PHILOTRADavid Hume

 

De l’indépendance du Parlement

Traduit par Philippe Folliot (février 2008)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

Of the independency of Parliament

in

Essays, Moral and Political

1 volume

Edinburgh, A. Kincaid

1741

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

De l’indépendance du Parlement

Traduit par Philippe Folliot (février 2008)

 

 

            Les auteurs politiques [1] ont établi comme une maxime que, en constituant un système de gouvernement et en fixant les freins et les contrôles de la constitution, on doit supposer que tout homme est un fripon et que toutes ses actions n’ont pour but que l’intérêt privé. C’est par cet intérêt que nous devons le gouverner, c’est par cet intérêt que, malgré son avarice et son ambition insatiables, nous devons l’amener à coopérer au bien public. Sans cela, disent-ils, c’est en vain que nous vanterions les avantages d’une constitution et nous finirions par nous rendre compte que nous n’avons aucune sécurité pour nos libertés et nos biens, à l’exception du bon vouloir de nos gouvernants, ce qui revient à dire que nous n’avons absolument aucune sécurité.

 

            C’est donc une juste maxime politique qu’on doit tenir tout homme pour un fripon, quoique, en même temps, il semble quelque peu étrange qu’une maxime puisse être vraie en politique et fausse dans les faits. Mais pour éclaircir ce point, nous devons considérer que les hommes sont généralement plus honnêtes dans leur conduite privée que dans leur conduite publique et qu’ils iront plus loin pour servir un parti que quand leur seul intérêt privé est concerné. Les hommes sont largement retenus par le sens de l’honneur mais, quand un corps important d’hommes agissent ensemble, ce frein est supprimé dans une grande mesure puisqu’un homme est certain qu’il sera approuvé par son propre parti pour tout ce qui favorise l’intérêt commun, et il apprend rapidement à mépriser les cris de l’adversaire. Nous pouvons ajouter à cela que chaque assemblée (court), chaque sénat se détermine par le plus grand nombre des suffrages, de sorte qu’il suffit que l’intérêt personnel influence la majorité (comme c’est toujours le cas) pour que le sénat entier cède à l’attrait de l’intérêt particulier et agisse comme s’il ne contenait pas un seul membre se souciant de l’intérêt public et de la liberté.

 

            Donc, quand s’offre à notre critique et à notre examen un plan de gouvernement, réel ou imaginaire, où le pouvoir est réparti entre plusieurs assemblées ou plusieurs ordres d’hommes, nous devons toujours considérer l’intérêt particulier de chaque assemblée et de chaque ordre et, si nous voyons que, par une habile division du pouvoir, cet intérêt doit nécessairement, dans ses opérations, concourir avec l’intérêt public, nous pouvons déclarer que ce gouvernement sera sage et heureux. Si, au contraire, on ne met pas un frein à l’intérêt particulier et qu’il n’est pas dirigé vers l’intérêt public, nous devons n’attendre d’un tel gouvernement que factions, désordre et tyrannie. L’expérience et l’autorité de tous les philosophes et de tous les politiques, anciens et modernes, justifient cette opinion.

 

            On peut en déduire que des génies tels que Cicéron ou Tacite auraient été bien surpris si on leur avait dit que, dans l’avenir, il naîtrait un système très régulier de gouvernement mixte où l’autorité serait distribuée de telle façon qu’un rang, quand il lui plairait, pourrait engloutir tous les autres et absorber tout le pouvoir de la constitution. Un tel gouvernement, auraient-ils dit, ne sera pas un gouvernement mixte. En effet, [auraient-ils ajouté,] si grande est l’ambition des hommes qu’ils n’ont jamais assez de pouvoir et que, si un ordre d’hommes, en poursuivant son propre intérêt, peut usurper le pouvoir de tout autre ordre, il le fera à coup sûr et se rendra, autant qu’il le pourra, absolu et incontrôlable.

 

            Mais, s’ils avaient eu cette opinion, l’expérience leur aurait donné tort puisque c’est actuellement le cas avec la constitution britannique. La part de pouvoir allouée par notre constitution à la Chambre des Communes est si grande qu’elle commande absolument toutes les autres parties du gouvernement. Le pouvoir législatif du roi, manifestement, ne peut pas être un obstacle car, bien que le roi ait un droit de veto en matière législative, dans les faits, ce  pouvoir est si peu important que ce que votent les deux Chambres deviendra nécessairement une loi, l’accord royal n’étant qu’une pure formalité. Le poids principal de la Couronne se trouve dans le pouvoir exécutif mais, outre que le pouvoir exécutif, dans tout gouvernement, est subordonné au pouvoir législatif, outre cela, dis-je, l’exercice de ce pouvoir requiert une immense dépense alors que les Communes se sont réservé à elles-seules le droit d’accorder des fonds. Comme il serait donc facile à cette Chambre de ravir à la couronne tous les pouvoirs, les uns après les autres, en liant chaque sortie d’argent à une condition et en choisissant si bien le moment d’un refus de subsides qu’il mettrait le gouvernement dans une très mauvaise situation sans pour cela donner aux puissances étrangères un avantage sur nous ! Si la Chambre des Communes dépendait de la même manière du roi et si ses membres ne possédaient que ce que le roi leur donnait, ne commanderait-il pas toutes leurs résolutions et n’aurait-il pas dès ce moment un pouvoir absolu ?  Quant à la Chambre des Lords, elle est un soutien très puissant pour la Couronne aussi longtemps que cette dernière lui rend la politesse mais l’expérience et la raison montrent qu’elle n’a pas assez de force ou d’autorité pour se maintenir seul sans un tel soutien.

 

            Comment donc résoudre ce paradoxe ? Par quel moyen ce membre de notre constitution se trouve-t-il borné par les limites qui conviennent puisque, par notre constitution même, il peut nécessairement avoir autant de pouvoir qu’il en réclame et n’est limité que par lui-même ? Comment cela est-il compatible avec notre expérience de la nature humaine ? Je réponds que l’intérêt du corps est ici restreint par celui des individus et que la Chambre des Communes n’étend pas son pouvoir parce qu’une telle usurpation serait contraire à l’intérêt de la majorité de ses membres. La Couronne dispose de tant de charges que, aidée de la partie la plus honnête et la plus désintéressée de la Chambre, elle peut toujours diriger les résolutions de l’ensemble, du moins assez pour préserver du danger l’ancienne constitution. Nous pouvons donc donner à cette influence le nom qui nous plaît, nous pouvons la désigner par des termes déplaisants comme corruption ou dépendance mais, cette sorte d’influence, jusqu’à un certain degré, est inséparable de la nature même de la constitution et est nécessaire à la préservation de notre gouvernement mixte.

 

            Par conséquent, au lieu d’affirmer de façon absolue que la dépendance du Parlement est en tout point une violation de la liberté britannique, le parti de la Nation aurait dû faire certaines concessions à son adversaire et se contenter d’examiner quel était le degré convenable de cette dépendance au-delà duquel elle devenait dangereuse pour la liberté. Mais il ne faut pas attendre une telle modération de la part d’hommes de partis, quels qu’ils soient. Après une concession de cette nature, toute déclamation aurait dû être abandonnée et les lecteurs auraient attendu une calme enquête sur le degré convenable d’influence de la Cour et de dépendance du Parlement. L’avantage, dans une telle controverse, serait peut-être resté au parti de la Nation mais la victoire n’aurait pas été si complète qu’il le souhaite et un véritable patriote n’aurait pas laissé aller son zèle, de crainte de passer d’un extrême à l’autre en diminuant trop [2] l’influence de la Couronne. On a donc pensé qu’il était meilleur de nier que cet extrême pût être dangereux pour la constitution et que la Couronne pût avoir trop peu d’influence sur les membres du Parlement.

 

            Il est difficile de décider de toutes les questions qui portent sur le juste milieu entre des extrêmes, aussi bien parce qu’il n’est pas facile de trouver les termes appropriés pour déterminer ce milieu que parce que le bien et le mal, dans de tels cas, se fondent si graduellement l’un en l’autre que même nos sentiments deviennent douteux et incertains. Mais, dans le cas actuel, il y a une difficulté particulière qui embarrasserait l’observateur le plus instruit et le plus impartial. Le pouvoir de la Couronne réside toujours en une personne unique, soit un roi, soit un ministre et, comme cette personne peut avoir un plus ou moins grand degré d’ambition, de capacité, de courage, de popularité ou de fortune, le pouvoir, qui est trop grand dans les mains d’une personne peut devenir trop petit dans les mains d’une autre. Dans les républiques pures, où l’autorité est répartie entre différents sénats ou assemblées, les freins et les contrôles sont plus réguliers dans leurs opérations parce qu’on peut présumer que les membres de ces assemblées nombreuses ont toujours une capacité et une vertu à peu près égales ; et c’est seulement leur nombre, leur richesse ou leur autorité qui entrent en considération. Mais une monarchie limitée n’admet pas une telle stabilité et il n’est pas possible d’attribuer à la Couronne tel degré déterminé de pouvoir, quelles que soient les mains qui le détiennent, pour former le contrepoids qui convient aux autres parties de la constitution. C’est un désavantage inévitable de cette espèce de gouvernement qui s’accompagne de tant d’avantages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Of the independency of Parliament

 

Political writers [3] have established it as a maxim, that, in contriving any system of government, and fixing the several checks and controls of the constitution, every man ought to be supposed a knave, and to have no other end, in all his actions, than private interest. By this interest we must govern him, and, by means of it, make him, notwithstanding his insatiable avarice and ambition, cooperate to public good. Without this, say they, we shall in vain boast of the advantages of any constitution, and shall find, in the end, that we have no security for our liberties or possessions, except the good-will of our rulers; that is, we shall have no security at all.

It is, therefore, a just political maxim, that every man must be supposed a knave: Though at the same time, it appears somewhat strange, that a maxim should be true in politics, which is false in fact. But to satisfy us on this head, we may consider, that men are generally more honest in their private than in their public capacity, and will go greater lengths to serve a party, than when their own private interest is alone concerned. Honour is a great check upon mankind: But where a considerable body of men act together, this check is, in a great measure, removed; since a man is sure to be approved of by his own party, for what promotes the common interest; and he soon learns to despise the clamours of adversaries. To which we may add, that every court or senate is determined by the greater number of voices; so that, if self-interest influences only the majority, (as it will always do) the whole senate follows the allurements of this separate interest, and acts as if it contained not one member, who had any regard to public interest and liberty.

When there offers, therefore, to our censure and examination, any plan of government, real or imaginary, where the power is distributed among several courts, and several orders of men, we should always consider the separate interest of each court, and each order; and, if we find that, by the skilful division of power, this interest must necessarily, in its operation, concur with public, we may pronounce that government to be wise and happy. If, on the contrary, separate interest be not checked, and be not directed to the public, we ought to look for nothing but faction, disorder, and tyranny from such a government. In this opinion I am justified by experience, as well as by the authority of all philosophers and politicians, both ancient and modern.

How much, therefore, would it have surprised such a genius as Cicero or Tacitus, to have been told, that, in a future age, there should arise a very regular system of mixed government, where the authority was so distributed, that one rank, whenever it pleased, might swallow up all the rest, and engross the whole power of the constitution. Such a government, they would say, will not be a mixed government. For so great is the natural ambition of men, that they are never satisfied with power; and if one order of men, by pursuing its own interest, can usurp upon every other order, it will certainly do so, and render itself, as far as possible, absolute and uncontrollable.

But, in this opinion, experience shows they would have been mistaken. For this is actually the case with the British constitution. The share of power, allotted by our constitution to the house of commons, is so great, that it absolutely commands all the other parts of the government. The king's legislative power is plainly no proper check to it. For though the king has a negative in framing laws; yet this, in fact, is esteemed of so little moment, that whatever is voted by the two houses, is always sure to pass into a law, and the royal assent is little better than a form. The principal weight of the crown lies in the executive power. But besides that the executive power in every government is altogether subordinate to the legislative; besides this, I say, the exercise of this power requires an immense expense; and the commons have assumed to themselves the sole right of granting money. How easy, therefore, would it be for that house to wrest from the crown all these powers, one after another; by making every grant conditional, and choosing their time so well, that their refusal of supply should only distress the government, without giving foreign powers any advantage over us? Did the house of commons depend in the same manner on the king, and had none of the members any property but from his gift, would not he command all their resolutions, and be from that moment absolute? As to the house of lords, they are a very powerful support to the Crown, so long as they are, in their turn, supported by it; but both experience and reason show, that they have no force or authority sufficient to maintain themselves alone, without such support.

How, therefore, shall we solve this paradox? And by what means is this member of our constitution confined within the proper limits; since, from our very constitution, it must necessarily have as much power as it demands, and can only be confined by itself? How is this consistent with our experience of human nature? I answer, that the interest of the body is here restrained by that of the individuals, and that the house of commons stretches not its power, because such an usurpation would be contrary to the interest of the majority of its members. The crown has so many offices at its disposal, that, when assisted by the honest and disinterested part of the house, it will always command the resolutions of the whole so far, at least, as to preserve the ancient constitution from danger. We may, therefore, give to this influence what name we please; we may call it by the invidious appellations of corruption and dependence; but some degree and some kind of it are inseparable from the very nature of the constitution, and necessary to the preservation of our mixed government.

Instead then of asserting absolutely, that the dependence of parliament, in every degree, is an infringement of British liberty, the country-party should have made some concessions to their adversaries, and have only examined what was the proper degree of this dependence, beyond which it became dangerous to liberty. But such a moderation is not to be expected in party-men of any kind. After a concession of this nature, all declamation must be abandoned; and a calm enquiry into the proper degree of court-influence and parliamentary dependence would have been expected by the readers. And though the advantage, in such a controversy, might possibly remain to the country-party; yet the victory would not be so complete as they wish for, nor would a true patriot have given an entire loose to his zeal, for fear of running matters into a contrary extreme, by diminishing too [4] far the influence of the crown. It was, therefore, thought best to deny, that this extreme could ever be dangerous to the constitution, or that the crown could ever have too little influence over members of parliament.

All questions concerning the proper medium between extremes are difficult to be decided; both because it is not easy to find words proper to fix this medium, and because the good and ill, in such cases, run so gradually into each other, as even to render our sentiments doubtful and uncertain. But there is a peculiar difficulty in the present case, which would embarrass the most knowing and most impartial examiner. The power of the crown is always lodged in a single person, either king or minister; and as this person may have either a greater or less degree of ambition, capacity, courage, popularity, or fortune, the power, which is too great in one hand, may become too little in another. In pure republics, where the authority is distributed among several assemblies or senates, the checks and controls are more regular in their operation; because the members of such numerous assemblies may be presumed to be always nearly equal in capacity and virtue; and it is only their number, riches, or authority, which enter into consideration. But a limited monarchy admits not of any such stability; nor is it possible to assign to the crown such a determinate degree of power, as will, in every hand, form a proper counterbalance to the other parts of the constitution. This is an unavoidable disadvantage, among the many advantages, attending that species of government.

 

 

 





[1]              Dans les éditions 1741 à 1760, l’essai commence ainsi : « J’ai fréquemment observé, en comparant la conduite du parti de la Cour et celle du parti de la Nation que le premier parti, dans la conversation, est souvent moins prétentieux, moins dogmatique, plus porté à faire des concessions et, quoiqu’il soit peut-être plus capable de conviction, il supporte pourtant plus facilement la contradiction que le deuxième parti qui s’emporte à la moindre opposition et qui considère comme un mercenaire, un intrigant, celui qui argumente avec sang-froid et impartialité ou fait des concessions à ses adversaires. Je crois que c’est un fait qui peut avoir été observé par ceux qui ont beaucoup fréquenté des lieux où l’on débat de questions politiques. Si l’on interroge les partis sur la raison de cette différence de conduite, chaque parti aura une explication différente. Les Gentlemen de l’opposition l’attribueront à la nature même de leur parti qui, se fondant sur l’esprit public et la défense de la constitution, ne peut facilement tolérer des doctrines dont les conséquences sont pernicieuses pour la liberté. D’un autre côté, les partisans de la Cour nous rappelleront l’histoire du rustre mentionnée par Lord Shaftesbury. «  Il prit à un rustre, dit cet excellent auteur, la fantaisie d’écouter les disputes en latin des docteurs d’une université. On lui demanda quel plaisir il pouvait prendre à voir ces disputeurs, lui qui ne pouvait pas savoir qui l’emporterait. « En fait, répondit-il, j’suis point assez sot pour n’point voir celui qui met l’aut’ en colère en premier. » C’est la nature elle-même qui avait donné une leçon au rustre : celui qui aurait le meilleur argument serait tranquille et de bonne humeur tandis que celui qui serait incapable de soutenir sa cause par la raison perdrait son calme et deviendrait violent. »[Characteristics of men, manners, opinions, times, etc. Vol.2, p.222, Robertson, Londres, 1900. NdT]

                Quelle raison devons-nous accepter ? Aucune, selon moi, à moins d’avoir l’idée de s’engager et de devenir un zélateur de l’un des partis. Je crois que, sans les offenser, je peux donner la raison de cette différence de conduite. Le parti de la Nation est manifestement le plus populaire actuellement et il l’a peut-être été sous la plupart des administrations, de sorte que, habitué à prévaloir en société, il ne peut supporter de voir ses opinions contredites et il est aussi assuré de la faveur du public que si tous ses sentiments étaient soutenus par des démonstrations infaillibles.  D’un autre côté, les partisans de la Cour sont souvent si molestés par les orateurs du peuple que, si vous leur parlez avec modération ou si vous leur faites les plus petites concessions, ils se croient extrêmement obligés envers vous et sont capables de vous rendre la politesse par une semblable modération et une semblable courtoisie. La furie et la passion, ils le savent, ne leur donneraient qu’une chose : recevoir le titre de mercenaires éhontés, et non pas celui de patriotes zélés, titre que l’autre parti se réserve pour désigner le même échauffement de sa part.

                Dans toutes les controverses, nous voyons – sans considérer qui se trompe et qui est dans le vrai – que ceux qui défendent les opinions établies et populaires sont toujours plus dogmatiques et impérieux dans leur style tandis que leurs adversaires affectent une douceur et une modération extraordinaires afin d’adoucir autant que possible les préjugés qui se manifestent contre eux. Considérez le comportement de nos libres penseurs de toutes sortes, qu’ils décrient la révélation ou qu’ils s’opposent seulement au pouvoir exorbitant du clergé : Collins, Tindal, Foster, Hoadley. Comparez leur modération et leurs bonnes manières au zèle furieux et à la grossièreté de leurs adversaires et vous serez convaincus de la justesse de mon observation. Une semblable différence peut être observée dans la conduite des écrivains français qui participèrent à la controverse sur les Anciens et les Modernes. Boileau, Monsieur et Madame Dacier, l’abbé de Bos, qui défendirent le parti des Anciens, mêlèrent à leurs raisonnements des satires et des invectives alors que Fontenelle, La Motte, Charpentier et même Perrault ne transgressèrent jamais les limites de la modération et de la bonne éducation, même quand ils furent provoqués par le plus injurieux traitement de leurs adversaires.

                Je dois cependant signaler que ce que j’ai dit sur l’apparente modération du parti de la Cour se limite entièrement à la conversation et aux gentlemen qui se sont engagés par intérêt ou par inclination dans ce parti. Ceux qui écrivent pour la Cour sont communément des écrivailleurs à gages aussi grossiers que les mercenaires de l’autre parti : le Gazetteer [the Daily Gazetteer, journal gouvernemental. NdT.]  ne vaut pas mieux, à cet égard, que le Common Sense [journal de l’opposition. NdT.]. Un homme bien élevé, quel que soit le parti, montrera ce qu’il est par sa bonne éducation et sa décence, tout comme un vaurien trahira toujours les qualités opposées. The false Accusers accus'd, &c. [Pamphlet anonyme. NdT.] est très calomnieux et pourtant, il faudrait que ce côté de la question, puisqu’il est moins populaire, soit défendu avec plus de modération. Quand L—d Be, L—d Mt, Mr. Ln [Lord Bolingbroke, Lord Marchmont et George Lyttleton. NdT.] prennent la plume, bien qu’ils écrivent avec chaleur, ils n’abusent pas de leur popularité jusqu’à passer les bornes de la décence.

                J’ai été conduit à cette suite de réflexions en lisant certains écrits qui traitent de ce grand sujet qu’est l’influence de la Cour et la dépendance du Parlement. A mon humble avis, le parti de la Cour, outre sa véhémence et ses railleries, s’y montre trop rigide et trop inflexible et montre une trop grande jalousie pour ce qui est de faire des concessions à ses adversaires. Ses raisonnements perdent de leur force à être poussés trop loin ; et il a été tant séduit par la popularité de ses opinions qu’il a négligé, dans une certaine mesure, leur justesse et leur solidité. Cette opinion sera, je l’espère, justifiée par le raisonnement qui suit. » (NdT)

[2]              Par cette influence de la Couronne, que je veux justifier, j’entends seulement celle qui provient des charges et des honneurs dont dispose la Couronne. Pour ce qui est de la corruption privée, on peut la considérer comme l’emploi d’espions, ce qui n’est guère justifiable sous un bon ministère et ce qui est infâme sous un mauvais. Etre un espion ou être corrompu est toujours infâme, quel que soit le ministère et il faut considérer ces pratiques comme une prostitution honteuse. Polybe (Lib.vi.cap.15.) estime à juste titre que l’influence pécuniaire du Sénat et des Censeurs était l’un des contrepoids réguliers et constitutionnels qui préservèrent la balance du gouvernement romain.

[3]          Dans les éditions 1741 à 1760, l’essai commence ainsi : « I have frequently observed, in comparing the conduct of the court and country parties, that the former are commonly less assuming and dogmatical in conversation, more apt to make concessions; and tho' not, perhaps, more susceptible of conviction, yet more able to bear contradiction than the latter; who are apt to fly out upon any opposition, and to regard one as a mercenary designing fellow, if he argues with any coolness and impartiality, or makes any concessions to their adversaries. This is a fact, which, I believe, every one may have observed, who has been much in companies where political questions have been discussed; tho', were one to ask the reason of this difference, every party would be apt to assign a different reason. Gentlemen in the Opposition will ascribe it to the very nature of their party, which, being founded on public spirit, and a zeal for the constitution, cannot easily endure such doctrines, as are of pernicious consequence to liberty. The courtiers, on the other hand, will be apt to put us in mind of the clown mentioned by lord Shaftsbury. "A clown," says that excellent author, "once took a fancy to hear the Latin disputes of doctors at an university. He was asked what pleasure he could take in viewing such combatants, when he could never know so much, as which of the parties had the better. For that matter, replied the clown, I a'n't such a fool neither, but I can see who's the first that puts t'other into a passion. Nature herself dictated this lesson to the clown, that he who had the better of the argument would be easy and well-humoured: But he who was unable to support his cause by reason would naturally lose his temper and grow violent."

To which of these reasons shall we adhere? To neither of them, in my opinion; unless we have a mind to enlist ourselves and become zealots in either party. I believe I can assign the reason of this different conduct of the two parties, without offending either. The country party are plainly most popular at present, and perhaps have been so in most administrations: So that, being accustomed to prevail in company, they cannot endure to hear their opinions controverted, but are as confident on the public favour, as if they were supported in all their sentiments by the most infallible demonstration. The courtiers, on the other hand, are commonly so run down by popular talkers, that if you speak to them with any moderation, or make them the smallest concessions, they think themselves extremely beholden to you, and are apt to return the favour by a like moderation and facility on their part. To be furious and passionate, they know, would only gain them the character of shameless mercenaries; not that of zealous patriots, which is the character that such a warm behaviour is apt to acquire to the other party.

In all controversies, we find, without regarding the truth or falshood on either side, that those who defend the established and popular opinions, are always the most dogmatical and imperious in their stile: while their adversaries affect almost extraordinary gentleness and moderation, in order to soften, as much as possible, any prejudices that may lye against them. Consider the behavior of our free-thinkers of all denominations, whether they be such as decry all revelation, or only oppose the exorbitant power of the clergy; Collins, Tindal, Foster, Hoadley. Compare their moderation and good manners with the furious zeal and scurrility of their adversaries, and you will be convinced of the truth of my observation. A like difference may be observed in the conduct of those French writers, who maintained the controversy with regard to ancient and modern learning. Boileau, Monsieur and Madame Dacier, l'Abbé de Bos, who defended the party of the ancients, mixed their reasonings with satire and invective; while Fontenelle, la Motte, Charpentier, and even Perrault, never transgressed the bounds of moderation and good breeding; though provoked by the most injurious treatment of their adversaries.

I must, however, observe, that this Remark with regard to the seeming Moderation of the Court Party, is entirely confin'd to Conversation, and to Gentlemen, who have been engag'd by Interest or Inclination in that Party. For as to the Court-Writers, being commonly hir'd Scriblers, they are altogether as scurrilous as the Mercenaries of the other Party; nor has the Gazeteer any Advantage, in this Respect, above Common Sense. A man of Education will, in any Party, discover himself to be such, by his Good-breeding and Decency; as a Scoundrel will always betray the opposite Qualities. The false Accusers accus'd, &c. is very scurrillous, tho' that Side of the Question, being least popular, shou'd be defended with most Moderation. When L—d Be, L—d Mt, Mr. Ln take the Pen in Hand, tho' they write with Warmth, they presume not upon their Popularity so far as to transgress the Bounds of Decency.

I am led into this train of reflection, by considering some papers wrote upon that grand topic of court influence and parliamentary dependence, where, in my humble opinion, the country party, besides vehemence and satire, show too rigid an inflexibility, and too great a jealousy of making concessions to their adversaries. Their reasonings lose their force by being carried too far; and the popularity of their opinions has seduced them to neglect in some measure their justness and solidity. The following reason will, I hope, serve to justify me in this opinion.”

[4]              By that influence of the crown, which I would justify, I mean only that which arises from the offices and honours that are at the disposal of the crown. As to private bribery, it may be considered in the same light as the practice of employing spies, which is scarcely justifiable in a good minister, and is infamous in a bad one: But to be a spy, or to be corrupted, is always infamous under all ministers, and is to be regarded as a shameless prostitution. Polybius justly esteems the pecuniary influence of the senate and censors to be one of the regular and constitutional weights, which preserved the balance of the Rroman government. Lib. vi. cap. 15.