EMMANUEL
KANT

Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique
(a)(1a)
Traduction faite à partir de l'édition des oeuvres
complètes de Kant de l'Académie de Berlin (Tome VIII)
Traduction : Philippe Folliot, professeur de philosophie au Lycée Ango de
Dieppe
Introduction
Proposition 1
Proposition 2
Proposition 3
Proposition 4
Proposition 5
Proposition 6
Proposition 7
Proposition 8
Proposition 9
Notes de Kant
Toutes
les dispositions naturelles (alle Naturanlagen)(17) d'une créature sont destinées (18) à se développer (auszuwikeln) un jour complètement et
en raison d'une fin (zweckmäßig). C'est vérifiable chez tous les animaux, non seulement par
l'observation externe, mais aussi par l'observation interne, par la dissection.
Un organe, dont la destination n'est pas d'être utilisé (das nicht gebraucht
werden soll), une structure (eine Anordnung) qui n'atteint pas son but (ihren
Zweck) est incompatible (19) avec
une étude téléologique de la nature. Car, si nous nous écartons de ce principe
(Grundsatze), nous n'avons plus une nature conforme à des fins ( eine
gesetzmäßige), mais un jeu de la nature sans finalité (sondern eine zwecklos
spielende Natur), et le hasard (20)
désolant détrône (tritt an die Stelle)(21)
le fil directeur de la raison (des Leiftfadens der Vernunft).
Chez
l'homme (en tant qu'il est la seule créature raisonnable sur terre), les
dispositions naturelles, dont la destination est l'usage de la raison, devaient
se développer seulement dans l'espèce, pas dans l'individu. La raison (Die Vernunft), dans une créature,
est une faculté (ist ein Vermögen) d'étendre les règles et les intentions de
l'usage de toutes ses forces bien au-delà de l'instinct naturel (weit über den
Naturinstinct) et elle ne connaît aucune limite à ses projets (und kennt keine
Grenzen ihrer Entwürfe). Mais elle n’œuvre pas elle-même de façon instinctive.
Au contraire, elle a besoin de tentatives, de pratique, elle a besoin de tirer
des leçons, pour progresser (fortzuschreiten) petit à petit d'un degré de
discernement (23) à l'autre. C'est
pour cette raison qu'il faudrait à chaque homme une vie démesurément longue
pour apprendre comment il doit faire un usage entier de toutes ses dispositions
naturelles (wie er von allen seinen Naturanlangen einen vollständigen Gebrauch
machen solle); ou, si la nature n'a fixé à sa vie qu'une courte durée (ce qui
s'est effectivement produit), elle a alors besoin d'une succession indéfinie (24) de générations (Zeugungen), dont
chacune lègue aux autres ses lumières (ihre Aufklärung), pour que ses germes (25) atteignent dans notre espèce un
niveau de développement (...Stufe der Entwicklung) qui soit pleinement conforme
à son intention (welche ihrer Absicht vollständig angemessen ist). Et ce terme
doit être, au moins dans l'idée que l'homme en a, le but de ses efforts (das
Ziel seiner Bestrebungen), car, sinon, les dispositions naturelles, pour leur
plus grande part, devraient être considérées comme vaines et sans finalité (als
vergeblich und zwecklos); ce qui supprimerait tous les principes pratiques
(alle praktischen Prinzipien), et rendrait de cette façon la nature, dont
normalement la sagesse doit servir de principe dans le jugement de ses
créations, suspecte de se prêter, en l'homme seulement, à un jeu puéril.
La
nature a voulu que l'homme tire entièrement de lui-même ce qui va au-delà de
l'agencement mécanique de son existence animale (was über die mechanische
Anordnung seines tierischen Daseins (26)
geht), et qu'il ne participe à aucune autre félicité (Glückseligkeit) ou à
aucune autre perfection (Vollkommenheit), que celles qu'il s'est procurées
lui-même par la raison, en tant qu'affranchi de l'instinct (als die er sich
selbst frei von Instinct, durch eigene Vernunft verschafft hat). La nature, en effet, ne fait rien de
superflu (überflüssig) et elle n'est pas prodigue (27) dans l'usage des moyens pour atteindre ses fins.
Qu'elle ait donné à l'homme la raison et la liberté du vouloir qui se fonde sur
elle, c'était déjà l'indication de son intention (Absicht) en ce qui concerne
la dotation de l'homme (Ausstattung). Ce dernier devait dès lors ni être
conduit par l'instinct, ni être pourvu et informé par une connaissance innée.
Il devait bien plutôt tout tirer de lui-même. L'invention des moyens de se
nourrir, de s'abriter, d'assurer sa sécurité et sa défense (pour lesquelles la
nature ne lui a donné ni les cornes du taureau, ni les griffes du lion, ni les
crocs du chien, mais seulement les mains), tous les divertissements, qui
peuvent rendre la vie agréable, même son intelligence (selbst seine Einsicht)
et sa prudence (und Klugheit) et même la bonté de la volonté, tout cela devait
entièrement être son propre ouvrage (sein eigen Werk). La nature semble ici
s'être complue dans sa plus grande économie et elle a mesuré au plus juste,
avec beaucoup de parcimonie, sa dotation animale pour le besoin [pourtant]
extrême d'une existence commençante (das höchste Bedürfniß einer anfänglichen
Existenz); comme si elle avait voulu que l'homme, quand il se serait hissé
(empor gearbeitet) de la plus grande inculture (28) à la plus grande habileté (Geschicklichkeit), à la
perfection intérieure du mode de penser (innerer Vollkommenheit der
Denkungsart), et par là (autant qu'il est possible sur terre) à la félicité
(zur Glückseligkeit), en eût ainsi le plein mérite, et n'en fût redevable qu'à
lui-même; comme si également elle avait eu plus à cœur (habe sie es mehr
...angelegt) l'estime de soi d'un être raisonnable que le bien-être (29).Car il y a dans le cours des
affaires humaines une foule de peines qui attendent l'homme. Il semble pour
cette raison que la nature n'ait rien fait du tout pour qu'il vive bien,
[qu'elle ait] au contraire [ fait tout] pour qu'il travaille à aller largement
au-delà de lui-même (daß er sich so weit hervorarbeite), pour se rendre digne
(würdig), par sa conduite, de la vie et du bien-être. Il reste en tout cas à ce
sujet de quoi surprendre désagréablement : les générations antérieures ne
paraissent s'être livré à leur pénible besogne (ihr mühseliges Geschäft) qu'à
cause des générations ultérieures
(um der späteren willen), pour leur préparer le niveau à partir duquel ces
dernières pourront ériger l'édifice dont la nature a le dessein (Absicht), et
donc pour que seules ces générations ultérieures aient la chance d'habiter le
bâtiment auquel la longue suite de leurs ancêtres (à vrai dire, sans doute,
sans intention) a travaillé sans pouvoir prendre part eux-mêmes au bonheur (an
dem Glück) qu'ils préparaient. Mais aussi énigmatique (30) que cela soit, c'est pourtant vraiment nécessaire
(nothwendig) si l'on admet qu'une espèce animale doit avoir la raison (eine
Tiergattung soll Vernunft haben) et, comme classe d'être raisonnables (und als
Klasse vernünftiger Wesen), qui sont tous mortels mais dont l'espèce est
immortelle (unsterblich), doit tout de même parvenir au développement complet
de ses dispositions (ihrer Anlagen).
Le moyen dont se sert la nature, pour mener
à terme le développement de toutes les dispositions humaines est leur antagonisme
(Antagonism) dans la société (Gesellschaft), jusqu'à ce que celui-ci finisse
pourtant par devenir la cause (die Ursache) d'un ordre conforme à la loi (einer
gesetzmäßigen Ordnung)(31).
J'entends ici par antagonisme l'insociable
sociabilité (die ungesellige Geselligkeit) des hommes, c'est-à-dire le
penchant (Hang) des hommes à entrer en société, qui est pourtant lié à une
résistance générale (mit einem durchgängigen Widerstande) qui menace
constamment de rompre cette société (welcher diese Gesellschaft beständig zu
trennen droht). L'homme possède une tendance (eine Neigung) à s'associer, parce
que dans un tel état il se sent plus qu' homme (32), c'est-à-dire qu'il sent le développement de ses
dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer
(s'isoler) parce qu'il trouve en même temps en lui cet attribut qu'est
l'insociabilité, [tendance] à vouloir seul tout organiser (richten) selon son
humeur (33); et de là, il s'attend à
[trouver] de la résistance partout, car il sait de lui-même qu'il est enclin
(geneigt ist) de son côté à résister aux autres (34). C'est cette résistance qui excite alors toutes les
forces de l'homme ( alle Kräfte des Menschen), qui le conduit à triompher (35) de son penchant à la paresse
(seinen Hang zur Faulheit ) et, mu par l'ambition, la soif de dominer ou de
posséder (getrieben durch Ehrsucht, Herrschsucht oder Habsucht), à se tailler
une place (36) parmi ses compagnons,
qu'il ne peut souffrir, mais dont il
ne peut non plus se passer (37). C'est à ce moment qu'ont lieu les
premiers pas de l'inculture (37b)
à la culture, culture qui repose sur la valeur intrinsèque de l'homme,
[c'est-à-dire] sur sa valeur sociale (38).
C'est alors que les talents se développent peu à peu, que le goût (der
Geschmack) se forme, et que, par un progrès continu des Lumières (39), commence à s'établir (40) un mode de pensée qui peut, avec
le temps, transformer la grossière disposition au discernement moral ( die
grobe Naturanlage zur sittlichen Unterscheidung) en principes pratiques
déterminés ( in bestimmte praktische Principien), et ainsi transformer enfin un
accord pathologiquement (41) arraché pour [former] la société
(eine pathologish-abgedrungene Zuzammenstimmung zu einer Gesellschaft) en un
tout moral (in ein moralisches Ganze). Sans cette insociabilité,
attribut, il est vrai, en lui-même fort peu aimable (42), d'où provient cette résistance que chacun doit
nécessairement rencontrer dans ses prétentions égoïstes (bei seinen
selbstsüchtgen Anmaßungen), tous les talents resteraient cachés dans leur
germes pour l'éternité, dans une vie de bergers d'Arcadie, dans la parfaite
concorde (bei vollkommener Eintracht), la tempérance (43) et l'amour réciproque (Wechselliebe). Les hommes,
inoffensifs (gutartig) comme les moutons qu'ils font paître, ne donneraient à
leur existence une valeur (Werth) guère plus grande que celle de leurs bêtes
d'élevage; ils ne combleraient pas le vide de la création au regard de sa
finalité (das Leere der Schöpfung in Ansehung ihres Zwecks), comme nature
raisonnable. Que la nature soit donc remerciée, pour cette incapacité à se
supporter (für die Unvertragsamkeit), pour cette vanité jalouse d'individus
rivaux (44), pour l'appétit
insatiable de possession mais aussi de domination (für die nicht zu
befriedigende (45) Begierde zum
Haben oder auch zum Herrschen)! Sans cela, les excellentes (46) dispositions sommeilleraient éternellement en
l'humanité à l'état de simples potentialités (47). L'homme veut la concorde (Eintracht), mais la nature
sait mieux ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde (Zwietracht).
L'homme veut vivre à son aise et plaisamment, mais la nature veut qu'il soit
dans l'obligation de se précipiter hors de son indolence (aus der Lässigkeit)
et de sa tempérance inactive (aus ... untätigen Genügsamkeit) dans le travail
et les efforts (in Arbeit und Mühseligkeiten), pour aussi, en revanche, trouver
en retour le moyen de s'en délivrer intelligemment. Les mobiles naturels (die
natürlichen Triebfedern), les sources de l'insociabilité et de la résistance
générale, d'où proviennent tant de maux (so viele Ubel), mais qui pourtant
opèrent toujours une nouvelle tension des forces, et suscitent ainsi un
développement plus important des dispositions naturelles, trahissent
(verrathen) donc bien l'ordonnance d'un sage créateur (die Anordnung eines
weisen Schöpfers), et non comme qui dirait la main d'un esprit malin (die Hand
eines bösartigen Geistes) qui aurait abîmé (gepfuscht) son ouvrage magnifique
(seine herrliche Anstalt) ou l'aurait corrompu de manière jalouse (oder sie
neidischer Weise verderbt habe).
Le
plus grand problème pour l'espèce humaine, celui que la nature la (48) force à résoudre (zu dessen Auflösung die Natur ihn
zwingt), est de parvenir à une société civile administrant
universellement le droit (einer allgemein das Recht verwaltenden bürgerlichen
Gesellschaft). Puisque c'est
seulement dans la société, et à la vérité dans celle qui a la plus grande
liberté (die größte Freiheit) et donc un antagonisme général entre ses membres,
et qui pourtant détermine (49) de la
façon la plus stricte et garantit les limites de cette liberté (der Grenzen
dieser Freiheit), de façon à ce qu'elle se maintienne avec la liberté d'autrui;
puisque c'est seulement dans cette société que l'intention suprême de la nature
(die höchste Absicht der Natur) peut être atteinte, à savoir le développement,
en l'humanité, de toutes ses dispositions, et que la nature veut aussi que
l'humanité soit dans l'obligation d'accéder par elle-même [à ce stade] comme à
toutes les fins de sa destination (wie alle Zwecke ihrer Bestimmung); aussi il
faut qu'une société dans laquelle la
liberté, sous des lois extérieures (in welcher Freiheit unter äußeren Gesetzen), se trouvera liée au plus haut
degré possible à une puissance irrésistible ( mit unviderstehlicher Gewalt
verbunden angetroffen wird), c'est-à-dire une constitution civile parfaitement juste (eine wollkommen
gerechte bürgerliche Verfassung), soit la tâche suprême (die höchste
Aufgabe) de la nature pour l'espèce humaine, car la nature ne peut mener à leur
terme ses autres desseins, avec notre espèce, qu'en trouvant le moyen de
réaliser (50) cette tâche et en l'exécutant (51). C'est la souffrance (52) qui force (zwingt) l'homme, autrement tant épris de
liberté naturelle (53), à mettre le
pied (zu treten) dans cet état de coercition (in diesen Zustand des Zwanges) ;
et, à vrai dire, [c'est là] la plus grande des souffrances, celle que les
hommes s'infligent les uns aux autres, leurs penchants (deren Neigungen)
faisant qu'ils ne peuvent pas longtemps subsister les uns à côté des autres en
liberté sauvage (in wilder Freiheit). C'est seulement dans un enclos tel (in einem solchen Gehege) que celui
de la société civile (als bürgerliche Vereinigung) que les mêmes penchants
produisent par la suite le meilleur effet (bie beste Wirkung); tout comme les
arbres, par cela même que chacun cherche à prendre aux autres l'air et le
soleil, se contraignent à les chercher au-dessus d'eux, et par là, acquièrent
une belle croissante droite (einen schönen geraden Wuchs); tandis qu'en liberté
et séparés (abgesondert) les uns des autres, ils laissent leurs branches se
développer à leur gré (54), et
poussent rabougris, tordus et de travers. Toute culture, tout art qui orne
l'humanité, le plus bel ordre social (die schönste gesellschaftliche Ordnung)
sont les fruits de l'insociabilité (der Ungeselligkeit) qui, par elle-même, est
contrainte (genötigt) de se discipliner (disciplinieren) et ainsi de développer
(entwickeln) complétement, par un art extorqué (durch abgedrungene (55) Kunst), les germes de la nature
(die Keine der Natur).
Ce problème est en même temps le plus
difficile (das schwerste) et celui qui sera résolu le plus tard. La
difficulté (die Schwierigkeit), que même la simple idée (Idee) de cette tâche
(dieser Aufgabe) nous met déjà sous les yeux, est la suivante : l'homme est un animal (ein Tier) qui, quand il vit avec d'autres [membres] de son espèce a besoin d'un maître (einen Herrn nöthig). Car il abuse (56) à coup sûr de sa liberté (Freiheit) à l'égard de ses
semblables (57); et, bien qu'en tant
que créature raisonnable (als vernünftiges Geschöpf) il souhaite une loi (ein
Gesetz wünscht)) qui mette des bornes (Schranken) à la liberté de tous,
pourtant, son penchant animal égoïste (seine selbstsüchtige thierische Neigung)
l'entraîne (58) à faire exception
pour lui, quand il le peut. Il a donc besoin d'un maître, qui brise sa volonté
personnelle (der ihm den eigenen Willen breche) et le force (ihn nötige) à
obéir (zu gehorchen) à une volonté universellement reconnue (59), de sorte que chacun puisse être libre. Mais d'où
sortira-t-il ce maître? Nulle part ailleurs que dans l'espèce humaine. Mais ce
maître est de la même façon un animal qui a besoin d'un maître. L'homme peut
donc mener cela comme il veut, on ne voit pas d'ici comment il pourrait se
procurer un chef de la justice publique (ein Oberhaupt der öffentlichen
Gerechtigkeit) qui soit lui-même juste (gerecht); qu'il le cherche en un
particulier (in einer einzelnen Person) ou qu'il le cherche en une société de
plusieurs personnes choisies à cet effet (oder in einer Gesellschaft vieler
dazu auserlesener Personen). Car chacun, parmi eux, abusera toujours de sa
liberté si personne n'exerce sur lui un contrôle (60) d'après les lois (nach den Gesetzen). Mais le chef
suprême (das höchste Oberhaupt) doit être juste en lui-même et être pourtant un homme.
C'est pourquoi cette tâche est la plus difficile de toutes, et même sa solution
parfaite impossible : dans un bois aussi courbe que celui dont est fait
l'homme, rien ne peut être taillé (gezimmert) qui soit tout à fait droit (ganz
Gerades). La nature ne nous impose que de nous rapprocher de cette idée (b) Mais que cette tâche soit celle qui
est mise en oeuvre (61) le plus
tard, cela vient de ce qu'elle requiert des concepts exacts de la nature d'une
constitution possible (richtige Begriffe von der Natur einer möglichen
Verfassung), une grande expérience (Erfahrenheit), fruit (62) de nombreux voyages à travers le monde, et par-dessous
tout une bonne volonté (guter Wille) préparée (vorbereiteter) à accepter cette constitution. Ces trois
éléments (Stücke) sont tels qu'ils ne peuvent se trouver réunis un jour que
très difficilement, et si cela arrive, que très tardivement, après de nombreux
essais [faits] en pure perte (nach viel vergeblichen Versuchen).
Le problème de l'établissement (63) d'une société civile parfaite (einer wollkommen bürgerlichen Verfassung) est dépendant de celui de l'établissement de relations extérieures entre les Etats régies par des lois (gesetzmäßigen äußeren Staatsverhältnisses), et ne peut être résolu sans que ce dernier ne le soit. A quoi bon travailler à une constitution civile réglée par la loi entre les particuliers, c'est-à-dire à la mise en place (an der Anordnung) d'une communauté (eines gemeinen Wesens) (64)? La même insociabilité (Ungeselligkeit), qui contraignait les hommes à cette tâche, est la cause [qui fait] que chaque communauté, dans les relations extérieures, c'est-à-dire en tant qu'Etat en rapport avec les [autres] Etats, se trouve en liberté naturelle, et par suite, doit attendre des autres [Etats] les mêmes maux (die Ubel) qui accablaient les particuliers et les forçaient à entrer dans un état civil réglé par des lois. La nature a donc aussi utilisé l'incapacité à se supporter (die Unvertragsamkeit) [que manifestent] les hommes, et même les grandes sociétés et les grands corps politiques (Staatskörper) composés d'individus de ce genre, comme un moyen de découvrir, au sein-même de l'inévitable antagonisme, un état de repos et de sécurité (einen Zustand der Ruhe und Sicherheit). C'est-à-dire que, par les guerres (Kriege), par ses préparatifs extravagants (überspannte) et jamais relâchés (niemals nachlassende), par la souffrance (65) qui s'ensuit et qui doit finalement être ressentie par chaque Etat même en pleine paix intérieure (mitten im Frieden innerlich), la nature pousse [les Etats] à des tentatives d'abord imparfaites (zu anfänglich unvollkommenen Versuchen), mais finalement, après beaucoup de dévastations (Verwüstungen), de renversements (66), et même après un épuisement intérieur général de leurs forces, [les pousse] à faire ce que la raison (die Vernunft) aurait pu aussi leur dire sans une si triste expérience; à savoir sortir de l'état sans lois des sauvages pour entrer dans une société des nations (aus dem gesetzlosen Zustande der Wilden hinaus zu gehen un in einen Völkerbund zu treten) (67), dans laquelle chaque Etat, même le plus petit, pourra attendre sa sécurité et ses droits (Rechte) non de sa force propre ou de son appréciation juridique personnelle (oder eigener rechlichen Beurteilung), mais seulement de cette grande société des nations (Foedus Amphictyonum)(68), de l'union des forces en une seule force et de la décision, soumise à des lois, de l'union des volontés en une seule volonté (69). Aussi enthousiaste (schwärmerisch) que puisse aussi paraître cette idée (diese Idee), et bien qu'une telle idée ait prêté à rire chez un abbé de Saint-Pierre ou chez un Rousseau (peut-être parce qu'ils croyaient la réalisation (der Ausführung) d'une telle idée trop proche), c'est pourtant le résultat (70) inévitable de la souffrance (71) où les hommes se placent mutuellement, qui doit contraindre les Etats (aussi difficile qu'il soit pour eux de l'admettre) à adopter cette résolution même que l'homme sauvage (der wilde Mensch) avait été contraint de prendre d'aussi mauvais gré (so ungern), à savoir : renoncer (aufzugeben) à sa liberté brutale (seine brutale Freiheit) et chercher dans une constitution réglée par la loi le repos et la sécurité. Toutes les guerres (alle Kriege) sont donc autant d'essais (certes pas dans l'intention (Absicht) des hommes, mais dans l'intention de la nature) de mettre en place de nouvelles relations entre Etats et, par la destruction (durch Zerstörung), ou du moins par le démembrement (wenigstens Zerstückelung), de former de tout nouveaux corps qui, à leur tour, soit par eux-mêmes, soit à cause de leur proximité (72), ne peuvent se conserver et doivent par là essuyer de nouvelles et semblables révolutions (neue, ähnliche Revolutionen); jusqu'à ce qu'enfin, un jour, en partie par la meilleure organisation possible d'une constitution civile à l'intérieur (theils durch die bestmögliche Anordnung der bürgerlichen Verfassung innerlich), en partie par une convention et une législation communautaires à l'extérieur (theils durch eine gemeinschaftliche Verabredng und Gesetzgebung äußerlich), un Etat soit fondé qui, semblable à une communauté civile, puisse, tout comme un automate (ein Automat), se maintenir par elle-même.
Doit-on
attendre d'une rencontre épicurienne (73) des causes efficientes (von einem
epikurischen Zusammenlauf wirkender Ursachen) que les Etats, tout comme les
atomes minuscules de la matière, s'essaient à toutes sortes de configurations
par leur choc fortuit (durch ihren ungefähren Zusammenstoß) (74), qui, par de nouveaux chocs, soient à leur tour
réduites à néant, jusqu'à ce qu'enfin, un jour, réussisse par hasard (von ungefähr) une configuration telle qu'elle puisse se
maintenir dans sa forme (un heureux hasard (ein Glückszufall) qui aura bien des
difficultés à se produire un jour); ou doit-on plutôt admettre que la nature
suit ici un cours régulier (einen regelmäßigen Gang) pour mener peu à peu notre
espèce du degré inférieur de l'animalité (von der unteren Stufe der Tierheit)
jusqu'au degré suprême de l'humanité (zur höchsten Stufe der Menschheit) par,
il est vrai, un art propre bien qu'extorqué à l'homme, et qu'elle développe
très régulièrement, dans cet agencement apparemment sauvage (wilden), ses
dispositions originaires (ursprünglichen Anlagen); ou bien préfère-ton que, de
toutes ces actions et réactions de l'homme, rien, dans l'ensemble, nulle part,
ne résulte, ou du moins rien de sensé (Kluges), que tout restera comme tout a
toujours été, et que l'on ne peut, de là, prévoir si la discorde (die Zwietracht),
qui est si naturelle à notre espèce, ne nous prépare pas finalement un enfer de
maux (eine Hölle von Ubeln), quelque civilisé (gesitteten) que soit notre état,
pendant qu'elle anéantira peut-être de nouveau cet état et tous les progrès
(Fortschritte) [réalisés] jusqu'à présent dans la culture par une dévastation
barbare (un destin (ein Schicksal) dont on n'est pas l'abri sous le règne du hasard aveugle (der blinden
Ungefährs), qui est en fait la même chose que la liberté sans lois (gesetzlose
Freiheit), si on ne suppose (75) pas
[que la discorde suit](76) un fil directeur de la nature
secrètement lié à une sagesse (einen insgeheim an Weisheit geknüpften Leitfaden
der Natur (unterlegt))! Ce qui revient à peu près (ungefähr) à la question :
est-il bien raisonnable d'admettre la finalité
(Zweckmäßigkeit) de l'institution de la nature dans ses parties et pourtant
l'absence de finalité (Zwecklosigkeit)
dans le tout? Ainsi, ce que faisait l'état sans finalité des sauvages (der
zwecklose Zustand der Wilden), à
savoir qu'il bridait (zurück hielt) les dispositions naturelles de notre espèce
mais, finalement, par les maux où il la plaçait, la contraignait à sortir de
cet état et à entrer dans une constitution civile où tous ces germes (Keime)
peuvent être développés, la liberté barbare (die barbarische Freiheit) des
Etats déjà institués le fait aussi : par l'utilisation de toutes les forces des
communautés pour s'armer les uns contre les autres, par les dévastations que la
guerre occasionne, et encore plus par la nécessité de se tenir pour cette
raison constamment en état d'alerte (77)
il est vrai que le progrès du développement des dispositions naturelles (78) se trouve entravé. Mais, en
revanche, les maux qui en proviennent contraignent notre espèce à trouver une
loi d'équilibre (ein Gesetz des Gleichgewichts) pour [conserver] la résistance
(Widerstande) de nombreux Etats voisins, [résistance] en elle-même salutaire
(heilsamen), et qui naît de leur liberté, et à conférer de la fermeté
(Nachdruck) à cette loi par l'union des forces en une seule force (79), par conséquent à instaurer un
Etat cosmopolitique de sécurité publique des Etats (einen weltbürgerlichen
Zustand der öffentlichen Staatsicherheit), qui ne soit pas sans danger (ohne alle Gefahr), afin que les
forces de l'humanité ne s'endorment pas, mais qui ne soit pas non plus sans un
principe d'égalité (ohne ein Prinzip
der Gleichheit) de leur action et de leur réaction mutuelles, afin qu'elles ne s'entredétruisent pas. Avant
que ce dernier pas (à savoir
l'union des Etats (nämlich die Staatenverbindung) ne se fasse, donc à peu près
à mi-chemin de son développement (80),
la nature humaine subit les maux les plus durs sous l'apparence trompeuse
(unter dem betrüglichen Anschein) d'un bien-être extérieur; et Rousseau n'avait
pas tellement tort, quand il préférait l'état des sauvages (wenn er den Zustand
der Wilden vorzog), si l'on s'empresse (81)
de faire abstraction (82) de la
dernière étape que notre espèce a encore à franchir. Nous sommes cultivés à un haut niveau par l'art et
la science (Wir sind im hohen Grade durch Kunst und Wissenschaft cultivirt). Nous sommes civilisés (civilisirt), jusqu'à en être
accablés (bis zum Uberlästigen), par la courtoisie (Artigkeit) et les
convenances (Anständigkeit) sociales de toutes sortes. Mais se tenir déjà pour moralisés (moralisirt), il s'en faut
encore de beaucoup (83). Car l'idée
de la moralité (die Idée der Moralität) appartient bien à la culture, mais la
mise en oeuvre de cette idée, qui se réduit à l'apparence de moralité (das
Sittenähnliche), par la noble ambition (84)
et par la bienséance extérieure, constitue (85) simplement la civilisation. Mais aussi longtemps que
les Etats utiliseront toutes leurs forces à leurs projets d'expansion vains et
violents (auf ihren eiteln und gewaltsamen Erweiterungsabsichten) et qu'ils
freineront constamment le lent effort (Beühung) de formation intérieure du mode
de penser (Denkungsart) de leurs citoyens, en leur ôtant même toute aide dans
cette pespective (alle Unterstützung in dieser Absicht), on ne pourra rien
attendre de cette façon de faire : il est nécessaire, [pour obtenir autre
chose], que chaque communauté forme ses citoyens par un long travail intérieur (86). Mais tout bien, qui n'est pas greffé
sur une intention moralement bonne (das nicht auf moralischgute Gesinnung
gepropft ist), n'est rien d'autre qu'une apparence ostentatoire et un manque de
moralité habillé de brillants atours (87).
Le genre humain demeurera sans doute dans cet état jusqu'à ce qu'il ait
travaillé à sortir, par la façon dont j'ai parlé, de l'état chaotique de ses
relations internationales (aus dem chaotischen Zustande seiner
Staatsverhältnisse).
On
peut considérer l'histoire (die Geschichte) de l'espèce humaine, dans
l'ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature (als die Wollziehung
eines verborgenen Plans der Natur), pour réaliser (zu Stande zu bringen), à
l'intérieur , et dans ce but, aussi à l'extérieur (88), une constitution politique (Staatsverfassung)
parfaite, car c'est la seule façon (89)
pour elle de pouvoir développer complètement en l'humanité toutes ses
dispositions. Cette
proposition est une conséquence de la précédente. On le voit : la philosophie
peut avoir son millénarisme (Chiliasmus) (90); mais un type de millénarisme, dont l'idée pourrait
contribuer, bien que de manière lointaine, à sa réalisation. Un tel
millénarisme n'est donc pas un délire.(91).
Il s'agit seulement de savoir si l'expérience (die Erfahrung) dévoile quelque
chose d'un tel cours de l'intention de la nature (der Naturabsicht). Je dis
[que l'expérience dévoile] peu de choses,
car cette révolution (94) semble
exiger un temps si long pour s'achever qu'on ne peut, à partir de la petite
portion que l'humanité, dans cette intention (in dieser Absicht) (95), a déjà parcourue, déterminer
(bestimmen) avec certitude la forme de sa trajectoire et la relation de sa
partie au tout, de même qu'on ne peut déterminer avec certitude, à partir des
observations du ciel faites jusqu'à présent, la course que notre soleil, avec
tout son régiment de satellites, prend dans le grand système des étoiles fixes,
bien que, pourtant, à partir du fondement universel de la constitution systématique
de l'édifice du monde (aus dem allgemeinen Grunde der systematischen Verfassung
des Weltbaues) (96) et du peu que
l'on a observé (und aus dem Wenigen, was man beorbachtet hat), on puisse
conclure, de façon assez sûre, à la réalité (die Wirklichkeit) d'une telle
révolution. En attendant, l'espèce humaine ne peut rester indifférente
(gleichgültig) même à l'époque la plus éloignée que doit atteindre notre
espèce, si elle peut seulement l'attendre avec certitude (mit Sircherheit). En
particulier, cela, dans notre cas, peut d'autant moins nous arriver qu'il
semble (es scheint) que nous pourrions, par une préparation rationnelle
appropriée (durch eigene unsere vernünftige Veranstaltung), conduire plus vite
à ce moment si réjouissant pour nos descendants (für unsere Nachkommen so
erfreulichen Zeitpunkt schneller herbeiführen). C'est pourquoi même les indices
fragiles (selbst die schwachen Spuren) [qui indiquent que nous nous rapprochons
(97) de ce moment] sont pour nous
tout à fait essentiels (sehr wichtig). Aujourd'hui, les Etats sont déjà dans
des relations mutuelles si artificielles (98)
qu'aucun ne peut appauvrir (nachlassen) sa culture intérieure (der inneren
Cultur) sans perdre de sa puissance et de son influence (an Macht und Einfluß)
par rapport aux autres. Ainsi, même les intentions ambitieuses ( durch die
erhsüchtigen Absichten) des Etats préservent, sinon le progrès (wo nicht der
Fortschritt), du moins le maintien (die Erhaltung) de ce but de la nature. Bien
plus : aujourd'hui, on ne peut très probablement pas attenter (anstaten) à la
liberté civile (bürgeliche Freiheit) sans porter par là préjudice à tous les
métiers (ohne den Nachteil davon in allen Gewerben), surtout au commerce (dem
Handel), mais aussi, de cette façon, sans que l'affaiblissement des forces de
l'Etat (die Abnahme der Kräfte des Staats) ne se sente dans les relations
extérieures. Mais cette liberté (Freiheit) s'étend peu peu. Quand on empêche le citoyen (wenn
man den Bürger hindert) de chercher son bien-être par tous les moyens qui lui
plaisent, pourvu qu'ils puissent coexister avec la liberté d'autrui, on entrave
le dynamisme de l'activité générale (die Lebhaftigkeit des durchgängigen
Betriebs) et, par là, d'autre part, la force du tout (die Kräfte des Ganzen).
C'est pourquoi on supprime de plus en plus les limites mises aux faits et
gestes des personnes, et on concède la liberté générale de religion (die
allgemeine Freiheit der Religion). Et ainsi, les Lumières (99) se dégagent progressivement du cours des folies et des
chimères (so entspringt allmählich mit unterlaufendem Wahne und Grillen), comme
un grand bien (als ein Großes Gut) que le genre humain doit aller jusqu'à
arracher (ziehen) des projets égoïstes d'expansion de ses souverains (100), pourvu qu'ils comprennent leur
propre intérêt (Vortheil). Mais ces lumières, et avec elles aussi un certain
intérêt du coeur (ein gewisser Herzensantheil) que l'homme éclairé (den der
aufgeklärte Mensch) ne peut éviter de prendre pour le bien qu'il conçoit
parfaitement (am Guten, das er vollkommen begreift), doivent peu à peu monter
jusqu'aux trônes (zu den Thronen), et même avoir une influence (Einfluß) sur
leurs principes de gouvernement (auf ihre Regierungsgrundsätze). Bien qu'à
l'heure actuelle, par exemple, il ne reste que peu d'argent (Geld) à nos
gouvernants pour les institutions publiques d'éducation (zu öffentlichen
Erziehungsanstalten) et, somme toute, pour tout ce qui concerne l'amélioration
du monde (das Weltbeste), parce que tout est déjà porté au compte (verrechnet
ist) de la guerre à venir (auf den kunftigen Krieg), ils trouveront pourtant là
que c'est leur propre intérêt de ne pas, c'est le minimum, contrarier les
efforts privés (eigenen Bemühungen), certes faibles et lents (schwachen und
Langsamen), de leurs peuples. Finalement, la guerre devient même peu à peu non
seulement si technique (101), son issue si incertaine (so
unsicheres) pour les deux camps, mais aussi devient une entreprise
(Unternehmen) qui donne tant à réfléchir (102) par les suites fâcheuses (Nachwehen) que subit l'Etat
sous un fardeau toujours plus pesant des dettes (in einer immer anwachsenden
Schuldenlast) (une nouvelle invention (einer neuen Erfindung)) dont le
remboursement (Tilgung) devient imprévisible (103) que, dans notre partie du monde où les Etats sont
très interdépendants du point de vue économique, tout ébranlement (jede
Staatserschütterung) de l'un a une influence (Einfluß) sur tous les autres, et
cette influence est si évidente (so merklich) que ces Etats, pressés par le
danger (durch ihre eigene Gefahr Gedrungen) qui les concerne, s'offrent, bien
que sans caution légale (104),
comme arbitres (105) et, ainsi, de
loin, préparent tous un futur grand corps politique (einem künftigen Großen
Staatskörper), dont le monde, dans le passé, n'a présenté aucun exemple. Bien
que ce corps politique ne soit guère, pour l'instant, qu'à l'état d'ébauche
grossière (im rohen Entwurfe), chacun des membres [futurs] est néanmoins déjà
comme tenaillé (106) par un
sentiment (ein Gefühl) qui incite (107) considérer comme important le maintien
de l'ensemble; et ceci donne l'espoir (dieses giebt Hoffnung) que, après
maintes révolutions s'établisse
enfin ce que la nature a comme intention suprême (zur höchsten Absicht), un Etat cosmopolitique universel (ein
allgemeiner weltürgerlicher Zustand),
au sein duquel toutes les dispositions originaires (alle ursprünglichen
Anlagen) de l'espèce humaine seront développées.
Une tentative philosophique (Ein philosophischer Versuch) d'étudier l'histoire universelle (108) d'après un plan de la nature visant l'union civile parfaite (auf die vollkommene bürgerliche Vereinigung) dans l'espèce humaine doit être considérée comme possible (als möglich) et même comme susceptible de favoriser (beförderlich) cette intention de la nature. C'est certes un projet étrange et, semble-t-il, absurde (ein befremdlicher und dem Anscheine nach ungereimter Anschlag), que de vouloir rédiger une histoire (eine Geschichte) à partir de l'idée du cours que devrait suivre le monde s'il devait se conformer à des fins raisonnables certaines (wenn er gewissen vernünftigen Zwecken angemessen sein sollte). Il semble que, dans une telle intention, on ne puisse que constituer un roman. Toutefois, s'il est permis de supposer que la nature ne procède pas, même dans le jeu de la liberté humaine (selbst im Spiele der menschlichen Freiheit), sans plan et sans intention finale (ohne Plan und Endabsicht), alors cette idée pourrait bien devenir utile; et bien que nous ayons la vue trop courte pour percer à jour (109) le mécanisme secret de son organisation (den geheimen Mechanism ihrer Veranstaltung), cette idée pourrait cependant nous servir à présenter comme un système (als ein System), du moins en gros, ce qui, sinon, ne serait qu'un agrégat (Aggregat) d'actions humaines sans plan. Si nous commençons par l'histoire grecque - c'est par elle que toute autre histoire, plus ancienne ou contemporaine, a été conservée, ou du moins [c'est par elle que toute autre histoire] doit être authentifiée (beglaubigt) (c) - si nous suivons [cette histoire] de la création et de la chute (auf die Bildung und mißbildung) du corps politique du peuple romain, qui engloutit l'Etat grec, et finalement de l'influence (Einfluß) de ce peuple sur les barbares (Barbaren) qui le détruisirent leur tour, jusqu'à notre époque, et si nous ajoutons de façon épisodique l'histoire politique (Staatengeschichte) des autres peuples telle qu'elle a pu parvenir peu à peu à notre connaissance (Kenntniß) par ces mêmes nations éclairées (durch eben diese aufgeklärten Nationen), alors nous découvrirons un cours régulier de l'amélioration de la constitution politique (einen regelmäßigen Gang der Verbesserung der Staatsverfassung) dans notre partie du monde (qui, vraisemblablement donnera un jour des lois (Gesetze) à toutes les autres). En outre, alors qu'on prête attention partout seulement à la constitution civile, aux lois et aux relations entre les Etats, aussi loin que les deux (110), par le bien (durch das Gute) qu'elles contenaient, servirent un certain temps à élever (empor zu heben) les peuples (avec eux les arts (Künste) et les sciences (Wissenschaften)) et à les glorifier (und zu verherrlichen), mais les firent en renvanche s'effondrer (zu stürzen), de telle sorte pourtant que, toujours, un germe de lumières (immer ein Keim der Aufklärung) demeurait qui, davantage développé (mehr entwickelt) par chaque révolution, préparait encore un degré à venir plus élevé d'amélioration (ein folgende noch höhere Stufe der Verbesserung vorbereitete), [alors donc], on pourra découvrir comme je le crois, un fil directeur (ein Leitfaden) qui ne peut seulement servir à l'éclaircissement du jeu si embrouillé des affaires humaines (des so verworrenen Spiels menschlicher Dinge), où à la prédiction politique des transformations futures des Etats (oder zur politischen Wahrsagerkunst künftiger Staatsveränderungen) (un bénéfice (ein Nutzen) que l'on a en outre déjà tiré de l'histoire des hommes, même quand on la considérait comme l'effet sans cohérence d'une liberté sans règle! (wenn man sie gleich als unzusammenhängende Wirkung einer regellosen Freiheit ansah)), mais qui ouvrira (ce que l'on ne peut espérer avec raison sans supposer un plan de la naure (ohne einen Naturplan vorauszusetzen)) une perspective consolante de l'avenir (eine tröstende Aussicht in die Zukunft), où l'espèce humaine se présentera comme travaillant à se hisser à un état dans lequel tous les germes (alle Keime) que la nature a mis en elle pourront se développer totalement et [dans lequel] sa destination (ihre Bestimmung), là, sur terre (111), sera remplie. Une telle justification (Eine solche Rechtfertigung) de la nature - ou mieux de la Providence (oder besser der Vorsehung) - n'est pas un motif sans importance (ist kein unwichtiger Bewegungsgrund) pour choisir un point de vue particulier (einen besonderen Gesichtspunkt) pour considérer (112) le monde. A quoi bon, en effet, faire l'éloge (zu preisen) de la splendeur et de la sagesse de la création, dans un règne de la nature privé de raison ( die Herrlichkeit und Weisheit der Schöpfung im vernunftlosen Naturreiche) et en recommander l'étude, si la partie du grand théâtre de la sagesse suprême ( der Theil des Großen schauplatzes der obersten Weisheit), qui détient le but (den Zweck) de tout cela, - l'histoire de l'espèce humaine - doit demeurer une constante objection (ein unaufhörlicher Einwurf), dont le spectacle nous oblige à détourner le regard avec irritation (mit Unwillen) et qui, alors que nous désespérons (wir verzweifeln) d'y trouver jamais une intention raisonnable accomplie (eine vollendete vernünftige Absicht), nous conduit à ne l'espèrer que dans un autre monde (nur in einer andern Welt zu hoffen)?
[Penser]
que j'ai voulu, avec cette idée d'une histoire du monde, qui a, pour ainsi
dire, un fil conducteur (einen Leitfaden) a
priori, évincer l'étude de l'histoire (Historie) proprement dite, rédigée
de façon simplement empirique (bloß empirisch abgefaßten Historie), serait
[faire] une fausse interprétation de mon intention; ce n'est là qu'une
conception (113) de ce qu'une tête
philosophique (qui devrait du reste être très versée (114) dans l'histoire) pourrait encore tenter d'un autre
point de vue. En outre, il faut que la minutie (115), certes louable (rühmliche), avec laquelle on rédige
l'histoire aujourd'hui, fasse de façon naturelle (natürlicher Weise) réfléchir
[à la question] : comment nos descendants éloignés s'y prendront-ils pour
porter le fardeau de l'histoire (die Last von Geschichte) que nous pourrons
leur laisser après quelques siècles? Ils jugeront sans doute de la valeur
(schätzen) des temps les plus anciens, dont il se pourrait que les documents
écrits (die Urkunden) soient pour eux depuis longtemps perdus (116), à partir du seul point de vue
(nur aus dem Gesichtspunkte) qui les intéresse : que les peuples et les
gouvernants ont-ils fait de favorable ou de préjudiciable (geleistet oder
geschadet) à l'intention cosmopolitique (weltbürgerlicher Absicht)? Or, prendre
garde (Rücksicht zu nehmen) à cela, de même qu'à l'ambition (Ehrbegierde) des
chefs d'Etat comme à celle de leur ministres (117), afin de leur indiquer le seul moyen qui peut leur
apporter [aux yeux] des temps futurs une glorieuse renommée (rühmliches
Andenken), ce peut être encore un petit
motif (einen kleinen Bewegungsgrund)
supplémentaire de tenter de rendre compte d'une telle histoire (118) philosophique (einer solchen
philosophischen Geschichte)..
Note
a : Un passage d'une courte note du douzième numéro de la revue scientifique de
Gotha de cette année, sur l'entretien que j'ai eu avec un savant de passage,
m'oblige à cette clarification sans laquelle ce passage serait inintelligible.(Retour)
Note
1a : J'ai conservé le titre traditionnel, malgré son imperfection. Le titre
allemand est "Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerlicher
Absicht".
1) Que Kant entend-il par idée? Les lecteurs de la Critique de la Raison pure (dialectique transcendantale)(la première section du livre I est éclairante pour un étudiant qui aurait quelque connaissance de Platon et qui, d'autre part, pourrait envisager le contrat social de Rousseau à la lumière du texte kantien) et de la Critique de la faculté de juger (Deuxième partie) savent que l'idée n'est pas un concept de l'entendement qui pourrait produire une connaissance. Kant écrit, dans la deuxième section du livre I de la dialectique transcendantale : "Ich verstehe unter der Idee einen notwendigen Vernunftbegriff, dem kein kongruierender Gegenstand in den Sinnen gegeben werden kann." : "J'entends par Idée un concept nécessaire de la raison, auquel aucun objet ne peut lui correspondre en tant que donné par les sens." On relira le passage sur les idées transcendantales pour comprendre que les idées de moi, de monde et de Dieu sont des idées, c'est-à-dire des exigences de la raison dans son besoin "naturel" de réaliser l'unité des phénomènes, idées qui stimulent l'entendement dans ses recherches mais qui ne peuvent jamais produire aucune connaissance. Dans la perspective de l'étude de la nature, l'idée, de même (Critique de la faculté de juger), permet de penser une unité, alors que l'étude du mécanisme naturel nous laisse dans une dispersion problématique. Si nous pensons l'histoire comme le développement d'une intention (Absicht) de la nature, nous produisons par là une idée, ne serait-ce que pour échapper au désespoir (fruit d'une part du soupçon que l'acte moral est impossible* et d'autre part que l'histoire n'est qu'un chaos susceptible, malgré l'espoir des Lumières, de produire, par un mécanisme aveugle, demain, la pire barbarie), ou du moins pour ne pas laisser l'historien de l'histoire empirique dans un désordre de faits incompréhensible. On comprendra donc d'emblée que le projet kantien n'est pas de développer une histoire scientifique. Il ne fait que proposer une interprétation finaliste** de l'histoire dont l'esprit humain a besoin.
2) "einer allgemeinen Geschichte" : une histoire universelle. Le mot "Geschichte" renvoie à l'ensemble des faits historiques, non à a discipline historique (que Kant nomme "Historie"). La philosophie de l'histoire envisage l'histoire entière, non un ou quelques siècles.
3) "in weltbürgerlicher Absicht" : dans une intention cosmopolitique, ou plus précisément dans l'intention d'une citoyenneté du monde. La traduction habituelle "point de vue" n'est pas fidèle à Kant (qui n'utilise pas le mot "Gesichtspunkt") et laisse penser que le cosmopolitisme est (dans le titre) le seul cadre d'interprétation de l'historien. Or, il s'agit ici pour Kant de dire que l'histoire, en tant qu'ensemble des faits historiques finalisé, vise une fin, a une intention : faire en sorte que chaque citoyen soit enfin citoyen du monde, condition essentielle d'une finale (et mystérieuse) conversion morale.
Je propose comme titre : Idée en vue (zu) [de rendre compte d'] une histoire universelle qui aurait pour intention (ou pour dessein) [l'établissement d']une société cosmopolitique.
* Il résulte assez clairement des Fondements de la Métaphysique des moeurs, de la Critique de la raison pratique et de La Religion dans les limites de la simple raison, que l'acte moral n'a jamais eu lieu!!
** En lisant la Critique de la raison pure, nous apprenons qu'il n'existe pas une catégorie de finalité. L'interprétation finaliste n'aboutira donc jamais à une connaissance.(Retour)
Note
1b : un familier de Kant trouvera superflu de traduire "Erscheinungen
" de cette façon (les manifestations telles
qu'elles nous apparaissent) et reconnaîtra immédiatement, connaissant la
distinction kantienne de la Critique de
la Raison pure, le sens de cette expression : les phénomènes, les manifestations
phénoménales. Il est bon, pour un élève de Terminale, un jeune étudiant ou un
lecteur non familiarisé, de rappeler simplement le sens de la distinction
kantienne entre phénomènes et noumènes : Le noumène,
ou chose en soi, est l'objet indépendamment de la connaissance (nous ne pouvons
donc rien en dire de positif). Le phénomène
est l'objet relatif à la connaissance que nous en avons; ce qui revient à dire
que notre structure intellectuelle construit cet objet. Si l'objet nous
apparaît dans l'espace et le temps, ce n'est pas parce qu'il y a une extériorité
du temps et de l'espace par rapport aux formes de notre esprit (sensibilité et
entendement), c'est parce que espace et temps sont des formes a priori ( des
structures de l'esprit qui ne viennent pas de l'expérience, autrement dit de
notre contact avec le monde par le sens) de la sensibilité. De même, si l'objet
nous apparaît comme inséré dans une chaîne causale (donc comme objet
déterminé), ce n'est pas parce qu'il est en soi une cause ou un effet, c'est
parce que nous appliquons à
l'objet la catégorie de causalité de l'entendement (opposition très
nette à David Hume, pour des raisons que nous ne pouvons expliquer ici). Les
sciences sont phénoménales, la métaphysique a la prétention de tenir un
discours sur les noumènes. Dans L'idée
d'une histoire universelle ..., Kant précise qu'il laisse de côté la
question de savoir ce qu'il en est du sujet nouménal. Il va s'intéresser aux
phénomènes humains, et dans l'ordre des phénomènes, les hommes sont, en tant
que connus par nous ( donc par les structures de l'entendement), déterminés. La
liberté dont il sera ensuite question dans l’œuvre ne peut donc pas être une
liberté échappant à la catégorie de causalité. Elle sera ou le fait que l'homme
n'est pas déterminé par l'instinct et doit (mais dans le cadre d'un mécanisme)
s'inventer et inventer son monde ou la volonté capricieuse de l'individu
(auquel cas on fera totalement abstraction de la question : cette volonté
est-elle libre ou est-elle déterminée?).(Retour)
Note 2 : "also die ... Witterungen" : pluriel en allemand, qui serait mieux rendu dans notre langue par le singulier "temps qu'il fait". Le choix de "phénomènes" n'indique pas ici (mais il ne s'agirait nullement d'un contresens - tout au contraire) la présence, dans le texte, de l'allemand "Erscheinungen".(Retour)
Note 3 : Les crochets [...] indiquent qu'un mot a été ajouté qui ne correspond à rien dans le texte allemand.(Retour)
Note 4 : si l'on considère le tout, la globalité, tous les phénomènes naturels soumis à une régularité (voir la suite du texte).(Retour)
Note 5 : "Absicht" : dessein, intention, ce que les hommes pré-voient (absehen : prévoir)(Retour)
Note 6 : "eigene" : propres, personnelles, individuelles, ici indépendantes d'un dessein plus global.(Retour)
Note 7 : "Sinn" : penchant, goût, sentiment. Le mot a aussi le sens de sens, de signification et de direction. C'est donc ce qui en l'homme le porte à quelque objet.(Retour)
Note 8 : "in ihren Bestrebungen", dans leur efforts, leurs tentatives, leurs essais.(Retour)
Note 9 : "nach einem verabredeten Plane", d'après un plan sur lequel il y aurait accord.(Retour)
Note 10 : mécontentement, indignation.(Retour)
Note 11 : "doch endlich" : pourtant, finalement. J'ai ignoré "doch", pour éviter la lourdeur.(Retour)
Note 12 : "zusammengewebt" : tissées ensemble.(Retour)
Note 13 : "ihre Vorzüge" : ses qualités, au bon sens du terme. Littéralement, ce qui en l'homme, le tire (der Zug : la traction) en avant (vor : devant). On pourrait traduire par "sa (ou ses) supériorité (s)" ou peut-être - pour être plus fidèle - par "la (les) préférence (s) que l'humanité se donne".(Retour)
Note 14 : plus exactement : il n'y a pas d'autre renseignement [à tirer] de là pour le philosophe.(Retour)
Note 15 : Le verbe allemand "ent-decken" correspond parfaitement au verbe français "dé-couvrir". Il s'agit bien de dé-voiler, de trouver ce qui ne se manifeste pas et est recouvert par le cours (apparemment) insensé de l'histoire humaine.(Retour)
Note 16 : littéralement à contresens : wider (contre) et Sinn (sens). On peut traduire par "paradoxal" ou "absurde". Ce dernier choix a l'intérêt d'amener le lecteur à des rapprochements, vu l'importance du thème de l'absurdité dans la pensée moderne. On pourrait par exemple tisser des liens (inattendus?) entre Kant et Camus, si l'on songe à l'idée d'une disproportion entre nos espoirs humains et l'ensemble des faits de la condition humaine telle qu'elle nous apparaît.(Retour)
Note 17 : tous les talents, toutes les aptitudes.(Retour)
Note 18 : Nous traduisons ici "bestimmen" par "destiner".(Retour)
Note 19 : "ist ein Widerspruch" : est une proposition, un jugement (Spruch) qui va contre (wider) une étude téléologique.(Retour)
Note 20 : la traduction (Bordas) de M. Muglioni (22) avait choisi "hasard" . Jean-Christophe Goddard (Hachette) a cru améliorer la traduction en traduisant par "l'à-peu-près". Cet essai courageux s'explique très certainement par l'absence dans le texte de "der Zufall", le hasard, mais, sans précisions sur le sens de la traduction, cette traduction risque de laisser croire à une confusion entre l'adverbe "ungefähr" (environ, à-peu-près) et le substantif "das Ungefähr". Ce dernier mot est vieilli. Il englobe deux idées, l'idée d'approximation et l'idée d'absence d'intention. Le mot était utilisé quand une mesure avait été faite approximativement, mais sans intention de tromper (par exemple, pour une vente, la mesure approximative (l'a-peu-près) d'un domaine, à quelques ares près). Ici, Kant ne s'intéresse pas à l'approximation, mais à l'absence d'intention. Le mot hasard doit être pris au sens que les généticiens, par exemple, lui donnent aujourd'hui, quand ils affirment que les mutations se font au hasard (causes antécédentes, mais refus des causes finales). Piobetta avait choisi la traduction "indétermination".
Précisons que Kant, plutôt que d'opposer simplement le hasard comme absence de finalité (mécanisme) au fil directeur de la raison, ajoute à l'idée de hasard l'idée d'une causalité capricieuse : la nature en tant que fortune distribuerait (et ce serait effectivement désolant) ses bienfaits et ses méfaits sans règle intentionnelle, justement au hasard (et la pire barbarie pourrait suivre une période de progrès et de lumières). On notera que, dans la même phrase "jeu de la nature sans finalité (sondern eine zwecklos spielende Natur)" indique clairement l'idée de bonne ou mauvaise fortune (au jeu) et de hasard. Dans la septième proposition, Kant établit lui-même une liaison entre "Schicksal" et "Ungefähr".
On remarquera que Jean-Christophe Goddard, dans la septième proposition, abandonne "l'a-peu-près" au profit du "hasard" pour traduire "ihren ungefähren Zusammenstoß" et "der blinden Ungefahrs".(Retour)
Note 21 : prend la place à coups de pied.(Retour)
Note 22 : les lecteurs de Kant reconnaîtront sans peine l'évidence valeur du travail de M. Muglioni. Son commentaire de cet ouvrage de Kant est à conseiller vivement à tous les étudiants, et à tous ceux qui voudraient se familiariser avec la pensée kantienne de l'histoire.(Retour note20)
Note 23 : "Die Einsicht" : la compréhension, l'intelligence, le fait de se rendre compte, de s'apercevoir.(Retour)
Note 24 : "einer vielleicht unabsehlichen Reihe" : une suite, une série, une succession dont il est impossible de prévoir (absehen) le nombre. La traduction par "incalculable" est correcte.(Retour)
Note 25 : les germes de la nature.(Retour)
Note
26 : son être-là animal.(Retour)
Note 27 : "verschwenderisch". Le verbe "verschwenderen" a le sens de gaspiller.(Retour)
Note 28 : "Rohigkeit" : rudesse, à l'état brut. L'adjectif "roh" signifie cru, vert, brut, qui n'a pas été travaillé. Pour l'homme, c'est celui qui n'est pas encore civilisé, d'où mon choix d'inculture (culture étant pris ici, évidemment, comme synonyme de civilisation). (Retour)(Retour note 37b)
Note 29 : "seine vernünftige Selbstshätzung" : son estime de soi raisonnable. Choisir cette traduction littérale risque de fausser le sens. Kant ne veut pas ici entendre que cette estime de soi doit être mesurée (sans orgueil - raisonnable, dit-on parfois en Français), mais il veut indiquer que la valeur humaine tient à l'existence de la raison, non à l'éventuelle possibilité humaine d'atteindre le bonheur. On peut conserver la traduction "estime de soi raisonnable", mais en ayant à l'esprit qu'il faut comprendre "estime de soi en tant qu'être raisonnable", c'est-à-dire ici, sans même déjà songer à la question morale (raison pure pratique), en tant qu'être non soumis à l'instinct, devant prendre en main son existence (raison simplement pragmatique).(Retour)
Note 30 : "räthselhaft" : mystérieux, incompréhensible, indéchiffrable(Retour)
Note 31 : "die Ordnung" : l'ordre, mais au sens de bon ordre, un état mais au sens de bon état.(Retour)
Note 32 : "plus homme" semblerait plus cohérent mais paraît peu compatible avec la construction "mehr als Mensch". "Plus qu'homme" ne doit alors pas être entendu a sens d'une transcendance par rapport à l'humanité. Il s'agit du simple dépassement des capacités de l'homme en tant qu'individu, seul. Les dispositions naturelles de l'humanité ne peuvent se développer dans la solitude. L'homme se sent donc plus qu'individu humain, il sent alors les dispositions du genre humain.(Retour)
Note 33 : "Sinn" : état d'esprit, goût, pensée.(Retour)
Note 34 : littéralement "enclin à la résistance contre les autres" ("zum Widerstande gegen andere geneigt ist").(Retour)
Note 35 : "überwinden" : surmonter, maîtriser, franchir, dominer, prendre le dessus.(Retour)
Note 36 : "einen Rang ... verschaffen" : se procurer une place dans l'ordre social, à un certain niveau, à un certain degré.(Retour)
Note 37 : "lassen" : laisser, quitter, abandonner.(Retour)
Note 37b : voir note 28
Note 38 : J'ai développé la formule " die eigentlich in dem gesellschaftlichen Werth des Menschen".(Retour)
Note 39 : Littéralement, par un éclaircissement continu ("durch fortgesetzte Aufklärung").(Retour)
Note 40 : "die Grundung" : la fondation, l'établissement, la création. Le passage oblige à transformer certains substantifs en verbes.(Retour)
Note 41 : l'individu, en acceptant d'entrer en société, n'indique pas par là qu'il est libéré de ses penchants sensibles. Tout au contraire, il les subit, ses mobiles demeurent des mobiles sensibles égoïstes. Mais on peut penser que c'est là une étape qui, en disciplinant l'homme, prépare (c'est un simple espoir) à la moralité véritable, qui serait la véritable libération (raison pure pratique). Cette conversion radicale demeure d'ailleurs énigmatique.(Retour)
Note 42 : J'ai modifié la construction. On a normalement "sans cet ... peu aimable attribut de l'insociabilité " ("Ohne jene ....liebenswürdige Eigenschaften der Ungeselligkeit")(Retour)
Note 43 : "die Genügsamkeit" : le fait d'avoir assez (genug), d'être content de ce que l'on a. On peut aussi traduire par frugalité, sobriété, modestie.(Retour)
Note 44 : "für die mißgünstig wetteifernde Eitelkeit" : il est difficile ici de traduire l'expression en conservant sa forme et l'idée de rivalité. La traduction de Jean-Christophe Goddard (Hachette) ("vanité jalouse et belliqueuse") est habile.(Retour)
Note 45 : Littéralement "qui ne peut être satisfaite".(Retour)
Note 46 : "vortreffliche" : dispositions de premier ordre, supérieures.(Retour)
Note 47 : "unentwickelt" : pas encore développées.(Retour)
Note 48 : Kant, en utilisant un pronom masculin (ihn) sous-entend "l'homme", mais la traduction de "ihn" par "lui" est évidemment grammaticalement incorrecte.(Retour)
Note 49 : les substantifs sont ici remplacés par des verbes : "die Bestimmung" : la détermination, "die Sicherung" : la protection, la préservation, le fait de garantir.(Retour)
Note 50 : "die Auflösung" : la solution. Il s'agit de trouver le moyen de réaliser une tâche et de la mener à bien, tout comme on mène à son terme un exercice en trouvant sa solution. Je remplace ici les substantifs par des verbes.(Retour)
Note 51 : "die Vollziehung" : l'exécution.(Retour)
Note
52 : " die Not" : la nécessité, le besoin, le manque, la pénurie, la
misère, la souffrance. Il est difficile (vu la suite : "s'infliger")
de choisir "la nécessité" (qui aurait eu ma préférence) et même la
misère ou la détresse (pour la même raison). L'idée kantienne est celle-ci :
les hommes sont en état de manque, aussi bien au niveau physique qu'au niveau psychologique ( l'homme ne
peut satisfaire son égoïsme qu'au milieu des autres), ils souffrent donc, et ce
manque, cette souffrance (due aussi évidemment à l'action d'autrui), va les
déterminer à s'associer.(Retour)
Note 53 : "ungebunde Freiheit" . "Das Gebund" : la contrainte, la botte (ce qui est lié). "Ungebundene" : ce qui n'est pas lié, est libre, ce qui n'est pas contraint : la liberté comme totale indépendance (la licence dont parle Locke quand il envisage une liberté qui ne serait lié à aucune loi, même naturelle), ce qui, d'un point de kantien, est socialement (et moralement) infructueux. On pouvait traduire par "liberté sans contrainte".(Retour)
Note 54 : "nach Wohlgefallen" : selon leur bon plaisir, selon ce qui leur est agréable.(Retour)
Note 55 : obtenu en faisant baissant le prix, arraché. L'idée kantienne est celle de l'obtention par force (d'où le participe extorqué) : l'individu accepte une discipline dont il ne voudrait pas s'il pouvait satisfaire - mais il ne le peut pas - son ego en dehors de la société politique.(Retour)
Note 56 : "mißbrauchen" : abuser, faire un mauvais usage.(Retour)
Note 57 : J'ai ignoré "anderer".(Retour)
Note 58 : "Verleiten" : séduire, incliner quelqu'un par séduction à faire quelque chose. "Pousser" est trop faible. Le verbe "entraîner" (voir les mots de la même famille) permet de conserver le sens de séduction et d'obéissance à des penchants sensibles.(Retour)
Note 59 : "einem allgemeingültigen Willen" : universellement valable, légitime. "gültig" peut à lui seul avoir parfois le sens de légal, légitime.(Retour)
Note 60 : "Gewalt" : pouvoir, puissance.(Retour)
Note 61 : Il est difficile de parfaitement rendre "ins Werk gerichtet" (dirigé dans le travail, mis en oeuvre) en conservant le lien avec "das Gericht", la justice. On pouvait être tenté par "mais que ce soit là la dernière tâche instituée".(Retour)
Note 62 : "geübte" : exercée par ...(Retour)
Note 63 : "die Errichtung" : l'établissement, la création, la fondation, l'érection, l'implantation.(Retour)
Note 64 : "gemeinen Wesens" : la traduction "République" est possible.(Retour)
Note 65 : voir la note 52.(Retour)
Note 66 : "umkippen" : basculer, culbuter, chavirer, capoter.(Retour)
Note 67 : littéralement confédération (Bund) d'Etats.(Retour)
Note 68 : Alliance des amphictyons, magistrats représentant les différentes cités de la Grèce. L'amphictyonie était une association à caractère religieux.(Retour)
Note 69 : Le texte allemand est ici : " ... von einer vereinigten Macht und von der Entscheidung nach Gesetzen des vereinigten Willens ..." : littéralement : " d'une force unie, et de la décision d'après des lois de la volonté unie". J'ai pensé que ma traduction respectait mieux l'esprit du passage.(Retour)
Note 70 : "der Ausgang" : la sortie, l'issue, le débouché, le dénouement, le résultat.(Retour)
Note
71 : voir note 52.(Retour)
Note 72 : passage délicat : "... entweder in sich selbst oder neben einander ...".(Retour)
Note 73 : allusion au fameux et problématique "clinamen" épicurien, déviation originelle des atomes qui prétend expliquer la formation des corps (et l'étonnante apparition de la liberté). De façon plus générale, Kant, dans ce passage, fait évidemment une critique du matérialisme mécaniste (On pourra relire les passages du De natura rerum où Lucrèce fait une critique du finalisme aristotélicien).(Retour)
Note 74 : choc au hasard.(Retour)
Note 75 : "unterlegen", mettre dessous, attribuer, prêter. Le choix de J.C. Goddard est très fin : "si on ne fait pas l'hypothèse".(Retour)
Note 76 : "ihr" renvoie à "la discorde".(Retour)
Note 77 : "in Bereitschaft" : le fait d'être en état de disponibilité, en réserve, en état d'alerte, le fait d'être prêt.(Retour)
Note 78 : formule lourde mais difficile à éviter ("die völlige Entwicklung der Naturanlagen in ihrem Fortgange")(Retour)
Note 79 : même choix de traduction que pour un passage précédent (précisé dans la note 69).(Retour)
Note 80 : "die Ausbildung" : la formation, le développement.(Retour)
Note 81 : "so bald ...vegläßt" : si l'on ne tarde pas à faire abstraction ( si on le fait bientôt, et même tout de suite).(Retour)
Note 82 : "weglassen" : omettre, supprimer, retrancher.(Retour)
Note 83 : et même dans le texte "très beaucoup" (sehr viel)(Retour)
Note 84 : "" die ehrliebe" : l'amour des honneurs.(Retour)
Note 85 : "ausmachen" : constituer, mais aussi répérer, identifier. On aurait pu traduire par "n'est que le simple signe de la civilisation."(Retour)
Note 86 : J'ai rendu "dazu" par "[pour obtenir autre chose]" pour éviter de traduire le passage "ist nichts von dieser Art zu erwarten" par "on ne peut rien attendre de cette sorte" ("de cette sorte" renvoyant alors à ce qui est empêché par les pratiques décrites). Je pense que "dieser Art" renvoie plutôt à la façon de faire ici critiquée des Etats.(Retour)
Note 87 : passage problématique, traduisible assez facilement d'un point de vue littéral, mais difficile à rendre en Français, d'autant plus que l'influence du style de Rousseau est manifeste. D'un point de vue littéral, le passage "ist nichts als lauter Schein und schimmerndes Elend" donne : "n'est rien d'autre qu'une apparence criarde (manifeste) et une misère éclatante (brillante). Pour "lauter Schein", j'ai été tenté par "miroir aux alouettes" ou "trompe-l'oeil", mais ces expressions n'étaient pas assez fidèles. On pourra certes reprocher à mon choix de confondre interprétation et traduction. L'idée kantienne est bien sûr qu'une légalité juridique peut produire une légalité morale (conformité extérieure du comportement à la loi morale) qui ne saurait être confondue (mais qui dans les faits peut l'être, surtout à cause du caractère parfois ostentatoire des convenances extérieures) avec la véritable moralité (définie par la pureté de l'intention*). * Voir Fondements de la métaphysique des mœurs et Critique de la raison pratique.(Retour)
Note 88 : c'est-à-dire entre les Etats.(Retour)
Note 89 : Je prends une liberté avec la construction de la phrase. Littéralement, on a "en tant que seul état (Zustand) dans lequel la nature ...)(Retour)
Note 90 : Millénarisme : doctrine selon laquelle le Messie régnerait mille ans avant le Jugement Dernier. Ce règne est appelé Millénium.("Kilias" : mille)(Retour)
Note 91 : schwärmerisch : emballé, enthousiaste, exalté.(Retour)
Note 92 : Note annulée.(Retour)
Note 93 :Note annulée.(Retour)
Note 94 : Traduction obligée, mais problématique. der Kreis : le cercle, der Lauf : le cours, la course. D'où "Kreislauf" : le cours circulaire, la révolution (astronomique) Traduire par "parcours", "cours", "marche", etc., serait négliger que Kant n'utilise pas le mot "Kreislauf" au hasard. Il ne faut bien sûr pas comprendre que le cours des affaires humaines vers son but suit un trajet circulaire. Ce trajet est pour Kant (du moins c'est l'espoir auquel répond son Idée) linéaire. L'emploi de "Kreislauf" ne semble pouvoir s'expliquer que pour soutenir la comparaison kantienne entre le trajet humain et la trajectoire du soleil. On n'osera soupçonner ce cher Kant de jouer ici avec le mot "Kreislauf" pour suggérer que, malheureusement, l'humanité risque de "tourner en rond".(Retour)
Note 95 : intention de la nature, bien évidemment, et non de l'humanité.(Retour)
Note 96 : allusion probable à la métaphysique de la nature.(Retour)
Note 97 : "die Annäherung" : l'approche, le rapprochement.(Retour)
Note 98 : "künstliche" : artificielles, produites par l'art (die Kunst) humain et non directement par la nature. L'idée kantienne est que les relations internationales dépendent, non de données naturelles (par exemple la force physique des individus), mais d'une organisation sociale et politique, dont les modifications (culture, liberté, etc.) risquent toujours de perturber les rapports de force entre Etats. La traduction de künstliche" par culturelles" était tentante, mais a été évitée en raison de la suite (utilisation du mot "culture").(Retour)
Note 99 : en allemand, le singulier "die Aufklärung" : l'éclaircissement (klar : pur, clair, limpide - klaren : purifier, tirer au clair, clarifier, rendre limpide), le fait d'enlever l'obscurité (l'obscurantisme), le manque d'informations, de connaissances. Le terme allemand est plus explicite que le terme français auquel il est souvent préférable d'ajouter un substantif (par exemple "apparition" des Lumières ou "progrès" des Lumières).(Retour)
Note 100 : beherrschen : régner, dominer, être le maître.(Retour)
Note
101 : "so künstliches" : si artificielle, si peu naturelle (allusion
certaine au développement de l'armement).(Retour)
Note 102 : "eine so bedenkliches Untenehmen". Bendenken : prendre en considération, penser, songer, réfléchir. "bendenklich" : douteux, inquiétant, dangereux, précaire, délicat. L'idée est toujours qu'il y a matière à penser, à réfléchir. La traduction par "si délicate opération" est trop faible car elle ne tient pas compte des "suites fâcheuses" et du caractère "imprévisible" des remboursements de la dette, autant d'éléments qui, de façon mécanique, par pur calcul, mènent (c'est une ruse de la nature) à la réflexion.(Retour)
Note 103 : "unabsehlich". "absehen" : prévoir - "absehlich" : qu'on peut prévoir -"unabsehlich" : imprévisible. Les traductions du type "dettes dont on ne peut jamais s'acquitter - qu'on ne peut jamais rembourser" ne semblent pas parfaitement fidèles au texte.(Retour)
Note
104 : "ohne gesetzliches Ansehen" : sans apparence légale, sans
autorité (visible) légale. L'idée est que le cosmopolitisme ne peut venir, en
l'absence d'autorités internationales légitimes, que de l'initiative des Etats
particuliers, sans couverture légale (là encore non par souci cosmopolitique -
sinon chez des souverains éclairés - mais par intérêt économique).(Retour)
Note 105 : "schieldsrichtern" : arbitrer.(Retour)
Note 106 : " "fängt". "sich fangen" : être pris de, se prendre pour, être en proie à. "der Fang" : la capture, la prise, la proie. Ce verbe ne renvoie pas simplement au domaine du sentiment (être en proie à) mais est en accord avec le mécanisme en jeu. Les Etats n'ont pas le choix, ils sont déterminés à ..., ils sont tenaillés.(Retour)
Note 107 : " an zu regen" (à ne pas confondre avec "zu regen") : animer, exciter, stimuler impulser.(Retour)
Note 108 : "die allgemeine Weltgeschichte" : une histoire générale ( ou universelle) du monde.(Retour)
Note 109 : littéralement "voir à travers" (durchschauen).(Retour)
Note 110 : les trois!! Mais il faut 1) considérer les affaires intérieures (constitution et lois) et 2) les affaires extérieures.(Retour)
Note
111 : Kant insiste avec "hier auf Erden" sur le fait qu'il ignore ici
volontairement un éventuel état futur dont l'homme pourrait se rendre digne
(voir la théorie du Souverain Bien chez Kant).(Retour)
Note 112 : " die Weltbetrachtung". Le verbe betrachten" a le sens de regarder, scruter, examiner, tenir compte, considérer, contempler.(Retour)
Note 113 : "Gedanke" (et non "Idee") : une conception, une pensée, une réflexion, une idée.(Retour)
Note
114 : "geschichtskundig" : instruite de l'histoire, au courant de
l'histoire, expérimentée...(Retour)
Note 115 : "die Umständlichkeit". "der Umstände" : la circonstance, la situation. "umständlich" : circonstancié, minutieux, détaillé, long, prolixe (voire pédant). "die Umständlichkeit" : le souci du détail (ici petits faits empiriques, souci qui se distingue d'une philosophie de l'histoire qui s'intéresse à l'histoire dans ses grandes lignes), la minutie. Il est difficile de dire si, malgré "rühmlich"(louable, digne d'éloges), le mot "Umständlichkeit" n'a pas ici une certaine connotation péjorative.(Retour)
Note 116 : "erloschen" : pâlir, s'effacer, arriver à expiration, cesser d'exister. Que les traces soient ou difficilement interprétables ou qu'elles aient disparu revient au même : les époques anciennes seront jugées non à partir de leurs seuls événements (qui pourraient avoir un sens et une valeur intrinsèques) mais à partir du rôle (positif ou négatif) que ces époques ont joué dans le sens de l'histoire.(Retour)
Note 117 : "dienen" : servir. "der Diener" : le serviteur (y compris serviteur de l'Etat : le ministre)(Retour)
Note 118 : "pour tenter une histoire philosophique" (ou traduction du même type) est une traduction douteuse puisque le mot employé par Kant n'est pas ici, comme plus haut, "Historie" (l'histoire comme étude) mais "Geschichte" (l'histoire comme ensemble des faits historiques). (Retour)
Fin des notes