John Stuart MILL (1859)

De la liberté

traduit de l'anglais par Philippe Folliot

Professeur de philosophie au Lycée Jehan Ango de Dieppe

à partir de

 

ON LIBERTY

Havard Classics Volume 25

Copyright 1909 P.F. Collier & Son

La traduction est pour l’instant interrompue, au profit d’autres auteurs.

Les fichiers seront téléchargés au fur et à mesure que les 5 chapitres seront traduits .

On peut se procurer la traduction de Gilbert Boss (Editions du Grand midi) à l’adresse : gmb@swissonline.ch

 

 

 

 

Table des matières

CHAPITRE 1 : INTRODUCTION
CHAPITRE 2 : DE LA LIBERTE DE PENSEE ET DE DEBAT
CHAPITRE 3 : DE L’INDIVIDUALITE COMME L’UN DES ELEMENTS DU BIEN-ETRE
CHAPITRE 4 : DES LIMITES DE L’AUTORITE SUR L’INDIVIDU
CHAPITRE 5 : APPLICATIONS

 

 

 

Chapitre I : Introduction

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Le sujet de cet Essai n'est pas la Liberté dite Liberté de la Volonté , [doctrine] opposée de façon regrettable à la doctrine appelée improprement doctrine de la Nécessité Philosophique, mais la Liberté Civile, ou Liberté Sociale : la nature et les limites du pouvoir qui peut être légitimement exercé sur les individus. Une question qui a été rarement posée, et qui n'a guère été l'objet de débats théoriques, mais qui influence profondément les controverses pratiques de l'époque par sa présence latente, et qui est vraisemblablement sur le point d'être reconnue comme la question vitale de l'avenir. Elle est si loin d'être neuve qu'elle a, presque depuis les époques les plus éloignées, divisé l'humanité, mais, dans la période de progrès dans laquelle les parties les plus civilisées de l'espèce sont aujourd'hui entrées, elle se présente sous de nouvelles conditions, et requiert un traitement différent et plus fondamental. La lutte entre la Liberté et l'Autorité est le trait le plus remarquable dans les périodes de l'histoire qui nous sont familières depuis l'enfance, en particulier la Grèce, Rome, et l'Angleterre. Mais jadis c'était un combat entre des sujets, ou certaines classes de sujets, et le gouvernement . Par liberté, on entendait la protection contre la tyrannie des dirigeants politiques .

Les dirigeants étaient conçus (à l'exception de certains gouvernements populaires de Grèce) comme étant dans un situation nécessairement opposée à celle du peuple qu'ils dirigeaient. Il s'agissait du gouvernement d'un Seul, ou du gouvernement d'une tribu ou d'une caste, qui devaient leur autorité à l'héritage ou à la conquête, qui, en tout cas, ne la tenaient pas de la volonté des gouvernés, et les hommes n'osaient pas, ou ne désiraient pas, élever des contestations contre cette suprématie, quelles que fussent les précautions à prendre contre son exercice oppressif . Le pouvoir était considéré comme nécessaire, mais aussi comme hautement dangereux, comme une arme que les dirigeants pouvaient essayer d'utiliser contre leurs sujets autant que contre leurs ennemis extérieurs. Pour empêcher que les membres les plus faibles de la communauté ne soient victimes d'innombrables vautours, il était nécessaire qu'il y ait un animal de proie plus fort que les autres, chargé de les tenir en respect . Mais comme le roi des vautours n'était pas moins acharné à faire sa proie du troupeau que les harpies inférieures, il était indispensable d'être perpétuellement prêts à se protéger de son bec et de ses serres. Le but des patriotes était par conséquent de poser des limites au pouvoir, limites que le dirigeant devait subir pour exercer ce pouvoir sur la communauté , et cette restriction était ce qu'ils entendaient par liberté. On essaya de deux façons. Premièrement, en obtenant une reconnaissance de certaines immunités, nommées libertés politiques ou droits, dont la violation était considérée comme un manquement au devoir du dirigeant, et que le dirigeant ne pouvait transgresser sans qu'une résistance spécifique, une rébellion générale ne soit tenue pour légitime. Le second moyen, généralement plus tardif, fut l'établissement de freins constitutionnels, par lesquels le consentement de la communauté, ou d'un corps quelconque supposé représenter ses intérêts, était rendu nécessaire pour certains des actes les plus importants du pouvoir gouvernemental. Dans la plupart des pays Européens, le pouvoir dirigeant a été plus ou moins contraint de se soumettre au premier de ces modes de restriction. Il n'en fut pas ainsi du second. Acquérir [ces freins constitutionnels] ou, s'ils en jouissaient déjà en partie, parfaire cette acquisition, devint partout le principal but des amoureux de la liberté. Et aussi longtemps que les hommes se contentèrent de combattre un ennemi par un autre, et d'être dirigés par un maître, à condition d'être garantis plus ou moins efficacement contre sa tyrannie, ils ne portèrent pas leurs aspirations au-delà.

Toutefois, dans le progrès des affaires humaines, vint le temps où les hommes cessèrent de penser que c'était une nécessité naturelle que leurs gouvernants forment un pouvoir indépendant, opposé à leurs propres intérêts . Il leur apparut bien meilleur que les différents magistrats de l'Etat soient leurs locataires ou délégués, révocables selon leur bon plaisir . De cette façon seulement, leur semblait-il, pourraient-ils avoir une complète assurance que les pouvoirs du gouvernement ne pourraient pas commettre des abus à leur désavantage. Par degrés, cette nouvelle revendication - des dirigeants électifs et temporaires - devint l'objet principal des efforts du parti populaire , partout où un tel parti existait, et remplaça, dans une mesure considérable, les efforts antérieurs faits pour limiter le pouvoir des dirigeants. Tandis que la lutte se poursuivait pour faire en sorte que le pouvoir dirigeant émanât du choix périodique des gouvernés, certaines personnes commencèrent à penser qu'on avait attaché trop d'importance à la restriction du pouvoir lui-même. C'était (semblait-il) une ressource contre les dirigeants dont les intérêts étaient habituellement opposés à ceux du peuple. Ce que l'on voulait désormais, c'est que les dirigeants s'identifient avec le peuple, que leur intérêt et leur volonté soient nécessairement l'intérêt et la volonté de la nation . La nation n'avait pas besoin de se protéger contre sa propre volonté. On ne pouvait craindre qu'elle se tyrannise elle-même . Que les dirigeants fussent effectivement responsables devant elle, promptement révocables par elle, et elle serait en mesure de leur confier un pouvoir dont elle dicterait l'usage qui devrait en être fait . Leur pouvoir ne serait plus que le propre pouvoir de la nation, concentré, et dans une forme propice à son exercice. Cette façon de penser, ou plutôt peut-être de sentir, fut courante dans la dernière génération du libéralisme Européen, et elle prédomine encore, apparemment, dans sa section continentale.
Ceux qui admettent une limite à ce que le gouvernement peut faire, sauf dans le cas des gouvernements qui, pensent-ils, ne devraient pas exister, se détachent comme de brillantes exceptions parmi les penseurs politiques du Continent. Une semblable tendance d'opinion aurait pu aujourd'hui prévaloir chez nous si les circonstances qui l'encouragèrent pour un temps étaient demeurées les mêmes.

Mais, dans les théories politiques et philosophiques, aussi bien que chez les personnes, le succès révèle des défauts et des infirmités que l'échec aurait pu cacher à l'observation. L'idée que les peuples n'ont pas besoin de limiter leur pouvoir sur eux-mêmes pouvait sembler évidente tant que le gouvernement populaire n'était que l'objet des rêves, ou des lectures qui montraient que ces gouvernements avaient existé il y a bien longtemps dans le passé. Cette idée ne fut pas forcément modifiée par les aberrations passagères telles que celles de la Révolution Française, dont les pires furent l'ouvrage d'une minorité usurpatrice, et qui, en tout cas, n'étaient pas les fruits permanents des institutions populaires, mais une poussée de révolte soudaine et convulsive contre le despotisme monarchique et aristocratique . Avec le temps, cependant, une république démocratique vint occuper une large part de la surface de la terre et s'imposa comme l'un des membres les plus puissants
de la communauté des nations , et le gouvernement élu et responsable [devant le peuple] devint l'objet des observations et des critiques qui se présentent à tout grand fait existant. On s'aperçut alors que des phrases telles que "autonomie politique" et "le pouvoir du peuple sur le peuple" n'exprimaient pas le véritable état des choses. Ceux qui exercent le pouvoir ne sont pas toujours les mêmes que ceux sur lesquels ce pouvoir est exercé, et "l'autonomie politique" dont on parle n'est pas le gouvernement de chacun par lui-même, mais le gouvernement de chacun par tous les autres. Et qui plus est, la volonté du peuple signifie dans la pratique la volonté du plus grand nombre, ou de la partie la plus active du peuple, ou de ceux qui réussissent à se faire passer pour la majorité. Le peuple, par conséquent, peut vouloir opprimer une partie du peuple, et des précautions sont aussi nécessaires contre cela que contre tout autre abus de pouvoir. C'est pourquoi la restriction du pouvoir sur les individus ne perd aucunement de son importance quand les détenteurs du pouvoir doivent régulièrement rendre des comptes à a communauté, c'est-à-dire au parti le plus fort. Cette façon de voir les choses, se recommandant également à l'intelligence des penseurs et à l'inclination de ces classes importantes de la société Européenne dont les intérêts réels ou supposés sont défavorables à la démocratie, n'a eu aucune difficulté à s'établir, et, dans les spéculations politiques, "la tyrannie de la majorité" est désormais généralement incluse parmi les maux contre lesquels la société doit rester sur ses gardes .

Comme les autres tyrannies, la tyrannie de la majorité maintint d'abord les hommes dans la peur - et c'est encore souvent le cas - principalement en agissant à travers les actes des autorités publiques. Mais des personnes, réfléchissant, s'aperçurent que, quand la société elle-même est le tyran - que la société, collectivement, tyrannise les individus isolés qui la composent - ses moyens d'exercer sa tyrannie ne sont pas limités aux actes qu'elle peut accomplir par le biais de ses fonctionnaires politiques. La société peut exécuter et elle exécute de fait ses propres ordres; et si elle donne de mauvais ordres au lieu d'en donner des bons, ou des ordres dans des domaines où elle ne devrait pas s'immiscer du tout, elle exerce une tyrannie sociale plus redoutable que de nombreuses sortes d'oppression politique, tyrannie qui, même si elle ne se maintient pas habituellement par des sanctions pénales extrêmes, laisse peu de moyens de s'échapper, pénétrant très profondément dans les détails de la vie, et asservissant l'âme elle-même. Par conséquent, se protéger contre la tyrannie des magistrats n'est pas suffisant. Il est nécessaire de se protéger aussi contre la tyrannie de l'opinion et du sentiment dominants, contre la tendance de la société à imposer, par d'autres moyens que les peines civiles, ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduite à ceux qui diffèrent d'elle, contre la tendance à entraver le développement, et, si c'est possible, à empêcher la formation d'une individualité qui ne soit pas en harmonie avec ses points de vue , [et contre la tendance] à contraindre tous les caractères à se façonner sur son propre modèle. Il y a une limite à l'ingérence légitime de l'opinion collective dans l'indépendance individuelle , et trouver cette limite, et la maintenir contre l'empiétement , est aussi indispensable à la bonne marche des affaires humaines qu'à la protection contre le despotisme politique.

Mais bien que cette proposition ne soit probablement pas contestée en théorie , la question pratique, où placer la limite - comment établir l'équilibre adapté entre l'indépendance individuelle et le contrôle social - est un sujet où presque tout reste à faire. Tout ce qui fait la valeur de l'existence dépend de l'application de restrictions aux actions d'autrui. Il faut donc que soient imposées des règles de conduite, par la loi en premier lieu, et [en second lieu] par l'opinion, dans de nombreux domaines qui ne sont pas du ressort de l'action de la loi. Ce que ces règles doivent être, c'est la principale question des affaires humaines, et à l'exception d'un petit nombre de cas manifestes, c'est une des questions où le moins de progrès a été fait pour trouver une réponse . Il n'y a pas deux époques, et pour ainsi dire pas deux pays qui l'aient tranchée de la même façon, et la décision d'une époque ou d'un pays est un sujet d'étonnement pour les autres. Pourtant, les gens d'une époque donnée ne soupçonnent pas plus de difficulté en elle que si c'était une question sur laquelle les hommes aient toujours été d'accord. Les règles qui ont cours chez eux leur semblent évidentes et justifiées par elles-mêmes. Cette illusion presque universelle est l'un des exemples de l'influence magique de l'accoutumance, qui n'est pas seulement, comme le proverbe le dit, une seconde nature, mais qui est
constamment prise par erreur pour la première. L'effet de la coutume, qui est d'empêcher que des doutes soient émis à l'égard des règles de conduite que les individus s'imposent les uns aux autres, est d'autant complet que c'est une question sur laquelle on ne considère pas nécessaire de produire des raisons, que ce soit pour les autres ou que ce soit pour soi-même. Les gens sont accoutumés à croire, et ont été encouragés dans cette croyance par ceux qui ambitionnent la qualité de philosophe, que leurs sentiments , sur des questions de cette nature, sont meilleurs que des raisons , et les raisons deviennent [ainsi] superflues. Le principe pratique qui les conduit à leurs opinions sur la régulation de la conduite humaine est le sentiment qui se trouve dans l'esprit de chacun : l'individu veut que tout le monde agisse comme lui, et les autres, dont il est solidaire, voudraient qu'il agisse comme eux. En vérité, personne ne s'avoue que son critère de jugement est son goût personnel, mais une opinion sur un point de conduite, qui n'est pas soutenue par des raisons, ne peut compter que comme la préférence d'une seule personne ; et si les raisons, quand elles sont données, invoquent une préférence semblable sentie par d'autres personnes, ce n'est encore que le goût de plusieurs personnes, au lieu d'être celui d'un seul. La préférence personnelle d'un homme ordinaire, quelconque,  ainsi soutenue, n'est pas seulement une raison qui le satisfait parfaitement, mais c'est [aussi] la seule qu'il possède pour ses idées de la moralité, du goût et des convenances, idées qui ne sont pas expressément notées dans le credo de sa religion, [mais] qui [constituent] son seul guide, même pour l'interpréter . En conséquence, les opinions des hommes sur ce qui est louable ou blâmable sont affectées par tout un ensemble de causes variées qui influencent leurs souhaits à l'égard de la conduite d'autrui, et qui sont aussi nombreuses que celles qui déterminent leurs souhaits sur toute autre question : parfois, leur raison, à d'autres moments leurs préjugés et leurs superstitions , souvent leurs sentiments sociaux, plus rarement leurs sentiments antisociaux, leur envie ou leur jalousie, leur arrogance ou leur mépris, mais plus couramment leurs désirs ou leurs craintes , l'intérêt personnel, légitime ou illégitime. Partout où il y a une classe dominante , une grande partie de la moralité du pays émane de ses intérêts de classe, et de ses sentiments de supériorité de classe. La moralité entre Spartiates et Ilotes, entre planteurs et nègres, entre princes et sujets, entre nobles et roturiers, entre hommes et femmes, a été, pour la plus grande part, la création de ces intérêts de classe et de ces sentiments; et les sentiments ainsi engendrés réagissent en retour sur les sentiments moraux des membres de cette classe dominante, dans les relations qu'ils ont entre eux. Là où, d'un côté, une classe précédemment dominante qui a perdu sa position dominante, ou là où sa position dominante est impopulaire, les sentiments moraux qui prédominent portent fréquemment l'empreinte d'un aversion intolérante de toute supériorité. Un autre grand principe, qui détermine les règles de conduite imposées par la loi ou l'opinion, qui dictent ce qu'on peut faire et ce dont on doit s'abstenir , a été la servilité de l'humanité envers les supposées préférences et aversions de ses maîtres temporels, ou de ses dieux. Cette servilité, quoiqu'essentiellement égoïste, n'est pas hypocrite. Elle donne naissance à de véritables sentiments de répugnance, et elle conduisit les hommes à brûler les magiciens et les hérétiques. Parmi les nombreuses influences les plus viles, les intérêts généraux et manifestes de la société ont bien sûr eu leur part, et une large part, dans l'orientation des sentiments moraux, moins pour une question de raison, ou pour leur propre compte, que comme une conséquence des sympathies et des antipathies qui en naquirent. Et les sympathies et les antipathies, qui ont [pourtant] peu à voir, ou rien à voir avec les intérêts de la société, se sont fait sentir dans l'établissement des morales d'une façon tout aussi considérable.

Les attirances et les aversions de la société , ou de quelque partie puissante de cette société, sont ainsi la chose principale qui a pratiquement déterminé les règles à observer de façon générale sous la sanction des lois ou de l'opinion. Et, en général, ceux qui ont été en avant de la société pour ce qui est de la pensée et du sentiment ont laissé cet état de choses inattaqué dans son principe, même s'ils peuvent être entrés en conflit avec sur certains détails. Leur tâche a été d'enquêter sur les choses que la société devrait aimer ou fuir , plutôt que de se demander si ses attirances et ses aversions devaient être une loi pour les individus. Ils préférèrent s'efforcer de modifier les sentiments de l'humanité sur les points particuliers où ils étaient eux-mêmes
hérétiques , plutôt que de faire cause commune avec la totalité des hérétiques pour la défense de la liberté. Le seul cas où le fondement le plus noble a été pris pour principe et maintenu avec cohérence par tous, excepté un individu ici et là, est celui de la croyance religieuse : un cas instructif à de nombreux égards, d'autant plus qu'il constitue l'exemple le plus frappant de la
faillibilité de ce qu'on nomme le sens moral , car l'odium theologicum , chez un bigot sincère, est l'un des cas les plus clairs du sentiment moral . Ceux qui, les premiers, brisèrent le joug de celle qui s'était nommée elle-même l'Eglise Universelle étaient en général aussi peu disposés à permettre la différence d'opinions religieuses que l'église elle-même. Quand la chaleur du conflit se calma, sans donner une victoire totale à aucun parti, et alors que chaque église, chaque secte fut réduite à limiter ses espérances en demeurant en possession du terrain qu'elle occupait déjà, les minorités, voyant qu'elles n'avaient aucune chance de devenir majorités, furent sous la nécessité de prier ceux qu'ils n'avaient pas pu convertir de leur permettre d'avoir une opinion différente. C'est pourquoi c'est sur ce champ de bataille presque exclusivement qu'on a revendiqué, sur de larges
principes, les droits de l'individu contre la société, et que la prétention de la société à exercer son autorité sur les dissidents a été ouvertement remise en question. Les grands écrivains, auquel le monde doit ce qu'il possède de liberté religieuse, ont pour la plupart affirmé la liberté de conscience comme un droit irrévocable , et ont nié de façon absolue que l'être humain dût rendre compte  aux autres de sa croyance religieuse. Néanmoins, l'intolérance est si naturelle aux hommes que, dans tout ce dont ils se soucient vraiment, cette liberté religieuse n'a été presque nulle part réalisée dans la pratique, sauf là où l'indifférence religieuse , qui n'apprécie pas de voir sa paix troublée par des querelles théologiques, a mis son poids dans la balance. Dans l'esprit de presque tous les croyants , même dans les pays les plus tolérants, ce devoir de tolérance est admis avec des réserves implicites. Une personne supportera qu'on soit d'avis contraire sur les questions qui ont trait au gouvernement de l'Eglise, mais pas sur les dogmes, un autre tolérera tout le monde hormis les Papistes et les Unitariens, un autre tous ceux qui croient en la religion révélée, et une minorité étendra davantage sa charité, mais s'arrêtera à la croyance en un Dieu et en une vie future. Partout où le sentiment de la majorité est encore authentique et intense, on s'aperçoit que la prétention à être obéi a peu diminué.

En Angleterre, avec les circonstances particulières de notre histoire politique, bien que le joug de l'opinion soit peut-être plus pesant, celui des lois est plus léger que dans la plupart des autres pays d'Europe, nous sommes considérablement jaloux de notre conduite privée face à l'intrusion directe du pouvoir législatif et exécutif, pas tant par égard (légitime) pour l'indépendance de l'individu que par l'habitude, qui subsiste encore, de regarder le gouvernement comme représentant un intérêt opposé à celui du public. La majorité n'a pas encore appris à considérer le pouvoir du gouvernement comme son pouvoir, ou ses opinions comme ses opinions. Quand elle le fera, la liberté individuelle sera probablement beaucoup plus exposée à l'intrusion du gouvernement qu'elle ne l'est déjà à celle de l'opinion publique. Mais, jusqu'à présent, il y a une somme considérable de sentiments prêts à l'appel contre toute tentative de la loi de contrôler les individus dans des domaines où ils n'étaient pas accoutumés jusqu'alors à être contrôlés par elle, et ceci avec très peu de discernement [pour savoir] si le domaine est, ou n'est pas, à l'intérieur de la sphère légitime du contrôle légal . A tel point que le sentiment, hautement salutaire pour l'ensemble, est peut-être aussi souvent entièrement déplacé qu'entièrement bien fondé dans les cas particuliers de son application .

Il n'y a, en fait, aucun principe reconnu par lequel l'opportunité ou l'inopportunité de l'intervention du gouvernement est déterminée dans la pratique . Les gens décident selon leurs préférences personnelles. Certains, partout où il voient quelque bien à réaliser, ou quelque mal auquel il faut remédier, inciteraient volontiers le gouvernement à se charger de l'affaire, tandis que d'autres préfèrent supporter presque tous les maux sociaux plutôt que d'ajouter une affaire aux bureaux qui s'occupent des intérêts humains relevant du contrôle gouvernemental. Et les hommes se rangent d'un côté ou de l'autre dans chaque cas particulier, selon l'orientation générale de leurs sentiments, ou selon le degré d'intérêt qu'ils éprouvent pour la chose particulière qui est proposée à l'action du gouvernement , ou selon la croyance qu'ils entretiennent que le gouvernement fera ou ne fera pas les choses de la façon qu'ils préfèrent, mais très rarement en tenant compte d'une opinion à laquelle ils adhèrent de façon cohérente, pour ce qui est des choses qu'il serait opportun que le gouvernement fasse. Et il me semble que, en conséquence de cette absence de règle, de principe , chaque camp a aussi souvent tort que l'autre, l'intervention du gouvernement étant, avec une fréquence presque égale, improprement invoquée et improprement condamnée.

L'objet de cet essai est de soutenir un principe très simple dont la fonction est de régir les échanges de la société avec les individus qui se font par le biais de la contrainte et du contrôle, que les moyens utilisés soient, ou la force physique sous la forme de sanctions légales, ou la coercition morale exercée par l'opinion publique. Ce principe est que la seule fin pour laquelle les hommes sont autorisés, individuellement ou collectivement, à intervenir dans la liberté d'action d'un quelconque concitoyen est de se protéger, que le seul but en vue duquel le pouvoir peut être légitimement exercé sur un membre de la communauté, contre sa volonté, est d'empêcher qu'il ne nuise aux autres. Son propre bien, qu'il soit physique ou moral, n'est pas une justification suffisante. Il ne peut pas légitimement être forcé de faire quelque chose ou de s'en abstenir parce que ce serait mieux pour lui d'agir ainsi, parce que cet acte le rendrait plus heureux, ou parce que dans l'opinion des autres, agir ainsi serait sage, ou même juste. Ce sont de bonnes raisons pour lui faire des remontrances, ou pour le raisonner, ou pour le persuader, ou pour le prier [de faire quelque chose], mais pas pour le contraindre ou lui infliger quelque tort, au cas où il agirait autrement. Pour justifier cela, il faut estimer que la conduite dont on veut qu'il se détourne produit du tort à autrui. La seule part de la conduite de quelqu'un qui soit du ressort de la société, est celle qui concerne autrui. Pour ce qui est de la part qui ne concerne que lui-même, son indépendance est, de droit, absolue . Sur lui-même, sur son propre corps et son propre esprit, l'individu est souverain .

Il n'est peut-être guère nécessaire de dire que cette doctrine n'entend s'appliquer qu'aux êtres humains dans la maturité de leurs facultés. Nous ne parlons pas des enfants, ou des jeunes gens au-dessous de l'âge de la majorité fixé par la loi. Ceux qui sont encore à un âge qui requiert qu'on prenne soin d'eux doivent être protégés contre leurs propres actions aussi bien que contre les nuisances extérieures. Pour la même raison, nous pouvons exclure de notre considération ces états arriérés de la société où l'espèce elle-même peut être considérée comme mineure. Les difficultés [rencontrées] au début du chemin du progrès spontané sont si grandes, qu'on a rarement le choix des moyens pour les surmonter , et un souverain progressiste est autorisé à user de n'importe quel expédient pour atteindre un but, peut-être autrement inaccessible. Le despotisme est un mode légitime de gouvernement quand on a affaire à des barbares, pourvu que la fin soit leur amélioration, et que les moyens soient justifiés par la réalisation de cette fin dans les faits. La liberté, en tant que principe, ne peut pas s'appliquer à un état des choses antérieur au moment où les hommes deviennnent capables de s'améliorer par une discussion libre d'égal à égal . Jusque là, il
n'existe rien pour eux sinon l'obéissance absolue à un Akbar ou à un Charlemagne, s'ils sont assez chanceux pour en trouver un. Mais dès que les hommes ont atteint la capacité de se diriger vers leur propre amélioration par la conviction et la persuasion (état atteint depuis longtemps par les pays qui nous intéressent ici), la contrainte, soit sous la forme directe, soit, pour insoumission , par des châtiments et des sanctions pénales, n'est plus admissible comme un moyen de [réaliser] leur propre bien, et elle ne se justifie que pour la sécurité d'autrui.

Il convient de noter que je renonce à tout avantage, qui pourrait être tiré de mon argumentation, de l'idée d'un droit abstrait comme d'une chose indépendante de l'utilité . Je considère l'utilité comme le recours ultime pour toutes les questions d'éthique, mais l'utilité doit être [entendue] au sens le plus large, [l'utilité] fondée sur les intérêts permanents de l'homme en tant
qu'être susceptible de progrès . Je prétends que ces intérêts autorisent la soumission de la spontanéité individuelle au contrôle extérieur, [mais] seulement pour les actions de chacun en tant qu'elles concernent l'intérêt d'autrui. Si quelqu'un commet un acte nuisible pour les autres, il y a une raison prima facie de le punir, par la loi, ou, là où des sanctions légales ne sont pas applicables sans danger , par la désapprobation générale. Il y a aussi de nombreux actes positifs, qui bénéficient à autrui, que l'individu peut être obligé de réaliser, comme de témoigner dans une cour de justice, de prendre part équitablement à la défense commune, ou à toute autre oeuvre collective nécessaire à l'intérêt de la société dont il jouit de la protection, et d'accomplir certains actes destinés à secourir un individu , sauver la vie de son semblable, ou s'interposer pour protéger un individu sans défense contre de mauvais traitements, choses dont l'omission peut légitimement nous rendre responsables devant la société, quand c'est manifestement un devoir de l'homme de le faire . Une personne peut causer un tort à autrui, non seulement par ses actions, mais aussi par son inaction, et dans les deux cas, c'est avec justice qu'il doit rendre compte d'elles pour le dommage subi. Le second cas, il est vrai, requiert un exercice beaucoup plus circonspect que le premier. Faire que tout un chacun soit responsable du tort qu'il fait aux autres, c'est la règle; le rendre responsable des torts qu'il n'empêche pas, c'est, comparativement parlant, l'exception. Pourtant, il y a de nombreux cas assez clairs et assez graves pour justifier cette exception. Dans toutes les choses qui ont rapport avec les relations extérieures de l'individu, ce dernier est de jure responsable envers ceux dont l'intérêt est concerné, et si besoin est, envers la société qui les protège. Il y a souvent de bonnes raisons pour
ne pas le tenir responsable, mais ces raisons doivent provenir de ce qu'il est opportun de faire en particulier dans le cas, soit parce que c'est un cas où il est somme toute vraisemblable qu'il agisse de meilleure façon, laissé à sa propre discrétion que contrôlé par le moyen que la société possède, vu son pouvoir de le surveiller; soit parce que la tentative d'exercer le contrôle produirait d'autres maux, plus importants que ceux qu'elle [prétend] empêche[r]. Quand de telles raisons empêchent de faire valoir [le principe de] la responsabilité , la conscience de l'agent lui-même devrait intervenir et occuper le siège vacant du juge et protéger les intérêts des autres qui n'ont aucune protection extérieure, et il devrait se juger de la façon la plus sévère , parce que le cas ne permet pas qu'il soit responsable devant le jugement de ses semblables.

Mais il y a une sphère d'action où la société, en tant que distincte de l'individu, n'a, si tant est que ce soit le cas, qu'un intérêt indirect, sphère qui englobe la vie, et la conduite de la personne qui l'affecte seulement lui-même, ou, si elle affecte les autres, les affecte avec leur accord et leur participation libres, volontaires, sans tromperie. Quand je dis "lui-même", je veux dire directement, en tout premier lieu, car tout ce qui l'affecte lui-même, peut affecter les autres à travers lui-même ; et l'objection qui peut être fondée sur cette éventualité sera examinée dans la suite. C'est là la région propre de la liberté humaine. Elle comprend, d'abord, le domaine intime de la conscience, qui exige la liberté de conscience, au sens le plus large, la liberté de pensée et d'appréciation, l'absolue liberté d'opinion et de sentiment sur tous les sujets , pratiques, spéculatifs, scientifiques, moraux, ou théologiques. La liberté d'expression et de publication des opinions peut sembler être l'objet d'un principe différent, puisqu'elle appartient à cette part de la conduite d'un individu qui concerne autrui, mais, étant quasiment aussi importante que la liberté de pensée elle-même, et reposant en grande partie sur les mêmes justifications , elle en est pratiquement inséparable. En second lieu, le principe requiert la liberté des goûts et des aspirations , la liberté d'organiser le plan de notre vie conformément à notre propre caractère, d'agir à notre guise tout en étant responsables des conséquences qui peuvent s'ensuivre, sans entrave venant de nos semblables, aussi longtemps que ce que nous faisons ne leur nuit pas, quand bien même ils penseraient que notre conduite est insensée, perverse, ou mauvaise. En troisième lieu, de cette liberté propre à chaque individu s'ensuit, dans les mêmes limites, la liberté d'association entre individus, liberté de s'unir dans un but quelconque, pourvu qu'elle n'entraîne pas des nuisances pour les autres, que les personnes associées soient supposées être majeures, et que cela se fasse sans contrainte et sans tromperie.

Aucune société dans laquelle ces libertés ne sont pas, dans l'ensemble, respectées, n'est libre, quelle que puisse être la forme de son gouvernement, et aucune n'est complètement libre là elles ne sont pas absolues et sans réserves . La seule liberté qui mérite ce nom, est celle de rechercher notre bien comme nous l'entendons, aussi longtemps que nous ne tentons pas de déposséder les autres du leur, ou d'entraver leurs efforts pour l'atteindre . Chacun est son propre gardien, pour ce qui est de
sa santé personnelle, qu'elle soit physique, mentale ou spirituelle. Les hommes gagneront davantage à souffrir que les uns et les autres vivent comme bon leur semble que de contraindre chacun à vivre comme bon semble aux autres.

Bien que cette doctrine ne soit rien moins que nouvelle, et, qu'à certains, elle puisse sembler évidente , il n'existe aucune doctrine qui soit plus directement opposée à la tendance générale des opinions et des pratiques existantes. La société s'est dépensée sans compter pour tenter (selon ses lumières) de contraindre les gens à se conformer à ses notions d'excellence personnelle et d'excellence sociale. Les anciennes républiques croyaient avoir le droit, et les anciens philosophes les y encourageaient, de réglementer chaque partie de la conduite privée par autorité publique, sur le motif que l'Etat avait un profond intérêt à [mettre en oeuvre] une discipline complète du corps et de l'esprit de tous ses citoyens. Une façon de pensée qu'on peut avoir admis dans les petites républiques entourées d'ennemis puissants, risquant constamment d'être renversées par des attaques extérieures ou par des troubles intérieurs, à qui le moindre relâchement de la force et de la maîtrise de soi pouvait
être si facilement fatale qu'elles ne pouvaient pas se permettre d'attendre les effets salutaires et permanents de la liberté . Dans le monde moderne, la plus grande taille des communautés politiques, et par-dessus tout, la séparation de l'autorité spirituelle et de l'autorité temporelle (qui plaça la direction de la conscience des hommes dans d'autres mains que celles qui contrôlaient leurs affaires d'ici-bas ) empêchent une aussi grande intervention de la loi dans les détails de la vie privée; mais les outils de la répression morale ont été maniés avec plus d'acharnement contre ce qui s'écarte de l'opinion régnante sur ce qui concerne l'individu et même ce qui concerne les questions sociales. La religion, le plus puissant des facteurs ayant concouru à la formation du sentiment moral, a presque toujours été gouvernée soit par l'ambition d'une hiérarchie cherchant à contrôler tous les secteurs de la conduite humaine, soit par l'esprit de Puritanisme. Et certains de ces réformateurs modernes, qui se sont violemment opposés aux religions du passé, n'ont été en aucune façon contre les églises et les sectes dans leur affirmation d'un droit de domination spirituelle; M. Comte, en particulier, dont le système social, développé dans son Système de Politique Positive, vise à établir (quoique que par des dispositifs plus moraux que légaux) un despotisme de la société sur les individus, dépassant tout ce qui a projeté dans l'idéal politique des partisans de la plus sévère discipline, parmi les philosophes de jadis.

Hormis les doctrines particulières de penseurs isolés, il y a aussi largement dans le monde une tendance croissante à étendre indûment les pouvoirs de la société sur les individus, par la force de l'opinion, et même par celle de la législation, et, comme la tendance de tous les changements qui ont lieu dans le monde est de renforcer la société, et de diminuer le pouvoir de l'individu, cet empiétement n'est pas de ces maux qui tendent spontanément à disparaître, mais au contraire de ceux qui se développent de façon de plus en plus inquiétante. Le penchant des hommes, qu'ils soient dirigeants ou concitoyens, à imposer leurs propres opinions et inclinations comme une règle de conduite pour les autres est si énergiquement soutenu par des sentiments, les meilleurs comme les pires, qui tiennent à la nature humaine, qu'il n'est guère jamais tenu dans des limites sinon parce que
le pouvoir fait défaut. Et comme le pouvoir ne s'affaiblit mais croît, à moins qu'un rempart ne se dresse devant le mal, nous devons nous attendre, dans le présent contexte mondial, à le voir augmenter.

Il sera commode pour l'argumentation, au lieu d'entamer tout de suite la thèse générale, de se limiter, en premier lieu, à une seule de ses branches, où le principe ici affirmé est, non pas totalement mais jusqu'à un certain point, reconnu par les opinions courantes. Cette branche est la Liberté de Pensée, qu'il est impossible de séparer de ses soeurs, la liberté de parler et la liberté d'écrire. Bien que ces libertés, pour une part considérable, constituent une partie de la morale politique de tous les pays qui professent la tolérance religieuse et la liberté des institutions, les fondements, tant philosophiques que pratiques, sur lesquels elles reposent, ne sont peut-être pas si connus par l'opinion publique , ni si sérieusement estimés à leur juste valeur par les leaders de cette opinion, qu'on pouvait s'y attendre. Ces fondements, quand ils sont bien compris, sont d'une application beaucoup plus large qu'une simple division du sujet, et un examen minutieux de cette partie de la question se révélera être la meilleure introduction au reste. Ceux pour qui rien de ce que je dois dire à ce sujet n'est nouveau, voudront bien, je l'espère, m'excuser, si je m'aventure à débattre encore une fois d'un sujet qui, depuis maintenant trois siècles, a été si souvent l'objet de débats.