LA

QUERELLE ROUSSEAU-HUME

PAR

MARGARET HILL PEOPLES

Ph. D., Smith College

PHILOTRANorthampton, Massachusetts. Avril 1928.

 

ANNALES

DE LA SOCIÉTÉ

JEAN JACQUES ROUSSEAU

TOME DIX-HUITIÈME
1927-1928

A GENÈVE

CHEZ A. JULLIEN, ÉDITEUR
Au BOURG-DE-FOUR, 32

Fichier numérisé par Philippe Folliot, professeur de Philosophie au Lycée Ango de Dieppe – mai 2008

 

 

 

 

A MON MAITRE

LE PROFESSEUR ALBERT SCHINZ

En toute reconnaissance.

 

 

Table

 

Préface

 

CHAPITRE PREMIER - DÉPART ET VOYAGE

L'Angleterre proposée comme asile : les premiers rapports avec Hume. - Indécision de Rousseau : con­seils de ses amis. - Rousseau à Paris. - La prétendue Lettre du Roi de Prusse.

 

CHAPITRE II - L'ÉTABLISSEMENT DE ROUSSEAU EN ANGLETERRE

Accueil à Londres. - Choix d'une maison de campa­gne. - Projet d'une pension du roi. - Départ pour Wooton et affaire de la voiture de retour

.

CHAPITRE III - EVENEMENTS QUI MÈNENT A LA QUERELLE

La Lettre du Roi de Prusse en Angleterre. - Réponse à la protestation de Rousseau.

 

CHAPITRE IV - LES GRIEFS DE ROUSSEAU ATTEIGNENT LE POINT CULMINANT

L'influence de Thérèse. - Rousseau refuse de se laisser convaincre. - Encore la question de la pension royale. - L'attitude de Hume devant le silence de Rousseau. - La Lettre du 10 juillet.

 

CHAPITRE V - RÉPERCUSSION DE LA LETTRE DU 10 JUILLET

Hume sollicite et reçoit des conseils. - Réponse à la Lettre. - Lettre à Madame de Meinières. - Réserve de Rousseau.

 

CHAPITRE VI - LA PUBLICATION DE L'EXPOSÉ SUCCINCT

Paris conseille une publication. - Les voix contrai­res. - Hume se met au travail. - Paris commence la publication. - L'édition anglaise. - L'effet de la brochure sur Hume. - Hume s'excuse auprès de Wal­pole. - The Concise Account paraît.

 

CHAPITRE VII - VOLTAIRE ET LA QUERELLE

Les griefs de Voltaire. - La Lettre à Pansophe. - Voltaire apprend la querelle. - La Lettre à Hume.

 

CHAPITRE VIII - L'OPINION DU PUBLIC SUR LA QUERELLE

Les correspondances privées. - Madame du Def­fand. - Tronchin. - Agitation à Paris et à Londres. - Les Bas-Bleus. - Une Suissesse. - The Savage Man. - Boswell et la querelle. - La correspondance demi-publique. - Bachaumont. - La Correspondance lit­téraire. - L'Année littéraire. - Brochures et articles de journaux. - La réaction de Rousseau. - L'attitude de Hume après la querelle.

 

CHAPITRE IX - LA QUESTION DE LA PENSION EST REPRISE

 

CHAPITRE X - LE DÉPART DE ROUSSEAU

Souvenir que Rousseau gardait de l'Angleterre. - Effet produit sur Hume par ce départ. - Une préten­due Lettre de Rousseau à Davenport.

 

CHAPITRE XI - ÉPILOGUE

 

APPENDICE A

Quelques indications sur des brochures et des articles qui ont paru au sujet de la Querelle

 

APPENDICE B

Articles, Satires, Vers, etc., sur Rousseau parus dans le Saint James's Chronicle, 1766

 

APPENDICE C

Une lettre inédite de David Hume relative au séjour de Rousseau en Angleterre

 

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

PREFACE

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En 1765, à la suite de la publication des Lettres de la Montagne, Rousseau fut forcé de quitter la Suisse et de chercher un autre asile. Sur les instances de ses amis, il accepta l'invitation de Hume d'aller en Angleterre. Tout le monde connaît d'une manière générale les détails saillants des rapports de Rousseau avec le philosophe anglais : d'abord l'accueil triomphal qu'on fit à Londres à l'auteur de la Nouvelle Héloïse, les efforts de Hume pour établir Rousseau dans un sé­jour agréable et lui procurer une pension du Roi d'Angleterre, et les protestations mutuelles d'amitié des premiers temps; puis la tension croissante entre les deux hommes aboutissant, après que Rousseau eut repoussé de nouvelles faveurs de Hume, à la « que­relle » qui, pendant quelques mois, fit plus de bruit, dit-on, qu'une guerre européenne : Hume, en effet, blessé dans son amour-propre, et craignant le rôle que lui attribuerait Rousseau dans les Mémoires qu'il rédigeait alors, crut devoir se justifier aux yeux de ses contemporains et de la postérité par le fameux Exposé Succinct; dès lors la rupture entre les deux philo­sophes était irrémédiable.

 

Chacun sait aussi que les nouvelles de la querelle s'étaient vite ébruitées, qu'avant même la publication de l'ouvrage de Hume, les partisans des deux (2) protagonistes en étaient venus aux mains, et que l'on avait vu paraître des deux côtés de la Manche quantité de brochures anonymes pour la défense de l'un ou de l'autre [1] : Hume y était représenté tantôt comme la générosité même vis-à-vis de l'ingratitude, et tantôt comme le plus noir des traîtres; Rousseau était traité ici de méchant ou de fou, là de victime d'une confiance mal placée. On n'ignore pas non plus que Wal­pole, singulièrement impliqué dans l'affaire comme auteur de la fausse Lettre du Roi de Prusse, d'une im­portance capitale dans la querelle, a exposé sa part de responsabilité dans ses Réminiscences ; que d'Alem­bert a ajouté sa Déclaration à l'Exposé de Hume ; et que Voltaire, qui n'avait certainement « rien à faire dans cette galère » n'en avait pas moins saisi l'occa­sion pour jeter quelques traits acérés à son rival détesté, Rousseau.

 

Depuis longtemps beaucoup s'étaient avisés que toutes ces publications n'étaient pas exemptes de parti-pris, et de l'ensemble des témoignages ressor­tent déjà deux impressions : d'une part, à l'exception de quelques fanatiques de Rousseau, l'opinion publi­que, à peu près unanime, condamnait les soupçons de Rousseau comme mal fondés et plaignait Hume; d'au­tre part, si l'on jugeait de façon assez diverse la publi­cité donnée par celui-ci à la querelle, ce jugement était pourtant dès le XVIIIe siècle le plus souvent très sévère pour Hume. Cependant les détails de cette affaire sont demeurés plongés dans une grande pénombre, et personne n'a eu la patience de tirer la chose au grand jour. Cet effort, nous l'avons tenté.

 

(3) De plus, on ignore d'ordinaire que la querelle, apai­sée par la fuite de Rousseau sur le continent, reprit de plus belle à l'occasion de la mort du Maréchal Keith [2] : d'Alembert renouvela alors les accusations d'ingratitude de Rousseau envers ses amis et bienfai­teurs en général, et envers Hume en particulier. Rousseau, mort avant que l'Eloge n'atteignît le public, n'en a rien soupçonné, mais c'est alors Madame Latour de Franqueville qui répondra à d'Alembert par un écrit intitulé La Vertu vengée par l'Amitié. En 1798, nouvelle flambée : Dusaulx, devenu le détracteur de Rousseau, ressuscitera la «querelle» dans ses Rap­ports avec J.-J. Rousseau : à ces accusations Corancez ripostera par ses articles du Journal de Paris. Ces épilogues nous ont paru présenter eux aussi un inté­rêt digne d'attention.

 

Il va sans dire que l'épisode Hume-Rousseau allait avoir sa place dans une troisième explosion posthume de rousseauphobie, causée en 1812 par la publication de la Correspondance Littéraire: la France de la Res­tauration n'avait pas oublié l'enthousiasme ardent de la France révolutionnaire pour Rousseau : elle ac­cueillit donc sans déplaisir les attaques contre l'au­teur des Confessions, qui était aussi celui du Contrat social et de la Profession de Foi. La notice sur Rousseau dans la première édition de la Biographie Uni­verselle de Michaud (1814) et la publication par Bru­not des Mémoires de Madame d'Epinay (1818), con­tribuèrent à fortifier cette tendance qui prédominera pendant tout le XIXe siècle malgré les efforts en sens (4) contraire [3]. Sainte-Beuve, Saint-Marc Girardin et leurs contemporains, souvent avec une facilité déconcer­tante, ajoutèrent foi à toutes les histoires qui repré­sentaient Rousseau comme méchant, fou, charlatan et ingrat. En 1886, Maugras étudiait les querelles des philosophes Voltaire et J.-J. Rousseau et dépassait les plus irréductibles en partialité obstinée. Or, dans cette condamnation générale, l'épisode qui constitue le sujet de ces pages, continuait à être d'une grande importance : aucun ne se prêtait mieux à l'intention de noircir le caractère de Rousseau.

 

Cependant cette critique impitoyable portait en elle-même son remède; elle était trop absolue en effet: un certain revirement d'opinion était inévitable. Le plai­doyer le plus passionné en faveur de Rousseau fut celui de Madame Frederika MacDonald, paru en 1906. Prenant en quelque sorte systématiquement le contre-pied de tout ce qu'on avait soutenu jusque-là, elle vou­lut prouver que le XIXe siècle avait méconnu et par suite mal jugé Rousseau. Son livre, Jean-Jacques Rousseau, a New Criticism, sinon dépourvu de parti-pris, a du moins donné à réfléchir : le problème géné­ral de la personnalité de Rousseau étant soulevé de nouveau par cette tentative pour le réhabiliter dans sa querelle avec Grimm, Diderot, d'Epinay, la que­relle Hume, elle aussi, devait être reprise; du reste, Madame MacDonald n'avait pas manqué d'y tou­cher [4]. Celui qui aurait été naturellement le mieux (5) placé pour remettre les choses dans leur vraie lu­mière, c'eût été M. Louis J. Courtois, auteur de l'étude méthodique sur le Séjour de J.-J. Rousseau en An­gleterre. Quand il avait publié la première partie de ses recherches dans les Annales J.-J. Rousseau (1910), il avait donné à entendre qu'il remettait l'affaire Hume-Rousseau comme un trop gros morceau à ajou­ter à un travail déjà considérable; il ne désespérait pas cependant de s'en occuper quelque jour; il y a renoncé depuis; la place étant libre, nous l'avons prise.

 

Parmi ceux qui ont été amenés à voir ce problème de près ou de loin, citons MM. Churton Collins, Seil­lière, Proal et d'autres encore. Comme ayant apporté des données nouvelles, on devrait nommer entre au­tres, M. Lévy-Bruhl : Quelques mots sur la querelle de Hume et de Rousseau, dans la Revue de Métaphysi­que et de Morale (1912) où il donna une lettre jusqu'alors inconnue [5] ; M. Alexis François: La Correspon­dance de J.-J. Rousseau dans la querelle du XVIIIe siècle, mémoire publié par la Revue d'Histoire Littéraire (avril-juin 1926) ; M. Pottle, dans son article sur Wal­pole et Boswell dans le Philological Quarterly (1925), et Mlle Johnson, qui étudia le Contemporary Opinion of Rousseau in English Periodicals, travail, cependant, assez incomplet ; enfin M. Albert Schinz découvrait à la Bibliothèque J. P. Morgan à New-York quelques lettres importantes à ce sujet (voir sa brochure Collection (6) J.-J. Rousseau (1925), et un document inédit dans les Annales J.J. Rousseau, tome XVII (1927-28).

 

Le moment nous semble donc venu de récapituler l'affaire. Les données pour notre ouvrage se trouvent, en grande partie, dans les correspondances de Hume, de Rousseau et de leurs amis: la plupart de nos docu­ments ne sont pas nouveaux; il y en a même de bien connus, comme, par exemple, la longue communica­tion de Rousseau du 10 juillet. Pourtant, dans une étude comme celle-ci, les paroles mêmes de ceux qui sont impliqués dans la querelle ont souvent une por­tée et une valeur psychologique que ne pourrait ren­dre aucun résumé; aussi avons-nous trouvé bon de citer, soit en partie, soit in-extenso, les lettres les plus révélatrices. Sans prétendre pénétrer les mystères de la psychiatrie, ce qui serait bien au-dessus de nos forces, nous voulons essayer de tirer au clair quel­ques incidents jusqu'ici restés vagues dans les rap­ports entre Hume et Rousseau.

 

 

 

(7) CHAPITRE PREMIER

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DÉPART ET VOYAGE

 

L'Angleterre proposée comme asile : les premiers rapports avec Hume. - Indécision de Rousseau : con­seils de ses amis. - Rousseau à Paris. - La prétendue Lettre du Roi de Prusse.

 

 

            L’automne de 1765 aurait pu déséquilibrer un esprit moins stoïque que celui de Jean-Jacques Rousseau. Hué par la populace à Môtiers, il avait cru sa vie en danger et s'était enfui, laissant là sa gouvernante et tout son bagage. « Grâce au ciel », écrivit-il à d'Iver­nois le 10 septembre, « je suis en sûreté, et hors de Môtiers, où je compte ne retourner de ma vie [6]. » Une semaine plus tard, nous le trouvons installé à l'île Saint-Pierre, où il était « à peu près sûr de rester [7]. » Il se trompait cependant. Après un court répit, il fut (8) dans un grand embarras. Le 17 octobre il écrivit à du Peyrou, « On me chasse d'ici, mon cher hôte, le cli­mat de Berlin est trop rude pour moi; je me détermine à passer en Angleterre où j'aurais dû d'abord aller [8] ».

 

*

**

 

Ce n'était pas la première fois qu'il pensait à choi­sir l'Angleterre comme asile. Il en avait été question en 1762, au moment du départ de Montmorency. A la fin de mai, quand tous les amis de Rousseau s'in­quiétaient de ce que le Parlement allait faire au sujet d'Emile, la Comtesse de Boufflers essayait de se ren­seigner sur les avantages et les inconvénients d'un séjour en Angleterre pour Rousseau. A ce sujet, elle écrivit à David Hume [9] qui répondit dans un post-scriptum à sa lettre du 1er juillet [10]. Il croyait Rousseau déjà à Londres, ou sur le point d'y arriver :

 

“Good God ! Madam, how much I regret being absent from London - il était à Edimbourg - on this occasion, which deprives me of the opportunity of showing in person my regard for your recommendation, and my es­teem, I had almost said veneration for the virtue and genius of Monsieur Rousseau. I assure your ladyship there is no man in Europe of whom I would I have entertained a higher idea, and whom I would be prouder to serve; and as I find his reputation very high in England, I hope every one will endeavour to make him sensible of it by civilities, and by services, as far as he will accept of them. I revere his greatness of mind, which makes (9) him fly obligations and dependence; and I have the vanity to think, that through the course of my life, I have endeavoured to resemble him in these maxims. But as I have some connexions with men of rank in London, I shall instantly write to them and endeavour to make them sensible of the honour Monsieur Rousseau has done us in choosing an asylum in England. We are happy at present in a king who has a taste for literature; and I hope Monsieur Rousseau will find the advantage of it, and that he will not disdain to receive benefits from a great monarch who is sensible of his merit. I am only afraid that your friend will find his abode in England not so agreeable as may be wished, if he does not possess the language, which I am afraid is the case : for I could never observe in his writings any mark of his acquain­tance with the English tongue.”

 

Avant de recevoir cette lettre de Hume, Mme de Boufflers avait écrit à Rousseau, abordant le même sujet:

 

«Ayant imaginé, Monsieur, qu'après avoir demeuré où vous êtes, vous seriez peut-être bien aise de voir l'An­gleterre et de vous y établir, j'ai écrit à des gens propres à vous en rendre le séjour agréable, et particulièrement à Monsieur Hume [11]. »

 

Puis, quelques jours plus tard, elle fit suivre à l'adresse de Rousseau une traduction qu'elle avait faite du postscriptum (cité plus haut) avec ces mots:

 

« Je vous envoie, Monsieur, le postscriptum d'une let­tre que je viens de recevoir de Monsieur Hume ; je l’ai (10) traduit, et en même temps défiguré, mais vous n'en connaîtrez pas moins ses sentiments, et ceux du roi d'An­gleterre, et ceux de la nation. J'espère que la haute estime que l'on a pour vous en ce pays vous fera changer de résolution ; vous ne pouvez pas choisir un meilleur exil de quelque manière que vous le considériez [12].

 

Dix jours plus tard, la comtesse de Boufflers insis­tait encore sur les avantages de sa proposition:

 

« Vous ne manquez pas d'asile ; j'en ai trois où vous pouvez être tranquille, je vais vous les nommer par ordre, selon la préférence que je leur donne. Le premier, c'est l'Angleterre ; c'est à mon avis le seul lieu du monde où vous puissiez être en sûreté, et à portée de tous les secours... [13] »

 

Les deux lettres furent reçues par Rousseau en même temps à Môtiers-Travers et le flattèrent beaucoup. Il renonça, cependant, au projet d'Angleterre, prétextant les difficultés du voyage et du séjour, qui lui semblaient l'emporter sur les avantages [14]. Il crai­gnait l'éloignement, la vie dans une grande ville telle que Londres, mais surtout il redoutait l'opinion qu'on aurait de lui en Angleterre après sa note sur les  « good­natured people » dans Emile [15] .

 

(11) Ces raisons parurent insuffisantes à la Comtesse, qui, d'après sa lettre du 10 septembre, ne prit pas au sérieux le refus de Rousseau:

 

« Je reviens à l'Angleterre, dit-elle, parce que c'est ce qui vous convient le mieux. Quoique vous ne puissiez faire le voyage que dans le printemps, il est bon de répondre d'avance à vos objections... [16] ».

 

Puis elle expliqua qu'il pourrait habiter la campa­gne près de Londres; que les Anglais étaient trop habi­tués à ce qu'on disait d'eux pour être choqués de ses libertés; que sans chercher fortune à la cour, il pourrait profiter de la bienveillance du roi; qu'elle irait en Angleterre au printemps, et verrait elle-même les conditions ; et, finalement, qu'il ne lui faudrait pas faire de longs détours, car elle pouvait lui donner la garantie qu'il pourrait passer par la France.

 

Pendant ce temps, le Maréchal Keith travaillait, lui aussi, à rapprocher Hume et Rousseau. A celui-là il louait l'urbanité de Rousseau:

 

« He is gay in company, polite, and what the French call aimable... If he goes to Britain, he will be a treasure to you and you to him... [17] ».

 

A celui-ci il communiquait le beau rêve qu'il cares­sait d'aller habiter sa maison d'Ecosse en compagnie de Rousseau, et avec « le bon et doux David » [18] .

 

Rousseau se laissa tenter: le 7 octobre il put écrire à Mme de Boufflers [19] :

 

(12)« Milord Maréchal, qui m'honore de ses bontés, pense comme vous sur le voyage en Angleterre que vous me proposez. Je ne sais même [mais si, il le savait très bien puisqu'il venait de recevoir la lettre où Milord le lui disait] s'il n'a pas aussi écrit à Monsieur Hume sur mon compte. Je me rends donc ; et si après le voyage que vous vous proposez de faire dans cette île le printemps prochain, vous persistez à croire qu'il me convienne d'y aller, j'irai sous vos auspices y chercher la paix, que je ne puis trouver nulle part ».

 

Les choses en restèrent là pendant l'hiver. Une lettre du Maréchal en novembre avait levé les derniè­res hésitations de Rousseau, car elle le rassurait sur l'opinion publique en Angleterre à son égard [20]:

 

« J'ai le plaisir de pouvoir vous dire que vos ouvrages sont si goûtés en Angleterre qu'on a traduit 1'Emile, et que l'on fait déjà une édition de cette traduction » .

 

Et si Rousseau se sentait plus disposé à partir, Hume, de son côté, était encore plus désireux de le servir à son arrivée: Rousseau avait fait une grande impression sur lui en refusant la pension offerte par le roi de Prusse. Hume en parlait ainsi dans une lettre à la Comtesse de Boufflers [21] :

 

« I think this instance of conduct a Kind of Phenomenon in the Republic of Letters, and one very honorable for Monsieur Rousseau ».

 

Cette amitié naissante fut affermie aussi par une lettre de Rousseau du 19 février [22] : pourtant le projet (13) de visite retombait dans le vague. Malgré son désir d'être utile à Rousseau, Hume n'osait pas trop pres­ser un homme dont l'humeur était si capricieuse, - « a man of his turn », comme il le dit à la Comtesse de Boufflers [23], - d'autant plus qu'il craignait les embarras qui pourraient résulter du fait que Rousseau ignorait la langue du pays. Peu après, Hume eut l'occasion de donner un nouveau témoignage de sa bonne volonté envers Rousseau: sur les instances de Milord Maréchal, il servit de médiateur dans une petite mésintelligence survenue entre Rousseau et la Comtesse de Boufflers [24].

 

*

**

 

          Il sera de nouveau question du voyage aux jours où la paix, sinon la vie de Rousseau, se trouvera me­nacée en Suisse [25]. Pourtant la résolution d'aller en Angleterre ne fut d'abord rien moins que définitive, quoique Rousseau en dît à du Peyrou. Il hésitait encore, redoutant l'effort de l'adaptation qui serait inévitable et particulièrement pénible dans un pays inconnu. Il n'est donc guère surprenant de le trouver une semaine plus tard à Bienne, « résolu d'y passer l'hiver » [26], résolution dont l'exécution ne dépendait pas de lui, comme il l'apprit presque aussitôt : « On m'a trompé, mon cher hôte; je pars demain avant qu'on me chasse », manda-t-il à du Peyrou [27]. Il alla (14) ensuite à Bâle où il arriva épuisé et malade au milieu d'une foire; de sorte que, sans les bontés d'un ami qui avait de la place, Monsieur de Luze, il lui aurait été même impossible de trouver une chambre. Excédé de fatigue et découragé, il n'osait même penser à l'avenir :

 

« J'ignore absolument ce que je ferai, écrivit-il le 30, je renvoie à délibérer à Strasbourg [28]». Le voyage de Bâle à Strasbourg fut, dit-il à de Luze, « le plus détesta­ble... à tous égards, que j'aie fait de ma vie. J'arrive excé­dé, rendu; mais enfin, j'arrive, et grâce à vous, dans une maison où je puis me remettre et reprendre haleine à mon aise, car je ne puis songer à reprendre de longtemps ma route... [29] ».

 

Ignorant quels dangers pourraient l'atteindre en France, Rousseau se tenait prêt, le cas échéant, à chercher l'hospitalité de l'autre côté du Rhin. Ses craintes ne se réalisèrent heureusement pas: tant de bienveillance et d'estime l'accueillirent à Strasbourg, qu'il put écrire le 17 novembre que, selon toute appa­rence, il y passerait l'hiver [30]. Cependant il fut vite rassasié des fêtes qu'on organisait en son honneur [31] :

 

« Les fréquents dîners en ville, dit-il, et la fréquenta­tion des femmes et des gens du monde, à quoi je m'étais livré d'abord en retour de leur bienveillance, m'impo­saient une gêne qui a tellement pris sur ma santé qu'il a fallu tout rompre et redevenir ours par nécessité ».

 

         Son ami de Luze, qui avait passé par Strasbourg, en route pour l'Angleterre, avait réveillé en Rousseau le désir d'y aller aussi:

 

         « J'ajoute de grand cœur, écrivit-il [32], et j'espère que vous n'en doutez pas, que ma tentation d'aller en Angleterre s'augmente extrêmement par l'agrément de vous y suivre, et de voyager avec vous ».

 

Puis, en post-scriptum :

 

       « Prêt à fermer ma lettre, je reçois la vôtre sans date, qui contient des éclaircissements que vous avez eu la bonté de prendre avec Guy, ce qui me détermine absolument à vous aller joindre [à Paris] aussitôt que je serai en état de soutenir le voyage. Faites-moi entrer dans vos arran­gements pour celui de Londres ; je me réjouis beaucoup de le faire avec vous ».

 

Rousseau ne prit pas cette décision tout seul; Mada­me de Verdelin - femme dévouée dont l'amitié datait du séjour à Montmorency - y travaillait depuis plus d'un mois. Au printemps précédent, elle avait mon­tré moins de zèle; elle pouvait assurer à Rousseau un passeport pour traverser la France, lui avait-elle dit, si Rousseau tenait à aller en Angleterre, mais elle ne lui avait pas caché le peu d'attrait qu'avaient pour elle les Anglais, et même ce Monsieur Hume, qui était en ce moment «la coqueluche des jolies femmes» à Paris [33]. Quelques mois, cependant, avaient suffi pour la faire changer d'avis, comme nous le voyons d'après sa lettre à Rousseau du 10 octobre [34] :

 

(16) « Je suis bien aise que vous ayez gagné l'île [de St-Pierre] ; mais je vous avoue que je vous aimerais mieux plus loin de tous ces monstres. Monsieur Hume, que je rencontrai hier, avait la même pensée. Je ne puis vous dire avec quelle sensibilité il s'occupe de ce qui vous regarde... »

 

En discutant la possibilité d'une petite maison ou pension où Rousseau pût rester jusqu'à ce qu'il eût appris la langue, elle écrivit que Hume était tombé sur la solution suivante:

 

« Il me dit que Milord Walpole avait une terre à quatre lieues de Londres, dans la forêt de Richemond, sur le bord de la Tamise. Il fut le trouver pour savoir s'il connaîtrait quelque chose qui pût vous convenir. Milord a tout justement une famille d'anciens domestiques de son père qui ont une maison au milieu de la forêt dont ils sont les gardes. Il vient de leur écrire pour leur proposer un Français de ses amis qui, pour ses malheurs veut se retirer. Je n'ai pas voulu qu'on vous nommât, afin que vous fissiez sur cela vos réflexions et que cette nouvelle ne courût pas ».

 

Supposant que Rousseau avait décidément compris les avantages du séjour en Angleterre, Mme de Verdelin s'était tout de suite adressée au duc d'Aumont afin de lui procurer un passeport pour la France. Grande fut donc sa déception à la nouvelle que Rousseau avait changé d'avis et qu'on allait en Prusse [35] :

 

« J'en suis affligée ; écrivit-elle, tout me déplaît dans (17) ce voyage : la saison, le chemin qu'il vous faudra faire pour en revenir, l'incertitude qu'on vous laisse aller... »

 

Le 21 novembre, elle s'opposait toujours au voyage en Prusse [36]:

 

« Je ne discuterai pas sur vos raisons d'aller à Berlin. Une très forte devrait vous en éloigner; c'est l'accueil indistinct qu'on fait à tout homme de lettres : fripon ou honnête, tout est fêté pourvu qu'il soit subjugué et qu'il loue le maître » .

 

Ce raisonnement adroit, qui prouve incontestablement combien Mme de Verdelin connaissait son Rousseau, ne pouvait manquer d'avoir quelque influence sur lui.

 

Rousseau, semble-t-il, reculait toujours devant une décision qui le liât. A vrai dire, trois autres projets le tentaient tout autant que le séjour en Angleterre: la Prusse, le duché de Saxe-Gotha, la Hollande, et le moindre encouragement lui eût fait chercher asile en un de ces pays. Etait-ce déjà méfiance des Anglais, ou bien l'insistance unanime d'amis trop officieux l'opportunait-elle? [37] Il décida enfin de soumettre son cas au Maréchal Keith et de se conformer à ses con­seils. La lettre de Rousseau nous manque, mais il est facile d'en dégager le contenu d'après la réponse du Maréchal. Lui, ne balança pas ; d'abord il écarta, pour motifs divers, les trois premières propositions [38].

 

« Le quatrième parti, ajouta-t-il, est bon, selon moi, mais je suis d'avis que vous alliez en droiture loger chez (18) David et vous diriger selon ses conseils. Je crois même que le mieux, pour éviter tout embarras, sera de ne faire presque point de séjour à Paris, mais de partir pour Douvres avec un bon passeport de David. Vous prouverez, dites-vous, au Parlement son incompétence de vous juger ; soit, mais quand ce ne serait que pour soutenir ses droits, il déclarerait qu'il a raison, ce qu'il prouverait par un beau décret, car enfin un parlement ne doit pas avoir tort. Ayant un endroit sûr, il me semble qu'il n'y a pas à balancer ».

 

Rousseau avait donc à peu près arrêté son projet d'aller en Angleterre avant qu'il reçût l'invitation en quelque sorte officielle, mais peu empressée, selon Rousseau, de Hume. Mme de Verdelin le rassura: « depuis deux jours il n'a presque rêvé qu'à votre « éta­blissement » [39]. Sans tarder, il accepta le 4 décembre les services de Hume [40]:

 

« Je partirai dans cinq ou six jours, dit-il, pour aller me jeter entre vos bras ; c'est le conseil de Milord Maré­chal, mon protecteur, mon ami, mon père ; c'est celui de Madame de Boufflers, dont la bienveillance éclairée me guide autant qu'elle me console ; enfin, c'est celui de mon cœur, qui se plaît à devoir beaucoup au plus illustre de mes contemporains dont la bonté surpasse la gloire... [41].

 

*

**

 

A sept heures du matin, le lundi 9 décembre, Rousseau quitta Strasbourg en chaise de poste, pour arri­ver le soir du 16 à Paris. Aussitôt il écrivit à son ami de Luze, avec qui il comptait faire le voyage d'Angleterre [42]:

 

« J'arrive chez Madame Duchesne, plein du désir de vous voir, de vous embrasser et de concerter avec vous le prompt voyage de Londres, s'il y a moyen... »

 

Le voyage de Strasbourg à Paris avait donc été moins fatigant qu'il ne l'avait craint: avant de se mettre en route, il avait cru, en effet, qu'il lui faudrait quinze jours ou trois semaines de repos à Paris [43]. Pourtant, s'il désirait un départ précipité, ce n'était nullement qu'il eût peur de la police, car il dit [44]:

 

« Je suis ici dans la plus parfaite sûreté. Cependant, pour éviter d'être accablé, je veux y rester incognito, s'il se peut : ainsi ne me décelez, je vous prie, à qui que ce soit. Je voudrais vous aller voir ; mais pour ne pas promener mon bonnet dans les rues, je désire que vous puissiez venir vous-même le plus tôt qu'il se pourra... »

 

L'incognito serait donc une sauvegarde contre des dîners et des fatigues comme ceux de Strasbourg.

 

(20) Mais Rousseau lui-même ne voulut pas le garder longtemps ; il avait sans doute eu vent du bruit qui courait et qui lui semblait un défi: il n'osait se mon­trer. Aussi écrivit-il le 18 décembre à d'Ivernois [45]:

 

« Je n'y suis point incognito, et je n'ai pas besoin d'y être ; je ne me suis jamais caché, et je ne veux pas commencer » .

 

Deux jours plus tard, Rousseau emménagea au Temple, à l'Hôtel de Saint-Simon, sur l'invitation du Prince de Conti. Comme Mme de Verdelin avait an­noncé dans sa lettre du 3 décembre [46] que le Prince voulait être l'hôte de Rousseau à Paris, on est un peu surpris que celui-ci parle de cette invitation com­me d'une chose imprévue [47] :

 

« Cependant j'apprends à l'instant que Monsieur le Prince de Conti a eu la bonté de me faire préparer un logement au Temple, et qu'il désire que j'aille l'occuper. Je ne pourrai guère me dispenser d'accepter cet honneur... »

 

Peut-être n'avait-il pas trouvé assez définie l'invi­tation transmise par Mme de Verdelin, ou bien, ayant supporté les rigueurs du voyage mieux qu'il ne le prévoyait, se sentait-il plus disposé à voir du monde. En tout cas, une fois chez le Prince, il ne fut plus question de se cacher.

 

Le bruit de la présence de Rousseau courut bientôt tout Paris. Le 18 décembre, Bachaumont écrivait [48] :

 

(21) « Le fameux Jean-Jacques est à Paris depuis quelques jours : il a d'abord logé dans la rue de Richelieu et s'est ensuite retiré au Temple, à l'Hôtel Saint-Simon, sous la protection de Conti [49]. Il est habillé en Arménien et doit passer à Londres avec Monsieur Hume. Il paraît que le Parlement veut bien fermer les yeux sur son séjour ici ».

 

Rousseau avait tous les jours «nombreuse cour en hommes et en femmes» [50]. La magnificence du Temple n'était pas non plus de son goût, mais il l'accepta en bon philosophe, comme un témoignage d'estime [51].

 

Si Rousseau souffrait de sa popularité, son «pa­tron», Hume, ne faisait pas secret du profit que lui en tirait; ses rapports avec l'Arménien constituaient comme un nouveau titre de gloire; il l'avoua avec candeur dans sa lettre du 28 décembre au Docteur Blair [52] :

 

« It is impossible to express or imagine the enthusiasm of this nation in his (Rousseau's) favour. As I am supposed to have him in my custody, all the world, especially the great ladies, tease me to be introduced to him. I have had rouleaus thrust into my hand, with earnest applications that I would prevail on him to accept of them. I am persuaded that, were I to open a subscription with his consent, I should receive £ 50,000 in a fortnight. The second day after his arrival, he slipped out early in the morning to take a walk in the Luxembourg Gardens. The thing was known soon after. (22) I am strongly solicited to prevail on him to take another walk, and then to give warning to my friends. People may talk of Ancient Greece as they please; but no nation was ever so fond of genius as this, and no person ever so much engaged their attention as Rousseau. Voltaire and everybody else are quite eclipsed by him. I am sensible that my connexions with him add to my importance at present...»

 

Le témoignage de Hume est d'autant plus impor­tant que personne mieux que lui ne savait ce que c'est que de faire fureur à Paris. On ne cessait de discourir sur la vogue dont il jouissait. Chez Charlemont, par exemple, on lit [53]:

 

«From what has already been said of him (Hume), it is apparent that his conversation to strangers, and particularly to Frenchmen could be little delightful, and still more particularly, one would suppose, to French yeomen. And yet no lady's toilette was complete without Hume's attendante. At the Opera, his broad unmeaning head was normally seen entre deux jolis minois...»

 

Et Milord Maréchal, pour taquiner Hume, lui citait la lettre d'une amie de Paris [54] :

 

« Monsieur Hume est accueilli à Paris comme Monsieur Hume ; l'on regarde le bonheur de l'y voir comme un des plus beaux faits de la paix. Les belles et grandes Dames lui font toutes les coquetteries dans lesquelles elles savent si bien exceller. Je ne tarirais pas de vous parler de lui... »

 

(23) Du reste, Hume parlait lui-même de son succès avec une naïveté admirable [55] :

 

« I shall indulge myself in a folly which I hope you will make a discreet use of : it is the telling you of an incident which may appear silly, but which gave me more pleasure than any other I had ever met with. I was carried, about six weeks ago, to a masquerade, by Lord Hertford. We went both unmasked ; and we had scarce entered the room when a lady, in mask, came to me and exclained : « Ha ! Monsieur Hume, vous faites bien de venir ici à visage découvert. Vous serez bien comblé ce soir d'honnêtetés et de politesses! Vous verrez, par des preuves non équivoques, jusqu'à quel point vous êtes chéri en France ». This prologue was not a little encouraging ; but, as we advanced through the hall, it is difficult to imagine the caresses, civilities and panegyrics which poured on me from all sides. I could observe that the ladies were rather the most liberal in this occasion... I allow you to communicate this story to Dr. Jardine. I hope it will relute all his idle notions that I have no turn for gallantry and gaiety, - that I am on a bad footing with the ladies, - that my turn of conversation can never be agreeable to them, - that I never can have any pretensions (sic) to their favours, etc., etc., etc. A man in vogue will always have something to pretend to with the fair sex ».

 

Cependant, bien qu'il jouît de la célébrité de Rousseau, et qu'il se fît gloire de chaperonner celui:

 

«Who has rejected invitations from half the kings and princes of Europe, in order to put himself under my protection [56] »,

 

(24) Hume se rendit compte que Rousseau commen­çait à s'ennuyer.

 

“When he came to Paris, écrivait Hume dans la même lettre, he seemed resolved to stay tilt the 6th or 7th of next month. But at present the concourse about him gives him so much uneasiness that he expresses the utmost impatience to be gone. Many people here will have it that this solitary humour is all affectation, in order to be more sought after ; but I am sure that it is natural and insurmountable. I know that two very agreeable ladies breaking in upon him, discomposed him so much that he was not able to eat his dinner afterwards...”

 

En effet, Rousseau était de plus en plus excédé de sa vie au Temple. Enfin, à bout de force, il écrivit à de Luze [57]:

 

« Je ne saurais, Monsieur, durer plus longtemps sur ce théâtre public. Pourriez-vous, par charité, accélérer un peu votre départ ? Monsieur Hume consent à partir le jeudi 2 à midi pour aller coucher à Senlis... »

 

La seule popularité explique-t-elle ce prompt départ? Grimm, très mal disposé pour Rousseau, en donne une autre version [58]:

 

« Cette affectation de se montrer en public sans nécessité, - allusion à la promenade matinale au Luxem­bourg dont Hume a parlé ? - en dépit du décret de prise de corps, a choqué le Ministre, qui avait cédé aux instances de ses protecteurs en lui accordant la permis­sion de traverser le royaume pour se rendre en Angleterre. On lui a fait dire par la police de partir sans autre (25) délai, s'il ne voulait pas être arrêté; en conséquence, il quittera Paris samedi 4 janvier, accompagné de Monsieur D. Hume... »

 

Il y a, sans doute. quelque vérité en ce que dit Grimm. Crommelin, résident genevois près la Cour de France, donna la même explication au Conseil de Genève [59] :

 

« Soit que Monsieur de Choiseul ait trouvé mauvais que l'on l'eût trompé, (au sujet de la santé de Rousseau), soit qu'il ait jugé que Rousseau abusait d'une permission qui ne lui avait été donnée que pour passer, soit que l'on ait craint que le Parlement ne fût indisposé de voir fêter à ce point un homme décrété, soit que le Roi ait dit quelque chose, Monsieur le duc de Choiseul envoya il y a trois ou quatre jours, ordre à Monsieur le Lieutenant de police de le faire arrêter. Un mot séparé lui indiquait d'en faire seulement passer l'avis à Rousseau, de lui faire entendre qu'il ne devait recevoir personne, être censé parti, et partir seulement le jour qu'il avait dit être fixé au 4. Tout cela a été exécuté... [60] »

 

Il semble que même si le duc de Choiseul pressait le départ, Rousseau, qui, nous l'avons vu, commen­çait à s'agiter et à vouloir s'en aller, serait parti même sans l'intervention de personne.

 

*

**

 

C'est à la fin du séjour de Rousseau à Paris que se place l'épisode bien connu de la fausse Lettre du roi de Prusse. Elle a joué un rôle prépondérant dans les événements qui devaient suivre; il n'est donc pas mauvais de la remettre en mémoire au lecteur:

 

« Mon cher Jean-Jacques :

 

Vous avez renoncé à Genève, votre patrie. Vous vous êtes fait chasser de la Suisse, Pays tant vanté dans vos Ecrits ; la France vous a décrété ; venez chez moi. J'admire vos talents ; je m'amuse de vos rêveries qui (soit dit en passant) vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux ; vous avez fait parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme : démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera sans vous faire tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible; je vous veux du bien, et je vous en ferai, si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejeter (sic) mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudriez ; je suis Roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits ; et ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être.

Votre bon ami, Frédéric. »

 

C'était l'œuvre d'Horace Walpole, ce bel esprit dont le « feu moqueur » n'épargnait personne, et qui fai­sait les délices de Madame du Deffand, qui n'était pas elle-même sans quelque goût pour la raillerie. A Paris, Walpole refusait de prendre au sérieux les hommes de lettres:

 

«Jesuits, Methodists, Philosophers, Politicians, the hypocrite Rousseau, the scoffer Voltaire, the ency­clopedist atheist tyrant of Prussia, and the mounte batik of history, Mr. Pitt, all are to me but imposters in their various ways... » (27) écrivit-il peu après son arrivée [61]. Et plus tard [62] :

 

“I forgot to tell you that I sometimes go to Baron d'Olbach's; but I have left off his dinners, as there was no bearing the authors, the philosophers and savants, of which he has a pigeon-house full. Madame du Deffand says I have le feu moqueur, and I have not hurt myself a little by laughing at Whisk and Richardson, though I have steered clear of the chapter of Mr. Hume, the only Trinity now in fashion here ».

 

Rousseau, pittoresque dans son costume armé­nien, et recevant bon gré mal gré tous les jours le beau monde, était donc en quelque sorte prédestiné à devenir la victime de l'humour de Walpole. La Let­tre du Roi de Prusse eut le plus grand succès.

 

Nous avons deux récits de Walpole lui-même sur la composition de cette pièce, l'un écrit bientôt après, dans une lettre à Conway, l'autre, deux ans plus tard quand les «Exposés Succincts» étaient à la mode. Prenons d'abord la lettre [63] :

 

«Yet you do not know that my present fame is owing to a very trifling composition, but which lias made incredible noise. I was one evening at Madame Geoffrin's joking on Rousseau's affectations and contradictions, and said some things that diverted them. When I came home, I put them into a letter and showed it next day to Helvetius and the Duc de Nivernois who more so (28) pleased with it, that, after telling me some faults in the language, which you may be sure there were, they encouraged me to let it be seen. As you know I willingly laugh at mountebanks, political or literary, let their talents be ever so great, I was not averse. The copies were spread like wildfire ; et me voici à la mode ! I expect the end of my reign at the end of the week with great composure... »

 

Le deuxième récit ne contredit en rien le premier, mais il y ajoute des détails intéressants [64] :

 

“The King of Prussia, hearing that Rousseau could not remain in Switzerland, had offered him a retreat in his dominion which Rousseau declined. It happened that I was one evening at Madame Geoffrin's in a mixed company, where the conversation turned on his refusal, and many other instances were quoted of Rousseau's singularities, and of his projects to make himself celebrated by courting persecutions. I dropped two or three things that diverted the company, of whom Monsieur Helvetius was one. When I went home, I reduced these thoughts into a little letter from the King of Prussia to Rousseau, and being the next day with Monsieur Helvetius, I showed it to him. He was much divertéd with it, and pointed out one or two faults in the French, which I am far from pretending to write correctly. A day or two afterwards I showed it to two or three persons at Madame de Rochefort's ; who were all pleased with it, among whom the Duc de Nivernois proposed the alteration of one verb. I showed the letter to Madame du Deffand, and she desired to communicate it to the président Hénault, and he changed (29) the construction of the last phrase, though the thought remained exactly the same. Madame de Jonsac, the president's niece, said if I had a mind it should appear, she would disperse it without letting the author be known. I replied, no, it had never been intended for the public, was a private piece of pleasantry, and I had no mind it should be talked of. One night at Madame du Deffand's the latter desired me to read it to Madame la Maréchale de Mirepoix, who liked it so much that she insisted upon having a copy, and this, as far as I can remember, was the first occasion of dispersion” .

 

Le moment de « dispersion » est de quelque impor­tance, puisque Hume y reviendra, plus tard, quand il essaiera d'établir sa propre innocence [65] :

 

« I am told by Crawford, écrivit-iI à Walpole, that you had wrote it (la lettre) a fortnight before I left Paris, but did not show it to a mortal, for fear of hurting me ; a delicacy of which I am very sensible. Pray recollect if it was so”.

 

Que Walpole n'ait montré la lettre à personne avant le départ de Hume et de Rousseau, - c'est-à-dire avant le 4 janvier. - c'est inadmissible, puisque Mada­me du Deffand écrivit à Voltaire le 28 décembre au sujet de Jean-Jacques [66] :

 

« Je vous envoie une plaisanterie d'un de mes amis ; je vous le nommerai s'il y consent ; je lui en demanderai la permission avant que de fermer cette lettre... » (30)

 

La Lettre du Roi de Prusse, car il s'agissait évidem­ment d'elle, commençait déjà à circuler, mais encore sous le manteau.

 

Le 27 décembre, Bachaumont rapportait aussi dans ses Mémoires secrets [67] :

 

« Il court une lettre très singulière du Roi de Prusse au célèbre Jean-Jacques Rousseau ; si elle est authen­tique, elle peut exprimer les motifs du changement de ce philosophe sur le lieu de sa retraite. Voici l'épître attri­buée au Salomon du Nord »... (suit le texte de la lettre).

 

On pourrait se méfier un peu de la date de Bachau­mont, puisque nous avons déjà vu qu'au sujet de l'ar­rivée de Rousseau à Paris il s'était trompé à plusieurs jours près. Cependant, outre le témoignage déjà cité, et parfaitement concordant de Mme du Deffand, nous avons encore celui de Grimm, qui parle de la lettre aussi à cette date [68]. Il est donc certain que vers la fin de décembre, la fausse lettre avait assez circulé pour être connue en dehors de la coterie des philoso­phes, qui, eux, n'auraient pas songé une minute à la croire authentique.

 

Comment cette lettre, qui de jour en jour gagnait un cercle plus étendu, aurait-elle pu échapper tout à fait à la connaissance de Hume, surtout, quand on considère la société qu'il fréquentait ? Franchement, cela ne paraît pas possible. A la rigueur, on peut admettre que Walpole ne lui aura pas montré sa mystification, soit par délicatesse, soit pour une autre raison, et malgré le fait qu'ils se voyaient souvent, (31) habitant le même hôtel; autrement la lettre de Hume déjà citée et la réponse de Walpole insérée dans l'Exposé Succinct, et dont la bonne foi paraît incon­testable, ne s'expliqueraient pas. Mais on ne peut nous demander de croire que Hume ait ignoré jusqu'à l'existence même de la lettre, qui faisait déjà tant de bruit. Du reste, il ne l'affirmait pas positivement lui-même; quand peu de jours après l'arrivée en Angleterre, Rousseau lui en parla, assurant que Voltaire devait en être l'auteur, Hume ne répondit ni oui ni non, mais il ne fit pas semblant d'ignorer de quelle lettre il s'agissait. Et quand la Comtesse de Boufflers lui écrivit en janvier [69] :

 

« On dit que c'est une plaisanterie que vous avez faite qui a donné la première idée de cette lettre qui est en vérité fort cruelle » ,

 

Hume ne lui répondit pas directement ; cependant, il lui fit dire par Madame de Barbantane [70]:

 

«Please tell Madame de Boufflers that I received her letter the day after I wrote mine. Assure her that Horace Walpole's letter was not founded on any pleasantry of mine ; the only pleasantry in that letter came from his own mouth, in my company, at Lord Ossory's table ; which My Lord remembers very well... »

 

Evidemment Madame de Barbantane ne s'était pas acquittée de cette commission, puisque Madame de (32) Boufflers devait revenir à la même accusation plus tard, écrivant à Hume, le 25 juillet [71]:

 

       « J'ai oui dire, et on le lui aura peut-être mandé [à Rousseau] qu'une des meilleures phrases de la lettre de Monsieur Walpole était de vous ; que vous aviez dit en plaisantant au nom du Roi de Prusse : « Si vous aimez les persécutions, je suis roi, et je puis vous en procurer de toutes les espèces ». Que depuis cela Monsieur Walpole avait employé cette phrase, disant qu'elle était de vous, pour ne pas s'approprier un bon mot dont il n'était pas l'auteur... »

 

Et Turgot parla encore plus catégoriquement que la Comtesse du bon mot de Hume [72]:

 

       « Vous avez fait avant son départ de Paris, et je crois même en sa présence, une plaisanterie bien légère sur son goût supposé pour les persécutions... »

 

Mais Hume, à qui il ne répugnait peut-être pas d'être pour quelque chose dans ce trait d'esprit que tout le monde semblait goûter, ne répondit jamais d'une façon tout à fait franche et nette. Ecrivant à la Comtesse le 12 avril, il dit seulement [73] :

 

         All the conjectures that have been formed at Paris are without foundation. No mortal ever gave him false information against me : he never heard of any such pleasantry as you have mentioned, if such a thing ever existed ».

 

(33) Ceci ne peut pas être pris pour une dénégation for­melle: il nous semble assez plausible que Hume se fût permis à Paris de faire au sujet de son protégé, ou du moins d'écouter, avec complaisance, des plai­santeries d'un goût plutôt douteux, mais qui auraient passé inaperçues sans la fâcheuse publicité qu'on leur donna. Il nous paraît donc certain que Hume eut connaissance de l'existence, sinon du contenu de la fausse lettre, et que s'il n'en dit rien à Rousseau, ce fut par égard pour sa sensibilité.

 

Heureusement pour Rousseau, cette lettre ne répan­dit pas de nouveaux nuages sur les derniers jours à Paris, puisqu'il l'ignorait. Toujours embarrassé de ses préparatifs et de ses continuelles audiences [74], il n'eut le temps que d'écrire quelques lettres d’adieu. Le samedi 4 janvier, en compagnie de M. de Luze, de Hume et de son chien Sultan, il partit pour un séjour d'une durée indéfinie en Angleterre. (34)

 

 

 

 

CHAPITRE II

Retour table


L'ÉTABLISSEMENT DE ROUSSEAU EN ANGLETERRE

 

Accueil à Londres. - Choix d'une maison de campa­gne. - Projet d'une pension du roi. - Départ pour Wooton et affaire de la voiture de retour.

 

            Le voyage de Paris à Londres, dont M. Courtois a tracé avec tant de précision les étapes [75], s'effectua sans incident remarquable en ce qui concerne Hume. De la pénible impression que gardait Rousseau de la nuit du 5 janvier, passée à Roye, - et à laquelle nous reviendrons plus tard, - Hume ne savait rien; autrement il n'aurait pas écrit à la Comtesse de Boufflers [76]:

 

« My pupil and I, dear Madame, arrived safely in this place - ils arrivèrent à Londres le 13 - both of us in health, and also in good humour...”

 

En effet, pendant les premiers jours de son protec­torat, Hume était tout enthousiasme. A Paris, déjà, (35) il avouait franchement son admiration pour Rousseau:

 

“As to my intercourse with him, dit-il dans une lettre à Blair, [77] I find him mild and gentle and modest and good­humoured ; and he has more the behaviour of a man of the world than any of the learned men here except Monsieur de Buffon... Monsieur Rousseau is of small stature, and he would be rather ugly, had he not the finest physiognomy in the world : I mean the most expressive countenance. His modesty seems not to be good manners but ignorance of his own excellence... I think Rousseau in many ways must resemble Socrates. The Philosopher of Geneva seems only to have more genius than he of Athens who never wrote anything, and less sociableness and temper ».

 

Pourtant on avait déjà prévenu Hume, si nous en croyons Mme de Verdelin, qu'il fallait se méfier de Rousseau [78]:

 

« Je ne vous cacherai pas, dit-elle dans une lettre à Rousseau, que différentes personnes lui ayant dit du mal de votre caractère, il est venu me trouver et m'a dit : Je ne désire pas servir un homme seulement célè­bre. Si c'est un homme honnête persécuté, je voudrais m'y sacrifier. Telles choses sont-elles vraies ? - J'ai répondu comme je le devais... Voilà qui est bon, me dit-il ».

 

Gagné par l'éloquence de Mme de Verdelin, ou par son observation personnelle, Hume ne cessait de louer (36) Rousseau. Même les rapports forcément plus intimes d'un voyage ne tempérèrent guère en apparence son admiration pour son protégé. Pourtant, en cherchant bien, on trouve qu'il commençait à manifester un esprit un peu plus critique. Par exemple, en parlant des Mémoires que Rousseau avait déjà commencés, il dit [79]:

 

« I believe that he intends seriously to draw his own picture in its own colours : but I believe at the same time that nobody knows himself less. For instance, even with regard to his health, a point in which few people can be mistaken, he is very fanciful. He imagines himself very infirm. He is one of the most robust men I have ever known. He passed ten hours in the night-time above deck, during the most severe weather, when all the seamen were almost frozen to death, and he caught no harm. He says that his infirmity always increases upon a journey, yet it was almost imperceptible on the road from Paris to London. His wearing the Armenian dress is a pure whim [80] which, however, he is resolved never to abandon...”

 

Or, si la première impression d'ardent respect de Hume se modifiait tant soit peu, ce ne pouvait être à l'insu de Rousseau, dont la sensibilité était toujours en éveil; - un ton protecteur ou railleur, le moindre geste a dû suffire. Et une fois sur ses gardes, (37) Rousseau aura vu l'œil perçant qui était habituel à Hume [81] comme un « regard terrible » qui faisait « frissonner » [82].

 

A Londres, Hume et son protégé descendirent chez M. John Stewart (ou Stuart), ou dans la maison atte­nant aux York Buildings, Buckingham Street [83], tandis que de Luze trouvait ailleurs un logement. Ce John Stewart avait servi d'agent à Hume dès 1765, époque où celui-ci commençait à chercher une maison conve­nable pour Rousseau. [84] « Monsieur Stewart, lit-on dans l'Exposé Succinct, devait chercher dans le voisinage de sa maison de campagne quelque fermier honnête et discret qui voulût se charger de loger Monsieur Rousseau et sa Gouvernante, et leur fournir abon­damment toutes les commodités dont ils auraient besoin, moyennant une pension que Monsieur Stewart pouvait porter jusqu'à cinquante ou soixante livres sterling par an; mais le fermier devait s'enga­ger à garder exactement le secret et à ne recevoir de Monsieur Rousseau que vingt ou vingt-cinq livres ster­ling par an et je lui aurais tenu compte du surplus ».

 

John Stewart, - c'est lui qui le dit, - ne connaissait pas Hume au moment où il se mit à son service; il ne l'avait vu qu'une fois [85]; mais il admirait fort (38) Rousseau, auquel il désirait être utile. Ce fut peut-être par déférence pour ces services désintéressés que Hume, qui avait son propre pied-à-terre dans Lisle Street, Leicester Fields [86], consentit à descendre chez lui.

 

*

**

 

Les quinze jours passés à Londres devaient être des plus flatteurs pour l'amour-propre de Rousseau. De Paris, Walpole avait prévu le succès de l'auteur de la Nouvelle Héloïse [87]:

 

« I suppose, écrivait-il à John Chute, Mrs. Montagu, my Lord Littleton and a certain lady friend of mine (Lady Hervey) will be in raptures with him, especially as conducted by Mr. Hume ».

 

D'après les journaux et revues, Walpole ne s'était pas trompé: on se faisait une gloire de souhaiter la bienvenue à Rousseau, et de célébrer en même temps la liberté de penser dont jouissait l'Angleterre et que signalait au monde la visite de l'homme illustre. Le Scots Magazine, par exemple, après une courte esquisse de la vie de Rousseau, concluait ainsi [88] :

 

« Rousseau has been brought to much trouble and vexation in Switzerland and in France for having ventured to publish in many elegant works his sentiments, with a spirit and freedom which cannot be doue with (39) impunity in any kingdom or state except this blessed island” .

 

Et Hume se chauffait, à Londres comme à Paris, au soleil de son célèbre protégé: ses bontés lui valaient les remerciements de tous les admirateurs de Rousseau, - témoin la lettre de l'exubérante Mrs Cock­burn, auteur des Flowers of the Forest [89]:

 

“Though I declare before God and Man that I am a Christian, in faith only, I mean, for in practice far short, yet I do forgive you all your sins of omission ; only indeed because you have taken care my Rousseau. You are tole­rably good at drawing characters ; and I am so proud of finding the author, who alone had the key of my heart, - [illisible] - my heart, that I am certain you for once drew from the life. In every article I am him (sic) except pee­vishness, which, God willing, man oppressing and him serving may bring about...”

 

Tout le monde était curieux de voir le singulier philosophe [90], mais la bonne société craignit d'abord de l'importuner. Le 19 janvier Hume écrivit à la Com­tesse de Boufflers [91] :

 

« I have as yet scarce seen anybody except Mr. Conway and Lady Aylesbury. Both of them told me they would visit Jean-Jacques if I thought their company would not be disagreeable. I encouraged them to show him that mark of distinction ».

 

(40) Avant peu, cependant, les visites commencèrent, - le prince héréditaire [92], incognito, le Duc d'York, Lord Nuneham, le colonel Webb, le révérend Penneck (l'ami de Milord Maréchal), pour n'en citer que cer­tains [93].

 

Le 23 janvier il y eut au théâtre une soirée de gala organisée en l'honneur de Rousseau, et Madame Gar­rick avait invité Hume et Rousseau à partager sa loge, vis-à-vis de celle de leurs Majestés [94]. Au dernier moment, Rousseau faillit n'y pas aller: son chien, Sultan, serait malheureux en l'absence de son maître; peut-être même se perdrait-il, s'il ouvrait par hasard la porte [95]. Quelle ne dut pas être l'irritation de Hume, prêt à partir pour cette imposante manifestation, devant l'entêtement puéril de Rousseau; de force, (41) plutôt que de gré, il finit par l'entraîner. Et ce fut heu­reux: si nous en croyons Hume, qui le répéta à plusieurs reprises, - à son frère et à Madame de Barban­tane, - leurs Majestés s'occupaient beaucoup plus de Rousseau que de la scène. Rousseau, d'autre part, s'in­téressait vivement à la pièce, et pleurait et riait de bon cœur, bien qu'il ne comprît pas un mot, ce qui fut jugé pure affectation par une certaine Anglaise, Lady Sarah Lennox [96]:

 

« By way of news, dit-elle, Mr. Rousseau is all the talk ; all I can hear of him is that he wears a pelisse and fur cap, that he was at the play and desired to be placed so that he might not see the King, which, as Mrs. Greville says, is a « pauvreté worthy a philosopher ». His dressing particularly I think is silly, and if, as the papers say, he told Garrick that he made him laugh and cry, without understanding a word, in my humble opinion that was silly, too, for I am sure neither Lusignan or Lord Chalkstone are likely to do that if one don't understand the language. He sees few people, and is to go and live at a farm in Wales, where he shall see nothing but mountains and goats, « autre pauvreté ».

 

L'accueil flatteur qu’il recevait produisait sur Rousseau un double effet contradictoire. Son amour-pro­pre y avait son compte, tandis que, par ailleurs, les visites continuelles lui devenaient de plus en plus importunes. Il avait hâte surtout de quitter Londres, et, faute de trouver une maison de campagne à son gré, il s'établit provisoirement chez l'épicier Pullein, à Chiswick [97].

 

(42) « En attendant l'arrivée de Mademoiselle Le Vasseur, écrivit-il à du Peyrou le 27 janvier, [98]  « je vais habiter un village auprès de Londres, appelé Chiswick, où je l'attendrai [Thérèse ne devait arriver que le 10 février [99]], et où nous prendrons quelques semaines de repos, car on n’en peut avoir ici, par l'affluence du monde dont on est accablé ».

 

*

**

 

Rousseau parti de Londres, Hume se remit de plus belle à la recherche d'une maison de campagne qui convînt à son protégé. C'était le service le plus immé­diat qu'il pût lui rendre, et qui du reste l'occupait depuis longtemps, dès avant son départ de Paris. Plusieurs possibilités s'étaient présentées: en premier la maison de Horace Walpole à Richmond Park, dont Mme de Verdelin avait parlé dans sa lettre du 10 octo­bre [100]. Là, Rousseau aurait eu les avantages de la cam­pagne à seulement quatre milles de Londres, et, en attendant qu'il apprît l'anglais, il serait près de Wal­pole qui parlait sa langue. Cette tentative n'aboutit pas: Lord Bute, le conservateur du domaine, était (43) d'une piété qui ne pouvait pactiser avec les écrits de Rousseau [101].

 

Puis, par l’intermédiaire de John Stewart, - que nous connaissons déjà, - Hume crut qu'il avait son affaire. De nouveau, c'est Mme de Verdelin qui écrivit à Rousseau [102]. Elle lui manda que Hume avait décou­vert, à douze milles de Londres, une ferme où, moyen­nant dix louis pour lui-même et cinq pour Thérèse, ils pourraient prendre pension. C'était évidemment le logement de Fulham, dont Rousseau donna la des­cription suivante dans une lettre à la Comtesse de Boufflers [103]:

 

«Nous avons passé à Fulham, chez le jardinier auquel on avait songé : nous avons trouvé une maison très malpropre, où il n'y avait qu'une seule chambre à donner, laquelle a deux lits, dont l'un est maintenant occupé par un malade, et qu'il n'a pas voulu nous montrer ».

 

Hume ne parut nullement découragé par ces deux échecs.

 

« I find we shall have many ways of settling him to his satisfaction, écrivit-il à la Comtesse de Boufflers [104], and as he is learning the English very fast, he will afterwards be able to choose for himself. There is a gentleman of the name of Townshend, a man of four or five thousand a year, who Iives very privately within fifteen miles of London, and is a great admirer of our philosopher, as is also his wife. He offers to take any (44) board he pleases. Mr. Rousseau was much pleased with this proposal, and is inclined to accept of it. The only difficulty is, that he insists positively on his gouvernante's sitting at table, a proposal which is not to be made to Mr. and Mrs. Townshend. This woman forms the chief incumbrance to his settlement... »

 

Et en post-scriptum à la même lettre : « The Project of Mr. Townshend, to my great mortification, has totally vanished, on account of Mademoiselle Le Vasseur ».

 

L'idée qui semblait séduire le plus Rousseau, c'était d'habiter le Pays de Galles. Il en parla à la Comtesse de Boufflers [105]:

 

« Après avoir écrit cette lettre, j'apprends que Monsieur Hume a trouvé un seigneur du Pays de Galles, qui, dans un vieux monastère, où loge un de ses fermiers, lui fait offre pour moi d'un logement tel que je le désire. Cette nouvelle, Madame, me comble de joie. Si dans cette contrée, si éloignée et si sauvage, je puis passer en paix les derniers jours de ma vie, oublié des hommes, cet intervalle de repos me fera bientôt oublier toutes mes misères, et je serai redevable à Monsieur Hume de tout le bonheur auquel je puis encore aspirer ».

 

Mais Hume, qui commençait à connaître son Rousseau, fit tout le possible pour le dissuader de ce projet, mais sans succès [106] :

 

“In a few weeks, écrivit-il à Madame de Barbantane, he will certainly remove to Wales and will board with a substantial farmer who inhabits a lonely house amid forests and rivulets and rocks and mountains. I have (45) endeavoured to throw a hundred obstacles in the way, but nothing can divert him ».

 

Il est à parier que bien qu'il fût contre le Pays de Galles, Hume eût été soulagé d'une décision quelcon­que de la part de Rousseau. A en croire Rouet, l'ami de Hume, celui-ci commençait à se fatiguer de son rôle de « shower of the lion ». et il n'avait eu que trop de preuves de l'originalité de son hôte. En effet, Rouet manda à Mure [107]:

 

« David Hume and J.-J. Rousseau are in Buckingham Street, where many go front civility to see him ; and our friend David is made the shower of the lion. He is confoundedly weary of his pupil, as he calls him ; he is full of oddities and even absurdities. A friend of mine has offered him a retreat in Wales, where he is to board in a plain farmer's house : for he would not stay at St. James' unless the King took board... He looks upon Tronchin's [108] being here as a spy set by Geneva upon him ; (Rouet avait écrit plus tôt, le 10 janvier : « Tronchin lodges with me and David Hume will occupy the only remaining apartments ») and his being accidentally lodged where Hume always used to lodge, (and where he is to come as soon as Rousseau is fixed in the country) confirms him in the foolish conceit. »

 

La lassitude de Hume ne l'empêcha pourtant pas de suggérer à Rousseau une autre habitation qu'il trouvait plus convenable: c'était celle offerte par (46) Monsieur Stanley dans l'île de Wight [109]; elle serait moins éloignée et le climat serait préférable, mais Rousseau n'en voulait pas [110]:

 

«Le pays est découvert, dit-il à la Comtesse de Bouf­flers, de grands vents, des montagnes pelées ; peu d'arbres ; beaucoup de monde ; les vivres aussi chers qu'à Londres. Tout cela ne m'accommode pas du tout ».

 

Milord Maréchal s'inquiétait aussi, et presque autant que Hume, quand il sut que Rousseau s'était décidé pour le Pays de Galles. Dans une lettre du 6 février [111], il avertit Rousseau qu'il y avait beaucoup de pluie au Pays de Galles ; il proposait, lui, la Cornouaille et il conseillait à Rousseau de consulter Penneck, du Museum, qui connaissait bien ce pays [112]. Quelques jours plus tard, et toujours pour détourner Rousseau du Pays de Galles, Milord recommanda fortement la pro­priété du baron Wolf, près de Plymouth [113].

 

C'est en ce moment qu'intervint David Malthus, un grand admirateur de Rousseau, qui était déjà allé lui rendre hommage à Môtiers en 1762 [114] : à son tour il déconseilla à Rousseau le séjour au Pays de Galles, en faveur du Surrey. Pour le mieux convaincre, il l'invita à passer quelque temps chez lui afin qu'il pût (47) se décider à bon escient [115]. Rousseau, qui était déjà dégoûté, non pas du Pays de Galles, mais de la maison qu'il avait pensé y habiter, était tout disposé à entendre de nouvelles propositions [116]. A la grande joie de Malthus, il accepta donc son invitation. Les 8 et 9 mars [117], en compagnie de Hume et de Thérèse, il partit pour le Surrey. Plusieurs maisons aux environs du village où habitait Malthus lui plaisaient ; aussi, plein d'espoir, son hôte entra-t-il tout de suite dans des négociations pour offrir à Rousseau le plus grand choix possible. A sa grande déception cependant, il apprit le 12 mars que celui-ci avait renoncé au séjour en Surrey [118]. Si Malthus avait pu sur l'heure lui pré­senter un projet arrêté, Rousseau aurait-il agi de la même façon ? Le fait qu'il aurait fallu entrer en pourparlers avant de prendre possession de n'importe quelle maison dans le voisinage de Dorking, aurait fortement contribué, nous semble-t-il, à en détourner Rousseau - qui voulait éviter tous les tracas possibles, - d'autant plus qu'on lui avait soumis une autre proposition.

 

Le 26 février déjà, - nous acceptons la date éta­blie par M. Courtois, - Hume avait écrit que Richard Davenport. «un homme âgé, d'une fortune considé­rable, et d'une bonne réputation» [119], lui avait fait des offres «très engageantes» pour attirer Rousseau à sa maison de campagne. Le 1er mars Rousseau avait fait la connaissance de son futur hôte, qui était (48) venu le voir poser chez le peintre Allan Ramsay ; c'est alors qu'il avait dû entendre décrire les beautés du Derbyshire. Et c'est ainsi qu'une fois de retour de chez Malthus, il ne tarda pas à se décider : le 14 mars il écrivait à du Peyrou [120] :

 

«J'ai été faire une promenade dans la province de Surrey, où j'ai été extrêmement tenté de me fixer ; mais le trop grand voisinage de Londres, ma passion crois­sante pour la retraite, et je ne sais quelle fatalité qui me détermine indépendamment de la raison, m'entraînent dans les montagnes de Derbyshire, et je compte partir pour aller finir mes jours dans ce pays-là ».

 

Cette décision dut être un grand soulagement pour Hume:

 

« I have now settled him, in a mariner entirely to my satisfaction and to his own »,

 

écrivit-il à la Comtesse de Boufflers [121], et l'on sent à son ton qu'il n'avait pas toujours espéré en faire autant.

 

*

**

 

Cependant, la sollicitude de Hume à l'égard de Rousseau ne s'arrêta pas là ; il voulait mener à bonne fin un projet qui lui était cher : obtenir pour son pro­tégé une pension du roi d'Angleterre, possibilité envi­sagée par le « patron » dès 1762 quand s'était (49) présentée, pour la première fois, l'éventualité d'un séjour de Rousseau dans ce pays [122] ; rien n'était donc plus naturel que la reprise de cette idée.

 

L'affaire était un peu délicate, puisque, peu aupa­ravant, Rousseau avait repoussé, avec la pleine appro­bation de Hume lui-même [123], les bontés que le roi de Prusse voulait lui témoigner. Mais Hume ne se laissa pas décourager pour si peu: il aborda le sujet avec beaucoup de tact et devança les objections que Rousseau pourrait lui faire. Racontant tout à la Comtesse de Boufflers, il dit [124] :

 

“While we were at Calais, I asked him whether, in case the King of England thought proper to gratify him with a pension, he would accept it. I told him that the case was widely different from that of the King of Prussia ; and I endeavoured to point out to him the difference, particularly in this circumstance that a gratuity from the King of England could never in the least endanger his independence. He replied : « But would it not be using ill the King of Prussia to whom I have since been much obliged ? However on this hand, (added he), in case the offer be made me, I shall consult my father”, meaning Lord Mareschal. I told this story to General Conway (le ministre d'Etat) who seemed to embrace with zeal the notion of giving him a pension, as honorable both to the King and nation. I shall suggest the same idea to other men in power whom I may meet, and I do not despair of succeeding ».

 

(50) L'attente de Hume fut promptement réalisée. Le 12 février il put écrire à la comtesse [125]:

 

“I have the satisfaction to tell you that the project which I had formed for our friend's serving has succeeded. You remember the conversation between him and me at Calais, of which I gave you an account. I found means to have the conversation related to the King by a friend of mine who possesses much of his confidence. (Sans doute le général Conway). He was pleased with it ; promised our philosopher a pension without naming the sum ; and there now wants only Lord Mareschal's consent to his accepting it [126]. We have wrote to Berlin for that purpose ; and I entertain no doubt of our obtaining it. You know that our Sovereign is extremely careful not to give offense. For which reason he requires that this act of generosity may be an entire secret. As I am sensible it would give you great pleasure, and as I am well acquainted with your secrecy and discretion [127] I would not conceal it from you : allowing you to inform the Prince of Conti only, who, I know, will take part in this success ».

 

Milord Maréchal écrivit à Rousseau qu'il fallait accepter la pension sans balancer [128], de sorte que tout semblait être en règle. La maladie du général Conway causa quelque délai dans l'allocation officielle de la (51) pension [129], et au moment où Rousseau partit pour la campagne, l'affaire n'était toujours pas réglée. D'autre part Hume, qui n'appréhendait aucune difficulté, se félicitait de ce que tous ses efforts avaient été cou­ronnés de succès.

 

Le départ pour Wooton dut être vite décidé ; Rouet, pourtant au courant, puisque Hume était chez lui, écrivait encore le 11 mars [130] :

 

« David Hume is still taken up with his philosopher and anxious to get him placed somewhere in the country ».

 

Et huit jours plus tard, c'est-à-dire le 18, Thérèse et Rousseau quittaient Chiswick pour passer la nuit chez Hume à Londres, en route pour le Derbyshire.

 

Il avait été question ce soir-là d'un dîner chez Lady Aylesbury et le général Conway, - qui, à cette date, était donc remis de sa maladie, - mais Rousseau avait prétexté sa mauvaise santé pour s'y dérober [131].

 

En réalité, il paraîtrait que Rousseau était ce jour-là d'une humeur étrange; il l'expliqua à sa façon, et Hume à la sienne; aussi nous faut-il examiner les deux versions.

 

Hume parla de cette soirée à deux reprises, - d'abord dans une lettre du 25 mars à son ami Blair [132], (52) et ensuite le 3 avril à la Comtesse de Boufflers [133] qui aura sûrement jugé l'attitude de Rousseau avec plus d'indulgence que ne le faisait un Anglais qui ne le connaissait même pas. Prenons donc le récit fait à la Comtesse :

 

“I shall tell you a very singular story of him which proves his extreme sensibility and good heart. Mr. Davenport had thought of a contrivance to save him part of the expense of his journey. He hired a chaise and told him that it was a retour chaise, which would only cost a trifle. He succeeded at first ; but Monsieur Rousseau, the evening before his departure began to entertain suspicions from some circumstances which had escaped Mr. Davenport's attention. He complained to me grievously of the trick, and said that, though he was poor, he chose rather to conform himself to his circumstances than live like a beggar upon alms ; and I replied that I was ignorant of the matter, but should inform myseif of M. Davenport. No, cried he, no, if this be a contrivance, you are not ignorant of it : it has not been executed without your connivance and consent; but nothing could possibly be more disagreeable to me. Upon which he sat down in a very sullen humour ; and all attempts which I could make to revive the conversa­tion and turn it on other subjects were in vain. After near an hour he rose up, and walked a little about the room. Judge of my surprise when all of a sudden he sat down upon my knee, threw his arms about my neck, kissed me with the greatest ardour and bedewed all my face with tears. Oh, my dear friend, exclaimed he, is it possible you can ever forgive my folly ? This ill­humour is the return I make you for all the instances of your kindness towards me. But notwithstanding all (53) my faults and follies, I have a heart worthy of your friendship, because it knows both to love and esteem you.

 

Please tell this story to Madame la Maréchale de Luxembourg, to whom I desire that my sincere respects be presented. I also allow you to tell it to Madame de Barbantane, and to such of her female friends as you think worthy of it. I scarce know a male who whould not think it childish. Ask Mademoiselle de l'Espinasse whether she can venture to tell it to d'Alembert...”

 

On ne peut mettre en doute la bonne foi et la bien­veillance de Hume. Cependant Rousseau, lui aussi, retint une vive impression de la scène de Londres, qu'il décrivit, ou plutôt rappela à Hume, dans sa lettre du 10 juillet suivant [134]. D'après Rousseau, ce qui avait occasionné d'abord sa mauvaise humeur, et ensuite son vif repentir. ce n'était pas la chaise de retour, c'était le trop d'intérêt que prenait Hume à sa corres­pondance.

 

« Si quelqu'une (lettre) lui échappe, dit-il, il ne peut cacher l'ardente avidité de la voir. Un soir, je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé ; après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m'aperçois qu'il me fixe, comme il lui arri­vait souvent et d'une manière dont l'idée est difficile à rendre [135]. Pour cette fois, son regard sec, ardent, moqueur et prolongé devint plus qu'inquiétant. Pour m'en (54) débarrasser, j'essayai de le fixer à mon tour ; mais en arrêtant mes yeux sur les siens, je sens un frémissement inex­plicable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La phy­sionomie et le ton sont d'un bon homme, mais où, grand Dieu ! ce bon homme emprunte-t-il les yeux dont il fixe ses amis ?

 

L'impression de ce regard me reste et m'agite, mon trouble augmente jusqu'au saisissement ; si l'épanchement n'eût succédé, j'étouffais. Bientôt un violent remords me gagne, je m'indigne de moi-même : enfin, dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je m'élance à son cou ; je le serre étroitement, suffoqué de sanglots, inondé de larmes, je m'écrie d'une voix entrecoupée : non, non, David Hume n'est pas un traître, s'il n'était pas le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. David me rend poliment mes embras­sements - (il n'en était pourtant pas moins ému, d'après sa lettre à la Comtesse) - et tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi ! Mon cher Monsieur ! Eh ! mon cher Monsieur ! Quoi donc ! mon cher Monsieur ! Il ne me dit rien de plus : je sens que mon cœur se resserre; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province [136] ».

 

Nous voyons donc que les deux protagonistes sont d'accord sur la date et sur le dénouement, mais non (55) sur le motif de leur querelle: faut-il en conclure que Hume a raison et que Rousseau a inventé de toutes pièces les causes, pour noircir le caractère de Hume? Nous ne le croyons pas. D'abord, si la froideur de Rousseau envers Hume, la veille du départ pour Wooton, avait été causée par le mensonge au sujet de la voiture, l'affaire aurait été terminée, nous sem­ble-t-il, après la réconciliation dont tous deux nous donnent les détails. Pourtant, il n'en fut rien: Rousseau écrivit en effet à Hume, le 22 mars [137]:

 

« L'affaire de ma voiture n'est pas arrangée, parce que je sais qu'on m'en a imposé : c'est une petite faute qui peut n'être que l'ouvrage d'une vanité obligeante, quand elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé, je vous conseille de quitter une fois pour toutes ces petites ruses qui ne peuvent avoir un bon principe quand elles tournent en pièges contre la simplicité ».

 

Rousseau ne parle pas là comme d'une affaire dis­cutée à fond quelques jours auparavant; Hume, pas davantage dans sa réponse du 30 mars [138]:

 

« Je vous demande mille pardons, mon cher ami, pour la légère supercherie en votre faveur. Je n'y ai pris cependant aucune part, excepté en vous la taisant ».

 

De plus, dans une lettre à Davenport, que celui-ci a probablement montrée à Hume en lui remettant son propre billet, Rousseau avait écrit [139] :

 

(56) «Ayez la bonté de faire faire une petite note de tout cela, et d'y joindre l'article de la voiture qui m'a trans­porté ici. La preuve que ce n'était pas un retour est que par son vrai retour, le voiturier vous remettra cette lettre. Je ne refuse point, Monsieur, de me prêter à vos générosités en tout ce qui m'est vraiment utile : mais j'avoue que je ne vois point où est pour personne l'avan­tage de prendre dans votre bourse des bon-marchés pour un homme qui n'en a pas besoin. La libéralité, sans doute, est une fort bonne chose, mais je crois que la franchise vaut encore mieux ».

 

Voilà en somme les mêmes paroles que Hume rap­portait à la Comtesse de Boufflers et à Blair, et il faut le remarquer, à des dates postérieures à celle où il reçut la lettre de Rousseau, - le 25 mars et le 3 avril. Donc, sauf erreur de notre part, voici à peu près ce qui a dû se passer: bien que très ému des manifesta­tions de son singulier hôte, Hume n'aura rien com­pris aux vraies causes des accès de Rousseau jusqu'à la lecture de sa lettre et de celle adressée à Daven­port. Alors, n'ayant rien d'autre sur la conscience à l'égard de Rousseau, il aura trouvé dans cette affaire la seule explication de la mauvaise humeur de son protégé; puis, ayant raconté plusieurs fois l'histoire comme il la comprenait désormais, il ne se sera pas souvenu que toute la conversation qu'il rapportait n'avait pas eu lieu. C'est donc en toute sincérité, croyons-nous, qu'il écrivit à la Comtesse de Boufflers en juillet [140]:

 

This letter (celle du 10 juillet) needs no commentary: I only desire you to remark with what impudence and (57) malice he has perverted that story which I formely told you, and which I then thought to his advantage. I mean the disgust about the hiring the chaise. »

 

Le Rousseau qui fit ses adieux à Hume le lende­main de la soirée que nous avons relatée, était un peu tombé dans l'estime du «patron» depuis son arrivée en Angleterre. C'est-à-dire que les petitesses contrebalançaient en quelque sorte les grandeurs de l'Idole. Ainsi, malgré sa santé plutôt robuste, Rousseau aimait à s'en plaindre [141]: puis sa pauvreté n'était pas si extrême qu'il l'avait donné à entendre, puisque Hume avait appris l'existence de quelques ressources en dehors de celles que Rousseau avait avouées à Malesherbes [142]. Hume semble avoir, en effet, attaché une grande importance à cette question: dès le 29 février, il demandait à la Comtesse des renseigne­ments qu'elle devait se procurer chez le banquier Rou­gemont [143]:

 

« I should be glad, lui dit-il, to hear how your inquiries at Rougment's have turned out. It is only a matter of mere curiosity. For even if the fact should prove against him, which is very improbable, I should only regard it as one weakness more, and do not make my good opinion of him to depend on a single incident... »

 

Après cela, à plusieurs reprises, Hume rappela à la Comtesse qu'elle ne lui avait pas donné de réponse. Que les soupçons de Hume aient été éveillés par la (58) lettre de Rousseau à d'Ivernois en date du 22 février, où Madame MacDonald trouve le mot de l'énigme [144], ou bien par une autre voie, nous l'ignorons; il n'en reste pas moins que Hume en voulait un peu à Rousseau de son étrange réserve en la matière de ses res­sources.

 

Mais surtout Hume se rendait compte de plus en plus des accès de mélancolie et de spleen auxquels Rousseau était sujet, à la longue pénibles à supporter. Hume en parlait souvent :

 

« The truth is he is unhappy and is better pleased to throw the reason on his health than on his melancholy humour and disposition »,

 

avait-il écrit à la Comtesse de Boufflers [145]. Et à Blair [146],

 

« And I forsee that he will be unhappy in that situation (à Wooton), as indeed he has been always in all situations ».

 

Encore plus tard, quand le silence de Rousseau à l'égard de Hume ne pouvait qu'être remarqué, celui-ci parla de lui dans ces termes [147] :

 

« Il est honnête et sensible, mais ces accès (de spleen) l'éloignent de la société, le remplissent d'humeur, et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles ».

 

(59) A mesure que Hume découvrait les faiblesses de Rousseau, celui-ci, dans la même proportion, perdait confiance en Hume. Déjà avant son départ pour Woo­ton, nous le savons, Rousseau nourrissait de vagues inquiétudes sur la sincérité de son «patron», surtout à l'occasion de la chaise; mais, la solitude du Derbys­hire aidant, ces inquiétudes devinrent de noirs soup­çons, puis des certitudes.

(60)

 

 

 

CHAPITRE III

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EVENEMENTS QUI MÈNENT A LA QUERELLE

 

La Lettre du Roi de Prusse en Angleterre. - Réponse à la protestation de Rousseau.

 

 

            Après un voyage de quatre jours, Rousseau, Thérèse et Sultan arrivèrent le samedi 22 mars à Wooton. Dès la première heure Rousseau fut ravi de tout, en dépit du vent et de la neige qui l'empêchaient de parcourir les alentours de la maison [148]. Cette bonne impres­sion devait durer, malgré le mauvais temps qui conti­nua encore quelques semaines [149], et au bout de deux mois Rousseau fit une description ravissante de sa demeure [150]. Les domestiques lui avaient fait bon accueil, la maison n'avait que le défaut d'être trop belle [151], tout enfin semblait lui sourire.

 

Oubliant les idées noires qu'il avait eues à (61) Londres, il ne pensait plus qu'à exprimer à Hume sa vive reconnaissance [152]:

 

« Si je vis dans cet agréable asile aussi heureux que je l'espère, une des douceurs de ma vie sera de penser que je vous le dois. Faire un homme heureux, c'est mériter de l'être. Puissiez-vous trouver en vous-même le prix de tout ce que vous avez fait pour moi. Seul, j'aurais pu trouver de l'hospitalité, peut-être, mais je ne l'aurais jamais aussi bien goûtée qu'en la tenant de votre amitié. Conservez-la-moi toujours, mon cher patron ; aimez-moi pour le bien que vous m'avez fait [153]. Je sens tout le prix de votre sincère amitié ; je la désire ardemment : j'y veux répondre par toute la mienne, et je sens dans mon cœur de quoi vous convaincre un jour qu'elle n'est pas non plus sans quelque prix ».

 

Ce même ton affectueux se retrouve dans la lettre à Hume du 29 mars [154], mais d'autres lettres du même jour à du Peyrou et à Coindet indiquent le réveil des inquiétudes :

 

« Je sens tous les jours, écrit-il à du Peyrou [155], que je n'ai que deux amis sûrs (Milord Maréchal et du Peyrou) ; et à Coindet, laissant voir un peu la direction de ses soupçons [156] : « J'ai répondu sur le champ à la (62) dernière lettre de Madame de Chenonceaux ; le sujet le demandait absolument. Il m'importe extrêmement de savoir si ma lettre lui est parvenue et si elle n'a pas éprouvé de retard, pour juger de la fidélité des gens à qui je l'ai confiée ».

 

Rien ne semble avoir précipité ce changement dans son état d'âme, si ce n'est le trop de temps qu'il avait pour réfléchir. L'étincelle qui mit le feu aux poudres a dû être la lettre de d'Ivernois qu'il reçut le soir du 29 mars.

 

« Je vous écrivis avant hier, dit-il à d'Ivernois le 31 mars [157], et je reçus le même soir votre lettre du 15. Elle avait été ouverte et recachetée. Elle me vint par M. Hume, très lié avec le fils de Tronchin, le jongleur, et demeurant dans la même maison [158], très lié encore à Paris avec mes plus dangereux ennemis, et auquel, s'il n'est pas un fourbe, j'aurai intérieurement bien des réparations à faire. »

 

Suit une série d'accusations et de récriminations: Hume s'occupait de ses petits intérêts, mais sa répu­tation en souffrait ; les journaux avaient changé de ton à son égard; sa correspondance passait par les (63) mains de Hume, mais les lettres qu'il écrivait n'arri­vaient pas, et celles qu'il recevait avaient été ouver­tes; d'autres faits encore rendaient tout suspect de la part de Hume; enfin, conclut-il,

 

« Je ne puis voir encore quelles sont ses intentions, mais je ne puis m'empêcher de les croire sinistres; et je suis fort trompé si toutes ses lettres ne sont éventées par les jongleurs, qui tâcheront infailliblement d'en tirer parti contre nous. »

 

Deux mots sont nécessaires pour expliquer pourquoi Hume avait accès à la correspondance de Rousseau. En arrivant en Angleterre, Rousseau s'était plaint des frais exorbitants de la poste, qui montaient, pour lui, jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six louis d'or par an. Pour les éviter à l'avenir, il résolut de ne plus accep­ter les lettres qui «n'étaient pas franches de port ». Hume, prévoyant le danger d'exposer à la discrétion des courriers de la poste une correspondance privée, prit le soin de recevoir à ses propres frais les lettres adressées à Rousseau [159]. Quand celui-ci commença à douter de la fidélité de Hume, ce qu'il regretta sans doute le plus, c'est l'arme qu'il avait placée presque inconsciemment entre les mains de ses ennemis.

 

Au soupçon que Hume maniait ses lettres, s'ajouta tout de suite chez Rousseau l'idée fixe qu'il était affilié (64) à la bande de ses persécuteurs. Cela colorait de fiel toutes ses pensées, ses lettres le reflètent. Parfois les réticences de Rousseau sont presque aussi expressi­ves que ses paroles: par exemple, dans une lettre à la Comtesse de Boufflers, il ne s'exprime que négativement [160] :

 

Vivant dans un pays dont il ignore la langue, il ne sait de ce qu'on pense de lui que ce qu'on veut bien lui dire; son hôte, M. Davenport, semble vouloir le mettre à son aise, mais ses attentions mêmes, qui empêchent Rousseau d'oublier qu'il est dans la maison d'autrui, vont à l'encontre de leur but; il est encore trop tôt pour juger de l'Angleterre et des Anglais; enfin, énumérant les difficultés de sa corres­pondance, il dit : « Dans un pays où, par l'ignorance de la langue, on est à la discrétion d'autrui, il faut être heureux dans le choix de ceux à qui l'on donne sa confiance, et, à juger par l'expérience, j'aurais tort de compter sur ce bonheur», - lettre, en somme, qui sans rien dire de précis, laisse sous-entendre tout ce qu'on veut.

 

*

**

 

La publication de la prétendue lettre de Frédéric II à Rousseau, en deux langues dans le numéro du 1-3 avril du St. James's Chronicle [161], et, le jour suivant du texte anglais dans le British Chronicle et le London Chronicle [162], n'améliora pas l'affaire : Rousseau, qui (65) ne s'était pas inquiété tant que cette lettre restait en France, - nous nous demandons s'il en savait seulement le contenu, excepté par ouï dire -, crut devoir protester quand elle eut traversé la Manche; par la voie de Lord Strafford, qui lui avait rendu ses hom­mages à Chiswick [163], il fit insérer au St. James's Chro­nicle la lettre suivante pour détromper le public anglais :

 

Wooton, le 7 avril 1766.

 

«Vous avez manqué, Monsieur, au respect que tout particulier doit aux têtes couronnées en attribuant au roi de Prusse une lettre d'extravagance et de méchanceté, dont par cela seul vous deviez savoir qu'il ne pouvait être l'auteur. Vous avez même osé transcrire sa signature comme si vous l'aviez vue écrite de sa main. Je vous apprends, Monsieur, que cette lettre a été fabriquée à Paris, et, ce qui navre et déchire mon cœur, que l'impos­teur a des complices en Angleterre.

 

Vous devez au roi de Prusse, à la vérité, à moi, d'im­primer la lettre que je vous écris, et que vous vous repro­cherez sans doute, si vous saviez de quelles noirceurs vous vous rendez l'instrument. Je vous fais, Monsieur, mes sincères salutations [164]. »

 

*

**

 

Cette protestation de Rousseau ne demeura natu­rellement pas sans réplique : Walpole s'étant rendu (66) célèbre par la lettre du Roi de Prusse ne pouvait s'empêcher de lancer un autre trait d'esprit aux dépens de Rousseau. Ce fut une lettre d'Emile à Jean‑Jacques Rousseau:

 

« Hélas, mon cher gouverneur, j'arrive dans ce pays-ci, et pour première nouvelle, on me dit que vous per­dez l'esprit, que vous courez le spectacle en habit de masque, et que vous vous emportez contre un homme qui, en badinant, vous avait donné de fort bons conseils. Je veux bien croire cependant que ces disparates sont moins le fruit de votre folie, que de votre politique. Peut-être vous avait-on dit qu'en Angleterre, il y a un peu de bizar­rerie, et vous voudriez renchérir sur le goût national pour faire parler de vous; je reconnais là mon instituteur. Mais vous avez beau faire - les Anglais sont d'honnêtes gens, simples, sans affectation, sans charlatanerie, pleins de probité, de bon sens et d'humanité, et qui aimant la patrie et la liberté, laissent vivre chacun à sa guise et ne s'occu­pent guère de ces misères de querelles littéraires, res­source ordinaire des hommes oisifs et inutiles.

 

Au reste, soyez persuadé que le Roi de Prusse n'est non plus fâché de ce qu'on a emprunté son nom, que le Grand Seigneur n'est flatté de ce que vous portez un habit turc.

 

Surtout dans la première édition de vos ouvrages que vous permettez bien qu'on vous arrache encore malgré vous, corrigez la sottise qui vous est échappée, en disant que l'auteur d'une plaisanterie fabriquée à Paris a des complices en Angleterre ; la colère vous a dicté cette absurdité : et c'est assurément la première fois que les rieurs ont été dénoncés sous le titre grave de complices; encore cette hyperbole fût-elle fondée, il n'y aurait pas de quoi navrer et déchirer le cœur d'un philosophe; la philosophie tient-elle donc à si peu de chose ? Et à vous, vous est-il permis d'attaquer impunément la religion et (67) les gouvernements et devient-on auteur et complice de noirceurs et de méchanceté, dès qu'on trouve qu'il y a un peu de ridicule dans votre fait ? Ouvrez enfin les yeux, mon cher tuteur, vous avez été idole, vous ne l'êtes plus, et comme disait un poète de votre nom : « Le masque tombe, l'homme reste, le héros s'évanouit. »

 

Il est bon de vous dire que l'auteur de la lettre ne comptait pas vous faire de la peine et il vous conseille de vous moquer de sa lettre comme il se moque de la vôtre. Il aimerait mieux n'avoir pas fait la sienne que de vous navrer et déchirer le cœur, et il ne répondra que par des politesses à vos injures, de peur de vous faire perdre patience une seconde fois... Emile [165]. »

 

Walpole envoya sa seconde plaisanterie à Madame du Deffand, qui la mit aussitôt en circulation parmi ses amis. Elle aurait aimé qu'une petite guerre s'éle­vât entre Horace et Jean-Jacques, étant sûre d'avance que les lauriers seraient pour Walpole [166]. Mais Walpole ne voulait pas pousser l'affaire plus loin [167], et sa lettre resta manuscrite, ce qui lui valut les remerciements de la Comtesse de Boufflers [168].

 

Un anonyme prit la plume pour donner à Rousseau des conseils qu'il fit insérer dans le Saint James's Chronicle, avril 17-19, sous la forme d'une parodie de la Lettre d'un Quaker à Jean-Georges, de Voltaire: (68)

 

« Ami Jean-Georges,

 

Ne t'effarouches (sic) pas d'une bagatelle; tu es ici dans un Pais (sic) de Liberté; la Liberté a ses inconvé­nients comme tu vois; elle s'émancipe parfois avec des Caractères plus respectables que la tienne (sic) ; c'est qu'il y a toujours des Esprits mal faits qui en abusent.

 

Mais console-toi, mon Ami, nous autres Anglais nous ne sommes pas si sots de croire une chose parce qu'elle est imprimée dans nos Papiers; c'est bien plutôt une raison pour en douter. Aussi les Termes de navré et déchiré sont un peu trop forts. Avoue pourtant que ce qui te pique le plus dans cette lettre supposée, c'est que ton Caractère y est trop bien marqué : Ami, c'est une sotte vanité que de se croire au-dessus des Bienfaits. Si c'est un Devoir à l'Homme d'être bienfaisant, c'est aussi de rece­voir des Bienfaits au besoin ; autrement ce serait un Devoir dont Personne ne pourrait s'acquitter; et celui qui reçoit un Bienfait avec Dignité et Reconnaissance, montre une âme d'autant plus élevée, qu'il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir.

 

Notre Ami, Voltaire, a bien dit, sur ce Sujet dans son Temple d'Amitié ce qui suit, des Bienfaits des Humains:

 

« Doux monuments d'Estime et de Tendresse,

Donné sans faste, accepté sans Bassesse,

Du Bienfaiteur noblement oublié;

Par son ami sans regret publié,

C'est des Vertus l'Histoire la plus pure.

 

Pensez-y, mon ami. Je te souhaite Bonheur.

Le tien, Z. A. »

 

Deux autres articles qui parurent aussi dans le Chronicle sont pour nous d'un intérêt tout spécial, puisqu'ils ont exercé sur l'esprit de Rousseau une influence comparable seulement à celle de la fausse (69) lettre du Roi de Prusse. Dans sa lettre à Hume, du 10 juillet, Rousseau dit:

 

«Un autre écrit paraît bientôt dans les mêmes feuilles, de la même main que le premier - là il se trompait - plus cruel encore, s'il était possible, et où l'auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil que j'avais reçu à Paris. »

 

Or, voici le libelle [169] :

 

«Il y avait en Grèce un Charlatan, qui débitait des Pilules. C'était bien l'Homme le plus singulier que l'on eût jamais vu. Il ne vendait point sa Marchandise, comme les autres; il la donnait, et forçait même les gens (à) la prendre. Son unique et ardente ambition était qu'on ne parlât que de lui; et chaque nuit il songeait que tous les Grecs rassemblé(s) avaient les yeux sur lui, et avalaient ses pilules. Ses Songes se réalisèrent en Partie; il eut un Débit prodigieux de ses Pilules, qui (il faut l'avouer) produisaient souvent de très bons Effets. Les Athéniens, (dit mon auteur) étaient alors si inconséquents, si frivoles, que c'était une Pitié; le Charlatan se mit à leur dire des Sottises ; ils trouvèrent cela plaisant, lui firent de grandes Caresses, et avalèrent ses Pilules à force, mais sur la Fin, il leur en donna qui leur causèrent des Convulsions; alors il fut sifflé, battu, chassé; cela fit grand Bruit, et lui causa beaucoup de Joie. Il se fit chasser aussi de plusieurs Villes, avec bien du Fracas, et c'était son plus grand Plai­sir. Enfin le Charlatan vint à Lacédémone; les Habitants de cette Ville réunissaient alors la Sagesse à l'Amour pour les Sciences et les Beaux Arts, et aux Talents Mili­taires; C'étaient de tout autres gens que les Athéniens. La Bonté de la Plupart de ses Pilules, ses Malheurs, inté­ressèrent d'abord les Lacédémoniens; mais le Charlatan (70) voyant avec Dépit que ce Peuple sage ne s'occupait pas uniquement de lui, se retira à la Campagne; on trouva cela tout simple, on n'en parla plus, et ce Silence le mettait au Désespoir, lorsqu'un Homme d'Esprit s'avisa, pour se divertir un moment, d'insinuer qu'un grand Person­nage de la Grèce ne faisait pas un Cas infini du Charlatan. Notre Homme charmé de cette Aventure, et espérant de réveiller l'attention des Lacédémoniens, se mit là-dessus à crier comme si toute la Grèce avait été bouleversée; on en rit un Jour ou deux. Il fit aussi quelques Incartades, et ne fit presque point de Sensation. De telles Bagatelles ne pouvaient occuper longtemps les Lacédémoniens. On entendit le pauvre Homme répéter dans sa Retraite, « Hélas ! que ne suis-je resté à Athènes ? les Gens (i)ci sont trop sage(s) pour moi. Quelques Auteurs préten­dent qu'il mourut bientôt après d'Ennui et (de) Dépit; mais le plus grand nombre dit simplement, qu'il cessa d'être singulier dès qu'on cessa de parler de lui [170]. »

 

La deuxième Satire eut un effet encore plus fou­droyant sur Rousseau, qui dit, toujours dans la lettre du 10 juillet:

 

«S'il m'était resté jusqu'alors le moindre doute, com­ment aurait-il pu tenir devant cet Ecrit, puisqu'il conte­nait des faits qui n'étaient connus que de Monsieur Hume, changés, il est vrai, pour les rendre odieux au Public. On dit dans cet Ecrit que j'ouvre ma porte aux Grands et que je la ferme aux Petits... »

 

Cet écrit parut dans le numéro du 5-7 juin, en réponse à une lettre signée X, probablement de Bos­well [171], pour la défense de Rousseau: (71)

 

« Charmé du ton poli et raisonnable de l'Auteur du Morceau signé X, je prie en toute humilité le doux et judi­cieux défenseur de Monsieur Rousseau de m'éclaircir trois petites difficultés qui m'embarrassent.

 

1. Comment a-t-il pu se faire, que le même homme ait renoncé à la Bourgeoisie de Genève, et ait publié les Lettres écrit(es) de la Montagne ?

 

2. Que l'Auteur de la Nouvelle Héloïse soit froid, pour ne rien dire de plus, envers ses parents, et ses amis; qu'il change souvent ces derniers, et qu'il en ait eu plusieurs qu'il a ensuite appelé(s) des Monstres ?

 

3. Que l'Auteur du Discours sur l'Inégalité des Condi­tions ait ouvert sa porte aux Grands, et l'ait fermée aux Petits ?

 

Je conçois bien qu'un Homme extraordinaire tel que l'est Mr. J. J. R. (à ce que nous assure son Défenseur), se conduit par de tout autre(s) Principes que les Gens ordinaires ; mais ce sont les Principes que je voudrais connaître. Ils doivent être très curieux. »

 

Que Rousseau se trompât en attribuant cet écrit à Hume, il n'y a pas à en douter ; Hume niait, du reste, en avoir eu connaissance, mais ne pouvait convaincre son adversaire. Peut-être ne nous aurait-il pas convaincus non plus, - tant les arguments de Rousseau semblaient forts, - si l'auteur lui-même ne s'était déclaré: c'était un Suisse, du nom de Deyverdun. Tout surpris de l'éclat qu'on avait donné à ses écrits et de l'imputation défavorable à l'honneur de Hume, il écri­vit à celui-ci pour le disculper. Parlant de la lettre de Rousseau à l'éditeur du Chronicle, il dit [172] :

 

(72) «Cette lettre me parut la démarche d'un homme qui sacrifiait tout à la singularité et à l'envie de faire parler de lui : j'encadrai sur le champ cette idée, et l'envoyai au St. James's Chronicle. C'est l'écrit dont se plaint Monsieur Rousseau p. 85-86 de votre Exposé. Lisant peu de temps après, dans le même papier, un écrit anglais qui contenait un éloge excessif de Monsieur Rousseau, et une critique tout aussi excessive de Monsieur Walpole, j'adressai au judicieux auteur de ce morceau les petites questions qui occupent les pages 92-96 de votre Exposé... »

 

Hume médita pendant quelque temps la publica­tion de cette lettre [173], et il fut encouragé dans ce dessein par d'Alembert qui était de l'avis que cela ferait un bon effet [174]. Pourtant, pour des raisons que nous discuterons plus loin, il se borna à en envoyer à Davenport une copie que celui-ci devait transmettre à Rousseau. Mais Rousseau ne se laissa pas convain­cre, surtout après avoir reçu des renseignements sur ce Deyverdun [175].

 

«Ce que vous remarquez, Monsieur, dit-il, que Monsieur Deyverdun a un poste chez le général Conway, m'ex­plique une énigme à laquelle je ne pouvais rien com­prendre, et que vous verrez dans la lettre dont je joins ici une copie faite sur celle que Monsieur Hume a envoyée à Monsieur Davenport, Je ne vous la communique pas pour que vous vérifiiez si ledit Monsieur Deyverdun a écrit cette lettre, chose dont je ne doute nullement, ni s'il est en effet l'auteur des écrits en question, vus dans le Saint James Chronicle ce que je sais parfaitement être faux; (73) d'ailleurs ledit M. Deyverdun, bien instruit et bien préparé à son rôle de prête-nom, et qui peut-être l'a com­mencé lorsque les dits écrits furent portés au Saint James Chronicle, est trop sur ses gardes pour que vous puissiez maintenant rien savoir de lui. »

 

Or, puisque Rousseau se trompait et que Deyver­dun était bien le véritable auteur des satires que nous venons de citer, comment avait-il des renseignements que, d'après Rousseau, personne excepté Hume n'était à même de donner? Plusieurs hypothèses s'offrent, mais ce ne sont que des hypothèses:

 

         1. Un cousin de Jean-Jacques, alors établi en Angleterre, était allé voir son parent. Il est possible que Deyverdun, étranger à Londres, ait connu ce Jean Rousseau, et que, par lui, il ait pu savoir l'accueil peu chaleureux de Hume et de Rousseau.

 

         2. Le Ministre Crommelin avait écrit au Conseil de Genève au sujet du séjour de Rousseau à Paris [176]:

 

«Au milieu de ce triomphe, Rousseau a paru jouir de la meilleure santé, refusant durement la demande de le voir de quelques personnes, et admettant les élus avec toutes les grâces possibles. »

 

Il se peut que Deyverdun ait eu connaissance de ce passage par quelque ami de Suisse, et qu'il ait inter­prété « les élus » par « les grands », et « les autres personnes » par « les petits ».

 

         3. Enfin, il n'est pas impossible que Hume, en allant au bureau de Conway, peut-être même pour solliciter (74) la pension de Rousseau, ait cédé à la tentation de bavarder au sujet de son singulier hôte, et que les détails les plus piquants, destinés seulement à Con­way, aient atteint les oreilles des autres personnes du bureau, parmi lesquelles se trouvait ce même Dey­verdun.

 

En avril [177] parut à Londres la Lettre de Monsieur de Voltaire au Docteur Jean-Jacques Pansophe, «auprès de laquelle, dit Rousseau [178], le libelle de Vernes n'est que du miel ». Rien ne pouvait arriver plus à propos pour finir de convaincre Rousseau que tous ses enne­mis étaient acharnés à sa perte: d'Alembert, Hume, maintenant Voltaire, - car Voltaire n'avait pas encore eu le temps de nier la paternité de la Lettre, - s'unis­saient pour le déshonorer.

 

Nous n'avons relevé que les libelles qui ont sûrement exercé une influence sur l'esprit de Rousseau, mais il y en avait bien d'autres. Et grâce à Fréron, qui recueillait les plus frappants pour les insérer dans ses feuilles, les jeux d'esprit de Londres circulaient bientôt en France. Grimm, Bachaumont, sans parler des journaux et revues, semblaient prendre une joie mali­gne à tous les démêlés de Rousseau avec les Anglais, et les satires qu'on pouvait relever étaient autant de preuve du peu de sensation que faisait en Angleterre le philosophe de Genève [179]. (75)

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

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LES GRIEFS DE ROUSSEAU ATTEIGNENT LE POINT CULMINANT

 

 

L'influence de Thérèse. - Rousseau refuse de se laisser convaincre. - Encore la question de la pension royale. - L'attitude de Hume devant le silence de Rousseau. - La Lettre du 10 juillet.

 

 

            Pendant que tout le monde s'amusait aux dépens de Rousseau, lui érigeait en système ses griefs contre Hume: la moindre chose allait-elle de travers, son imagination maladive l'attribuait aussitôt à la mal­veillance de son protecteur. Prenons, par exemple, l'affaire de la publication en Angleterre des lettres de du Peyrou. Celui-ci avait écrit son témoignage sur la persécution de Rousseau à Môtiers, et Hume, pen­sant que cela serait de quelque intérêt en Angleterre, conseilla la publication d'une traduction anglaise avec addition d'une nouvelle lettre exposant les événe­ments subséquents. Le 27 janvier, Rousseau mit du Peyrou au courant de ce projet, lui donnant les indica­tions nécessaires [180]. Au milieu de février, l'ouvrage (76) avançait lentement, mais Rousseau était très mécon­tent de la traduction [181]. Le 2 mars, il écrivit à du Peyrou [182] :

 

« Je n'entends parler ni de Hondt (Becket et de Hondt devaient publier la traduction) ni de vos lettres, dont je lui ai donné le seul exemplaire qui me restait, pour le faire traduire et imprimer. Il serait singulier que vos taupes qui travaillent toujours sous terre, eussent poussé jusque-là leurs chemins obscurs. »

 

Malgré de nouvelles assurances de Hume, qui affir­mait que tout allait son train, on ne fit rien voir à Rousseau, et il restait toujours un peu méfiant [183] : il l'était bien plus, deux semaines après [184]; enfin, il ne put plus se contenir. Le 9 avril, il écrivit aux éditeurs mêmes pour demander qu'ils lui rendissent son exem­plaire, puisque, pour mieux tromper le public, ils n'allaient pas en faire usage. Or, comme Becket et de Hondt ignoraient les noirs desseins que Rousseau attribuait à Hume, - qui servait d'intermédiaire pour la publication, - et comme Hume n'avait certainement pas donné l'ordre d'arrêter le travail, la lettre de Rousseau dut paraître quelque peu énigmatique. En tout cas, on ne la prit pas trop au sérieux, et la Justification de Jean-Jacques Rousseau fut publiée dans le courant de l'année.

 

De ce train, en attribuant tout aux machinations de Hume : retards de librairie, méchancetés de la Presse, lettres personnelles égarées ou retardées, Rousseau (77) accumulait vite de noirs témoignages contre lui. Ecri­vant le 5 avril à la Comtesse de Boufflers, il fit bien voir qu'une tragédie planait sur lui et qu'il était sur ses gardes, mais il eut soin de ne pas se compromettre en formulant des accusations. Le 9 avril, cependant, il était si sûr de lui-même qu'il dénonça tout net son homme :

 

« Depuis notre arrivée en Angleterre, écrivit-il à Mme de Verdelin [185], où je ne connais personne que lui, quelqu'un qui est très au fait et fait toutes mes affaires, tra­vaille sans relâche à m'y déshonorer, et réussit avec un succès qui m'étonne.

 

Et les griefs de suivre: les journaux avaient repré­senté sous de fausses couleurs ce qui s'était passé en Suisse (il ne dit pas où) ; on jetait du ridicule sur sa gouvernante, et dans la maison où logeait Hume à Londres (et où habitait aussi le jeune Tronchin, fils du plus mortel ennemi de Rousseau), on avait témoigné pour Thérèse du dédain et de la haine; Hume présen­tait Rousseau à ses amis sous un jour peu flatteur, il prenait un trop grand intérêt à la correspondance de son protégé; et enfin le souvenir de la nuit passée à (78) Roye avec Hume [186] apparaissait tous les jours sous des couleurs plus sombres. Il devait rappeler cette nuit dans la lettre du 10 juillet à Hume :

 

C'était la première nuit qui suivit notre départ de Paris. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois dans la nuit, je l'entends s'écrier en français, avec une véhémence extrême : Je tiens Jean-Jacques Rousseau. J'ignore s'il veillait ou s'il dormait. L'expres­sion est remarquable dans la bouche d'un homme qui sait trop bien le français pour se tromper sur la force et le choix des termes [187]... »

 

Ces paroles, continua-t-il d'expliquer, il les avait prises d'abord dans un sens favorable, malgré leur ton qui le faisait tressaillir d'effroi. Mais à mesure que ses soupçons prenaient de la consistance, ces mêmes mots lui revenaient aussi à l'esprit en se colorant de haine.

 

Quelle consternation parmi les amis de Hume et de Rousseau à Paris, devant de telles nouvelles ! La Com­tesse de Boufflers était inquiète plus que personne. N'était-elle pas en grande partie responsable des rap­ports d'amitié noués entre les deux philosophes? En réponse aux allusions voilées de Rousseau dans sa lettre du 5 avril, et grâce au peu de lumière qu'avait jetée Hume sur l'affaire, elle réclama instamment à celui-là le mot de l'énigme [188] : (79)

 

 

« Monsieur Hume me donne des nouvelles de vous qui m'inquiètent à un point inexprimable. Il dit que vous êtes actuellement accablé du plus noir chagrin dans l'asile où vous êtes. Je n'en puis imaginer la cause, car quoique j'aie appris que vous aviez été plus sensible que vous n'auriez dû l'être, à la fausse lettre du Roi de Prusse, ce ne peut être cette folie qui vous rend malheureux... mais si ce n'est pas là le sujet de vos peines nouvelles, quel est-i (sic) donc. Je ne sais que penser et mon inquiétude en est d'autant plus vive. J'écris à Monsieur Hume pour qu'il en détermine l'objet, ou qu'il le dissipe. »

 

Tenant parole, la Comtesse s'adressa le lendemain au bon David. Elle n'était pas satisfaite de l'explica­tion de Hume, suivant lequel la lettre du Roi de Prusse avait causé tous les chagrins de Rousseau, et elle chercha plus loin [189] :

 

«L'on assure ici, malgré ce que vous m'avez montré, que Monsieur Walpole a écrit et fait imprimer une allé­gorie contre Jean-Jacques : Le Charlatan qui débite des Pilules [190].

 

Même cela lui semblait insuffisant. Enfin, elle redou­tait que:

 

«quelque dégoût de Mademoiselle Le Vasseur, ou quelques querelles entre eux, n'en soient la cause. »

 

*

**

 

(80) Il y a lieu de souligner, croyons-nous, l'influence qu'exerçait Thérèse Levasseur sur l'esprit de Rousseau, car Madame de Boufflers n'avait peut-être pas tort dans son hypothèse. On se rappelle que jusqu'à l'arrivée de « Mademoiselle», tout allait bien: Rousseau s'enthousiasmait de l'accueil qu'on lui faisait, et même la lettre du Roi de Prusse, dont il avait parfai­tement connaissance, ne le dérangeait guère; alors entra en scène la Gouvernante, chaperonnée par Bos­well. Ces deux compagnons, aussi mal assortis que possible, excitèrent plus d'une raillerie, parmi lesquelles nous détacherons celle de Hume au trait acéré; il écrivit à la Comtesse de Boufflers [191] :

 

«You remember the story of Terentia, who was first married to Cicero, then to Sallust, and at last in her old age, married to a young nobleman, who imagined that she must possess some secret which would convey to him eloquence and genius.”

 

Hume avait redouté l'arrivée de cette femme: il savait par M. de Luze qu'elle passait pour méchante, querelleuse, cancanière, et pour la cause probable du départ du pays de Neuchâtel [192]. L'ayant vue, cepen­dant, il était presque rassuré, elle lui paraissait seu­lement un peu commère [193].

 

(81) Thérèse; d'autre part, n'avait jamais aimé beaucoup l'Angleterre. Et cela se comprend; privée de son plus grand plaisir, celui de la conversation, elle ne pou­vait plus parler qu'avec les mains, elle, justement, qui avait la langue si alerte. Inévitablement encore, elle devait trouver des choses qui n'étaient pas à son gré. Elle se sera sûrement plainte à Rousseau de l'accueil « infâme » qu'elle avait reçu chez Hume à Londres et du « chenil » qu'on lui avait destiné [194]. Rousseau n'était pas homme à s'occuper de ces petites choses, mais, une fois les yeux ouverts, personne n'était plus sen­sible que lui à des insultes ou à des oublis.

 

Et puis, Rousseau avait confiance dans le bon sens de Thérèse. Dans les Confessions, il allait dire [195]:

 

«Mais cette personne si bornée, et si l'on veut, si stu­pide, est d'un conseil excellent dans les occasions diffi­ciles. Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même, elle m'a donné les avis les meil­leurs à suivre. »

 

Nous inclinons donc à croire que Thérèse était pour beaucoup dans le revirement de l'attitude de Rousseau. A l'appui de notre hypothèse, nous pouvons citer Brissot: il raconte dans ses Mémoires [196] que le chimiste Kirwan qui avait connu Hume et s'était entretenu avec lui au sujet de Rousseau, attribuait aux inven­tions de Mademoiselle Le Vasseur toute la brouille avec Hume, et disait que, sans elle, Rousseau aurait été très content à Wooton.

 

 

*

**

 

(82) Mme de Verdelin, qui avait célébré presque autant que la Comtesse de Boufflers les vertus de Hume, fit de même son possible pour dissiper les soupçons de Rousseau. Elle suggéra que Thérèse, prévoyant des malheurs pour son maître, lui aurait peint les cho­ses trop en noir [197] et elle rappela que Hume ne gagnerait rien à déshonorer l'homme dont il était le défen­seur; de plus, Hume devait être innocent dans l'affaire de la lettre du roi de Prusse, puisque celle-ci était de Walpole et répandue par Mme Du Deffand, qui n'était pas amie de Hume. Mais tous les arguments de Mme de Verdelin ne servirent à rien, - Rousseau ne pou­vait ou ne voulait y croire.

 

La conviction entêtée de Rousseau n'est pas diffi­cile à comprendre. Dans le courant du mois, il avait écrit bien des lettres où il exposait ses griefs contre Hume, et chaque fois qu'il revenait sur l'affaire, ses conclusions s'ancraient davantage dans son esprit. Prenons des exemples :

 

A Madame Boy de la Tour, le 9 avril [198] : « J'en puis ajouter une autre (infortune), c'est d'avoir trouvé dans de prétendus nouveaux amis, empressés à me servir, des traîtres liés en secret avec mes ennemis les plus acharnés, et qui, sous le masque d'une amitié perfide, tra­vaillent sans relâche à me perdre et me déshonorer... »

 

A Monsieur F. H. Rousseau, le 10 avril [199] : « Cet homme (Hume), à l'abri d'une amitié traîtresse, a formé avec (83) deux ou trois complices, l'honnête projet de déshonorer votre parent; il est en train d'exécuter son projet, si on le laisse faire. »

 

A Monsieur Rose, à propos de la propagande des jour­naux, le 16 avril [200] : «Je regarde en cette occasion votre public comme un tas d'enfants menés par un singe en masque (Hume, note de l'éditeur) et qui viennent me couvrir de boue: d'abord je m'en fâche, et bientôt j'en ris, surtout quand le singe est démasqué...»

 

A Lord (Strafford) [201]: «Trompé par des traîtres qui, ne pouvant me déshonorer dans les lieux où j'avais vécu, m'ont entraîné dans un pays où je suis méconnu, et dont j'ignore la langue, afin d'y exécuter plus aisément leur abominable projet...»

 

A M. de Malesherbes, le 10 mai [202] : «...mais de penser qu'un homme avec qui je n'eus jamais aucun démêlé, un homme de mérite, estimable par ses talents, estimé par son caractère, me tend les bras dans ma détresse, et m'étouffe quand je m'y suis jeté; voilà, Monsieur, une idée qui m'atterre. »

 

*

**

 

Convaincu que tous ses rapports avec Hume seraient retournés contre lui par le cercle de ses ennemis, Rousseau avait pris le parti de rompre avec son pro­tecteur. Hume, d'autre part, ne se rendait pas compte de la gravité de la situation: ayant lu la protestation de Rousseau dans le Saint James's Chronicle, il crut y trouver l'explication de tout. Il ne fit rien, cependant, (84) pour rassurer son ami, jugeant, sans doute, que moins on en parlerait, plus vite cela serait oublié.

 

Entre temps, il ne perdait pas de vue la pension. Le 3 mai, il avait eu, enfin, le bonheur d'écrire à son pro­tégé [203] :

 

«Depuis peu de jours seulement, le Général Conway a recouvré assez bien sa santé pour venir en ville. Immé­diatement après son arrivée, je lui communiquai la réponse de Lord Maréchal, et le fis ressouvenir de renou­veler ses démarches à sa Majesté. Hier j'ai reçu de lui cette lettre que je vous transmets [204]. Je pense qu'il sera nécessaire que vous écriviez à Monsieur Conway à la fois pour lui notifier votre adhésion aux bontés de sa Majesté, et le remercier de ses bons offices. Comme les caractères de nos ministres vous sont probablement inconnus, je dois vous informer qu'il n'est dans le royaume aucun homme de mœurs plus approuvées que Monsieur Conway, et de plus de notoriété pour le public et l'honneur. Aussi ne devez-vous pas craindre que les quelques marques d'estime que vous pouvez lui donner semblent serviles ou indignes de vous. Je me renseignerai moi-même auprès de Monsieur Conway touchant la ma­nière la plus convenable de vous faire parvenir cette pen­sion, et je vous en informerai. En attendant, vous pouvez songer à quelque banquier ou autre dépositaire, entre les mains de qui vous choisiriez de consigner l'argent... »

 

Rousseau, accablé de cette nouvelle preuve que Hume voulait le déshonorer, ne daigna même pas répondre à cette lettre; au lieu de cela, il écrivit au Général Conway un chef-d'œuvre d'énigme, sachant, (85) sans doute, que Conway ne manquerait pas d'en demander le mot à Hume. Voici la lettre [205] :

 

« Monsieur,

 

Vivement touché des grâces dont il plaît à sa Majesté de m'honorer, et de vos bontés qui me les ont attirées, j'y trouve dès à présent ce bien précieux à mon cœur d'inté­resser à mon sort le meilleur des rois, et l'homme le plus digne d'être aimé de lui. Voilà Monsieur, un avantage que je ne mériterai point de perdre. Mais il faut vous par­ler avec la franchise que vous aimez : après tant de malheurs, je me croyais préparé à tous les évènements possibles; il m'en arrive pourtant que je n'avais pas prévus, et qu'il n'est pas même permis à un honnête homme de prévoir. Ils m'en affectent d'autant plus cruellement ; et le trouble où ils me jettent m'ôtant la liberté d'esprit nécessaire pour me bien conduire, tout ce que me dit la raison, dans un état aussi triste, est de suspendre ma résolution sur toute affaire importante, telle qu'est pour moi celle dont il s'agit. Loin de me refuser aux bienfaits du roi par l'orgueil qu'on ose m'imputer, je le mettrais à m'en glorifier et tout ce que j'y vois de pénible est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public [voilà la phrase capitale qu'a mal comprise Hume] comme aux miens propres. Mais lorsque je les recevrai, je veux pouvoir me livrer tout entier aux sentiments qu'ils m'inspirent, et n'avoir le cœur plein que des bontés de sa Majesté et des vôtres : je ne crains pas que cette façon de penser les puisse altérer. Daignez, donc, Monsieur, me les conserver pour des temps plus heureux - vous connaîtrez alors que je n'ai différé de m'en prévaloir que pour tâcher de m'en rendre plus digne. (86)

 

Agréez, Monsieur, je vous supplie, mes très humbles salutations et mon respect. »

 

Suivant l'interprétation que donnèrent à cette lettre Hume et Conway, c'était «un refus net d'accepter la pension tant qu'on en ferait un secret» [206]. C'est faux ; Rousseau avait dit clairement qu'il ne voulait que «suspendre ma résolution sur toute affaire impor­tante» jusqu'à ce qu'il comprît toute la portée des évé­nements qui le troublaient. Mais Hume était trop aba­sourdi, trop irrité pour voir très clair ; préoccupé du ridicule où le refus de la pension allait le jeter, lui, Hume, qui avait fait tant d'efforts pour l'avoir, il n'était pas à même d'apprécier les raisons de Rousseau. De toute la lettre à Conway, une seule phrase le frappa : « Tout ce que j'y vois de pénible est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public (c'est nous qui soulignons) comme aux miens propres. »

 

Cette injustice de la part de Hume n'est que trop évidente dans sa lettre à la Comtesse de Boufflers [207] :

 

«I am afraid, my dear Madame, that notwithstanding our friendship and our enthusiasm for this philosopher, he has been guilty of an extravagance the most unaccoun­table and most blameable that is possible to be imagined. You know what steps I took with his knowledge and consent, towards obtaining him a pension from the King, and the success I met with. As soon as I got an answer from Lord Maréchal, approving the acceptance of the pension, I informed General Conway, whose bad health detained him in the country several weeks. When he (87) came to town, he renewed his application to the King, who renewed his consent. The General informed me of this matter in a letter, where he expressed his satisfaction of being serviceable to a man of so much genius and ment : and he added, that, if he had known his direction, he would have wrote to him himself. I sent immediately this letter to Rousseau. I waited yesterday on Mr. Conway, who put into my hands a letter of which the enclosed is a copy. He is so good humoured as not to be angry; but he begs me to use every expedient to overcome his objection. You see that our friend objects to the pension's being a secret; wheras, in his letter to Lord Maréchal, he said, that he liked it the better on that account, as it was a testimony of esteem from his Majesty, without any mixture of suspicion of vanity [208]. I shall write to him, and tell him that the affair is no longer an object of deliberation : he had already taken his resolution when he allowed the minister; and again when he wrote to Lord Maréchal, and again when he allowed me to notify Lord Maréchal's answer to the minister ; and again, when he acquiesced two months in this determina­tion, and that the King, General Conway, Lord Maréchal and I, shall have reason to complain of him. Was ever anything so unaccountable ? For the purposes of life and conduct and society, a little good sense is surely better than all this genius, and a little good humour than all this sensibility... »

 

Or, voici, un peu adoucie, la lettre à Rousseau dont nous venons d'entendre le plan [209] :

 

*

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(88) « Votre lettre au Général Conway m'a causé, ainsi qu'à lui, un grand trouble. Nous ne voyons pas pour quelles raisons vous retireriez le consentement que vous avez donné d'accepter le témoignage de la bonté du Roi d'An­gleterre à votre égard. Vous dites, dans votre lettre à Lord Maréchal, que le secret de la pension vous était plutôt agréable qu'autrement, parce que ainsi cette pen­sion était simplement un effet de l'estime du roi, au lieu d'être une marque de vanité, par laquelle il affecterait de paraître un protecteur des lettres. Le Général Conway espère que vous reviendrez à la même manière de penser et que vous lui écrirez pour lui notifier votre acquiescement; mais il se trouve un autre passage dans votre lettre qui m'a causé encore un plus grand chagrin. Vous men­tionnez qu'une grande calamité ou affliction vous est survenue et vous a plongé dans la plus profonde mélancolie. Le Général Conway et Lady Ailesbury (la femme du géné­ral) imaginent que la lettre de Monsieur Walpole en est la cause. Si cela est, ils me prient de vous informer que Monsieur Walpole est très fâché de vous avoir offensé, et que cette folle pièce de plaisanterie était destinée à rester entièrement secrète [210]; la publication qui en a été faite était tout à fait contraire à ses intentions, et provient de pur accident. Monsieur Walpole m'a exprimé les mêmes sentiments... »

 

*

**

 

(89) Cette lettre de Hume, si l'on considère combien il devait être froissé, semble admirablement mesurée. Encore une fois, Rousseau garda le silence; c'était «un autre soufflet» au «patron». Patient, Hume lui présenta à deux reprises ses compliments [211], la seconde fois pour demander une réponse à la dernière lettre. Enfin, ne voulant plus attendre, car il devait partir pour l'Ecosse, il prit des mesures avec le Général Con­way pour faire retirer la condition que la pension restât secrète ; il ne doutait pas du succès, mais il voulait être certain d'abord que Rousseau ne réitére­rait pas son refus. Pour obtenir cette assurance, Hume écrivit [212] :

 

«Comme je n'ai reçu, Monsieur, aucune Réponse de vous, j'en conclus que vous persévérez dans la résolution de refuser les bienfaits de Sa Majesté, tant qu'on en fera un secret. Je me suis en conséquence adressé au Général Conway pour faire supprimer cette condition, et j'ai été assez heureux pour obtenir de lui la promesse d'en parler au Roi. Il faut seulement, m'a-t-il dit, que nous sachions préalablement de Monsieur Rousseau s'il est disposé à accepter une pension qui lui serait accordée publiquement, afin que Sa Majesté ne soit pas exposée à un second refus. Il m'a autorisé à vous faire écrire là-dessus, et je vous prie de me faire savoir votre résolution le plutôt (sic) que vous pourrez. Si vous m'envoyez votre con­sentement, ce que je vous prie instamment de faire, je sais que je peux compter sur les bons offices du Duc de Richmond pour appuyer la demande du Général Conway; (90) ainsi je ne doute nullement du succès. Je suis, mon cher Monsieur, très sincèrement tout à vous.

D. H.»

 

Cette fois la réponse ne tarda pas. Rousseau la lança le 23 juin, chargée d'accusations si inattendues que Hume en reçut un coup terrible. Puisque Hume le forçait à parler, et, bien que la délicatesse dictât le silence, Rousseau s'expliquerait sans mâcher les mots: il avait pleine connaissance du piège par lequel Hume voulait le déshonorer; il lui abandonnait sa réputa­tion avec l'assurance que l'avenir rendrait justice à tous deux (Hume voyait-il ici la menace des Mémoi­res?), mais, conclut-il [213] :

 

« Je me dois de n'avoir plus de commerce avec vous, et de n'accepter, pas même à mon avantage [voire une pension du Roi d'Angleterre] aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Adieu, Monsieur, je vous souhaite le plus vrai bonheur; mais comme nous ne devons plus rien avoir à nous dire, voici la dernière lettre que vous rece­vrez de moi. »

 

Hume fut atterré. Que faire? Il eut recours à Daven­port, qu'il avait déjà prié le 19 juin d'user de son influence pour arracher à Rousseau une réponse [214]. Davenport a dû répondre à la lettre de Hume (bien que nous n'ayons pas ce document) qu'il attendrait pour voir en personne Rousseau, puisqu'il avait en tout cas l'intention d'aller prochainement à Wooton. Pour être sûr d'atteindre Davenport au plus tôt, Hume lui écrivit deux lettres, l'une adressée chez lui à (91) Davenport, mais la principale à Wooton, car, dit Hume : « from your account I have best Reason to think you are there... [215] ». Celle-ci était ainsi rédigée [216] :

 

« My dear Sir, you, and you alone can aid me in the most critical affair which, during the course of my whole life, I have been engaged in. I send you a copy of Rous­seau's answer to that friendly letter (du 19 juin) which I sent a Duplicate to you at Davenport [217]. You will be astonished as I was, at the Monstrous Ingratitude Fero­city and Frenzy of the man. I send you also enclosed my answer which I beg you to peruse before you deliver it. You must certainly think that after this provocation, I have treated him with sufficient temper, and that my demand is extremely reasonable. I can insist on no less, than that he specify the points of which I am accused. If it were necessary, I should conjure you by all your regards to truth and justice to second my demand, and make him sensible of the necessity he lies under of agreeing to it. He must pass for the Lyar and Calumnia­tor if he does not comply. Be so good, therefore, since matters have corne to this extremity, to deliver to him this letter, and tell me of his behaviour on perusing it. You will here have occasion to become acquainted with the morals and character of your guest. »

 

La lettre de Hume à Rousseau, que Davenport devait lire avant de la donner au destinataire, est du 26 juin [218] : (92)

 

«Comme la conscience me dit que j'en ai toujours agi avec vous de la manière la plus amicale, et que je vous ai donné, en toute occasion, les preuves les plus tendres et les plus actives d'une sincère admiration, vous pouvez juger de l'extrême surprise que m'a causée la lecture de votre lettre. Il est aussi impossible de répondre à des accusations si violentes et bornées à de simples généralités qu'il est impossible de les concevoir. Mais cette affaire ne peut, ne doit pas en rester là. Je suppose chari­tablement que quelqu'infâme calomniateur m'a noirci auprès de vous; mais en ce cas, le devoir vous oblige, et je suis persuadé que votre propre inclination vous porte à me donner les moyens de connaître mon accu­sateur et de me justifier; ce que vous ne pouvez faire qu'en m'instruisant de ce dont on m'accuse. Vous dites que je sais moi-même que je vous ai trahi; mais je le dis hautement et je le dirai à tout l'univers : je sais le contraire; je sais que mon amitié pour vous a été sans bornes et sans relâche, et quoique je vous en aie donné des preu­ves qui sont universellement connues en France et en Angleterre, le Public n'en connaît encore que la plus petite partie. Je demande que vous me nommiez l'homme qui ose affirmer le contraire, et surtout je demande qu'il cite une seule circonstance dans laquelle je vous aie man­qué. Vous le devez à moi; vous le devez à vous-même; vous le devez à la vérité, à l'honneur, à la justice, à tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. C'est comme inno­cent, car je ne dirai pas comme votre ami, je ne dirai pas comme votre bienfaiteur ; c'est, je le répète, comme inno­cent que je réclame le droit de prouver mon innocence et de confondre les scandaleuses faussetés qu'on peut avoir forgées contre moi. J'espère que Monsieur Daven­port, à qui j'ai envoyé une copie de votre lettre, et qui lira celle-ci avant de vous la remettre, appuiera ma demande et vous dira qu'elle est juste. J'ai heureusement conservé la Lettre que vous m'avez écrite après votre (93) arrivée à Wooton et où vous me marquez dans les termes les plus forts, et même dans des termes trop forts, com­bien vous êtes sensible aux faibles efforts que j'ai faits pour vous être utile. Le petit commerce de Lettres que nous avons eu ensuite n'a eu pour objet, de ma part, que des vues dictées par l'amitié. Dites-moi donc ce qui depuis ce temps-là a pu vous offenser ; dites-moi de quoi l'on m'accuse; dites-moi quel est mon accusateur; et quand vous aurez rempli ces conditions à ma satisfaction et à celle de Monsieur Davenport, vous aurez encore beaucoup de peine à vous justifier d'employer des expressions si outrageantes contre un homme avec qui vous avez été si étroitement lié et qui méritait, à plusieurs titres, d'être traité par vous avec plus d'égards et de décence.

 

Monsieur Davenport sait tout ce qui s'est passé relati­vement à votre pension; parce qu'il m'a paru nécessaire que la personne qui s'est chargée de vous procurer un établissement connaisse exactement l'état de votre fortune, afin qu'elle ne soit pas tentée d'exercer à votre égard des actes de générosité, - [allusion à peine voilée à l'af­faire de la voiture de retour] - qui, en parvenant par hasard à votre connaissance, pourraient vous donner quelque sujet de mécontentement. Je suis, Monsieur, etc.,

D. H. »

 

Davenport n'était pas à Wooton, comme le croyait Hume, et le paquet qui contenait cette lettre, ainsi qu'une copie de fa lettre de Rousseau du 23, et la réponse que Hume y fit, fut ouvert par Walton, le steward de Davenport, en présence de Rousseau, comme celui-ci l'explique en faisant ses excuses à Davenport [219] :

 

(94) « L'impossibilité où je suis, Monsieur, de vous faire parvenir autrement la lettre ci-jointe, m'oblige à vous envoyer un Exprès dont le voyage ne sera pas perdu pour moi, s'il me rapporte de bonnes nouvelles de votre santé.

 

La lettre ci-jointe de Monsieur Hume a été ouverte en ma présence par Monsieur Walton parce que nous étions persuadés l'un et l'autre que le contenu était pour moi. Mais à son ouverture, j'ai vu la copie d'une lettre que j'ai écrite la semaine dernière en réponse à Monsieur Hume. J'ai conclu de là que son intention était que vous vissiez le paquet avant moi; et pour que cette intention ne fût point trompée, j'ai recacheté sur le champ le paquet en présence de Monsieur Walton sans en lire un seul mot, et je vous l'envoie.

 

Il serait long de vous faire par des lettres le récit de ce qui s'est passé. Nous en causerons quand j'aurai l'hon­neur de vous voir. En attendant lisez, pesez et voyez ce qu'il vous convient de penser de cette affaire. J'attends de vos nouvelles avec la plus grande impatience, et j'aspire au moment où sans vous incommoder vous pourrez m'en donner de bouche... »

 

Davenport reçut toutes ces lettres le 30, et écrivit sur-le-champ à Hume [220] :

 

«Dear Sir, the receipt of your two last letters [221] gave me much uneasiness which was augmented by some letters received yesterday from Rousseau, along with yours, directed for me at Wooton. Surely there must have been some excessive mistake. It appears to me a heap of confusion of which I can malte neither head nor tail. His letter to you is perfectly astonishing: never anything was so furious ; so... I protest I don't know what to caIl it ! (95) I long to see him : he certainly will tell some reason or other that could induce him to write in that manner. Till I have seen him, I can give no sort of answer to your queries, as he never spoke syllable to me about any difference at all. - [Ceci est intéressant, car Davenport l'avait vu vers le temps où il composait la lettre à Conway. Rousseau aurait-il poussé à ce point la discrétion imposée par le sceau du secret à propos de la pension ? Nous croyons plutôt qu'ignorant jusqu'à quel point Davenport était lié avec Hume, et ainsi avec ses ennemis, il cachait ses soupçons ou ses certitudes : et cela explique com­ment Davenport avait pu dire à Hume que Rousseau était sain de corps et d'esprit.] - I can't possibly before Sa­turday's post ; as in this part of the country we have only three days a week to send letters to town. You desi­red me to burn the duplicate after reading. That signifies nothing, for I can send you the other which I received yesterday from Wooton. Good God, he must be excessi­vely out of the way about this pension ! In short I have not patience to add one word more till I hear what he can possibly have to say ; and then I'll immediately acquaint you... »

 

Le 1er juillet, selon sa promesse à Hume, Daven­port fit le voyage de Wooton exprès pour voir Rousseau et pour le faire s'expliquer. Il n'était guère plus instruit à son retour, faute d'une connaissance suffi­sante du français; mais il avait arraché à Rousseau la promesse qu'il s'expliquerait par écrit avec Hume. La lettre de Davenport relatant sa visite à Wooton donnait un tableau si révélateur de l'état mental de Rousseau que nous croyons nécessaire de la citer [222]:

 

(96) «Dear Sir, I went over to Wooton on Tuesday : had a long conference with Mr. Rousseau on the subject of your last two letters; gave into his hands yours addressed to him (which he had not read before) ; showed him those I received from you; and in the must earnest manner insisted upon his giving you an open answer to all your questions which I told him you certainly had a right to ask, and he could not have any pretence whatever to refuse. His spirits seemed vastly fluttered. However, he told me a long history of the whole affair. I said, that as my knowledge of the French was very imperfect, I might easily misrepresent things, so I begged him to write down his discourse, I could not help speaking a deal to him on the subject of the pension, and expressed astonishment at his ever having had the least thought of refusing the favors of the greatest king in the world. To my infinite surprise, he directly returned this answer, that he never had refused, or anything like it [223]; spoke with the greatest respect and veneration of his Majesty, and with all sorts of acknowledgments of gratitude to General Conway, etc. You may well imagine my surprise increased. He then began his story : but that I entirely leave to his pen, as he has faithfully promised to perform. I am really sorry for him; he's uneasy, frets perpetually, and looks terribly. 'Tis almost impossible to conceive the oddness of his extreme sensibility; so that I conclude, (97) when he's guilty of an error, his nerves are more in fault than his heart. Things vex him to the utmost extent of vexation, which would not even move such a dull soul as mine is. In short, I perceive his disorder is jealousy : he thinks you are fond of some savants hommes, whom he unfortunately calls his enemies. It will give me the greatest satisfaction to hear that you have received a satisfactory answer, and that everything is set right again.”

 

*

**

 

Rousseau tint parole, mais sa lettre d'explication à Hume ne répondit guère aux espérances de Davenport: bien qu'elle soit très connue, nous la donnons ici, comme nécessaire à la continuité de notre étude 1:

 

« Wooton, le 10 juillet 1766.

 

Je suis malade, Monsieur, et peu en état d'écrire ; mais vous voulez une explication, il faut vous la donner. II n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis longtemps; vous n'en voulûtes point alors, je me tus ; vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. Elle sera longue, j'en suis fâché; mais j'ai beaucoup à dire, et je n'y veux pas reve­nir deux fois.

 

Je ne vis point dans le monde; j'ignore ce qui s'y passe; je n'ai point de parti, point d'associé, point d'in­trigue; on ne me dit rien, je ne sais que ce que je sens; mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien. Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs est de se mettre à couvert des preuves juridiques; il ne ferait pas bon leur intenter procès. La conviction intérieure admet (98) un autre genre de preuve qui règle les sentiments d'un honnête homme. Vous saurez sur quoi sont fondés les miens.

 

Vous demandez, avec beaucoup de confiance, qu'on vous nomme votre accusateur. Cet accusateur, Monsieur est le seul homme au monde qui, déposant contre vous, pouvait se faire écouter de moi; c'est vous-même. Je vais me livrer sans réserve et sans crainte à mon caractère ouvert : ennemi de tout artifice, je vous parlerai avec la même franchise que si vous étiez un autre en qui j'eusse toute la confiance que je n'ai plus en vous. Je vous ferai l'histoire des mouvements de mon âme, et de ce qui les a produits, et nommant Monsieur Hume en tierce personne, je vous ferai juge vous-même de ce que je dois penser de lui : malgré la longueur de ma lettre, je n'y suivrai pas d'autre ordre que celui de mes idées, commen­çant par des indices et finissant par la démonstration.

 

Je quittais la Suisse fatigué des traitements barbares, mais qui du moins ne mettaient en péril que ma personne, et laissaient mon honneur en sûreté. Je suivais les mouvements de mon cœur, pour aller joindre milord Maréchal, quand je reçus à Strasbourg, de Monsieur Hume, l'invitation la plus tendre de passer avec lui en Angleterre, où il me promettait l'accueil le plus agréable, et plus de tranquillité que je n'y en ai trouvé. Je balançai entre l'ancien ami et le nouveau, j'eus tort ; je préférai ce dernier, j'eus plus grand tort; mais le désir de connaî­tre par moi-même une nation célèbre, dont on me disait tant de mal et tant de bien, l'emporta. Sûr de ne pas perdre Georges Keith, j'étais flatté d'acquérir David Hume. Son mérite, ses rares talents, l'honnêteté bien éta­blie de son caractère, me faisaient désirer de joindre son amitié à celle dont m'honorait son illustre compatriote ; et je me faisais une sorte de gloire de montrer un bel exemple aux gens de lettres dans l'union sincère de deux hommes dont les principes étaient si différents.

 

         (99) Avant l'invitation du Roi de Prusse et de Milord Maréchal, incertain sur le lieu de ma retraite, j'avais demandé et obtenu, par mes amis, un passeport de la cour de France, dont je me servis pour aller à Paris joindre Monsieur Hume. Il vit, et vit trop peut-être l'ac­cueil que je reçus d'un grand prince, et j'ose dire, du public. Je me prêtai par devoir, mais avec répugnance à cet éclat, jugeant combien l'envie de mes ennemis en serait irritée. Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour Monsieur Hume, que la bonne oeuvre qu'il allait faire produisit dans tout Paris. Il devait en être touché comme moi; je ne sais s'il le fut de la même manière.

 

         Nous partons avec un de mes amis qui, presque uni­quement pour moi, faisait le voyage d'Angleterre. En débarquant à Douvres, transporté de toucher enfin cette terre de liberté, et d'y être amené par cet homme illustre, je lui saute au cou, je l'embrasse étroitement sans rien dire, mais en couvrant son visage de baisers et de larmes qui parlaient assez. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remarquable où il ait pu voir en moi les saisissements d'un cœur pénétré. Je ne sais ce qu'il fait de ces souvenirs, s'ils lui viennent ; j'ai dans l'esprit qu'il en était quel­quefois importuné.

 

         Nous sommes fêtés arrivant à Londres; on s'em­presse dans tous les états à me marquer de la bienveillance et de l'estime. Monsieur Hume me présente de bonne grâce à tout le monde: il était naturel de lui attri­buer, comme je faisais, la meilleure partie de ce bon accueil : mon cœur était plein de lui, j'en parlais à tout le monde, j'en écrivais à tous mes amis; mon attachement pour lui prenait chaque jour de nouvelles forces : le sien paraissait pour moi des plus tendres, et il m'en a quelquefois donné des marques dont je me suis senti très touché. Celle de faire faire mon portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre; cette fantaisie me parut trop (100) affichée, et j'y trouvai je ne sais quel air d'ostentation qui ne me plut pas. C'est tout ce que j'aurais pu passer à Monsieur Hume s'il eût été homme à jeter son argent par les fenêtres, et qu'il eût eu dans une galerie tous les portraits de ses amis. Au reste, j'avouerai sans peine qu'en cela je puis avoir tort.

 

Mais ce qui me parut un acte d'amitié et de généro­sité des plus vrais et des plus estimables, des plus dignes en un mot de Monsieur Hume, ce fut le soin qu'il prit de solliciter pour moi de lui-même une pension du roi, à laquelle je n'avais assurément aucun droit d'aspirer. Té­moin du zèle qu'il mit à cette affaire, j'en fus vivement pénétré : rien ne pouvait plus me flatter qu'un service de cette espèce, non pour l'intérêt assurément, car, trop attaché peut-être à ce que je possède, je ne sais point désirer ce que je n'ai pas; et, ayant par mes amis et par mon travail du pain suffisamment pour vivre, je n'am­bitionne rien de plus; mais l'honneur de recevoir des té­moignages de bonté, je ne dirai pas d'un si grand mo­narque, mais d'un si bon père, d'un si bon homme, m'af­fectait sensiblement; et quand je considérais encore dans cette grâce que le ministre qui l'avait obtenue était la probité vivante, cette probité si utile aux peuples, et si rare dans son état, je ne pouvais que me glorifier d'avoir pour bienfaiteurs trois hommes du monde que j'aurais le plus désirés pour amis. Aussi, loin de me refuser à la pension offerte, je ne mis, pour l'accepter, qu'une con­dition nécessaire; savoir, un consentement dont, sans manquer à mon devoir, je ne pouvais me passer.

 

Honoré des empressements de tout le monde, je tâ­chais d'y répondre convenablement. Cependant ma mau­vaise santé et l'habitude de vivre à la campagne me firent trouver le séjour de la ville incommode; aussitôt les maisons de campagne se présentent en foule: on m'en offre à choisir dans toutes les provinces. Monsieur Hume se charge des propositions, il me les fait, il me conduit (101) même à deux ou trois campagnes voisines: j'hésite longtemps sur le choix; il augmentait cette incertitude. Je me détermine enfin pour cette province, et d'abord Monsieur Hume arrange tout; les embarras s'aplanissent; je pars; j'arrive dans cette habitation solitaire, commode, agréable: le maître de la maison prévoit tout, pourvoit à tout, rien ne manque, je suis tranquille, indépendant. Voilà le moment si désiré où tous mes maux doivent finir; non, c'est là qu'ils commencent, plus cruels que je ne les avais encore éprouvés.

 

J'ai parlé jusqu'ici d'abondance de cœur, et rendant avec le plus grand plaisir justice aux bons offices de Monsieur Hume. Que ce qui me reste à dire n'est-il de la même nature! Rien ne me coûtera jamais de ce qui pourra l'honorer. Il n'est permis de marchander sur le prix des bienfaits que quand on vous accuse d'ingrati­tude; et Monsieur Hume m'en accuse aujourd'hui. J'oserai donc faire une observation qu'il rend nécessaire. En appréciant ses soins par la peine et le temps qu'ils lui coûtaient, ils étaient d'un prix inestimable, encore plus par sa bonne volonté: pour le bien réel qu'ils m'ont fait, ils ont plus d'apparence que de poids. Je ne venais point comme un mendiant quêter du pain en Angleterre; j'y apportais le mien, j'y venais absolument chercher un asile, et il est ouvert à tout étranger. D'ailleurs je n'y étais point tellement inconnu, qu'arrivant seul j'eusse manqué d'assistance et de services. Si quelques person­nes m'ont recherché pour Monsieur Hume, d'autres aussi m'ont recherché pour moi; et, par exemple, quand Monsieur Davenport voulut bien m'offrir l'asile que j'habite, ce ne fut pas pour lui, qu'il ne connaissait point, et qu'il vit seulement pour le prier de faire et d'appuyer son obligeante proposition. Ainsi, quand Monsieur Hume tâche aujourd'hui d'aliéner de moi cet honnête homme, il cherche à m'ôter ce qu'il ne m'a pas donné. Tout ce qui s'est fait de bien se serait fait sans lui à peu près de (102) même, et peut-être mieux; mais le mal ne se fût point fait. Car pourquoi ai-je des ennemis en Angleterre ? Pourquoi ces ennemis sont-ils précisément les amis de Monsieur Hume ? Qui est-ce qui a pu m'attirer leur ini­mitié? Ce n'est pas moi, qui ne les vis de ma vie, et qui ne les connais pas; je n'en aurais aucun si j'y étais venu seul.

 

J'ai parlé jusqu'ici de faits publics et notoires, qui, par leur nature et par ma reconnaissance, ont eu le plus grand éclat. Ceux qui me restent à dire sont non seulement particuliers, mais secrets, du moins dans leur cause, et l'on a pris toutes les mesures possibles pour qu'ils restassent cachés au public; mais, bien connus de la personne intéressée, ils n'en opèrent pas moins sa propre conviction.

 

Peu de temps après notre arrivée à Londres, j'y re­marquai dans les esprits, à mon égard, un changement sourd qui bientôt devint très sensible. Avant que je vinsse en Angleterre, elle était un des pays de l'Europe où j'avais le plus de réputation, j'oserais presque dire de considération; les papiers publics étaient pleins de mes éloges, et il n'y avait qu'un cri contre mes persé­cuteurs. Ce ton se soutint à mon arrivée: les papiers l'an­noncèrent en triomphe; l'Angleterre s'honorait d'être mon refuge : elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout à coup, et sans aucune cause assi­gnable, ce ton change, mais si fort et si vite, que dans tous les caprices du public on n'en voit guère de plus étonnant. Le signal fut donné dans un certain magasin, aussi plein d'inepties que de mensonges, où l'auteur, bien instruit, ou feignant de l'être, me donnait pour fils de musicien. Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d'une manière équivoque ou malhon­nête; tout ce qui avait trait à mes malheurs était dé­guisé, altéré, présenté sous un faux jour, et toujours le moins à mon avantage qu'il était possible: loin de parler (103) de l'accueil que j'avais reçu à Paris, et qui n'avait fait que trop de bruit, on ne supposait pas même que j'eusse osé paraître dans cette ville, et un des amis de Monsieur Hume fut très surpris quand je lui dis que j'y avais passé.

 

Trop accoutumé à l'inconstance du public pour m'en affecter encore, je ne laissais pas d'être étonné de ce changement si brusque, de ce concert si singulièrement unanime, que pas un de ceux qui m'avaient tant loué absent, ne parût, moi présent, se souvenir de mon exis­tence. Je trouvais bizarre que précisément après le retour de Monsieur Hume, qui a tant de crédit à Londres, tant d'influence sur les gens de lettres et les libraires, et de si grandes liaisons avec eux, sa présence eût produit un effet si contraire à celui qu'on en pouvait attendre, que, parmi tant d'écrivains de toute espèce, pas un de ses amis ne se montrât le mien: et l'on voyait bien que ceux qui parlaient de moi n'étaient pas ses ennemis, puisqu'en faisant sonner son caractère public, ils disaient que j'avais traversé la France sous sa protection, à la faveur d'un passeport qu'il m'avait obtenu de la cour; et peu s'en fallait qu'ils ne fissent entendre que j'avais fait le voyage à sa suite et à ses frais.

 

Ceci ne signifiait rien encore et n'était que singulier; mais ce qui l'était davantage fut que le ton de ses amis ne changea pas moins avec moi que celui du public: tou­jours, je me fais un plaisir de le dire, leurs soins, leurs bons offices ont été les mêmes, et très grands en ma fa­veur; mais, loin de me marquer la même estime, celui surtout dont je veux parler et chez qui nous étions des­cendus à notre arrivée, accompagnait tout cela de pro­pos si durs, et quelquefois si choquants, qu'on eût dit qu'il ne cherchait à m'obliger que pour avoir droit de me marquer du mépris. Son frère, d'abord très accueillant, très honnête, changea bientôt avec si peu de mesure, qu'il ne daignait pas même, dans leur propre maison, (104) me dire un seul mot, ni me rendre le salut, ni aucun des devoirs qu'on rend chez soi aux étrangers. Rien cepen­dant n'était survenu de nouveau que l'arrivée de Jean-Jacques Rousseau et de David Hume; et certainement la cause de ces changements ne vint pas de moi, à moins que trop de simplicité, de discrétion, de modestie, ne soit un moyen de mécontenter les Anglais.

 

         Pour Monsieur Hume, loin de prendre avec moi un ton révoltant, il donnait dans l'autre extrême. Les fla­gorneries m'ont toujours été suspectes; il m'en a fait de toutes les façons, au point de me forcer, n'y pouvant tenir davantage, à lui en dire mon sentiment. Sa conduite le dispensait fort de s'étendre en paroles: cependant, puisqu'il en voulait dire, j'aurais voulu qu'à toutes ces louanges fades il eût substitué quelquefois la voix d'un ami: mais je n'ai jamais trouvé dans son langage rien qui sentît la vraie amitié, pas même dans la façon dont il parlait de moi à d'autres en ma présence. On eût dit qu'en voulant me faire des patrons il cherchait à m'ôter leur bienveillance, qu'il voulait plutôt que j'en fusse assisté qu'aimé ; et j'ai quelquefois été surpris du tour révoltant qu'il donnait à ma conduite près des gens qui pouvaient s'en offenser. Un exemple éclaircira ceci. Monsieur Penneck, du Muséum, ami de Milord Maréchal, et pasteur d'une paroisse où l'on voulait m'établir, vient nous voir. Monsieur Hume, moi présent, lui fait mes excuses de ne l'avoir pas prévenu. « Le docteur Maty, lui dit-il, nous avait invités pour jeudi au Muséum, où Monsieur Rousseau devait vous voir; mais il préféra d'aller avec Madame Garrick à la comédie: on ne peut pas faire tant de choses en un jour. » Vous m'avouerez, Monsieur, que c'était là une étrange façon de me capter la bienveillance de Monsieur Penneck.

 

       Je ne sais ce qu'avait pu dire en secret Monsieur Hume à ses connaissances; mais rien n'était plus bi­zarre que leur façon d'en user avec moi, de son aveu, (105) souvent même par son assistance. Quoique ma bourse ne fût pas vide, que je n'eusse besoin de celle de personne, et qu'il le sût très bien, l'on eût dit que je n'étais là que pour vivre aux dépens du public, et qu'il n'était question que de me faire l'aumône, de manière à m'en sauver un peu l'embarras. Je puis dire que cette affecta­tion continuelle et choquante est une des choses qui m'ont fait prendre le plus en aversion le séjour de Lon­dres. Ce n'est sûrement pas sur ce pied qu'il faut pré­senter en Angleterre un homme à qui l'on veut attirer un peu de considération: mais cette charité peut être béni­gnement interprétée, et je consens qu'elle le soit. Avan­çons.

 

On répand à Paris une fausse lettre du Roi de Prusse à moi adressée, et pleine de la plus cruelle malignité. J'apprends avec surprise que c'est un Monsieur Wal­pole, ami de Monsieur Hume, qui répand cette lettre. Je lui demande si cela est vrai: mais, pour toute réponse, il me demande de qui je le tiens. Un moment aupara­vant, il m'avait donné une carte pour ce même Monsieur Walpole, afin qu'il se chargeât de papiers qui m'impor­tent, et que je veux faire venir de Paris en sûreté.

 

J'apprends que le fils du jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement l'ami, le protégé de Monsieur Hume, mais qu'ils logent ensemble, et, quand Monsieur Hume voit que je sais cela, il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au père. J'ai logé quelques nuits dans cette maison chez Monsieur Hume avec ma gouvernante; et à l'air, à l'ac­cueil dont nous ont honorés ses hôtesses, qui sont ses amies, j'ai jugé de la façon dont lui, ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler à son père, ont pu leur parler d'elle et de moi.

 

Ces faits combinés entre eux, et avec une certaine apparence générale, me donnent insensiblement une inquiétude que je repousse avec horreur. Cependant les (106) lettres que j'écris n'arrivent pas: j'en reçois qui ont été ouvertes, et toutes ont passé par les mains de Monsieur Hume. Si quelqu'une lui échappe, il ne peut cacher l'ar­dente avidité de la voir. Un soir je vois encore chez lui une manœuvre de lettre dont je suis frappé. Après le souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu, je m'aperçois qu'il me fixe, comme il lui arrivait souvent, et d'une manière dont l'idée est difficile à rendre. Pour cette fois, son regard sec, ardent, moqueur et prolongé, devint plus qu'inquiétant. Pour m'en débarrasser, j'essayai de le fixer à mon tour; mais, en arrêtant mes yeux sur les siens, je sens un frémissement inexplicable, et bientôt je suis forcé de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d'un bon homme; mais où, grand Dieu ! ce bon homme emprunte-t-il les yeux dont il fixe ses amis ?

 

            L'impression de ce regard me reste et m'agite, mon trouble augmente jusqu'au saisissement: si l'épanchement n'eût succédé, j'étouffais. Bientôt un violent re­mords me gagne; je m'indigne de moi-même: enfin, dans un transport que je me rappelle encore avec délices, je m'élance à son cou, je le serre étroitement; suffoqué de sanglots, inondé de larmes, je m'écrie d'une voix entre-coupée:  Non, non, David Hume n'est pas un traître ; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. David Hume me rend poliment mes embrassements, et, tout en me frappant de petits coups sur le dos, me répète plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi! mon cher Monsieur! Eh! mon cher Monsieur! Quoi donc! mon cher Monsieur! Il ne me dit rien de plus; nous allons nous coucher, et je pars le lendemain pour la province.

 

            Arrivé dans cet agréable asile où j'étais venu chercher le repos de si loin, je devais le trouver dans une maison solitaire, commode, riante, dont le maître, homme d'esprit et de mérite, n'épargnait rien de ce qui pouvait (107) m'en faire aimer le séjour. Mais quel repos peut-on goûter dans la vie quand le cœur est agité ? Troublé de la plus cruelle incertitude, et ne sachant que penser d'un homme que je devais aimer, je cherchai à me délivrer de ce doute funeste en rendant ma confiance à mon bienfaiteur: car, pourquoi, par quel caprice inconcevable, eût-il eu tant de zèle à l'extérieur pour mon bien-être, avec des projets secrets contre mon honneur ? Dans les observations qui m'avaient inquiété chaque fait en lui-même était peu de choses, il n'y avait que leur concours d'étonnant, et peut-être, instruit d'autres faits que j'igno­rais, Monsieur Hume pouvait-il, dans un éclaircissement, me donner une solution satisfaisante. La seule chose inexplicable était qu'il se fût refusé à un éclaircissement que son honneur et son amitié pour moi rendaient également nécessaires. Je voyais qu'il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas, et que je mourais d'envie d'entendre. Avant donc de me décider absolument sur son compte, je voulus faire un dernier effort, et lui écrire pour le ramener, s'il se laissait séduire à mes ennemis, ou pour le faire expliquer de manière ou d'autre. Je lui écrivis une lettre, qu'il dut trouver fort naturelle s'il était coupable, mais fort extraordinaire s'il ne l'était pas; car quoi de plus extraordinaire qu'une lettre pleine à la fois de gratitude sur ses services et d'inquiétudes sur ses sentiments, et où, mettant pour ainsi dire ses actions d'un côté et ses sentiments de l'autre, au lieu de parler des preuves d'amitié qu'il m'avait données, je le prie de m'aimer à cause du bien qu'il m'avait fait ? Je n'ai pas pris mes précautions d'assez loin pour garder une copie de cette lettre mais puisqu'il les a prises lui, qu'il la montre; et quiconque la lira, y voyant un homme tour­menté d'une peine secrète qu'il veut faire entendre et qu'il n'ose dire, sera curieux, je m'assure, de savoir quel éclaircissement cette lettre aura produit, surtout à la suite de la scène précédente. Aucun, rien du tout: Monsieur (108) Hume se contente, en réponse, de me parler des soins obligeants que Monsieur Davenport se propose de prendre en ma faveur; du reste, pas un seul mot sur le principal sujet de ma lettre, ni sur l'état de mon cœur dont il devait si bien voir le tourment. Je fus frappé de ce silence, encore plus que je ne l'avais été de son flegme à notre dernier entretien. J'avais tort, ce silence était fort naturel après l'autre, et j'aurais dû m'y attendre ; car, quand on a osé dire en face à un homme : Je suis tenté de vous croire un traître, et qu'il n'a pas la curiosité de demander sur quoi, l'on peut compter qu'il n'aura pa­reille curiosité de sa vie, et, pour peu que les indices le chargent, cet homme est jugé.

 

Après la réception de sa lettre, qui tarda beaucoup, je pris enfin mon parti, et résolus de ne lui plus écrire. Tout me confirma bientôt dans ma résolution de rompre avec lui tout commerce. Curieux au dernier point du dé­tail de mes moindres affaires, il ne s'était pas borné à s'en informer de moi dans nos entretiens; mais j'appris qu'après avoir commencé par faire avouer à ma gouver­nante qu'elle en était instruite, il n'avait pas laissé échapper avec elle un seul tête-à-tête sans l'interroger jusqu'à l'importunité sur mes occupations, sur mes res­sources, sur mes amis, sur mes connaissances, sur leur nom, leur état, leur demeure; et, avec une adresse jésui­tique, il avait demandé séparément les mêmes choses à elle et à moi. On doit prendre intérêt aux affaires d'un ami; mais on doit se contenter de ce qu'il veut nous en dire, surtout quand il est aussi ouvert, aussi confiant que moi, et tout ce petit cailletage de commère convient on ne peut pas plus mal à un philosophe.

 

Dans le même temps, je reçois encore deux lettres, qui ont été ouvertes: l'une de Monsieur Boswell, dont le cachet était en si mauvais état, que Monsieur Davenport, en la recevant, le fit remarquer au laquais de Monsieur Hume; et l'autre de Monsieur d'Ivernois, dans un paquet (109) de Monsieur Hume, laquelle avait été recachetée au moyen d'un fer chaud qui, maladroitement appliqué, avait brûlé le papier autour de l'empreinte. J'écrivis à Monsieur Davenport pour le prier de garder par-devers lui toutes les lettres qui lui seraient remises par moi, et de n'en remettre aucune à personne, sous quelque prétexte que ce fût. J'ignore si Monsieur Davenport, bien éloigné de penser que cette précaution pût regarder Monsieur Hume, lui montra ma lettre; mais je sais que tout disait à celui-ci qu'il avait perdu ma confiance, et qu'il n'en allait pas moins son train sans s'embarrasser de la recouvrer.

 

Mais que devins-je lorsque je vis dans les papiers publics la prétendue lettre du Roi de Prusse, que je n'avais pas encore vue, cette fausse lettre imprimée en français et en anglais, donnée pour vraie, même avec la signature du roi, et que j'y reconnus la plume de Monsieur d'Alembert, aussi sûrement que si je la lui avais vu écrire !

 

A l'instant un trait de lumière vint m'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et prompt du public anglais à mon égard, et je vis à Paris le foyer du complot qui s'exécutait à Londres.

 

Monsieur d'Alembert, autre ami très intime de Monsieur Hume, était depuis longtemps mon ennemi caché; et n'épiait que les occasions de me nuire sans se com­mettre; il était le seul des gens de lettres d'un certain nom et de mes anciennes connaissances qui ne me fût point venu voir, ou qui ne m'eût rien fait dire à mon dernier passage à Paris. Je connaissais ses dispositions secrètes, mais je m'en inquiétais peu, me contentant d'en avertir mes amis dans l'occasion. Je me souviens qu'un jour, questionné sur son compte par Monsieur Hume, qui questionna de même ensuite ma gouvernante, je lui dis que Monsieur d'Alembert était un homme adroit et rusé. Il me contredit avec une chaleur dont je m'étonnai, ne (110) sachant pas alors qu'ils étaient si bien ensemble, et que c'était sa propre cause qu'il défendait.

 

La lecture de cette lettre m'alarma beaucoup; et sentant que j'avais été attiré en Angleterre en vertu d'un projet qui commençait à s'exécuter, mais dont j'ignorais le but, je sentais le péril sans savoir où il pouvait être, ni de quoi j'avais à me garantir: je me rappelais alors qua­tre mots effrayants de Monsieur Hume, que je rapporterai ci-après. Que penser d'un écrit où l'on me faisait un crime de mes misères, qui tendait à m'ôter la commisé­ration de tout le monde dans mes malheurs, et qu'on donnait sous le nom du prince même qui m'avait pro­tégé, pour en rendre l'effet plus cruel encore ? Que devais-je augurer de la suite d'un tel début ? Le peuple anglais lit les papiers publics, et n'est déjà pas trop favo­rable aux étrangers. Un vêtement qui n'est pas le sien suffit pour le mettre de mauvaise humeur; qu'en doit attendre un pauvre étranger dans ses promenades cham­pêtres, le seul plaisir de la vie auquel il est borné ? Quand on aura persuadé à ces bonnes gens que cet homme aime qu'on le lapide, ils seront fort tentés de lui en donner l'amusement. Mais ma douleur, ma douleur profonde et cruelle, la plus amère que j'aie jamais ressentie, ne venait pas du péril auquel j'étais exposé; j'en avais trop bravé d'autres pour être fort ému de celui-là; la trahison d'un faux ami, dont j'étais la proie, était ce qui por­tait dans mon cœur trop sensible l'accablement, la tris­tesse et la mort. Dans l'impétuosité d'un premier mou­vement, dont jamais je ne fus le maître, j'écris des let­tres pleines de désordre, où je ne déguise ni mon trouble ni mon indignation.

 

Monsieur, j'ai tant de choses à dire que chemin fai­sant j'en oublie la moitié. Par exemple, une relation en forme de lettre sur mon séjour à Montmorency fut portée par des libraires à Monsieur Hume, qui me la montra. Je consentis qu'elle fût imprimée; il se chargea d'y veiller: (111) cela n'a jamais paru. J'avais apporté un exemplaire des Lettres de Monsieur du Peyrou, contenant la relation des affaires à Neuchâtel, qui me regardent: je les remis aux mêmes libraires à leur prière pour les faire traduire et réimprimer; Monsieur Hume se chargea d'y veiller: elles n'ont jamais paru. Dès que la fausse lettre du Roi de Prusse et sa traduction parurent, je compris pourquoi les autres écrits restaient supprimés, et je l'écrivis aux libraires. J'écrivis d'autres lettres qui probablement ont couru dans Londres; enfin j'employai le crédit d'un homme de mérite et de qualité, pour faire mettre dans les papiers une déclaration de l'imposture: dans cette déclaration, je laissais paraître toute ma douleur, et je n'en déguisais pas la cause.

 

            Jusqu'ici Monsieur Hume a semblé marcher dans les ténèbres; vous l'allez voir désormais dans la lumière et marcher à découvert. II n'y a qu'à toujours aller droit avec les gens rusés; tôt ou tard ils se décèlent par leurs ruses mêmes.

 

            Lorsque cette prétendue lettre du Roi de Prusse fut publiée à Londres, Monsieur Hume, qui certainement sa­vait qu'elle était supposée, puisque je le lui avais dit, n'en dit rien, ne m'écrit rien, se tait, et ne songe pas même à faire en faveur de son ami absent, aucune décla­ration de la vérité. Il ne fallait, pour aller au but, que laisser dire et se tenir coi; c'est ce qu'il fit.

 

            Monsieur Hume ayant été mon conducteur en Angleterre, y était en quelque façon mon protecteur, mon pa­tron. S'il était naturel qu'il prît ma défense, il ne l'était pas moins qu'ayant une protestation publique à faire je m'adressasse à lui pour cela. Ayant déjà cessé de lui écrire, je n'avais garde de recommencer. Je m'adresse à un autre. Premier soufflet sur la joue de mon patron : il n'en sent rien.

 

            En disant que la lettre était fabriquée à Paris, il m'importait fort peu lequel on entendît de Monsieur (112) d'Alembert ou de son prête-nom, Monsieur Walpole ; mais, en ajoutant que ce qui navrait et déchirait mon cœur était que l'imposteur avait des complices en An­gleterre, je m'expliquais avec la plus grande clarté pour leur ami qui était à Londres et qui voulait passer pour le mien; il n'y avait certainement que lui seul en Angleterre dont la haine pût déchirer et navrer mon cœur. Second soufflet sur la joue de mon patron: il n'en sent rien.

 

            Au contraire, il feint malignement que mon affliction venait seulement de la publication de cette lettre, afin de me faire passer pour un homme vain, qu'une satire af­fecte beaucoup. Vain ou non, j'étais mortellement af­fligé; il le savait, et ne m'écrivait pas un mot. Ce tendre ami, qui a tant à cœur que ma bourse soit pleine, se sou­cie assez peu que mon cœur soit déchiré.

 

            Un autre écrit parait bientôt dans les mêmes feuilles, de la même main que le premier, plus cruel encore, s'il était possible et où l'auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil que j'avais reçu à Paris. Cet écrit ne m'af­fecte plus: il ne m'apprenait rien de nouveau; les libelles pouvaient aller leur train sans m'émouvoir, et le volage public lui-même se lassait d'être longtemps occupé du même sujet. Ce n'est pas le compte des comploteurs qui, ayant ma réputation d'honnête homme à détruire, veu­lent de manière ou d'autre en venir à bout. Il fallut chan­ger de batterie.

 

            L'affaire de la pension n'était pas terminée : il ne fut pas difficile à Monsieur Hume d'obtenir de l'huma­nité du ministre et de la générosité du prince qu'elle le fût. Il fut chargé de me le marquer, il le fit. Ce moment fut, je l'avoue un des plus critiques de ma vie. Combien il m'en coûta pour faire mon devoir! Mes engagements précédents, l'obligation de correspondre avec respect aux bontés du roi, l'honneur d'être l'objet de ses attentions, de celles de son ministre, le désir de marquer combien (113) j'y étais sensible, même l'avantage d'être un peu plus au large en approchant de la vieillesse, accablé d'ennemis et de maux, enfin l'embarras de trouver une excuse hon­nête pour éluder un bienfait déjà presque accepté: tout me rendait difficile et cruelle la nécessité d'y renoncer, car il le fallait assurément, ou me rendre le plus vil de tous les hommes en devenant volontairement l'obligé de celui dont j'étais trahi.

 

Je fis mon devoir, non sans peine; j'écrivis directement à Monsieur le Général Conway, et avec autant de respect et d'honnêteté qu'il me fut possible sans refus absolu, je me défendis pour le présent d'accepter. Monsieur Hume avait été le négociateur de l'affaire, le seul même qui en eût parlé; non seulement je ne lui répon­dis point, quoique ce fût lui qui m'eût écrit, mais je ne dis pas un mot de lui dans ma lettre. Troisième soufflet sur la joue de mon patron ; et pour celui-là, s'il ne le sent pas, c'est assurément sa faute: il n'en sent rien.

 

Ma lettre n'était pas claire, et ne pouvait l'être pour Monsieur le Général Conway qui ne savait pas à quoi te­nait ce refus ; mais elle l'était fort pour Monsieur Hume qui le savait très bien: cependant il feint de prendre le change, tant sur le sujet de ma douleur que sur celui de mon refus, et dans un billet qu'il m'écrit, il me fait entendre qu'on me ménagera la continuation des bontés du roi, si je me ravise sur la pension. En un mot, il prétend à toute force, et quoi qu'il arrive, demeurer mon patron malgré moi. Vous jugez bien, Monsieur, qu'il n'attendait pas de réponse, et il n'en eut point.

 

Dans ce même temps à peu près, car je ne sais pas les dates, et cette exactitude ici n'est pas nécessaire, pa­rut une lettre de Monsieur de Voltaire à moi adressée, avec une traduction anglaise qui renchérit encore sur l'original. Le noble objet de ce spirituel ouvrage est de m'attirer le mépris et la haine de ceux chez qui je me suis réfugié. Je ne doutai pas que mon cher patron n'eût (114) été un des instruments de cette publication, surtout quand je vis qu'en tâchant d'aliéner de moi ceux qui pouvaient en ce pays me rendre la vie agréable, on avait omis de nommer celui qui m'y avait conduit. On savait sans doute que c'était un soin superflu, et qu'à cet égard rien ne restait à faire. Ce nom, si maladroitement oublié dans cette lettre, me rappela ce que dit Tacite du portrait de Brutus omis dans une pompe funèbre, que chacun l'y dis­tinguait précisément parce qu'il n'y était pas.

 

On ne nommait donc pas Monsieur Hume, mais il vit avec les gens qu'on nommait; il a pour ami tous mes ennemis, on le sait: ailleurs les Tronchin, les d'Alembert, les Voltaire; mais il y a bien pis à Londres, c'est que je n'y ai pour ennemis que ses amis. Eh! pourquoi y en aurai-je d'autres? pourquoi même y ai-je ceux-là? Qu'ai-je fait à Lord Littleton que je ne connais même pas ? Qu'ai-je fait à Monsieur Walpole que je ne connais pas davantage? Que savent-ils de moi, sinon que je suis malheureux et l'ami de leur ami, Hume ? Que leur a-t-il donc dit, puisque ce n'est que par lui qu'ils me connaissent ? Je crois bien qu'avec le rôle qu'il fait, il ne se démasque pas devant tout le monde; ce ne serait plus être masqué. Je crois bien qu'il ne parle pas de moi à Monsieur le Général Conway ni à Monsieur le Duc de Rich­mond comme il en parle dans ses entretiens secrets avec Monsieur Walpole, et dans sa correspondance secrète avec Monsieur d'Alembert; mais qu'on découvre la trame qui s'ourdit à Londres depuis mon arrivée, et l'on verra si Monsieur Hume n'en tient pas les principaux fils.

 

Enfin le moment venu qu'on croit propre à frapper le grand coup, on en prépare l'effet par un nouvel écrit sa­tirique qu'on fait mettre dans les papiers. S'il m'était resté jusqu'alors le moindre doute, comment aurait-il pu tenir devant cet écrit, puisqu'il contenait des faits qui n'étaient connus que de Monsieur Hume, changés, il est vrai, pour les rendre odieux au public ?

 

            (115) On dit dans cet écrit que j'ouvre ma porte aux grands, et que je la ferme aux petits. Qui est-ce qui sait à qui j'ai ouvert ou fermé ma porte, que Monsieur Hume, avec qui j'ai demeuré et par qui sont venus tous ceux que j'ai vus ? Il en excepta un grand que j'ai reçu de bon cœur sans le connaître, et que j'aurais reçu de bien meil­leur cœur encore si je l'avais connu. Ce fut Monsieur Hume qui me dit son nom quand il fut parti [224]. En l'ap­prenant, j'eus un vrai chagrin que, daignant monter au second étage, il ne fût pas entré au premier.

 

            Quant aux petits, je n'ai rien à dire. J'aurais désiré voir moins de monde; mais ne voulant déplaire à personne, je me laissais diriger par Monsieur Hume, et j'ai reçu de mon mieux tous ceux qu'ils m'a présentés, sans distinction de petits ni de grands.

 

            On dit dans ce même écrit que je reçois mes parents froidement, pour ne rien dire de plus. Cette généralité consiste à avoir une fois reçu assez froidement le seul parent que j'aie hors de Genève, et cela en présence de Monsieur Hume. C'est nécessairement ou Monsieur Hume ou ce parent qui a fourni cet article. Or, mon cousin, que j'ai toujours connu pour bon parent et pour honnête homme n'est point capable de fournir à des satires publi­ques contre moi; d'ailleurs, borné par son état à la so­ciété des gens de commerce, il ne vit pas avec les gens de lettres, ni avec ceux qui fournissent des articles dans les papiers, encore moins avec ceux qui s'occupent à des satires: ainsi l'article ne vient pas de lui. Tout au plus puis-je penser que Monsieur Hume aura tâché de le faire jaser, ce qui n'est pas absolument difficile, et qu'il aura tourné ce qu'il a dit de la manière la plus favorable à ses vues. Il est bon d'ajouter qu'après ma rupture avec Monsieur Hume j'en avais écrit à ce cousin-là.

 

         Enfin on dit dans ce même écrit que je suis sujet à (116) changer d'amis. II ne faut pas être bien fin pour com­prendre à quoi cela prépare.

 

            Distinguons. J'ai depuis vingt-cinq et trente ans des amis très solides. J'en ai de plus nouveaux, mais non moins sûrs, que je garderai plus longtemps si je vis. Je n'ai pas en général trouvé la même sûreté chez ceux que j'ai faits parmi les gens de lettres: aussi j'en ai changé quelquefois, et j'en changerai tant qu'ils me seront sus­pects; car je suis bien déterminé à ne garder jamais d'amis par bienséance: je n'en veux avoir que pour les aimer.

 

            Si jamais j'eus une conviction intime et certaine, je l'ai que Monsieur Hume a fourni les matériaux de cet écrit. Bien plus, non seulement j'ai cette certitude, mais il m'est clair qu'il a voulu que je l'eusse; car comment supposer un homme aussi fin assez maladroit pour se découvrir à ce point, voulant se cacher.

 

            Quel était son but ? Rien n'est plus clair encore ; c'était de porter mon indignation à son dernier terme, pour amener avec plus d'éclat le coup qu'il me préparait. Il sait que, pour me faire faire bien des sottises, il suffit de me mettre en colère. Nous sommes au moment criti­que qui montrera s'il a bien ou mal raisonné.

 

            Il faut se posséder autant que fait Monsieur Hume, il faut avoir son flegme et toute sa force d'esprit pour prendre le parti qu'il prit, après tout ce qui s'était passé. Dans l'embarras où j'étais, écrivant à Monsieur le Géné­ral Conway, je ne pus remplir ma lettre que de phrases obscures dont Monsieur Hume fit, comme mon ami, l'in­terprétation qui lui plut. Supposant donc, quoiqu'il sût très bien le contraire, que c'était la clause du secret qui me faisait de la peine, il obtient de Monsieur le Général qu'il voudrait bien s'employer pour la faire lever. Alors cet homme stoïque et vraiment insensible m'écrit la let­tre la plus amicale, où il me marque qu'il s'est employé pour faire lever la clause; mais qu'avant toute chose il faut (117) savoir si je veux accepter sans cette condition, pour ne pas exposer Sa Majesté à un second refus.

 

            C'était ici le moment décisif, la fin, l'objet de tous ses travaux; il lui fallait une réponse, il la voulait. Pour que je ne pusse me dispenser de la faire, il envoya à Monsieur Davenport un duplicata de sa lettre, et, non content de cette précaution, il m'écrit dans un autre bil­let qu'il ne saurait rester plus longtemps à Londres pour mon service. La tête me tourna presque en lisant ce bil­let. De mes jours je n'ai rien trouvé de plus inconvenant.

 

            Il l'a donc enfin, cette réponse tant désirée, et se presse déjà d'en triompher. Déjà, écrivant à Monsieur Davenport, il me traite d'homme féroce et de monstre d'ingratitude: mais il lui faut plus; ses mesures sont bien prises, à ce qu'il pense: nulle preuve contre lui ne peut échapper. Il veut une explication; il l'aura, et la voici.

 

            Rien ne la conclut mieux que le dernier trait qui l'amène. Seul il prouve tout et sans réplique.

 

            Je veux supposer, par impossible, qu'il n'est rien re­venu à Monsieur Hume de mes plaintes contre lui: il n'en sait rien, il les ignore aussi parfaitement que s'il n'eût été faufilé avec personne qui en fût instruit, aussi par­faitement que si durant ce temps il eût vécu à la Chine; mais ma conduite immédiate entre lui et moi, les derniers mots si frappants que je lui dis à Londres, la lettre qui suivit pleine d'inquiétudes et de crainte, mon silence obstiné plus énergique que des paroles, ma plainte amère et publique au sujet de la lettre de Monsieur d'Alembert, ma lettre au Ministre, qui ne m'a point écrit, en réponse à celle qu'il m'écrit lui-même et dans laquelle je ne dis pas un mot de lui; enfin mon refus, sans daigner m'adres­ser à lui, d'acquiescer à une affaire qu'il a traitée en ma faveur, moi le sachant, et sans opposition de ma part; tout cela parle seul du ton le plus fort, je ne dis pas à tout homme qui aurait quelque sentiment dans l'âme, mais à tout homme qui n'est pas hébété.

 

            (118) Quoi! après que j'ai rompu tout commerce avec lui depuis près de trois mois, après que je n'ai répondu à pas une de ses lettres, quelque important qu'en fût le sujet, environné des marques publiques et particulières de l'affliction que son infidélité me cause, cet homme éclairé, ce beau génie, naturellement si clairvoyant, et volontairement si stupide, ne voit rien, et, sans un seul mot de plainte, de justification, d'explication, il continue à se donner, malgré moi, pour moi, les soins les plus grands, les plus empressés; il m'écrit affectueusement qu'il ne peut rester à Londres plus longtemps pour mon service, comme si nous étions d'accord qu'il y restera pour cela! Cet aveuglement, cette impassibilité, cette obstination, ne sont pas dans la nature; il faut expliquer cela par d'au­tres motifs. Mettons cette conduite dans un plus grand jour, car c'est un point décisif.

 

            Dans cette affaire, il faut nécessairement que Monsieur Hume soit le plus grand ou le dernier des hommes; il n'y a pas de milieu. Reste à voir lequel c'est des deux.

 

            Malgré tant de marques de dédain de ma part, Monsieur Hume avait-il l'étonnante générosité de vouloir me servir sincèrement ? Il savait qu'il m'était impossible d'accepter ses bons offices, tant que j'aurais de lui les sentiments que j'avais conçus; il avait éludé l'explication lui-même. Ainsi, me servant sans se justifier, il rendait ses soins inutiles: il n'était donc pas généreux.

 

            S'il supposait qu'en cet état j'accepterais ses soins, il supposait donc que j'étais un infâme. C'était donc pour un homme qu'il jugeait être un infâme qu'il sollicitait avec tant d'ardeur une pension du roi. Peut-on rien pen­ser de plus extravagant ?

 

            Mais que Monsieur Hume, suivant toujours son plan, se soit dit à lui-même : « Voici le moment de l'exécution; car pressant Rousseau d'accepter la pension, il faudra qu'il l'accepte ou qu'il la refuse. S'il l'accepte, avec les preuves que j'ai en main, je le déshonore complètement; (119) s'il la refuse après l'avoir acceptée, on a levé tout prétexte, il faudra qu'il dise pourquoi; c'est là que je l'attends: s'il m'accuse, il est perdu. »

 

            Si, dis-je, Monsieur Hume a raisonné ainsi, il a fait une chose fort conséquente à son plan, et par là même ici fort naturelle; et il n'y a que cette unique façon d'expli­quer sa conduite dans cette affaire, car elle est inexpli­cable dans toute autre supposition: si ceci n'est pas démontré, jamais rien ne le sera.

 

L'état critique où il m'a réduit me rappelle bien for­tement les quatre mots dont j'ai parlé ci-devant, et que je lui entendis dire et répéter dans un temps où je n'en pénétrais guère la force. C'était la première nuit qui suivit notre départ de Paris. Nous étions couchés dans la même chambre, et plusieurs fois dans la nuit je l'entends s'écrier en français avec une véhémence extrême: Je tiens Jean-Jacques Rousseau! J'ignore s'il veillait ou s'il dormait. L'expression est remarquable dans la bou­che d'un homme qui sait trop bien le français pour se tromper sur la force et le choix des termes. Cependant je pris, et je ne pouvais manquer alors de prendre ces mots dans un sens favorable, quoique le ton l'indiquât encore moins que l'expression ; c'est un ton dont il m'est impos­sible de donner l'idée, et qui correspond très bien aux regards dont j'ai parlé. Chaque fois qu'il dit ces mots, je sentis un tressaillement d'effroi dont je n'étais pas le maître; mais il ne me fallut qu'un moment pour me re­mettre et rire de ma terreur; dès le lendemain, tout fut si parfaitement oublié, que je n'y ai pas même pensé durant tout mon séjour à Londres et au voisinage. Je ne m'en suis souvenu qu'ici, où tant de choses m'ont rap­pelé ces paroles, et me les rappelant, pour ainsi dire, à chaque instant.

 

         Ces mots, dont le ton retentit sur mon cœur comme s'ils venaient d'être prononcés, les longs et funestes re­gards tant de fois lancés sur moi, les petits coups sur le (120) dos avec des mots de mon cher Monsieur, en réponse au soupçon d'être un traître; tout cela m'affecte à un tel point après le reste que ces souvenirs fussent-ils les seuls fermeraient tout retour à la confiance; et il n'y a pas une nuit où ces mots : Je tiens Jean-Jacques Rousseau! ne sonnent encore à mon oreille comme si je les entendais de nouveau.

 

Oui, Monsieur Hume, vous me tenez, je le sais, mais seulement par des choses qui me sont extérieures: vous me tenez par l'opinion, par les jugements des hommes ; vous me tenez par ma réputation, par ma sûreté peut-être; tous les préjugés sont pour vous: il vous est aisé de me faire passer pour un monstre, comme vous avez commencé, et je vois déjà l'exultation barbare de mes implacables ennemis. Le public, en général, ne me fera pas plus de grâce: sans autre examen, il est toujours pour les services rendus, parce que chacun est bien aise d'in­viter à lui en rendre, en montrant qu'il sait les sentir. Je prévois aisément la suite de tout cela, surtout dans le pays où vous m'avez conduit, et où, sans amis, étranger à tout le monde, je suis presque à votre merci. Les gens sensés comprendront cependant que, loin que j'aie pu chercher cette affaire, elle était ce qui pouvait m'arriver de plus terrible dans la position où je suis; ils sentiront qu'il n'y a que ma haine invincible pour toute fausseté, et l'impossibilité de marquer de l'estime à celui pour qui je l'ai perdue, qui aient pu m'empêcher de dissimuler quand tant d'intérêts m'en faisaient une loi: mais les gens sensés sont en petit nombre, et ce ne sont pas eux qui font du bruit.

 

Oui, Monsieur Hume, vous me tenez par tous les liens de cette vie; mais vous ne me tenez ni par ma vertu ni par mon courage indépendant de vous et des hom­mes, et qui me restera tout entier malgré vous. Ne pen­sez pas m'effrayer par la crainte du sort qui m'attend. Je connais les jugements des hommes, je suis accoutumé à (121) leur injustice, et j'ai appris à les peu redouter. Si votre parti est pris, comme j'ai tout lieu de le croire, soyez sûr que le mien ne l'est pas moins. Mon corps est affaibli, mais jamais mon âme ne fut plus ferme. Les hommes feront et diront ce qu'ils voudront, peu m'importe; ce qui m'importe est d'achever comme j'ai commencé, d'être droit et vrai jusqu'à la fin, quoi qu'il arrive, et de n'avoir pas plus à me reprocher une lâcheté dans mes misères qu'une insolence dans ma prospérité. Quelque opprobre qui m'attende, et quelque malheur qui me menace, je suis prêt. Quoique à plaindre, je le serai moins que vous, et je vous laisse pour toute vengeance le tourment de respecter, malgré vous, l'infortuné que vous accablez.

 

En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j'ai eue de l'écrire. Si l'on mourait de douleur, j'en serais mort à chaque ligne. Tout est également incompré­hensible dans ce qui se passe. Une conduite pareille à la vôtre n'est pas dans la nature; elle est contradictoire, et cependant elle m'est démontrée. Abîme des deux côtés ! Je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheu­reux des humains si vous êtes coupable; j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais, pros­terné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité, et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis. Il ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable, ne m'écrivez pas; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours, quelque rude qu'il puisse être. Il n'y a point d'abjection dont un cœur qui n'est pas né pour elle ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne l'êtes pas, adieu pour jamais. »

 

(122) Voilà l'ensemble des inquiétudes, des soupçons dont souffrait Rousseau depuis la fin de mars et dont toutes les lettres qu'il avait écrites à partir de cette date por­taient l'empreinte. C'était exprimé avec un art, une éloquence, une sincérité à confondre un coupable, à toucher infiniment un innocent. Si Hume ne se laissa pas toucher, c'est qu'il avait sa vanité, lui aussi. Le seul reproche qu'il pouvait se faire était d'avoir prêté une oreille complaisante aux railleries qui visaient Rousseau [225], trait de caractère sans gravité du « good­natured » David, plus que contrebalancé par son admiration pour l'homme qu'il protégeait. Il était irrité d'avoir mal jugé Rousseau, blessé aussi de voir tournés contre lui les services signalés qu'il venait de rendre, mais ce qui «navrait et déchirait son cœur», pour nous servir des termes de Rousseau, c'était, croyons-nous, de se voir la cible légitime des railleries de ses amis, surtout de ceux qui l'avaient prévenu contre Rousseau, - d'Holbach et d'autres, d'après Mme de Verdelin. Actuellement c'était là sa plus grande épreuve, mais Hume voyait plus loin; sa réputation dans l'avenir gravement menacée. Très soucieux de sa gloire littéraire [226], il la craignait com­promise, et pour toujours, par celui qu'il avait cru si bien servir. Il savait que Rousseau écrivait ses mémoi­res, et il prévoyait le rôle qu'y jouerait le «patron».

 

Telles devaient être les préoccupations de Hume au reçu de l'accusation à lui adressée par Rousseau, fai­blesses si l'on veut, dans un homme de sa valeur, mais faiblesses bien humaines, et capables de déterminer les événements qui allaient suivre.

 

 

 

(123)

 

 

 

CHAPITRE V

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RÉPERCUSSION DE LA LETTRE DU 10 JUILLET

 

Hume sollicite et reçoit des conseils. - Réponse à la Lettre. - Lettre à Madame de Meinières. - Réserve de Rousseau.

 

 

         Piqué au vif à l'endroit le plus sensible, Hume n'avait pas attendu la seconde lettre de Rousseau, c'est-à-dire la lettre d'explication, pour prendre des mesu­res en vue de protéger son honneur. Le 1er juillet il écrivit la lettre suivante à son ami Blair [227] :

 

            “You will be surprised, dear Doctor, when I desire you most earnestly never in your life to show to any mortal creature the letter I wrote you with regard to Rousseau [228]. He is surely the blackest and most atrocious villain, beyond comparison, that now exists in the world, and I am heartily ashamed of anything I ever wrote in his favour. I know you will pity me when I tell you that (124) I am afraid I must publish this to the world in a pam­phlet, which must contain an account of the whole transaction between us. My only comfort is, that the matter will be so clear as not to leave to any mortal the smaliest possibility of doubt. You know how dangerous any controversy on a disputable point would be with a man of his talents. I know not where the miscreant will now retire to, in order to hide his face from this infamy. I am, etc.

 

Le 4 juillet, en vue de recueillir ses documents, Hume manda à Davenport [229] :

 

«Dear Sir, I conjecture from your letter that Rousseau had sent you the copies of some of my letters to him since he went to Wooton. I wish heartily you could get copies of all of them, and would send them to me. You would find every one of them friendly, and even wrote with the greatest discretion, as well as civility. It would be of no consequence for me to have copies of them, were he not the most dangerous man in the world on account of his malice and talents. I cannot take too many precautions against him... »

 

Il eut soin, cependant, de ne pas suggérer à Daven­port qu'une de ces précautions serait peut-être un pamphlet contre Rousseau.

 

Avant toute chose, Hume jugea sage de montrer ses cartes à ceux de ses amis de France qu'il savait hos­tiles à Rousseau, et il avait sans doute raison, car il était ainsi le premier à frapper. Il aurait pu écrire aussi à ceux qui aimaient également Rousseau; mais (125) il avait besoin de sympathie, et quoi de plus naturel que d'écrire au baron d'Holbach, qui justement lui avait dit, si nous en croyons Marmontel [230] :

 

         « Monsieur, vous allez réchauffer une vipère dans vo­tre sein ; je vous en avertis, vous en sentirez la mor­sure. »

 

Il lui écrivit donc le 27 juin [231] une lettre qui devait débuter ainsi :

 

       « Vous avez bien raison, Monsieur le Baron, Rousseau est un monstre [232]»

 

Et sans même attendre de réponse, le 1er juillet, il récidivait. Dans cette seconde lettre, il mit le Baron au courant de son intention de publier quelque chose sur cette affaire; nous n'avons pas sa lettre, mais voici ce qu'en disait Mme du Deffand, qui n'admirait beaucoup ni Hume ni Rousseau [233] :

 

       « Le Baron d'Holbach a reçu samedi dernier une lettre de Monsieur Hume, remplie de plaintes, de fureurs con­tre Jean-Jacques. Il va faire, dit-il, un pamphlet pour ins­truire le public de toutes ses atrocités; je n'ai encore vu personne qui ait vu cette lettre, mais on dit que Monsieur d'Alembert l'a lue; il en court des extraits par tout Paris. »

 

La seconde lettre de Hume à Paris fut communi­quée à tous ses amis, et il commença aussitôt à recevoir (126) des conseils et des recommandations par tous les courriers; Adam Smith, alors à Paris, d'Alembert, Mlle de Lespinasse, le Baron d'Holbach, tous écrivi­rent pour lui conseiller de renoncer à une publica­tion [234].

 

Adam Smith lui dit :

 

«Dear Friend, I am thoroughly convinced that Rousseau is as great a rascal as you and as every man here believes him to be; yet let me beg of you, not to think of publishing anything to the world, upon the great im­pertinence which he has been guilty of to you. By refu­sing the pension which you had the goodness to solicit for him with his consent, he may have thrown, by the baseness of his proceedings, some little ridicule upon you in the eyes of the court and the ministry. Stand this ridi­cule, expose his brutal letter [du 23 juin], but without giving it out of your own hand so that it may never be printed; and if you can, laugh at yourself, and I shall pawn my life, that before three weeks are at an end, this little affair which at present gives you so much uneasi­ness, shall be understood to do you as much honor as anything that has ever happened to you. By endeavou­ring to unmask before the public this hypocritical pedant, you run the risk of disturbing the tranquility of your whole life. By letting him alone, he cannot give you a fort­night's uneasiness. To write against him is, you may depend upon it, the very thing he wishes you to do. He is in danger of falling into obscurity in England, and he hopes to make himself considerable, by provoking an illustrions adversary. He will have a great party : the Church, the Whigs, the Jacobites, the whole wise English nation, who will love to mortify a Scotchman, and to (127) applaud a man who has refused a pension from the king. It is not unlikely, too, that they may pay him well for having refused it, and that even he may have had in view this compensation. Your whole friends here wish you not to write - the Baron [d'Holbach], d'Alembert, Madame Riccoboni, Mademoiselle Riancourt, Monsieur Turgot, &c. Monsieur Turgot, a friend every way worthy of you, desired me to recommend this advice to you in a particular manner, as his most earnest entreaty and opi­nion. He and I are both afraid that you are surrounded with evil counsellors, and that the advice of your English literati, who are themselves accustomed to publish all their little gossiping stories in newspapers, may have too much influence upon you. Remember me to Mr. Walpole [Y a-t-il quelques rapports entre les deux dernières phra­ses?] and believe me, etc. » [235]

 

Smith, soit dit en passant, ne connaissait Rousseau que par ouï-dire, et nous voyons combien il est loin de comprendre son point de vue. Ses conseils et son avis sur la réputation de Hume sont autrement sages: Hume aurait gagné infiniment à prendre le parti de sourire en silence.

 

D'Alembert, d'autre part, dans sa lettre de conseils, pensait peut-être moins à Hume qu'à l'intérêt des gens de lettres en général. Convaincu que, de toute manière, Rousseau avait tort, il dit [236] :

 

« Cependant je vous conseille d'y penser à deux fois avant que de mettre vos griefs sous les yeux du public, parce que ces sortes de querelles ne font souvent qu'é­chauffer davantage les fanatiques obstinés [l'Encyclopédie (128) venait d'être mise en circulation] et parce que les indifférents en prennent occasion pour dire du mal des gens de lettres. »

 

D'Holbach conseilla aussi d'éviter les brochures qui jailliraient sans fin; mais, par ailleurs, sans doute, à l'affût de détails piquants, il lui dit de se justifier seulement auprès de ceux avec qui il avait parlé du sujet. Puis il ajouta [237] :

 

«Si, malgré notre avis, vous publiez quelque chose, adressez-le à Monsieur Suard, au bureau de la Gazette de France, et prescrivez-nous l'usage que nous devons en faire. »

 

Dans la lettre du Baron, se trouve aussi un autre renseignement intéressant que Hume lui aurait demandé. On se rappelle que Hume s'était déjà adressé à la Comtesse de Boufflers pour apprendre exactement quelles étaient les finances de Rousseau [238]. La Comtesse n'y avait pas fait de réponse, mais d'Hol­bach se montra moins délicat. Voici ce qu'il en dit :

 

« Un ami de Rougemont a reçu de lui qu'un nommé La Roche, valet de chambre de Monsieur le Maréchal de Luxembourg, lui avait remis à trois ou quatre reprises à peu près la somme dont on vous a parlé et nommément 10,000 louis en une fois. Cette somme a été remise à M. Rousseau dans le temps qu'il était à Môtiers Travers. »

 

(129) Ainsi l'enquête que Hume avait commencée «par curiosité» devenait à présent plus sérieuse: Hume pouvait espérer déterrer un noir secret qui grossirait ses griefs déjà considérables.

 

Les choses en étaient là, et le conseil unanime d'évi­ter toute publicité ébranlait la résolution de Hume, quand tout à coup arriva la lettre d'accusation du 10 juillet. Ses craintes furent aussitôt complètement dissipées; il écrivit à Blair [239] :

 

«I own that I was very anxious about this affair, but this letter has totally relieved me. I write in a hurry, me­rely to satisfy your curiosity.”

 

Pourquoi fut-il si vite rassuré? Peut-être croyait-il que Rousseau allait prendre lui-même la responsabi­lité de la publication, à laquelle il est évident que Hume tenait toujours beaucoup: le 15, dans une let­tre à Strahan, son éditeur, il dit :

 

«I have got a letter from Rousseau which would make a good eighteen penny pamphlet. I fancy he intends to publish it. It is a perfect frenzy, consequently puts my mind quite at ease [240].”

 

Datée aussi du 15 est la lettre de Hume à la Com­tesse de Boufflers, qui relate l'histoire de son affaire avec Rousseau à partir du moment où celui-ci avait refusé la pension, - histoire dont Hume lui avait du reste déjà rendu compte [241]. I1 se sentait évidemment (130) un peu coupable envers la Comtesse de ne pas l'avoir instruite plus tôt de ce qui se passait [242]; aussi débute-t-il en faisant des excuses [243] :

 

“I should have wrote to you of this matter sooner, had I not been desirous of sparing you the vexation of it till all was finished. You was besides absent from Paris [donc, sous entendu, vous ignoriez les rumeurs]. But as you may now be returned, and perhaps may have heard some surmises of the story from other hands, I was wi1ling to give you a perfect account of it.

 

I must now, my dear friend, apply to you for conso­lation and advice in this affair, which both distresses and perplexes me. Should I give the whole account to the public, as I am advised by several of my friends, particularly by Lord Herford and General Conway, I utterly ruin this unhappy man... [Il y avait déjà renoncé, non par crainte de nuire à son protégé, mais parce qu'il croyait que Rousseau allait publier sa propre lettre].

 

Notwithstanding his monstrous offences towards me, I cannot resolve to commit such a piece of cruelty even against a man who has but too long deceived a great part of mankind. But on the other hand, it is extremely dangerous for me to be entirely silent. He is at present composing a book in which it is very likely he may fall on me with some atrocious lie. I know that he is writing his memoirs in which I am sure to make a fine figure. Suppose that these memoirs are wrote and are published after his death. My “Justification” must lose a great part of its anthenticity, both because several of the persons concerned may then be no more, and (131) because every one may say that it is easy to advance anything against a dead man.

 

My present intention, therefore, is to write a narrative of the whole affair [suivant les conseils du Baron] and to insert all the letters and original papers : to draw this in the form of a letter to General Conway : to make several copies of this narrative : to leave one in your hands, one with Lord Marechal, one with Mr. Davenport, and perhaps one or two with other persons [d'Holbach et d'Alembert, peut-être], to send also a copy to Rousseau, and tell him in what hands the other copies are consigned ; that if he can contradict any one fact, he may have it in his power”.

 

Cette longue lettre se termine ainsi :

 

You need not be surprised to hear rumours of this story flying about Paris. I told it to all my friends here, which I thought necessary for my own justification against so dangerous a man : and I wrote some hint [ ! ] of it to Baron de Holbach, whom I desired to examine Rougemont's books with his own eyes. I know not but the inserting of that story may be to my purpose. You always forgot to execute your intention on this head ; or perhaps you have done it but have concealed the issue from me, as being willing to disgust me with my good friend... »

 

A ce reproche de Hume, la Comtesse répondit avec une droiture et une «rigueur» qui lui font honneur [244] :

 

«Autre article auquel je dois répondre. Monsieur le Prince de Conti, à qui je n'ai pas montré votre lettre, parce qu'il est absent depuis six jours, s'était chargé de (132) l'information chez Monsieur de Rougemont. Il a différé d'un jour à l'autre ; ensuite il a passé lui-même chez ce banquier, qui s'est trouvé sorti. Le banquier, voyant un tel nom, aurait dû venir sur le champ demander quel ordre on avait à lui donner ; il n'en a rien fait : bref, tantôt par une raison, tantôt par une autre, ce que nous voulions savoir n'a pas été su. Vous ne me connaissez point, quand vous imaginez que je puisse vous avoir caché le résultat des recherches que nous faisions de concert. Mais que prétendez-vous faire des nouvelles informations dont vous chargez Monsieur d'Holbach ? Vous n'avez pas dessein apparemment de rien écrire contre ce malheureux homme, qui soit étranger à votre cause. Vous ne serez pas son délateur, après avoir été son protecteur. De sem­blables examens doivent précéder les liaisons et non suivre les ruptures. Au nom de ce que vous devez ; au nom d'une amitié dont l'estime fut la base, prenez garde à ce que vous allez faire. Que craindriez-vous ? ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire. Vous êtes invul­nérable, si vous ne vous blessez pas vous-même » .

 

Soit par suite des conseils de la Comtesse, soit que de lui-même il ait préféré s'abstenir, Hume n'a pas repris la question des rentes de Rousseau dans son Exposé.

 

Ayant écrit à la Comtesse de Boufflers, il voulait aussitôt mettre Lady Hervey au courant de la querelle. La prompte réponse qu'il reçut dut lui être une grande consolation, surtout après les conseils qu'il recueillait de France [245] :

 

«After the letter you showed me, Sir, and the account you gave me, when you was here, of that madman, (133) Rousseau, nothing can surprise me from that quarter ; but it does worse, for it alarms me ; his frenzy is grown to such a height that I really think him dangerous ; and that, for his own sake, and that of others, tis full time he should be locked up. Detestation for his malevolance., and compassion for his madness, make a sort of odd mix­ture in one's sensations for him ; and both prevent one's laughing at the ridiculous as well as absurd idea he has got about the conspiracy of the triumvirate he supposes united to hurt him. You have really done by this country, in importing him, what the late Lord Hillsborough did by Ireland in carrying there the noxious animals and insects which were net the produce of that country ; and, if Jean-Jacques increases and multiplies here, you will have a great deal to answer for. I wrote Madame Geoffrin an account of all I learnt about him when I saw you last, for I think the world should be informed of what he is capable, that no other humane, kind-hearted generous Hume (if there is another in the world) should be liable to be so treated and so reviled by such an ungrateful madman, as he is...”

 

*

**

 

Pour un homme qui n'aimait pas la correspon­dance, c'était un véritable labeur que d'écrire à tous ses amis. Il n'est donc pas surprenant que nous trou­vions ceci dans la lettre de Hume à Davenport, datée aussi du 15 [246] :

 

« I thought to have wrote to him [Rousseau] by this Post : but really have not leezure (sic) and scarce (134) patience : I shah perharps write to him some time after ».

 

A la vérité, il lui fallut une semaine de réflexion pour composer sa dernière lettre à Rousseau, qu'il envoya dans un petit billet à Davenport où il dit [247] :

 

«This man's conduct is such a composition of wickedness and frenzy that one does not know whether they are to be angry with him for the one, or to pity him for the other ; I flatter myself, that you will think my letter sufficiently temperate and decent.”

 

La lettre du 22 juillet, en réponse à la prière de se justifier que lui avait adressée Rousseau, prouve mieux que tout combien ces deux êtres étaient loin de s'entendre :

 

« Je suis le plus malheureux des hommes, si vous êtes coupable, - avait écrit Rousseau. - j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable... »

 

Hume fut sourd à ce cri du cœur. Loin de répondre à la liste d'accusations de Rousseau, il ne jugea néces­saire de répondre que sur un article, celui de la chaise de retour [248]. A l'appui de son témoignage, qui serait peut-être contrebalancé par celui de Rousseau, Hume donna les «preuves» suivantes :

 

(135) 1° Qu'il avait une lettre de Rousseau, celle du 22 mars, qui ne pouvait pas se concilier avec le récit de Rousseau, et qui confirmait le sien [249].

 

2° Qu'il avait raconté l'affaire à M. Davenport, qui s'en souviendrait sûrement.

 

3° Que pour faire honneur à Rousseau, il l'avait contée aussi à une dame à Paris (Rousseau avait agi de même).

 

4° Que le fait rapporté par lui-même était consé­quent et raisonnable, tandis qu'il n'y avait pas de sens commun dans le récit de Rousseau.

 

En somme, cette lettre de justification, si Hume la considérait comme telle, est d'une faiblesse indigne de son auteur. Il usa de bien plus d'éloquence lorsque, après avoir renoncé bon gré mal gré à une publication des causes de la rupture, il prit le parti de se justifier aux yeux de ses amis.

 

*

**

 

Une lettre significative à ce propos vient d'être mise en lumière [250]. C'est une réponse de Hume à Mme de Meinières qui lui avait demandé des nouvelles de la (136) brouille. L'ayant commencée avant de recevoir la lon­gue lettre de Rousseau, Hume dut la mettre de côté pour expédier des lettres plus urgentes, et il ne put la terminer que le 25 juillet. Elle est d'une importance capitale, d'abord parce qu'elle montre l'attitude de Hume avant qu'il comprît entièrement l'excentricité de Rousseau, puis après la surprenante révélation de la lettre du 10 juillet ; - ensuite, et justement parce qu'elle fut composée à des moments différents, elle est l'expression la plus complète que Hume ait donnée à ses amis de ses sentiments. De ce point de vue, elle paraît en quelque sorte comme une première ébauche de l'Exposé Succinct. Voici la lettre :

 

« Lisle Street Leicester Field, 25 of July [251].[252]

 

Tho' I have great Reason, Madam, to be ashamed when I am prevented by you in writing, I own that your Letter gave me a sensible Pleasure. I am happy in retaining some I have in your Memory and Friendship ; and I hope that the same Disposition will incline you to have Indulgence for me in my very culpable Silence.. But my Indolence in this particular is unaccountable even to myself. You know, I lived almost with Monsieur de Montigny and his Family, that there are no Persons in the world for whom I have a greater Value : Yet (137) except one Letter to Mde. Dupré, I have given them no Testimony of my Gratitude or Esteem. I cannot possibly tell a stronger Instance of my ill Behaviour in this particular.

 

            You desire an account of my Transactions with Monsieur Rousseau, which are certainly the most unexpected and most extraordinary in the world. I shall endeavour to abridge them as much as possible. It is needless to give you a long Detail of my Behaviour towards him while he lived here and in this Neighbourhood, the marks of Affection and Attachment which I gave him, my compliance with all his Humours, my constant Occupation in his Service. 1 was blamed by all my Friends for giving him so much of my Time and Care, and was laughed at by others. All the Letters, which I wrote to any part of the world were honourable and friendly for him ; and he, on his part, gave me the warmest Testimonies of Gratitude, seemed transported whenever he saw me, and after he went to the country, he wrote me Letters which I have happily preserved and which contain Expressions of Friendship that even the Energy of his Pen cou'd not carry further. I settled him in a most beautiful country, with a very honest Gentleman of about 7.000 Pounds Sterling a year; and who at my Entreaty takes 30 pounds a Year of board for him and his Gouvernante. The Gentleman himself lives at about 20 miles distant from him ; so that everything seemed as if it were contrived to make our Philosopher happy and easy. I was also very fortunate in my Negotiations for his Pension. I first consulted himself. He gave his Consent : He wrote the same thing to Lord Mareshal. I then applyed to the Ministers, particularly to General Conway, Brother to Lord Hertford : I was favoured by their compliance : only on condition that the affair remain a Secret. I introduced Rousseau to them, who thanked them for their Goodness. The affair was not (138) brought to a full conclusion before he went to the Country by reason of General Conway's Sickness ; but was soon after finished. I informed Rousseau : He wrote to M. Conway that he could not take the Pension as long as the King was resolved to keep it a Secret. I then desired Monsieur Rousseau to recollect that he was informed of the Circumstance from the beginning, and that he not only agreed to but was pleased with it : and I entreated him to return to the same way of thinking. I received no answer ; upon which I concluded that he was ashamed to write to me, and being determined to consummate my good Work, I applied again to the Ministers ; and prevailed on them to depart from the Circumstance of the Secrecy. I very joyfully informed Rousseau of my Success ; and by the Return of the Post I received an Answer by which he informed me, that I am the greatest Villain alive, le plus noir de tous les hommes ; that I conducted him into England with no other view than to dishonour him ; and he henceforth renounces all Friendship and Commerce with me. At the same time, he most impudently asserts to my face the grossest and most impudent Lye in the World. This wonderful Incident opened my Eyes which had been long shut ; I then found, that he wanted to bring on the Offer of the Pension merely that he might have the Ostentation of refusing it ; and that he sought by a pretented Quarrel to cancel all his Obligations to me. Being also tired of the Security and Tranquillity of England and finding himself entirely forgot in the Country, he wished to draw the attention of the Public by a Fray with me. I answered him however with great Temper and Decency : I supposed that some Lyar and Calumniator had accused me to him : I entreated, I conjured, urged him to corne to Particulars, and to tell me any (sic) the most minute Circumstance in which I had been wanting to him. I reveived no answer for (139) above three Weeks, tho' the Post cou'd have brought me the return of my Letter in four Days. It was then I broke out, and told the affair to my Friends : I needed but to have told it to one Person : The account flew like Wild-fire all over London in a moment ! Every body's Surprise at his ingratitude to me, whose Friendship towards him had been so generally remarked : the Singularity of the Man and of his Conduct ; his Celebrity itself and any Degree of Reputation I may have attained ; all these Circumstances made the Story the Subject of general Conversation. I find the same thing has happened at Paris from my Letter to the Baron which I never desired him to conceal. I have also sent to Monsieur d'Alembert a Copy of Rousseau's Letters and of mine. I had many Reasons for not concealing the affair. I know Rousseau is writing very busily at present, and I have Grounds to think that he intends to fall equally on Voltaire and me. He himself had told me he was composing his Memoirs, in which Justice would he equally done to his own Character, to that of his Friends, and to that of his Enemies. As I had passed so wonderfully from the former Class to the Latter, I must expect to make a fine figure ; and what, thought I, if these Memoirs be published after his Death or after mine ? In the latter Case, there will be no one to vindicate my Memory. In the former Case, my Vindi­cation will have much less Anthenticity. For these Reasons I had once entertained Thoughts of giving the whole instantly to the public : but more mature Reflection made me depart from this Resolution, and I am glad to find that you concur in the same Opinion.

 

When I had come to this Part of my Narrative, I received unexpectedly a Letter from Rousseau which had been extorted from him by the Authority of Mr. Daven­port, the Gentleman with whom he lives. It consists of eighteen Folio Pages, in a very small hand, and would (140) make a large Pamphlet. Never was such a Heap of Frenzy and Wickedness invented. I shall give you a few Extracts from it to satisfy your Curiosity. He says that d'Alembert, Horace Walpole and I entered into a Conspiracy together at Paris to ruin him ; that the first operation of the Conspiration was to write a feigned letter in the King of Prussia's Name, which was compos'd by Monsieur d'Alembert and fathered by Monsieur Walpole ; that young Tronchin, the Son of his capital Enemy, lodged in the same house with me, and that he observed my Landlady to look coldly on him (Rousseau) one day as he met her in the Passage ; that I live also in Friendship with Lord Lyttleton, who is his Enemy ; that the People of England were at first very fond of him, but by Monsieur Walpole's Intrigues and mine were rendered very indifferent about him ; and that the first Discovery which he made of my Treachery was at Senlis, where we lay together in the same Chamber, and where I spoke aloud, as he supposes in my Sleep, and betray'd all my black Designs against him. He owns, however, that before he left London, his Doubts went no further than Suspicion ; but rose to Certainty after he was settled in the Country. For first d'Alembert's Letter was published in the English Newspapers, and he is sure, from Internal Conviction, it was done by me. Secondly there was published in one of the Journals a Paper reflecting on him, which for the same Reason he ascribes to me. Thirdly, there was another Piece published in another Newspaper, which he believes also to be mine. Fourthly, Monsieur Voltaire in his Satyrical Letter published at London, does not mention that I conducted him to England; Therefore I am in the Conspiracy with Voltaire. This is the Substance of the Letter : But wou'd you believe it, that in a Piece as full of Frenzy and Malice. Impertinence and Lies, there are many Strokes of Genius and EIoquence ; and the conclusion of it is remarkably (141) sublime. The whole is wrote with great Care, and I fancy he intends it for the Press. This gives me no manner of Concern ; The Letter will really be a high Panegyric on me ; because there is no one who will not distinguish between the facts which he acknowledges, and Chimeras which his Madness and Malice have invented : He even says, that if my Services were sincere my Conduct was above Human Nature ; if they were the Result of a Conspiracy against hitn, it was below. I own that I was somewhat anxious about the affair till I received this mad Letter ; but now I am quite at my ease. I do not however find, that, in other Respects he is mader (sic) than usual ; nor is his Conduct towards me worse than toward Monsieur Diderot about seven years ago. I beg my Compliments to Monsieur de Mei­nières, to whom I wish you wou'd explain this Letter. The President de Brosses can read it in the Original. Please mark to him my Respects, I cou'd wish also that Monsieur de Montigny saw it. I have not room to sub­scrihe myself regularly as I ought. David Hume. »

 

La dernière recommandation de Hume devait suf­fire pour que Mme de Meinières crût de son devoir de traduire cette longue lettre [253]; aussi les détails de la querelle circulaient-ils parmi les admirateurs de Rousseau, - coup très adroit de la part de Hume. Et si des lettres pouvaient lui assurer la bienveillance de Paris, Hume n'avait rien à craindre, car il y avait certainement prévenu toutes les coteries, écrivant même à Mme du Deffand [254].

 

On ne peut plus étonnée, celle-ci exprima son éton­nement à Walpole [255] :

 

« Je vais vous apprendre quelque chose qui m'a bien surprise et qui vous surprendra peut-être aussi. J'ai reçu avant-hier une lettre du Paysan [256], la plus honnête et la plus tendre : il s'excuse de sa conduite, il tâche de la justifier ; il me parle de sa querelle, il vous nomme en disant « notre ami, Monsieur Walpole », il est jaloux du petit Crawford [257], il désire d'être aussi bien avec moi à son retour qu'il l'était à son arrivée en France... »

 

*

**

 

Pendant que Hume poursuivait avec tant de dili­gence sa propre justification auprès de ses amis, tout prêts à le croire d'avance, Rousseau, loin de s'expli­quer à tout le monde, se montrait de jour en jour plus réservé. Sans doute n'aurait-il pas même parlé à Davenport, si Hume ne l'y avait forcé. Pourtant, on lit bien entre les lignes de sa lettre à du Peyrou du 21 juin, qu'il éprouvait un grand besoin de consulter un ami sûr [258] :

 

            «J'ai bien des choses à vous dire que je ne puis confier à une lettre qui pourrait s'égarer. Quand vous viendrez, je vous dirai ce qui s'est passé ; je crois que vous convien­drez que j'ai fait ce que j'ai dû faire. » [il doit s'agir (143) ici du refus de la pension]. Et plus loin : « Il est certain que la fausse lettre du Roi de Prusse et les premières clabauderies de Londres m'ont alarmé, dans la crainte que cela influât sur mon repos dans cette province, et qu'on n'y voulût renouveler les scènes de Motiers. Mais sitôt que j'ai été tranquillisé sur ce chapitre, et qu'étant une fois connu dans mon voisinage, j'ai vu qu'il était impossible que les choses prissent ce tour-là, je me suis moqué de tout le reste, et si bien, que je suis le premier à rire de toutes leurs folies. Il n'y a que la noirceur de celui qui sous main fait aller tout cela qui me trouble encore : cet homme a passé mes idées, je n'en imaginais pas de faits comme lui... »

 

Les réponses que Rousseau recevait à ses lettres lui enlevaient peu à peu toute envie de se confier à ses amis par la poste. Enfin il décida de n'écrire plus à personne, pour éviter tout ennui et pour avoir un peu de repos :

 

«Je sais, écrivit-il à d'Ivernois [259], que je n'en puis avoir tant que je conserverai des relations avec le continent. Je n'en reçois pas une lettre qui ne contienne des choses affligeantes, et d'autres raisons, trop longues à déduire, me forcent à rompre toute correspondance, même avec mes amis, hors les cas de la plus grande nécessité ».

 

Pendant longtemps, excepté la lettre du 10 juillet que Davenport le força d'écrire, Rousseau s'en tint à cette résolution: il n'écrivait et ne parlait à personne qu'à son voisin Granville, et alors, seulement de cho­ses indifférentes ; il n'écrivait même plus à Milord Maréchal ni à du Peyrou, qu'il avait exceptés de son (144) ban. Son but était de se faire oublier du public ; il expliquait à du Peyrou [260] que :

 

« quand on écrit, les lettres se montrent; on parle d'un homme, et il importe qu'on cesse de parler de moi [261] ».

 

Le 20 juillet seulement, Rousseau annonça à Milord Maréchal [262] qu'il aurait voulu lui envoyer la copie de sa correspondance avec Hume, à qui il avait été forcé de déclarer ses sentiments [263], mais que par son volume c'était un véritable livre. Ce fut tout.

 

Si Rousseau espérait, par sa réserve, échapper aux yeux du public, il fut vivement détrompé par une let­tre de Guy, que nous n'avons pas, - mais la réponse de Rousseau, datée du 2 août, en donne quelque idée [264] :

 

«Je me serais bien passé, Monsieur, d'apprendre les bruits qu'on répand à Paris sur mon compte, et vous auriez bien pu vous passer de vous joindre à ces cruels amis qui se plaisent à m'enfoncer vingt poignards dans le cœur. Le parti que j'ai pris de m'ensevelir dans cette solitude, sans entretenir plus aucune correspondance dans le monde, est l'effet de ma situation bien examinée. La ligue qui s'est formée contre moi est trop puissante, trop adroite, trop ardente, trop accréditée, pour que, dans ma position, sans autre appui que la vérité, je sois en état de lui faire face dans le public... Je n'en suis pas moins reconnaissant pour ceux que l'intérêt qu'ils (145) prennent à moi engage à m'instruire de ce qui se passe : en m'affligeant, ils m'obligent ; s'ils me font du mal, c'est en voulant me faire du bien. Ils croient que ma réputa­tion dépend d'une lettre injurieuse, cela peut être [265] ; mais s'ils croient que mon bonheur en dépend, ils se trompent... On dit que Monsieur Hume me traite de vile canaille et de scélérat. Si je savais répondre, je m'en croirais digne... » [Enfin, pour tranquilliser ses amis de Paris, il ajouta :] « Il s'agit, Monsieur, de deux hommes dont l'un a été amené par l'autre en Angleterre presque malgré lui... Dans cette position, il se trouve que l'un des deux a tendu des pièges à l'autre. Le Breton crie que c'est cette vile canaille, ce scélérat d'étranger qui lui en tend : l'étranger, seul, malade, abandonné, gémit et ne répond rien. Là-dessus le voilà jugé, et il demeure clair qu'il s'est laissé mener dans le pays de l'autre, qu'il s'est mis à sa merci, tout exprès pour lui faire pièce et pour conspirer contre lui... »

 

Le même argument valait en sens inverse, s'il avait donné le bénéfice du doute à Hume; mais une telle (146) idée n'entra jamais dans l'esprit de Rousseau, tant il était sûr que Hume était un cran de la grande roue qui cherchait à l'écraser. Et, il en était si convaincu, qu'il croyait Hume incapable de publier les pièces du pro­cès :

 

« Plus je pense à la publication promise par Monsieur Hume, dit-il en terminant sa lettre, moins je puis concevoir qu'il l'exécute. S'il l'ose faire, à moins d'énor­mes falsifications, je prédis hardiment que malgré son extrême adresse, et celle de ses amis, sans même que je m'en mêle, Monsieur Hume est un homme démasqué ».

 

Si Rousseau était discret dans ses lettres au sujet de la querelle, il se conformait strictement à la résolu­tion qu'il avait prise au sujet de la pension. Le roi avait spécifié que l'affaire resterait secrète : aussi Rousseau n'en parla-t-il à personne, sauf à Milord Maréchal, de qui dépendait son acceptation ; il fit même semblant de mal comprendre du Peyrou qui, ayant eu vent de la pension, l'avait questionné sur cet honneur [266]:

 

« Monsieur Hume vous apprend, dites-vous, que la province de Derby m'a nommé un des commissaires des barrières, et vous me reprochez de ne vous en avoir rien dit. Vous auriez raison, si cela était vrai ; mais je n'ai jamais ouï parler de pareille folie ».

 

Plus tard, il expliqua à du Peyrou la cause de son silence [267] :

 

(147) « Je vous dirai seulement un mot sur une pension du roi d'Angleterre dont il a été question et dont vous m'aviez parlé vous-même : je ne vous répondis pas sur cet article, non seulement à cause du secret que Monsieur Hume exigeait, au nom du roi, et que je lui ai fidèlement gardé jusqu'à ce qu'il l'ait publié lui-même, mais parce que, n'ayant jamais bien compté sur cette pension, je ne voulais vous flatter pour moi de cette espérance que quand je serais assuré de la voir remplir ».

 

Comme il n'avait jamais mentionné à personne la possibilité d'une pension, rien ne l'exaspérait davan­tage que les critiques de ses amis au sujet de sa lettre à Conway [268]. Comment avait-on pu prendre cette lettre pour un refus ? Il voulait la pension, et, pour lui, sa lettre ne constituait un refus que si la pension devait venir par l'entremise de Hume. Comme preuve, il envoya à tous ceux qui lui demandèrent une explica­tion de sa conduite, une copie de sa lettre, et leur raconta son embarras pour la composer, «ne voulant pas dire la véritable cause de mon refus, et ne pou­vant en alléguer aucune autre» [269].

 

Donc, une fois la brouille consommée, et pendant que Hume bavardait, se justifiait, Rousseau demeurait muet; il ne s'expliquait que sur demande, et, si l'on en juge d'après ses lettres, on ne peut admettre vraiment avec ses accusateurs qu'il voulait se faire remar­quer [270]. Nous croyons plutôt qu'il désirait sincèrement une vie retirée, un asile loin des yeux curieux du public. Le pauvre homme était nerveux : en tout (148) temps, il avait redouté les difficultés de la vie en un pays étranger parlant une langue inconnue, - cela s'était vu, du reste, quand on lui avait proposé en 1762 un séjour en Angleterre ; - mais après ses pénibles expériences en Suisse, il avait franchement peur [271]. Le public anglais, qu'il croyait changé à son égard, l'ef­frayait plus qu'il ne blessait sa vanité; ne fallait-il pas y discerner les pronostics d'une autre persécu­tion ? Ce fut pour la devancer, et pour obvier à toute méprise de la part du public, qu'il avait dénoncé la fausse lettre du Roi de Prusse. Mais, à mesure que croissait sa conviction de la noirceur de Hume, et qu'il sentait se resserrer autour de lui les mailles que tissaient ses ennemis pour le ruiner, il renonçait à toute lutte. Le salut, pensait-il, était dans l'inaction et le silence. Et voici qui est tragique: dans sa lettre à Guy, Rousseau avait cru répondre avec sang-froid et prudence aux attaques de Hume qu'il ne pouvait pas ignorer ; or, sans elle, la querelle n'aurait jamais atteint les proportions formidables qu'on lui connaît. Cette lettre à Guy fut, sinon la cause, du moins la justification de l'Exposé Succinct que Hume publia.

 

 

(149)

 

 

CHAPITRE VI
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LA PUBLICATION DE L'EXPOSÉ SUCCINCT

 

Paris conseille une publication. - Les voix contrai­res. - Hume se met au travail. - Paris commence la publication. - L'édition anglaise. - L'effet de la brochure sur Hume. - Hume s'excuse auprès de Wal­pole. - The Concise Account paraît.

 

            Hume, que nous avons laissé en train d'exposer à ses amis la noirceur ou la folie de Rousseau d'après la lettre du 10 juillet, croyait assez naïvement que l'af­faire était close. Aussi continuait-il ses préparatifs de départ pour l'Ecosse. Le 22 juillet, il écrivit à Daven­port, à qui il comptait faire visite en route [272] :

 

            « I propose soon to be at your Fire-side, or rather in your shady Grove, for I think the Weather more suitable to the latter than the former...”

 

Malheureusement, il ne prévoyait pas les lettres de condoléances et de conseils qui allaient pleuvoir sur lui en réponse à son exubérance épistolaire de la mi-juillet.

 

(150) Mais voilà que l'affaire devenait plus considérable qu'il ne l'avait cru, et il dut remettre indéfiniment le jour de son départ, ce qu'il fit d'assez mauvaise grâce.

 

«I was just ready to set out to Scotland, écrivit-il à Madame de Barbantane [273], in order to visit my friends and take leave of them, when I received that horrible letter, accusing me of the blackest of crimes, in return for all my Favours and good Offices. I was then necessarily detained in London, in order to clear up so capital a charge. I was engaged in a correspondance with Paris, which I could not in honour neglect, and thus a great deal of time has been uselessly and disagreeably lost...”

 

Sa correspondance avec Paris était sérieusement gênée par la lenteur des courriers : les conseils de ses amis d'Outre-Manche ne pouvaient être vraiment op­portuns, et de nouveaux incidents avaient surgi à l’improviste et modifié la situation quand, enfin, arri­vaient de France les avis en retard sur les événe­ments. Que se passait-il alors? Nous avons vu qu'à la première accusation de Rousseau, Hume, furieux, voulait crier sur les toits l'ingratitude de son protégé; puis, ayant reçu la lettre du 10 juillet, où il trouvait une preuve si flagrante de la folie de Rousseau, un peu rassuré, il était prêt à renoncer à tout éclat. A peine avait-il pris cette décision, que sa première colère fut rallumée par les recommandations de la coterie parisienne, alors en proie aux mêmes sentiments qu'il avait eus lui-même avant de voir le long récit de Rousseau. Son courroux ainsi réchauffé, s'épanche (151) de nouveau dans les lettres à d'Alembert et à ses amis, qui eux, s'étaient un peu calmés dans l'intervalle. L'échange d'idées continua sur le même rythme, faussé par la distance, de sorte que les conseils des amis arrivaient toujours à contre-temps.

 

*

**

Mais reprenons un peu plus haut. La première réaction importante à Paris eut lieu quand d'Alembert reçut la lettre de Hume renfermant la copie de celles de Rousseau du 23 et du 29 juin [274]. Elle arriva au bon moment, selon d'Alembert: de nombreuses personnes, - Turgot, Morellet, Roux, Saurin, Marmontel et Duclos, - se trouvaient assemblées chez Mlle de Lespi­nasse. Ces bonnes gens devaient être enchantés d'avoir un si palpitant sujet de conversation; aussi le discutèrent-ils à fond.

 

Il n'y eut qu'une voix là-dessus: d'Alembert, qui, nous l'avons vu, avait, d'abord, déconseillé la publi­cation, pour sauvegarder le prestige des lettres, chan­gea d'avis tout à coup :

 

«Mais le public est aujourd'hui trop occupé de votre querelle, écrivit-il [275], et les choses sont trop avancées, [elles n'étaient pas plus avancées qu'au moment de sa dernière lettre. Si on avait tu la nouvelle révélation de Hume, le public n'en aurait rien su] pour que vous ne rendiez pas les faits absolument notoires... »

 

(152) Turgot, même après la lecture des lettres de Rousseau, était d'abord d'avis qu'il ne fallait pas les impri­mer, mais il se laissa entraîner par l'éloquence des autres, et par l'attitude de Duclos, qui, s'avouant l’ami de Rousseau, compatissait au chagrin de Hume et approuvait sa défense; il fallait publier, disaient-ils tous, puisque la lettre au Baron d'Holbach avait été rendue si publique (et par qui?) :

 

«Je vous avoue, cependant, dit Turgot [276], que mon premier penchant avait été de vous confirmer dans le parti auquel vous inclinez, de ne pas imprimer quant à présent, et je ne suis revenu à l'avis commun que d'après la considération que les choses n'étaient pas entières, que votre première lettre au Baron d'Holbach avait été aussi publique qu'elle pût l'être ; qu'aux yeux de tous les partisans de Rousseau, qui sont en grand nombre, vous étiez devenu son accusateur, et comme tel obligé de justifier les imputations et les qualifications dont vous l'aviez noirci... »

 

Il jugea qu'il fallait insister beaucoup sur le fait que Rousseau avait prémédité plusieurs mois le coup qu'il porterait à Hume, en refusant la pension [277] :

 

«C'est le point décisif, dit-il, et c'est sur quoi vous ne devez pas craindre de vous étendre, car les preuves sont d'autant plus nécessaires qu'une scélératesse aussi profonde et aussi atroce est véritablement inconcevable... »

 

(153) Cependant, on voit bien qu'au fond Turgot n'était pas entièrement convaincu, car il contredit la raison même de la publication :

 

       « Au reste, avoue-t-il, il n'est personne dans ce pays-ci qui puisse imaginer que votre réputation coure le plus léger risque dans cette affaire ».

 

Cette conviction n'était pourtant pas assez forte pour qu'il s'opposât longtemps aux autres. Il termina donc sur ce ton :

 

         « Je pense que d'Alembert a insisté pour que vous nous envoyiez votre MS avant de rien publier. Comme les amis de Rousseau sont principalement dans ce pays-ci, nous serons plus à portée de prévoir les objections. L'Abbé Morellet est sur cela entièrement de mon avis. Vous pouvez adresser les paquets à Monsieur de Mon­tigny pour en éviter le port à d'Alembert ».

 

On avait des idées très arrêtées à cette réunion chez Mlle de Lespinasse, sur la façon dont Hume devait procéder. D'Alembert se fit le porte-parole de l'opi­nion unanime [278] :

 

         « Vous commencerez d'abord, écrivit-il, par dire que vous savez que Rousseau travaille à ses Mémoires ; qu'il fera sans doute mention de sa querelle avec vous, qui a fait trop de bruit pour qu'il ne cherche pas à la tourner à son avantage ; que les Mémoires pourraient paraître ou après votre mort ou après la sienne... que dans le premier cas, comme vous l'observez vous-même, personne ne pourra vous justifier, que dans le second votre défense serait sans force, que vous avez cru devoir donner (154) vous-même toute cette histoire au public, afin que Monsieur Rousseau réponde s'il le peut ».

 

Ensuite d'Alembert donnait quelques indications sur le ton à adopter: il fallait écrire sans aigreur ni injure (toujours le mythe du «bon David» à pré­server), éviter toute réflexion sur le caractère de Rousseau, sur son propre rôle de bienfaiteur et toute allusion aux autres querelles de Rousseau :

 

« Enfin, mon cher ami, nous vous recommandons et nous vous conjurons, de mettre dans cette brochure la plus grande clarté. Si vous pouvez avoir la lettre qu'il a écrite à Milord Maréchal [279], il ne faudra pas manquer non plus d'expliquer en détail, et bien nettement, ce que vous me mandez - que vous avez découvert par différentes circonstances, que depuis deux mois Rousseau avait formé ce dessein contre vous... nous pensons aussi, que comme le public est actuellement fort occupé de cette affaire, vous ne devez point perdre le temps pour imprimer, et que le plutôt (sic) en sera le mieux...»

 

Un point essentiel, dit d'Alembert, la question de la Lettre du Roi de Prusse, devait être élucidé :

 

« Je ne dois pas vous laissez ignorer une chose - c'est qu'on dit que Rousseau vous soupçonne d'avoir eu part, ou du moins d'avoir eu connaissance de la lettre sous le nom du Roi de Prusse que Monsieur Walpole a écrite contre lui, en quoi je ne puis approuver Monsieur Walpole, parce qu'il y a de la cruauté à tourmenter un malheureux qui ne vous a point fait de mal. Il est donc (155) essentiel que vous tiriez cette affaire au clair, et que vous prouviez, comme je n'en doute pas, que vous n'avez point eu part à cette méchanceté ».

 

Enfin, d'Alembert prévient son ami contre toute fai­blesse en ce moment critique, lui disant qu'il fallait absolument rendre les causes de la querelle publi­ques, et par une vraie publication :

 

« Voilà mon cher ami, ce que nous pensons, et ce que pensent, il me semble, tous les gens de lettres, et les gens honorables. Tout le monde ne vous donnera, peut-être, pas le même conseil, mais vous devez vous défier de trois choses : de la faiblesse des uns qui vous conseil­leront le silence par lâcheté, de la fausse générosité des autres, qui vous conseilleront de demeurer en repos contre vos intérêts, - enfin des fanatiques de Rousseau, qui ne voudraient pas que vous tiriez sa conduite et son caractère au grand jour. Vos véritables amis, au nombre desquels je me flatte que vous me comptez, penseront autrement, et vous conseilleront ce qu'ils croient le plus convenable à votre réputation. Tout ce que je vous dis là, mon cher ami, je le dirais en présence de Rousseau lui-même ; je n'ai aucune raison au monde que je sache de me plaindre ni de me louer personnellement de lui ; mais je dois à votre amitié, qui me demande conseil, de lui dire ce que je ferais si j'étais à votre place, et si j'avais en main, comme vous, de quoi rendre ma justification plus claire que le jour.

 

Mademoiselle de Lespinasse - à qui j'ai lu votre lettre et ma réponse, et qui prend à vous le plus grand intérêt - me charge de vous dire combien elle vous aime, et combien elle est persuadée que vous devez impri­mer. Elle ne pense pas, non plus que moi et tous vos (156) amis, qu'il suffise d'envoyer cinq ou six copies de cette histoire à différentes personnes, comme vous paraissez en avoir le dessein ; cela aurait l'air d'une justification ténébreuse - d'une démarche obscure - enfin ce que nous appelons un coup fourré, qui n'est pas digne de vous, et qui ne suffirait pas pour mettre Rousseau abso­lument dans son tort... »

 

En attendant la publication, d'Alembert, lui non plus, ne perdait pas son temps :

 

« J'ai eu l'honneur de voir Monsieur Smith, dit-il. Nous avons beaucoup parlé de vous et de votre affaire, et je ne manquerai pas de lui faire part de votre lettre comme vous me le recommandez... Je ne manquerai pas de mander à Voltaire des détails que vous me faites ; ce sera, comme vous me dites, votre traité de paix avec lui. Assurément toute cette histoire le divertira beaucoup, et vous procurera, peut-être, quelque papier de sa façon [nous allons voir combien il devinait juste]. Il faut laisser faire. Pour vous, mon cher ami, soyez grave dans votre défense, simple, clair, entrant dans tous les détails nécessaires, et surtout très modéré dans les expressions ; votre défense n'en aura que plus de force ».

 

*

**

 

Hume se sera mis tout de suite avec docilité à com­poser sa brochure sur le modèle prescrit par d'Alem­bert. Mais déjà les avis contraires arrivaient. D'abord la Comtesse de Boufflers, à qui surtout Hume avait envie de plaire (car il se sentait coupable à son égard pour avoir tardé à la mettre au courant de la (157) querelle), lui adressa une lettre de reproches et d'ad­monitions [280]. Elle commença par récuser toute raison qu'il alléguerait pour ne pas l'avoir instruite la pre­mière, et en tous cas, ajouta-t-elle, le Baron d'Holbach n'eût pas dû être le premier confident. Ensuite, elle poursuivait avec une clairvoyance admirable :

 

         « Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mou­vements d'un cœur grièvement blessé, que la raison n'a pu encore dompter ? Pourquoi vous dérober la plus noble vengeance qu'on puisse prendre d'un ennemi, d'un ingrat, ou plutôt d'un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucis­sement), celle de l'accabler de votre supériorité, - de l'éblouir par l'éclat de cette vertu même qu'il veut mécon­naître ? »

 

Puis, examinant le fond de l'affaire :

 

         « La lettre de Rousseau est atroce, c'est le dernier excès de l'extravagance la plus complète, ne croyez pas pourtant qu'il soit capable d'artifice ni de mensonge, qu'il soit un imposteur ni un scélérat ».

 

Avec une logique parfaite, la Comtesse se mit alors à prouver l'invraisemblance d'un dessein prémédité de Rousseau de nuire à Hume :

 

       « Il est sans appui, sans ressources, sans consolation quelconque, si vous l'abandonnez, et vous imaginez que c'est de sang-froid avec toute sa raison qu'il s'expose à de pareils malheurs ? - On assure que vous avez écrit qu'il (158) voulait se ranger du côté de l'opposition [281] ; connaît-il les différents intérêts de l'Angleterre ? Derbishire est-il un lieu propre à intriguer ? Tirera-t-il plus d'avantage des Seigneurs du parti qu'il n'a pu tirer, s'il eût voulu, de votre amitié, de la protection de Monsieur Conway et des bontés du Roi ?

 

Elle ne tâcha pas d'excuser Rousseau, mais elle n'en blâmait pas moins l'attitude de Hume :

 

«Mais vous, au lieu de vous irriter contre un malheu­reux qui ne peut vous nuire, et qui se ruine entièrement lui-même, que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible ? Vous eussiez évité un éclat qui scandalise, qui divise les esprits, qui flatte la malignité, qui amuse aux dépens de tous deux [ceci devait alarmer Hume] les gens oisifs et inconsidérés, qui fait faire des réflexions injurieuses et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie… »

 

Avant d'expédier cette lettre, commencée à Pou­gues, la Comtesse rentra à Paris où elle trouva la let­tre de Hume à d'Alembert renfermant la lettre de Rousseau du 10 juillet: elle en fut surprise et affligée au plus haut point :

 

«Quoi ! ajouta-t-elle, vous lui recommandez de la communiquer non seulement à vos amis de Paris (déno­mination bien vague et bien étendue), mais à Monsieur de Voltaire, avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions ! Après ce trait de passion, après tout ce que vous avez dit et écrit, les (159) réflexions que je vous communiquerais, les conseils que je pourrais vous donner, seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé, trop soutenu dans votre colère pour m'écouter. Peu s'en faut, que je ne brûle ce que j'ai déjà écrit... »

 

Toutefois, la Comtesse ne voulait pas terminer sa lettre sans prendre conseil d'un ami sûr de Hume. Dans cette intention elle fit venir Adam Smith et dis­cuta à fond l'affaire. Rendant compte de leur entrevue, elle écrivit à Hume :

 

« Il me quitte à l'instant. Je lui ai lu ma lettre. Il appréhende aussi bien que moi que vous ne soyez trompé dans la chaleur d'un si juste ressentiment. Il vous prie de relire la lettre de Rousseau à Monsieur Conway. Il ne nous paraît pas qu'il refuse la pension, ni qu'il désire qu'elle soit publique. Il demande qu'elle soit différée jusqu'à ce que la tranquillité de son âme, altérée par un violent chagrin, soit rétablie, et qu'il puisse se livrer tout entier à sa reconnaissance [282]. Dans la mauvaise humeur où il était, votre méprise, qu'il aura crue volon­taire, aura achevé de l'aigrir et de lui renverser la raison » .

 

Et elle insiste derechef pour qu'il réfléchisse bien avant d'aller plus loin, car personne, hors lui-même, ne pouvait lui nuire.

 

Cette lettre admirable, dont nous avons cru bon de citer un long extrait, à cause de la pénétration psy­chologique de l'auteur, ne pouvait pas manquer de troubler la tranquillité de Hume; une communication de Turgot, écrite peu après, n'était guère plus (160) rassurante. Or, Turgot, qui, nous venons de le voir, avait conseillé presque malgré lui une publication, chan­gea d'opinion une seconde fois après avoir rencontré Smith qui revenait de chez la Comtesse de Boufflers ; il vit sous un autre jour toute la conduite de Rousseau [283] :

 

« Voici maintenant ce que j'imagine. Vous avez fait, avant son départ de Paris, et je crois même en sa pré­sence, une plaisanterie bien légère sur son goût supposé pour les persécutions [284]. Cette plaisanterie a été insérée par Monsieur Walpole dans la lettre qui s'est répandue sur le nom du Roi de Prusse. Cette lettre est devenue publique en Angleterre ; elle a donné lieu à une lettre de Rousseau dans les papiers publics, où il en paraît sin­cèrement affecté. Monsieur Walpole ou d'autres gens pour lui, ont répliqué par deux ou trois plaisanteries qui, certainement l'auront piqué jusqu'au vif. Or, avec le caractère sombre et soupçonneux de Rousseau, l'im­pression profonde que ces plaisanteries ont faites (sic) sur son âme, vos liaisons avec Monsieur Walpole, et avec la société du Baron d'Holbach, la circonstance de cette plaisanterie employée par Monsieur Walpole et qu'il savait être originairement de vous, - il n'a peut-être fallu qu'un mot, un rapport ambigu, pour enflammer son ima­gination, et lui faire regarder comme certaine la chimère la plus absurde. »

 

Ainsi les accusations de Rousseau devenaient plutôt l'explosion d'un caractère sombre qu'une noir­ceur réfléchie: Turgot pensait donc que, sans l'éclat qu'avait donné Hume à l'affaire, Rousseau eût pu être (161) amené, lui, à se rétracter; c'était désormais impossi­ble, il proposait donc que, loin de rien publier, Hume fît ses excuses à Rousseau.

 

Cette lettre écrite, Turgot vit pour la première fois celle de Rousseau du 10 juillet ; il ajouta donc un post-scriptum où il dit qu'il la jugeait absurde à la folie, mais qu'il conseillait toujours de répondre à Rousseau, et de n'imprimer que si Rousseau l'y poussait.

 

Enfin arriva une lettre de d'Alembert qui acheva de déranger les calculs de Hume : d'Alembert ne pouvait pas prendre au sérieux la lettre du 10 [285]. D'un ton moqueur il parlait des «preuves incontestables », surtout du regard fixe [286]. En somme, voici le sentiment de d'Alembert sur toute la lettre :

 

« Mon premier mouvement en le lisant a été d'admirer sa rhétorique, le second a été de rire et de dire en levant les épaules, voilà un homme qui emploie la force d'Her­cule pour rompre un fétu ».

 

Prenant ainsi tout à la légère, il n'est pas étonnant que d'Alembert ne fût plus d'humeur à conseiller la publication :

 

« Après tout cela, mon cher ami, dit-il [287], vous devez sentir quel est mon avis sur le parti que nous devons prendre [c'est nous à présent], c'est de ne rien publier du tout contre Rousseau, et d'attendre qu'il vous attaque ».

 

(162) Il envoya aussi à Hume sa propre réponse aux accu­sations de Rousseau à son sujet, mais sans avoir l'air d'y attacher grande importance. Nous apprenons plus tard, pourtant, qu'il tenait beaucoup à ce qu'elle parvînt à Rousseau, car il demanda d'abord à Hume ce qu'il en avait fait, et quand celui-ci ne répondit pas, il essaya, comme nous allons le voir, une autre voie.

 

A vrai dire, d'Alembert n'en voulait pas à Rousseau, mais, chose curieuse, à Walpole, qui, dit-il:

 

« aurait pu se dispenser de cette platitude, car c'en est une et la lettre n'est pas très bonne, d'autant plus que l'effet de cette pasquinade a été de tourner tout à fait la tête à un pauvre fanatique et de compromettre deux honnêtes gens, dont l'un est de ses amis, et l'autre ne lui a fait aucun Mal ».

 

S'étant exprimé sur Walpole, d'Alembert ne pou­vait s'empêcher d'ajouter des observations malicieu­ses sur Mme du Deffand :

 

« On dit ici que c'est Madame du Deffand qui lui a inspiré cette méchanceté, (elle en est très capable, et vous le savez bien !). On ajoute que c'est elle qui a revu et corrigé la lettre pour le style [288] » .

 

Il conclut donc qu'il était du devoir de Walpole d'avouer qu'il était l'auteur de cette lettre au Roi de Prusse.

 

(163) Une autre lettre, qui arriva presque en même temps que celle de d'Alembert, conseillait aussi la clé­mence [289] :

 

« Pray be good to poor Rousseau, écrivit Mrs. Cockburn, - cette grande admiratrice de Rousseau qui, nous l'avons vu, trouvait tant de ressemblance entre son âme et celle du philosophe [290]. - You are a good Christian after all. It as jealousy alone, and pure affection for you that put him mad ».

 

Mais la lettre qui devait le plus troubler Hume fut celle de Milord Maréchal, datée du 15 août [291] :

 

“I am much grieved by what happens between you and Jean-Jacques ; for still I cannot suspect him of black ingratitude in his heart, which many now accuse him of; but I believe his warm imagination has realized to him suspicions that have not the least foundation, as I know, being well informed, of your warin and hearty friendship to him, and having seen with what tenderness and regard, you did all in your power to serve him. His écart afflicts me, on his account more than yours who have, I am sure, nothing to reproach yourself. It will be good and humane in you, and like, le bon David, not to answer ; which you say is your own opinion. Jean-Jacques is already attacked, and will be more so in all lands; his enemies pursued him with inveterate malice, when they had nothing in truth to say. Now he has given them hold, they are all upon him. If somebody should accuse me of having murdered Henry IV of France, I should not justify myself, because the accusation would not gain the least credit...”

 

*

**

(164) Désormais, Hume ne pouvait plus prévoir ce qui allait arriver d'un courrier à l'autre : encouragé par les uns, découragé par les autres, conseillé et décon­seillé successivement par quelques-uns, il ne savait que faire. Mais surtout, sans être sûr d'un appui à Paris, il ne pouvait rien publier, quelqu'envie qu'il en eût; d'autre part, il croyait devoir commencer son récit, pour se préparer à tout événement : on était curieux en Angleterre aussi bien qu'en France, - Hertford, Conway, même le roi et la reine, au dire de Hume [292], avaient exprimé le désir de voir les docu­ments. Inquiet, ennuyé en Ecosse, Hume ne cessa pas de travailler.

 

Son premier devoir, selon les préceptes de d'Alem­bert, était d'obtenir par écrit de Walpole l'aveu qu'il était l'auteur de la lettre du Roi de Prusse. Il lui envoya donc ce mot [293] :

 

«Dear Sir, When I came home last night, 1 found on my table a very long lettre from d'Alembert, who tells me that, on receiving from me an account of my affair with Rousseau [c'est-à-dire de ce qui précédait la lettre du 10 juillet], he summoned a meeting of all my literary friends at Paris, and found them all unanimously of the same opinion with himself, and of a contrary opinion to me, with regard to my conduct. They all think I ought to give to the public the narrative of the whole. However, I persist still more closely in my first opinion, especially after receiving the last mad (165) letter. [C'est seulement alors qu'il prit la décision de garder le silence puisqu'il avait désiré avant cela tout rendre public]. D'Alembert tells me that it is of great importance for me to justify myself from having had any hand in the letter from the King of Prussia : I am told by Crawford that you had wrote it a fortnight before I left Paris, but did not show it to a Mortal, for fear of hurting me ; a delicacy of which I am very sensible. Pray recollect if it was so. Though I do not intend to publish, I am collecting all the original pieces, and shall connect them by a concise narrative. It is necessary for me to have that letter and Rousseau's answer. Pray assist me in this work. About what time, do you think, were they printed ? I am... »

 

Walpole répondit le même jour par cette lettre qui est reproduite dans l'Exposé Succinct, à part quelques omissions et corrections faites par d'Alembert, et que nous indiquons en note :

 

« Dear Sir, Your set of literary friends are what a set of literary men are apt to be, exceedingly absurd. They hold a consistory to consult how to argue with a mad man, and they think it very necessary for your character to give them the pleasure of seeing Rousseau exposed, not because he has provoked you, but them [294].

 

I cannot be precise as to the time of my writing the King of Prussia's letter ; but, I do assure you with the utmost truth that it was several days hefore you left Paris, and before Rousseau's arrival there, of which I can give you a strong proof ; for I not only suppressed the letter while you stayed there, out of delicacy to you, but it was the reason why, out of delicacy to myself, I did not go to see him, as you often proposed to me, (166) thinking it wrong to go and make a cordial visit to a man, with a letter in my pocket to laugh at him. You are at liberty, dear Sir, to make use of what I say in your justification, either to Rousseau or any body else. I should be very sorry to have you blamed on my account; I have a hearty contempt of Rousseau and am perfectly indifferent what the litterati of Paris think of the matter [295]. If there is any fault, which I am far from thinking, let it lie on me. No parts can hinder my laughing at a Mountebank. If he has a bad and most ungrateful heart, as Rousseau has shown in your case, into the bargain, he will soon have my scorn likewise, as he will of all good and simple men [296]. You may trust your sentence to such, who are as respectable judges as any that have poured over ten thousand more volumes [297]. Yours most sincerely. Horace Walpole ».

 

L'aveu de Walpole en main, Hume réussit, grâce à un travail acharné, à terminer son Exposé le 12 août ou avant. N'en ayant pas d'emploi défini pour le moment, mais sans prévision de ce qu'il en advien­drait plus tard, il en fit un paquet, et y ajouta la copie de sa correspondance avec Rousseau et de la décla­ration de Walpole; le tout fut remis au Général Con­way, qui devait l'expédier par le premier courrier à (167) l'Abbé Le Blanc [298]. Celui-ci, après avoir lu le dossier et l'avoir communiqué à son cercle - les Montigny, les Fourqueux, etc., - devait le faire passer à d'Alem­bert, qui à son tour le passerait à Adam Smith [299], puis à la Comtesse de Boufflers, à Turgot, et aux autres amis de Hume.

 

On s'imaginerait peut-être que Hume avait reçu assez de conseils de toutes parts, si contradictoires qu'ils eussent été. Loin de là: aussi désemparé qu'à la première heure, il continuait à demander des avis à tout le monde ; publier ou ne pas publier, telle était toujours l'alternative.

 

«You know that nobody's judgment weighs farther with me than yours, dit-il à l'Abbé Le Blanc [300]; think a little of the matter. If Madame de Dupré were in town, I would desire her to give these papers a perusal [301]. Unhappily Monsieur Trudaine would only understand the French part, which is by far the most considerable. What would his friend Fontenelle have done in this situation ?

 

I am as great a lover of pence as he, and have kept myself as free from all literary quarrels... But this is a different case, imputations are here thrown on my morals and my conduct ; and though my case is so clear as not to admit of the least controversy, yet it is only clear to those who know it ; and I am uncertain how far the public in Paris are in this case. At London, a publication would be regarded as entirely superfluou[302].”

 

(168) Sa lettre à Smith prouve combien Hume avait à cœur de tout déclarer au public [303] :

 

I shall not publish them unless forced, which you will own to be a very great degree of self denial. My conduct in this affair would do me a great deal of honour, and his would blast him forever, and blast his writings at the same time ;... I am, however, apprehensive that in the end I shall be obliged to publish. About two or three days ago, there was an article in the St. Jame's Chronicle copied from the Brussel's Gazette, which pointed at this dispute. This may probably put Rousseau in a rage [304]. He will publish something, which may oblige me for my own honour to give the narrative to the public. There will be no reason to dread a long train of disagreeable controversy. One publication begins and ends it on my side. Pray tell me your judgement of my work, if it deserves the name. Tell d'Alembert I make (169 ) him absolute master, to retrench or alter, what he thinks proper in order to suit it to the latitude of Paris ».

 

Pour justifier aux yeux de Mme de Boufflers cette relation de l'affaire, il passa une fois de plus en revue pour elle les torts de Rousseau envers lui, et allégua le danger qu'il pourrait encourir s'il ne prenait pas de précautions ; pourtant, vis-à-vis de cette amie de Rousseau, il niait toute pensée de publication :

 

« It is not, dit-il, with a view to having it [le récit envoyé à d'Alembert] published, which both he and I are averse to, but to lie by him in case of need, as he is so unexpectedly and absurdly brought into the quarrel...”

 

Ce disant, Hume pouvait être sincère au sujet de la publication, car il ne savait pas quel serait le sentiment de d'Alembert : il l'était moins, cependant, quand il s'agissait de son désir personnel.

 

Les dés étaient donc dans le cornet, et le hasard seul déciderait d'où partirait le coup. Les philosophes es­péraient que Rousseau le donnerait, mais lui ne le voulait à aucun prix. En attendant, le manuscrit de Hume passait de main en main parmi les élus : le 4 septembre, apprenons-nous, il était parvenu jusqu'à Mme du Deffand [305], qui prit la précaution de le faire re­copier dans le cas où les éditeurs n'iraient pas jusqu'à une publication.

 

Heureusement pour les amis de Hume, la lettre que Rousseau avait écrite à Guy le 2 août [306] commençait (170) alors à circuler dans Paris. Elle devait passer d'abord par les mains des partisans de Rousseau, de sorte que ce n'est que le 18 août, apprenons-nous, que la coterie philosophique eut vent de son existence. A cette date, d'Holbach en parla à Hume, mais il ne l'avait pas en­core vue [307] :

 

«J'apprends, dit-il, qu'il a écrit une lettre à son libraire Gui ; je ne sais ce qu'elle contient, vu qu'il lui défend de la communiquer à personne, sinon à quelques amis qu'il désigne : cependant on assure qu'il n'entreprend pas de se justifier ».

 

A sa grande satisfaction, le Baron fut détrompé par des renseignements qu'il recueillit plus tard ; aussi écrivit-il à Hume le 1er septembre [308] :

 

«Vous avez vu, mon très cher monsieur, par ma der­nière, que je persistais toujours à croire que vous ne deviez point vous engager dans une guerre ouverte avec Rousseau ; mais, ainsi que vos amis d'ici, je me vois forcé de changer d'avis. Quelques personnes qui ont lu la lettre que votre ingrat a écrite au libraire Guy, assurent qu'elle contient un défi contre vous, en un mot, qu'elle est écrite de manière à faire une impression défa­vorable sur l'esprit de bien des gens, qui ne voient les choses que très superficiellement. Cela posé, je trouve que la plupart de ceux qui s'intéressent à vous, Monsieur, pensent que vous ne pourrez guère vous dispenser de publier une justification. Elle devient nécessaire, vu le grand nombre de partisans et même de fanatiques que votre adversaire a dans toute l'Europe et surtout ici ; on assure qu'ils prétendent déjà se prévaloir de votre silence, (171) et qu'ils disent qu'il est étrange d'intenter des accusa­tions si graves contre quelqu'un sans les justifier... »

 

D'Holbach ajouta que les partisans de Rousseau, surtout ceux que telles déclarations impressionnaient, étaient nombreux ; il dit que, d'après Suard, on écri­vait à la Gazette Littéraire des lettres d'accusation, qu'enfin le danger des Mémoires demeurait toujours. Il conseilla donc la publication d'un rapport complet des faits et des preuves, mais présenté avec modéra­tion. Au reste, en fallait-il tant pour convaincre Hume, qui ne désirait rien d'autre ?

 

Turgot, dont les conseils avaient un grand poids pour Hume, prit aussi la lettre de Rousseau à Guy pour une espèce de défi, et il écrivit à Hume [309] :

 

« Après vous avoir dit aussi franchement mon avis [que l'éclat fait par la lettre de Hume au Baron avait rendu la querelle irrémédiable] vous serez surpris peut-être de me voir presque revenu à l'avis de faire impri­mer. La folie de Rousseau est telle qu'il a écrit ici différentes lettres dans lesquelles il regarde votre trahison comme si constante, et les démonstrations comme si terrassantes pour vous, qu'il vous défie de publier les pièces sans vous déshonorer, à moins que vous ne les falsifiiez: ce ne sont pas les termes, mais c'est le sens. Si cette espèce de défi devenait public à un certain point, et faisait plus d'impression en Angleterre qu'il n'en peut faire en France, peut-être serez-vous obligé d'im­primer... »

 

Il lui conseillait encore la modération et la réflexion :

 

(172) « Mais comme je ne vois à cela rien de pressé, je crois que vous ferez bien de vous donner tout le temps d'y réfléchir. Plus vous mettez dans cette affaire de modé­ration et même d'indifférence, plus le tort de Rousseau deviendra évident. »

 

*

**

 

Nous ne trouvons rien qui indique qu'on ait attendu à Paris la réponse de Hume pour procéder à la publi­cation, mais pourquoi l'aurait-on fait ?

 

Hume avait donné carte blanche à d'Alembert en lui envoyant le paquet, et, de plus, il partait pour l'Ecosse [310]. Il se peut, cependant, que des lettres nous manquent, et que Hume ait donné son approbation.

 

Suard, de la Gazette Littéraire, celui justement que d'Holbach avait recommandé pour cela dès le 7 juil­let [311] et qui fréquentait avec sa femme les salons philo­sophiques, fut chargé de la traduction [312] tandis que (173) d'Alembert et le Baron d'Holbach se partageaient le privilège de faire les changements nécessaires.

 

Le 6 octobre, la traduction était achevée, et d'Alem­bert en avertit Hume [313] :

 

«Nous y joindrons, ajouta-t-il, un petit avertissement où nous insisterons, et même vous le voulez avec raison, sur votre répugnance à instruire le public de cette que­relle, et sur les raisons qui vous y obligent : et tout cela paraîtra dans 8 à 10 jours, sur le nom de vos amis, mais non pas de moi seul, précisément parce que je suis mêlé dans la querelle. Je donnerai à Monsieur Suard, à quel­ques changements près, la petite déclaration que je vous avais envoyée : elle sera imprimée avec votre factum, et se trouvera en très bonne compagnie. Cela vaut mieux que de l'avoir envoyée à Rousseau. Aussi je ne me plains pas que vous ne l'ayez fait : puisque, à dire vrai, les raisons que vous m'en donnez ne seraient pas trop bonnes [314]. Avouez que la véritable est que vous n'avez pas (174) voulu faire connaître à Rousseau que je désapprouve votre ami Walpole... »

 

*

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Pendant qu'on se démenait à Paris à son service, Hume donnait ses soins à une édition qui devait pa­raître en anglais. Nous ne savons trop pourquoi il se décida enfin à faire imprimer à Londres. Il est vrai que Hertford et Conway avaient conseillé une publi­cation au début de la querelle [315]. Mais Hume ne sem­ble pas avoir pris trop au sérieux de tels conseils, puisqu'il avait pu écrire le 12 août à l'Abbé Le Blanc qu'un exposé de la querelle serait ridicule à Londres. Il n'en reste pas moins qu'au mois d'octobre un tel exposé était en train.

 

Hume remit la publication anglaise entre les mains de son éditeur et ami, William Strahan, en lui don­nant des instructions très précises [316] :

 

“I shall immediately send you a copy of the original manuscript [317] which is partly in English, partly in French : but much of the latter language must be translated. I shall employ Mr. Coutts [318]. The method the translator must proceed is this: my friends at Paris (175) are to send me over in a parcel ten copies which will be delivered to Miss Elliot. I have desired her to send them to you : open the parcel and take out one copy for your own use [319]. Get a discreet and careful translator : Let him compare exactly the French narrative with my English : where they agree, let him insert my English : where they differ, let him follow the French and translate it : The reason is this, that I allowed my Friends at Paris to make what alterations they thought proper ; and I am desirous of following exactly the Paris edition. All my letters must be printed verbatim, conformable to the manuscript I send you.

 

My Parisian Friends are to add a Preface of their own composing which must be translated : add, by way of nota bene that the original letters will be deposited in the Museum. The reason for this is, that Rousseau has been so audacious as to write that I dare not publish his letters without falsifying them... [320] »

 

(176) Quand Hume écrivit cela, il ne savait pas encore quelles altérations on avait faites à Paris. A vrai dire, on l'avait un peu négligé à cet égard, et, s'en rendant compte, Suard en fit plus tard ses excuses [321] :

 

« Vous devez être bien étonné, Monsieur, de n'avoir encore reçu aucune lettre sur la publication de votre mémoire, et il y a en cela beaucoup de ma faute. J'avais dit à Monsieur d'Alembert que j'aurais l'honneur de vous écrire. Il a compté sur moi, Le Baron d'Holbach a compté sur nous deux, et moi j'ai compté aussi sur eux : voilà ce qui fait qu'il n'y a rien que d'avoir plusieurs domes­tiques pour être mal servi... »

 

Quand tout fut fait, d'Alembert envoya enfin quel­ques explications à Hume [322] :

 

«Vous aurez vu par sa lettre, - il s'agit de Suard -, que nous avons jugé à propos de retrancher la note [323] que vous nous avez envoyée à la fin, sur les lettres de Rousseau venues par la poste. Nous avons cru que vous (177) n'aviez pas besoin de justification à ce sujet et que le détail où vous entriez dans la note n'était pas assez clair pour fermer la bouche aux fanatiques de Rousseau. La note que nous avons mise sur cet article est plus que suffisante pour vous disculper auprès des personnes raisonnables [324]. Il me paraît que cette brochure a fait dans le public l'effet que vous devez en attendre ».

 

Le ton de cette lettre semble indiquer que d'Alem­bert s'était un peu lassé de l'affaire. II avait eu d'abord l'intention d'écrire la préface lui-même [325] mais il confia cette tâche à la complaisance de Suard. Sa négli­gence même à tenir Hume au courant de ce qu'on fai­sait à Paris nous semble une autre indication de la chose. Enfin, il est permis de se demander si cette pu­blication l'aurait préoccupé le moins du monde, dans le cas où Rousseau ne l'aurait pas impliqué dans la querelle, et si lui-même n'avait voulu saisir cette (178) occasion de donner à Walpole un coup de griffe. En effet, à la fin de la lettre citée plus haut, d'Alembert prévoyait que Walpole ne goûterait probablement pas la critique de la prétendue Lettre du Roi de Prusse qu'il avait insérée dans sa Déclaration, mais il ajoutait qu'il n'en avait cure.

 

*

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Après la lecture de la brochure, qui finit par lui parvenir, Hume déclara sa pleine satisfaction, avec une politesse cérémonieuse qui indique, peut-être, qu'il n'écrivait pas pour les seuls yeux de Suard [326] :

 

«I cannot sufficiently express, my dear Sir, all the acknowledgments which I owe you for the pains you have taken in translating a work which so little merited your attention or the attention of the public. It is done entirely to my satisfaction ; and the Introduction in particular is wrote with great prudence and discretion in every point, except where your partiality to me appears too strongly [327]. I accept of it, however, very willingly, as a pledge of your friendship. You and Mr. d'Alembert did well in softening some expressions, especially in the notes ; and I shall take care to follow these corrections in the English edition. My paper, indeed, was not wrote for the public eye : and nothing but a train of unforeseen accidents could have engaged me to give it to the press. I am not surprised that those who do not consider nor weigh those circumstances should blame this appeal to the public [recevait-il déjà des censures ?]; but it is certain that if I had persevered in keeping (179) silence, I should have passed for the guilty person, and those very people who blame me at present would, with the appearance of reason, have thrown a much greater blame upon me. This whole adventure, I must regard as a misfortune in my life ; and yet, even after all is part, when it is easy to correct any errors, I am not sensible that I can accuse myself of any imprudence ; except in accepting of this man when he threw himself into my arms [petite exagération, à coup sûr], and yet it would then have appeared cruel to refuse him. I am excusable for not expecting to meet with such a prodigy of pride and ferocity, because such a one never before existed. But after he had declared war against me in so violent a manner, it could not have been prudent in me to keep silence towards my friends, and to wait till he should find a proper time to stab my reputation. From my friends, the affair passed to the public, who interested themselves more in a private story, than it was possible to imagine [328]; and rendered it quite necessary to lay the whole before them. Yet, after all, if anyone be pleased to think, that by greater prudence I could have avoided this disagreeable extremity, I am very willing to submit. [Ce sentiment s'affermira avec le temps]. It is not surely the first imprudence I have been guilty of ».

 

S'il n'y a pas ici trace de mécontentement de la part de Hume, c'est qu'il aura écrit cette lettre sans se donner le temps de réfléchir ; autrement, on ne pourrait pas expliquer le ton contraire qu'il prit dans sa lettre à Strahan du 4 novembre [329] :

 

(180) “Dear Sir, I have received by the Post, the Paris edition of the Pamphlet I mentioned to you. I wish it were possible not to print an edition in London, because the whole affair will appear perfectly ridiculous in English : but as I am afraid this is impossible, I believe it is better for me to take care, that a true edition be printed. I commit that matter to your care.

 

Contrary to my former Directions, I now desire you not to follow the Paris edition in my narrative ; but exactly the English copy, which I sent you in manuscript. There is only one passage where I desire a sentence to be inserted : It is a little before the copy of the King of Prussia's letter to Rousseau. I there say, «But I little expected, at the distance of 150 miles, and employing myself constantly in his service, to be the Victim of his Rage and Malevolence”. Add, « An incident happened about this time, which set this disposition of Monsieur Rousseau in a full light. There had heen a feigned letter of the King of Prussia's, etc. [330]

 

There is a very material note omitted by the Editors of the Paris edition, which I desire you to insert. I send you a copy of it, with Directions for inserting it [331]. I suppose all along, that you have received the Paris edition by this time : Otherwise I should have sent it you. I am, dear Sir, etc”. P. S. I need not tell you that Rous­seau's long letter to me is to be translated from the Paris edition, with all the notes. The other letters may be translated indifferently either from that Edition or from my Manuscript”.

 

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**

 

(181) Après avoir écrit à Suard, Hume dut se rendre compte de toute la portée de la brochure, et de l'effet qu'elle aurait sur son ami Walpole. En effet, la querel­le Hume-Rousseau faillit entraîner une rupture entre les deux Anglais, autre exemple du labyrinthe des machinations du cercle philosophe.

 

Walpole ignorait la publication qu'on préparait, n'ayant entendu parler de rien depuis sa lettre à Hume du 26 juillet, où il avait conseillé de ne pas mettre l'affaire sous les yeux du public. Ce ne fut qu'au mo­ment où la brochure venait de paraître à Paris, et où on l'attendait à Londres, c'est-à-dire le 30 octobre, que Hume jugea nécessaire de l'avertir de son changement de tactique ; il écrivit alors [332] :

 

« Among the papers published is your letter to me justifying my innocence with regard to the King of Prussia's letter. You permitted me to make what use of it I pleased for my own apology ; and as I know that you could have no reason for concealing it, I inserted it without scruple in the narrative”.

 

Il regrettait, dit-il, que la publication eût été né­cessaire, mais les lettres de défi de Rousseau avaient été envoyées partout en Europe, et il avait fallu y répondre.

 

Pour que son explication produisît sur Walpole l'ef­fet qu'il désirait, Hume aurait dû l'envoyer plus tôt, car Walpole avait déjà appris d'un autre côté – par (182) la Duchesse d'Aiguillon - la nouvelle de la publica­tion. Walpole fut on ne peut plus étonné [333] :

 

“Mr. Hume has, I own, répondit-il à la Duchesse, surprised me by suffering his squabble with Rousseau to be published. He went to Scotland determined against it. All his friends gave him the same advice ».

 

Et Walpole exprima de nouveau le soupçon que les conseils de Paris n'étaient pas tout à fait désintéres­sés :

 

«If he has been overpersuaded from Paris, I suspect that the advice was not so much given him for his sake, as to gratify some spleen against Rousseau, and that his counsellors had a mind to figure in the quarrel ».

 

Il ne lui parut pas moins surprenant que sa propre lettre fût ajoutée à la brochure :

 

“I have neither been asked nor given my consent to my letter being published. I do not take it ill of Mr. Hume, as I left him at liberty to show it to whom he pleased. I am however, sorry it is printed...”

 

Et il exprima l'espoir que l'opinion publique ne le rendrait pas solidaire des éditeurs. Une chose, cepen­dant, piqua son amour-propre :

 

“I am told, too, dit-il, that my letter to Rousseau is censured in this book. It is very mortifying to me, to be sure, that when so many persons of taste had been pleased with that letter, it should be condemned by (183) higher authority [334]; but it is not uncommon for men of taste and men of letters to be of a totally different opinion. Nor am I surprised that a trifle designed as a jest, and certainly never intended to be made public, should be anathematized by their Holinesses the philosophers and the enemies of Rousseau. It looked like candour to blame me, when so real an injury was meditated against him as the publication of his absurd letter to Mr. Hume. Philosophy is so tender and scrupulous...”

 

Walpole exprima à Hume de la même façon son jugement sur les philosophes [335] :

 

«...Inded I am sorry you have let yourself be overpersuaded, and so are all that I have seen that wish you well. I ought rather to use your own word extorted [336]. You say your Parisian friends extorted your consent to this publication. I believe so. Your good sense could not approve what your good heart could not refuse”.

 

Il se moqua aussi des raisons données pour la pu­blication :

 

(184) «Your friends talk loftily as of a challenge between Charles the Fifth and Francis the First... Many a country squire quarrels with his neighbour about game and manors, yet they never print their wrangles, though as much abuse passes between them as if they could quote all the Philippics of the learned ».

 

Cependant, la publication étant un fait accompli, Walpole n'en voulait pas à Hume d'avoir publié sa lettre ; il en voulait à d'Alembert :

 

I must confess that I am more concerned that you have suffered my letter to be curtailed, nor should I have consented to that if you had asked me [337]. I guessed that your friends consulted your interest less than their own inclination to expose Rousseau, and I think their omission of what I said on that subject proves I was not mistaken in my guess... Your d'Alembert, who, I suppose, has read a vast deal, is, it seems, offended with my letter to Rousseau. He is certainly as much at liberty to blame it as I was to write it... D'Alembert might be offended at Rousseau's ascribing my letter to him, and he is in the right. I am a very indifferent author ; and there is nothing so vexatious to an indifferent author as to be confounded with another of the same class. I should be sorry to have his Eloges and scraps of Tacitus laid to me. However, I can forgive him anything, provided he never translates me...”

 

Cette lettre de Walpole fut écrite presque en même temps que celle de Hume qui le prévenait de l'effet fâ­cheux que pourraient avoir sur lui les notes de d'Alem­bert [338] :

 

(185) “There is an introduction in the name of my friends, giving an account of the necessity under which they round themselves to publish this narrative ; and an appendix in d'Alembert's name, protesting his innocence with regard to all the imputations thrown on him by Rousseau. I have no objection with regard to the first, but the second contains a clause which displeases me very much, but which you will probably laugh at [pas mal, de la part de Hume] : it is that where he blames the King of Prussia's letter as cruel. What could engage d'Alembert to use this freedom, I cannot imagine. Is it possible that a man of his superior parts can bear you ill will because you are a friend of an enemy of his, Madame du Deffand? What makes me suspect that there may be something true of this suspicion, is that several passages in my narrative in which I mention you, and that letter, are all altered in the translation and rendered much less obliging than I wrote them [339]”.

 

Cette lettre n'aurait pas comporté de réponse, puisque Walpole avait tout dit avant de recevoir les excuses de Hume, si le nom de Mme du Deffand n'y eût pas été impliqué. Après cela, il ne pouvait plus se taire ; aussi avons-nous sa réplique à Hume du 11 novembre [340]:

 

« What you surmise of his censuring my letter because (186) I am a friend of Madame du Deffand is astonishing indeed, and not to be credited, unless you had suggested it [341]. Having never thought him anything like a superior genius, as you termed him [342], I concluded his vanity was hurt by Rousseau's ascribing my letters to him ; but to carry resentment to a woman, to an old and blind woman, so far as to hate a friend of hers, qui ne lui avait point fait de mal, is strangely weak and lamentable. I thought lie was a philosopher, and that philosophers were virtuous upright men, who loved wisdom and were above the little passions and foibles of humanity...”

 

Suit une raillerie sur les philosophes anciens et mo­dernes, qui n'est, à la vérité, guère spirituelle. Puis il reprend :

 

D'Alembert's conduct is the more unjust, as I never heard Madame du Deffand talk of him above three times in the seven months that I passed in Paris ; and never, though she does not love him, with any reflecting to his prejudice. I remember the first time I ever heard her mention his name. I said, I have been told he is not a good writer... She took it up with warmth, defended his parts, and said he was extremely amusing. For her quarrel with him, I never troubled my head about it one (187) way or other. That d'Alembert should have omitted passages in which you were so good as to mention me with approbation agrees with his peevishness, not with his philosophy. However, for God's sake, do not reinstate the passages [343]: I do not love compliments and will never give my consent to receive any. I have no doubt of your kind intentions to me, but beg they may rest there. I am much more diverted with the philosopher d'Alembert's underhand dealings, than I should have been pleased with panegyrics even from you.

 

Allow me to make one more remark, and I have done with this trifling business for ever. [Pas tout à fait]. Your mortal friend pronounces me ill-natured for laughing at an unhappy man who had never offended me. Rousseau certainly never did offend me. I believed from many symptoms in his writings and from what I heard of him, that his love of singularity made him choose to invite misfortunes, and that he hung out many more than he felt. I who affect no philosophy, nor pretend to more virtue than my neighbours, thought this ridiculous in a man who is really a superior genius [344] and joked upon it in a few lines never certainly intended to appear in print. The sage d'Alembert reprehends this... and where ? In a book published to expose Rousseau, and which confirms by serious proofs what I had hinted at in jest. What ! does a Philosopher condemn me, and in the very same breath, only with ten times more ill nature, act exactly as I have done ? Oh, but you will say, Rousseau had offended d'Alembert by ascribing the King of Prussia's letter to him. Worse and worse : if (188) Rousseau is unhappy, a philosopher should have pardonned. Revenge is so unbecoming this rex regum, the man who is praecipue sanus nisi cum pituita molesta est. If Rousseau's misfortunes are affected, what becomes of my ill-nature ? In short, my dear Sir, to conclude as d'Alembert concludes his book, I do believe in the virtue of Mr. Hume, but not much in that of philosophers. Adieu ».

 

Dans un post-scriptum, Walpole promit de ne pas se servir contre d'Alembert de ce que Hume lui avait révélé sur ses motifs, et rien ne porte à croire qu'il n'ait pas tenu parole, bien que sa tentation fût sans doute grande d'aborder le sujet, surtout avec Mme du Deffand.

 

Hume répondit le 20 novembre à cette longue let­tre [345], mais seulement par politesse : qu'aurait-il pu ajouter à ce qu'il avait déjà dit ? L'affaire n'alla donc pas plus loin. Si Walpole n'avait pas divulgué la mes­quinerie de d'Alembert, c'est, sans doute, par aver­sion pour les querelles littéraires. Champion de la li­berté, il voulait toujours laisser faire et dire, sans avoir lui-même recours à la presse [346]. Mais surtout Walpole devait regretter un peu sa part dans la crise de Rousseau ; il en parla même à Mme de Deffand, qui lui répondit [347] :

 

(189) «Jean-Jacques est un grand fou : il vous donne quel­ques remords ; je les comprends aisément : on doit éviter de faire le malheur de personne ».

 

Pour expier, en quelque sorte, il fit plus tard son possible auprès de Conway pour assurer à Rousseau la pension du Roi [348] ; et après le départ de Rousseau de Wooton, il sollicita pour lui, de même que Hume, la bienveillance des puissants en France [349].

 

Le silence de Walpole ne fut pourtant pas éternel ; après un long retard, il se décida, pour des raisons que nous n'avons pas pu découvrir, à faire un Expo­sé à lui. Peut-être jugeait-il qu'assez de temps s'étant écoulé pour qu'il ne risquât pas de passer pour «mes­quin». Il ferait bien de prendre, lui aussi, des précau­tions vis-à-vis de la postérité. Quel que fût son mo­bile, il rédigea et signa le 13 septembre 1767, ses Rémi­niscences, ou récit de ce qui se passait relatif à la que­relle de M. David Hume et de Jean-Jacques Rousseau, en tant qu'y prit part M. Horace Walpole [350].

 

*

**

 

Pendant la petite joute épistolaire entre Hume et Walpole, la traduction anglaise avançait. Vers le 8 novembre, Hume ajoutait toujours des notes [351] :

 

«If it be not too late, écrivit-il à Strahan, add this short note to Page 59 of the Paris Edition, at these (190) words : Dès ce moment les imprimés ne parlèrent plus de moi que d'une manière équivoque ou malhonnête. So then, I find, I am to answer for every article of every magazine and newspaper printed in England. I assure Mr. Rousseau I would rather answer for every robbery commited on the highway : and I am entirely as innocent of the one as of the other. If you have already printed the page to which the note refers, print the note apart as an Omission or Erratum ».

 

Hume eut, au sujet de l'édition anglaise, une petite tracasserie imprévue.

 

Miller, l'éditeur qui s'était chargé jusqu'alors des publications de Hume, prit mal le fait que la brochure eût été confiée à Strahan et non pas à lui. Il se plai­gnit à Hume de ce qu'il jugeait un manque d'égards [352], et Hume qui devait avoir l'impression que depuis des mois il ne faisait que se défendre, dut s'excuser encore une fois :

 

“I assure you that I believe I have made a very trifling present to Mr. Strahan, and what will scarce be worth his acceptante. I fancy that 500 copies of the account of the ridiculous affair betwen Rousseau and me will be more than sufficient to satisfy the curiosity of the public at London. The pamphlet will not appear as coming from my hand, but as a translation of the Paris Edition ; and as Becket [qui se chargeait de la vente de la brochure] has commonly the first copies of French books, it will be thought quite naturel to come from his press ».

 

(191) A la longue, Hume devait regretter d'avoir choisi Strahan pour éditeur, car celui-ci ne le tenait pas plus au courant que ne l'avaient fait de leur côté d'Alem­bert et Suard. Le 13 novembre, Hume ignorait même si Strahan avait reçu l'édition de Paris ; pour éviter tout retard, Hume, impatient et inquiet, lui renvoya le manuscrit même de la lettre de Rousseau, que Strahan pourrait suivre en attendant le courrier de Paris. Or pendant ce temps, et sans se préoccuper d'en faire part à Hume, Strahan allait tranquillement son train; aussi, à la grande surprise de Hume, la brochure ne tarda-t-elle pas à paraître, annoncée dans la liste des publications pour le mois de novembre.

 

Hume aurait sans doute pardonné son silence à l'éditeur si ce travail lui avait plu, mais son méconten­tement n'est que trop évident dans la lettre du 25 no­vembre à Strahan [353] :

 

“Nothing coud more surprize me, dear Strahan, than your negligence with regard to this silly pamphlet I sent you. You have never been at the pains once to answer one of my letters with regard to it : tho' certainly I intended you a Friendship by sending it to you : You never informed me that Becket had got over a copy from Paris : You have never conveyed any of my Directions to the English Translator ; but the greatest enormity of all, and which covers me with shame and confusion, is your printing the names of two ladies, who had expressly forbid it [354], and that under pretence, that the (192) same reason did not hold in London as in Paris : as if it were impossible that any Piece of Intelligence coud pass from the one place to the other. How your Compositor came so much as to know the name of Madame de Boufflers, I cannot so much as imagine : He has surely read it through my razure, and so has inserted it. What do you think of that practice ? I have scarce met with anything that has given me more displeasure. I am, etc.”

 

Le pauvre David devait donc recommencer à faire ses excuses. Dans ce but, il écrivit à la Comtesse de Boufflers [355] :

 

« ...There is a concluding circumstance in the affair which has given me some vexation, you are named, as well as Madame de Verdelin [356] in the English translation. 1 sent up to a bookseller in London copies of my original letters that they might be inserted in the English translation. 1 had erased your name, but not so but that it was legible, and it was accordingly printed. The bookseller, the printer, and the compositor all throw the blame on each other, for this accident. I ask you ten thousand pardons ; but as I had the delicacy on your account to erase your name even from the MS copy sent over to my friends at Paris, you may easily believe that I would never wilingly have allowed it to be printed contrary to your orders ».

 

Après l'ennui et les indécisions sur le parti à (193) prendre vis-à-vis du public, après tant de tracasseries avec ses éditeurs, et surtout après les critiques de ses amis, aussi bien que de ses ennemis, au sujet de sa publica­tion, on comprend facilement que Hume écrivît à la fin [357] :

 

“Thanks be to God, my affair with Rousseau is now finally and totally at an end, at, least on my part : for I never surely shall publish another line on that subject. It was with infinite reluctance [358] I consented to the last publication [359]. I lay my account that many people would have condemned me as a calumniator and as a treacherous and false friend. There is no comparison between these species of blame, and I underwent the one fo save me from the other”.

 

(194)

 

 

 

 

CHAPITRE VII
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VOLTAIRE ET LA QUERELLE

 

Les griefs de Voltaire. - La Lettre à Pansophe. - Voltaire apprend la querelle. - La Lettre à Hume.

 

            Parallèlement à ce drame de l'amitié brisée, dans lequel tous les philosophes de Paris s'efforçaient, avec Hume, de faire ressortir la bassesse de Rousseau, il se jouait une comédie où, sans le savoir, Rousseau tenait aussi un rôle. L'activité maligne de Voltaire se donnait libre cours : il n'avait jamais pardonné l'ingérence de Rousseau dans ses affaires ; n'attri­buait-il pas à Rousseau et aux Lettres de la Montagne, les tracasseries qu'il avait essuyées en Suisse et qui l'avaient forcé à abandonner les Délices ? N'avait-il pas passé tout un hiver à « jeter de l'eau sur les charbons allumés par Jean-Jacques à Genève ?» [360]. Mais surtout n'avait-il pas eu à se défendre, lui, Voltaire, et en compagnie de prêtres et d'hommes d'Eglise, d'avoir fait chasser Rousseau de l'Etat de Genève et (195) de celui de Berne? [361]. C'étaient là des griefs qu'un Voltaire n'oubliait pas, et le temps n'y changeait rien.

 

Aussitôt Rousseau hors de Suisse, Voltaire « suivant la boussole invariable de sa conduite» [362] se donna la tâche d'apaiser les troubles de Genève... Il voyait les citoyens et les magistrats, invitait à Ferney le nou­veau représentant de France et le secrétaire d'Etat, rêvait sans doute de jouer le beau rôle de médiateur. Il fit même des avances aux amis de Rousseau, leur adressant des invitations pressantes de venir à Fer­ney. Plusieurs, tels de Luc et Vieusseux [363] cédèrent aux instances de Voltaire ; d'autres, comme du Peyrou, re­fusèrent de s'y rendre ; d'Ivernois, qui voulait être fi­dèle à Rousseau, mais qui brûlait tout de même de s'entretenir avec Voltaire, jugea plus prudent de demander d'abord la permission à son ami [364]. Celui-ci ne manqua pas de la lui envoyer, mais dans une lettre pleine d'ironie [365]. D’Ivernois n'était peut-être pas capa­ble de saisir le ton de cette réponse; mais s'il avait des soupçons et des préjugés en se rendant chez Voltaire, il fut vite désarmé. Il rentra à Genève tout pénétré des bontés de Voltaire envers Rousseau, que celui-ci n'avait pas su apprécier. Voltaire, en effet, avait eu un geste bien digne de lui : ayant nié tout sentiment au­tre que le plus profond respect pour le philosophe persécuté, il allait jusqu'à lui renouveler, par la voie de d'Ivernois, l'invitation faite autrefois de venir jouir de l'hospitalité de Ferney. Convaincu par un tel gage (196) d'amitié, d'Ivernois en rendit un compte fidèle à Rousseau, dans l'espoir, sans doute, de pouvoir opérer une grande réconciliation. Il lui répéta ces paroles de Voltaire [366] :

 

« Il est faux et calomnieux que j'aie jamais écrit à Paris ou ailleurs contre Monsieur Rousseau... Je ne me suis vengé qu'en plaisantant. [Les Lettres sur les Mira­cles seraient donc des plaisanteries, et non pas des écrits !] Monsieur Marc Chappuis est témoin que j'ai offert une maison à Monsieur Rousseau. Ecrivez-lui que je la lui offre toujours, et que s'il veut, je me fais fort, auprès des médiateurs, de le faire rentrer dans tous ses droits à Genève... »

 

Rousseau, toujours sur ses gardes quand il s'agissait de Voltaire, ne prit pas trop au sérieux ces protesta­tions de bienveillance. Peut-être n'avait-il pas tort, puisque Voltaire, en même temps. adoptait une autre tactique avec des personnes moins dévouées que d'Ivernois. Il écrivait, par exemple, à Damilaville [367] :

 

«Jean-Jacques n'est bon qu'à être oublié : il sera comme Ramponneau qui a eu un moment de vogue à la Courtille, à cela près que Ramponneau a eu cent fois moins de vanité et d'orgueil que le petit polisson de Genève ».

 

Et, de nouveau, quand il apprit qu'on ajoutait foi à Paris aux accusations de Rousseau à son sujet [368] :

 

« Ce monstre de vanité et de contradictions, d'orgueil et de bassesses, Jean-Jacques Rousseau, ne réussira (197) certainement pas à mettre le trouble dans la fourmilière de Genève, comme il l'avait projeté. Je ne sais si l'on l'a chassé de Paris, comme le bruit en court ici, et s'il s'en est allé à quatre pattes, ou avec sa robe d'Arménien. Figurez-vous qu'il m'avait imputé son bannissement de l'Etat de Berne pour me rendre odieux au peuple de Genève. J'ai heureusement découvert et hautement confondu cette sourde imposture [369] ».

 

En effet, il avait pris tout de suite ses précautions, écrivant au banneret de Berne, et à Lullin, secrétaire d'Etat à Genève. pour établir son innocence [370]. Plus ou moins satisfait des réponses qu'il recevait, Voltaire se contenta pendant quelque temps de traiter Rousseau de «fou» et de «méchant fou» [371] et d'homme «qui ne devait être condamné qu'au ridicule et à l'oubli » [372].

 

*

**

 

Au mois de mai, cependant, courait à Londres la Lettre de Voltaire au Docteur Pansophe [373] que tout le monde, y compris Rousseau, prit pour authentique. Voltaire, questionné à ce sujet ne voulait pas l'avouer et jouait l'innocent ; même à Damilaville, qui lui avait demandé des renseignements sur cette brochure, et à qui il n'avait pas besoin de cacher la vérité, il dit [374] :

 

       (198) « Je ne sais ce que c'est que la Lettre sur Jean-Jacques. Je soupçonne qu'il s'agit d'une lettre que j'écrivis il y a quelques mois au Conseil de Genève, par laquelle je lui signifiais qu'il aurait dû confondre la calomnie ridi­cule qui lui imputait d'avoir comploté avec moi la perte de Rousseau... »

 

Ce n'était pas là le renseignement que voulait Da­milaville, et il posa de nouveau la question. De nou­veau Voltaire joua l'ignorant [375] :

 

       « Je vous prie instamment de m'envoyer la lettre qu'on prétend que j'ai écrite à Jean-Jacques, et qu'assurément je n'ai point écrite ».

 

C'était un démenti plus catégorique qu'il n'en don­nait d'habitude ; par exemple, à propos des Lettres sur les Miracles, il avait dit seulement [376] :

 

            « On m'impute plusieurs de ces Lettres : mais, Dieu merci, Monsieur Covelle m'a signé un bon billet par lequel il détruit cette accusation pitoyable ».

 

Faut-il donc conclure, d'après le ton de Voltaire, que, cette fois-ci, il était innocent ? Les avis là-dessus sont partagés : Beuchot, l'éditeur des Œuvres de Voltaire, aurait bien voulu confirmer cette innocence, mais il n'osait pas le faire absolument [377] ; Maugras, au contraire, affirma [378]:

 

            « La Lettre à Pansophe était bien l'œuvre de Voltaire ».

 

(199) sans, toutefois, donner d'autres preuves que celle des circonstances qui montraient que Voltaire en était bien capable. Faguet, d'autre part, tout enclin qu'il était à croire Voltaire coupable, prit un ton moins assuré [379] :

 

« ...Il (Voltaire) répandit la fameuse Lettre au Docteur Pansophe, qui est peut-être de Bordes, qui plus proba­blement est de Voltaire, et qui peut très bien être de tous les deux ».

 

Nous sommes aussi de l'avis que Voltaire en était l'auteur, mais il faut avouer, pour être juste envers lui, que rien dans sa correspondance n'indique, alors ou plus tard. qu'il y eût pris la moindre part.

 

« Il (Rousseau) prétend que je lui ai écrit à Londres une lettre insultante, écrivit-il à d' Argental le 3 novem­bre [380], moi qui ne lui ai pas écrit depuis environ neuf ans [381] ».

 

Pour être encore plus convaincant, il avait deviné, disait-il, l'auteur véritable [382] :

 

« La Lettre au Docteur Pansophe, Madame, est de l'Abbé Coyer [383]. J'en suis très certain, non seulement (200) parce que ceux qui en sont certains me l'ont assuré, mais parce que, ayant été au commencement de l'année en Angleterre, il n'y a que lui qui puisse connaître les noms anglais qui sont cités dans cette lettre. Je connais d'ailleurs son style ; en un mot, je suis sûr de mon fait ».

 

Il écrivit de même à Coyer, pour essayer de lui ar­racher un aveu, mais L'Abbé s'y refusa.

 

Cet échec ne le découragea pas : il se mit à la re­cherche d'une autre victime, qu'il trouva, du reste, sans peine. Cette fois, c'était Bordes, de Lyon. Le 15 décembre, Voltaire s'adressa à lui [384] :

 

«L'Abbé Coyer me jure qu'il n'est point l'auteur de la Lettre à Pansophe : c'est donc vous qui l'êtes ? Vous dites que ce n'est pas vous : c'est donc l'Abbé Coyer. II n'y a certainement que l'un de vous deux qui puisse l'avoir écrite. Le troisième n'existe pas. De plus, vous étiez tous deux à Londres à peu près dans le temps que cette lettre parut. II n'y a que vous deux qui puissiez connaître les Anglais dont on trouve les noms dans cette pièce... »

 

C'est donc Bordes, qui «pour avoir nié faiblement et avec un air d'embarras [385]», d'après Voltaire, restera l'auteur de la lettre [386].

 

Quel qu'en fût l'auteur, cette brochure produisit son effet sur Rousseau : elle lui rappela que Voltaire (201) ne le perdait pas de vue, qu'à présent, de concert avec Hume et d'Alembert, il cherchait à le déshonorer en Angleterre. Tout le ton est plaisant ; l'auteur se moque des contradictions entre la vie de Rousseau et la philo­sophie enseignée dans ses écrits ; il reproche à l'au­teur des Lettres de la Montagne d'y avoir mis trop de fiel ; il nie que Voltaire soit athée ; enfin, un paragra­phe surtout a dû produire une impression fâcheuse sur Rousseau, c'est celui où l'auteur parle du destin qu'aura Rousseau en Angleterre [387] :

 

« Docteur Pansophe, on m'a dit que vous vouliez aller en Angleterre. C'est le pays des belles Femmes et des bons Philosophes. Ces belles Femmes et ces bons Phi­losophes seront peut-être curieux de vous voir, et vous vous ferez voir. Les Gazetiers tiendront un registre exact de tous vos faits et gestes, et parleront du grand Jean-Jacques, comme de l'éléphant du Roi et du zèbre de la Reine ; car les Anglais s'amusent des productions rares de toutes espèces, quoiqu'il soit rare qu'ils les estiment. On vous montrera au doigt à la Comédie, si vous y allez; et on dira : le voilà cet éminent génie, qui nous reproche de n'avoir pas un bon naturel, et qui dit que les sujets de Sa Majesté ne sont pas libres ; etc., etc. »

 

il termine en conseillant à Rousseau de fonder une Eglise de sa religion «que personne ne comprend » pour se préserver de tomber en oubli.

 

Or, Rousseau avait lu la Lettre à Pansophe vers le 10 mai - puisqu'il en parla ce jour-là à du Peyrou - au moment même où il considérait la question de la pension. S'il hésitait encore sur le parti à prendre, ce pamphlet a bien pu être un facteur déterminant dans (202) sa résolution, car deux jours plus tard, il donna sa réponse à Conway, et, désormais, il ne se laissa plus influencer par personne dans sa conduite.

 

Deux mois après la publication de Pansophe, Voltaire travaillait toujours pour prouver que l'accusa­tion de Rousseau à son égard était une grosse calom­nie. Enfin, le 30 juillet, il put écrire à d'Alembert [388] :

 

«Les plénipotentiaires viennent de commencer leurs opérations à Genève en déclarant Jean-Jacques Rousseau un calomniateur infâme ».

 

Et, datée du même jour, nous trouvons dans la Correspondance Littéraire une lettre de «Boursier » qui dit [389] :

 

«Les plénipotentiaires médiateurs viennent de décla­rer solennellement, et par écrit, que Jean-Jacques Rousseau n'est qu'un calomniateur. Cette déclaration, jointe à celle de Monsieur Hume, est le juste châtiment d'un polisson qui est devenu un scélérat par un excès d'or­gueil. Il est plus coupable que personne envers la philo­sophie ; d'autres l'ont persécutée, mais il l'a profanée ».

 

*

**

 

Ce fut d'Alembert qui, docile aux suggestions de Hume [390], rapporta à Voltaire les détails de la rupture. Celui-ci ne se sentit pas de joie ; se frottant les mains, il écrivit aussitôt à Damilaville [391] :

 

(203) «Voici ce qu'on m'écrit sur Jean-Jacques : « J'ai vu les lettres de Monsieur Hume. Il mande que Rousseau est le scélérat le plus atroce, le plus noir qui ait jamais déshonoré la nature humaine ; qu'on lui avait bien dit qu'il avait tort de se charger de lui, mais qu'il avait cédé aux instances de ses protecteurs ; qu'il avait mis le scorpion dans son sein, et qu'il en avait été piqué, que le procès avec cet homme affreux allait être imprimé en anglais ; qu'il priait qu'on le traduisît en français, et qu'on vous en envoyât un exemplaire ».

 

Hume était donc gagné au bon parti !

 

Le 16 juillet, d'Alembert lui raconta de nouveaux développements de la querelle, en terminant sur un ton de philosophe inaccessible aux sottises humaines [392]:

 

«Il (Hume) se prépare à donner toute cette histoire au public. Que de sottises vont dire à cette occasion tous les ennemis de la raison et des lettres ! les voilà à leur aise ; car ils déchireront infailliblement ou Rousseau ou Hume et peut-être tous les deux. Pour moi, je rirai comme je fais de tout, et je tâcherai que rien ne trouble mon repos et mon bonheur ».

 

D'Alembert affectait-il ce beau calme pour pousser Voltaire à l'action. et pour procurer à Hume «quel­ques papiers de sa façon ? » [393]. Aucune méthode n'au­rait été plus efficace : « Oh! mon cher ami, répliqua Voltaire d'un ton de reproche [394], est-ce là le temps de rire ? » Lui-même se donna tout de suite la tâche de confondre le « plat monstre d'orgueil » qu'était (204) Rousseau, et il commença à puiser dans le passé de celui-ci des anecdotes qui pourraient lui être utiles.

 

Entre temps, d'Alembert devenait plus agité, car il se voyait, lui aussi, impliqué tout à coup dans la que­relle de Hume. Indigné, il écrit à Voltaire [395] :

 

         Croiriez-vous qu'il (Rousseau) veut aussi me mêler dans sa querelle, moi qui ne lui ai jamais fait le moindre mal, et qui n'ai jamais senti pour lui que de la compas­sion dans ses malheurs, et quelquefois de la pitié de son charlatanisme... »

 

Et de nouveau le 29 août [396] :

 

            « Je suis bien tenté de lui faire un défi public d'admi­nistrer les preuves qu'il a contre moi : ce défi l'embar­rasserait beaucoup ; mais en vaut-il la peine ? [397] »

 

Par la voie de d'Alembert, sans doute, Voltaire avait eu en main le factum de Hume bien avant que Hume lui-même l'eût reçu : nous savons que celui-ci n'eut pas son exemplaire avant la fin d'octobre ou les premiers jours de novembre, tandis que Voltaire en félicitait d'Alembert le 15 octobre [398] :

 

            « Mon vrai philosophe, Jean-Jacques est un maître fou, et aussi fou que vous êtes sage. La lettre de Monsieur Hume me prouve que les Anglais ne sont point du tout hospitaliers, puisqu'ils n'ont pas donné une place dans Bedlam à Jean-Jacques ».

 

(205) Il encouragea d'Alembert à envoyer les preuves de la folie de Rousseau à tous les vents, c'est-à-dire, au moins, à Catherine de Russie et au roi Frédéric. Lui-même ne pouvait pas résister à la tentation de solli­citer de ce roi philosophe une expression d'opinion défavorable à Rousseau sur cette querelle. A cette intention, il lui adressa une lettre que nous n'avons pas, mais dont la réponse ne laisse pas de doute sur ce qu'elle devait être [399] :

 

«Vous me demandez, écrivit Frédéric, ce qu'il me semble de Rousseau de Genève ? Je pense qu'il est malheureux et à plaindre. Je n'aime ni ses paradoxes ni son ton cynique. Ceux de Neuchâtel en ont mal usé envers lui : il faut respecter les infortunés, il n'y a que des âmes perverses qui les accablent ».

 

Et ceci venait de l'homme qui, quelques mois aupa­ravant, avait «pouffé de rire» aux Lettres sur les Miracles ! [400]. On ne peut qu'admirer la grâce de Voltaire à accepter ce «soufflet» de son «patron»: il s'avoua écrasé et ne dit plus mot à son ami royal.

 

Une lettre à Damilaville prouve, cependant, que l'enthousiasme de Voltaire au sujet de l'Exposé n'était pas sans bornes [401] :

 

« Mon cher ami, J'ai lu le factum de Monsieur Hume ; cela n'est écrit ni du style de Cicéron ni de celui d'Addi­son. Il prouve que Jean-Jacques est un maître fou, et un ingrat pétri d'un sot orgueil ; mais je ne crois pas que ces vérités méritaient d'être publiées : il faut que (206) les choses soient ou bien plaisantes, ou bien intéressantes, pour que la presse s'en mêle ».

 

En effet, pourquoi est-ce que personne n'avait songé à s'adresser à lui, Voltaire, pour rendre l'affaire plus gaie, lui qui avait justement des détails piquants à of­frir au sujet de Rousseau ? Quelle occasion perdue ! mais, coûte que coûte, Voltaire en trouverait une autre.

 

*

**

 

A force de réfléchir, il tomba sur l'heureuse idée d'écrire à David Hume une lettre compatissante, l'ac­cueillant, pour ainsi dire, dans ce cercle de toutes les victimes de l'ingrat Rousseau.

 

Il expliqua à Damilaville les raisons qui l'avaient amené à cette décision [402] :

 

«Comme je me trouve impliqué dans les accusations contre Monsieur Hume, j'ai été obligé d'écrire à cet estimable philosophe un détail succinct de mes bontés pour Jean-Jacques et de la singulière ingratitude dont il m'a payé ».

 

Ce fut la lettre de M. de Voltaire à M. Hume, écrite de Ferney, le 24 octobre [403] :

 

«J'ai lu, Monsieur, les pièces du procès que vous avez eu à soutenir par-devant le public contre votre ancien protégé. J'avoue que la grande âme de Jean-Jacques a (207) mis au jour la noirceur avec laquelle vous l'avez comblé de bienfaits ; et c'est en vain qu'on a dit que c'est le procès de l'ingratitude contre la bienfaisance.

 

            Je me trouve impliqué dans cette affaire. Le sieur Rousseau m'accuse de lui avoir écrit en Angleterre une Lettre dans laquelle je me moque de lui. Il a accusé Monsieur d'Alembert du même crime.

 

            Quand nous serions coupables au fond de notre cœur, Monsieur d'Alembert et moi, de cette énormité, je vous jure que je ne le suis pas de lui avoir écrit. Il y a sept ans que je n'ai eu cet honneur. Je ne connais point la Lettre dont il parle, et je vous jure qui si j'avais fait quelque mauvaise plaisanterie sur Monsieur Jean-Jacques Rousseau, je ne la désavouerais pas.

 

         Il m'a fait l'honneur de me mettre au rang de ses ennemis et de ses persécuteurs. Intimement persuadé qu'on doit lui élever une statue, comme il le dit dans la Lettre polie et décente de Jean-Jacques Rousseau, Citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, Archevêque de Paris ; il pense que la moitié de l'univers est occupée à dresser cette statue, et l'autre moitié à la renverser.

 

Non seulement il m'a cru iconoclaste ; mais il s'est imaginé que j'avais conspiré contre lui, avec le Conseil de Genève, pour faire décréter sa propre personne de prise de corps, et ensuite avec le Conseil de Berne, pour le faire chasser de la Suisse.

 

Il a persuadé ces belles choses aux protecteurs qu'il avait alors à Paris, et il m'a fait passer dans leur esprit pour un homme qui persécutait en lui la sagesse et la modestie. Voici, Monsieur, comme je l'ai persécuté.

 

Quand je sus qu'il avait beaucoup d'ennemis à Paris, qu'il aimait comme moi la retraite, et que je présumai qu'il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer par Monsieur Marc Chapuis, Citoyen de Genève, dès l'an 1759, une maison de campagne, appelée l'Hermitage, que je venais d'acheter.

 

(208) Il fut si touché de mes offres, qu'il écrivit ces pro­pres mots : « Monsieur, Je ne vous aime point ; vous corrompez ma République en donnant des Spectacles dans votre Château de Tournay, etc. »

 

Cette lettre, de la part d'un homme qui venait de donner à Paris un grave Opéra et une Comédie, n'était cependant pas datée des petites maisons. Je n'y fis point de réponse, comme vous le croyez bien, et je priai Monsieur Tronchin le Médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. Monsieur Tronchin me répondit, que puisqu'il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des pièces de théâtre à mon âge, il désespérait de guérir Jean-Jacques. Nous restâmes l'un et l'autre fort malades, chacun de notre côté.

 

En 1762, le Conseil de Genève entreprit sa cure, et donna une espèce d'ordre pour s'assurer de lui, pour le mettre dans les remèdes. Jean-Jacques décrété à Paris et à Genève, convaincu qu'un corps ne peut être en deux lieux à la fois, s'enfuit dans un troisième. Il conclut avec sa prudence ordinaire, que j'étais son ennemi mortel, puisque je n'avais pas répondu à sa lettre obligeante. I1 suppose qu'une partie du Conseil Genevois était venu dîner chez moi, pour conjurer sa perte, et que la minute de son Arrêt avait été écrite sur ma table, à la fin du repas. Il persuada une chose si vraisemblable à quelques-uns de ses concitoyens. Cette accusation devint si sérieuse, que je fus obligé enfin d'écrire au Conseil de Genève une Lettre très forte, dans laquelle je lui dis, que s'il y avait un seul homme dans ce Corps, qui m'eût parlé du moindre dessein contre le sieur Rousseau, je consentais qu'on le regardât comme un scélérat et moi aussi ; et que je détestais trop les persécuteurs pour l'être.

 

Le Conseil me répondit par un Secrétaire d'Etat, que je n'avais jamais eu, ni dû avoir, ni pu avoir la moindre part, ni directement ni indirectement, à la condamnation du sieur Jean-Jacques.

 

            (209) Les deux Lettres sont dans les Archives du Conseil de Genève.

 

            Cependant Monsieur Rousseau retiré dans les déli­cieuses vallées de Moutier-Travers, ou Môtiers Travers, au Comté de Neuchâtel, n'ayant pas eu depuis un grand nombre d'années, le plaisir de communier sous les deux espèces, demanda instamment au Prédicant de Moutier-Travers, homme d'un esprit fin et délicat, la consola­tion d'être admis à sa sainte Table ; il lui dit que son intention était 1° de combattre l'Eglise Romaine ; 2° de s'élever contre l'ouvrage infernal de l'Esprit, qui établit évidemment le Matérial