dans les matières religieuses, parce que l’on suppose ces matières placées hors de la portée de la Raison. C’est pourquoi le Critique qui veut se faire une juste idée de la Poësie des Anciens ne doit pas faire attention aux absurdités du systême payen ; & notre postérité doit avoir la même indulgence pour nous. Un article de foi, tant qu’il n’est qu’article de foi, ne peut jamais passer pour un défaut dans le poëte ; il ne le devient que lorsque s’emparant du cœur il le jette dans la bigotterie, ou dans la superstition : ce n’est qu’alors qu’il brouille les sensations morales, & qu’il renverse la barrière que la Nature a mise entre le vice & la vertu : en ce cas, dis-je, il devient une tache ineffaçable, condamnée par le principe que nous venons de poser, & dont on ne souroit laver l’auteur en la rejettant sur les préjugés & les fausses opinions de son siècle.

 

            Il est de la nature de la religion Catholique-Romaine d’inspirer à ses sectateurs une haine violente contre tous les autres (137) cultes, & de représenter les Payens, les Mahométans, & les Hérétiques comme autant d’objets de la colère & des vangeances célestes. Ces sentimens, quoique extrêmement condamnables, les zélateurs de cette communion les prennent pour des vertus, & les étalent dans leurs Tragédies & dans les Poëmes Epiques, comme une espèce d’héroïsme religieux : c’est cette bigotterie qui a défiguré deux des plus belles pièces du Théâtre François, Athalie & Polieucte : un zèle immodéré pour de certains cultes particuliers y est dépeint avec toute la pompe imaginable, & fait le caractère dominant des principaux personnages : il n’y a qu’à entendre l’héroïque Joad apostrophant Josabet, qu’il trouve en conversation avec Mathan, prêtre de Baal.

 

Où suis-je ? de Baal ne vois-je pas le prêtre ?

Quoi, fille de Favid ! vous parlés à ce traître !

Vous souffrés qu’il vous parle ! Et vous ne craignés pas

(138) Que du fond de l’abîme, entrouvert sous ses pas,

Il ne sorte à l’instant des feux qui vous embrasent :

Ou qu’en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent !

Que veut-il ? de quel front cet ennemi de Dieu

Vient il infecter l’air qu’on respire en ce lieu ?

 

            De pareilles maximes sont applaudies au spectacle de Paris ; à Londres on aimeroit tout autant Achille dire à Agamemnon qu’il a le front d’un chien & le cœur d’un cerf, ou bien Jupiter menaçant Junon d’une vigoureuse bastonnade si elle ne veut pas se taire.

 

            Les principes religieux sont encore un défaut dans un ouvrage d’agrément, lorsqu’étant poussés jusqu’à la superstition on les mêle mal à propos à des sujets qui n’y ont aucun rapport. Ce n’est pas même une excuse pour le poëte que de dire que les mœurs de son païs ont surchargé la vie humaine de tant de cérémonies (139) & de pratiques religieuses qu’il n’y a aucune condition, aucune situation qui en soit exempte. La comparaison que fait Pétrarque de sa belle Laure avec Jésus Christ passera toujours pour ridicule ; il n’est pas moins ridicule de voir l’aimable libertin Boccace remercier très sérieusement le Tout-puissant & le Beau-sexe de lui avoir prêté leur assistance contre ses ennemis.

 

Fin

 

 

 

 

 

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OF THE STANDARD OF TASTE

 

 

(231) THE great variety of Taste, as well as of opinion, which prevails in the world, is too obvious not to have fallen under every one's observation. Men of the most confined knowledge are able to remark a difference of taste in the narrow circle of their acquaintance, even where the persons have been educated under the same government, and have early imbibed the same prejudices. But those, who can enlarge their view to contemplate distant nations and remote ages, are still more surprized at the great inconsistence and contrariety. We are apt to call barbarous whatever departs widely from our own taste and apprehension: But soon find the epithet of reproach retorted on us. And the highest arrogance and self-conceit is at last startled, on observing an equal assurance on all sides, and scruples, amidst such a contest of sentiment, to pronounce positively in its own favour.

 

As this variety of taste is obvious to the most careless enquirer; so will it be found, on examination, to be still greater in reality than in appearance. The sentiments of men often differ with regard to beauty and deformity of all kinds, even while their general discourse is the same. There are certain terms in every language, which import blame, and others praise; and all men, who use the same tongue, must agree in their application of them. Every voice is united in applauding elegance, propriety, (232) simplicity, spirit in writing; and in blaming fustian, affectation, coldness, and a false brilliancy: But when critics come to particulars, this seeming unanimity vanishes; and it is found, that they had affixed a very different meaning to their expressions. In all matters of opinion and science, the case is opposite: The difference among men is there oftener found to lie in generals than in particulars; and to be less in reality than in appearance. An explanation of the terms commonly ends the controversy; and the disputants are surprized to find, that they had been quarrelling, while at bottom they agreed in their judgment. Those who found morality on sentiment, more than on reason, are inclined to comprehend ethics under the former observation, and to maintain, that, in all questions, which regard conduct and manners, the difference among men is really greater than at first sight it appears. It is indeed obvious, that writers of all nations and all ages concur in applauding justice, humanity, magnanimity, prudence, veracity; and in blaming the opposite qualities. Even poets and other authors, whose compositions are chiefly calculated to please the imagination, are yet found from Homer down to Fénelon, to inculcate the same moral precepts, and to bestow their applause and blame on the same virtues and vices. This great unanimity is usually ascribed to the influence of plain reason; which, in all these cases, maintains similar sentiments in all men, and prevents those controversies, to which the abstract sciences are so much exposed. So far as the unanimity is real, this account may be admitted as satisfactory: But we must also allow that some part of the seeming harmony in morals may be accounted for from the very nature of language. The word virtue, with its equivalent in every tongue, implies praise; as that of vice does blame: And no one, without the most obvious and grossest (233) impropriety, could affix reproach to a term, which in general acceptation is understood in a good sense; or bestow applause, where the idiom requires disapprobation. Homer’s general precepts, where he delivers any such, will never be controverted; but it is obvious, that, when he draws particular pictures of manners, and represents heroism in Achilles and prudence in Ulysses, he intermixes a much greater degree of ferocity in the former, and of cunning and fraud in the latter, than Fénelon would admit of. The sage Ulysses in the Greek poet seems to delight in lies and fictions, and often employs them without any necessity or even advantage: But his more scrupulous son, in the French epic writer, exposes himself to the most imminent perils, rather than depart from the most exact line of truth and veracity.

 

The admirers and followers of the Alcoran insist on the excellent moral precepts interspersed throughout that wild and absurd performance. But it is to be supposed, that the Arabic words, which correspond to the English, equity, justice, temperance, meekness, charity, were such as, from the constant use of that tongue, must always be taken in a good sense; and it would have argued the greatest ignorance, not of morals, but of language, to have mentioned them with any epithets, besides those of applause and approbation. But would we know, whether the pretended prophet had really attained a just sentiment of morals? Let us attend to his narration; and we shall soon find, that he bestows praise on such instances of treachery, inhumanity, cruelty, revenge, bigotry, as are utterly incompatible with civilized society. No steady rule of right seems there to be attended to; and every action is blamed or praised, so far only as it is beneficial or hurtful to the true believers.

 

The merit of delivering true general precepts in ethics is indeed very small. Whoever recommends (234) any moral virtues, really does no more than is implied in the terms themselves. That people, who invented the word charity, and used it in a good sense, inculcated more clearly and much more efficaciously, the precept, be charitable, than any pretended legislator or prophet, who should insert such a maxim in his writings. Of all expressions, those, which, together with their other meaning, imply a degree either of blame or approbation, are the least liable to be perverted or mistaken.

 

It is natural for us to seek a Standard of Taste; a rule, by which the various sentiments of men may be reconciled; at least, a decision, afforded, confirming one sentiment, and condemning another.

 

There is a species of philosophy, which cuts off all hopes of success in such an attempt, and represents the impossibility of ever attaining any standard of taste. The difference, it is said, is very wide between judgment and sentiment. All sentiment is right; because sentiment has a reference to nothing beyond itself, and is always real, wherever a man is conscious of it. But all determinations of the understanding are not right; because they have a reference to something beyond themselves, to wit, real matter of fact; and are not always conformable to that standard. Among a thousand different opinions which different men may entertain of the same subject, there is one, and but one, that is just and true; and the only difficulty is to fix and ascertain it. On the contrary, a thousand different sentiments, excited by the same object, are all right: Because no sentiment represents what is really in the object. It only marks a certain conformity or relation between the object and the organs or faculties of the mind; and if that conformity did not really exist, the sentiment could never possibly have being. Beauty is no quality in things themselves: It exists merely in the mind which contemplates them; and each mind perceives (235) a different beauty. One person may even perceive deformity, where another is sensible of beauty; and every individual ought to acquiesce in his own sentiment, without pretending to regulate those of others. To seek the real beauty, or real deformity, is as fruitless an enquiry, as to pretend to ascertain the real sweet or real bitter. According to the disposition of the organs, the same object may be both sweet and bitter; and the proverb has justly determined it to be fruitless to dispute concerning tastes. It is very natural, and even quite necessary, to extend this axiom to mental, as well as bodily taste; and thus common sense, which is so often at variance with philosophy, especially with the sceptical kind, is found, in one instance at least, to agree in pronouncing the same decision.

 

But though this axiom, by passing into a proverb, seems to have attained the sanction of common sense; there is certainly a species of common sense which opposes it, at least serves to modify and restrain it. Whoever would assert an equality of genius and elegance between Ogilby and Milton, or Bunyan and Addison, would be thought to defend no less an extravagance, than if he had maintained a mole-hill to be as high as Teneriffe, or a pond as extensive as the ocean. Though there may be found persons, who give the preference to the former authors; no one pays attention to such a taste; and we pronounce without scruple the sentiment of these pretended critics to be absurd and ridiculous. The principle of the natural equality of tastes is then totally forgot, and while we admit it on some occasions, where the objects seem near an equality, it appears an extravagant paradox, or rather a palpable absurdity, where objects so disproportioned are compared together.

 

It is evident that none of the rules of composition are fixed by reasonings a priori, or can be esteemed abstract conclusions of the understanding, from (236) comparing those habitudes and relations of ideas, which are eternal and immutable. Their foundation is the same with that of all the practical sciences, experience; nor are they any thing but general observations, concerning what has been universally found to please in all countries and in all ages. Many of the beauties of poetry and even of eloquence are founded on falsehood and fiction, on hyperboles, metaphors, and an abuse or perversion of terms from their natural meaning. To check the sallies of the imagination, and to reduce every expression to geometrical truth and exactness, would be the most contrary to the laws of criticism; because it would produce a work, which, by universal experience, has been found the most insipid and disagreeable. But though poetry can never submit to exact truth, it must be confined by rules of art, discovered to the author either by genius or observation. If some negligent or irregular writers have pleased, they have not pleased by their transgressions of rule or order, but in spite of these transgressions: They have possessed other beauties, which were conformable to just criticism; and the force of these beauties has been able to overpower censure, and give the mind a satisfaction superior to the disgust arising from the blemishes. Ariosto pleases; but not by his monstrous and improbable fictions, by his bizarre mixture of the serious and comic styles, by the want of coherence in his stories, or by the continual interruptions of his narration. He charms by the force and clearness of his expression, by the readiness and variety of his inventions, and by his natural pictures of the passions, especially those of the gay and amorous kind: And however his faults may diminish our satisfaction, they are not able entirely to destroy it. Did our pleasure really arise from those parts of his poem, which we denominate faults, this would be no objection to criticism in general: It would only be an objection (237) to those particular rules of criticism, which would establish such circumstances to be faults, and would represent them as universally blameable. If they are found to please, they cannot be faults; let the pleasure, which they produce, be ever so unexpected and unaccountable.

 

But though all the general rules of art are founded only on experience and on the observation of the common sentiments of human nature, we must not imagine, that, on every occasion, the feelings of men will be conformable to these rules. Those finer emotions of the mind are of a very tender and delicate nature, and require the concurrence of many favourable circumstances to make them play with facility and exactness, according to their general and established principles. The least exterior hindrance to such small springs, or the least internal disorder, disturbs their motion, and confounds the operation of the whole machine. When we would make an experiment of this nature, and would try the force of any beauty or deformity, we must choose with care a proper time and place, and bring the fancy to a suitable situation and disposition. A perfect serenity of mind, a recollection of thought, a due attention to the object; if any of these circumstances be wanting, our experiment will be fallacious, and we shall be unable to judge of the catholic and universal beauty. The relation, which nature has placed between the form and the sentiment, will at least be more obscure; and it will require greater accuracy to trace and discern it. We shall be able to ascertain its influence not so much from the operation of each particular beauty, as from the durable admiration, which attends those works, that have survived all the caprices of mode and fashion, all the mistakes of ignorance and envy.

 

The same Homer, who pleased at Athens and Rome two thousand years ago, is still admired at (238) Paris and at London. All the changes of climate, government, religion, and language, have not been able to obscure his glory. Authority or prejudice may give a temporary vogue to a bad poet or orator; but his reputation will never be durable or general. When his compositions are examined by posterity or by foreigners, the enchantment is dissipated, and his faults appear in their true colours. On the contrary, a real genius, the longer his works endure, and the more wide they are spread, the more sincere is the admiration which he meets with. Envy and jealousy have too much place in a narrow circle; and even familiar acquaintance with his person may diminish the applause due to his performances: But when these obstructions are removed, the beauties, which are naturally fitted to excite agreeable sentiments, immediately display their energy; and while the world endures, they maintain their authority over the minds of men.

 

It appears then, that, amidst all the variety and caprice of taste, there are certain general principles of approbation or blame, whose influence a careful eye may trace in all operations of the mind. Some particular forms or qualities, from the original structure of the internal fabric, are calculated to please, and others to displease; and if they fail of their effect in any particular instance, it is from some apparent defect or imperfection in the organ. A man in a fever would not insist on his palate as able to decide concerning flavours; nor would one, affected with the jaundice, pretend to give a verdict with regard to colours. In each creature, there is a sound and a defective state; and the former alone can be supposed to afford us a true standard of taste and sentiment. If, in the sound state of the organ, there be an entire or a considerable uniformity of sentiment among men, we may thence derive an idea of the perfect beauty; in like manner as the appearance of objects in daylight, to the eye of a (239) man in health, is denominated their true and real colour, even while colour is allowed to be merely a phantasm of the senses.

 

Many and frequent are the defects in the internal organs, which prevent or weaken the influence of those general principles, on which depends our sentiment of beauty or deformity. Though some objects, by the structure of the mind, be naturally calculated to give pleasure, it is not to be expected, that in every individual the pleasure will be equally felt. Particular incidents and situations occur, which either throw a false light on the objects, or hinder the true from conveying to the imagination the proper sentiment and perception.

 

One obvious cause, why many feel not the proper sentiment of beauty, is the want of that delicacy of imagination, which is requisite to convey a sensibility of those finer emotions. This delicacy every one pretends to: Every one talks of it; and would reduce every kind of taste or sentiment to its standard. But as our intention in this essay is to mingle some light of the understanding with the feelings of sentiment, it will be proper to give a more accurate definition of delicacy, than has hitherto been attempted. And not to draw our philosophy from too profound a source, we shall have recourse to a noted story in Don Quixote.

 

It is with good reason, says Sancho to the squire with the great nose, that I pretend to have a judgment in wine: This is a quality hereditary in our family. Two of my kinsmen were once called to give their opinion of a hogshead, which was supposed to be excellent, being old and of a good vintage. One of them tastes it; considers it; and after mature reflection pronounces the wine to be good, were it not for a small taste of leather, which he perceived in it. The other, after using the same precautions, gives also his verdict in favour of the wine; but with the reserve of a taste of iron, which (240) he could easily distinguish. You cannot imagine how much they were both ridiculed for their judgment. But who laughed in the end? On emptying the hogshead, there was found at the bottom, an old key with a leathern thong tied to it.

 

The great resemblance between mental and bodily taste will easily teach us to apply this story. Though it be certain, that beauty and deformity, more than sweet and bitter, are not qualities in objects, but belong entirely to the sentiment, internal or external; it must be allowed, that there are certain qualities in objects, which are fitted by nature to produce those particular feelings. Now as these qualities may be found in a small degree, or may be mixed and confounded with each other, it often happens, that the taste is not affected with such minute qualities, or is not able to distinguish all the particular flavours, amidst the disorder, in which they are presented. Where the organs are so fine, as to allow nothing to escape them; and at the same time so exact as to perceive every ingredient in the composition: This we call delicacy of taste, whether we employ these terms in the literal or metaphorical sense. Here then the general rules of beauty are of use; being drawn from established models, and from the observation of what pleases or displeases, when presented singly and in a high degree: And if the same qualities, in a continued composition and in a smaller degree, affect not the organs with a sensible delight or uneasiness, we exclude the person from all pretensions to this delicacy. To produce these general rules or avowed patterns of composition is like finding the key with the leathern thong; which justified the verdict of Sancho’s kinsmen, and confounded those pretended judges who had condemned them. Though the hogshead had never been emptied, the taste of the one was still equally delicate, and that of the other equally dull and languid: But it would have been more difficult to (241) have proved the superiority of the former, to the conviction of every by-stander. In like manner, though the beauties of writing had never been methodized, or reduced to general principles; though no excellent models had ever been acknowledged; the different degrees of taste would still have subsisted, and the judgment of one man been preferable to that of another; but it would not have been so easy to silence the bad critic, who might always insist upon his particular sentiment, and refuse to submit to his antagonist. But when we show him an avowed principle of art; when we illustrate this principle by examples, whose operation, from his own particular taste, he acknowledges to be conformable to the principle; when we prove, that the same principle may be applied to the present case, where he did not perceive or feel its influence: He must conclude, upon the whole, that the fault lies in himself, and that he wants the delicacy, which is requisite to make him sensible of every beauty and every blemish, in any composition or discourse.

 

It is acknowledged to be the perfection of every sense or faculty, to perceive with exactness its most minute objects, and allow nothing to escape its notice and observation. The smaller the objects are, which become sensible to the eye, the finer is that organ, and the more elaborate its make and composition. A good palate is not tried by strong flavours; but by a mixture of small ingredients, where we are still sensible of each part, notwithstanding its minuteness and its confusion with the rest. In like manner, a quick and acute perception of beauty and deformity must be the perfection of our mental taste; nor can a man be satisfied with himself while he suspects, that any excellence or blemish in a discourse has passed him unobserved. In this case, the perfection of the man, and the perfection of the sense or feeling, are found to be united. A very delicate palate, on many occasions, (242) may be a great inconvenience both to a man himself and to his friends: But a delicate taste of wit or beauty must always be a desirable quality; because it is the source of all the finest and most innocent enjoyments, of which human nature is susceptible. In this decision the sentiments of all mankind are agreed. Wherever you can ascertain a delicacy of taste, it is sure to meet with approbation; and the best way of ascertaining it is to appeal to those models and principles, which have been established by the uniform consent and experience of nations and ages.

 

But though there be naturally a wide difference in point of delicacy between one person and another, nothing tends further to encrease and improve this talent, than practice in a particular art, and the frequent survey or contemplation of a particular species of beauty. When objects of any kind are first presented to the eye or imagination, the sentiment, which attends them, is obscure and confused; and the mind is, in a great measure, incapable of pronouncing concerning their merits or defects. The taste cannot perceive the several excellencies of the performance; much less distinguish the particular character of each excellency, and ascertain its quality and degree. If it pronounce the whole in general to be beautiful or deformed, it is the utmost that can be expected; and even this judgment, a person, so unpractised, will be apt to deliver with great hesitation and reserve. But allow him to acquire experience in those objects, his feeling becomes more exact and nice: He not only perceives the beauties and defects of each part, but marks the distinguishing species of each quality, and assigns it suitable praise or blame. A clear and distinct sentiment attends him through the whole survey of the objects; and he discerns that very degree and kind of approbation or displeasure, which each part is naturally fitted to produce. The (243) mist dissipates, which seemed formerly to hang over the object: The organ acquires greater perfection in its operations; and can pronounce, without danger of mistake, concerning the merits of every performance. In a word, the same address and dexterity, which practice gives to the execution of any work, is also acquired by the same means, in the judging of it.

 

So advantageous is practice to the discernment of beauty, that, before we can give judgment on any work of importance, it will even be requisite, that that very individual performance be more than once perused by us, and be surveyed in different lights with attention and deliberation. There is a flutter or hurry of thought which attends the first perusal of any piece, and which confounds the genuine sentiment of beauty. The relation of the parts is not discerned: The true characters of style are little distinguished: The several perfections and defects seem wrapped up in a species of confusion, and present themselves indistinctly to the imagination. Not to mention, that there is a species of beauty, which, as it is florid and superficial, pleases at first; but being found incompatible with a just expression either of reason or passion, soon palls upon the taste, and is then rejected with disdain, at least rated at a much lower value.

 

It is impossible to continue in the practice of contemplating any order of beauty, without being frequently obliged to form comparisons between the several species and degrees of excellence, and estimating their proportion to each other. A man, who has had no opportunity of comparing the different kinds of beauty, is indeed totally unqualified to pronounce an opinion with regard to any object presented to him. By comparison alone we fix the epithets of praise or blame, and learn how to assign the due degree of each. The coarsest daubing contains a certain lustre of colours and exactness of (244) imitation, which are so far beauties, and would affect the mind of a peasant or Indian with the highest admiration. The most vulgar ballads are not entirely destitute of harmony or nature; and none but a person, familiarized to superior beauties, would pronounce their numbers harsh, or narration uninteresting. A great inferiority of beauty gives pain to a person conversant in the highest excellence of the kind, and is for that reason pronounced a deformity: As the most finished object, with which we are acquainted, is naturally supposed to have reached the pinnacle of perfection, and to be entitled to the highest applause. One accustomed to see, and examine, and weigh the several performances, admired in different ages and nations, can alone rate the merits of a work exhibited to his view, and assign its proper rank among the productions of genius.

 

But to enable a critic the more fully to execute this undertaking, he must preserve his mind free from all prejudice, and allow nothing to enter into his consideration, but the very object which is submitted to his examination. We may observe, that every work of art, in order to produce its due effect on the mind, must be surveyed in a certain point of view, and cannot be fully relished by persons, whose situation, real or imaginary, is not conformable to that which is required by the performance. An orator addresses himself to a particular audience, and must have a regard to their particular genius, interests, opinions, passions, and prejudices; otherwise he hopes in vain to govern their resolutions, and inflame their affections. Should they even have entertained some prepossessions against him, however unreasonable, he must not overlook this disadvantage; but, before he enters upon the subject, must endeavour to conciliate their affection, and acquire their good graces. A critic of a different age or nation, who should peruse this discourse, (245) must have all these circumstances in his eye, and must place himself in the same situation as the audience, in order to form a true judgment of the oration. In like manner, when any work is addressed to the public, though I should have a friendship or enmity with the author, I must depart from this situation; and considering myself as a man in general, forget, if possible, my individual being and my peculiar circumstances. A person influenced by prejudice, complies not with this condition; but obstinately maintains his natural position, without placing himself in that point of view, which the performance supposes. If the work be addressed to persons of a different age or nation, he makes no allowance for their peculiar views and prejudices; but, full of the manners of his own age and country, rashly condemns what seemed admirable in the eyes of those for whom alone the discourse was calculated. If the work be executed for the public, he never sufficiently enlarges his comprehension, or forgets his interest as a friend or enemy, as a rival or commentator. By this means, his sentiments are perverted; nor have the same beauties and blemishes the same influence upon him, as if he had imposed a proper violence on his imagination, and had forgotten himself for a moment. So far his taste evidently departs from the true standard; and of consequence loses all credit and authority.

 

It is well known, that in all questions, submitted to the understanding, prejudice is destructive of sound judgment, and perverts all operations of the intellectual faculties: It is no less contrary to good taste; nor has it less influence to corrupt our sentiment of beauty. It belongs to good sense to check its influence in both cases; and in this respect, as well as in many others, reason, if not an essential part of taste, is at least requisite to the operations of this latter faculty. In all the nobler productions (246) of genius, there is a mutual relation and correspondence of parts; nor can either the beauties or blemishes be perceived by him, whose thought is not capacious enough to comprehend all those parts, and compare them with each other, in order to perceive the consistence and uniformity of the whole. Every work of art has also a certain end or purpose, for which it is calculated; and is to be deemed more or less perfect, as it is more or less fitted to attain this end. The object of eloquence is to persuade, of history to instruct, of poetry to please by means of the passions and the imagination. These ends we must carry constantly in our view, when we peruse any performance; and we must be able to judge how far the means employed are adapted to their respective purposes. Besides, every kind of composition, even the most poetical, is nothing but a chain of propositions and reasonings; not always, indeed, the justest and most exact, but still plausible and specious, however disguised by the colouring of the imagination. The persons introduced in tragedy and epic poetry, must be represented as reasoning, and thinking, and concluding, and acting, suitably to their character and circumstances; and without judgment, as well as taste and invention, a poet can never hope to succeed in so delicate an undertaking. Not to mention, that the same excellence of faculties which contributes to the improvement of reason, the same clearness of conception, the same exactness of distinction, the same vivacity of apprehension, are essential to the operations of true taste, and are its infallible concomitants. It seldom, or never happens, that a man of sense, who has experience in any art, cannot judge of its beauty; and it is no less rare to meet with a man who has a just taste without a sound understanding.

 

Thus, though the principles of taste be universal, and nearly, if not entirely the same in all men; yet few are qualified to give judgment on any work (247) of art, or establish their own sentiment as the standard of beauty. The organs of internal sensation are seldom so perfect as to allow the general principles their full play, and produce a feeling correspondent to those principles. They either labour under some defect, or are vitiated by some disorder; and by that means, excite a sentiment, which may be pronounced erroneous. When the critic has no delicacy, he judges without any distinction, and is only affected by the grosser and more palpable qualities of the object: The finer touches pass unnoticed and disregarded. Where he is not aided by practice, his verdict is attended with confusion and hesitation. Where no comparison has been employed, the most frivolous beauties, such as rather merit the name of defects, are the object of his admiration. Where he lies under the influence of prejudice, all his natural sentiments are perverted. Where good sense is wanting, he is not qualified to discern the beauties of design and reasoning, which are the highest and most excellent. Under some or other of these imperfections, the generality of men labour; and hence a true judge in the finer arts is observed, even during the most polished ages, to be so rare a character: Strong sense, united to delicate sentiment, improved by practice, perfected by comparison, and cleared of all prejudice, can alone entitle critics to this valuable character; and the joint verdict of such, wherever they are to be found, is the true standard of taste and beauty.

 

But where are such critics to be found? By what marks are they to be known? How distinguish them from pretenders? These questions are embarrassing; and seem to throw us back into the same uncertainty, from which, during the course of this essay, we have endeavoured to extricate ourselves.

 

But if we consider the matter aright, these are (248) questions of fact, not of sentiment. Whether any particular person be endowed with good sense and a delicate imagination, free from prejudice, may often be the subject of dispute, and be liable to great discussion and enquiry: But that such a character is valuable and estimable will be agreed in by all mankind. Where these doubts occur, men can do no more than in other disputable questions, which are submitted to the understanding: They must produce the best arguments, that their invention suggests to them; they must acknowledge a true and decisive standard to exist somewhere, to wit, real existence and matter of fact; and they must have indulgence to such as differ from them in their appeals to this standard. It is sufficient for our present purpose, if we have proved, that the taste of all individuals is not upon an equal footing, and that some men in general, however difficult to be particularly pitched upon, will be acknowledged by universal sentiment to have a preference above others.

 

But in reality the difficulty of finding, even in particulars, the standard of taste, is not so great as it is represented. Though in speculation, we may readily avow a certain criterion in science and deny it in sentiment, the matter is found in practice to be much more hard to ascertain in the former case than in the latter. Theories of abstract philosophy, systems of profound theology, have prevailed during one age: In a successive period, these have been universally exploded: Their absurdity has been detected: Other theories and systems have supplied their place, which again gave place to their successors: And nothing has been experienced more liable to the revolutions of chance and fashion than these pretended decisions of science. The case is not the same with the beauties of eloquence and poetry. Just expressions of passion and nature are sure, after a little time, to gain public applause, (249) which they maintain for ever. Aristotle, and Plato, and Epicurus, and Descartes, may successively yield to each other: But Terence and Virgil maintain an universal, undisputed empire over the minds of men. The abstract philosophy of Cicero has lost its credit: The vehemence of his oratory is still the object of our admiration.

 

Though men of delicate taste be rare, they are easily to be distinguished in society, by the soundness of their understanding and the superiority of their faculties above the rest of mankind. The ascendant, which they acquire, gives a prevalence to that lively approbation, with which they receive any productions of genius, and renders it generally predominant. Many men, when left to themselves, have but a faint and dubious perception of beauty, who yet are capable of relishing any fine stroke, which is pointed out to them. Every convert to the admiration of the real poet or orator is the cause of some new conversion. And though prejudices may prevail for a time, they never unite in celebrating any rival to the true genius, but yield at last to the force of nature and just sentiment. Thus, though a civilized nation may easily be mistaken in the choice of their admired philosopher, they never have been found long to err, in their affection for a favourite epic or tragic author.

 

But notwithstanding all our endeavours to fix a standard of taste, and reconcile the discordant apprehensions of men, there still remain two sources of variation, which are not sufficient indeed to confound all the boundaries of beauty and deformity, but will often serve to produce a difference in the degrees of our approbation or blame. The one is the different humours of particular men; the other, the particular manners and opinions of our age and country. The general principles of taste are uniform in human nature: Where men vary in their judgments, some defect or perversion in the faculties (250) may commonly be remarked; proceeding either from prejudice, from want of practice, or want of delicacy; and there is just reason for approving one taste, and condemning another. But where there is such a diversity in the internal frame or external situation as is entirely blameless on both sides, and leaves no room to give one the preference above the other; in that case a certain degree of diversity in judgment is unavoidable, and we seek in vain for a standard, by which we can reconcile the contrary sentiments.

 

A young man, whose passions are warm, will be more sensibly touched with amorous and tender images, than a man more advanced in years, who takes pleasure in wise, philosophical reflections concerning the conduct of life and moderation of the passions. At twenty, Ovid may be the favourite author; Horace at forty; and perhaps Tacitus at fifty. Vainly would we, in such cases, endeavour to enter into the sentiments of others, and divest ourselves of those propensities, which are natural to us. We choose our favourite author as we do our friend, from a conformity of humour and disposition. Mirth or passion, sentiment or reflection; whichever of these most predominates in our temper, it gives us a peculiar sympathy with the writer who resembles us.

 

One person is more pleased with the sublime; another with the tender; a third with raillery. One has a strong sensibility to blemishes, and is extremely studious of correctness: Another has a more lively feeling of beauties, and pardons twenty absurdities and defects for one elevated or pathetic stroke. The ear of this man is entirely turned towards conciseness and energy; that man is delighted with a copious, rich, and harmonious expression. Simplicity is affected by one; ornament by another. Comedy, tragedy, satire, odes, have each its partizans, who prefer that particular species (251) of writing to all others. It is plainly an error in a critic, to confine his approbation to one species or style of writing, and condemn all the rest. But it is almost impossible not to feel a predilection for that which suits our particular turn and disposition. Such preferences are innocent and unavoidable, and can never reasonably be the object of dispute, because there is no standard, by which they can be decided.

 

For a like reason, we are more pleased, in the course of our reading, with pictures and characters, that resemble objects which are found in our own age or country, than with those which describe a different set of customs. It is not without some effort, that we reconcile ourselves to the simplicity of ancient manners, and behold princesses carrying water from the spring, and kings and heroes dressing their own victuals. We may allow in general, that the representation of such manners is no fault in the author, nor deformity in the piece; but we are not so sensibly touched with them. For this reason, comedy is not easily transferred from one age or nation to another. A Frenchman or Englishman is not pleased with the Andria of Terence, or Clitia of Machiavel; where the fine lady, upon whom all the play turns, never once appears to the spectators, but is always kept behind the scenes, suitably to the reserved humour of the ancient Greeks and modern Italians. A man of learning and reflection can make allowance for these peculiarities of manners; but a common audience can never divest themselves so far of their usual ideas and sentiments, as to relish pictures which no wise resemble them.

 

But here there occurs a reflection, which may, perhaps, be useful in examining the celebrated controversy concerning ancient and modern learning; where we often find the one side excusing any seeming absurdity in the ancients from the manners of (252) the age, and the other refusing to admit this excuse, or at least, admitting it only as an apology for the author, not for the performance. In my opinion, the proper boundaries in this subject have seldom been fixed between the contending parties. Where any innocent peculiarities of manners are represented, such as those above mentioned, they ought certainly to be admitted; and a man, who is shocked with them, gives an evident proof of false delicacy and refinement. The poet's monument more durable than brass, must fall to the ground like common brick or clay, were men to make no allowance for the continual revolutions of manners and customs, and would admit of nothing but what was suitable to the prevailing fashion. Must we throw aside the pictures of our ancestors, because of their ruffs and farthingales? But where the ideas of morality and decency alter from one age to another, and where vicious manners are described, without being marked with the proper characters of blame and disapprobation; this must be allowed to disfigure the poem, and to be a real deformity. I cannot, nor is it proper I should, enter into such sentiments; and however I may excuse the poet, on account of the manners of his age, I never can relish the composition. The want of humanity and of decency, so conspicuous in the characters drawn by several of the ancient poets, even sometimes by Homer and the Greek tragedians, diminishes considerably the merit of their noble performances, and gives modern authors an advantage over them. We are not interested in the fortunes and sentiments of such rough heroes: We are displeased to find the limits of vice and virtue so much confounded: And whatever indulgence we may give to the writer on account of his prejudices, we cannot prevail on ourselves to enter into his sentiments, or bear an affection to characters, which we plainly discover to be blameable.

 

The case is not the same with moral principles, as with speculative opinions of any kind. These are in continual flux and revolution. The son embraces a different system from the father. Nay, there scarcely is any man, who can boast of great constancy and uniformity in this particular. Whatever speculative errors may be found in the polite writings of any age or country, they detract but little from the value of those compositions. There needs but a certain turn of thought or imagination to make us enter into all the opinions, which then prevailed, and relish the sentiments or conclusions derived from them. But a very violent effort is requisite to change our judgment of manners, and excite sentiments of approbation or blame, love or hatred, different from those to which the mind from long custom has been familiarized. And where a man is confident of the rectitude of that moral standard, by which he judges, he is justly jealous of it, and will not pervert the sentiments of his heart for a moment, in complaisance to any writer whatsoever.

 

Of all speculative errors, those, which regard religion, are the most excusable in compositions of genius; nor is it ever permitted to judge of the civility or wisdom of any people, or even of single persons, by the grossness or refinement of their theological principles. The same good sense, that directs men in the ordinary occurrences of life, is not hearkened to in religious matters, which are supposed to be placed altogether above the cognizance of human reason. On this account, all the absurdities of the pagan system of theology must be overlooked by every critic, who would pretend to form a just notion of ancient poetry; and our posterity, in their turn, must have the same indulgence to their forefathers. No religious principles can ever be imputed as a fault to any poet, while they remain merely principles, and take not such (254) strong possession of his heart, as to lay him under the imputation of bigotry or superstition. Where that happens, they confound the sentiments of morality, and alter the natural boundaries of vice and virtue. They are therefore eternal blemishes, according to the principle abovementioned; nor are the prejudices and false opinions of the age sufficient to justify them.

 

It is essential to the Roman catholic religion to inspire a violent hatred of every other worship, and to represent all pagans, mahometans, and heretics as the objects of divine wrath and vengeance. Such sentiments, though they are in reality very blameable, are considered as virtues by the zealots of that communion, and are represented in their tragedies and epic poems as a kind of divine heroism. This bigotry has disfigured two very fine tragedies of the French theatre, Polieucte and Athalia; where an intemperate zeal for particular modes of worship is set off with all the pomp imaginable, and forms the predominant character of the heroes. "What is this," says the sublime Joad to Josabet, finding her in discourse with Mathan, the priest of Baal, "Does the daughter of David speak to this traitor? Are you not afraid, lest the earth should open and pour forth flames to devour you both? Or lest these holy walls should fall and crush you together? What is his purpose? Why comes that enemy of God hither to poison the air, which we breathe, with his horrid presence?" Such sentiments are received with great applause on the theatre of PARIS; but at London the spectators would be full as much pleased to hear Achilles tell Agamemnon, that he was a dog in his forehead, and a deer in his heart, or Jupiter threaten Juno with a sound drubbing, if she will not be quiet.

 

Religious principles are also a blemish in any polite composition, when they rise up to superstition, and intrude themselves into every sentiment, (255) however remote from any connection with religion. It is no excuse for the poet, that the customs of his country had burthened life with so many religious ceremonies and observances, that no part of it was exempt from that yoke. It must for ever be ridiculous in Petrach to compare his mistress, Laura, to Jesus Christ. Nor is it less ridiculous in that agreeable libertine, Boccace, very seriously to give thanks to God Amighty and the ladies, for their assistance in defending him against his enemies.

 



[1]              « habitudes ». Il s’agit ici d’un archaïsme. (NdT)

[2]              Les deux mots sont ici synonymes. Voir le sens originel du mot « catholique ». (NdT)

[3]              Mon texte donne « performances », ce qui et manifestement une erreur. Il faut en effet lire « preferences ». (NdT)

[4]              Horace. (NdT)

[5]              Je ne modifie pas l’orthographe. (Le numérisateur)

[6]              Idem.

[7]              De même, la ponctuation n’a pas été modifiée. (Le numérisateur)

[8]              Cette répétition, fruit d’une erreur d’impression, est dans le texte. (Le numérisateur)

[9]              Voir note 1 (le numérisateur).

[10]            Quoique cet exemple explique merveilleusement la Théorie de notre auteur ; je crains que bien des lecteurs ne le trouvent trop bas & trop ignoble pour entrer dans une traduction [le numérisateur : le mot est légèrement raturé] sérieuse, & que l’on ne reproche à Mr Hume d’avoir pêché contre la règle du goût dans l’endroit même où il veut l’établir. On ne fera pas le même reproche à Mr de la Motte, qui l’a mis en fable : il est là fort à sa place : c’est le propre de la Fable de cacher les vérités les plus importantes sous des images communes & familières. R. du T.