PHILOTRADavid Hume

Essai sur l'immortalité de l'âme

1753

Traduction de Martine Bellet

Professeur d'Anglais au Lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 

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A la seule lumière de la raison, il semble difficile de prouver l'Immortalité de l'Ame. Les arguments qui plaident en sa faveur sont communément tirés des thèses métaphysiques, morales ou physiques. Mais en réalité, c'est l'Evangile et l'Evangile seul qui a fait la lumière sur la vie et l'immortalité.

                           

I. Les thèses métaphysiques supposent que l'âme est immatérielle, et qu'il est impossible à la pensée d'appartenir à une substance matérielle. Mais la véritable métaphysique nous enseigne que la notion de substance est totalement confuse et imparfaite, et que notre seule idée d'une quelconque substance est celle d'un agrégat de qualités particulières inhérentes à un quelque chose d'inconnu. La matière donc, et l'esprit, sont au fond également inconnus, et nous ne sommes pas en mesure de déterminer quelles qualités sont inhérentes à l'une et à l'autre. Tous deux nous enseignent que rien ne peut être décidé à priori concernant une cause ou un effet et que, l'expérience étant l'unique source de nos jugements de cette nature, nous ne pouvons apprendre d'aucun autre principe si la matière, par sa structure ou son agencement, ne peut être la source de la pensée. Les raisonnements abstraits ne peuvent décider d'aucune question de fait ou d'existence. Mais si l'on admet l'existence d'une substance spirituelle dispersée de par l'univers, comme le feu éthéré des Stoïciens, et si l'on voit en cette substance le seul sujet inhérent à la pensée, l'on a des raisons de conclure par analogie que la nature en use là de la même manière qu'avec cette autre substance, la matière. Elle l'utilise comme une sorte de pâte à modeler, d'argile; la modifie en une variété de formes et d'existences; dissout au bout d'un moment chaque modification, et avec sa substance érige une nouvelle forme. Tout comme la même substance matérielle peut successivement constituer le corps de tous les animaux, la même substance spirituelle peut constituer leur esprit: Leur conscience, ou ce système de pensée qu'ils se sont forgé pendant leur vie, peut à tout moment être dissoute par la mort. Et rien ne les intéresse à la nouvelle modification. Ceux qui professent le plus vigoureusement que l'âme est mortelle n'ont jamais nié l'immortalité de sa substance. Et qu'une substance immatérielle soit susceptible, autant qu'une substance mortelle, de perdre sa mémoire ou sa conscience, voilà bien ce que nous montre en partie l'expérience, si l'âme est immatérielle. Si l'on raisonne d'après le cours habituel de la nature, et sans supposer quelque nouvelle intercession de la cause suprême, qui devrait toujours être exclue de la philosophie, ce qui est incorruptible est également ingénérable. L'Ame donc, si elle est immortelle, pré-existait à notre naissance; et si l'existence précédente ne nous concernait en aucune façon, la suivante ne nous concernera pas davantage. Très certainement, les animaux sentent, pensent, aiment, détestent, veulent, et raisonnent même, bien que d'une manière plus imparfaite que les hommes; leur âme aussi est-elle immatérielle et immortelle?

 

II. Considérons à présent les arguments moraux, essentiellement ceux tirés de la justice divine, qui est censée s'intéresser davantage au châtiment du vice et à la récompense de la vertu. Mais ces arguments s'appuient sur la supposition que Dieu possède des attributs qui dépassent ceux qu'il a mis en œuvre dans cet univers, qui est le seul que nous connaissions. D'où inférons-nous donc l'existence de tels attributs? Nous ne courons pas grand risque à affirmer que toute action divine dont nous ayons connaissance est la meilleure; mais il est dangereux d'affirmer que Dieu fait toujours immanquablement ce qui nous semble être le mieux. Dans combien d'exemples ce raisonnement nous ferait-il défaut au regard du monde actuel? Mais si les objectifs de la nature sont clairs, nous pouvons affirmer que la perspective et l'intention présidant à la création de l'homme, pour autant qu'il nous soit possible d'en juger par raison naturelle, sont limitées à la vie actuelle. Avec quel maigre intérêt de la part de la structure inhérente à l'esprit et aux passions l'homme regarde-t-il jamais plus loin? Quelle comparaison, dans un but de régularité ou d'efficacité, entre une idée aussi vague, et la persuasion la plus douteuse du fait le plus quelconque survenant dans la vie ordinaire. Il est vrai que surviennent dans certains esprits d'inexplicables terreurs concernant l'avenir; mais celles-ci s'évanouiraient rapidement si elles n'étaient alimentées artificiellement par les préceptes et l'éducation. Et quant à ceux qui les alimentent, quels sont donc leurs motifs? Rien d'autre que gagner leur vie, et acquérir du pouvoir et des richesses en ce monde.  Leur zèle et leur industrie mêmes plaident contre eux.

 

QUELLE cruauté, quelle iniquité, quelle injustice de la nature, que de confiner tous nos soucis et notre savoir à la vie actuelle, si une autre scène nous attend toujours, infiniment plus conséquente? Faudrait-il imputer cette tromperie barbare à un être bienveillant et sage?

–Observez avec quel exact sens des proportions la tâche à accomplir et les forces nécessaires à son accomplissement sont ajustées partout dans la nature. Si la raison de l'homme lui donne une grande supériorité sur les autres animaux, ses besoins sont multipliés en proportion; tout son temps, toutes ses capacités, son activité, son courage, et sa passion trouvent largement de quoi s'employer dans la lutte contre les malheurs de sa présente condition, et sont souvent, non,  presque toujours trop minces pour la tâche qui leur est assignée. On n'a peut-être pas encore fabriqué une paire de chaussures ayant atteint le plus haut degré de perfectionnement auquel cet article peut prétendre. Il est pourtant nécessaire, ou du moins très utile, qu'il y ait dans l'humanité des politiciens et des moralistes, et même des géomètres, des poètes ou des philosophes. Les pouvoirs des hommes ne sont pas supérieurs à leurs besoins, si l'on considère seulement cette vie, que ceux des renards et des lièvres, compte tenu de leurs besoins et de leur espérance de vie. L'inférence par raisonnement analogique est donc évidente.

 

D'après la théorie concernant le caractère mortel de l'Ame, l'infériorité des femmes est facile à expliquer. Leur vie domestique ne requiert aucune haute faculté d'esprit ou de corps. Cette distinction s'évanouit et perd toute signification dans la théorie religieuse: l'un et l'autre sexe ont une tâche égale à accomplir; leurs pouvoirs de raison et de résolution auraient donc dû être égaux, et infiniment supérieurs, l'un comme l'autre, qu'ils ne le sont actuellement. Comme chaque effet induit une cause, et celle-ci une autre, jusqu'à atteindre cette première cause de toutes, qui est la Divinité, tout ce qui arrive est ordonné par elle, et rien ne peut être l'objet de sa punition ni de sa vengeance. Selon quelle règle les punitions et les récompenses sont-elles distribuées? Quelle est la mesure divine du mérite et du démérite? Devons-nous supposer que les sentiments humains ont une place chez la Divinité? Quelle audacieuse hypothèse ? Nous n'avons pas la moindre idée d'aucun autre sentiment. Selon les sentiments humains, le bon sens, le courage, les bonnes manières, l'industrie, la prudence, le génie, etc., sont des éléments essentiels des mérites personnels. Nous faudra-t-il alors ériger un Élysée pour les poètes et les héros, comme celui de l'antique mythologie? Pourquoi limiter toutes les récompenses à une seule espèce de vertu? Le châtiment, sans aucune fin ni aucun but particulier, est incompatible avec nos notions de bonté et de justice, et il ne peut servir aucune fin après le tomber du rideau. Le châtiment, selon notre conception, devrait être proportionné à l'offense. Pourquoi alors le châtiment éternel pour les offenses  passagères d'une créature aussi frêle que l'homme? Qui peut approuver la rage d'Alexandre, qui entendait exterminer une nation tout entière parce qu'elle s'était emparée de Bucéphale, son cheval préféré? (1)

 

Le Ciel et l'Enfer supposent deux espèces distinctes d'hommes, les bons, et les mauvais; mais la plus grande part de l'humanité flotte entre le vice et la vertu. Si l'on parcourait le monde dans l'intention de donner un bon souper aux vertueux et une bonne volée aux vicieux, on serait fréquemment bien en peine de choisir, et on découvrirait que les mérites et les démérites de la plupart des hommes et des femmes sont à peu près équivalents. C'est tout confondre que supposer des mesures d'approbation et de blâme qui diffèrent de l'humain. D'où tenons-nous qu'il existe une chose telle que des distinctions morales, sinon de nos propres sentiments? Quel homme qui n'a pas été confronté à la provocation envers sa personne (ou quel homme de bonne volonté qui s'est trouvé dans ce cas) pourrait infliger au crime, par simple souci de réprobation, le plus commun, le plus licite, et le plus bénin des châtiments? Et existe-t-il quoi que ce soit qui protège davantage le coeur des juges et des jurés contre les sentiments humains comme la réflexion sur la nécessité et l'intérêt public? D'après la loi romaine, ceux qui avaient été reconnus coupables de parricide et avaient confessé leur crime étaient mis dans un sac avec un singe, un chien et un serpent, et jetés à la rivière. La mort seule était le châtiment de ceux qui refusaient de reconnaître leur culpabilité, fût-elle totalement prouvée. Un criminel fut jugé devant Auguste, et condamné après avoir été pleinement confondu, mais l'empereur plein d'humanité mena son dernier interrogatoire de façon à amener le misérable à nier sa culpabilité. "Vous n'avez certainement pas tué votre père", lui dit le prince (2). Cette clémence convient bien à la conception que nous avons naturellement du DROIT, jusqu'envers les plus grands de tous les criminels, et cela, même si elle prévient une souffrance d'une ampleur aussi inconcevable. Non, même le prêtre le plus pieu l'approuverait sans y réfléchir le moins du monde, à condition que le crime ne soit ni l'hérésie ni l'infidélité, car comme ces crimes l'atteignent personnellement dans ses intérêts et ses avantages temporels, il pourrait ne pas leur témoigner autant d'indulgence. La source principale des idées morales est la réflexion sur les intérêts de la société humaine. Ces intérêts, si éphémères, si frivoles, devraient-ils être protégés par des châtiments éternels et infinis? La damnation d'un seul homme est un mal bien plus grand pour l'univers que la subversion de mille millions de royaumes. La Nature a rendu l'homme particulièrement fragile et mortel dans sa plus tendre enfance, comme pour réfuter l'idée d'un état provisoire; la moitié de l'humanité meurt avant d'avoir atteint l'état de créatures rationnelles.

 

III. LES arguments physiques issus de l'analogie avec la nature et favorables au caractère mortel de l'âme sont forts, et sont en réalité les seuls arguments philosophiques recevables en ce qui concerne cette question, ou d'ailleurs n'importe quelle autre question. Lorsque deux objets quelconques sont si étroitement connectés que toutes les altérations constatées dans l'un correspondent à des altérations dans l'autre, nous devrions conclure selon toutes les lois de l'analogie, que lorsque des altérations encore plus grandes surviennent dans le premier, au point qu'il est totalement dissout, il s'ensuit une dissolution totale du second. Le sommeil, qui n'a sur le corps qu'un effet très minime, s'accompagne d'une extinction temporaire, ou du moins d'une grande confusion, de l'âme. La faiblesse du corps et celle de l'esprit dans la prime enfance sont exactement proportionnées, leur vigueur dans l'âge adulte, leur désordre empathique dans la maladie, leur commune dégradation dans la vieillesse. L'étape suivante semble inévitable: leur dissolution commune dans la mort. Les derniers symptômes que l'esprit découvre sont le désordre, la faiblesse, l'absence de sensations et la stupidité, précurseurs de son annihilation. A mesure que les mêmes causes progressent plus avant, les mêmes effets les détruisent complètement. Si l'on en juge selon l'analogie habituelle avec la nature, aucune forme vivante ne peut continuer à se développer quand elle est transférée dans des conditions de vie très différentes de ses conditions d'origine, dans lesquelles elle s'est tout d'abord trouvée placée. Les arbres périssent dans l'eau, les poissons dans l'air, les animaux dans la terre. Même une différence aussi mince que celle du climat est souvent fatale. Quelle raison aurions-nous donc d'imaginer qu'une immense altération, comme celle que subit l'âme lors de la dissolution du corps et de tous les organes de la pensée et des sensations, puisse être réalisée sans provoquer la dissolution du tout? L'âme et le corps ont tout en commun. Les organes de l'un sont les organes de l'autre. L'âme des animaux a le droit d'être mortelle; et elle ressemble tellement à celle des hommes que l'analogie de l'une à l'autre constitue un argument très solide. Leurs corps ne se ressemblent pas davantage; cependant personne ne rejette l'argument tiré de la comparaison entre leurs anatomies. La Métempsycose est donc le seul système de cette sorte auquel la philosophie puisse  prêter l'oreille.

 

RIEN en ce monde n'est perpétuel, et tout, même ce qui semble le plus ferme, subit des flux et des changements continuels, le monde lui-même présente des signes de fragilité et de dissolution. Combien il est contraire à l'analogie, donc, d'imaginer qu'une seule forme, apparemment la plus fragile de toutes, sujette aux plus grands désordres, est immortelle et indissoluble? Quelle audacieuse théorie ce serait là. Avec quelle légèreté, pour ne pas dire impétuosité, elle est entretenue! Comment se défaire du nombre infini d'existences posthumes, voilà qui devrait aussi gêner la théorie religieuse. Nous avons la liberté d'imaginer chaque planète de chaque système solaire peuplée d'êtres intelligents et mortels, du moins ne pouvons-nous faire aucune autre supposition. Pour ceux-là donc, un nouvel univers doit être créé à chaque génération au-delà des limites de l'univers actuel, ou alors, c'est qu'au départ cet univers a été créé d'une sagesse assez prodigieuse pour admettre cet afflux incessant d'êtres. Des suppositions aussi audacieuses devraient-elles être reçues par quelque philosophie que ce soit, et ce au seul prétexte d'une infime possibilité? Lorsqu'on demande si Agamemnon, Thersite, Hannibal, Néron, et tous les autres clowns stupides ayant existé en Italie, en Scythie, en Bactriane ou en Guinée sont encore en vie, qui peut penser qu'un examen attentif de la nature fournira des arguments assez forts pour répondre à une question aussi étrange par l'affirmative? Le manque d'arguments sans révélation  suffit à justifier la réponse négative. " Quanto facilius, dit Pline,(3) certiusque sibi quemque credere, a specimen securitatis antegenitali sumere experimento.

 

Notre absence de sensations avant la composition de notre corps semble à la raison naturelle une preuve de l'existence d'un état similaire après sa dissolution. Si notre horreur de l'annihilation était une passion, et non l'effet de notre amour généralisé du bonheur, cela prouverait plutôt le caractère mortel de l'âme. Car, comme la nature ne fait rien en vain, elle ne nous donnerait jamais en horreur un événement impossible. Elle peut éventuellement nous faire prendre en horreur l'inévitable; cependant l'espèce humaine ne pourrait être préservée si la nature ne nous avait pas inspiré de l'horreur et de l'aversion à cette perspective. Toutes les doctrines qui sont encouragées  par nos passions doivent être considérées comme suspectes, et les espoirs et les craintes qui ont suscité cette doctrine sont plus qu'évidents.

 

C'est un avantage infini, dans cette controverse, que de défendre l'option négative. Si la question sort du cours ordinaire de la nature, cette circonstance est pratiquement, sinon totalement, décisive. Par quels arguments, ou avec l'aide de quelle analogie pouvons-nous prouver un quelconque état d'existence que personne n'a jamais vu, et qui ne ressemble en rien à ce qui l'a déjà été? Qui placera dans une prétendue philosophie, quelle qu'elle soit, une confiance suffisante au point admettre sur la foi de son seul témoignage la réalité d'une chose aussi extraordinaire? Cela demanderait une nouvelle espèce de logique, et de nouvelles facultés de l'esprit qui nous rendraient capables d'appréhender une telle logique.

 

RIEN ne pourrait mieux mettre en lumière l'infinie reconnaissance que l'humanité doit à la révélation divine, puisque nous ne voyons aucun autre moyen susceptible d'asseoir cette grande et importante vérité.

 

Notes :

Note 1 : Quinte Curce, liv.VI, chap.5.(Retour)

Note 2 : Suetone : Auguste, chap.3.(Retour)

Note 3 : Liv.7, chap.55.(Retour)