PHILOTRADavid Hume

 

Lettre De Hume à Madame de Meinières (Madame Belot)

du 25 juillet 1766

Traduction de P. Folliot, professeur de philosophie au Lycée Ango de Dieppe,

suivie du texte anglais de la lettre.

Provenance : Bibliothèque J. Pierpont-Morgan, New-York.

Format : 12 ¾ x 8 ¼ pouces

Catalogue : M.1668

(Trois grandes pages d’une écriture serrée ; la quatrième est réservée à l’adresse)

La lettre, pliée en ½ puis en 2 ½ pour la poste, porte sur le rectangle central de la quatrième page, cette adresse : « A Madame la Présidente de Meinières, rue Poissonnière près le Rampart à Paris ».

La cachet est brisé et indéchiffrable. Grande marque au crayon par la poste.

Le texte anglais est reproduit

in

Annales de la société Jean-jacques Rousseau, Tome 17, p.35 à p.41

 

 

 

 

 

 

Lisle street Leicester Field, le 25 juillet 1766 [1]

 

            Quoique j’ai de grandes raisons d’être confus d’avoir été devancé par vous pour écrire, j’avoue que votre lettre m’a donné un sensible plaisir. Je suis heureux de conserver une place [2] dans votre mémoire et votre amitié et j’espère que la même disposition vous inclinera à l’indulgence pour mon silence très coupable. Mais je ne parviens même pas à m’expliquer cette paresse. Vous savez que j’ai presque habité avec M. de Montigny [3] et sa famille et qu’il n’est personne au monde que j’estime davantage. Pourtant, excepté une lettre à Madame Dupré, je ne leur ai donné aucun témoignage de ma gratitude et de mon estime. Je ne saurais donner un exemple plus fort de ma mauvaise conduite sur ce point.

 

            Vous désirez un compte-rendu de mes relations avec Mr Rousseau, relations qui sont certainement les plus inattendues et les plus extraordinaires du monde. Je m’efforcerai d’abréger les faits autant que possible. Il est inutile de vous donner de longs détails sur ma conduite envers lui pendant qu’il a vécu ici et dans le voisinage, les marques d’affection et d’attachement que je lui ai données, ma complaisance avec tous ses mouvements d’humeur, mon emploi constant à son service [4]. Je fus blâmé par tous mes amis de lui avoir donné tant de temps et de soins, et les autres se moquèrent de moi. Toutes les lettres que j’ai envoyées dans le monde lui faisaient honneur et montraient pour lui de l’amitié, et, de son côté, il me donna les plus chauds témoignages de gratitude. Il semblait transporté à chaque fois qu’il me voyait et, quand il fut arrivé à la campagne, il m’écrivit des lettres que j’ai heureusement conservées et qui contiennent des expressions d’amitié que même l’énergie de sa plume ne pourrait pas porter plus loin. Je l’installai dans la plus belle région [5], chez un très honnête gentilhomme [6] ayant une rente d’environ 7000 livres sterling qui, à ma prière [7], prit, pour lui et pour sa gouvernante [8], une pension de 30 livres. Ce gentilhomme vivait à peu près à 20 milles de cet endroit, de sorte que tout semblait arrangé pour rendre notre philosophe heureux et tranquille. Je connus aussi un grand succès dans mes négociations pour sa pension. Il donna son consentement et il écrivit la même chose à lord Maréchal. Je sollicitai alors les ministres, surtout le général Conway [9], frère de lord Hertford [10]. Ils me firent la grâce de leur accord, à la seule condition que l’affaire demeurerait secrète[11] Je leur présentai Rousseau qui les remercia de leur bonté. L’affaire n’était pas encore parfaitement menée à son  terme quand il partit à la campagne, et ceci parce que le général Conway était malade, mais elle le fut bientôt [12]. J’en informai Rousseau. Il écrivit à M. Conway qu’il ne saurait accepter cette pension tant que le roi était résolu à la garder secrète [13]. Je demandai à Rousseau de se rappeler qu’il était informé de la clause dès le début et que, non seulement il était d’accord, mais qu’elle lui était agréable. [14] Je le priai de revenir à sa première façon de penser. Je ne reçus aucune réponse et je conclus de là qu’il avait honte de m’écrire [15] ; et, étant déterminé à accomplir ma bonne oeuvre, je sollicitai à nouveau les ministres et j’obtins d’eux l’abandon de la clause du secret. Avec grande joie, j’informai Rousseau de mon succès [16] et, par retour de la poste, je reçus une réponse dans laquelle il m’informait que j’étais le plus grand scélérat du monde, le plus noir de tous les hommes [17], que je l’avais conduit en Angleterre avec le seul dessein de le déshonorer ; et que, désormais, il renonçait à toute amitié et avec tout commerce avec moi [18]. En même temps, il me lança au visage de la façon la plus impudente le plus grossier et le plus impudent mensonge du monde. Cet incident étonnant m’ouvrit des yeux qui avaient été longtemps fermés et je me rendis compte qu’il avait encouragé l’offre de la pension uniquement pour pouvoir la refuser avec ostentation ; et qu’il cherchait, par une prétendue querelle, à se débarrasser de toutes ses obligations envers moi, qu’il était aussi fatigué de la sécurité et de la tranquillité de l’Angleterre et qu’il se trouvait entièrement oublié dans ce pays, souhaitant attirer par cette dispute l’attention du public. Je lui répondis cependant avec grand calme et décence [19]. Je supposais que quelque menteur ou quelque calomniateur m’avait diffamé auprès de lui [20]. Je le priai, le conjurai, le pressai d’en venir aux détails et de me dire dans quelle circonstance, si petite soit-elle, je lui avais manqué. Je ne reçus aucune réponse pendant plus de trois semaines alors que la poste aurait pu me communiquer cette réponse en quatre jours. Ce fut alors que je rompis et que je racontai l’affaire à mes amis. Il suffisait d’en parler à une seule personne, le récit se répandit en un instant comme une traînée de poudre dans tout Londres. Tout le monde fut surpris de son ingratitude envers moi [21], moi dont l’amitié pour lui avait été si généralement remarquée. La singularité de l’homme et de sa conduite, sa célébrité elle-même et le degré de réputation que j’ai peut-être atteint, toutes ces circonstances firent de l’histoire le sujet de la conversation générale. J’appris que la même chose était arrivée à Paris, suite à ma lettre au Baron [22], à qui je n’ai jamais désiré cacher les faits [23]. J’ai aussi envoyé à M. d’Alembert une copie des lettres de Rousseau et des miennes. J’ai beaucoup de raisons pour ne pas cacher l’affaire. Je sais que Rousseau est très occupé à écrire actuellement et je suis fondé à penser qu’il a l’intention de tomber de la même façon sur Voltaire et sur moi. Il m’a dit lui-même qu’il composait ses mémoires, dans lesquels il rendrait justice à son propre caractère, ainsi qu’à celui de ses amis et de ses ennemis [24]. Comme je suis passé d’une façon étonnante de la première classe à la dernière, je dois m’attendre à y faire une belle figure [25] ; et qu’arrivera-t-il, ai-je pensé, si ces mémoires sont publiés après sa mort ou après la mienne ? Dans le dernier cas, il n’y aura personne pour justifier ma mémoire. Dans le premier cas, ma justification aura beaucoup moins d’authenticité. C’est pour ces raisons que j’ai nourri l’idée de livrer l’ensemble de l’affaire dès maintenant au public [26]. Mais, après plus mûre [27] réflexion, j’ai changé de décision [28] et je suis content de voir que vous avez (page 3) la même opinion.

 

            Alors que j’en étais à cette partie du récit, je reçois inopinément une lettre de Rousseau [29] qui lui a été arrachée par l’autorité de M. Davenport, le gentilhomme chez qui il vit. Cette lettre est de 18 pages in-folio, d’une toute petite écriture et qui ferait un large pamphlet [30]. Je n’ai jamais vu un tel ramassis de folie et de méchanceté. Je vais vous en donner quelques extraits pour satisfaire votre curiosité. Il dit que d’Alembert, Warpole et moi-même avons formé ensemble un complot à Paris pour travailler à sa perte ; que la première action des conspirateurs a été d’écrire une fausse lettre du roi de Prusse [31] qui fut composée par d’Alembert [32] et attribuée à Walpole [33] ; que le jeune Tronchin [34], le fils de son ennemi capital, logeait dans la même maison que moi ; et qu’il avait remarqué que ma propriétaire l’avait regardé froidement (lui, Rousseau) un jour qu’il la rencontrait dans le passage ; que je suis aussi l’ami de lord Lytlleton [35], son ennemi ; que le peuple d’Angleterre qui, au début, l’appréciait beaucoup, le regarde [désormais] avec beaucoup d’indifférence à cause de mes intrigues et de celles de Walpole ; et que la première découverte de ma trahison se fit à Senlis, quand nous couchâmes dans la même chambre [36] et où, selon lui, je parlai à haute voix pendant mon sommeil et trahis tous mes noirs desseins contre lui. Il avoue cependant que, avant de quitter Londres, ses doutes ne dépassaient pas de simples soupçons mais qu’ils devinrent des certitudes quand il fut établi à la campagne. Car, [dit-il], premièrement, la lettre de d’Alembert a été publiée dans les journaux anglais et il est certain, par une conviction intérieure [37], que ce fut mon oeuvre ; Deuxièmement, a été publié dans l’un de nos journaux un papier qui le noircit, papier que, pour la même raison, il m’attribue. Troisièmement, une autre pièce a été publiée dans un autre journal qu’il croit aussi être de moi. Quatrièmement, M. Voltaire, dans sa lettre satirique [38] publiée à Londres, ne mentionne pas que je l’ai conduit en Angleterre. Donc, je suis dans le complot avec Voltaire. C’est là la substance de la lettre. Mais, le croiriez-vous, il y a dans ce tissu de folie, de méchanceté, d’impertinence et d’imposture, de nombreux traits de génie et d’éloquence et la conclusion est remarquablement sublime. L’ensemble est écrit avec grand soin et j’imagine qu’il le destine à la publication. Cela ne me soucie en aucune manière. En réalité, la lettre fera mon panégyrique parce que tout le monde fera la distinction entre les faits qu’il reconnaît et les chimères que sa folie et sa méchanceté ont inventées. Il dit même que, si mes bons offices furent sincères, ma conduite fut au-dessus de la nature humaine ; et que, s’ils étaient le résultat d’un complot contre lui, elle fut au-dessous. J’avoue que j’étais un peu inquiet de cette affaire jusqu’à ce que je reçoive cette folle lettre mais, maintenant, je suis tout à fait tranquille. Je ne crois cependant pas que, à d’autres égards, il soit plus fou que d’habitude et que sa conduite soit pire que celle qu’il eut envers Diderot il y a environ sept ans. J’adresse mes compliments à Monsieur de Meinières à qui je souhaite que vous expliquiez cette lettre. Le président de Brosses peut la lire dans l’original. Je vous prie de lui présenter mes respects. Je souhaiterais aussi que Monsieur de Montigny la vît. Je n’ai plus assez de place pour la signer dans les formes, comme je le devrais [39].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre de Hume à la présidente Durieu de Meinières

TEXTE ANGLAIS DE LA LETTRE

Provenance : Bibliothèque J. Pierpont-Morgan, New-York.

Format : 12 ¾ x 8 ¼ pouces

Catalogue : M.1668

(Trois grandes pages d’une écriture serrée ; la quatrième est réservée à l’adresse)

La lettre, pliée en ½ puis en 2 ½ pour la poste, porte sur le rectangle central de la quatrième page, cette adresse : « A Madame la Présidente de Meinières, rue Poissonnière près le Rampart à Paris ».

La cachet est brisé et indéchiffrable. Grande marque au crayon par la poste.

Reproduit

in

Annales de la société Jean-jacques Rousseau, Tome 17, p.35 à p.41

 

 

(Page 1)

Lisle Street Leicester Field 25 of July 1766

 

            Tho’ I have great Reason, Madam, to be ashamed, when I am prevented by you, in writing, I own, that your Letter gave me a sensible Pleasure : I am happy in retaining some [40] I have in your Memory and Friendship; and I hope, that the same Disposition will incline you to have Indulgence for me in my very culpable Silence. But my Indolence in this particular is unaccountable even to myself. You know, I lived almost with M. de Montigny and his Family and that there are no Persons in the word for whom I have a greater Value : Yet except one Letter to Mde Dupré, I have given them no Testimony fo my Gratitude or Esteem. I cannot possibly tell a stronger Instance of my ill Behaviour in this particular.

 

            You desire an Account of my Transactions with Mr. Rousseau, which are certainly the most unexpected and most extraordinary in the World. I shall endeavour to abridge them as much as possible. It is needless to give you a long détail of my Behaviour towards him while he lived here and in this Neighbourhood, the Marks of Affection and Attachment which I gave him, my Compliance with all his Humour, my constant Occupation in his Service. I was blamed by all my Friends for giving him so much of my Time and Care, and was laughed at by others. All the Letters, which I wrote to any part of the World, were honourable and friendly for him; and he, on his part, gave me the warmest Testimonies of Gratitude; seemed transported whenever he saw me, and after he went to the Country, he wrote me Letters, which I have happily preserved, and which contain Expressions of Friendship that even the Energy oh his Pen cou’d not carry farther. I settled him in a most beautiful Country, with a very honest Gentleman of about 7000 pounds Sterling a Year, and who at my Entreaty takes 30 Pounds a Year of board for him and his Gouvernante. The Gentleman himsel lives at about 20 Miles distance from him; so that every thing seemed, as if it were contrived to make our Philosopher happy and easy. I was also very fortunate in my Négotiations for his Pension. I first consulte himself : He gave his Consent : He wrote the same thing to Lord Mareshal. I then applyed to the Ministers particularly to General Conway, Brother to Lord Hertford : I was favoured by their compliance; only on condition that the affair should remain a secret, I introduced Rousseau to them, who thanked them for their goodness. The affair was not brought to a full Conclusion before he went to the Country by reason of General Conway’s Sichness; but was soon after finished. I informed Rousseau : He wrote to M. Conway that he cou’d not take the Pension as long as the King was resolved to keep it a secret. I then desired M. Rousseau to recollect that he was informed of the Circumstance from the beginning, and that he not only agreed to but was pleased with it; and I entreated him to return (page 2) to the same way of thinking. I received no answer; upon which I concluded that he was ashamed to write to me, and beiing determined to consumate my good Work, I applied again to the Ministers and prevailed on them to depart from this Circumstance of the Secrecy. I very joyfully informed Rousseau of my Succes; and by the Return of the Post I received an Answer, by which he informed me, that I am the greatest Villain alive, le plus noir de tous les hommes [41]; that I conducted him into England with no other View than to dishonour him; and he henceforth renounces all Friendship and Commerce with me. At the same time, he most impudently asserts to my face the grossest and most impudent Lye in the World. This wonderfull Incident opened my Eyes which had been long shut : I then found, that he wanted to bring on the Offer of a Pension merely that he might have the Ostentation of refusing it; and that he sought by a pretended Quarrel to cancel all his Obligations to me, being also tired of the Security and Tranquillity of England and finding himself entirely forgot in the Country, he wished to draw the Attention of the Public by a Fray with me. I answered him however with great Temper end Decency : I supposed that some Lyar and Calumniator has accused me to him : I entreated, I conjured, I urged him to come to Particulars, and to tell me any the most minute Circumstance in which I had been wanting to him. I received no Answer for above three Weeks, tho the Post cou’d have brought me the return of my Letter in four days. It was then I broke out, and told the Affair to my Friends : I needed but to have told it to one Person : the Account flew like Wild-fire all over London in a Moment! Every body’s Surprise at his Ingratitude to me, whose Friendship towards him had been so generaly remarked; the Singularity of the Man and of his conduct; his Celebrity itself and any Degree of Reputation I may have attained; all these Circumstance made the Story the subject of general Conversation. I find the same thing has happened at Paris from my Letter to the Baron, which I never desired him to conceal. I have also sent to M. d’Alembert a Copy of Rousseau’s Letters and of mine. I had many Reasons for not concealing the Affair. I know Rousseau is writing very busily at present, and I have Grounds to think that he intends to fall equally on Voltaire and on me. He himself had told me he was composing his Memoir, in which Justice would be equally done to his own Character, to that of his Friends, and to that of his Ennemies. As I had passed so wonderfully from the former Class to the latter, I must expect to make a fine Figure; and What, thought I, if these Memoirs be publishef after his Death or after mine? In the latter case, there will be no one to vindicate my Memory : In the former Case, my Vindication will have much less Authenticity. For these Reasons I had once entertained Thoughts of giving the whole instantly to the public : but more mature [42] Reflection made me depart from this Resolution, and I am glad to find  you concur in (page 3) the same opinion.

 

            When I had come to this Part of my Narration, I receive unexpectedly a Letter from Rousseau which has been extorted from him by the Authority of M. Davenport, the Gentleman with whom he lives. It consists of 18 Folio Pages, in a very small hand, and would make a large Pamphlet. Never was there such a heap of Frenzy and Wickedness united. I shall give you a few Extracts from it to satisfy your Curiosity. He says, that d’Alembert, Horace Walpole, and I entered into a Conspiracy together at Paris to ruin him; that the first operation of the Conspirators was to write a feigned Letter in the King of Prussia’s Name, which was compos’d by M. d’Alembert and fathered by M. Walpole; that young Tronchin, the Son of his capital Ennemy, lodged in the same house with me. and that he observed my Landlady to look coldy on him (Rousseau), one day as he met her in the Passage; that I live also in Friendship with Lord Lyttleton, who is his Enemy; that the People of England were at first very fond oh him, but by M. Walpole’s Intrigues and mine were rendered very indifferent about him; and that the first Discovery which he made of my Treachery, was at Senlis, where we lay together in the same Chamber, and where I spoke aloud, as he supposes, in my Sleep and betrayed all my black Designs against him. He owns, however, that before he left London, his Doubts went no further than Suspicion; but rose to Certainty after he was settled in the Country. Fort first d’Alembert’s Letter was published in the English Newpapers; and he is sure, from internal Conviction it was done by me. Secondly There was published in one of our Journals, a Paper reflecting on him, which for the same Reason he ascribes to me. Thirdly There was another Piece published in another News Paper, which he believes also to be mine. Fourthly M. Voltaire in his satyrical Letter published at London, does not mention that I conducted him into England : Therefore I am in the Conspiracy with Voltaire. This is the Substance of the letter : But would you believe it, that in a Piece so full of Frenzy, Malice, Impertinence and Lyes, there are many Strokes of Genius and Eloquence; and the Conclusion of it is remarkably sublime. The is wrote (sic) with great Care, and I fancy he intends it for the Press. This gives me no Manner of Concern. The Letter will really be a high Panegyric on me; because there is no one who will not distinguish between the facts which he acknowledges, and the Chimeras which his Madness and Malice have invented : He even says, that if my Services were sincere, my Conduct was above human Nature; if they were the Result of a Conspiracy against him, was below. I own, that I was somewhat anxious about the Affair till I received this mad Letter; but now I am quite at my ease. I do not however find, in other Respects he is madder than usual, nor is his Conduct towards me much worse than toward M. Diderot about seven years ago. I beg my Compliments to Mons. de Meinières to whom I wish you would explain this Letter. The President de Brosses can read it in the Original : Please mark to him my Respects. I could wish also that Mons. de Montigny saw it. I have not room to subscribe regularly as I ought.

                                                                                  David Hume

 

 



[1]              Sur cette lettre, voir le Tome 17 des Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, p.13 à p.51. Sur Madame de Mesnières, voir le même tome, page 20 et suivantes.  (NdT)

[2]              On trouve dans le texte anglais des Annales : « I am happy in retaining some I have in your memory ... », ce qui est incohérent. Le texte original est très certainement : « I am happy in retaining some place in your memory... ». (NdT)

[3]              Selon Albert Schrinz (Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 17, p.27), cette lettre de Hume aurait peut-être eu pour fonction de gagner à sa cause un salon neutre, le salon Montigny car d’Alembert, d’Holbach et Lespinasse étaient a priori contre Rousseau tandis que madame de Boufflers et madame de Barbantane, favorables à Rousseau, étaient beaucoup plus difficiles à gagner. (NdT)

[4]              Rousseau le reconnaît dans sa correspondance de l’époque. (NdT)

[5]              A Wootton, dans le comté de Derby. (NdT)

[6]              M. Davenport. Voir la lettre de Hume à madame de Boufflers du 03 avril 1766 : «J’ai placé Rousseau à ma satisfaction  et à la sienne. Il y a un M. Davenport, homme de lettres, bon, sensible, veuf, et riche d’environ sept mille louis de revenu. Parmi ses nombreux domaines, il en est un dans le comté de Derby, au milieu des rochers, des forêts et des ruisseaux. Il a offert cette retraite, et consenti, en riant, à prendre une pension de trente louis, pour Jean-Jacques et sa compagne. » (V.D. Musset-Pathay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.J. Rousseau, Paris, Pélicier, 1821, Tome 1, p.118). « Enfin on lui proposa l'arrangement auquel il est aujourd'hui fixé. M. Davenport, gentilhomme distingué par sa naissance, sa fortune et son mérite, lui a offert une maison , appelée Wootton, qu'il a dans le Comté de Derby, et qu'il habite rarement; et M. Rousseau lui paye pour lui et pour sa gouvernante une modique pension. (Exposé succinct) (Note de P. Folliot)

[7]              Dans une lettre à *** du 02 mai 1766, Hume déclare que cette condition était en fait exigée par Rousseau « car, sans cela, notre ami n’aurait mis le pied dans sa maison. » (NdT)

[8]              Melle Le Vasseur. (NdT)

[9]              Secrétaire d’Etat. (NdT)

[10]            Les deux, selon Hume (lettre à madame de Boufflers du 15 juillet 1766), conseillèrent la publication des détails relatifs à l’affaire. (NdT)

[11]            « Un soir que nous causions ensemble à Calais, où nous étions retenus par les vents contraires, je demandai à M. Rousseau s'il n'accepterait pas une pension du roi d'Angleterre, au cas que Sa Majesté voulût bien la lui accorder. Il me répondit que cela n'était pas sans difficulté, mais qu'il s'en rapporterait entièrement à l'avis de Milord Maréchal. Encouragé par cette réponse, je ne fus pas plutôt arrivé à Londres que je m'adressai pour cet objet aux Ministres du Roi, et particulièrement au général Conway, secrétaire d'État, et au général Groeme, secrétaire et chambellan de la reine. Ils firent la demande de la pension à leurs Majestés qui y consentirent avec bonté, à condition seulement que la chose resterait secrète. » (Exposé succinct…) (NdT)

[12]            « cette affaire resta quelque temps suspendue  par un dérangement qui survint dans la santé du général Conway. » (Exposé succinct) (NdT)

[13]            Il s’agit certainement de la lettre du 22 mai 1766 dont voici le contenu : « Vivement touché des grâces dont il plaît à Sa Majesté de m'honorer, et de vos bontés qui me les ont attirées, j'y trouve, dès à présent, ce bien précieux à mon cœur, d'intéresser à mon sort le meilleur des Rois et l'homme le plus digne d'être aimé de lui. Voilà, Monsieur, un avantage dont je suis jaloux et que je ne mériterai jamais de perdre. Mais il faut vous parler avec la franchise que vous aimez. Après tant de malheurs, je me croyais préparé à tous les événements possibles; il m'en arrive pourtant que je n'avais pas prévus, et qu'il n'est pas permis à un honnête homme de prévoir. Ils m'en affectent d'autant plus cruellement, et le trouble où ils me jettent m'ôtant la liberté d'esprit nécessaire pour me bien conduire, tout ce que me dit la raison dans un état aussi triste est de suspendre mes résolutions sur toute affaire importante, telle qu'est pour moi celle dont il s'agit. Loin de me refuser aux bienfaits du Roi, par l'orgueil qu'on m'impute, je le mettrais à m'en glorifier, et tout ce que j'y vois de pénible est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public comme aux miens. Mais lorsque je les recevrai, je veux pouvoir me livrer tout entier aux sentiments qu'ils m'inspirent, et n'avoir le cœur plein que des bontés de Sa Majesté et des vôtres. Je ne crains pas que cette façon de penser les puisse altérer. Daignez donc, Monsieur, me les conserver pour des temps plus heureux : vous connaîtrez alors que je ne diffère de m'en prévaloir que pour tâcher de m'en rendre plus digne. Agréez, Monsieur, je vous supplie , mes très humbles salutations et mon respect.” (NdT)

[14]            « Un soir que nous causions ensemble à Calais, où nous étions retenus par les vents contraires, je demandai à M. Rousseau s'il n'accepterait pas une pension du roi d'Angleterre, au cas que Sa Majesté voulût bien la lui accorder. Il me répondit que cela n'était pas sans difficulté, mais qu'il s'en rapporterait entièrement à l'avis de Milord Maréchal. Encouragé par cette réponse, je ne fus pas plutôt arrivé à Londres que je m'adressai pour cet objet aux Ministres du Roi, et particulièrement au général Conway, secrétaire d'État, et au général Groeme, secrétaire et chambellan de la reine. Ils firent la demande de la pension à leurs Majestés qui y consentirent avec bonté, à condition seulement que la chose resterait secrète. » (Exposé succinct) (NdT)

[15]            « Cette lettre parut au général Conway, comme à moi, un refus net d'accepter la pension tant qu'on en ferait un secret; mais comme M. Rousseau avait été dès le commencement instruit de cette condition et que toute sa conduite, ses discours, ses lettres, m'avaient persuadé qu'elle lui convenait, je jugeai qu'il avait honte de se rétracter là-dessus en m’écrivant, et je crus voir dans cette mauvaise honte, la raison d'un silence dont j'étais surpris. » (Exposé succinct) (NdT)

[16]            Il s‘agit de la lettre du 19 juin 1766 dont voici le contenu : « “Comme je n'ai reçu, Monsieur, aucune réponse de vous, j'en conclus que vous persévérez dans la résolution de refuser les bienfaits de Sa Majesté, tant qu'on en fera un secret. Je me suis en conséquence adressé au général Conway pour faire supprimer cette condition, et j'ai été assez heureux pour obtenir de lui la promesse d'en parler au Roi. Il faut seulement, m'a-t-il dit, que nous sachions préalablement de M. Rousseau s'il est disposé à accepter une pension qui lui serait accordée publiquement, afin que Sa Majesté ne soit pas exposée à un second refus. Il m'a autorisé à vous écrire là-dessus, et je vous prie de me faire savoir votre résolution le plus tôt que vous pourrez. Si vous m'envoyez votre consentement, ce que je vous prie instamment de faire, je sais que je peux compter sur les bons offices du duc de Richmond pour appuyer la demande du général Conway ; ainsi je ne doute nullement du succès. Je suis , mon cher Monsieur , très sincèrement tout à vous.” (NdT)

[17]            « le plus noir de tous les hommes » : en français dans le texte. (NdT)

[18]            Il s’agit de la lettre du 23 juin, dont voici le contenu : “Je croyais, Monsieur, que mon silence interprété par votre conscience en disait assez; mais puisqu'il entre dans vos vues de ne pas l'entendre, je parlerai. Vous vous êtes mal caché, je vous connais et vous ne l'ignorez pas. Sans liaisons antérieures, sans querelles, sans démêlés, sans nous connaître autrement que par la réputation littéraire, vous vous empressez à m'offrir vos amis et vos soins; touché de votre générosité, je me jette entre vos bras; vous m'amenez en Angleterre, en apparence pour m'y procurer un asile, et en effet pour m'y déshonorer. Vous vous appliquez à cette noble oeuvre avec un zèle digne de votre cœur et avec un succès digne de vos talents. Il n'en fallait pas tant pour réussir : vous vivez dans le monde, et moi dans la retraite; le public aime à être trompé, et vous êtes fait pour le tromper. Je connais pourtant un homme que vous ne tromperez pas : c'est vous-même. Vous savez avec quelle horreur mon cœur repoussa le premier soupçon de vos desseins. Je vous dis, en vous embrassant, les yeux en larmes, que, si vous n'étiez pas le meilleur des hommes, il fallait que vous en fussiez le plus noir. En pensant à votre conduite secrète, vous vous direz quelquefois que vous n'êtes pas le meilleur des hommes, et je doute qu'avec cette idée vous en soyez jamais le plus heureux. Je laisse un libre cours aux manœuvres de vos amis, aux vôtres, et je vous abandonne avec peu de regret ma réputation pendant ma vie, bien sûr qu'un jour on nous rendra justice à tous deux. Quant aux bons offices en matière d'intérêt avec lesquels vous vous masquez, je vous en remercie et vous en dispense. Je me dois de n'avoir plus de commerce avec vous, et de n'accepter pas même à mon avantage, aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Adieu, Monsieur, je vous souhaite le plus vrai bonheur; mais, comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire, voici la dernière lettre que vous recevrez de moi.” (NdT)

[19]            Il s’agit de la lettre du 26 juin, dont voici le contenu : "Comme la conscience me dit que j'en ai toujours agi avec vous de la manière la plus amicale et que je vous ai donné, en toute occasion, les preuves les plus tendres et les plus actives d'une sincère affection, vous pouvez juger de l'extrême surprise que m'a causée la lecture de votre lettre. Il est aussi impossible de répondre à des accusations si violentes et bornées à de simples généralités, qu'il est impossible de les concevoir. Mais cette affaire ne peut, ne doit pas en rester là. Je suppose charitablement que quelqu'infâme calomniateur m'a noirci auprès de vous; mais en ce cas, le devoir vous oblige, et je suis persuadé que votre propre inclination vous porte à me donner les moyens de connaître mon accusateur et de me justifier ; ce que vous ne pouvez faire qu'en m'instruisant de ce dont on m'accuse. Vous dites que je sais moi-même que je vous ai trahi  mais, je le dis hautement et je le dirai à tout l'univers : je sais le contraire; je sais que mon amitié pour vous a été sans bornes et sans relâche; et, quoique je vous en aie donné des preuves qui sont universellement connues en France et en Angleterre, le public n'en connaît encore que la plus petite partie. Je demande que vous me nommiez l'homme qui ose affirmer le contraire, et surtout je demande qu'il cite une circonstance dans laquelle je vous aie manqué. Vous le devez à moi; vous le devez à vous-même; vous le devez à la vérité, à l'honneur, à la justice, à tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. C'est comme innocent, car je ne dirai pas comme votre ami, je ne dirai pas comme votre bienfaiteur; c'est, je le répète, comme innocent, que je réclame le droit de prouver mon innocence et de confondre les scandaleuses faussetés qu'on peut avoir forgées contre moi. J’espère que M. Davenport, à qui j'ai envoyé une copie de votre lettre et qui lira celle-ci avant de vous la remettre, appuiera ma demande et vous dira qu'elle est juste. J'ai heureusement conservé la lettre que vous m'avez écrite après votre arrivée à Wootton et où vous me marquez dans les termes les plus forts, et même dans des termes trop forts, combien vous êtes sensible aux faibles efforts que j'ai faits pour vous être utile. Le petit commerce de lettres que nous avons eu ensuite n'a eu pour objet, de ma part, que des vues dictées par l'amitié. Dites-moi donc ce qui, depuis ce temps-là, a pu vous offenser; dites-moi de quoi l'on m'accuse; dites-moi quel est mon accusateur; et quand vous aurez rempli ces conditions à ma satisfaction et à celle de M. Davenport, vous aurez encore beaucoup de peine à vous justifier d'employer des expressions si outrageantes contre un homme avec qui vous avez été étroitement lié, et qui méritait, à plusieurs titres, d'être traité par vous avec plus d'égards et de décence. M. Davenport sait tout ce qui s'est passé relativement à votre pension, parce qu'il m'a paru nécessaire que la personne qui s'est chargée de vous procurer un établissement, connaisse exactement l'état de votre fortune, afin qu'elle ne soit pas tentée d'exercer à votre égard des actes de générosité, qui, en parvenant par hasard à votre connaissance, pourraient vous donner quelque sujet de mécontentement."

Je suis, Monsieur, etc. D. H. (NdT)

[20]            « Je suppose charitablement que quelqu'infâme calomniateur m'a noirci auprès de vous » (Lettre de Hume à Rousseau du 26 juin 1766) (NdT)

[21]            On lit dans l’avertissement à l’Exposé succinct : «Les plaintes de M. Hume parvinrent bientôt à la connaissance du public, qui eut d’abord de la peine à croire que M. Rousseau fût coupable de l’excès d’ingratitude dont on l’accusait. » (NdT)

[22]            Il s’agit évidemment du baron d’Holbach. On lit, dans une lettre de Hume à Madame de Boufflers du 15 juillet 1766 : « Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire dans Paris. J’en ai entretenu tous les amis que j’y possède, afin de me justifier contre un homme si dangereux : j’en ai dit un mot au baron d’Holbach. » Sur le baron, voir ce que dit rousseau dans les Confessions de la coterie holbachique. Madame de Boufflers, dans une lettre du 25 juillet 1766, reproche à Hume de s’être trop rapidement confié au baron : «Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m’éviter ne pouvait être que retardé, et l’état d’incertitude où vous m’avez laissée était plus pénible sans doute que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j’avais de croire l’histoire fabuleuse ; combien ma surprise et mon ignorance, que j’exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d’Holbach  n’eût pas dû être votre premier confident ; enfin le déplaisir que vous m’avez causé par une conduite qui déroge un peu, ce me semble, à l’amitié que vous m’avez promise. » (NdT)

[23]            On lit dans l’exposé succinct : « M. Hume écrivit cette aventure à quelques-uns de ses amis à Paris ; et il s’exprima dans ses lettres avec toute l’indignation que lui inspirait un si étrange procédé. Il se crut dispensé d’avoir aucun ménagement pour un homme, qui après avoir reçu de lui les marques d’amitié les plus constantes et les moins équivoques, l’appelait, sans motifs, faux, traître et le plus méchant des hommes. » (NdT)

[24]            On retrouve à peu près le même propos sans l’exposé succinct : « M. Rousseau m'a dit souvent qu'il composait les mémoires de sa vie, et qu'il y rendrait justice à lui-même, à ses amis et à ses ennemis. Comme M. Davenport m'a marqué que depuis sa retraite à Wootton il avait été fort occupé à écrire, j'ai lieu de croire qu'il achève cet ouvrage. Rien au monde n'était plus inattendu pour moi que de passer si soudainement de la classe de ses amis à celle de ses ennemis ; mais cette révolution s'étant faite, je dois m'attendre à être traité en conséquence. Si ces mémoires paraissent après ma mort, personne ne pourra justifier ma mémoire en faisant connaître la vérité : s'ils sont publiés après la mort de l'Auteur, ma justification perdra, par cela même, une grande partie de son authenticité. Cette réflexion m'a engagé à recueillir toutes les circonstances de cette aventure, à en faire un précis que je destine à mes amis et dont je pourrai faire dans la suite l'usage qu'eux et moi nous jugerons convenable; mais j'aime tellement la paix qu'il n'y a que la nécessité ou les plus fortes raisons qui puissent me déterminer à exposer cette querelle aux yeux du public. » On lit, dans la lettre à madame de Boufflers du 12 août 1766 : « Mais ce qui m’a déterminé à ne garder aucune mesure avec cet homme, c’est la certitude qu’il écrivait ses mémoires et qu’il m’y faisait faire une mauvaise figure. »  (NdT)

[25]            Rousseau n’écrivit jamais dans les Confessions sur l’année 1766. (NdT)

[26]            On lit dans la lettre du 15 juillet 1766 à madame de Boufflers : « le silence a ses dangers. Il compose maintenant un livre dans lequel il me déshonorera par ses mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu’ils soient publiés après sa mort, ma justification perdra beaucoup de son authenticité. L’on me dira qu’il est aisé d’inculper un mort. J’ai donc l’intention d’écrire le récit de cette querelle, en y joignant les pièces originales ; de donner à ce récit la forme d’une lettre adressée au général Conway ; d’en faire des copies qui seront déposées dans vos mains, dans celles de milord Maréchal, du général Conway, de M. Davenport et de quelques autres personnes, enfin d’en envoyer une à Jean-Jacques en lui désignant les dépositaires afin que, s’il a quelque chose à répondre, il le leur adresse. Tel est mon projet en ce moment. » (NdT)

[27]            Le texte anglais des Annales donne « nature ». Il s’agit d’une coquille et il faut lire « mature ». (NdT)

[28]            On peut en douter. (NdT)

[29]            La lettre de Hume que nous traduisons est du 25 juillet et nous savons qu’il reçut la fameuse lettre (du 10 juillet) de Rousseau le 15 juillet. Aurait-il commencé cette lettre avant le 25 juillet, et donc peut-être aussi avant le 15 juillet ? S’agit-il d’une ruse de Hume ? Il semble difficile de porter un jugement certain. (NdT)

[30]            Il s’agit de la lettre du 10 juillet 1766, dont voici le contenu : «Je suis malade, Monsieur, et peu en état d'écrire; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner. Il n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis longtemps : vous n'en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. Elle sera longue, j'en suis fâché; mais j'ai beaucoup à dire, et je n'y veux pas revenir à deux fois.

Je ne vis point dans le monde ; j'ignore ce qui s'y passe; je n'ai point de parti, point d'associé, point d'intrigue ; on ne me dit rien, je ne sais que ce que je sens ; mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien. Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs, est de se mettre à couvert des preuves juridiques; il ne ferait pas bon leur intenter procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d'un honnête homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens.

Vous demandez avec beaucoup de confiance qu'on vous nomme votre accusateur. Cet accusateur, Monsieur, est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvait se faire écouter de moi; c'est vous-même. Je vais me livrer sans réserve et sans crainte à mon caractère ouvert; ennemi de tout artifice, je vous parlerai avec la même franchise que si vous étiez un autre en qui j'eusse toute la confiance que je n'ai plus en vous. Je vous ferai l'histoire des mouvements de mon âme et de ce qui les a produits, et nommant M. Hume en tierce personne, je vous ferai juge vous-même de ce que je dois penser de lui. Malgré la longueur de ma lettre, je n'y suivrai point d'autre ordre que celui de mes idées, commençant par les indices et finissant par la démonstration.

Je quittais la Suisse, fatigué de traitements barbares, mais qui du moins ne mettaient en péril que ma personne et laissaient mon honneur en sûreté. Je suivais les mouvements de mon cœur pour aller joindre Milord Maréchal; quand je reçus à Strasbourg de M. Hume l'invitation la plus tendre de passer avec lui en Angleterre, où il me promettait l'accueil le plus agréable, et plus de tranquillité que je n'y en ai trouvé. Je balançai entre l'ancien ami et le nouveau, j'eus tort; je préférai ce dernier, j'eus plus grand tort : mais le désir de connaître par moi-même une nation célèbre, dont on me disait tant de mal et tant de bien, l'emporta. Sûr de ne pas perdre George Keith, j'étais flatté d'acquérir David Hume. Son mérite, ses rares talents, l'honnêteté bien établie de son caractère, me faisaient désirer de joindre son amitié à celle dont m'honorait son illustre compatriote; et je me faisais une sorte de gloire de montrer un bel exemple aux gens de Lettres, dans l'union sincère de deux hommes dont les principes étaient si différents.

Avant l'invitation du Roi de Prusse et de Mylord Maréchal, incertain sur le lieu de ma retraite, j'avais demandé et obtenu par mes amis un passeport de la Cour de France, dont je me servis pour aller à Paris joindre M. Hume. Il vit, et vit trop peut-être, l’accueil que je reçus d’un grand Prince, et j’ose dire, du public. Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance à cet éclat, jugeant combien l'envie de mes ennemis en serait irritée. Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume, que la bonne oeuvre qu'il allait faire produisit dans tout Paris. Il devait en être touché comme moi; je ne sais s’il le fut de la même manière.

Nous partons avec un de mes amis qui, presque uniquement pour moi, faisait le voyage d'Angleterre. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté et d'y être amené par cet homme illustre, je lui saute au cou, je l'embrasse étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de larmes qui parlaient assez. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissements d'un cœur pénétré. Je ne sais ce qu'il fait de ces souvenirs, s’ils lui viennent; j'ai dans l'esprit qu'il en doit quelquefois être importuné.

Nous sommes fêtés arrivant à Londres. On s'empresse dans tous les états à me marquer de la bienveillance et de l'estime. M. Hume me présente de bonne grâce à tout le monde; il était naturel de lui attribuer, comme je faisais, la meilleure partie de ce bon accueil : mon cœur était plein de lui, j'en parlais à tout le monde, j'en écrivais à tous mes amis; mon attachement pour lui prenait chaque jour de nouvelles forces; le sien paraissait pour moi des plus tendres, et il m'en a quelquefois donné des marques dont je me suis senti très touché. Celle de faire faire mon portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre. Cette fantaisie me parut trop affichée, et j'y trouvai je ne sais quel air d'ostentation qui ne me plut pas. C'est tout ce que j'aurais pu passer à M. Hume s'il eût été homme à jeter son argent par les fenêtres, et qu'il eût eu dans une galerie tous les portraits de ses amis. Au reste, j'avouerai sans peine qu'en cela je puis avoir tort.

Mais ce qui me parut un acte d'amitié et de générosité des plus vrais et des plus estimables, des plus dignes en un mot de M. Hume, ce fut le soin qu'il prit de solliciter pour moi de lui-même une pension du Roi, à laquelle je n'avais assurément aucun droit d'aspirer. Témoin du zèle qu'il mit à cette affaire, j'en fus vivement pénétré: rien ne pouvait plus me flatter qu'un service de cette espèce; non pour l'intérêt assurément; car trop attaché peut-être à ce que je possède, je ne sais point désirer ce que je n'ai pas, et ayant par mes amis et par mon travail du pain suffisamment pour vivre, je n'ambitionne rien de plus; mais l'honneur de recevoir des témoignages de bonté, je ne dirai pas d'un si grand Monarque, mais d'un si bon mari, d'un si bon maître, d'un si bon ami, et surtout d'un si honnête homme, m'affectait sensiblement; et quand je considérais encore dans cette grâce, que le Ministre qui l'avait obtenue était la probité vivante, cette probité si utile aux peuples, et si rare dans son état, je ne pouvais que me glorifier d'avoir pour bienfaiteurs trois des hommes du monde que j'aurais le plus désirés pour amis. Aussi, loin de me refuser à la pension offerte, je ne mis pour l'accepter qu'une condition nécessaire, savoir, un consentement dont, sans manquer à mon devoir, je ne pouvais me passer.

Honoré des empressements de tout le monde, je tâchais d’y répondre convenablement. Cependant ma mauvaise santé et l’habitude de vivre à la campagne me firent trouver le séjour de la ville incommode. Aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule; on m'en offre à choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions, il me les fait, il me conduit même à deux ou trois campagnes voisines; j'hésite longtemps sur le choix ; il augmentait cette incertitude. Je me détermine enfin pour cette province et d'abord M. Hume arrange tout; les embarras s'aplanissent; je pars, j'arrive dans cette habitation solitaire, commode, agréable; le maître de la maison prévoit tout, pourvoit à tout; rien ne manque. Je suis tranquille, indépendant; voilà le moment si désiré où tous mes maux doivent finir. Non, c'est là qu'ils commencent, plus cruels que je ne les avais encore éprouvés.

J'ai parlé jusqu'ici d'abondance de cœur, et rendant avec le plus grand plaisir justice aux bons offices de M. Hume. Que ce qui me reste à dire n'est-il de même nature! Rien ne me coûtera jamais de ce qui pourra l'honorer. Il n'est permis de marchander sur le prix des bienfaits que quand on nous accuse d'ingratitude, et M. Hume m'en accuse aujourd'hui. J'oserai donc faire une observation qu'il rend nécessaire. En appréciant ses soins par la peine et le temps qu'ils lui coûtaient, ils étaient d'un prix inestimable, encore plus par sa bonne volonté : pour le bien réel qu'ils m'ont fait, ils ont plus d'apparence que de poids. Je ne venais point comme un mendiant quêter du pain en Angleterre, j'y apportais le mien, j'y venais absolument chercher un asile, et il est ouvert à tout étranger. D'ailleurs je n'y étais point tellement inconnu qu'arrivant seul,  j'eusse manqué d’assistance et de services. Si quelques personnes m'ont recherché pour M. Hume, d'autres aussi m'ont recherché pour moi ; et,  par exemple, quand M. Davenport voulut bien m'offrir l'asile que j'habite, ce ne fut pas pour lui qu'il ne connaissait point, et qu'il vit seulement pour le prier de faire et d'appuyer son obligeante proposition. Ainsi quand M. Hume tâche aujourd'hui d'aliéner de moi cet honnête homme, il cherche à m'ôter ce qu'il ne m'a pas donné. Tout ce qui s'est fait de bien se serait fait sans lui à peu près de même, et peut-être mieux; mais le mal ne se fut point fait; car pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre ? Pourquoi ces ennemis sont-ils précisément les amis de M. Hume? Qui est-ce qui a pu m'attirer leur inimitié? Ce n'est pas moi qui ne les vis de ma vie et qui ne les connais pas; je n'en aurais aucun, si j'y étais venu seul.

J'ai parlé jusqu'ici de faits publics et notoires, qui par leur nature et par ma reconnaissance ont eu le plus grand éclat. Ceux qui me restent à dire sont, non seulement particuliers, mais secrets, du moins dans leur cause, et l'on a pris toutes les mesures possibles pour qu'ils restassent cachés au public; mais, bien connus de la personne intéressée, ils n'en opèrent pas moins sa propre conviction.

Peu de temps après notre arrivée à Londres, j'y remarquai dans les esprits, à mon égard, un changement sourd qui bientôt devint très sensible. Avant que je vinsse en Angleterre, elle était un des pays de l'Europe où j'avais le plus de réputation, j'oserais presque dire de considération. Les papiers publics étaient pleins de mes éloges, et il n'y avait qu'un cri contre mes persécuteurs. Ce ton se soutint à mon arrivée ; les papiers l'annoncèrent en triomphe ; l'Angleterre s'honorait d'être mon refuge; elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout à coup , et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite que dans tous les caprices du public, on n'en voit guère de plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d'inepties que de mensonges, où l'Auteur bien instruit ou feignant de l'être, me donnait pour fils de musicien. Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d'une manière équivoque ou malhonnête. Tout ce qui avait trait à mes malheurs était déguisé, altéré, présenté sous un faux jour, et toujours le moins à mon avantage qu'il était possible. Loin de parler de l'accueil que j'avais reçu à Paris, et qui n'avait fait que trop de bruit, on ne supposait pas même que j'eusse osé paraître dans cette ville, et un des amis de M. Hume fut très surpris quand je lui dis que j'y avais passé.

Trop accoutumé à l'inconstance du public pour m'en affecter, encore je ne laissais pas d'être étonné de ce changement si brusque, de ce concert si singulièrement unanime, que pas un de ceux qui m'avoient tant loué absent, ne parut, moi présent, se souvenir de mon existence. Je trouvais bizarre que précisément après le retour de M. Hume qui a tant de crédit à Londres, tant d'influence sur les gens de Lettres et les Libraires, et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui qu'on en pouvait attendre ; que, parmi tant d'écrivains de toute espèce, pas un de ses amis ne se montrât le mien; et l'on voyait bien que ceux qui parlaient de moi n'étaient pas ses ennemis, puisqu'en faisant sonner son caractère public, ils disaient que j'avais traversé la France sous sa protection, à la faveur d'un passeport qu'il m'avait obtenu de la Cour, et peu s’en fallait qu'ils ne fissent entendre que j'avais fait le voyage à sa suite et à ses frais.

Ceci ne signifiait rien encore et n'était que singulier; mais ce qui l'était davantage fut que le ton de ses amis ne changea pas moins avec moi que celui du public. Toujours, je me fais un plaisir de le dire, leurs soins, leurs bons offices ont été les mêmes, et très grands en ma faveur; mais loin de me marquer la même estime, celui surtout dont je veux parler et chez qui nous étions descendus à notre arrivée, accompagnait tout cela de propos si durs et quelquefois si choquants qu'on eût dit qu'il ne cherchait à m'obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Son frère, d'abord très accueillant, très honnête, changea bientôt avec si peu de mesure, qu'il ne daignait pas même dans leur propre maison me dire un seul mot, ni me rendre le salut, ni aucun des devoirs que l'on rend chez soi aux étrangers. Rien cependant n'était survenu de nouveau que l'arrivée de J. J. Rousseau et de David Hume; et certainement la cause de ces changements ne vint pas de moi; à moins que trop de simplicité, de discrétion,  de modestie ne soit un moyen de mécontenter les Anglais.

Pour M. Hume, loin de prendre avec moi un ton révoltant, il donnait dans l'autre extrême. Les flagorneries m'ont toujours été suspectes. Il m'en a fait de toutes les façons, au point de me forcer, n'y pouvant tenir davantage, à lui en dire mon sentiment. Sa conduite le dispensait fort de s'étendre en paroles; cependant, puisqu'il en voulait dire, j'aurais voulu qu'à toutes ces louanges fades il eût substitué quelquefois la voix d'un ami; mais je n’ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentit la vraie amitié, pas même dans la façon dont il parlait de moi à d'autres en ma présence. On eût dit qu'en voulant me faire des patrons il cherchait à m'ôter leur bienveillance, qu'il voulait plutôt que j'en fusse assisté qu'aimé; et j'ai quelquefois été surpris du tour révoltant qu'il donnait à ma conduite près des gens qui pouvaient s'en offenser. Un exemple éclaircira ceci. M. Penneck du Musaeum, ami de Milord Maréchal et pasteur d'une paroisse où l'on voulait m'établir, vint nous voir. M. Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l'avoir pas prévenu; le docteur Maty, lui dit-il, nous avait invités pour jeudi au Musaeum où M. Rousseau devait vous voir; mais il préféra d'aller avec Madame Garrick à la comédie; on ne peut pas faire tant de choses en un jour. Vous m'avouerez , Monsieur, que c'était là une étrange façon de me capter la bienveillance de M. Penneck.

Je ne sais ce qu'avait pu dire en secret M. Hume à ses connaissances; mais rien n'était plus bizarre que leur façon d'en user avec moi de son aveu, souvent même par son assistance. Quoique ma bourse ne fût pas vide, que je n'eusse si besoin de celle de personne, et qu'il le sût très bien, l'on eût dit que je n'étais là que pour vivre aux dépens du public, et qu'il n'était question que de me faire l'aumône, de manière à m'en sauver un peu l'embarras; je puis dire que cette affectation continuelle et choquante est une des choses qui m'ont fait prendre le plus en aversion le séjour de Londres. Ce n'est sûrement pas sur ce pied qu'il faut présenter en Angleterre un homme à qui l'on veut attirer un peu de considération : mais cette charité peut être bénignement interprétée, et je consens qu'elle le soit. Avançons.

On répand à Paris une fausse lettre du roi de Prusse, à moi adressée et pleine de la plus cruelle malignité. J'apprends avec surprise que c'est un M. Walpole, ami de M. Hume, qui répand cette lettre; je lui demande si cela est vrai; mais pour toute réponse il me demande de qui je le tiens. Un moment auparavant, il m'avait donné une carte pour ce même M. Walpole, afin qu'il se chargeât de papiers qui m'importent, et que je veux faire venir de Paris en sûreté.

J'apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement l'ami, le protégé de M. Hume, mais qu'ils logent ensemble, et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison, chez M. Hume, avec ma gouvernante, et à l'air, à l'accueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son père, ont pu leur parler d'elle et de moi.

Ces faits combinés entre eux et avec une certaine apparence générale me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j'écris n'arrivent pas; j'en reçois qui ont été ouvertes; et toutes ont passé par les mains de M. Hume. Si quelqu'une lui échappe, il ne peut cacher l'ardente avidité de la voir. Un soir, je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé. Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m’aperçois qu'il me fixe comme il lui arrivait souvent et d'une manière dont l'idée est difficile à rendre. Pour cette fois, un regard sec, ardent, moqueur et prolongé devint plus qu'inquiétant. Pour m'en débarrasser, j'essayai de le fixer à mon tour; mais en arrêtant mes yeux sur les siens, je sens un frémissement inexplicable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d'un bon homme mais où, grand Dieu! ce bon homme emprunte-t-il les yeux dont il fixe les amis ?

L'impression de ce regard me reste et m'agite; mon trouble augmente jusqu'au saisissement : si l'épanchement n'eût succédé, j'étouffais. Bientôt un violent remords me gagne; je m'indigne de moi-même; enfin dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je m'élance à son cou, je le serre étroitement ; suffoqué de sanglots inondé de larmes, je m'écrie d'une voix entrecoupée : Non, non David Hume n'est pas un traître; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. David Hume me rend poliment mes embrassements et tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi , mon cher Monsieur! Eh , mon cher Monsieur! Quoi donc , mon cher Monsieur! Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon cœur se resserre; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province. Arrivé dans cet agréable asile où j'étais venu chercher le repos de si loin, je devais le trouver dans une maison solitaire, commode et riante, dont le maître, homme d'esprit et de mérite, n'épargnait rien de ce qui pouvait m'en faire aimer le séjour. Mais quel repos peut-on goûter dans la vie quand le cœur est agité! Troublé de la plus cruelle incertitude, et ne sachant que penser d'un homme que je devais aimer, je cherchai à me délivrer de ce doute funeste en rendant ma confiance à mon bienfaiteur. Car, pourquoi, par quel caprice inconcevable eût-il eu tant de zèle à l'extérieur pour mon bien-être, avec des projets secrets contre mon honneur? Dans les observations qui m'avaient inquiété, chaque fait en lui-même était peu de chose, il n'y avait que leur concours d'étonnant, et peut-être instruit d'autres faits que j'ignorais, M. Hume pouvait-il, dans un éclaircissement, me donner une solution satisfaisante. La seule chose inexplicable était qu'il se fût refusé à un éclaircissement que son honneur et son amitié pour moi rendaient également nécessaire. Je voyais qu'il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas et que je mourais d'envie d'entendre. Avant donc de me décider absolument sur son compte, je voulus faire un dernier effort et lui écrire pour le ramener, s'il se laissait séduire à mes ennemis, ou pour le faire expliquer de manière ou d'autre. Je lui écrivis une lettre qu'il dût trouver fort naturelle s'il était coupable, mais fort extraordinaire s'il ne l'était pas : car , quoi de plus extraordinaire qu'une lettre pleine de gratitude sur ses services et d'inquiétude sur ses sentiments, et où, mettant, pour ainsi dire, ses actions d'un côté et ses intentions de l'autre, au lieu de parler des preuves d'amitié qu'il m'avait données, je le prie de m'aimer à cause du bien qu'il m'avait fait? Je n'ai pas pris mes précautions d'assez loin pour garder une copie de cette lettre; mais, puisqu'il les a prises sur lui, qu'il la montre; et quiconque la lira, y voyant un homme tourmenté d'une peine secrète, qu'il veut faire entendre et qu'il n'ose dire, sera curieux, je m'assure, de savoir quel éclaircissement cette lettre aura produit, surtout à la suite de la scène précédente. Aucun, rien du tout. M. Hume se contente en réponse, de me parler des soins obligeants que M. Davenport se propose de prendre en ma faveur. Du reste, pas un mot sur le principal sujet de ma lettre, ni sur l'état de mon cœur dont il devait si bien voir le tourment. Je fus frappé de ce silence encore plus que je ne l'avais été de son flegme à notre dernier entretien. J'avais tort, ce silence était fort naturel après l'autre et j'aurais dû m'y attendre. Car quand on a osé dire en face à un homme: je suis tenté de vous croire un traître, et qu'il n'a pas la curiosité de vous demander sur quoi, l'on peut compter qu'il n'aura pareille curiosité de sa vie, et pour peu que les indices le chargent, cet homme est jugé.

                Après la réception de sa lettre, qui tarda beaucoup, je pris enfin mon parti, et résolus de ne lui plus écrire. Tout me confirma bientôt dans la résolution de rompre avec lui tout commerce. Curieux au dernier point du détail de mes moindres affaires, il ne s'était pas borné à s'en informer de moi dans nos entretiens, mais j'appris qu'après avoir commencé par faire avouer à ma gouvernante qu'elle en était instruite, il n'avoir pas laissé échapper avec elle un seul tête-à-tête, sans l'interroger jusqu'à l'importunité sur mes occupations, sur mes ressources, sur mes amis, sur mes connaissances, sur leurs noms, leur état, leur demeure, et avec une adresse jésuitique, il avait demandé séparément les mêmes choses à elle et à moi. On doit prendre intérêt aux affaires d'un ami, mais on doit se contenter de ce qu'il veut nous en dire, surtout quand il est aussi ouvert, aussi confiant que moi, et tout ce petit cailletage de commerce convient, on ne peut pas plus mal, à un philosophe.

Dans le même temps je reçois encore deux lettres qui ont été ouvertes. L'une de M. Boswell, dont le cachet était en si mauvais état que M. Davenport, en la recevant, le fit remarquer au laquais de M. Hume; et l'autre de M. d'Ivernois, dans un paquet de M. Hume, laquelle avait été recachetée au moyen d'un fer chaud qui, maladroitement appliqué, avoir brûlé le papier autour de l'empreinte. J'écrivis à M. Davenport pour le prier de garder par-devers lui toutes les lettres qui lui seraient remises pour moi, et de n'en remettre aucune à personne, sous quelque prétexte que ce fût. J'ignore si M. Davenport, bien éloigné de penser que cette précaution pût regarder M. Hume, lui montra ma lettre mais je sais que tout disait à celui-ci qu'il avait perdu ma confiance, et qu'il n'en allait pas moins son train sans s’embarrasser de la recouvrer.

Mais que devins-je lorsque je vis dans les papiers publics la prétendue lettre du Roi de Prusse que je n'avais pas encore vue, cette fausse lettre, imprimée en Français et en Anglais donnée pour vraie, même avec la signature du Roi, et que j'y reconnus la plume de M. d'Alembert aussi sûrement que si je lui avais vue écrire ?

A l'instant un trait de lumière vint m'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et prompt du public anglais à mon égard, et je vis à Paris le foyer du complot qui s'exécutait à Londres.

M. d'Alembert, autre ami très intime de M. Hume, était depuis longtemps mon ennemi caché, et n'épiait que les occasions de me nuire sans se commettre; il était le seul des gens de Lettres d'un certain nom et de mes anciennes connaissances qui ne me fût point venu voir, ou qui ne m'eût rien fait dire à mon dernier passage à Paris. Je connaissais ses dispositions secrètes, mais je m'en inquiétais peu, me contentant d'en avertir mes amis dans l'occasion. Je me souviens qu'un jour, questionné sur son compte par M. Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que M. d'Alembert était un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m'étonnai, ne sachant pas alors qu'ils étaient si bien ensemble, et que c'était sa propre cause qu'il défendait.

La lecture de cette lettre m'alarma beaucoup, et sentant que j'avais été attiré en Angleterre en vertu d'un projet qui commençait à s'exécuter; mais dont j'ignorais le but, je sentais le péril sans savoir où il pouvait être, ni de quoi j'avais à me garantir; je me rappelai alors quatre mots effrayants de M. Hume, que je rapporterai ci-après. Que penser d'un écrit où l'on me faisait un crime de mes misères; qui tendait à m'ôter la commisération de tout le monde dans mes malheurs, et qu'on donnait sous le nom du Prince même qui m'avait protégé, pour en rendre l'effet plus cruel encore? Que devais-je augurer de la suite d'un tel début? Le peuple anglais lit les papiers publics, et n'est pas déjà trop favorable aux étrangers. Un vêtement qui n'est pas le sien suffit pour le mettre de mauvaise humeur. Qu'en doit attendre un pauvre étranger dans ses promenades champêtres, le seul plaisir de la vie auquel il s'est borné, quand on aura persuadé à ces bonnes gens que cet homme aime qu'on le lapide? ils seront fort tentés de lui en donner l'amusement. Mais ma douleur, ma douleur profonde et cruelle, la plus amère que j'aie jamais ressentie, ne venait pas du péril auquel j'étais exposé. J'en avais trop bravé d'autres pour être fort ému de celui-là. La trahison d'un faux ami, dont j'étais la proie, était ce qui portait dans mon cœur trop sensible l'accablement, la tristesse et la mort. Dans l'impétuosité d'un premier mouvement, dont jamais je ne fus le maître, et que mes adroits ennemis savent faire naître pour s'en prévaloir, j'écris des lettres pleines de désordre où je ne déguise ni mon trouble ni mon indignation.

Monsieur, j'ai tant de choses à dire qu'en chemin faisant j'en oublie la moitié. Par exemple, une relation en forme de lettre sur mon séjour à Montmorency fut portée par des libraires à M. Hume qui me la montra. Je consentis qu'elle fût imprimée, il se chargea d'y veiller; elle n'a jamais paru. J'avais apporté un exemplaire des lettres de M. Du Peyrou contenant la relation des affaires de Neufchâtel qui me regardent; je les remis aux mêmes libraires à leur prière pour les faire traduire et réimprimer ; M. Hume se chargea d'y veiller ; elles n'ont jamais paru. Dès que la fausse lettre du roi de Prusse et sa traduction parurent, je compris pourquoi les autres écrits restaient supprimés, et je l'écrivis aux libraires. J'écrivis d'autres lettres qui probablement ont couru dans Londres : enfin j'employai le crédit d'un homme de mérite et de qualité, pour faire mettre dans les papiers une déclaration de l'imposture. Dans cette déclaration, je laissais paraître toute ma douleur et je n'en déguisais pas la cause.

Jusqu'ici M. Hume a semblé marcher dans les ténèbres. Vous l'allez voir désormais dans la lumière marcher à découvert. Il n'y a qu'à toujours aller droit avec des gens rusés : tôt ou tard ils se décèlent par leurs ruses mêmes.

Lorsque cette prétendue lettre du roi de Prusse fut publiée à Londres, M. Hume, qui certainement savait qu'elle était supposée, puisque je le lui avais dit, n'en dit rien, ne m'écrit rien, se tait et ne songe pas même à faire, en faveur de son ami absent, aucune déclaration de la vérité. Il ne fallait, pour aller au but, que laisser dire et se tenir coi; c'est ce qu'il fit.

M. Hume ayant été mon conducteur en Angleterre, y était, en quelque façon, mon protecteur, mon patron. S'il était naturel qu'il prît ma défense, il ne l'était pas moins qu'ayant une protestation publique à faire, je m'adressasse à lui pour cela. Ayant déjà cessé de lui écrire, je n'avais garde de recommencer. Je m'adresse à un autre. Premier soufflet sur la joue de mon patron. Il n'en sent rien.

En disant que la lettre était fabriquée à Paris, il m'importait fort peu lequel on entendît de M. d'Alembert ou de son prête-nom M. Walpole; mais en ajoutant que ce qui navrait et déchirait mon cœur était que l'imposteur avait des complices en Angleterre, je m'expliquais avec la plus grande clarté pour leur ami qui était à Londres, et qui voulait passer pour le mien. Il n'y avait certainement que lui seul en Angleterre dont la haine pût déchirer et navrer mon cœur. Second soufflet sur la joue de mon patron. Il n'en sent rien.

Au contraire, il feint malignement que mon affliction venait seulement de la publication de cette lettre, afin de me faire passer pour un homme vain qu'une satire affecte beaucoup. Vain ou non, j'étais mortellement affligé; il le savait et ne m'écrivait pas un mot. Ce tendre ami, qui a tant à cœur que ma bourse soit pleine, se soucie assez peu que mon cœur soit déchiré.

Un autre écrit paraît bientôt dans les mêmes feuilles de la même main que le premier, plus cruel encore, s'il était possible, et où l'auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil que j'avais reçu à Paris. Cet écrit ne m'affecta plus; il ne m'apprenait rien de nouveau. Les libelles pouvaient aller leur train sans m'émouvoir, et le volage public lui-même se lassait d'être longtemps occupé du même sujet. Ce n'est pas le compte des comploteurs qui, ayant ma réputation d'honnête homme à détruire, veulent de manière ou d'autre en venir à bout. Il fallut changer de batterie.

L'affaire de la pension n'était pas terminée. Il ne fut pas difficile à M. Hume d'obtenir de l'humanité du Ministre et de la générosité du Prince qu'elle le fût. Il fut chargé de me le marquer, il le fit. Ce moment fut, je l'avoue, un des plus critiques de ma vie. Combien il m'en coûta pour faire mon devoir! Mes engagements précédents, l'obligation de correspondre avec respect aux bontés du Roi, l'honneur d'être l'objet de ses attentions, de celles de son Ministre, le désir de marquer combien j'y étais sensible, même l'avantage d'être un peu plus au large en approchant de la vieillesse, accablé d'ennuis et de maux, enfin l'embarras de trouver une excuse honnête pour éluder un bienfait déjà presque accepté ; tout me rendait difficile et cruelle la nécessité d'y renoncer; car il le fallait assurément, ou me rendre le plus vil de tous les hommes, en devenant volontairement l'obligé de celui dont j'étais trahi.

Je fis mon devoir, non sans peine; j'écrivis directement à M. le général Conway, et avec autant de respect et d'honnêteté qu'il me fut possible, sans refus absolu, je me défendis pour le présent d'accepter. M. Hume avait été le négociateur de l'affaire, le seul même qui en eut parlé; non seulement je ne lui répondis point, quoique ce fût lui qui m'eût écrit, mais je ne dis pas un mot de lui dans ma lettre. Troisième soufflet sur la joue de mon patron, et pour celui-là, s'il ne le sent pas, c'est assurément sa faute; il n'en sent rien.

Ma lettre n’était pas claire, et ne pouvait l'être pour M. le général Conway, qui ne savait pas à quoi tenait ce refus, mais elle l'était fort pour M. Hume qui le savait très bien; cependant il feint de prendre le change tant sur le sujet de ma douleur, que sur celui de mon refus, et dans un billet qu'il m'écrit, il me fait entendre qu'on me ménagera la continuation des bontés du Roi si je me ravise sur la pension. En un mot il prétend à toute force, et quoi qu'il arrive, demeurer mon patron malgré moi. Vous jugez bien, Monsieur, qu'il n'attendait pas de réponse et il n'en eut point.

Dans ce même temps à peu près, car je ne sais pas les dates, et cette exactitude ici n'est pas nécessaire, parut une lettre de M. de Voltaire à moi adressée avec une traduction anglaise, qui renchérit encore sur l'original. Le noble objet de ce spirituel ouvrage, est de m'attirer le mépris et la haine de ceux chez qui je me suis réfugié. Je ne doutai point que mon cher patron n'eût été un des instruments de cette publication, surtout quand je vis qu'en tâchant d'aliéner de moi ceux qui pouvaient en ce pays me rendre la vie agréable, on avait omis de nommer celui qui m'y avait conduit. On savait sans doute que c'était un soin superflu et qu'à cet égard rien ne restait à faire. Ce nom si maladroitement oublié dans cette lettre, me rappela ce que dit Tacite du portrait de Brutus omis dans une pompe funèbre, que chacun l'y distinguait, précisément parce qu'il n’y était pas.

On ne nommait donc pas M. Hume; mais il vit avec les gens qu'on nommait. Il a pour amis tous mes ennemis, on le sait : ailleurs les Tronchin, les d'Alembert, les Voltaire; mais il y a bien pis à Londres, c'est que je n'y ai pour ennemis que ses amis. Eh pourquoi y en aurais-je d'autres? Qu'ai-je fait à Lord Littleton, que je ne connais même pas? Qu'ai-je fait à M. Walpole que je ne connais pas davantage? Que savent-ils de moi, sinon que je suis malheureux et l'ami de leur ami Hume? Que leur a-t-il donc dit, puisque ce n'est que par lui qu'ils me connaissent? Je crois bien qu'avec le rôle qu'il fait, il ne se démasque pas devant tout le monde; ce ne serait plus être masqué. Je crois bien qu'il ne parle pas de moi à M. le général Conway ni à M. le duc de Richmond, comme il en parle dans ses entretiens secrets avec M. Walpole, et dans sa correspondance secrète avec M. d'Alembert; mais qu'on découvre la trame qui s'ourdit à Londres depuis mon arrivée, et l'on verra si M. Hume n'en tient pas les principaux fils.

Enfin le moment venu qu'on croit propre à frapper le grand coup, on en prépare l'effet par un nouvel Ecrit satirique qu'on fait mettre dans les papiers. S'il m'était resté jusqu'alors le moindre doute, comment aurait-il pu tenir devant cet écrit, puisqu'il contenait des faits qui n'étaient connus que de M. Hume, chargés, il est vrai, pour les rendre odieux au public.

On dit dans cet Ecrit que j'ouvre ma porte aux grands et que je la ferme aux petits. Qui est-ce qui sait à qui j’ai ouvert ou fermé ma porte, que M. Hume, avec qui j’ai demeuré et par qui sont venus tous ceux que j'ai vus? Il faut en excepter un Grand que j'ai reçu de bon cœur sans le connaître, et que j'aurais reçu de bien meilleur cœur encore si je l'avais connu. Ce fut M. Hume qui me dit son nom quand il fut parti. En l'apprenant j'eus un vrai chagrin que, daignant monter au second étage, il ne fût pas entré au premier.

Quant aux petits, je n'ai rien à dire. J'aurais désiré voir moins de monde; mais, ne voulant déplaire à personne, je me laissais diriger par M. Hume, et j'ai reçu de mon mieux tous ceux qu'il m'a présentés sans distinction de petits ni de grands.

On dit dans ce même écrit que je reçois mes parents froidement, pour ne rien dire de plus. Cette généralité consiste à avoir une fois reçu assez froidement le seul parent que j'aie hors de Genève, et cela en présence de M. Hume. C'est nécessairement ou M. Hume ou ce parent qui a fourni cet article. Or mon cousin, que j'ai toujours connu pour bon parent et pour honnête homme, n'est point capable de fournir à des satires publiques contre moi. D'ailleurs, borné par son état à la société des gens de commerce, il ne vit pas avec les gens de Lettres, ni avec ceux qui fournissent des articles dans les papiers, encore moins avec ceux qui s'occupent à des satires. Ainsi l'article ne vient pas de lui. Tout au plus puis-je penser que M. Hume aura tâché de le faire jaser, ce qui n'est pas absolument difficile, et qu'il aura tourné ce qu'il lui a dit de la manière la plus favorable à ses vues. Il est bon ajouter qu'après ma rupture avec M. Hume j'en avais écrit à ce cousin-là.

Enfin, on dit dans ce même écrit que je suis sujet à changer d'amis. Il ne faut pas être bien fin pour comprendre à quoi cela prépare.

Distinguons. J'ai depuis vingt-cinq et trente ans des amis très solides. J'en ai de plus nouveaux, mais non moins sûrs, que je garderai plus longtemps si  je vis. Je n'ai pas en général trouvé la même sûreté chez ceux que j'ai faits parmi les gens de Lettres. Aussi j'en ai changé quelquefois, et j'en changerai tant qu'ils me seront suspects; car je suis bien déterminé à ne garder jamais d'amis par bienséance : je n'en veux avoir que pour les aimer.

Si jamais j'eus une conviction intime et certaine, je l'ai que M. Hume a fourni les matériaux de cet écrit. Bien plus, non seulement j'ai cette certitude, mais il m'est clair qu'il a voulu que je l'eusse : car comment supposer un homme aussi fin, assez maladroit pour se découvrir à ce point, voulant se cacher?

Quel était son but? Rien n'est plus clair encore. C'était de porter mon indignation à son dernier terme, pour amener avec plus d'éclat le coup qu'il me préparait. Il sait que pour me faire faire bien des sottises il suffit de me mettre en colère. Nous sommes au moment critique qui montrera s'il a bien ou mal raisonné.

Il faut se posséder autant que fait M. Hume, il faut avoir son flegme et toute sa force d'esprit pour prendre le parti qu'il prit, après tout ce qui s'était passé. Dans l'embarras où j'étais, écrivant à M. le général Conway, je ne pus remplir ma lettre que de phrases obscures dont M. Hume fit, comme mon ami, l'interprétation qu'il lui plut. Supposant donc, quoiqu'il sût très bien le contraire, que c'était la clause du secret qui me faisait de la peine, il obtient de M. le général qu'il voudrait bien s'employer pour la faire lever. Alors cet homme stoïque et vraiment insensible m'écrit la lettre la plus amicale, où il me marque qu'il s'est employé pour faire lever la clause, mais qu'avant toute chose il faut savoir si je veux accepter cette condition, pour ne pas exposer Sa Majesté à un second refus.

C'était ici le moment décisif, la fin, l'objet de tous ses travaux. Il lui fallait une réponse, il la voulait. Pour que je ne pusse me dispenser de la faire, il envoie à M. Davenport un duplicata de sa lettre, et non content de cette précaution, il m'écrit dans un autre billet qu'il ne saurait rester plus longtemps à Londres pour mon service. La tête me tourna presque en lisant ce billet. De mes jours je n'ai rien trouvé de plus inconcevable.

Il l'a donc enfin cette réponse tant désirée, et se presse déjà d'en triompher. Déjà écrivant à M. Davenport, il me traite d'homme féroce et de monstre d'ingratitude. Mais il lui faut plus. Ses mesures sont bien prises, à ce qu'il pense : nulle preuve contre lui ne peut échapper. Il veut une explication : il l'aura, et la voici.

Rien ne la conclut mieux que le dernier trait qui l'amène. Seul il prouve tout et sans réplique.

Je veux supposer, par impossible, qu'il n'est rien revenu à M. Hume de mes plaintes contre lui : il n'en sait rien, il les ignore aussi parfaitement que s'il n'eût été faufilé avec personne qui en fût instruit, aussi parfaitement que si durant ce temps il eût vécu à la Chine. Mais ma conduite immédiate entre lui et moi; les derniers mots si frappants que je lui dis à Londres; la lettre qui suivit pleine d'inquiétude et de crainte; mon silence obstiné plus énergique que des paroles; ma plainte amère et publique au sujet de la lettre de M. d'Alembert; ma lettre au Ministre, qui ne m'a point écrit, en réponse à celle qu'il m'écrit lui-même, et dans laquelle je ne dis pas un mot de lui; enfin mon refus, sans daigner m'adresser à lui, d'acquiescer à une affaire qu'il a traitée en ma faveur, moi le sachant, et sans opposition de ma part; tout cela parle seul du ton le plus fort, je ne dis pas à tout homme qui aurait quelque sentiment dans l'âme, mais à tout homme qui n'est pas hébété.

Quoi, après que j'ai rompu tout commerce avec lui depuis près de trois mois, après que je n'ai pas répondu à une de ses lettres, quelque important qu'en fût le sujet, environné des marques publiques et particulières de l'affliction que son infidélité me cause, cet homme éclairé, ce beau génie naturellement si clairvoyant et volontairement si stupide, ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien, n'est ému de rien et sans un seul mot de plainte, de justification, d'explication, il continue à se donner, malgré moi, pour moi, les soins les plus grands, les plus empressés! il m'écrit affectueusement qu'il ne peut rester à Londres plus longtemps pour mon service; comme si nous étions d'accord qu'il y restera pour cela! Cet aveuglement, cette impassibilité, cette obstination ne sont pas dans la nature, il faut expliquer cela par d'autres motifs. Mettons cette conduite dans un plus grand  jour, car c'est un point décisif.

Dans cette affaire il faut nécessairement que M. Hume soit le plus grand ou le dernier des hommes, il n'y a pas de milieu. Reste à voir lequel c'est des deux.

Malgré tant de marques de dédain de ma part, M. Hume avait-il l'étonnante générosité de vouloir me servir sincèrement? Il savait qu'il m'était impossible d'accepter ses bons offices tant que j'aurais de lui les sentiments que j'avais conçus. Il avait éludé l'explication lui-même. Ainsi me servant sans se justifier il rendait ses soins inutiles; il n’était donc pas généreux.

S'il supposait qu'en cet état j'accepterais ses soins, il supposait donc que j'étais un infâme. C'était donc pour un homme qu'il jugeait être un infâme qu'il sollicitait avec tant d'ardeur une pension du roi ? Peut-on rien penser de plus extravagant.

Mais que M. Hume, suivant toujours son plan, se soit dit à lui-même : voici le moment de l'exécution, car, pressant Rousseau d'accepter la pension, il faudra qu'il l'accepte ou qu'il la refuse. S'il l'accepte, avec les preuves que j'ai en main, je le déshonore complètement; s'il la refuse après l'avoir acceptée, on a levé tout prétexte, il faudra qu'il dise pourquoi. C'est là que je l'attends; s'il m'accuse il est perdu.

Si, dis-je, M. Hume a raisonné ainsi, il a fait une chose fort conséquente à son plan, et par là-même ici fort naturelle, et il n'y a que cette unique façon d'expliquer sa conduite dans cette affaire; car elle est inexplicable dans toute autre supposition : si ceci n'est pas démontré, jamais rien ne le sera.

L'état critique où il m'a réduit me rappelle bien fortement les quatre mots dont j'ai parlé ci-devant, et que je lui entendis dire et répéter dans un temps où je n'en pénétrais guère la force. C'était la première nuit qui suivit notre départ de Paris. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois dans la nuit, je l'entends s'écrier en Français avec une véhémence extrême Je tiens J. J. Rousseau. J'ignore s'il veillait ou s'il dormait. L'expression est remarquable dans la bouche d'un homme qui sait trop bien le Français pour se tromper sur la force et le choix des termes. Cependant je pris, et je ne pouvais manquer alors de prendre ces mots dans un sens favorable, quoique le ton l'indiquât encore moins que l'expression : c'est un ton dont il m'est impossible de donner l'idée, et qui correspond très bien aux regards dont j'ai parlé. Chaque fois qu'il dit ces mots, je sentis un tressaillement d'effroi dont je n'étais pas le maître : mais il ne me fallut qu'un moment pour me remettre et rire de ma terreur. Dès le lendemain tout fut si parfaitement oublié que je n'y ai pas même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m'en suis souvenu qu'ici où tant de choses m'ont rappelé ces paroles, et me les rappellent, pour ainsi dire, à chaque instant.

Ces mots dont le ton retentit sur mon cœur comme s'ils venaient d'être prononcés, les longs et funestes regards tant de fois lancés sur moi, les petits coups sur le dos avec des mots de mon cher Monsieur, en réponse au soupçon d'être un traître; tout cela m’affecte à un tel point après le reste, que ces souvenirs, fussent-ils les seuls, fermeraient tout retour et la confiance, et il n'y a pas une nuit où ces mots, je tiens J. J. Rousseau, ne sonnent encore à mon oreille, comme si je les entendais de nouveau.

Oui, M. Hume, vous me tenez, je le sais, mais seulement par des choses qui me sont extérieures; vous me tenez par l'opinion, par les jugements des hommes; vous me tenez par ma réputation, par ma sûreté peut-être; tous les préjugés sont pour vous; il vous est aisé de me faire passer pour un monstre, comme vous avez commencé, et je vois déjà l'exultation barbare de mes implacables ennemis. Le public, en général, ne me fera pas plus de grâce. Sans autre examen, il est toujours pour les services rendus, parce que chacun est bien aise d'inviter à lui en rendre, en montrant qu'il sait les sentir. Je prévois aisément la suite de tout cela, surtout dans le pays où vous m'avez conduit, et où, sans amis, étranger à tout le monde, je suis presque à votre merci. Les gens sensés comprendront, cependant, que, loin que j'aie pu chercher cette affaire, elle était ce qui pouvait m'arriver de plus terrible dans la position où je suis : ils sentiront qu'il n'y a que ma haine invincible pour toute fausseté, et l'impossibilité de marquer de l'estime à celui pour qui je l'ai perdue, qui aient pu m'empêcher de dissimuler quand tant d'intérêts m'en faisaient une loi : mais les gens sensés sont en petit nombre et ce ne sont pas eux qui font du bruit.

Oui, M. Hume, vous me tenez par tous les liens de cette vie; mais vous ne me tenez ni par ma vertu ni par mon courage, indépendant de vous et des hommes, et qui me restera tout entier malgré vous. Ne pensez pas m'effrayer par la crainte du sort qui m'attend. Je connais les jugements des hommes, je suis accoutumé à leur injustice, et j'ai appris à les peu redouter. Si votre parti est pris, comme j'ai tout lieu de le croire, soyez sûr que le mien ne l'est pas moins. Mon corps est affaibli, mais jamais mon âme ne fut plus ferme. Les hommes feront et diront ce qu'ils voudront, peu m'importe; ce qui m'importe est d'achever, comme j'ai commencé, d'être droit et vrai jusqu'à la fin, quoi qu'il arrive, et de n'avoir pas plus à me reprocher une lâcheté dans mes misères qu'une insolence dans ma prospérité. Quelque opprobre qui m'attende et quelque malheur qui me menace, je suis prêt. Quoiqu'à plaindre, je le serai moins que vous, et je vous laisse pour toute vengeance le tourment de respecter, malgré vous , l'infortuné que vous accablez.

En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j'ai eue de l'écrire. Si l'on mourait de douleur, j'en serais mort à chaque ligne. Tout est également incompréhensible dans ce qui se passe. Une conduite pareille à la vôtre n'est pas dans la nature, elle est contradictoire, et cependant elle est démontrée. Abyme des deux côtés! je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humain si vous êtes coupable; j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis. Il ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable ne m'écrivez plus; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours, quelque rude qu'il puisse être. Il n'y a point d'abjection dont un cœur, qui n'est pas né pour elle, ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne l’êtes pas, adieu pour jamais. » (NdT)

[31]            Voici le texte de cette lettre qui a certainement joué le rôle le plus essentiel dans l’attitude de Rousseau (lettre à laquelle a participé Hume – voir par exemple la lettre de madame de Boufflers à Hume du 25 juillet 1766), sur ce lequel ont insisté ceux qui ont voulu défendre Rousseau)  : “Vous avez renoncé à Genève, votre Patrie. Vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos Ecrits; la France vous a décrété ; venez donc chez moi. J'admire vos talents; je m'amuse de vos rêveries qui (soit dit en passant), vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux; vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme : démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera sans vous faire tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible : je vous veux du bien et je vous en ferai, si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez; je suis Roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être.

Votre bon ami FRÉDERIC.” Rousseau croyait y reconnaître le style de d’Alembert (lettre du 10 juillet) mais elle fut écrite par Warpole ( nous le savons par la lettre de Warpole à Hume du 26 juillet 1766). La participation de Hume à cette fausse lettre (avouée par lui dans sa correspondance) le discrédite entièrement dans cette affaire. (NdT)

[32]            « M. d'Alembert, autre ami très intime de M. Hume, était depuis longtemps mon ennemi caché, et n'épiait que les occasions de me nuire sans se commettre; il était le seul des gens de Lettres d'un certain nom et de mes anciennes connaissances qui ne me fût point venu voir, ou qui ne m'eût rien fait dire à mon dernier passage à Paris. Je connaissais ses dispositions secrètes, mais je m'en inquiétais peu, me contentant d'en avertir mes amis dans l'occasion. Je me souviens qu'un jour, questionné sur son compte par M. Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que M. d'Alembert était un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m'étonnai, ne sachant pas alors qu'ils étaient si bien ensemble, et que c'était sa propre cause qu'il défendait. » (Rousseau : lettre du 10 juillet 1766) « Croiriez-vous qu’il veut aussi me mêler dans sa querelle, moi qui ne lui ai jamais fait le moindre mal, et qui n’ai jamais senti pour lui que de la compassion dans ses malheurs, et quelquefois de la pitié de son charlatanisme ? Il prétend que c’est moi qui ai fait la lettre sous le nom du roi de Prusse, où on se moque de lui. Vous saurez que cette lettre est d’un M. Walpole, que je ne connais même pas, et à qui je n’ai jamais parlé. » (Lettre de d’Alembert à Voltaire du 11 août 1766) « Imaginez-vous que ce maraud m’accuse aussi d’être de ses ennemis, moi qui n’ai d’autre reproche à me faire que d’avoir trop bien parlé et trop bien pensé de lui. Je l’ai toujours cru un peu charlatan, mais je ne le croyais pas un méchant homme. Je suis bien tenté de lui faire un défi public d’administrer les preuves qu’il a contre moi ; ce défi l’embarrasserait beaucoup ; mais en vaut-il la peine ? » (Lettre de d’Alembert à Voltaire du 29 août 1766) (NdT)

[33]            Dans la lettre du 10 juillet 1766, Rousseau appelle Warpole le prête-nom de d’Alembert. (NdT)

[34]            Sur les rapports de Rousseau et de Tronchin (et de son fils), voir les Annales de la société Jean-Jacques Rousseau  - tome 1, p.25. Dans la fameuse lettre du 10 juillet 1766, Rousseau écrit : « J'apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement l'ami, le protégé de M. Hume, mais qu'ils logent ensemble, et quand M. Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison, chez M. Hume, avec ma gouvernante, et à l'air, à l'accueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son père, ont pu leur parler d'elle et de moi. » (NdT)

[35]            « M. Rousseau voyant dans les papiers publics l'annonce d'une lettre qui lui était adressée sous le nom de M. de Voltaire, écrivit à M. Davenport, qui était alors à Londres, pour le prier de la lui apporter. Je dis à M. Davenport que la copie imprimée était très fautive; mais que j'en demanderais au Lord Littleton une copie manuscrite qui était correcte. Cela suffit à M. Rousseau pour lui faire conclure que le Lord Littleton est son ennemi mortel et mon intime ami, et que nous conspirons ensemble contre lui. Il aurait dû plutôt conclure que la copie, qui avait été imprimée, ne venait pas de moi .» (Note de Hume dans son Exposé succinct) (NdT)

[36]            Rousseau fait une description précise de cette chambre dans sa lettre à monsieur du Peyrou du 04 octobre 1766. (NdT)

[37]            « Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs, est de se mettre à couvert des preuves juridiques; il ne ferait pas bon leur intenter procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d'un honnête homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens. » (Lettre du 10 juillet 1766) (NdT)

[38]            IL s’agit de la lettre au docteur Pansophe (que Voltaire a toujours nié avoir écrit – ce qu’il fit aussi pour d’autres ouvrages) donc voici le contenu : « Quoi que vous en disiez, docteur Pansophe, je ne suis certainement pas la cause de vos malheurs: j’en suis affligé, et vos livres ne méritent pas de faire tant de scandale et tant de bruit : mais cependant ne devenez pas calomniateur; ce serait là le plus grand mal. J’ai lu, dans le dernier ouvrage que vous avez mis en lumière, une belle prosopopée ; où vous faites entendre, en plaisantant mal à propos, que je ne crois pas en Dieu. Le reproche est aussi étonnant que votre génie. Le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, et d’autres menteurs publics trouvaient partout des athées; mais le jésuite Garasse, le jésuite Hardouin, ne sont pas bons à imiter. Docteur Pansophe, je ne suis athée ni dans mon cœur, ni dans mes livres; les honnêtes gens qui nous connaissent l’un et l’autre disent, en voyant votre article: Hélas! le docteur Pansophe est méchant comme les autres hommes; c’est bien dommage.

Judicieux admirateur de la bêtise et de la brutalité des sauvages, vous avez crié contre les sciences et cultivé les sciences. Vous avez traité les auteurs et les philosophes de charlatans; et pour prouver d’exemple, vous avez été auteur. Vous avez écrit contre la comédie, avec la dévotion d’un capucin, et vous avez fait de méchantes comédies. Vous avez regardé comme une chose abominable qu’un satrape ou un duc eût du superflu, et vous avez copié de la musique, pour des satrapes ou des ducs qui vous payaient avec ce superflu. Vous avez barbouillé un roman ennuyeux, où un pédagogue suborne honnêtement sa pupille en lui enseignant la vertu; et la fille modeste couche honnêtement avec le pédagogue; et elle souhaite de tout son cœur qu’il lui fasse un enfant; et elle parle toujours de sagesse avec son doux ami; et elle devient femme, mère, et la plus tendre amie d’un époux qu’elle n’aime pourtant pas; et elle vit et meurt en raisonnant, mais sans vouloir prier Dieu. Docteur Pansophe, vous vous êtes fait le précepteur d’un certain Émile, que vous formez insensiblement par des moyens impraticables; et pour faire un bon chrétien, vous détruisez la religion chrétienne. Vous professez partout un sincère attachement à la révélation, en prêchant le déisme, ce qui n’empêche pas que chez vous les déistes et les philosophes conséquents ne soient des athées. J’admire, comme je le dois, tant de candeur et de justesse d’esprit, mais permettez-moi de grâce de croire en Dieu. Vous pouvez être un sophiste, un mauvais raisonneur, et par conséquent un écrivain pour le moins inutile, sans que je sois un athée. L’Être souverain nous jugera tous deux; attendons humblement son arrêt. Il me semble que j’ai fait de mon mieux pour soutenir la cause de Dieu et de la vertu, mais avec moins de bile et d’emportement que vous. Ne craignez-vous pas que vos inutiles calomnies contre les philosophes et contre moi, ne vous rendent désagréable aux yeux de l’Être suprême, comme vous l’êtes déjà aux yeux des hommes? 

Vos Lettres de la montagne sont pleines de fiel; cela n’est pas bien, Jean-Jacques. Si votre patrie vous a proscrit injustement, il ne faut pas la maudire ni la troubler. Vous avez certes raison de dire que vous n’êtes point philosophe. Le sage philosophe Socrate but la ciguë en silence : il ne fit pas de libelles contre l’aréopage ni même contre le prêtre Anitus, son ennemi déclaré; sa bouche vertueuse ne se souilla pas par des imprécations: il mourut avec toute sa gloire et sa patience; mais vous n’êtes pas un Socrate ni un philosophe. 

Docteur Pansophe, permettez qu’on vous donne ici trois leçons, que la philosophie vous aurait apprises : une leçon de bonne foi, une leçon de bon sens, et une leçon de modestie. 

Pourquoi dites-vous que le bonhomme si mal nommé Grégoire le Grand, quoiqu’il soit un saint, était un pape illustre, parce qu’il était bête et intrigant? J’ai vu constamment dans l’histoire que la bêtise et l’ignorance n’ont jamais fait de bien, mais au contraire toujours beaucoup de mal. Grégoire même bénit et loua les crimes de Phocas, qui avait assassiné et détrôné son maître, l’infortuné Maurice. Il bénit et loua les crimes de Brunehaut, qui est la honte de l’histoire de France. Si les arts et les sciences n’ont pas absolument rendu les hommes meilleurs, du moins ils sont méchants avec plus de discrétion; et quand ils font le mal, ils cherchent des prétextes, ils temporisent, ils se contiennent : on peut les prévenir, et les grands crimes sont rares. Il y a dix siècles, vous auriez été non seulement excommunié avec les chenilles, les sauterelles et les sorciers, mais brûlé ou pendu, ainsi que quantité d’honnêtes gens qui cultivent aujourd’hui les lettres en paix, et avouez que le temps présent vaut mieux. C’est à la philosophie que vous devez votre salut, et vous l’assassinez : mettez-vous à genoux, ingrat, et pleurez sur votre folie. Nous ne sommes plus esclaves de ces tyrans spirituels et temporels qui désolaient toute l’Europe; la vie est plus douce, les mœurs plus humaines, et les États plus tranquilles. 

Vous parlez, docteur Pansophe, de la vertu des sauvages : il me semble pourtant qu’ils sont magis extra vitia quam cum virtutibus. Leur vertu est négative ; elle consiste à n’avoir ni bons cuisiniers, ni bons musiciens, ni beaux meubles, ni luxe, etc. La vertu, voyez-vous, suppose des lumières, des réflexions, de la philosophie, quoique, selon vous, tout homme qui réfléchit soit un animal dépravé; d’où il s’ensuivrait en bonne logique que la vertu est impossible. Un ignorant, un sot complet n’est pas plus susceptible de vertu qu’un cheval ou qu’un singe; vous n’avez certes jamais vu cheval vertueux, ni singe vertueux. Quoique maître Aliboron tienne que votre prose est une prose brûlante, le public se plaint que vous n’avez jamais fait un bon syllogisme. Écoutez, docteur Pansophe ; la bonne Xantippe grondait sans cesse, et vigoureusement contre la philosophie et la raison de Socrate; mais la bonne Xantippe était une folle, comme tout le monde sait. Corrigez-vous. 

Illustre Pansophe! la rage de blâmer vos contemporains vous fait louer à leurs dépens des sauvages anciens et modernes sur des choses qui ne sont point du tout louables. 

Pourquoi, s’il vous plaît, faites-vous dire à Fabricius que le seul talent digne de Rome est de conquérir la terre, puisque les conquêtes des Romains, et les conquêtes en général sont des crimes, et que vous blâmez si fortement ces crimes dans votre plan ridicule d’une paix perpétuelle. Il n’y a certainement pas de vertu à conquérir la terre. Pourquoi, s’il vous plaît, faites-vous dire à Curius, comme une maxime respectable, qu’il aimait mieux commander à ceux qui avaient de l’or que d’avoir de l’or? C’est une chose en elle-même indifférente d’avoir de l’or; mais c’est un crime de vouloir, comme Curius, commander injustement à ceux qui en ont. Vous n’avez pas senti tout cela, docteur Pansophe, parce que vous aimez mieux faire de bonne prose que de bons raisonnements. Repentez-vous de cette mauvaise morale, et apprenez la logique. 

Mon ami Jean-Jacques, ayez de la bonne foi. Vous qui attaquez ma religion, dites-moi, je vous prie, quelle est la vôtre? Vous vous donnez, avec votre modestie ordinaire pour le restaurateur du christianisme en Europe; vous dites que la religion décréditée en tout lieu avait perdu son ascendant jusque sur le peuple, etc. Vous avez en effet décrié les miracles de Jésus, comme l’abbé de Prades, pour relever le crédit de la religion. Vous avez dit que l’on ne pouvait s’empêcher de croire l’Évangile de Jésus, parce qu’il était incroyable! ainsi Tertullien disait hardiment, qu’il était sûr que le Fils de Dieu était mort, parce que cela était impossible : Mortuus est Dei Filius; hoc certum est quia impossibile. Ainsi par un raisonnement similaire, un géomètre pourrait dire, qu’il est évident que les trois angles d’un triangle ne sont pas égaux à deux droits, parce qu’il est évident qu’ils le sont. Mon ami Jean-Jacques, apprenez la logique, et ne prenez pas, comme Alcibiade, les hommes pour autant de têtes de choux. 

C’est sans contredit un fort grand malheur de ne pas croire à la religion chrétienne, qui est la seule vraie entre mille autres qui prétendent aussi l’être : toutefois, celui qui a ce malheur peut et doit croire en Dieu. Les fanatiques, les bonnes femmes, les enfants et le docteur Pansophe, ne mettent point de distinction entre l’athée et le déiste. O Jean-Jacques! vous avez tant promis à Dieu et à la vérité de ne pas mentir; pourquoi mentez-vous contre votre conscience? Vous êtes, à ce que vous dites, le seul auteur de votre siècle et de plusieurs autres, qui ait écrit de bonne foi. Vous avez écrit sans doute de bonne foi que la loi chrétienne est, au fond, plus nuisible qu’utile à la forte constitution d’un État; que les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves et sont lâches; qu’il ne faut pas apprendre le catéchisme aux enfants, parce qu’ils n’ont pas l’esprit de croire en Dieu, etc. Demandez à tout le monde si ce n’est pas le déisme tout pur : donc vous êtes athée ou chrétien comme les déistes, ainsi qu’il vous plaira ; car vous êtes un homme inexplicable. Mais, encore une fois apprenez la logique, et ne vous faites plus brûler mal à propos. Respectez, comme vous le devez, des honnêtes gens, qui n’ont pas du tout envie d’être athées, ni mauvais raisonneurs, ni calomniateurs. Si tout citoyen oisif est un fripon, voyez quel titre mérite un citoyen faussaire, qui est arrogant avec tout le monde, et qui veut être possesseur exclusif de toute la religion, la vertu et la raison qu’il y a en Europe. Vae misero! lilia nigra videntur, pallentesque rosae. Soyez chrétien, Jean-Jacques ; puisque vous vous vantez de l’être à toute force; mais, au nom du bon sens et de la vérité, ne vous croyez le seul maître en Israël.

Docteur Pansophe, soyez modeste, s’il vous plaît. Autre leçon importante. Pourquoi dire à l’archevêque de Paris que vous êtes né avec quelques talents? Vous n’êtes sûrement pas né avec le talent de l’humilité ni de la justesse d’esprit. Pourquoi dire au public que vous avez refusé l’éducation d’un prince, et avertir fièrement qu’il appartiendra de ne pas vous faire dorénavant de pareilles propositions? Je crois que cet avis au public est plus vain qu’utile : quand même Diogène, une fois connu, dirait aux passants: Achetez votre maître, on le laisserait dans son tonneau avec tout son orgueil et toute sa folie. Pourquoi dire que la mauvaise profession de foi du Vicaire Allobroge est le meilleur écrit qui ait paru dans ce siècle? Vous mentez fièrement, Jean-Jacques : un bon écrit est celui qui éclaire les hommes et les confirme dans le bien; et un mauvais écrit est celui qui épaissit le nuage qui leur cache la vérité, qui les plonge dans de nouveaux doutes, et les laisse sans principes. Pourquoi répéter continuellement avec une arrogance sans exemple, que vous bravez vos sots lecteurs et le sot public? Le public n’est pas sot : il brave à son tour la démence qui vit et médit à ses dépens. Pourquoi, ô docteur Pansophe! dites-vous bonnement qu’un État sensé aurait élevé des statues à l’auteur d’Émile? C’est que l’auteur d’Émile est comme un enfant, qui, après avoir soufflé des boules de savon, ou fait des ronds en crachant dans un puits, se regarde comme un être très important. Au reste, docteur, si on ne vous a pas élevé de statues, on vous a gravé; tout le monde peut contempler votre visage et votre gloire au coin des rues. Il me semble que c’en est bien assez pour un homme qui ne veut pas être philosophe, et qui en effet ne l’est pas. Quam pulchrum est digito monstrari, et diceri :Hic est! Pourquoi mon ami Jean-Jacques vante-t-il à tout propos sa vertu, son mérite et ses talents? C’est que l’orgueil de l’homme peut devenir aussi fort que la bosse des chameaux de l’Idumée, ou que la peau des Onagres du désert. Jésus disait qu’il était doux et humble de cœur; Jean-Jacques, qui prétend être son écolier, mais un écolier mutin qui chicane souvent avec son maître, n’est ni doux ni humble de cœur. Mais ce ne sont pas là mes affaires. Il pourrait cependant apprendre que le vrai mérite ne consiste pas à être singulier, mais à être raisonnable. L’Allemand Corneille Agrippa a aboyé longtemps avant lui contre les sciences et les savants; malgré cela il n’était point du tout un grand homme. 

Docteur Pansophe, on m’a dit que vous vouliez aller en Angleterre. C’est le pays des belles femmes et des bons philosophes. Ces belles femmes et ces bons philosophes seront peut-être curieux de vous voir, et vous vous ferez voir. Les gazetiers tiendront nu registre exact de tous vos faits et gestes, et parleront du grand Jean-Jacques, comme de l’éléphant du roi et du zèbre de la reine : car les Anglais s’amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu’il soit rare qu’ils estiment. On vous montrera au doigt à la comédie, si vous y allez; et on dira: Le voilà cet éminent génie qui nous reproche de n’avoir pas un bon naturel, et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne sont pas libres! C’est là ce prophète du lac de Genève, qui a prédit au verset 45e de son apocalypse nos malheurs et notre ruine parce que nous sommes riches. On vous examinera avec surprise depuis les pieds jusqu’à la tête, en réfléchissant sur la folie humaine. Les Anglaises, qui sont, vous dis-je, très belles, riront lorsqu’on leur dira que vous voulez que les femmes ne soient que des femmes, des femelles d’animaux; qu’elles s’occupent uniquement du soin de faire la cuisine pour leurs maris, de raccommoder leurs chemises et leur donner, dans le sein d’une vertueuse ignorance, du plaisir et des enfants. La belle et spirituelle duchesse d’A.. .r, miladys de..., de..., de..., lèveront les épaules, et les hommes vous oublieront en admirant leur visage et leur esprit. L’ingénieux lord W... e, le savant lord L.. n, les philosophes milord C.. .d, le duc de G.. n, sir F-x, sir C.. .d, et tant d’autres, jetteront un coup d’œil sur vous, et iront de là travailler au bien public ou cultiver les belles-lettres, loin du bruit et du peuple, sans être pour cela des animaux dépravés. Voilà, mon ami Jean-Jacques, ce que j’ai lu dans le grand livre du destin; mais vous en serez quitte pour mépriser souverainement les Anglais, comme vous avez méprisé les Français, et votre mauvaise humeur les fera rire. Il y aurait cependant un parti à prendre pour soutenir votre crédit, et vous faire peut-être, à la longue, élever des statues : ce serait de fonder une église de votre religion, que personne ne comprend; mais ce n’est pas là une affaire. Au lieu de prouver votre mission par des miracles, qui vous déplaisent, ou par la raison, que vous ne connaissez pas, vous en appellerez au sentiment intérieur, à cette voix divine qui parle si haut dans le cœur des illuminés, et que personne n’entend. Vous deviendrez puissant en oeuvres et en paroles, comme George Fox, le révérend Whitfield, etc., sans avoir à craindre l’animadversion de la police, car les Anglais ne punissent point ces folies-là. Après avoir prêché et exhorté vos disciples, dans votre style apocalyptique, vous les mènerez brouter l’herbe dans Hyde Park, ou manger du gland dans la forêt de Windsor, en leur recommandant toutefois de ne pas se battre comme les autres sauvages, pour une pomme ou une racine, parce que la police corrompue des Européens ne vous permet pas de suivre votre système dans toute son étendue. Enfin lorsque vous aurez consommé ce grand ouvrage, et que vous sentirez les approches de la mort, vous vous traînerez à quatre pattes dans l’assemblée des bêtes, et vous leur tiendrez, ô Jean-Jacques, le langage suivant: 

Au nom de la sainte vertu, Amen. Comme ainsi soit, mes frères, que j’ai travaillé sans relâche à vous rendre sots et ignorants, je meurs avec la consolation d’avoir réussi, et de n’avoir point jeté mes paroles en l’air. Vous savez que j’ai établi des cabarets pour y noyer votre raison, mais point d’académie pour la cultiver : car, encore une fois, un ivrogne vaut mieux que tous les philosophes de l’Europe. N’oubliez jamais mon histoire du régiment de Saint-Gervais dont tous les officiers et les soldats ivres dansaient avec édification dans la place publique de Genève, comme un saint roi juif dansa autrefois devant l’Arche. Voilà les honnêtes gens. Le vin et l’ignorance sont le sommaire de toute la sagesse. Les hommes sobres sont fous; les ivrognes sont francs et vertueux. Mais je crains ce qui peut arriver, c’est-à-dire que la science, cette mère de tous les crimes et de tous les vices, ne se glisse parmi vous. L’ennemi rôde autour de vous; il a la subtilité du serpent et la force du lion; il vous menace. Peut-être, hélas! bientôt le luxe, les arts, la philosophie, la bonne chère, les auteurs, les perruquiers, les prêtres et les marchandes de mode vous empoisonneront et ruineront mon ouvrage. O sainte vertu! détourne tous ces maux! Mes petits enfants, obstinez-vous dans votre ignorance et votre simplicité; c’est-à-dire, soyez toujours vertueux, car c’est la même chose. Soyez attentifs à mes paroles; que ceux qui ont des oreilles entendent. Les mondains vous ont dit: Nos institutions sont bonnes; elles nous rendent heureux; et moi, je vous dis que leurs institutions sont abominables et les rendent malheureux. Le vrai bonheur de l’homme est de vivre seul, de manger des fruits sauvages, de dormir sur la terre nue ou dans le creux d’un arbre, et de ne jamais penser. Les mondains vous ont dit : Nous ne sommes pas des bêtes féroces, nous faisons du bien à nos semblables; nous punissons les vices, et nous nous aimons les uns et les autres; et moi, je vous dis que tous les Européens sont des bêtes féroces ou des fripons; que toute l’Europe ne sera bientôt qu’un affreux désert; que les mondains ne font du bien que pour faire du mai; qu’ils se haïssent tous et qu’ils récompensent le vice. O sainte vertu! Les mondains vous ont dit: Vous êtes des fous; l’homme est fait pour vivre en société, et non pour manger du gland dans les bois; et moi, je vous dis que vous êtes les seuls sages, et qu’ils sont fous et méchants : l’homme n’est pas plus fait pour la société, qui est nécessairement l’école du crime, que pour aller voler sur les grands chemins. O mes petits enfants, restez dans les bois, c’est la place de l’homme. O sainte vertu! Émile, mon premier disciple, est selon mon cœur; il me succédera. Je lui ai appris à lire, et à écrire, et à parler beaucoup; c’en est assez pour vous gouverner. Il vous lira quelquefois la Bible, l’excellente histoire de Robinson Crusoé, et mes ouvrages; il n’y a que cela de bon. La religion que je vous ai donnée est fort simple : adorez un Dieu; mais ne parlez pas de lui à vos enfants; attendez qu’ils devinent d’eux-mêmes qu’il y en a un. Fuyez les médecins des âmes comme ceux des corps; ce sont des charlatans: quand l’âme est malade, il n’y a point de guérison à espérer, parce que j’ai dit clairement que le retour à la vertu est impossible; cependant les homélies éloquentes ne sont pas inutiles; il est bon de désespérer les méchants et de les faire sécher de honte ou de douleur, en leur montrant la beauté de la vertu, qu’ils ne peuvent plus aimer. J’ai cependant dit le contraire dans d’autres endroits; mais cela n’est rien. Mes petits enfants, je vous répète encore une grande leçon, bannissez d’entre vous la raison et la philosophie, comme elles sont bannies de mes livres. Soyez machinalement vertueux; ne pensez jamais, ou que très rarement; rapprochez-vous sans cesse de l’état des bêtes, qui est votre état naturel. A ces causes, je vous recommande la sainte vertu. Adieu, mes petits enfants; je meurs. Que Dieu vous soit en aide! Amen. » 

Docteur Pansophe, écoutez à présent ma profession de foi; vous l’avez rendue nécessaire. La voici telle que je l’offrirai hardiment au public, qui est mon juge et le vôtre: 

J’adore un Dieu créateur, intelligent, vengeur et rémunérateur; je l’aime, et le sers le mieux que je puis dans les hommes mes semblables et ses enfants. O Dieu! qui vois mon cœur et ma raison, pardonne-moi mes offenses, comme je pardonne celles de Jean-Jacques Pansophe, et fais que je t’honore toujours dans mes semblables. 

Pour le reste, je crois qu’il fait jour en plein midi, et que les aveugles ne s’en aperçoivent point. Sur ce, grand docteur Pansophe, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde, et suis philosophiquement votre ami et votre serviteur. » (NdT)

[39]            Albert Schinz  (Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, tome 17, p.25) signale que la signature est écrasée dans un coin du papier et rentre sous la dernière ligne. (NdT)

[40]            Il s’agit à l’évidence d’une erreur de copie ou d’impression. Il faut lire « in retaining some place ... ». (Note de P. Folliot

[41]            En français dans le texte. (Note de P. Folliot)

[42]            Le texte des Annales donne « nature ». Il faut lire « mature ». (NdT)