G.H. Morin

Essai

PHILOTRAsur la vie et le caractère

de

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Paris

Ledoyen, libraire, Palais national

Galerie d’Orléans, 31.

1851

Chapitre V

Numérisé par Philippe Folliot, professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe, mai 2008.

 

 

 

 

Chapitre V

 

Du séjour de Rousseau en Angleterre.

De janvier 1766 il mai 1767.

 

 

(164) A partir de cette période, les Confessions s'arrêtant au départ de Rousseau pour Strasbourg, il ne reste plus pour moyens de discus­sion que les correspondances contemporaines et les divers écrits po­lémiques auxquels a donné lieu l'affaire de Rousseau avec David Hume. Ces documents, par une faveur toute providentielle, se trouvent plus que suffisants pour résoudre la question ; mais leur em­ploi est d'un usage difficile, et l'attention devient plus nécessaire que jamais. On sait que depuis le décret, Mme de Boufflers avait insisté à plusieurs reprises auprès de Rousseau pour qu'il se rendit en Angleterre auprès de David Hume. On a vu Mme de Verdelin, lors de sa visite à Motiers, lui faire les mêmes instances, et même (165) lui offrir un asile dans les terres de Walpole son ami. J'ai dit dans le chapitre précédent ce que je pensais de cette proposition. Celle de Mme de Boufflers ne peut encore être interprétée défavorablement. Ce n'est que plus tard qu'on pourra juger de sa valeur. De son côté, Hume, dès 1763, avait fait des offres à Rousseau qui y avait répondu avec effusion. Voyez sa lettre du 19 février de cette année. Mais il répugnait instinctivement au séjour de l'Angleterre. Chassé de l'île Saint-Pierre, il se détermina à partir pour Berlin, où l'appelait Milord Maréchal. A Strasbourg, il reçut de Hume une lettre contenant l'invitation la plus tendre de passer avec lui en An­gleterre. Cette démarche de Hume est prouvée par la réponse de Rousseau (4 décembre 1765). On y voit qu'avant de se décider, Rousseau avait consulté Milord Maréchal, et que Mme de Boufflers lui avait écrit encore une fois pour obtenir qu'il se confiât à David Hume. Enfin, il résulte d'une lettre de Rousseau à M. de Malesherbes (10 mai 1766), que le duc d'Aumont avait obtenu un passeport pour lui à la prière de Mme de Verdelin. Le concours des deux dames dont il est question à la fin des Confessions, se retrouve donc encore ici et devra être noté.

L'accueil que Rousseau reçut à Strasbourg fut bienveillant; il le fut même à tel point, que quand on le compare à l'hostilité constante des agents français en Suisse, il devient justement suspect. Le pauvre exilé qui venait d'être lapidé à Motiers, ignominieusement chassé par les Bernois, tourné en dérision à Bienne, se vit comblé d'atten­tions par le maréchal de Contades, gouverneur de l'Alsace, et par tout ce qu'il y avait de distingué à Strasbourg. Il en parle à du Pey­rou et à ses autres amis avec une sensibilité qui ne laisse supposer aucune défiance. On représenta, tout exprès pour lui, le Devin du village et Pygmalion. On alla même jusqu'à imprimer un bulletin quotidien où sa personne et ses actions étaient minutieusement dé­crites. Mais il faut remarquer qu'on ne l'y appelle que Jean-Jacques, qu'on s'y permet des traits virulents, des sarcasmes, des anecdotes controuvées, et que ce journal se trouve en entier dans la correspondance de Grimm, ce qui est bien plus suspect encore. Quelle était la véritable cause de ces démonstrations si exagérées, si contradic­toires ? C'est ce que chacun pourra décider à la fin de la présente discussion.

L'hiver, cette année-là, fut extrêmement rigoureux. « Il semble, écrivait Rousseau à du Peyrou, que la charité de MM. de Berne l'ait choisi tout exprès pour me faire voyager. » Rousseau arriva (166) à Paris le 17 septembre 1765. Il logea d'abord chez Mme Duchesne; veuve de son libraire, puis au Temple dont le prince de Conti était grand-prieur, et dans l'enceinte duquel le Parlement n'avait au­cune juridiction. Il y fut traité avec une magnificence extraordinaire. Cet accueil d'un prince du sang, et l'affluence des visiteurs, la plupart d'un rang élevé, irritèrent la basse jalousie de Grimm. « Rousseau, dit-il, a fait son entrée dans Paris le 17. Le lendemain, il s'est promené, au Luxembourg en habit arménien ; mais comme personne n'était prévenu, personne n'a profité du spectacle.

M. le prince de Conti l'a logé à l'hôtel de Saint-Simon, enceinte du Temple, ledit Arménien a eu tous les jours nombreuse cour, en hommes et en femmes. II s'est promené tous les jours sur le boulevard, dans la partie la plus proche de son logement. Cette affectation de se montrer a choqué le ministre. On lui a fait dire par la police de partir sans délai » (Corresp., t. V, page 124). Encore un mensonge dont il est facile de faire justice. Voici ce que Rousseau écrivait à Strasbourg, au libraire Guy, le 7 décembre 1765 : « Je vous prie en grâce de ne pas annoncer mon arrivée, et de ne pas parler de moi à qui que ce soit, hors le seul M. de Luze ou Mme de Verdelin. Si vous me décelez, je serai accablé de curieux, qui, sous le nom d'amis, ne me laisseront pas le temps de voir vos feuilles (celles du Dictionnaire le musique, alors sous presse). A l'égard de la sûreté, je suis certain de l'avoir entière ; et quand je ne l’aurais pas, que fera-t-on désormais à un homme qui a pris son parti sur la vie et la liberté ? Qu'ils se satisfassent tout à leur aise : j'ai vécu; je les mets au pis. » Le 4 novembre, il écrivait au même : « Ce n'est ni au Parlement, ni au gouvernement que je veux me cacher, mais aux importuns ». (Oeuvres inédites, t. I, pages 205 et 207). Arrivé à Paris, il écri­vait à du Peyrou : «J'ai le plus grand besoin de repos, je sortirai le moins que je pourrai ; je ne veux pas m'exposer derechef aux dîners et aux fatigues de Strasbourg, etc. » (17 décembre 1765). A d'Ivernois, 28 décembre 1765 : « J'apprends que M. le prince de Conti a la bonté de me faire préparer un logement au Temple ; je ne pourrai guère me dispenser d'accepter cet honneur, etc. » A du Peyrou , le 1er janvier 1756 : « Je suis ici comme Sancho dans son île de Barataria, en représentation toute la journée. J'ai du monde de tous les états, depuis l'instant où je me lève, jusqu'à celui où je me couche; je suis forcé de m'habiller en public. Je n'ai jamais tant souffert; mais heureusement cela va (167) finir, etc. » A M. de Luze, 26 décembre 1765 : « Je ne saurais durer plus longtemps sur ce théâtre public. Pourriez-vous, par charité, accélérer un peu notre départ ? »

Ces citations prouvent que Rousseau se montra fort peu au dehors, tant par répugnance pour l'effet public, qu'à cause des visites dont il était accablé, et qui ne devaient guère lui permettre ces promenades de tous les jours en costume arménien. Il ne voulait ni se donner en spectacle, ni se cacher. Quant à l'appareil de grandeur dont il était entouré, il est clair que, loin d'en tirer vanité, il en était gêné au point de désirer le moment du départ. Grimm, dans cette occasion, s'est donc montré aussi haineux, aussi menteur que dans toutes les autres.

Le rôle que Grimm attribue à M. de Choiseul est très réel. Le 2 fé­vrier 1767, Hume écrivait à Mme de Boufflers : «Ceci arriva deux jours avant mon départ de Paris, et étant pressé par les ordres de M. de Choiseul à M. Rousseau, je n'eus pas le temps de chercher une autre maison » (Musset-Pathay, Histoire de Rousseau, t. Ier, p. 106). Ainsi, le premier ministre de la monarchie française ne dédaigna pas de remplir, dans cette occasion, les fonc­tions un peu vulgaires de lieutenant de police. C'est la première fois qu’il parait à découvert ; mais c'est d'une manière si mesquine, si basse même, que par cela même il dévoile son influence antérieure sur la destinée de Rousseau, et celle qu'il va exercer encore. Musset-Pathay dit que le décret n'étant pas révoqué, M. de Choiseul, pour ménager le Parlement, se trouva dans la nécessité d'intimer un ordre de départ. A cela, je réponds qu'il est singulier que M. de Choiseul n'ait pu souffrir que Rousseau se montrât sur le boulevard, tout près de son logement, lui qui avait permis qu'il restât près d'un mois et demi à Strasbourg, et qu'il y fût fêté publiquement. Quand, après son retour d'Angleterre, Rousseau vint habiter le château de Trye, les circonstances étaient absolument les mêmes; l'arrêt sub­sistait toujours, et cependant il ne fut ni arrêté ni expulsé. II est vrai qu'il avait changé de nom, et que Trye était hors de la juridic­tion du Parlement de Paris ; mais le Temple était également un asile inviolable ; comment le prince de Conti, peu endurant, comme on sait, souffrit-il que le premier ministre se permît d'attenter à ses droits, en ordonnant le départ d'un homme qui était sous sa protec­tion particulière, et logé chez lui ? Mais admettons la raison d'Etat ; quand Rousseau quitta Trye, il aurait dû être immédiatement ar­rêté; ou recevoir au moins l'ordre de sortir de France. On le laissa (168) libre. Objectera-t-on de nouveau le faux nom qu'il portait? mais quelque temps après il reprit son nom véritable, et revint à Paris, sans qu'on songeât à exécuter l'arrêt du Parlement. Puis, croit-on sérieusement que ce faux nom eût été un obstacle, si on eût voulu sé­vir? On savait bien qu'à la première interrogation, le sincère Rousseau se fût nommé. Pourquoi donc cet ordre de départ que rien ne motivait? C'est que le voyage d'Angleterre était une affaire con­certée d'avance, et qu'on avait hâte d'ouvrir cette nouvelle scène d'iniquité. Mais n'anticipons pas sur la discussion. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le procédé de M. de Choiseul ne peut s'expliquer par le motif politique objecté par Musset-Pathay. Ce trait sur le premier ministre, échappé à la plume habituellement si cauteleuse de Grimm, est une de ces inadvertances, au moyen desquelles la Providence fait concourir les fourbes mêmes à la manifestation de la vérité. Cette réflexion m'amène naturellement à parler d'une découverte bien autrement importante. Au mois d'août 1820, cin­quante-quatre ans après l'affaire de Hume avec Rousseau, et lorsque l'opinion semblait irrévocablement fixée sur la générosité du protecteur et sur l'ingratitude du protégé, un Anglais, dont j'ignore le nom, publia à Londres un recueil de lettres de Hume, Rousseau, Mme de Boufflers et Milord Maréchal, sous ce titre : Private cor­respondence of David Hume between the years 1761 and 1776. Ce recueil, composé, en partie, de lettres inédites, n'a pas été traduit en français. Musset-Pathay, qui en a parlé le premier, dit qu'il doit à l'obligeance du savant Depping, polygraphe allemand, la connais­sance du seul exemplaire qui existât à Paris; On verra bientôt quelle lumière inespérée cette découverte a jetée sur la question. Revenons aux faits.

Ce fut pendant le séjour de Rousseau à Paris, que Walpole, cet ami de Rousseau, si zélé, si hospitalier, suivant Mme de Verdelin, composa et publia la fausse lettre du roi de Prusse, qu'il est néces­saire de publier en entier : «Mon cher Jean-Jacques, vous avez renoncé à Genève, votre patrie ; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits ; la France vous a décrété. Venez donc chez moi. J'admire vos talents, je m'amuse de vos rêveries, qui, soit dit en passant, vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux. Vous avez assez fait parler de vous par vos singularités, peu convenables a un véritable grand homme ; démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera sans vous faire (169) tort. Mes Etats vous offrent une retraite paisible. Je vous veux du bien et vous en ferai, si vous le trouvez bon ; mais si vous vous obstinez à refuser mes secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits; et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis à vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. »

Walpole raconte dans ses oeuvres, tome V, p. 129, que « s'étant amusé chez Mme Geoffrin à plaisanter sur Rousseau, il avança des propositions qui divertirent la compagnie. De retour chez lui, il écrivit une lettre qu'il fit voir à Helvétius et au duc de Nivernais. Ceux-ci en furent si contents, qu'après avoir indiqué plusieurs fautes de langage à corriger, ils engagèrent l'auteur à la publier. » Rousseau dit de cette lettre, qu'elle est pleine de la plus cruelle ma­lignité, ce qui est vrai ; cependant voici l'adorable Mme Geoffrin; le bienfaisant Helvétius, l'aimable duc de Nivernais, tous gens à qui Rousseau n'avait pas fait la moindre offense, qui, de gaieté de cœur, applaudissent à la satire de Walpole contre un proscrit, et l'encou­ragent à la publier. Je recommande ceci aux gens qui crient si facilement à l'exagération quand on leur parle des haines instinctives contre Rousseau. «D'Alembert et Mme du Deffand, dit Musset-Pathay, passèrent pour avoir travaillé à cette lettre, qui n'est pourtant pas un chef-d'œuvre, pour être l'enfant de tant de gens d'esprit. » J'ajoute que la dernière phrase contient deux fautes de français, dont une assez grossière ; je dirai tout à l'heure pourquoi elles y sont.

La lettre de Walpole parut vers la fin de décembre, pendant que Rousseau était encore à Paris; mais il n'en eut connaissance qu'après son arrivée en Angleterre. La date ci-dessus est établie, d'abord par les Mémoires secrets de Bachaumont (tome XI, p. 277, 28 dé­cembre 1765) ; et par une lettre du même jour, de Mme du Deffand à Voltaire. « Savez-vous, lui disait-elle, que Jean-Jacques est ici ? M. Hume lui a ménagé un établissement en Angleterre; je vous envoie une plaisanterie d'un de mes amis. »

« Hume, dit à ce sujet Musset-Pathay, avait si peu ménagé l'établissement de Rousseau, qu'il mit plus de six sernaines à lui trouver un asile. Il est bon de noter cette circonstance pour montrer l'importance que se donnait David qui voyait souvent la marquise. La lettre fut donc faite pendant que Hume et Rousseau se liaient.

(170) L'un d'eux connut la plaisanterie dont l'autre était l'objet ; on prit des mesures efficaces pour que ce dernier l'ignorât » (Hist. et tome Ier, page 108).

On va voir, dans l'instant, que non seulement Hume connut ce que Musset-Palhay a l'indulgence d'appeler une plaisanterie ; mais que son titre de protecteur et d'ami ne l'empêcha pas de s'al­lier aux diffamateurs de Rousseau.

Arrivé à Londres dans les premiers jours de janvier 1766, Rousseau fut installé par Hume dans un village nommé Chiswich, à deux lieues de cette capitale. Le 16 février suivant, le protecteur écrivit la lettre suivante à la marquise de Barbantane, une de ses admiratrices : «  Vous avez été embarrassée par des données contradictoires sur le caractère de M. Rousseau. Ses ennemis ont fait naître des doutes sur sa sincérité; vous m'avez demandé mon opinion ; après l'avoir examiné sous tous les points de vue, je suis maintenant en état de le juger. Je vous déclare que je ne connus jamais un homme plus aimable et plus vertueux. Il est doux, modeste, aimant, désintéressé, doué d’une sensibilité exquise. En lui cherchant des défauts, je n’en trouve d’autres qu’une extrême impatience; de la susceptibilité, et une disposition à nourrir contre ses meilleurs amis d'injustes soupçons. Je n'en ai vu aucun exemple ; mais ses querelles avec d'anciens amis me le font présumer. Quant à moi, je passerais ma vie dans sa société, sans qu'il s'élevât aucun nuage entre nous. Il a dans ses manières une simplicité remarquable, c'est un véritable enfant dans le commerce ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner facilement. En voici une preuve : il m'a montré des lettres de Corse dans lesquelles on l'invitait à venir dans le pays pour y donner des lois. Il consulta Thérèse, et la répugnance de cette femme le fit renoncer à son projet. Son chien le rend esclave. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que je suis parvenu à l'en séparer pour l'amener dans la loge de Garrick, où il avait promis de se rendre pour être vu du roi et de la reine. Je l'ai mis dans un village à six milles de Londres, mais il persiste à vouloir un isolement plus complet. Il va bientôt partir pour le pays de Galles, malgré tous les obstacles que j'ai fait naître contre ce projet. Dites à Mme de Boufflers que la seule plaisanterie que je me sois permise relativement à la lettre du roi de Prusse, a été faite par moi à la table de lord Osory.» Cette plaisanterie est celle qui termine la lettre, comme on le verra (171) plus tard dans une autre lettre de Mme de Boufflers, et c'est la plus offensante; car elle fait supposer que Rousseau tirait vanité de ses malheurs; ce qui équivaut à le traiter de tartuffe et d'histrion. Qu'on ne croie pas, du reste, que cet aveu de Hume soit une affaire de sincérité. Mme de Boufflers, instruite, à ce qu'il parait, de la plai­santerie, voulut savoir s'il en était réellement l'auteur ; je prouverai en son lieu qu'il ne risquait rien à s'accuser.

La lettre que je viens de citer fait partie du recueil anglais dont il a été parlé ci-dessus. Constatons avant tout ce fait capital, la participation de Hume à la rédaction de la fausse lettre du roi de Prusse ; c'est-à-dire à un acte d'ironie cruelle contre un homme malheureux que, lui Hume, avait recherché, dont il se disait l'ami et le protecteur, et qui avait remis son sort entre ses mains. On conçoit maintenant les deux fautes de la phrase finale de cette lettre. Cette phrase était de l'Ecossais Hume, qui écrivait assez mal le français, comme on en peut juger par sa lettre à Mme de Barbantane. Il est probable que, pour ne pas trop se trahir, il ne communiqua sa por­tion de satire qu'à Walpole seulement, et après que le reste de la lettre eut été corrigé par MM. Helvétius et de Nivernais. Walpole, étranger lui-même, ne vit pas ces fautes, qui sont, en quelque sorte, le cachet du perfide auteur de la phrase. J'aime à croire que, pour un grand nombre de lecteurs, la question est déjà décidée par le seul fait de la complicité de Hume dans la lettre de Walpole; mais il y en a bien davantage; je le sais; à qui cette preuve, tout acca­blante qu'elle est, ne suffira pas. [1] Je ne me crois donc pas dispensé de la longue discussion qui compose ce chapitre, et par laquelle j'espère que l'infamie de Hume sera démontrée dix fois au  lieu d'une. Reprenons sa lettre à Mme de Barbantane. Elle commence par des éloges affectés dont il ne faut pas être dupe, car ils sont évidemment destinés à sauver l'odieux des insinuations qui viennent après. Hume ridiculise la faiblesse de Rousseau pour sa compagne et pour son chien ; il parle de son impatience, de sa suscepti­bilité, de ses soupçons contre ses meilleurs amis; il ajoute avec une sincérité hypocrite qu'il n'en a vu aucun exemple, mais il a soin de rappeler les querelles de Rousseau avec d'anciens amis. Ce trait est maladroit; il trahit déjà de la sympathie, et des relations intimes avec ces anciens amis, et nous verrons bientôt que tout cela (172) existait. En outre, Hume, en s'exprimant ainsi, fait pressentir qu'il sera bientôt traité comme tous les autres. Cependant, jusqu'alors Rousseau avait en lui la plus entière confiance, il lui témoignait l'affection la plus vive. Pourquoi donc cette singulière prévision? Sur cela seul, ne pourrait-on pas soupçonner qu'il s'arrangeait d'avance pour que les choses tournassent ainsi? Et ce soupçon devient certitude, maintenant qu'on sait que lorsque Hume écrivait cette artificieuse lettre à Mme de Barbantane, il était le complice de Walpole dans la rédaction de celle du roi de Prusse. Voilà donc déjà le protecteur de Rousseau coupable envers lui de deux fourberies odieuses et parfaitement prouvées. Continuons. On remarquera que Hume répugnait à ce que Rousseau s'éloignât de Londres. Celui-ci s'en plaignit à Mme de Boufflers (18 janvier 1766) et à du Peyrou (2 mars même année). « Certaines instructions, dit-il à ce dernier, m'ont un peu dégoûté, non pas du pays de Galles, mais de la maison que j'y devais habiter. Je ne sais encore où je me fixerai. Chacun me tiraille de son côté, et quand je prends une résolution,  tous conspirent à m’en faire changer. » Ces procédés ne sont pas faciles à expliquer. Hume pensait-il que ses plans seraient plus faciles à réaliser, Rousseau restant à Londres, et par conséquent sous sa dépendance, ou bien, connaissant le projet qu'il avait formé d'é­crire ses mémoires, espérait-il abuser de l'intimité pour se les faire communiquer ou pour les soustraire? On verra par la suite que rien de tout cela n'est inadmissible. Pour le moment, on peut tou­jours affirmer que le but du collaborateur de Walpole ne pouvait être bienveillant.

Après un séjour de deux mois, tant à Londres qu'à Chiswich, Rousseau se fixa enfin à Wooton, village du comté de Derby, à cinquante lieues de Londres. Son hôte, M. Davenport, Anglais riche et distingué, mit toute sa maison de campagne à sa disposition; mais, s'il faut en croire Hume, Rousseau exigea qu'il reçût un loyer annuel de 30 livres sterling. Je dirai ailleurs les raisons qui me font douter de la réalité de ce fait.

Je m'arrête ici pour recommander la lecture de toute la lettre de Rousseau à Hume, datée du 10 juillet 1766, et à laquelle rien ne saurait suppléer. Il est important de se rappeler que cette lettre s'adresse à hume seul, et qu'elle n'est connue que parce que ce fourbe eut l'habileté de la rendre publique. Cela étant, on concevra que certains articles, très intelligibles pour lui, le soient très peu pour des tiers. Je serai donc forcé de joindre à l'analyse rapide du (173) texte de Rousseau quelques faits importants qui ne s’y trouvent pas, et d'éclaircir tout ce qui n'y sera pas d'une lucidité parfaite.

Rousseau, dans cette lettre, suppose que Hume fut jaloux de l'accueil qu'il avait reçu à Paris. Pourquoi se ferait-on scrupule de voir un envieux dans celui qu'on sait déjà être un perfide? Nous sommes fêtés en arrivant à Londres, dit Rousseau, on s'empresse dans tous les états à me marquer de la bienveillance... Mon attachement pour M. Hume prenait chaque jour de nouvelles forces; le sien pour moi paraissait des plus tendres, il m'en a donné quelquefois des marques dont je me suis senti très touché. Celle de faire mon portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre. Cette fantaisie me parut trop affichée; c'est tout ce que j'aurais pu passer à M. Hume s'il eût été homme à jeter son argent par les fenêtres, et qu'il eût eu dans une galerie le portrait de tous ses amis. Au reste, j'avouerai sans peine qu'en cela je puis avoir tort. » Non, il n'avait pas tort, mais il ignorait, en écrivant cela, que cet homme si tendre, si pressé de faire à ses frais le portrait de son ami, venait de le frapper lâchement par derrière dans la satire de Walpole. Je reparlerai de ce portrait. Maintenant, pourquoi ces démonstrations affectées? C'était pour donner de l'éclat au rôle d'ami ; voyons ce que Hume fit pour rehausser celui de bienfaiteur. Il s'empressa de solliciter, une pension royale pour Rousseau, qui ne l'accepta qu'à la condition qu'il obtiendrait le consentement de Milord Maréchal, dont il avait précédemment refusé les bienfaits (voyez sa lettre du 31 mars 1764). Ce consentement fut accordé. Le roi d'Angleterre avait exigé que cette faveur fût tenue secrète ; Rousseau se conforma religieusement aux intentions de son bienfaiteur. Nous verrons bientôt que Hume, dont cette clause gênait la vanité, ne fut pas aussi scrupuleux. Quand ce qu'on sait déjà de ses procédés perfides permettrait de se faire illusion sur l'intention qui lui fit solliciter la pension royale, il serait impossible de ne pas voir de l'ostentation dans cette manière bruyante de manifester son amitié. « Je ne venais pas, dit Rousseau, quêter du pain en Angleterre, j'y venais chercher un asile, il y est ouvert à tout étranger. » Ces réflexions sont justes, et le deviennent bien davantage, quand on pense que le bienfaiteur venait de s'unir aux ennemis de son protégé, pour le bafouer et pour déshonorer son caractère.

Peu de temps après l'arrivée de Rousseau à Londres, les papiers publics, jusqu'alors pleins de ses éloges, commencèrent à le traiter d'une manière équivoque ou malhonnête. Des biographies (174) mensongères, malveillantes, y furent insérées; on n'y parla point de l'accueil qu'il avait reçu à Paris, on ne supposait même pas qu'il eût osé y paraître. Rousseau s'étonne avec raison que la présence de Hume,  si répandu, si influent à Londres, eut produit cet effet, et que parmi tant d’écrivains, pas un de ses amis ne se montrât le sien. « On voyait bien, dit-il, que ceux qui parlaient de moi n'étaient pas ses ennemis, puisqu'en faisant sonner bien haut son caractère public, ils disaient que j'avais traversé la France sous sa protection, à la faveur d'un passeport qu'il m'avait obtenu de la cour, etc. » Les amis de Hume, d'abord très accueillants, prirent bientôt avec Rousseau des manières bizarres, choquantes même. Comme on ne manquera pas de mettre cela sur le compte d'une illusion, je n'in­siste pas. Cependant, il est difficile de croire que Rousseau ait pu être dans l'erreur sur des faits aussi positifs que ceux qu'il énumère dans sa lettre; ainsi, il faut bien le croire quand, parlant à Hume lui-même, il lui rappelle des flagorneries de sa façon, et tellement grossières, qu'il ne put s'empêcher de lui en dire son sentiment. Celle qui se rapporte à la Nouvelle Héloïse est surtout frappante. L'affec­tation des amis de Hume à offrir leur bourse à un homme qui ne demandait rien, ne peut être non plus regardée comme une vision. Il s'agit ici de démarches réelles, au sujet desquelles Rousseau en appelle à Hume, qui en avait été témoin et probablement instigateur. Quant au procédé, Rousseau a raison de le trouver insupportable, et de dire que « ce n'est pas sur ce pied qu'il faut présenter en Angleterre un homme auquel on veut attirer un peu de considération. »

La lettre du roi de Prusse parait à Londres. « J'apprends, dit Rousseau, que c'est un M. Walpole, ami de M. Hume, qui répand cette lettre ; je lui demande si cela est vrai ; il me demande de qui je le tiens; un moment avant, il m'avait donné une carte pour ce même Walpole, afin qu'il se chargeât de papiers importants et que je veux faire venir de Paris en sûreté. » La réponse de Hume, au sujet de son associé Walpole, n'a rien de surprenant; mais le trait relatif aux papiers cachait une nouvelle perfidie. Ces papiers con­sistaient dans un recueil de lettres et de notes dont Rousseau avait besoin pour rédiger ses mémoires. On en trouve la preuve dans divers passages de sa correspondance avec du Peyrou; et surtout dans le suivant (14 mars 1766) : « M. Hume m'a donné l'adresse ci-jointe pour son ami M. Walpole, qui part de Paris dans un mois d'ici; mais, par des raisons trop longues à déduire par lettres, je (175) voudrais qu'on n'employât cette voie que faute de toute autre.» On voit par là que déjà Rousseau commençait à être sur ses gardes, et que Hume avait un grand désir de saisir au passage les maté­riaux des Confessions. Le mot d'ordre lui venait certainement de Paris, où l'on savait depuis longtemps que Rousseau avait le projet d'écrire cet ouvrage. Ainsi, le pamphlet de Walpole parait à Lon­dres, Rousseau l'apprend par son ami du Peyrou (15 mars 1766); Hume ne lui avait rien dit, et l'on a vu sa réponse audacieuse quand Rousseau lui parla du libelle et de son auteur! En vérité, je ne prendrais pas la peine d'aller plus loin, si je ne savais à quel point l'opinion est faussée sur ce sujet.

J'ai fait remarquer ailleurs (chap. IV, p. 126) l'intimité de Hume avec le fils de Tronchin, et le propos qu'il tint sur cette circonstance; j'y joins l'accueil outrageant que Rousseau et sa compagne reçurent dans la maison de Hume, où ils logèrent pendant quelques jours; et certaines manœuvres de lettres très extraordinaires. Déjà, en écrivant à du Peyrou (2 mars 1766), Rousseau commençait à soup­çonner que ses lettres étaient ouvertes et même retenues. Sa lettre du 14 mars au même exprime encore plus de craintes sur cet article. La scène du coin du feu, racontée dans la lettre du 10 juillet1766, est encore plus frappante; et je rappellerai de nouveau que, dans ce récit, Rousseau s'adresse à Hume ; qu'il lui oppose des faits qui se sont passés entre eux deux, et que par conséquent on peut bien supposer l'erreur, mais non le mensonge. Cette scène singulière avait profondément frappé l'imagination de Rousseau, et cette im­pression l'avait suivi dans sa solitude. Il commençait à douter sérieusement du caractère de son faux bienfaiteur. « Avant de me décider, dit-il, je voulus faire un dernier effort et lui écrire pour le ramener, s'il se laissait séduire par mes ennemis, ou pour le faire expliquer de manière ou d'autre. Je lui écrivis une lettre qu'il dut trouver fort naturelle s'il était coupable, mais fort extraordinaire s'il ne l'était pas; car, quoi de plus extraordinaire qu'une lettre pleine, à la fois, de gratitude sur  ses services et  d'inquiétudes sur ses sentiments, et où mettant, pour ainsi dire, d'un côté ses actions et de l'autre ses sentiments, au lieu de parler des preuves d'amitié qu'il m'avait données, je le prie de m'aimer à cause du bien qu'il m'avait fait? Je n'ai pas pris mes précautions d'assez loin pour garder copie de cette lettre, mais puisqu'il les a  prises, lui, qu'il la montre, et quiconque la lira, y voyant un homme tourmenté d'une peine secrète qu'il veut faire entendre et (176) qu'il n'ose dire, sera curieux, je m'assure, de savoir quel éclaircissement cette lettre aura pu produire, surtout à là suite de la scène précédente (celle du coin du feu). Aucun, rien du tout. M. Hume se contente en réponse de me parler des soins obligeants que M. Davenport se propose de prendre en ma faveur; du reste, pas un mot sur le principal sujet de ma lettre ni sur l'état de mon cœur dont il devait si bien voir le tourment. Je fus frappé de ce silence encore plus que je ne l'avais été de son flegme à notre dernier entretien. J'avais tort, ce silence était très naturel après l'autre, car lorsqu'on a osé dire à un homme : je suis tenté de vous croire un traître, et qu'il n'a pas la curiosité de demander sur quoi, on peut compter qu'il n'aura cette curiosité de sa vie, et pour peu que les indices le chargent, cet homme est jugé. » La lettre dont parle ici Rousseau, est du 22 mars 1766. Au premier abord, il n'est pas facile d'y apercevoir l'intention qu'il a voulu y exprimer, mais Hume ne pouvait s'y méprendre. La scène du coin du feu lui avait déjà fait connaître les inquiétudes secrètes de Rousseau; celles de la lettre du 22 mars, toutes vagues qu'elles étaient, auraient dû achever de l'éclairer; un homme qui n'eût eu rien à se reprocher, eût immédiatement demandé des explications. Hume se tut, et Rousseau a raison de dire que, par cela seul, il est jugé. Quelque temps après, Hume, en répondant à cette lettre, marqua à Rousseau qu'il en était très content et qu'il la trouvait fort bien. Cela se conçoit parfaitement; l'homme que la scène du coin du feu avait trouvé impassible, n'avait garde de s'émouvoir pour une lettre qui disait bien moins. On notera que dans cette même lettre du 22 mars, Rousseau se plaignait assez  amèrement à son patron d'avoir été trompé sur les frais de la voiture qu'il avait prise pour se ren­dre de Londres à Wooton. Hume l'avait accompagné dans ce voyage, et, fidèle à son système de munificence, il avait diminué la note des dépenses. Je parlerai ailleurs de cet incident de voiture, me bornant à dire ici que Hume ne répondit absolument rien à des reproches assez mortifiants pour attirer son attention, en supposant qu'il n'eût pas saisi le sens du reste de la lettre. Rousseau dit, dans celle du 10 juillet 1766, qu'après la réception de la réponse de Hume, il résolut de ne plus lui écrire. C'est de sa part un oubli. On a encore une lettre de lui adressée à Hume et datée du 29 mars 1766; à en juger par les détails, c'est une réponse. Il s'est aussi trompé quand il dit que celle de Hume tarda beaucoup, puisqu'il n'y a que sept jours d'intervalle entre les dates des deux lettres. (177) Hume, dans son Exposé succinct, n'a pas manqué de relever cette erreur qui est sans importance. Rousseau ne s'adressait pas au public, comme l'Ecossais eut l'art de le faire; il parlait à Hume seul. Il est absurde de supposer de la mauvaise foi chez un homme qui, dans une lettre particulière, rend son ennemi juge de sa propre cause.       -

Musset-Pathay a complètement pris le change sur le sens de la lettre du 22 mars 1766. Voici ce qu'il en dit : « Les deux premières lettres que Rousseau écrit de Wooton à D. Hume sont remplies d'expressions de reconnaissance et d'amitié ; mais dans une autre, écrite à d'Ivernois (31 mars 1766), il commence à se plaindre amèrement de Hume, qu'il accuse d'être lié avec ses plus dangereux ennemis, etc. Cette révolution est arrivée dans l'espace de vingt-quatre heures, car la lettre amicale qu'il venait d'écrire à David porte la date du 29 mars » (Histoire, t. Ier, p. 116). Mus­set-Pathay suppose que cette révolution est l'effet du caractère de Rousseau et de la solitude. Il ne se rappelait donc pas les explica­tions sur le sens de la lettre du 22.mars, que je viens de citer tex­tuellement ; il oubliait aussi la scène du coin du feu, qui avait déjà profondément altéré la confiance de Rousseau. Hume, dans son Exposé succinct, affecte de dire que la lettre du 22 mars est pleine de cordialité et sans la moindre apparence de soupçon;  il savait bien le contraire, mais il savait aussi que le public ne pouvait manquer de s'y tromper. C'est précisément la bévue que Musset-Pathay a commise. Quant à la lettre du 29 mars, elle est familière, mais sans être amicale; elle ne contient pas, comme la précédente, des traits d'humeur et de défiance, mais il est certain, par tout ce qui s'était passé antérieurement; et par ce que dit Rousseau dans sa lettre du 10 juillet  à Hume, qu'il avait déjà cessé de regarder cet homme comme un ami. L'idée de révolution subite arrivée en vingt-quatre heures est donc inadmissible. Il reste à expliquer la différence très grande, en effet, entre le ton de la lettre du 29 mars adressée à Hume, et celui de la lettre du 31 mars adressée à d'Ivernois. Un peu d'attention eût fourni  à Musset-Pathay la solution de cette dif­ficulté. D'abord, le 29 mars, date de la lettre à Hume, Rousseau écrivait à du Peyrou : « Je sens tous les jours mieux que je n'ai que deux amis sûrs. Ne donnez à mon sujet votre confiance qu'au seul Milord Maréchal. » Il est clair que l'autre ami est du Peyrou, et que Hume est exclu. La lettre du 29 mars ne pouvait donc être amicale. « Je n'entends plus parler de l'impression de vos lettres, (178) ajoute Rousseau ; cela, et d’autres choses; me rendent le libraire de Hondt un peu suspect. » Je prouverai tout l'heure que ces soupçons regardaient Hume. Mais voici qui est plus concluant en­core. Rousseau, dans sa lettre du 10 juillet, après avoir parlé de sa résolution de rompre avec Hume, s'exprime ainsi : «  Dans le même  temps (c'est-à-dire à l'époque où la lettre du 29 mars fut écrite), je reçois encore deux lettres, qui ont été ouvertes, une de M. Boswel, dont le cachet était en si mauvais état, que M. Davenport, en la recevant, le fit remarquer au laquais de M. Hume, et l'autre de M. d'Ivernois (celle à laquelle il répondit le 31 mars), dans un paquet de M. Hume, laquelle avait été recachetée au moyen d'un fer chaud, qui, maladroitement appliqué, avait brûlé le papier autour de l'empreinte. J'écrivis à M. Davenport, pour le prier de garder par-devers lui toutes les lettres qui lui seraient remises pour moi, et de n’en remettre aucune à personne, sous  quelque prétexte que ce fût. J'ignore si M. Davenport, bien éloigné de croire que cette précaution pût regarder M. Hume, lui montra ma lettre; mais tout disait à celui-ci qu'il avait perdu ma confiance; et qu'il n'en allait pas moins son train sans s’embarrasser de la recouvrer. » La lettre du 31 mars à d'Ivernois fut nécessairement écrite après la découverte de ces faits et ce qui le prouve, c'est qu'il y est question de lettres décachetées et de Précautions à prendre pour éviter le dangereux entrepôt de M.Hume. Cette lettre était donc parfaitement motivée, et Musset-Pathay a manqué à la fois de réflexion et d'équité, en attribuant la conduite de Rousseau à un travers ridicule, coupable même; tandis qu'elle est si bien justifiée par les faits, et, de plus, si clairement décrite dans la lettre du 10 juillet 1766. Avec d'excellentes intentions, il est venu en aide au fourbe qu'il a démasqué, aux préjugés publics qu'il a voulu détruire, et m'a forcé à imposer au lecteur un lourd supplément de discussion.

On remarquera que, malgré tant d'indices accusateurs, Rousseau n'osa pas encore se décider. Il dit à d'lvernois, que si Hume n'est pas un fourbe, il aura intérieurement bien des réparations à lui faire. Ce scrupule est honorable et se retrouvé souvent dans sa conduite. Ce ne fut qu'après la publication à Londres de la fausse lettre du roi de Prusse qu'il comprit enfin à quelle espèce d'homme il avait af­faire. Continuons à énumérer les circonstances de détail qui trahissent la tactique artificieuse de Hume.

On se rappelle que lors des avanies de Motiers, du Peyrou fit paraître (179) à Neufchâtel des lettres apologétiques sur cet événement (voyez chap. IV, page 148). Rousseau pensa que la publication de ces lettres en Angleterre pouvait lui être utile. Hume, à qui il en parla et dont il ne se défiait pas encore, voulut se charger de les faire traduire (voyez la lettre de Rousseau à du Peyrou; 27 janvier 1766). II eut même le soin hypocrite d'indiquer des corrections et des augmentations: « M. Hume, dit Rousseau, serait d'avis qu'on fit encore une lettre sur ma retraite à l'île Saint-Pierre, puis à Bienne, et enfin en France et ici. » Et là-dessus, le pauvre homme se livre à toute sa reconnaissance ! On trouve dans sa lettre cette phrase remarquable : « M. Hume me fera parvenir votre lettre » ; elle démontre que l'entrepôt, dont parlait Rousseau à d'Ivernois, était bien réel, et son but n'est pas maintenant difficile à pénétrer. Le 15 février 1766, Rousseau écrivait à du Peyrou qu'on travaillait à traduire ses lettres, mais très lentement; que la traduction étant détestable, il préférait supprimer le tout. Dans cette même lettre, Rousseau, en parlant de l'envoi des papiers que du Peyrou devait lui faire, lui dit : « Je ne puis me défendre d'être un peu inquiet; vu l'importance dont ils sont pour les recueils dont je vais m'occuper. » Il s'agissait des matériaux des Confessions. Qu'on juge si Hume, qui s'était chargé de recevoir les lettres de Rousseau, de les lui expédier, et qui ne se faisait pas scrupule de les ouvrir, dut redoubler de surveillance pour tâcher de saisir au passage ces mystérieux papiers et peut-être de les détruire. Revenons aux lettres de du Peyrou. Hume s'arrangea de manière à ce qu'elles parussent le plus tard possible. En voici la preuve. Le 2 mars 1766, Rousseau écrivait à du Peyrou : « Je n'entends plus parler de vos lettres, ni du libraire de Hondt: » 14 mars 1766, au même : « Je n'entends plus parler des traductions de vos lettres. M. Hume m'a pourtant dit qu'elles allaient leur train, mais on ne m'a rien montré. » Dans sa lettre du 10 juillet à Hume, Rousseau dit que les lettres de du Peyrou n'ont jamais paru, et il ajoute en note : « Les libraires viennent de me marquer que cette édition est faite et prête à paraître.  Cela peut être, mais c'est trop tard, et, qui pis est, trop à propos. Il faut expliquer cette expression et qui pis est, trop à propos. Les lettres en question ne pouvaient guère former qu'une brochure de cent pages, à en juger par la place qu'elles occupent dans les éditions de Neufchâtel et de Genève. Les traduire était l'affaire d'un mois tout au plus; surtout si Hume, qui savait le français, eût voulu s'en occuper sérieusement. Le tout avait été commencé en février 1766 (180) (voir la lettre de cette date à du Peyrou), et le 10 juillet suivant, époque à laquelle Rousseau s'expliquait avec Hume, rien n'avait encore paru. Près de cinq mois pour traduire et imprimer une mince brochure dans la capitale de l'Angleterre, cela peut-il s'ex­pliquer naturellement? Evidemment les lenteurs étaient calculées, et voici, à ce qu'il me semble, dans quel but. J'ai parlé plus haut du changement qui eut lieu à l'égard de Rousseau dans l'opinion publique et dans les journaux, dès que Hume fut de retour à Lon­dres; cette brusque transition ne peut être attribuée qu'à l'homme qui arrivait en Angleterre, déjà coupable d'avoir coopéré à la ré­daction d'un pamphlet contre son protégé. Publier prématurément un écrit apologétique en faveur de Rousseau, c'était nuire à l'œuvre de sourde diffamation dont la lettre du roi de Prusse était le début. Au contraire, le répandre à l'époque où Rousseau, poussé à bout, éclatait enfin, était un trait d'habileté. En effet, Hume, après la let­tre du 10 juillet, jeta son masque et cria de toutes ses forces à l'ingrat et au scélérat. Dés lors, les lettres de du Peyrou devenaient insigni­fiantes, nuisibles même. Le public anglais dut dire que celui qui s'était montré ingrat envers un ami comme Hume, pouvait bien aussi avoir tort dans une affaire de moindre importance. En outre, la lettre du roi de Prusse ayant insinué que ses malheurs étaient imaginaires, et qu'il se complaisait dans le rôle de martyr, on en concluait que l'apologie de du Peyrou était mensongère, et que Rousseau n'avait désiré sa publication en Angleterre que pour y conti­nuer la comédie qu'il venait de jouer en Suisse. Hume put d'autant mieux faire ce calcul, qu'il connaissait parfaitement le public an­glais; et, en effet, ce public se montra si léger, si dédaigneux, si français, en un mot, qu'on peut sans scrupule adopter mon expli­cation (voyez, pour ce qui regarde les dispositions des Anglais, à Londres, les lettres de Rousseau à lord … et à M...,  avril 1766).

Rousseau, en lisant la lettre du roi de Prusse, crut y reconnaître la plume de d'Alembert. « A l'instant, dit-il, un trait de lumière vint m'éclairer sur la cause secrète du changement étonnant et  prompt du public anglais à mon égard, et je vis à Paris le foyer du complot qui s'exécutait à Londres. » Ici, comme dans l'affaire de Vernes, il eut le tort de s'abandonner trop facilement à sa première impression; mais, outre que ce qu'il dit du complot est parfaitement exact, il ne se trompait guère relativement à d'Alembert. On verra bientôt que si celui-ci ne rédigea pas la lettre, il fut un des éditeurs du plaidoyer de Hume, et que d'ailleurs il prit, après la mort de (181) Rousseau, une bien lâche revanche dans l'éloge de Milord Maré­chal. Il est bon de noter ici les questions sur d'Alembert, adressées par Hume, d'abord à Rousseau, puis à sa gouvernante, et la chaleur qu'il mit à justifier son ami accusé d'être adroit et rusé (voyez la let­tre du 10 juillet). Enfin, je suppose qu'on aura aussi remarqué les doubles informations prises par Hume auprès de Rousseau et de Thérèse, relativement à ses ressources et à ses connaissances (même lettre) ; toutes ces menues données sont ennuyeuses, je le sais, mais leur ensemble a de l'importance. Lorsque la lettre du roi de Prusse parut à Londres, on a déjà vu que Hume n'en donna pas avis à Rousseau, et qu'il ne fit aucune protestation contre cet odieux libelle. De son côté, Rousseau, suffisamment éclairé sur son compte, au lieu de s'adresser à lui, écrivit aux rédacteurs du Saint-James Chronicle, journal dans lequel le pamphlet avait été inséré, une lettre contenant des reproches énergiques sur l'indécence de cette publication. Il ajoutait : « Je vous apprends, messieurs, que cette lettre a été fabriquée à Paris, et ce qui navre et déchire mon cœur, c'est que l'imposteur a des complices en Angleterre. » Ici, Rousseau désignait Hume, mais l'accusation ne pouvait être com­prise que de Hume seul, et sa conscience dut lui apprendre qu'il était enfin jugé. Non seulement il se tut, mais il eut la froide mé­chanceté de répandre que l'affliction de Rousseau était celle d'un homme vain qu'une satire affecte beaucoup. Comment douter après cela que le même traître qui avait bafoué son ami à Paris, ne fût coupable d'avoir publié à Londres le pamphlet de Walpole?

Bientôt après, la même feuille publia un autre pamphlet, « plus cruel que le premier, dit Rousseau, et où l'auteur ne peut déguiser sa rage sur l'accueil de Paris. » Je dirai plus loin quel était le but de ce nouvel outrage et de quelle main il partait.

L'affaire de la pension venait d'être terminée dans les bureaux du ministère. Hume en donna avis à Rousseau. Avant de poursuivre l'examen de cette démarche, j'ai des remarques importantes à faire. On sait déjà que le roi avait exigé que la pension serait tenue se­crète; il est bon qu'on sache aussi avec quelle discrétion Hume se conforma aux ordres du monarque. Le 2 mai 1766, c'est-à-dire dans le temps où Rousseau, renonçant à toute relation avec son faux ami, lui laissait assez entendre qu'il était démasqué à ses yeux, l'imperturbable Hume osait écrire la lettre suivante à un ami de Rousseau, que je crois être M. de Luze, celui qui l'avait accompa­gné en Angleterre : « J'ai bien besoin d'apologies auprès de vous, (182) monsieur, pour avoir tant tardé à vous écrire ; mais j'ai différé à vous répondre jusqu'à ce que notre ami fût établi. Il parait être à présent dans la situation la plus heureuse, ayant égard à son caractère singulier. Il m'écrit qu'il est parfaitement content. »

Hume ment doublement ici. Il fait entendre que Rousseau vient de lui écrire cela, tandis que depuis le 29 mars il n'avait pas reçu un mot de lui ; en outre, il savait bien, par ce silence même, que Rousseau n'était pas parfaitement content.

« Il est à cinquante lieues éloigné de Londres, dans la province de Derby. M. Davenport, très honnête homme et très riche, lui donne une maison qu'il habite fort rarement, et comme il y entretient une table pour ses domestiques qui ont soin de la maison et des jardins, il ne lui est pas difficile d'accommoder notre ami et sa gouvernante de tout ce que des personnes si sobres peuvent désirer. Il a la bonté de prendre 30 livres sterling de pension, car sans cela notre ami n'aurait jamais mis le pied dans sa maison. »

Il est sûr que Rousseau payait pension à Wooton, on en a la preuve dans sa lettre à M. Davenport (30 avril 1767) ; cependant je soupçonne que Hume diminue ici le montant de cette pension, pour faire croire à une charité, car le 19 juillet 1766 Rousseau écrivait à du Peyrou. «Je vous suis obligé de la copie de la lettre de M. Hume; c'est à peu prés ce que j'imaginais. L'article des 30 livres sterling m'a fait rire. Vous pourrez du moins juger par vous-même de ce qu'il en est. » Du Peyrou devait venir à Wooton. Quant à cette lettre de Hume, c'est celle que je transcris et que M. de Luze avait communiquée à du Peyrou.

« S'il est possible qu'un homme peut vivre sans occupation, sans livres, sans société et sans sommeil, il ne quittera pas ce lieu sauvage où tout semble concourir pour le rendre heureux mais je crains la faiblesse et l'inquiétude naturelles à tout homme, surtout à un homme de son caractère. Je ne serais pas surpris qu'il quittât bientôt cette retraite, etc. Mme de Boufflers vous a sans doute appris les bontés que le roi a elles pour lui. Le secret qu'on veut garder sur cette affaire est une circonstance bien agréable à notre  ami. »

Ici, Musset-Pathay met en note : «Voilà cinq ou six fois que David confie ce secret. » Dans un autre endroit, il parle d'une dou­zaine de personnes déjà instruites. II en a sans doute trouvé la preuve dans la correspondance secrète de Hume; comme ce recueil est (183) aujourd'hui introuvable à Paris, il m'a été impossible de m'en assu­rer. Mais il résulte toujours de la présente lettre, que Hume a confié le secret, d'abord à Mme de Boufflers, puis à l'ami auquel il écrit. Voici une autre preuve de son indiscrétion et en même temps de sa fourberie. Le 4 octobre 1766, Rousseau, écrivant à du Peyrou, lui citait un passage d'une lettre qu'il avait reçue de lui et qui était datée du 16 mars. «Si vous avez besoin d'un homme sûr, lui disait du Peyrou, adressez-vous à mon ami Cerjeat. Il me mande que le roi vous a offert une pension que vous avez refusée, etc. » Les lettres mettant alors au moins quinze jours pour aller de Londres à Neufchâtel, ce M. Cerjeat n'avait pu écrire cela à du Peyrou que vers le 1er mars 1766; Hume avait donc déjà parlé de la pension à cette époque, c'est-à-dire quatre mois avant la rupture, et il fallait que le secret fût déjà bien ébruité pour que ce M. Cerjeat, qui ne paraît pas avoir eu de rapports personnels avec Hume, fût instruit. On voit par là à quel point Hume était pressé d'étaler son rôle de bienfaiteur; on voit aussi qu'il accusait déjà Rousseau d'avoir refusé la pension, ce qui était faux, comme je vais le prouver ci-après.

«Il a, continue Hume, la faiblesse de vouloir se rendre intéressant en se plaignant de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. Mais j'ai découvert, par hasard, qu'il a quelques ressources d'argent, très petites à la vérité, mais qu'il nous a cachées en nous rendant compte de ses biens. Pour ce qui regarde sa santé, elle me paraît plutôt robuste qu'infirme, à moins que vous ne vouliez compter les accès de spleen auxquels il est sujet. C'est grand dommage, car il est fort aimable par ses manières, et d'un cœur honnête et sensible; mais ces accès l'éloignent de la société et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles. »

Musset-Pathay, à qui j'emprunte cette lettre, en a parfaitement senti la perfide adresse. Hume, prévoyant tout ce qui va résulter bientôt de ses manœuvres, annonce que Rousseau ne tiendra pas à Wooton ; il parle, comme jadis Diderot, des effets malheureux de la solitude sur son caractère ; autre bout d’oreille très significatif. L'athée écossais et l'athée français étaient faits pour s'entendre; ils s'étaient vus à Paris, et de là cette conformité d'avis. Je n'ai pas besoin de faire remarquer la malveillance du trait sur la santé. Il est notoire que Rousseau était atteint d'une maladie de vessie qui, sans danger par elle-même, n'en était pas moins cruelle [2]. Quant (184) à l'affectation de pauvreté, il en sera question dans un autre endroit.

Rousseau fut aussi discret sur l'article de la pension que Hume le fut peu. Il n'en parla pas même à du Peyrou, son meilleur ami, son confident intime. Voici ce qu'il lui écrivait le 16 août 1766 : « Je vous dirai seulement un mot de la pension du roi d'Angleterre dont il a été question et dont vous m'avez parlé souvent vous-même. Je ne vous répondis pas sur cet article, non seulement à cause du secret que M. Hume exigeait au nom du roi, et que je lui ai fidèlement gardé, jusqu'à ce qu'il l'ait publié lui-même, etc. Comme il répand partout qu'après avoir accepté la pension, je l'ai malhonnêtement refusée, je vous envoie une copie de la lettre que j'écrivis, à ce sujet, au ministre, par laquelle vous verrez ce qu'il en est (c'est la lettre au général Conway, 22 mai 1766). Lorsqu'on vous marqua (M. de Cerjeat, voyez pag. 183) que la pension m'avait été offerte, cela était vrai ; mais lorsqu'on ajouta que je l'avais refusée, cela était faux, car, au contraire; sans défiance alors (mars 1766) sur la sincérité de M. Hume, je ne mis pour accepter cette pension qu'une condition, savoir l'agrément de Milord Maréchal que, vu ce qui s'était passé à Neufchâtel, je ne pouvais me dispenser d'obtenir. Or, nous avions eu cet agrément avant mon départ de Londres. Il ne restait de la part de la cour qu'à terminer l'affaire, ce que je n'espérais pas beaucoup; mais ni dans ce temps-là, ni avant, ni après, je n'en ai parlé à qui que ce fût au monde, hors le seul Milord Maréchal qui, sûrement, m'a gardé le secret. Il faut donc que ce secret ait été ébruité par M. Hume. Or, comment a-t-il pu dire que j'avais refusé, puisque alors mon intention n'était pas même de refuser? Cette anticipation ne montre-t-elle pas qu'il savait que je serais bientôt forcé à ce refus, et qu'il entrait dans son plan de m'y forcer pour amener les choses au point où il les a mises? »

Ainsi, en mars 1766, Hume violait, par vanité, le secret de la pension, après l'avoir imposé à Rousseau, au nom du roi; il avançait faussement que Rousseau avait refusé cette pension ; et plus tard il aggravait ce mensonge en publiant que Rousseau l'avait refusée après l'avoir acceptée! On verra plus tard combien est juste l'inter­prétation que Rousseau donne de ces deux mensonges. On trouve dans la lettre du 10 juillet le récit détaillé de sa démarche auprès du général Conway, non pour refuser la pension, mais pour faire différer le moment il lui serait possible de l'accepter. On fera bien de lire toute sa lettre (23 mai 1766). Hume, feignant de croire que (185) la clause du secret était le seul motif qui empêchât Rousseau d`ac­cepter, lui écrivit effrontément pour l'assurer qu'il pouvait toujours compter sur les bontés du roi, s'il se ravisait sur la pension. Il n'eut pas de réponse et ne s'en inquiéta pas davantage. Cependant il eut soin de faire insérer la lettre de Rousseau dans le numéro 2123 d'un journal intitulé Public-Ledger (voir à ce sujet les observations de Mme de La Tour, sur l'Exposé succinct de Hume, édit. de Genève, t. XXVIII; pag. 178). Cette lettre, dans laquelle Rousseau ne pou­vait s'expliquer clairement, semblait indiquer un refus d'accepter la pension; Hume le vit, et comme depuis longtemps il avait annoncé faussement qu'elle avait été refusée, il se hâta de publier la lettre au général Conway, comme confirmation de ce mensonge.

Dans le même moment parut la lettre au docteur Pansophe, libelle odieux que Rousseau attribua, à tort, à Voltaire: j'en rechercherai plus tard l'auteur. Du Peyrou, je ne sais trop pourquoi, l'a insérée dans son édition dite de Genève, T. XXVIII, pag. 426. J'engage le lecteur à le parcourir et à bien peser les réflexions importantes de Rousseau sur cette vile production. Il est bon de savoir ce qu'en disait Hume. Le 16 mai 1766 il écrivait à Mme de Boufflers : « Vous connaissez sans doute la lettre de Voltaire à notre philosophe étranger. J'imagine qu'elle le réveillera de sa léthargie. Ce sont deux gladiateurs dignes d'entrer en lice; ils rappelleront la lutte de Darés et d'Entellus. La souplesse, l'ironie et la grâce de l'un formeront un contraste agréable avec la véhémence et l'énergie de l'autre » (Private Corresp. pag. 168). Hume ne voit que de l'iro­nie, de la souplesse et de la grâce dans ce noir libelle, il se réjouit d'avance de le voir réveiller Rousseau de sa léthargie! Je demande à ceux qui l'ont lu, si ce jugement seul ne trahit pas une haine mor­telle? J'ajoute que Hume écrivait cela avant la rupture, et encore affublé de ses allures de bienfaiteur, comme on va le voir par le reste de la lettre. Enfin, c'était à une amie de Rousseau qu'il parlait, sur ce ton, d'un écrit que Musset-Pathay, ordinairement si calme, n'a pu s'empêcher de nommer une ironie sanglante! Dans la même lettre, Hume informait Mme de Boufflers du refus de Rousseau d'ac­cepter la pension, et traitait ce refus d'inconcevable extravagance. C'était encore un mensonge, puisque Rousseau n'avait fait qu'a­journer son acceptation (voir sa lettre au général Conway). « Milady Aylesbury [3], ajoute Hume; croit que son humeur est causée par (186) la lettre de Walpole. Celui-ci vient d'en faire une seconde pleine d'esprit, mais il est résolu de n'en pas laisser prendre de copies. Il m'assure qu'il est, ainsi que Mme du Deffand, innocent de la publication de la première lettre, prétendant qu'elle est due à une de vos amies. » Cette seconde lettre est un persiflage presque aussi cruel que la fausse lettre du roi de Prusse. Hume se contente de dire qu'elle est pleine d'esprit! Loin d'éprouver la moindre indi­gnation contre les satires qui attaquent l'honneur de son protégé absent, il ne sait en faire ressortir que les mérites, et ceux de leurs auteurs. N'est-il pas aussi très singulier que cette dame, à qui Wal­pole attribue la publication de la fausse lettre du roi de Prusse, se trouve être une amie de Mme de Boufflers? Est-il facile de concilier cette amitié-là avec celle que Musset-Pathay veut absolument que cette dame ait eue pour Rousseau ? Enfin, la dame dont il s'agit ne serait-elle pas Mme de Verdelin, grande amie de Walpole?

Un autre écrit anonyme parut dans le même temps à Londres. Il contenait, dit Rousseau, des particularités relatives à lui et connues de Hume seul, et finissait par un trait caractéristique, que nous avons vu revenir souvent sous la plume de l'Écossais; Rousseau était ac­cusé d’être sujet à changer d'amis. « Il ne faut pas être bien fin, dit celui-ci, pour deviner à quoi cela prépare. » Très probablement Hume était l'auteur de ce nouveau libelle. Quoi qu'il en soit, voilà déjà, en comptant la lettre du roi de Prusse, quatre écrits satiri­ques publiés à Londres contre Rousseau, sans que ce bienfaiteur si zélé eût songé à l'en instruire; sans qu'il lui eût écrit, à ce sujet, le moindre mot de consolation, sans qu'il eût fait en sa faveur la moin­dre démarche.

En terminant la lettre du 10 juillet 1766, Rousseau achève de dévoiler le plan ténébreux de son ennemi avec une logique irrésis­tible. Quelques points, cependant, pouvant laisser encore l'incerti­tude dans l'esprit du lecteur, j'ai cru qu'il ne serait pas inutile de résumer et au besoin de commenter cette dernière partie de l'argumentation de Rousseau. Suivant lui, le but de Hume, en l'attirant en Angleterre, était de l'amener, par une suite de manœuvres habilement conçues, à opérer lui-même la ruine de sa réputation. La let­tre du roi de Prusse et les pamphlets qui la suivirent n'étaient que des moyens accessoires de diffamation. Hume savait bien qu'on ne déshonore pas un homme avec des satires. L'objet principal de ces écrits était d'irriter Rousseau et de l'amener à un éclat scandaleux. Les choses furent arrangées de manière à ce qu'il put seul apercevoir (187) la part que son faux protecteur prenait à ces actes hostiles, et l'on fit même en sorte qu'il pénétrât tout le plan de l'intrigue ; mais on eut soin de ne lui laisser qu'une conviction morale. En effet, on voit à la seule lecture de la lettre du 10 juillet, que toutes les preu­ves matérielles furent dissimulées avec un art qu'on admirerait s'il ne s'agissait pas d'une oeuvre vraiment infernale. Quant au public, on était sûr de le fasciner par des apparences de dévouement et par le fracas des services. Ce fut dans ce but qu'une pension fut sollici­tée et bientôt ébruitée, malgré les ordres du roi. D'après ce système, on comprend comment Hume devait d'abord rester impassible et se refuser à toute explication. Quand ces menées préparatoires eurent produit tout l'effet désirable; quand Rousseau fut suffisamment éclairé et que Hume fut sûr d'être pris pour ce qu'il était réellement, arriva l'ultimatum du protecteur : acceptez-vous ou non la pension? Si Rousseau eût accepté, alors Hume recouvrant subitement toute sa lucidité, lui eût opposé ses soupçons, ses accusations publi­ques contenues dans les pièces suivantes : la lettre au rédacteur du Saint-James-Chronicle, où il est indirectement désigné; 2° la lettre du 9 avril 1766, à Mme de Boufflers, dans laquelle Rousseau nomme Hume en l'accusant de manœuvres perfides. Quand on connaîtra toute la partialité, pour ne rien dire de plus, de cette dame pour son ami Hume, on ne doutera pas que, dans la supposition dont il s'agit, elle ne se fût empressée de lui livrer la lettre de son adversaire; on doit même croire qu'elle la lui avait communiquée immédiatement après sa réception; 3° la lettre aux libraires Becket et de Hondt (9 avril 1766), dans laquelle Hume est clairement ac­cusé d'avoir arrêté la publication des lettres de du Peyrou; 4° la lettre de Rousseau à son cousin (10 avril 1766) où se trouve ce passage : « Vous saurez que cet homme (Hume), à l'abri d'une amitié traîtresse, a formé avec deux ou trois complices l'honnête projet de déshonorer votre parent, etc. » Rousseau marqua à du Peyrou que ce cousin était en secret l'âme damnée du bon David (2 avril 1767). Veut-on que ce fût une erreur, j'y consens, et je mets cette lettre de côté; 5° la lettre à milord *** (7 avril 1766), où il disait : « Il faut que le public sache qu'il y a des traîtres qui, sous le masque d'une amitié perfide, travaillent à me déshonorer » ; 6° la lettre à milord ***(19 avril 1766) : « Trompé, dit-il, par des traîtres qui, ne pouvant me déshonorer dans les pays où j'ai vécu, m'ont entraîné dans un pays inconnu et dont j'ignore la langue, afin d'y exécuter plus aisément leur abominable projet... seul, sans appui, sans (188) ami, sans défense, abandonné à la témérité des jugements publics, j'avais le plus grand besoin d'un protecteur qui ne dédaignât pas ma défense, ne pouvais-je mieux le chercher que parmi cette illustre noblesse à laquelle je me plaisais à rendre honneur, etc. » En disant qu'il n'a ni amis, ni protecteurs en Angleterre, Rousseau dé­clare assez nettement, je pense, que Hume n'est pour lui ni un ami, ni un protecteur. Ces lettres, bien que confidentielles, durent être communiquées; tout le monde étant persuadé que Hume était l'ami et le protecteur de Rousseau, il était naturel qu'on voulût savoir de lui la cause des étranges idées que son protégé émettait sur son compte. Ce sont là les imprudences dont Rousseau s'accuse dans sa lettre du 10 juillet, lorsqu'il dit : « Dans l'impétuosité d'un premier mouvement dont je ne fus jamais le maître, et que mes adroits ennemis savent faire naître pour s’en prévaloir, j'écris des lettres pleines de désordre, où je ne déguise ni mon trouble, ni mon indignation. » Hume, en rassemblant ces documents écrits, prouvait sans réplique que Rousseau acceptait bassement les services d'un homme qu'il accusait de perfidie. Si, au contraire, Rousseau eût refusé, il était tenu de s'expliquer et, par conséquent, d'accuser celui qui, aux yeux de tous, était son protecteur, et c'est ce qui eut lieu en effet. Quelque parti qu'il prît, il ne pouvait donc éviter le déshon­neur. On verra toute la conduite subséquente de Hume confirmer parfaitement cette explication [4]. Rousseau termine sa lettre du 10 juillet par un trait de franchise et d'abnégation qui seul prouve plus que tous ses arguments. On ne peut le soupçonner de l'avoir placé là pour l'effet, puisque tout se passait entre Hume et lui, et qu'il ne soupçonnait même pas que son ennemi osât jamais publier cette lettre. Il l'osa pourtant : j'en dirai ailleurs le motif.

Je vais maintenant faire l'analyse du mémoire justificatif de Hume. Elle sera, je l'espère, la contre-preuve de tout ce qui a été démontré précédemment, et achèvera d'éclaircir tout ce qui aura pu paraître obscur ou hasardé dans les explications précédentes.

Ce mémoire a pour titre: Exposé succinct de la contestation survenue entre M. Rousseau et M. Hume. On le trouve en entier dans l'é­dition de Genève, t. XXVIII, pag. 16 et suivantes. D'abord publié à Londres, en anglais, il fut ensuite traduit et imprimé à Paris par Suard et d'Alembert, qui y mirent un avertissement dans lequel ils (189) font l'éloge du caractère pacifique de Hume, ajoutant que ce n'était qu'avec la plus grande peine qu'il avait consenti à laisser paraître son apologie. » Ils ajoutent que  « pour prix de ses bienfaits, Hume ayant reçu de Rousseau une lettre outrageante, il l'écrivit à un de ses amis, et s'exprima dans ses lettres avec toute l'indignation que méritait un si étrange procédé » (Avertissement, pag. 6). Nous avons heureusement des renseignements exacts sur la conduite de Hume dans cette circonstance, et on ne se douterait pas que c'est Mme Suard elle-même qui s'est chargée de révéler la vérité, si soigneusement déguisée par son mari et par d'Alembert. Voici ce que dit cette dame : « Six semaines après le départ de Rousseau pour l'Angleterre, nous étions allés souper chez Mme Necker. Une personne qui sortait de chez d'Holbach nous dit qu'il venait de recevoir une lettre de M. Hume, qui commençait par ces mots : Mon cher baron, Rousseau est un scélérat! On resta frappé d'étonnement. Ces mots étaient échappés à l'indignation de cet excellent homme. Je crois que l'épithète d'insensé lui aurait mieux convenu, quoiqu'on ne puisse le disculper d'ingratitude. On passa toute la soirée à en citer des preuves sans nombre, etc. » (Essais de mémoires sur M. Suard, 1820, pag. 90). Ce trait est cité par Musset-Pathay (Histoire T.Ier, pag. 153).

Il y a probablement erreur dans l'époque indiquée par Mme Suard; il faut lire six mois au lieu de six semaines; en effet, Rousseau ar­riva à Londres au commencement de janvier 1766, et la rupture eut lieu en juin suivant. Ce qu'il y a de sûr et de très remarquable, c'est la virulence des expressions de ce Hume, jusque-là si impas­sible. Voici d'autres preuves encore plus irrécusables de sa rage et de sa mauvaise foi. Après la première explosion racontée par Mme Suard, Hume comprit qu'il s'était livré trop ardemment à sa haine et au transport d'une joie barbare. Il craignit que le public ne fût frappé de le voir prendre pour premier confident un des en­nemis les plus acharnés de Rousseau. Pour réparer cette faute, il écrivit à Mme de Boufflers une lettre assez mesurée, dans laquelle, après avoir raconté à sa manière l'affaire de la pension, et celle de la rupture, il dit : « Quoique je suppose un calomniateur, je sais qu'il n'en est pas, parce qu'il ne reçoit aucune lettre par la poste, soit parce qu'on ne pourrait, s'il en recevait, lui parler que des preuves de ma constante amitié » (Private Corresp., lettre du 15 juil­let 1766, pag. 173). Pourquoi Hume, avouant ici qu'il ne croit pas à un calomniateur, eut-il l'effronterie de sommer Rousseau de le (190) lui faire connaître (voyez sa lettre du 26 juin 1766, Exposé succinct, pag. 45) ?  Comment savait-il que Rousseau ne recevait pas de let­tres par la poste; et que celles qui lui parvenaient par voie particu­lière ne contenaient rien qui fût à sa charge ? N'est-ce pas avouer qu'il était à l'affût de la correspondance de son protégé et qu'il s'entendait avec ceux qui la recevaient pour en violer le secret ?  Je défie qu'on explique autrement ce trait de sa lettre. Enfin, comment ose-t-il parler à Mme de Boufflers des preuves de sa constante ami­tié pour Rousseau, lorsque précédemment il lui faisait dire par Mme de Barbantane qu'il avait coopéré à la rédaction de la lettre du roi de Prusse (voyez pag. 170) ? Etait-ce là une preuve d'amitié ? « Donnez-moi vos avis, continue Hume. Si je suis le conseil que me donnent lord Hereford et le général Conway, de publier les détails relatifs à cette querelle, je ruine entièrement ce malheureux ; chacun tournera le dos à un être si faux, si ingrat, si méchant, si dangereux... Malgré sa conduite envers moi; je ne puis me résoudre à commettre une telle cruauté envers un homme qui a si longtemps trompé une partie du genre humain. D'un autre côté, le silence a ses dangers; il compose maintenant un livre dans lequel il me déshonorera par des mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu'ils soient publiés après sa mort, ma justification perdra beaucoup de son authenticité; on me dira qu'il est aisé d'inculper un mort. J'ai donc l'intention d'écrire cette querelle, en y joignant les pièces originales; de donner à ce récit la forme d'une lettre adressée au général Conway, d'en faire des copies qui seront déposées dans vos mains, dans celles de M. Davenport et de quelques autres personnes ; enfin, d'en envoyer une à Jean-Jacques, en lui désignant les dépositaires, afin que s'il a quelque chose à répondre il le leur adresse. Tel est mon projet; mais n'est-il pas cruel de prendre tant de peine pour un pareil scélérat? Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire. J'en ai entretenu tous les amis que je possède afin de me justifier contre un homme si dangereux. J'en ai dit un mot au baron d'Holbach. Faites-en part au prince de Conti, en lui demandant ses ordres sur la conduite que j'ai à tenir. Je désirerais, si la santé de Mme de Luxembourg lui permettait de recevoir de pareilles confidences, que vous eussiez la bonté de la lui faire. Je compte sur l'intérêt de Mme de Barbantane. Je n'ai pas encore écrit à Milord Maréchal, mais je vais le faire. » Ainsi, le généreux D. Hume qui, selon ses éditeurs, ne peut se résoudre à la cruelle nécessité de publier (191) cette affaire, avoue en avoir déjà entretenu tous ses amis de Paris, et en avoir écrit un mot au baron d'Holbach; or, on sait quels étaient ces amis et quel était ce mot. Non content de cet éclat, il prie Mme de Boufflers d'instruire tous ceux qui ne sont pas encore au fait, ajoutant qu'il va écrire à Milord Maréchal ; le tout pour se justifier contre un homme dangereux qui n'a encore rien dit qu'à lui seul, David Hume, et qui, plus tard, ne daigna pas même se défendre! Comment savait-il que Rousseau écrivait ses mémoires ? Et pourquoi ces mémoires lui donnaient-ils tant d'inquiétude, s'il se sentait si irréprochable? Dépendait-il d'un scélérat tel que Rous­seau de déshonorer l'excellent David Hume, comme l'appelle Mme Suard ? Pourquoi ce sage, ce stoïcien, jusqu'alors si calme, n'attendait-il pas, sinon la publication des Mémoires de Rousseau, du moins quelque accusation publique? Que ne se plaignait-il décemment à quelques amis discrets, au lieu d'envoyer d'emblée à d'Holbach une lettre furibonde? Pourquoi, en écrivant à Mme de Boufflers, ne peut-il s'abstenir d'accumuler dés épithètes outrageantes qui démentent sa fausse modération? J'accorde, si l'on veut, qu'il pouvait songer à se défendre; il n'en est pas moins évident qu'il mentait sottement en avançant qu'il lui répugnait de publier son apologie, c'est tout ce que je veux prouver pour le moment.

Mme de Boufflers, qui prétendait, comme on le verra bientôt, à la confiance exclusive de Hume, fut piquée de n'avoir pas été in­struite la première. Elle le fit sentir à son ami dans une longue let­tre que je citerai en entier, lorsque j'examinerai les procédés très équivoques de cette dame. Hume répliqua par la lettre suivante, du 12 août 1766. « Il eût été fort inconvenant, dit-il, que vous et M. le prince de Conti fussiez instruits de ma querelle avec Jean-Jacques par d'autres que par moi. Je vous savais à cent lieues de Paris. J'écrivis en effet au baron d'Holbach, mais sans lui recommander ni en attendre le secret. Je croyais que cette histoire serait racontée à huit ou dix personnes; dans une semaine ou deux, vingt ou trente pouvaient en entendre parler, et il fallait trois mois avant qu'elle vous parvînt à Pougues. Je n'imaginais pas qu'un fait particulier raconté à un seul homme serait porté d'un bout du royaume à l'autre en un moment. Si le roi d'Angleterre eût déclaré la guerre à la France, cette nouvelle n'eût pas fait plus de bruit que ma rupture avec Rousseau. J'avoue que cela m'inquiéta; je différai de vous écrire, attendant de jour en jour de nouveaux renseignements... Vous voyez que mon erreur (192) vient de ce que j'ai mal raisonné. Je vous prie de m'accorder mon pardon, et de l'obtenir de M. le prince de Conti. »

A la suite de ces mauvaises raisons, Hume s'excuse tout aussi mal de son emportement, en objectant l'outrage que lui a fait Rousseau. Il fait semblant d'attribuer la lettre de ce dernier (10 juillet 1766) à un calcul froidement prémédité; il l'accuse de mensonge, et il ajoute : « Ce qui m'a déterminé à ne garder aucune mesure avec cet homme, c'est la certitude qu'il écrivait ses Mémoires, et qu'il m'y faisait faire une belle figure. » Encore les Mémoires ! Cette fois Hume prétend en connaître le contenu ; c'est avouer de nouveau l'espionnage que Rousseau lui a si souvent reproché. « J'ai donné, continue-t-il, quelques détails à M. d'Alembert qui vous les communiquera. J'aurais dû vous écrire, mais j'ignorais votre adresse; je savais seulement que vous n'étiez pas à Paris. » Notez qu'un peu plus haut Hume venait de lui dire qu'il la savait aux eaux de Pougues; le quiproquo est plaisant dans un fourbe de cette force. On remarquera aussi ce trait de sa lettre : je différai de vous écrire; on ne diffère pas d'écrire à quelqu'un dont on ignore l'adresse. Si Hume différait d'écrire, c'est qu'il comptait écrire plus tard ; il avait donc l'adresse. Il termine ainsi : «  J'ai fait un récit de cette histoire, que j'ai envoyé au général Conway, pour la faire passer à M. d'Alembert. Toutes les conjectures qu'on a faites à Paris, et dont vous m'informez, sont fausses ; il les invente. « Jamais on ne l'instruisit de la plaisanterie dont vous me parlez, quand même elle aurait eu lieu. »

La plaisanterie dont il est question ici est celle qui figure à la fin de la fausse lettre du roi de Prusse ; je le démontrerai à l'article de Mme de Boufflers. C'est la même que celle que Hume avoue avoir faite à la table de lord Osory (voir sa lettre à Mme de Barban­tane, page 170).

Mme de Boufflers ayant entendu dire à Paris que Rousseau avait été prévenu de cette perfidie, et qu'elle était la cause de sa rupture avec Hume, l'écrivit à ce dernier, qui lui répondit comme on vient de le voir. Je demande maintenant comment Hume eût osé affirmer si résolument que jamais on n'avait pu instruire Rousseau de la plaisanterie dont il était l'auteur, s'il n'eût pas ouvert toute sa cor­respondance? Mais ce qu'il y a de vraiment incroyable, c'est qu'après avoir confié précédemment à Mme de Boufflers, par l'entremise de Mme de Barbantane, que cette plaisanterie était de lui, il semble opposer une négation à cet aveu formel, au moyen de la phrase (193) équivoque : quand même elle aurait eu lieu. L'effronterie est presque insultante; mais Mme de Boufflers, qui avait ses vues, fit sem­blant de ne pas s'en apercevoir, comme de bien d'autres choses en­core plus frappantes.

Le fracas du bon David, comme disait Rousseau, déjà évident par ses propres lettres, est constaté par ses éditeurs mêmes. Ils disent : « Que les plaintes de Hume parvinrent bientôt à la connaissance du public, et que ses amis craignirent que dans un premier moment de sensibilité il ne se fût laissé emporter trop loin. » Ils disent aussi « qu'il aima mieux courir le risque d'un jugement injuste que de se résoudre à un éclat si contraire à son caractère. » Encore un mensonge. Hume avait écrit à d'Holbach immédiatement après avoir reçu la lettre de Rousseau, du 23 juin 1766, dans laquelle celui-ci lui signifiait la rupture; de plus, le 12 août suivant, il marqua à Mme de Boufflers que son Mémoire apologétique était fait, et qu'il venait de l'envoyer à d'Alembert; à coup sûr, il n'avait pas perdu de temps. Quant à ses amis de Paris, ils l'avaient servi avec une diligence bien plus grande encore, puisque, d'après ses propres expressions, la querelle fut connue en un moment, d'un bout de la France à l'autre; ce qui, soit dit en passant, prouve que Rousseau n'a exagéré ni le nombre ni la violence de ses ennemis dans ce pays [VIII]. Hume fait même mine de regretter cette marche pour ainsi dire électrique de la publicité, comme s'il n'était pas clair, par sa conduite, qu'il y comptait d'avance. Mais ce n'est pas tout : le 29 août 1766, il écrivait à Mme de Barbantane une lettre dans laquelle, après avoir traité Rousseau d'homme dangereux, d'esprit noir et atroce, il annonce à cette dame qu'il a communiqué son apologie au roi et à la reine d'Angleterre, qui l'ont lue avec avidité, dit-il modestement, et lui ont conseillé de ne rien publier qu'il n'y fût forcé par Rousseau. Ce récit, dont je suspecte fort la vérité, est une nouvelle preuve des ménagements et des répugnances de Hume; après avoir sonné le tocsin à Paris, il prenait à Londres des têtes couronnées pour arbitres ! Malgré la recommandation de leurs majestés, et quoique Rousseau n'eût fait aucune démarche publique, il n'en fit pas moins paraître son apologie. Mais il lui fallait un prétexte pour colorer cette démarche, et ne pas démentir son hypocrite généro­sité. Ses éditeurs l'eurent bientôt trouvé. « M. Rousseau, disent-ils, a adressé à un libraire de Paris une lettre dans laquelle il accuse, sans détour, M. Hume de s'être ligué avec ses ennemis pour le trahir et le diffamer, et où il le défie hautement de faire imprimer (194) les pièces qu'il a entre les mains. Cette lettre a été communiquée à Paris à un grand nombre de personnes ; elle a été traduite en anglais, et imprimée dans les papiers de Londres. Une accusation et un défi si publics ne pouvaient rester sans réponse » (Avertissement, page 10). Les éditeurs terminent en assurant de nouveau que Hume redoutait fort l'extrémité à laquelle il est réduit (nous savons ce qu'il en faut croire); que M. Rousseau peut revenir à la charge, produire de nouvelles suppositions, créer de nouveaux fantômes, il ne sera pas contredit; M. Hume abandonne sa cause aux esprits droits, aux cœurs honnêtes, etc.

On croirait, d'après cela, que Rousseau avait réellement fait une démarche publique; on va en juger. Sa lettre au libraire est celle du 2 août 1766 ; on la trouve dans sa Correspondance. Guy venait de l'informer des bruits qui couraient à Paris sur son compte, grâce aux soins de Hume et de ses amis; je l'ai démontré. Rousseau lui répond qu'il se serait bien passé de les apprendre, et qu'il est convaincu que toute résistance de sa part à la ligue qui s'est formée contre lui est absolument inutile; que les qualifications de canaille et de scélérat employées par Hume ne l'émeuvent pas. « Si je savais, dit-il, répondre à de pareils noms, je m'en croirais digne. » Il ajoute que Hume se gardera bien de publier, comme il l'écrit, toutes les pièces relatives à cette affaire, ou du moins qu'il ne le fera pas fidèlement. « Montrez, dit-il, cette lettre à mes amis, et  priez-les de se tranquilliser. Ceux qui ne jugent que sur des preuves ne me condamneront certainement pas, et ceux qui jugent sans preuves ne valent pas la peine qu'on les désabuse... J'ai un défenseur dont les opérations sont lentes, mais sûres ; je les attends. Je me bornerai à vous présenter une seule réflexion. Il s'agit de deux hommes, dont l'un a été amené par l'autre en Angleterre, presque malgré lui: l'étranger, ignorant la langue du pays, ne pouvant parler ni, entendre, seul, sans ami, sans appui, sans savoir même à qui confier une lettre en sûreté, livré sans réserve à l'autre et aux siens, malade, retiré, ne voyant personne, écrivant peu, est allé s'enfermer au fond d'une retraite, où il herborise pour toute occupation. Le Breton, homme actif, intrigant, liant, au milieu de son pays, de ses amis, de ses parents, de ses patrons, en grand crédit à la cour, à la ville, répandu dans le plus grand monde, à la tête des gens de lettres, disposant des papiers publics, en grande relation à l'étranger, surtout avec les plus mortels ennemis du premier. Dans cette position, il se trouve que l'un (195) des deux a tendu des piéges à l'autre. Le Breton crie que c'est cette vile canaille, ce scélérat d’étranger qui lui en tend ; l'étranger, seul, malade, abandonné, gémit et ne répond rien [5]. Là-dessus, le voilà jugé, et il demeure clair qu'il s'est laissé mener dans le pays de l'autre, qu'il s'est mis a sa merci, tout exprès pour conspirer contre lui. Que pensez-vous de ce jugement ? Si j'avais été capable de former un projet aussi monstrueusement extravagant, où est l'homme ayant quelque sens, quelque humanité, qui ne devrait pas dire : Vous faites tort à ce pauvre misérable, il est trop fou pour pouvoir être un scélérat: plaignez-le, saignez-le, mais ne l'injuriez pas? J’ajouterai que le ton seul que prend M. Hume devrait décréditer ce qu'il dit. Ce ton si brutal, si bas, si indigne d'un homme qui se respecte, marque assez que l'âme qui l'a dicté n'est pas saine ; il n'annonce pas un langage digne de foi. Je suis étonné, je l'avoue, que ce ton seul n'ait pas excité l'indignation publique. C'est qu'a Paris c'est toujours celui qui crie le plus fort qui a raison. A ce combat-là, je n'emporterai jamais la victoire, et je ne la disputerai pas. Il m'est prouvé que M. Hume, lié avec mes plus cruels ennemis, d'accord à Londres avec des gens qui se montrent, et à Paris avec tel qui ne se montre pas, m'a attiré dans son pays, en apparence pour m'y servir avec la plus grande ostentation, et, en effet, pour m'y diffamer avec la plus grande adresse. Je m'en suis plaint, il a voulu savoir mes raisons, je les lui ai écrites dans le plus grand détail; si on les demande, il peut les dire : quant à moi, je n'ai rien à dire du tout. Plus je pense à la publication promise par M. Hume, moins je puis concevoir qu'il l'exécute. S'il l'ose faire, à moins d'énormes falsifications, je prédis hardiment que, malgré son extrême adresse et celle de ses amis, sans même que je m'en mêle, M. Hume est un homme démasqué.» Ainsi, traité publiquement de canaille et de scélérat par Hume et ses amis, Rousseau n'opposa à leurs outrages que la lettre qu'on vient de lire, et qu'il recom­mande de montrer seulement à ses amis. Lés éditeurs de Hume appellent cela un défi et une accusation publique. Il est vrai que la lettre fut traduite en anglais et publiée à Londres, comment et par qui ? C'est ce qu'il faut tâcher de découvrir. Je commencerai par rappeler que le libraire Guy était l'associé et par conséquent le complice (196) du libraire Duchesne dans l'affaire de l'impression d'Emile (voir chap. III, p. 92). Depuis le décret, il fréquentait beaucoup l'hôtel de Luxembourg ( Confess., liv. XII). Il s'était empressé, et de son propre mouvement, d'instruire Rousseau des bruits qui couraient à Paris, mais il ne lui avait rien dit des écrits pu­bliés dans le même moment pour sa défense. Rousseau le lui reproche dans sa lettre du 7 février 1767. Cette réticence est suspecte. Dans cette même lettre se trouve le trait suivant : « Il est certain que la lettre que je vous écrivis ( celle du 2 août ) a été traduite par extraits (par copies), et insérée dans les papiers de Londres. Il n'est pas difficile de comprendre d'où venaient ces extraits, ni pour quelle fin. » Rousseau ne dit rien de plus, mais son amie véritable, Mme de La Tour, a en partie sup­pléé à son silence dans la réponse qu'elle fit à l'Exposé succinct. « M. Guy, dit-elle, n'a communiqué cette lettre qu'avec peine aux personnes qui ont été l'en prier» (édit. de Genève, tom. XXVIII, pag. 147). Pourquoi Guy ne communiquait-il qu'avec peine une lettre que Rousseau l'avait prié de montrer à ses amis ? Il est pro­bable, que, connaissant le dévouement sincère de Mme de La Tour, il voulut se donner avec elle un air d'excessive discrétion.

Quels étaient les amis de Rousseau qu'il mit dans la confidence? C'est ce qu'il importe d'examiner. A coup sûr, Guy, reçu chez Mme de Luxembourg, n'eut garde d'excepter cette dame, non plus que Mme de Boufflers et Mme de Verdelin, qui, aux yeux du public, passaient pour des amies dévouées de Rousseau. Cela est déjà plus que douteux quant à Mme de Luxembourg, et l'on verra bientôt que les deux autres dames, Mme de Boufflers surtout, étaient loin de mériter ce titre. D'un autre côté, d'Alembert, très lié avec Mme de Boufflers, voyait souvent Mme de Luxembourg, et par conséquent Guy venait souvent chez elle. Il est donc difficile que la lettre de Rousseau ait pu échapper à l'académicien, éditeur de l'Exposé suc­cinct, comme je vais le prouver tout à l'heure. Ce qu'il y a de sûr, c'est que parmi les lecteurs ou dépositaires de cette lettre, il s'en trouva qui la publièrent en Angleterre. Les amis de Rousseau , j'entends les véritables, ne peuvent être soupçonnés; ils n'eussent certainement pas fait cette démarche sans son aveu, puisqu'il les avait priés de se tranquilliser, et d'attendre tout du temps et de la Providence. On peut encore moins l'attribuer à Rousseau, qui, confiné dans sa solitude, ne cherchait qu'à oublier son ennemi. Res­tent les éditeurs de l'Exposé succinct, déjà convaincus de malveillance (197) et de mensonge, et qui, dans leur Avertissement, se fondent précisément sur la publication de la lettre de Rousseau pour justi­fier celle du Mémoire de Hume. Ce besoin de mettre un prétexte en avant suffit pour les déceler ; et qu'on n'objecte pas que Hume est maltraité dans cette lettre; il l'est bien davantage dans celle du 10 juillet, qu'il eut l'audace de publier en entier. J'ai rappelé la conduite de Guy dans l'affaire d'Emile, et ses relations suspectes ; j'ai cité de lui des procédés équivoques ; je demande à présent s'il serait impossible que cet homme, gagné par les éditeurs de Hume, eût instruit Rousseau des bruits publics, tout exprès pour tirer de lui une lettre accusatrice ? Au reste, je conviendrai, si l'on veut, que, sur cette seule lettre, Hume put se croire en droit de publier son apologie; cette concession n'affaiblit en rien tout ce que j'ai dit précédemment des fureurs de David Hume, de son hypocrite modé­ration quand il eut compris sa faute, de ses mensonges effrontés et de la manœuvre sournoise relative à la lettre adressée au libraire Guy.

Je viens d'avancer que d'Alembert était en secret un des éditeurs de Hume. Avant d'en donner la preuve, j'avertis que d'Alembert fit paraître, en même temps que l'apologie de Hume, une déclaration adressée aux éditeurs de cet écrit, et dans laquelle il protestait n'être pas l'auteur de la fausse lettre du roi de Prusse; ce qui était vrai, quoiqu'il ne soit pas sûr qu'il n'y ait pas travaillé. Il affirmait ensuite qu'il n'était pas l'ennemi de Rousseau, et mettait celui-ci au défi d'en fournir la moindre preuve; « Je crois, disait-il en terminant, devoir cette déclaration à moi-même, à la vérité et à la situation de M. Rousseau. Je le plains bien sincèrement de croire si peu à la vertu, et surtout à celle de M. Hume» (édit. de Genève, t. XXVIII, p. 114).   

Cependant, le 19 novembre 1766, Hume écrivait ce qui suit à M. Suard, éditeur avoué de son Mémoire : «Je ne saurais, monsieur, trop vous remercier de la complaisance que vous avez mise à traduire un ouvrage qui ne méritait guère votre attention, ni celle du public. Je suis on ne peut plus satisfait de ce travail. L'introduction m'a semblé écrite avec une grande prudence et une rare discrétion, si j'en excepte toutefois la partialité que vous montrez en ma faveur... Vous et M. d'Alembert avez agi sagement en adoucissant quelques expressions. Je ne crois pas pouvoir m'accuser de la plus légère imprudence, si ce n'est d'avoir accueilli cet homme lorsqu'il s'est jeté dans mes bras. Pouvais-je m'attendre (198) à un tel prodige d'orgueil et de férocité! etc. » Ainsi d'Alembert était bien réellement un des éditeurs de l'Exposé succinct, et c'était à lui-même qu'il adressait sa noble protestation ! On peut ju­ger par là de ce qu'étaient les vertueux amis du vertueux Hume. « Cette lettre, dit Musset-Pathay, n'a été publiée qu'en 1820, dans le New-Monthly Magazine » (Histoire, t.1, p. 151). Il ajoute que d'Alembert et Suard furent bien maladroits de conserver une semblable lettre. Il eût mieux fait d'y voir, comme moi, le doigt de la Providence.

Pour terminer sur l'éclat de Hume et sur ses éditeurs, voici un renseignement curieux que certainement personne ne récusera. Grimm, en rendant compte de sa querelle, s'est abandonné, avec sa lâcheté ordinaire, aux transports d'une joie cruelle, et aux plus odieuses calomnies. II dit à propos de l'Exposé succinct: « M. Suard, seul éditeur de cet écrit, dit, je ne sais pourquoi, dans son Avertissement, que M. Hume n'a cédé qu'avec peine aux instances de ses amis en publiant son apologie. Sans doute qu'il parle de ses amis d'Angleterre, car, pour ses amis de France, j'en connais plusieurs qui lui ont écrit exprès pour le dissuader de rendre cette querelle publique» (Corresp., octobre 1766, t. V, p. 333). Dans d'autres endroits, Grimm ne peut dissimuler son dépit sur les fureurs scandaleuses de Hume; cela se conçoit. Le public, malgré ses préventions, en avait été frappé dans le premier moment. Grimm, fourbe moins téméraire que Hume, craignait que cette imprudence ne mît les honnêtes gens sur la trace de la vérité. Il est évident que par ce mot, seul éditeur, il laisse gauchement péné­trer qu'il veut mettre d'Alembert à l'abri du soupçon. C'est à peu prés comme s'il le nommait.   

            Venons maintenant au Mémoire de Hume. Comme il est trop volumineux pour être transcrit en entier, on fera bien de le lire avant de s'engager avec moi dans l'examen que je vais faire de ses points les plus importants. Après un court préambule sur l'origine de ses liaisons avec Rousseau, Hume raconte qu'a l'époque du décret une personne de mérite lui écrivit que Rousseau avait l'inten­tion de passer en Angleterre. Cette personne ne peut être que Mme de Boufflers. Or, Rousseau, dans ses Confessions, loin de parler de ce projet de retraite en Angleterre, dit formellement qu'il rejeta les instances que Mme de Boufflers lui faisait depuis longtemps à ce sujet. Hume dit aussi que Mme de Verdelin étant allée voir Rousseau à Motiers, celui-ci lui dit qu'il ne pouvait plus endurer le séjour de (199) la Suisse ; qu'il était déterminé à se réfugier en Angleterre ; que Milord Maréchal lui avait conseillé de se mettre sous sa protec­tion, et qu'en conséquence il était disposé à s'adresser à lui. « Je ne rejetai point, dit Hume avec une morgue grotesque, cette proposition qui m'était faite en faveur d'un homme que son génie et ses malheurs avaient rendu célèbre. Je lui écrivis pour lui offrir mes services, il me fit la réponse suivante, etc. » Ici, Hume cite la lettre que Rousseau lui écrivit de Strasbourg, le 4 octobre 1765, pour lui annoncer qu'il partait pour aller se jeter dans ses bras. Son récit sur la visite de Mme de Verdelin est encore en contradic­tion avec celui des Confessions. Rousseau dit bien que cette dame lui proposa l'Angleterre, et qu'elle l'engagea à écrire à Hume, mais il ajoute qu'ayant peu de penchant pour ce parti, « il ne voulut ni écrire ni promettre, laissant Mme de Verdelin faire ce qu'elle jugerait à propos pour maintenir M. Hume dans ses bonnes dispositions » (Confess., liv. XII).

Le 6 avril 1765, il écrivait à Milord Maréchal : «Toutes mes raisons contrer l’Angleterre subsistent; mon état et mon goût m’attirent également vers l'Italie.» Après l'événement de Motiers, il se mit en route pour Berlin, et l'on a vu, page 165, que ce ne fut qu'un mois après son arrivée à Strasbourg, que, vaincu par les instances de Hume, il se décida à passer en Angleterre. Au lieu de cela, Hume suppose que Rousseau avait formé cette résolution dès le moment de la visite de Mme de Verdelin, et il a bien soin de ne rien dire du projet de Rousseau de se rendre à Berlin, qu'il ne pouvait ignorer. C'est un nouveau mensonge dont le but n'est pas difficile à pénétrer. Tout le récit de Hume tend à établir qu'il fut constamment sollicité, soit par les amis de Rousseau, soit par Rousseau lui-même, et qu'il ne fit que céder à leurs instances, ce qui donne bien plus de relief à son rôle de protecteur. Rousseau, dans sa lettre du 10 juillet, reprochait à Hume ses flagorneries choquantes. Dans une note de l'Exposé succinct, Hume répond à ce sujet: « On peut juger par les deux premières lettres de M. Rousseau que j'ai publiées à dessein, de quel côté les flagorneries ont commencé. » Je désire qu'on lise ces deux lettres; elles sont pleines de la plus vive sensibilité, d'une admiration sincère et simplement exprimée pour l'homme que Rousseau regardait alors comme un ami géné­reux ; voilà ce que Hume a la bassesse de transformer en flagorneries. On remarquera qu'en citant les lettres de Rousseau il a bien soin de taire tes siennes, qui cependant devaient être bien (200) pressantes, puisqu'elles purent vaincre toutes les répugnances de Rousseau pour l'Angleterre, et son extrême désir d'aller rejoindre Milord Maréchal.

Le reste de l’Exposé succinct n'est plus qu'une suite de mensonges plus ou moins audacieux que je vais successivement signaler et ré­futer. Hume, toujours pressé d'étaler aux yeux du public ses soins protecteurs, cite une lettre de Rousseau à Clairaut (3 mars 1765) au sujet de son Dictionnaire de musique. Il priait ce savant d'accep­ter les fonctions de censeur de son ouvrage, et d'en corriger les fautes, parce qu'il se sentait hors d'état d'entreprendre ce travail. « Si vous daignez en user comme de votre bien, lui disait-il, pour changer, ajouter ou retrancher, vous exercerez une charité très utile, et dont je vous serai très reconnaissant. Rousseau con­naissait Clairaut depuis longtemps ; il en parle avec éloges dans ses Confessions ; cela explique le ton affectueux et confiant de sa lettre ; et qu'on ne se méprenne pas sur ce mot de charité. Il ne s'agissait que d'un service amical ; Hume imagina de le transformer en au­mône, et voici comment. Après avoir décidé que l’affectation de misère et de pauvreté est une charlatanerie de la part de Rousseau, il raconte que Clairaut, quelques semaines avant sa mort, lui ayant lu la lettre relative au Dictionnaire de musique, il se sentit, lui Hume, ému de compassion; mais « sachant, ajoute-t-il, qu'on attribuait à un orgueil extrême la répugnance de Rousseau pour les services (Hume oublie que la lettre à Clairaut prouve le contraire), il chercha à le servir à sa manière » (Exp. succ., p. 20). Ayant montré la lettre de Rousseau à ses amis et protecteurs de Paris, il convint avec eux de l'expédient suivant. « C'était, dit-il, d'engager le libraire qui se chargerait de son Dictionnaire de musique à lui en donner une somme plus considérable que celle qu'il en aurait offerte de lui-même, et de rembourser l'excédant au libraire. Ce « projet échoua par la mort de Clairaut » (page 21). Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela, et en voici les preuves matérielles. La lettre de Rousseau à Clairaut est du 3 mars 1765 : Clairaut mourut le 17 mai de la même année. Maintenant, le 30 décembre 1764, Rousseau écrivait au libraire Duchesne : « Mon Dictionnaire est si bien prêt, qu'il est empaqueté depuis plus de quinze jours... Si le choix de la forme du paiement vous est égal, je préfère celle que je vous ai proposée, de trois paiements égaux de 1,600 francs, en recevant 1e manuscrit, et les deux autres d'année en année, etc. » Cette citation prouve qu'à la date du 30 décembre 1764 (201) Rousseau était déjà entré en arrangement avec Duchesne pour l'im­pression de son livre. Mme de La Tour, qui, dans une réponse à l'Exposé succinct, a dévoilé la première le mensonge de Hume, dit que le traité définitif fut conclu le 27 janvier 1765. Ce qui le prouve sans réplique, c'est que le 21 avril 1765 Rousseau écrivait à Du­chesne : « J'ai tiré sur vous une lettre de 1,200 francs, payable à M. Roguin le 30 de ce mois ; j'en tirerai une pareille pour le 30 de l'autre mois, au moyen de quoi cette affaire (celle du paiement total) sera réglée. » Ainsi, le 27 janvier 1765, le Dictionnaire avait été vendu par Rousseau au libraire Duchesne pour la somme de 4,800 fr., et cela trois mois et demi avant la mort de Clairaut. Le 30 avril même année, les deux tiers de ce prix se trouvaient soldés; le 30 mai suivant le dernier paiement était fait, et l’affaire entièrement réglée. Et Hume a l'effronterie d'avancer publiquement que la mort de Clairaut fit échouer la conclusion du traité et son projet de bienfaisance secrète ! On notera que lorsqu'il écrivait ce mensonge, Duchesne était mort depuis le mois d'août 1765 (voir la lettre de Rousseau à Guy, 23 août même année). Hume ne risquait d'être contredit que par Guy, associé de Duchesne, et qui devait être au fait. Mais il comptait, à ce qu'il paraît, sur sa discrétion; ce qui achève de rendre cet homme bien suspect. Mme de La Tour s'adressa probablement à la veuve de Duchesne pour avoir la date du traité ; quant à Guy, qui cachait à Rousseau l'existence des écrits publiés pour sa défense, il n'eut garde de réclamer contre le mensonge de Hume.

Venons maintenant à la charlatanerie de pauvreté, reprochée à Rousseau. Nous avons vu, page 183, qu'en mai 1766, Hume écrivait à un ami de son protégé qu'il avait la manie de se faire pauvre, mais qu'il lui avait découvert, par hasard, des ressources secrètes, très minimes à la vérité. Avant tout, je ferai remarquer que Hume ne s'est jamais expliqué sur ces ressources secrètes, ce qui, joint à tous les mensonges dont il est déjà convaincu, doit rendre sa prétendue découverte bien douteuse. On verra bientôt, par une lettre de Mme de Boufflers à Hume, que celui-ci insistait auprès d'elle jusqu'à l'importunité, pour qu'elle prît, au sujet de la fortune de Rousseau, des informations chez le banquier Rougemont, qui lui faisait ses envois d'argent. Cette dame se chargea de cette perquisition clandestine, et, chose plus surprenante, le prince de Conti ne dédai­gna pas de s'y associer. Musset-Pathay dit qu'on n'en connaît pas le résultat, et il ajoute que, d'après la Correspondance de Rousseau , (202) l'accusation de Hume paraît avoir quelque fondement. Il cite en preuve un envoi de fonds fait par du Peyrou, pour vente de livres et effets, et d'autres envois provenant de la générosité de Milord Maréchal (Hist., t. II, art. Rougemont). Quant à ce dernier point, Musset se trompe. L'envoi de fonds, provenant de Milord Maréchal, n'est autre chose que la rente que ce dernier avait faite à Rousseau, et qui reposait sur un capital de 300 louis, déposé entre les mains de du Peyrou (voir la lettre de Rousseau à celui-ci, 10 juin 1768). Ce n'était certainement pas là la ressource minime dont parle Hume, et Rousseau ne lui en eût pas fait mystère, sachant bien qu'on pou­vait connaître facilement la vérité par le donataire même. Reste la petite somme provenant de la vente des livres et effets. Ici, je demanderai si, en conscience, Rousseau était obligé de la comprendre dans l'énumération de ses revenus? Je demanderai aussi de quel droit Hume prétendait à une confidence absolue sur ce point? Rousseau, en acceptant ses soins, ne demandait rien, et Hume avoue que ce fut lui qui mit en avant la proposition d'une pension du roi (Exp. succ., pag. 29). Loin de le prendre au mot, Rousseau répondit que cela n'était pas sans difficulté, mais qu'il s'en rapporterait à l'avis de Milord Maréchal (pag. 30). D'ailleurs, on concevrait qu'il eût caché des ressources considérables pour inspirer plus d'intérêt, mais à quoi bon en cacher de minimes? Enfin, Hume aurait dû parler à Rousseau de sa prétendue découverte, pour savoir s'il n'y avait pas dans tout cela quelque faux renseignement de la part du banquier. Au lieu de cela, son premier soin fut d'écrire le fait à un ami de Rousseau, c'est-à-dire de l'accuser de mensonge et de charlatanisme. Enfin, il mentait encore lorsqu'il avançait que sa découverte était l'effet du hasard, puisqu'en l'admettant comme vraie, elle résultait des perquisitions qu'il avait pour ainsi dire exigées de Mme de Bouf­flers. Musset-Pathay dit que cette dame ne se pressant pas assez, se fit presque gronder du bon David (Hist., t. II, pag. 149). La lettre de l'Ecossais sur ce sujet eût été curieuse à connaître; Musset-Pathay ne l'a ni citée ni même indiquée. Or, si Hume a menti en attribuant au hasard ce qui était dû à des informations qu'il avait provoquées, pourquoi ne mentirait-il pas sur la découverte même ? On remarquera qu'il n'en dit rien dans son apologie ; s'il eût eu la preuve du fait, eût-il manqué d'en instruire le public?

Hume continue l'énumération de ses bienfaits secrets. Il raconte qu'il forma le plan d'un artifice à peu près semblable à celui du Dic­tionnaire de musique: « J'écrivis, dit-il, sur-le-champ à mon ami (203) Jean Stewart, que j'avais une affaire à lui communiquer, d'une nature si secrète et si délicate que je n'osais même la confier au papier, mais qu'il en apprendrait les détails par M. Elliot. » Ce plan consistait à trouver aux environs de Londres un fermier qui voulût bien prendre en pension Rousseau et sa gouvernante. M. Stewart était autorisé à porter la pension à cinquante ou soixante livres sterling par an, mais à n'en exiger de Rousseau que la moitié, le reste devant être acquitté. par Hume. Ce projet n'ayant pas réussi, Hume dit qu'il se proposait de faire meubler une maison à ses frais pour y installer son protégé. Ainsi, Rousseau qui n'avait rien demandé, et pour lequel on sollicitait une pension de 2,400 fr., se trouva sans nécessité et à son insu la charge du généreux Hume! Cela rappelle les aumônes secrètes, vraies ou fausses, de Grimm, Diderot et Mme d'Epinay (voir chap. II pag. 27 ). Il fallait que Hume et les fourbes dont je viens de parler connussent bien le côté faible du public sur l'article des bienfaits, pour hasarder l'aveu de ces viles manœuvres. Mais admirez la discrétion du bienfaiteur qui n'ose confier au papier son noble projet, et qui, cependant, a déjà d'emblée deux confidents, MM. Stewart et Elliot, ses amis, plus le fermier qu'on devait aussi instruire; et Hume ajoute audacieusement que «la vanité n'était pour rien dans cet arrangement, puisque le secret en était la condition nécessaire (Exp., pag. 22)! Autre arrangement encore plus magnifique. Rousseau se passionne pour un site du comté de Surrey, dans une visite qu'il fit avec son protecteur au colonel Webb; à l'instant Hume offre au colonel de lui acheter sa maison, avec un petit bien qui en dépendait ; le tout afin d'y instal­ler Rousseau! Cette fois, Hume n'a encore que trois confidents, M. Stewart, le général Clarke et le colonel Webb, lesquels, dit-il, peuvent attester la vérité du fait (pag. 23). Aussi le public de Londres et celui de Paris furent-ils bientôt instruits des charités secrè­tes de Hume. Rousseau peut donc être cru lorsqu'il parle dans sa lettre du 10 juillet de l'affectation choquante des offres de service qu'on lui faisait à Londres. Mme de La Tour fait remarquer avec une malice toute féminine, qu'au résumé, les projets bienfaisants de Hume ne lui coûtèrent pas une obole, et qu'il ne risquait pas de se ruiner avec des libéralités comme celles-là.

Après avoir raconté les démarches qu'il fit pour la pension et l'installation de Rousseau à Wooton, Hume cite les lettres des 22 et 29 mars 1766, que celui-ci lui écrivit de cette résidence. Il fait semblant de ne rien voir de remarquable dans la première. J'en ai (204) déjà dit la raison (voir pag. 176). Il arrive ensuite à la fausse lettre du roi de Prusse, qu'il affecte de citer en entier, au mépris de sa conscience, et comme s'il craignait que cette odieuse pièce ne fût pas assez connue; puis il ajoute effrontément : « Cette lettre avait été composée par M. Walpole, environ trois semaines avant mon départ de Paris; mais quoique je logeasse dans le même hôtel que M. Walpole et que nous nous vissions très souvent, cependant, « par attention pour moi, il avait soigneusement caché cette plaisanterie jusqu'après mon départ. Alors, il la montra à quelques amis; on en prit des copies qui bientôt se multiplièrent. Cette petite pièce se répandit rapidement dans toute l'Europe. Elle était dans les mains de tout le monde, lorsque je la vis pour la première fois à Londres,» (Exp. succ., pag. 33). J'ai déjà prouvé, pag. 169 que la lettre de Walpole avait été répandue à Paris dans le courant de dé­cembre 1765. Il fallait qu'elle y fût déjà bien connue, puisqu'on trouve dans les Mémoires de Bachaumont le trait suivant : «Il court une lettre très singulière du roi de Prusse au célèbre J.J. Rousseau. Si elle est authentique, elle peut expliquer les motifs du changement de ce philosophe sur le lieu de sa retraite » (t. II, pag. 277; 28 décembre 1765). Hume a donc menti en avançant que Wal­pole cacha soigneusement la lettre du roi de Prusse jusqu'après son départ, qui n'eut lieu que le 3 janvier 1766, comme le prouve la let­tre de Rousseau à du Peyrou, du 1er janvier même année. Notez que Hume affirmait cela au public de Paris qui devait savoir le contraire, à en juger par la note des Mémoires de Bachaumont. Mais plus de six mois s'étaient écoulés depuis, et Hume comptait que ce public, léger et distrait, ne se ressouviendrait pas de si loin. Ce calcul se trouva tellement juste, que son mensonge ne fut même pas remarqué de l’inexorable Mme de La Tour. Pour comble d'impudence, Hume se fit écrire par Walpole une lettre qu'il rapporte en entier dans son apologie (pag. 106). Elle est du 26 juillet 1766. Ce digne ami y certifie que, par égard pour Hume, c'est-à-dire pour ne pas blesser sa délicatesse et sa vive amitié pour Rousseau, il s'abstint de publier sa lettre, tant que ledit Hume resta à Paris! Rappelons maintenant trois particularités décisives : 1° l'aveu de Hume à Mmes de Barbantane et de Boufflers au sujet de la plaisanterie faite par lui contre Rousseau pendant son séjour à Paris; 2° la lettre de Mme de Boufflers à Hume, dans laquelle cette dame lui disait que la plaisanterie dont il s'agit était la plus virulente de la lettre du roi de Prusse, et que Walpole lui-même la lui attribuait. (205) Musset-Pathay (Hist., t.Ier, pag. 131); 3° 1a réponse de Hume où il affirmait que Rousseau ne pouvait être instruit de la plaisanterie quand même elle aurait eu lieu; ce qui était à la fois s'avouer coupable et laisser entrevoir l'intention de nier tout, s'il le fallait. C'est précisément ce qu'il fit dans son Exposé succinct. Sans s'embarrasser de ses aveux précédents et de ce qu'allaient penser de lui ses deux confidentes, il ose y avancer que non seulement il n’eut aucune part à la fausse lettre du roi de Prusse, mais qu'il ne la connut qu'après son arrivée à Londres; et il prend à témoin son complice Walpole qui confirme froidement cette imposture, au mépris de la notoriété publique et de la conviction particulière des deux dames ci-dessus citées, qui se turent. Voilà en quelles mains le pauvre Rousseau était tombé! Poursuivons. A propos de la protestation adressée par Rousseau au rédacteur du Saint-James-Chronicle, Hume dit avec une ingénuité hypocrite « Je fus affligé de voir M. Rousseau [6] montrer tant de sensibilité pour un incident si simple et si inévitable que la lettre du roi de Prusse; mais, ajoute-t-il, je me serais cru coupable moi-même de noirceur si j'avais imaginé que M. Rousseau me soupçonnât d'être l'éditeur de cette plaisanterie » (pag. 35). Il en était bien plus que l'éditeur, le traître, il avait aidé à la composer! Voyez comme il s'abrite derrière l'excessive sensibilité de sa victime! J'au­rais voulu voir si le stoïque Hume et les grands philosophes, ses amis, ainsi outragés publiquement, eussent regardé la chose comme si sim­ple et si inévitable [7]? Hume ajoute que huit jours avant d'adresser sa réclamation au Saint-James-Chronicle, Rousseau lui avait écrit une lettre pleine d'amitié; c'est celle du 29 mars 1766; j'ai déjà parlé de cette lettre (voyez pag. 177), et j'ai dit qu'elle n'était que familière, sans être amicale; comme elle existe dans la Correspon­dance, on peut s'en assurer facilement. D'ailleurs, quand Rousseau l'écrivait, il n'avait pas encore eu connaissance de la lettre du roi de Prusse, circonstance qui le décida sans retour sur le compte de Hume; l'objection de ce dernier est donc sans valeur. En outre, on notera qu'il se garde bien de parler de la lettre du 22 mars 1766, qui exprimait des reproches et de la défiance (voir pag. 176).

« Enfin, dit Hume, je vois l'affaire de la pension terminée, et plein de la plus vive joie, je l'écris à M. Rousseau ; je n'en reçois pas de (206) « réponse. » Il cite ensuite en entier la lettre que Rousseau écrivit à cette occasion au général Conway. Il fait semblant de croire que la clause du secret déplaisait à Rousseau, quoique d'abord elle lui eût été agréable, et que la honte de se rétracter l'avait empêché de lui répondre (Exp. succ., pag. 39). Encore un trait de fausseté. Rousseau, dans sa lettre au général, ne dit pas un mot de la clause du secret, il parle de nouveaux malheurs qu'il n’est pas permis à un honnête homme de prévoir; il dit qu'il ne pourrait s'honorer aux yeux du public, comme aux siens, des bienfaits du roi, etc. Hume ne re­marque rien de tout cela; il n'a pas la curiosité de s'informer de ce que peuvent être les nouveaux malheurs de cet homme auquel il s'intéresse si tendrement; il n'est frappé que de cette clause du secret dont il n'est question ni dans la lettre de Rousseau, ni nulle part! Plein de cette erreur candide, il écrit à son ami une lettre affectueuse, dans laquelle il le presse d'accepter la pension en le prévenant que la clause du secret sera écartée, puisqu'elle lui dé­plaît. Point de réponse. Alors Hume commence à s'étonner; il écrit à M. Davenport que le procédé de Rousseau lui parait étrange; mais toujours confiant et généreux, il proteste qu'il ne se décourage pas, et qu'il ne veut pas perdre pour un vain cérémonial l'occasion de lui être utile (Expos. succ., pag. 41). Il renouvelle ses sollicitations et met encore en avant la clause du secret. Rousseau indigné lui répond (23 juin 1766) qu'il le connaît et qu'il ne veut plus avoir de rapports avec lui. Hume comprend enfin, et adresse à Rousseau la lettre du 26 juin 1766 (Expos. succ., pag. 45). Le lecteur y remar­quera les traits suivants : 1° Hume insiste avec affectation sur ses bienfaits; on voit déjà qu'il compte en faire son argument capital. 2° Il somme Rousseau de nommer son accusateur; fourberie mani­feste, puisqu'il écrivit plus tard à M de Boufflers qu'il savait bien que cet accusateur n'existait pas (voir pag. 189). 3° Il oppose de nouveau à Rousseau sa lettre amicale du 29 mars 1766, sans dire mot de celle du 22, qui ne l'est certainement pas. L'affectation seule, de revenir à cette lettre du 29 prouve qu'il était sûr que le public s'y laisserait prendre et qu'il comptait tirer parti de son erreur.  Il avoue avoir confié toute l'affaire de la pension à M. Davenport, malgré le secret qu'avait exigé le roi. Cette déclaration est singulière, Rousseau n'ayant demandé aucun éclaircissement sur ce point; mais Hume, prévoyant qu'on pourrait l'accuser d'indiscré­tion, veut prévenir le blâme public. Voici l'insultant prétexte qu'il imagine pour cela : « Il est nécessaire, dit-il, que la personne qui (207) s'est chargée de votre établissement connaisse exactement l'état de votre fortune, afin qu'elle ne soit pas tentée d'exercer à votre égard des actes de générosité qui, parvenant à votre connaissance, pourraient vous mécontenter» (Exp. succ., pag. 48). D'après cela, ne dirait-on pas que Rousseau était à la charge de M. Davenport et qu'il ne s'agissait, comme il le dit dans sa lettre du 10 juillet, que de lui faire l'aumône en lui en sauvant un peu l'embarras? D'ailleurs, n'avons-nous pas vu Hume se vanter de ces actes de généro­sité secrète qu'ici il a l'air de blâmer (voyez pag. 203)? La fausseté et l'insolence ne peuvent aller plus loin.

Hume transcrit ensuite toute la lettre du 10 juillet 1766. Rousseau était persuadé qu'il n'oserait publier cette pièce accusatrice sans la falsifier; il se trompait. Hume n'était pas un fourbe vul­gaire; il sentit tout de suite que l'argumentation de son adversaire ne pouvait être claire que pour lui, et que ses formes, quelquefois acerbes, exciteraient infailliblement l'indignation. Rousseau s'était adressé à Hume seul; celui-ci se garda bien de l'imiter, il s'adressa d'emblée au public. Ce calcul était juste. On trouva surtout atroce cette phrase répétée trois fois: soufflet sur la joue de mon patron [8]; J'avoue qu'à la première lecture j'en fus désagréablement frappé, et quoique maintenant il soit clair pour moi que cette formule est comme argument et non comme injure; j'aurais désiré que Rousseau s'en fût abstenu, non pas à cause de Hume, qui méritait pis, mais pour ôter à ce fourbe l'occasion d'en tirer avantage. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que, parlant à Hume seul, et convaincu de sa perfidie, Rousseau se croyait en droit d'user avec lui de toute la rigueur de la vérité. Hume publia donc avec assurance et sans infidélité la lettre du 10 juillet qui, soumise à un public moins prévenu, l'eût nécessairement démasqué. Se bornant à quelques notes qui ne renferment que des négations impudentes ou des observations artificieuses, indignes d'être relevées, il évita soigneusement toute dis­cussion sérieuse sur cette lettre décisive, et affecta de la traiter avec l'insouciance d'un homme qui connaît le côté faible de l'opinion et qui sait que son imprudent adversaire se sacrifie lui-même. Publier naïvement l'acte d'accusation porté contre lui était un trait d'audace dont le public devait être dupe. Rousseau le comprit enfin, mais trop tard, l'arrêt était rendu. C'est le cas de rappeler ici ce (208) qu'il disait d'un autre fourbe, de ce vil Grimm, dont j'ai tant parlé et dont je reparlerai encore : «Il n'estima les hommes que ce qu'ils valent; je suis fâché, pour l'honneur de l'humanité, qu'il ait calculé si juste » (Confes3., liv. IX).

Séduits par la fausse sincérité de Hume, par l'appareil des bienfaits et de la protection, le public de Paris, et, ce qui est plus surprenant, celui de Londres se déclarèrent en faveur du traître auda­cieux, contre l'innocent qui gardait le silence. Supposons pourtant que Mmes de Barbantane et de Boufflers, cédant à la voix de la conscience et de la pitié et révoltées de l'impudence de Hume, eussent révélé la lettre où il avouait la plaisanterie publique qu'il avait eu la lâcheté de se permettre contre Rousseau, au moment même où celui-ci remettait son sort entre ses mains, quel coup de foudre pour le triomphateur! Cet acte de justice n'eut pas lieu, la Providence se l'était réservé [9].

Après avoir cité la lettre du 10 juillet, Hume transcrit sa réponse qui est du 22 du même mois. Il y avance que la scène du coin du feu, racontée par Rousseau dans la lettre du 10 juillet, n'eut pas lieu à Londres, mais à Wooton : qu'elle fut occasionnée par une affaire de voiture (voir la lettre de Rousseau, du 22 mars 1766), et qu'elle se termina, de la part de ce dernier, par un transport d'at­tendrissement dont lui, Hume, prétend avoir été profondément tou­ché, et par des excuses, dont il rapporte les termes presque serviles. De tous les mensonges de Hume, celui-ci est le plus audacieux et le plus habile, mais il ne tient pas plus que les autres devant un exa­men un peu attentif. J'ai déjà dit (pag. 176) que cette affaire de voiture était encore une de ces générosités secrètes si complaisam­ment étalées par Hume. II s'agissait d'épargner à Rousseau, et sans qu'il le sût, la moitié des dépenses du voyage de Londres à Wooton. Rousseau s'étant aperçu de la supercherie, écrivit ce qui suit à Hume, le 22 mars 1766: «L'affaire de ma voiture n'est pas arrangée, parce que je sais qu'on m'en a imposé. C'est une petite faute qui peut n'être que l'ouvrage d'une vanité obligeante, quand elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé, je vous conseille une fois pour toutes de quitter toutes ces petites ruses qui ne peuvent avoir un bon principe, quand elles se tournent en piéges contre la simplicité. » Il résulte clairement de cette citation que Rousseau n'apprit la petite ruse qu'après le départ de Hume, qui l'avait (209) accompagné à Wooton, et qu'il ne savait pas encore positivement si son protecteur y avait trempé. Ces deux points importent beaucoup. Hume prétend que le lendemain ou le surlendemain, il raconta la scène à M. Davenport, « afin, dit-il, de le dissuader de recourir à de semblables ruses. » Il dit aussi avoir écrit le fait à Mme de Bouf­flers ; ce qui est vrai. Dans sa lettre à cette dame, du 3 avril 1766 (Private Corresp., pag. 147), on trouve le passage suivant : « Voici un trait qui prouve la bonté de son cœur. M. Davenport lui avait fait accroire que la voiture qu'il lui procurait pour aller à Wooton, en venait, et comme elle y retournait, que les frais seraient peu de chose. Rousseau fut d'abord dupe de cette ruse innocente; mais un propos indiscret de M. Davenport ayant fait naître ses soupçons, il m'adressa de violents reproches. Après une heure environ de mauvaise humeur, il s'approcha de moi, m'embrassa en pleurant et me demanda pardon de sa folie. Je mêlai mes larmes aux siennes. Racontez, je vous prie, ce trait à Mmes deLuxembourg, de Barbantane et à tous ceux qui seront dignes de l'entendre » (Musset-Pathay, Hist., t. Ier, pag. 119) [10]. Qu'on ne soit pas dupe de ce trait bénin, il cache une nouvelle perfidie. En at­tendant que je la dévoile, le lecteur devra remarquer que quand Hume écrivait cette lettre à Mme de Boufflers, il avait déjà reçu celle de Rousseau, du 22 mars 1766. On verra tout à l'heure que cette circonstance n'est pas indifférente. Continuons de suivre Hume dans son apologie. Pour prouver à Rousseau que la scène du coin du feu s'était passée à Wooton et non à Londres, il a l'audace de lui citer précisément cette lettre du 22 mars, qui établit le contraire; il fait semblant de la trouver pleine de cordialité et contenant seulement un reste d'humeur sur l'affaire de la voiture, tandis qu'il y règne évi­demment une humeur très vive, très sèchement exprimée, et cau­sée par la découverte toute récente de la supercherie. Si l'explication eût eu réellement lieu à Wooton, Rousseau n'eût pas dit dans sa lettre que l'affaire de la voiture n'était pas encore arrangée; il n'en eût pas parlé comme d'une chose qu'il venait d'apprendre, et surtout, il n'eût pas dit à Hume, si vous y avez trempé, etc. Toute la fable de celui-ci s'évanouit devant cette phrase conditionnelle. Evidemment Rousseau ignorait encore s'il devait accuser son patron d'avoir pris part à cette affaire de voiture; il n'avait donc pu précédemment (210) reconnaître sa folie en sa présence, ni lui faire les plates excuses que celui-ci lui met dans la bouche. Mais admettons, contre toute raison, que Rousseau eût manqué de mémoire. Que devait faire Hume en recevant les reproches contenus dans la lettre du 22 mars? Transporté d'indignation, il devait se hâter de rappeler à Rousseau la scène qui venait de se passer quelque temps avant à Wooton, et les regrets qu'il avait témoignés de son incartade. Si Rousseau eût insisté, Hume pouvait recourir au témoignage de M. Davenport, confident de la scène, et à la lettre qu'il avait écrite à Mme de Bouf­flers; c'est-à-dire qu'il eût fait immédiatement ce qu'il ne jugea à propos de faire que quatre mois après. Pourquoi ce délai ? Le voici.

En produisant son audacieux mensonge à l'époque de mars 1766, Hume était sûr que Rousseau, révolté, romprait avec lui, ce qui eût déjoué ses plans, dont l'exécution était à peine commencée; il dissimula, parce que la dissimulation imperturbable faisait partie de son système; il est impossible de supposer qu'il ne comprit pas le reproche, puisque Rousseau accusait nettement et durement. Etait-ce modération de sa part ? Mais une telle modération eût été non seulement inconcevable dans un homme injustement offensé, elle eût été basse. Si donc Hume se contint, c'est que cela était nécessaire au succès de sa trame. Il lui restait à prévenir les plaintes que Rousseau pouvait faire à ses amis sur les générosités insultantes de son patron. Les termes de la lettre du 22 mars sur le fait de la voiture sont clairs pour des observateurs attentifs ; ils devaient l'être surtout pour Hume, mais il fit sur cette lettre le même calcul que sur celle du 10 juillet. Il jugea que le public, insouciant et prévenu, ne se donnerait pas la peine d'examiner une affaire, en appa­rence si futile, et que par conséquent il ne risquait rien de hasarder un nouveau mensonge; en effet, personne ne le remarqua, pas même Mme de La Tour. Incommodé d'ailleurs du souvenir tout récent de la scène du coin du feu, et craignant aussi que Rousseau n'en parlât, il imagina de la transporter à Wooton, et de lui donner pour cause l'incident de la voiture. Ce fut dans ce but qu'il écrivit à Mme de Boufflers le récit fabuleux de cette scène, le 3 avril 1766, c'est-à-dire dix jours au plus après avoir reçu de Rousseau la lettre du 22 mars. Cette manœuvre était habile, et surtout opportune, car le 9 avril même année Rousseau écrivait à Mme de Boufflers pour lui confier les manœuvres équivoques de son prétendu protecteur, et la scène du coin du feu telle qu'elle s'était passée à Londres, de sorte que cette dame, préalablement instruite par la lettre de Hume, et (211) très prévenue en faveur de celui-ci, dut nécessairement croire que Rousseau lui en imposait sur le lieu réel et sur les circonstances de cette scène. Je ne suppose rien ici; j'ai prouvé le mensonge, et le mensonge prouve tout le reste. Objectera-t-on la confidence que Hume prétendit avoir faite à M. Davenport, le lendemain ou le surlendemain de la scène ? Je réponds que cette confidence pourrait bien n'être encore qu'un mensonge, quoique Hume, dans son Exposé succinct, prenne à témoin M. Davenport, en toute assu­rance: Le seul fait de la complicité de ce dernier dans l'affaire de la voiture, et surtout ses procédés ultérieurs dont je parlerai bientôt, peuvent faire croire qu'il permit à Hume de s'appuyer faussement de son autorité. Admettons la réalité de la confidence. Il est démontré que la scène de Wooton était fausse ; cela posé, si l'on veut que Hume ait raconté cette fiction à M. Davenport pendant son séjour à Wooton, et que cet ami de Hume soit pur de toute connivence avec lui, il en résultera seulement que le faux protecteur de Rousseau était encore plus profondément pervers et plus habile que je ne l'ai supposé; que l'imposture dont il s'agit ici avait été conçue par lui bien avant qu'il eût reçu la lettre du 22 mars; que voulant à tout prix démentir ce que Rousseau pouvait dire sur !a scène de Londres, il avait résolu, dès le moment même où cette scène avait eu lieu, de la dénaturer et d'en changer le lieu et l'époque; que l'affaire de la voiture fut arrangée par lui dans ce but; qu'étant à Wooton il confia à M. Davenport, et sous le secret, le récit de la scène imaginaire dont il s'agit, avant que Rousseau connût l'affaire de la voiture, ce qui assurait au fourbe un témoignage très fort, auquel il eut bien soin de recourir. Enfin, je suppose que sa générosité clandestine fut révélée à Rousseau, soit par une impru­dence de M. Davenport, comme le prétend M. Hume, que nous sommes maintenant dispensés de croire sur parole, soit à dessein par quelque personne de la maison qui lui était dévouée, ce qui est bien plus probable ; puis, que Rousseau s'étant plaint dans sa lettre du 22 mars, Hume, qui avait prévu et provoqué ses reproches, s'empressa d'écrire à Mme de Boufflers pour lui confier sa fable de Wooton, dans le but odieusement adroit de le faire passer pour un menteur. Tout cela est hideux, j'en conviens, mais plus que vraisemblable, et tout ce qu'on sait déjà de Hume ne justifie que trop mon explication. Bien plus, Hume lui-même fait, sans y songer, l'aveu indirect mais frappant de cette infernale fourberie. Voici ce qu'il dit à Rousseau dans sa lettre du 12 juillet 1766: « Comme (212) cette aventure (la scène prétendue de Wooton) me paraissait vous faire honneur, je l'ai contée ici à plusieurs de mes amis, je l'ai même écrite à Mme de Boufflers, à Paris. Personne, je pense, ne croira que je préparais d'avance une apologie, au cas que je me brouillasse avec vous, d'autant plus que je continuais à vous rendre les services les plus essentiels » (Expos. succ., p.104). Je réponds, moi : oui Hume préparait d'avance la rupture et l'apologie ; je le crois, parce qu'en se défendant de cet affreux calcul, il laisse en­trevoir gauchement qu'il l'avait fait d'avance ; je le crois surtout à cause de son étalage de fausse sincérité et de services essentiels.

Musset-Pathay n'a fait qu'entrevoir la vérité sur le sujet dont je viens de parler avec tant de détails. Après avoir relevé assez super­ficiellement la mauvaise foi de Hume, il conclut, avec sa timidité habituelle, que sa conduite est équivoque, et qu'elle inspire des soupçons (Hist., T.I, p.120). Ce qui m'étonne davantage, c'est que la manœuvre de Hume ait échappé à Mme de La Tour, ordinairement si clairvoyante. Le fourbe avait donc bien raison de faire bon marché du public parisien. Maintenant, qu'on juge de l'effrayante perversité d'un homme qui, pour déshonorer un innocent, lui opposait un fait imaginaire, en discutait froidement avec lui les prétendues preuves, et osait le prendre à témoin de sa réalité !

Après cet acte d'audace inouïe, Hume, du haut de sa gloire, prononce en son nom et en celui de ses amis l'arrêt solennel qui va décider sans retour de l'honneur de Rousseau. Il déclare « que celui-ci, tourmenté par l'orgueil, a cherché l'occasion de refuser avec éclat la pension du roi d'Angleterre; ostentation qu'il a souvent recherchée à l'égard des autres princes, et qu'il a voulu se débarrasser du fardeau de la reconnaissance. » Notez que l'éclat de la part de Rousseau consiste à avoir écrit au ministre une lettre dans laquelle il ne refuse pas la pension, et qui ne fut connue que parce que Hume prit soin de la publier. Quant à l'ostentation re­prochée à Rousseau relativement aux pensions de princes, c'est en­core une calomnie; Rousseau n'a jamais eu d'autre pension de prince que celle du roi d'Angleterre.

Enfin, Hume ose protester une dernière fois qu'il n'a eu aucune part à la plaisanterie de Walpole. Il prend à témoin de son inno­cence tous ses amis qui le savent coupable, et dont plusieurs étaient ses complices. Puis, fort du témoignage de sa conscience et de ces respectables autorités, il dit que parmi les juges de Rousseau les uns le déclarent faux, ingrat, pervers, les autres pensent que sa (213) raison est altérée, et il ajoute avec magnanimité qu'il est de ceux qui adoptent cette dernière opinion! Il termine par un trait qui révèle en lui une inquiétude irrésistible. « Comme M. Davenport, dit-il, m'a marqué que depuis sa retraite à Wooton il écrit beaucoup, j'ai lieu de croire qu'il achève ses Mémoires. Je m'attends à y être traité en ennemi. » On a vu, page 192, qu'il avait déjà écrit la même chose à Mme de Boufflers. Je répète que si Hume avait eu la conscience aussi nette qu'il affecte de le dire à chaque instant dans son apologie, il ne se serait pas tant ému d'appren­dre que Rousseau écrivait beaucoup, et qu'il ne reviendrait pas si souvent sur l'article de ces terribles Mémoires.

Telle est l'apologie de l'ami et du bienfaiteur de Rousseau. On remarquera que, destinée à la publicité, elle est écrite avec une sorte de décence qui contraste singulièrement avec le ton furibond des lettres particulières de Hume, et surtout avec ce trait presque gro­tesque à force de violence, mon cher baron, Rousseau est un scélérat (voir pag. 189). Quant à Rousseau, retiré dans sa solitude, occupé de la première partie de ses Confessions; il ne retrace que les sou­venirs de sa jeunesse; employant ses loisirs à l'étude de la botani­que, il ne songeait qu'à oublier ses infortunes et leurs implacables auteurs. Hume l'accuse de jouer la mélancolie et assure, d'après M. Davenport, qu'il était gai à Wooton et même sociable (Exp. succ., pag. 109). C'est dans sa correspondance avec ses amis qu'on peut apprécier exactement l'état d'âme Rousseau se trouvait alors. Le 16 août 1766 il écrivait à du Peyrou, à propos des juge­ments publics sur son affaire avec Hume : « Il ne m'a pas été possible de n'être pas affecté de cette révolution qui, je n'en doute pas, a gagné toute l'Europe. Mais cette émotion a peu duré, la sérénité est revenue, et j'espère qu'elle tiendra, etc. » Ainsi s'expli­quent le chagrin dont Rousseau se dit accablé dans sa lettre, et la gaieté signalée par M. Davenport (voyez aussi les lettres suivantes : à du Peyrou, 19 juillet 1766; à Guy, 2 août; à Roustan, 7 septem­bre ; à Milord Maréchal, 7 septembre même année). Mais ce qui prouve surtout à quel point Rousseau avait horreur de la haine et de ses luttes cruelles, c'est qu'il ne répondit absolument rien à l'apolo­gie mensongère de Hume, bien qu'il eût pu facilement le confondre sur bien des points de détail, sur celui de la voiture, par exemple. On conviendra qu'il lui fallut une modération bien rare, pour lais­ser passer un trait aussi éhonté. Voilà l'homme dont les graves édi­teurs de Hume ont osé dire: « M. Rousseau peut revenir à la charge, (214) il peut produire des suppositions, des chimères, il ne sera plus contredit, etc. » (Avertissement, pag. 7). Cela rappelle assez Scapin, criant en bâtonnant Géronte.

Constatons une dernière fourberie de Hume, relative à son Mé­moire. Le 2 décembre 1766, il écrivait à Mme de Boufflers : Grâce à Dieu (Hume était un des athées les plus fanatiques de l'Europe), mon affaire avec Rousseau est terminée, du moins de mon côté (Rousseau n'avait pas dit un mot); car, bien certainement il ne m'arrivera plus d'écrire une seule ligne à ce sujet (voyez sa longue et venimeuse lettre à ce sujet, à la fin du présent chapitre). « Ce fut avec une extrême répugnance que j'ai publié le dernier écrit. » (Nous savons à quoi nous en tenir sur cette répugnance.) « Une chose me contrarie, c'est que votre nom se trouve dans le dernier écrit publié à Londres (Exp. succ.) ; je l'avais effacé, mais pas assez pour qu'on ne pût le lire. C'est la faute de l'imprimeur. » Hume, pour se donner du relief, avait nommé Mme de Boufflers dans son Exposé succinct, édition de Londres. Cette dame en fut blessée, et son ami, fidèle à ses habitudes de mensonge, se justifie comme on vient de le voir. « Cette excuse, dit Musset-Pathay, qui s'indigne de temps en temps, rappelle celle qu'il donna à Mme de Boufflers, en lui disant qu'il ne savait pas son adresse aux eaux de Pougues » (Hist., t.Ier, pag. 145). « J'ai reçu, continue Hume, une lettre vraiment curieuse d'un Suisse qui demeure à Londres. Il me mande qu'il est très surpris d'apprendre que Rousseau m'accuse d'être auteur ou complice de deux libelles publiés contre lui. Il dit que ces libelles sont de lui, et me permet de le faire connaître au public. Mais je ne veux rien faire imprimer. J'ai seulement envoyé copie de cette lettre à M. Davenport, afin qu'il la communiquât à Rousseau. S'il lui reste le moindre sentiment d'honneur, il se prosternera devant moi.» - « Rousseau, dit Musset-Pathay, ne se prosterna pas, il crut que ce d'Eyverdun était un prête-nom (voir la lettre à ***, janvier 1767). Si les soupçons qu'il y exprime sont fondés, il en faudrait conclure que Hume était un fourbe consommé » (Hist., t. Ier, pag. 147). Musset-Pathay émet cette formule dubitative, après avoir prouvé, assez mollement il est vrai, que Hume était un fourbe consommé. Ces sortes de distractions reviennent souvent dans son écrit. Rousseau fait remarquer que le Suisse d'Eyverdun était em­ployé chez le général Conway qui, en toute occasion, s'était montré très favorable à Hume. Sa lettre est malheureusement assez obscure ; on y voit qu'il en savait plus qu'il n'en voulait dire. Mais venons (215) à la fourberie que j'ai annoncée. Hume, dans son apologie, prétend n'avoir pas eu connaissance du premier des libelles dont il est ques­tion, et que ceux auxquels il a parlé du second ne le connaissent pas davantage. D'après cela, on pourrait croire qu'il n'apprit leur existence que par le Suisse d'Eyverdun. Je vais prouver le contraire. « Puisque M. Hume, dit Mme de La Tour, n'a pu se procurer, à Londres, ce que j'ai lu ici, il n'a qu'à prendre le Saint-Jame-Chronicle, n° 821, à la quatrième page, il trouvera l'article sur M. Rousseau. » Cette dame cite ensuite, textuellement, les calom­nies et les invectives contenues dans l'article du journal; elles se trouvent en tout point semblables à celles que Rousseau a signalées dans sa lettre du 10 juillet. Mais ce n'est pas tout ; parmi ces par­ticularités, il s'en trouvait, suivant Rousseau, qui n'étaient connues que de lui et de Hume; qui donc les avait confiées au Suisse d'Eyver­dun? Hume a oublié de résoudre cette difficulté. Voici maintenant qui explique l’ignorance de Hume et consorts au sujet des libelles. Rousseau écrivait à Guy, le 2 février 1767 : « Croiriez-vous que les deux feuilles que j'ai citées du Saint-James-Chronicle ont disparu en Angleterre? M. Davenport les a fait chercher inutilement chez l'imprimeur et dans les cafés de Londres, sur une indication suffisante, par son libraire qu'il assure être un honnête homme; il n'a rien trouvé ; les feuilles se sont éclipsées. » Ces feuilles existaient, puisque Mme de La Tour en cite le texte et le numéro d'ordre, mais Hume qui, sans doute, avait été averti de celte recherche, prit ses mesures pour qu'elle n'eût pas lieu; et le misérable prétendait que Rousseau devait se prosterner devant lui!

Il est temps de parler de Mme de Boufflers, amie intime et confidente de Hume. J'ai cité précédemment quelques traits de sa cor­respondance avec lui, qui prouvent la mauvaise foi et la haine gra­tuite du faux protecteur de Rousseau. Voici, en entier, la lettre que Mme de Boufflers lui écrivit le 22 juillet 1766, en réponse à celle où il lui annonçait la rupture. « Quelque raison que vous me puissiez dire pour ne m'avoir pas instruite la première de l'étrange événement qui occupe, en cet instant, la France et l'Angleterre, je suis convaincue que vous sentirez qu'il ne peut y en avoir de valable. Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m'éviter ne pouvait être que retardé, et l'incertitude où vous me laissiez était plus pénible que la connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j'avais de croire l'histoire fabuleuse, et combien ma surprise et mon ignorance, que j'exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient (216) à la faire regarder comme fabuleuse à ceux qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d'Holbach n'eût pas dû être votre premier confident... Persuadée que vous êtes incapable de vous refuser à l'évidence, je tiens ce point pour accordé et je conclus en vous assurant que si j'ai commencé par vous expliquer mes sentiments, ce n'est pas que mon mécontentement soit considérable; c'est pour agir avec plus d'ingénuité, pour qu'on ne me soupçonne pas d'affecter de la modération [11]. Voici maintenant la question qui se présente: avez-vous recommandé au baron d'Holbach de taire ou de répandre les plaintes au sujet de Rousseau? Le public, non encore instruit, les trouve amères [12], et juge que le baron, en servant votre indignation, vous a mal servi vous-même: Votre douceur, votre bonté, votre indulgence font attendre de vous une modération qui passe le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d'un cœur grièvement blessé ? Pourquoi vous dérober la plus noble vengeance qu'on puisse tirer d'un ennemi, d'un ingrat, ou plutôt d'un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucissement); celle de l'accabler de votre supériorité, de l'éblouir par l'éclat de cette vertu qu'il veut méconnaître? Mais venons au fond de l'affaire. La lettre de Rousseau est atroce, c'est le dernier degré de l'extravagance; rien ne peut l'excuser, et c'est l'impossibilité d'effacer une pareille faute qui fera le tourment de sa vie. Ne croyez pas pourtant qu'il soit coupable d'artifice ni de mensonge, qu'il soit un imposteur ni un scélérat. Sa colère n'est pas fondée, mais elle est réelle, je n'en doute pas. Voici le sujet que j'en imagine : j'ai ouï dire, et on lui aura peut-être mandé qu'une des meilleures phrases de la lettre de Walpole était de vous; que vous aviez dit en plaisantant et parlant au nom du roi de Prusse : si vous aimez les persécutions; je suis roi, je puis vous en procurer de toutes les espèces; que depuis cela, M. Walpole avait employé cette phrase, disant qu'elle était de vous. Si ce fait est vrai et que Rousseau l'ait su, sensible, fougueux comme on dit qu'il est, faut-il s'étonner qu'il soit devenu fou de rage? Cette lettre, peu digne de son génie, qu'il adresse au gazetier anglais, témoigne sa disposition et en indique la cause. (217) Tel est indubitablement le principe de son déplorable égarement, que j'ai deviné trop tard ; car de l'accuser, comme vous faites, de préméditation, de dessein formé de vous déshonorer, c'est ce qui n'est pas vraisemblable. Tous les intérêts humains se réunissent pour l'en détourner. Estime-t-il la gloire, la réputation? Est-ce un moyen d'acquérir l'une et l'autre que de se montrer ingrat? On assure que vous avez écrit qu'il voulait se ranger du côté de l'opposition [13]. Connaît-il les intérêts de l'Angleterre ? Derbyshire est-il un lieu propre à intriguer? Tirera-t-il plus d'avantage des seigneurs du parti qu'il n'en eût pu tirer s'il l'eût voulu de votre amitié, de la protection de M. de Conway et des bontés du roi? Je le répète, je ne puis me persuader qu'à la dernière extrémité qu'il ait formé un projet infâme avec l'usage entier de sa raison ; mais cette raison une fois troublée par des passions ardentes, il n'a pu s'en servir pour les commander. Il a oublié toute décence. Il a cru, contre toute apparence, ce qu'il ne devait jamais penser, ce que la rectitude de son cœur aurait dû empêcher qu'il pensât jamais, c'est qu'un homme connu, estimé comme vous l'êtes, ait pu tromper tant d'années, ou changer en un instant. Quelques preuves qu'on lui ait données contre vous, il a dû les rejeter, démentir ses yeux mêmes et s'expliquer sur ses soupçons avec honte d'être assez faible pour les avoir conçus. Au reste, si ses plaintes ne sont fondées que sur la phrase qu'on vous attribue, on peut dire que son amour-propre est facile à blesser, puisque cette phrase est plutôt une satire contre le pouvoir arbitraire que contre lui. Se laisser aller à cette violence sur une simple raillerie, passer toute borne, oublier tout devoir, c'est un excès d'orgueil bien criminel ! S'il vous a cru de moitié dans toute la lettre, cela l'excuse un peu plus, mais pas assez. Mais vous, au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement lui-même, que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible? Vous eussiez évité un éclat scandaleux qui flatte la malignité, qui divise les esprits et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie [14]. J'ose croire que si vous eussiez été près de moi lorsque cette cruelle offense vous a été faite, elle vous eût inspiré plus de compassion que de colère. Mais dans (218) l'état des choses, il ne faut s'occuper du passé, qui est sans remède, que pour régler votre conduite présente et future. Vous me demandez mon avis sur une question délicate, savoir : si vous devez instruire le public par écrit. C'est à quoi j'ai besoin de réfléchir; je n'ai pas la présomption de me croire capable de bien conseiller un homme tel que vous, qui a sa gloire à soutenir, etc.... P.-S. Ma lettre a été interrompue trois jours, pendant lesquels j'ai fait soixante-quatre lieues. En arrivant à Paris j'ai trouvé la vôtre à M. d'Alembert, qui l'avait envoyée chez moi pour que je la lusse. J'avoue qu'elle m'a surprise et affligée au dernier point. Quoi! vous lui recommandez de la communiquer non seulement à vos amis de Paris, mais à M. de Voltaire avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions! Après ce trait de passion, après tout ce que vous m'avez dit et écrit, mes conseils seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé dans votre colère pour m'écouter. Peu s'en faut que je ne brûle ma lettre. Au reste, vous aurez ici un parti nombreux de tous ceux qui sont charmés de vous voir agir comme un homme ordinaire. Je n'ai pas la force d'écrire rien de plus sur ce triste sujet. Je n'ajouterai que quelques lignes, parce que ma conscience et mon amitié m'y obligent. Si les choses sont telles que j'imagine, le trouble de Rousseau, en écoutant M. Davenport et en lisant votre lettre, n'est pas le signe d'une noirceur préméditée, Il naît d'un trait de lumière que lui aura fait entrevoir l'abîme son fol orgueil l'a précipité. Il aura commencé à douter de la réalité de ses griefs et en aura été accablé. Nous verrons quel effort il fera pour se tirer de ce mauvais pas. Autre article auquel je dois répondre. M. le prince de Conti, à qui je n'ai pas montré votre lettre, parce qu'il est absent depuis six jours, s'était chargé de l'information chez le banquier Rougemont. Il l'a différée d'un jour à l'autre; ensuite il a passé lui-même chez ce banquier qui s'est trouvé sorti. Le banquier, voyant un tel nom, aurait dû venir sur-le-champ demander quels ordres on avait à lui donner. Il n'en a rien fait. Bref, tantôt par une raison, tantôt par une autre, ce que nous voulions savoir n'a pas été su. Vous ne me connaissez pas quand vous vous imaginez que je puisse vous cacher le résultat des recherches que nous faisions de concert; mais que prétendez-vous faire des nouvelles informations dont vous chargez M. d'Holbach? Vous n'avez pas dessein, apparemment, de rien écrire contre ce malheureux homme qui soit (219) étranger à votre cause. Vous ne serez pas son délateur après avoir été son protecteur. De semblables examens doivent précéder les liaisons et non suivre les ruptures. Au nom de ce que vous vous devez, au nom d'une amitié dont l'estime fut la base, prenez garde à ce que vous allez faire; ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire; vous êtes invulnérable si vous ne vous blessez pas vous-même.»

Cette pièce d'éloquence arrache à Musset-Palhay des élans d'ad­miration: « Elle met, dit-il, dans tout son jour le beau caractère de Mme de Boufflers, et ce qui est bien plus fort, il ajoute qu'elle contient tout ce qu’on peut dire de mieux en faveur de Rousseau. Voyons si cet enthousiasme est fondé. Assurément, rien de plus sonore et de plus compassé que la harangue de la maîtresse du prince de Conti; son ton romain, `comme dit Rousseau, rappelle ce jugement du caustique Walpole : «Mme de Boufflers est toujours posée pour faire tirer son portrait par son biographe. » Ces belles apparences en ont imposé à Musset-Pathay et à beaucoup d'autres; mais il ne faut qu'une bien légère attention pour apercevoir tout d'abord que, malgré ses prétentions à la modération, à la haute im­partialité, Mme de Boufflers prend d'emblée parti pour son ami Hume, dont, tout en le tançant, elle fait le plus magnifique éloge, tandis que Rousseau n'est à ses yeux qu'un orgueilleux, un ingrat, ou tout au moins un fou; ce sont précisément les conclusions de Hume dans l'Exposé succinct (voir pag. 212). Elle trouve atroce la lettre du 10 juillet ; c'est, dit-elle, l'excès de l'extravagance; elle fera le tourment de la vie de Rousseau. Quant au sage Hume, elle s'étonne de ce qu'il n'a pas exercé la plus noble des vengeances, celle d'accabler ce malheureux Rousseau de sa supériorité, de l'éblouir par l'éclat d'une vertu qu'il veut méconnaître. Il est vrai qu'elle ajoute avec une miséricorde apprêtée, que pourtant Rousseau n'est ni un imposteur ni un scélérat, comme le voulait son vertueux ami. Quelle grâce! Il est, dit-elle, égaré par des passions ardentes, par l'orgueil, par son humeur atrabilaire; vieille formule de Grimm, Diderot et consorts, et que Mme de Boufflers, qui voyait quelquefois ces messieurs [15], répète ici assez maladroitement. La colère de Rousseau, suivant elle, n'est pas fondée, mais elle est réelle; et à l'appui de cette proposition, elle objecte à Hume le trait que, d'après la rumeur publique, il a fourbi à la satire de Walpole. « Si ce fait est vrai, (220) ajoute-t-elle froidement, et que Rousseau l'ait su, faut-il s'étonner qu'il soit devenu fou de rage?» Quelque prévenu qu'on soit, je ne crois pas possible qu'on trouve de la rage dans la lettre du 10 juillet; par ce trait passionné Mme de Boufflers laisse pénétrer qu'elle n'est pas elle-même de sang froid, comme le lui dit Rousseau dans sa lettre du 30 août 1766. Elle trouve la lettre au Saint-James-Chronicle, indigne d'un homme de génie, et ne conçoit pas plus que son ami Hume que Rousseau se soit ému de si peu de chose que la lettre du roi de Prusse. Il n'y a qu'a lire la lettre de Rousseau au journaliste pour se convaincre que Mme de Boufflers est encore ici dans l'exagération et dans la partialité, pour ne rien dire de plus. Quant a son, opinion sur la lettre du roi de Prusse, il en sera parlé tout a l'heure. Musset-Pathay s'extasie sur cet argument, sa colère n'est pas fondée, mais elle est réelle. «Par un seul mot, dit-il, Mme de Boufflers met la question dans tout son jour. » Et il ajoute : « Ce mot peut s'appliquer a beaucoup de circonstances de la vie de Rousseau, il démontre son erreur et sa véracité » (Hist., t. Ier, pag. 133). Ainsi, Musset-Pathay prononce que Rousseau, quoique sincère, était dans l'erreur à l'égard de Hume, c'est-à-dire qu'il rétracte tout ce qu'il a dit antérieurement sur la perfidie du complice de Walpole, sur ses mensonges, sur une foule de traits vils et malveillants qui ont excité sa juste indignation. Non content de cette incroyable palinodie, il va jusqu'à prétendre que tout ce que pou­vait dire Rousseau contre Hume était sans valeur, attendu qu'il n'avait pas la preuve de sa complicité dans la satire de Walpole, et que la question générale de ses rapports avec ce fourbe n'a pu être résolue que du moment que l'aveu à Mme de Barbantane est devenu un fait public (Hist.,T.er, pag. 117). La distraction et l'inconséquence ne sauraient être poussées plus loin. Il est certain que Rousseau ne pouvait connaître la participation de Hume à la lettre du roi de Prusse, puisque c'était un secret qui lui fut soigneusement caché par les deux dames qui en étaient dépositaires, et dont l'une était précisément Mme de Boufflers (voyez pag. 170). Mais ce n'était pas d'avoir rédigé en partie cette lettre que Rousseau l'accusait, c'était de l'avoir publiée a Londres. La preuve matérielle lui man­quait, j'en conviens également; et cependant, qu'on relise attentivement la lettre du 10 juillet, on verra combien de faits, les uns certains, les autres probables, justifiaient sa conviction à cet égard. Les procédés équivoques, humiliants, et même hostiles du protecteur et de ses amis, le ton méprisant des journaux, la scène du coin du (221) feu, les lettres ouvertes, le trait de la voiture, sur lequel Hume n'a­vait pas daigné s'expliquer, et surtout son silence décisif lorsque la lettre du roi de Prusse parut à Londres; tels furent les indices sé­rieux sur lesquels Rousseau forma son opinion. Il ne fit que deviner la trahison sur un ensemble de preuves morales; qu'importe, puisque les faits ont démontré plus tard que cette trahison existait et qu'elle était bien plus grave que ne le supposait Rousseau? Hume avait fait pis que de publier la lettre de Walpole, il y avait travaillé; qui peut plus, peut moins. D'ailleurs, en supposant même que Rousseau eût mis trop de précipitation dans son premier jugement, la conduite ultérieure de son ennemi, et surtout son artificieuse apo­logie, étaient plus que suffisantes pour changer ses soupçons en certitude. On peut même dire, au point où en est la discussion, que l'aveu de Hume à Mme de Barbantane n'est que la confirmation d'une imposture déjà surabondamment démontrée, et qu'en l'ab­sence même de cette donnée précieuse, il n'en serait pas moins évi­dent que Hume était le dernier des fourbes. Ainsi donc, Mme de Bouf­flers qui avait sous les yeux la lettre de Rousseau du 10 juillet, était au moins coupable de légèreté, lorsqu'elle décidait que la colère de Rousseau n'était pas fondée, puisque cette lettre contient assez de faits propres à prévenir un jugement si précipité et si absolu. Quant à Musset-Pathay, qui répète ce jugement et qui l'admire, il est bien plus inconséquent encore, lui qui possédait toutes les pièces du procès, et qui avait déjà prononcé plusieurs fois que Hume était un traître (voyez toute sa dissertation, Hist., t.Ier, pag. 112 et suivantes). Objectera-t-on que Mme de Boufflers a pu, comme le public, prendre le change sur la valeur des arguments de la lettre du 10 juillet? Je l'accorde, mais elle n'a pu s'abuser sur la réalité du fait suivant. Hume lui avait fait dire par son amie, Mme de Barban­tane, qu'il était l'auteur d'une plaisanterie publique contre Rousseau. Instruite de cette lâcheté, Mme de Boufflers dut en conclure, au fond de son cœur, que Rousseau n'avait que trop bien jugé son adversaire. Une femme qui n'eût pas eu de haine secrète dans le cœur eût publié bien vite ce trait odieux, qui tranchait la question. Elle le lui eût au moins reproché dans sa lettre. Ce n'est pas ce que fit Mme de Boufflers. Elle dissimula cette conviction secrète, et, déci­dée à disculper à tout prix la conduite de son indigne ami, elle imagina pour cela un expédient assez adroit; c'était de dénaturer le sens de la plaisanterie de Hume, de manière à réduire la perfidie à n'être plus qu'un trait de gaieté presque innocent, Elle affecta donc (222) de n'y voir qu'une satire contre le pouvoir absolu. C'en est une effectivement, et assez fine, mais elle renferme une idée qui frappe cruellement sur le caractère de Rousseau. « Si vous aimez les persécutions, lui dit le prétendu roi, etc. » Mme de Boufflers ne fait pas semblant de s'en apercevoir, elle a même soin de ne pas citer toute la plaisanterie telle qu'elle existe dans la lettre de Walpole (voir pag. 68), parce que l'idée hostile s'y trouve répétée et même aggravée. Musset-Pathay, au fort de sa ridicule admiration, n'a pu s'empêcher de protester contre cette indulgence étudiée; « il est vrai, dit-il, que cette plaisanterie est piquante contre Frédéric, mais elle suppose dans celui qui aimerait les persécutions, un orgueil insensé et l'amour de la célébrité poussé jusqu'à la démence » (Hist., t. Ier, pag. 135, en note). C'est tout ce que sa conscience honnête lui suggère. Mme de Boufflers en juge tout autrement que son admirateur; elle prononce que la sensibilité de Rousseau au sujet de la lettre du roi de Prusse provient d'un excès d'orgueil criminel; qu'en se laissant aller à sa violence (elle veut par­ler encore de la lettre du 10 juillet), il a passé toute borne, oublié toute décence et tout devoir. Quant à Hume, il n'est coupable que d'une simple raillerie. Sa douceur, sa bonté, son indulgence éloignent toute autre interprétation. Elle va jusqu'à dire à son ami : «  Si Rousseau vous a cru de moitié dans la lettre de Walpole, cela l'excuse un peu plus, mais pas assez. » Ce seul trait dément tout l'étalage d'impartialité et de grands sentiments de Mme de Boufflers. Il ne faut que le plus simple bon sens et la probité la plus vulgaire pour voir un traître dans l'homme qui, passant aux yeux du public pour ami et pour bienfaiteur, eût été de moitié dans la satire de Walpole, et un complice de ce traître dans celui qui eût osé l'excuser; c'est pourtant ce qu'a fait Mme de Boufflers! Musset-Pathay n'a rien vu de tout cela. Continuons. Mme de Boufflers dit à Hume qu'on lui a assuré qu'il avait écrit que Rousseau voulait se ranger du côté de l'opposition. Les preuves positives du fait manquent, mais Mme de Boufflers parait être sûre de ce qu'elle avance, comme Mus­set-Pathay l'a fort bien remarqué (Hist., t. Ier, pag. 140); et d'ailleurs rien n'empêche maintenant de croire que Hume se rendit coupable de cet affreux mensonge [IX]. Qu'on juge de sa gravité! Rousseau, étranger, honoré des bienfaits du roi, accusé par son prétendu protecteur de passer du côté des adversaires du pouvoir! On imagine assez ce qui pouvait en résulter pour son honneur et peut-être pour sa sûreté. Il n'est même pas impossible que cette (223) accusation fût la cause de l'animadversion évidente du général Conway, et de l'intérêt que le roi et la reine d'Angleterre témoignè­rent à Hume, au sujet de son affaire avec Rousseau. Mme de Bouf­flers ne paraît pas plus s'émouvoir de cette indignité que de la plai­santerie de Hume. Elle se borne à disculper Rousseau d'avoir songé à se mettre du côté de l'opposition, ce qui, certes, n'était pas un grand effort d'équité, et quoiqu'elle paraisse à peu près sûre de la culpabilité de Hume, elle ne lui adresse aucun reproche. Quelques lignes plus loin elle lui dit : « Que sa probité et l'estime dont il jouit depuis tant d'années auraient dû le mettre à couvert des soupçons de Rousseau. » Un juge vraiment impartial eût cherché à savoir si Hume était réellement coupable de cette horrible calomnie, il l'eût sommé de s'expliquer sur ce sujet et sur celui de la plaisan­terie; Mme de Boufflers ne témoigne pas cette loyale curiosité; on voit, au contraire, qu'elle craint d'en trop savoir et qu'elle est pres­sée de passer à autre chose, mais c'en est trop là-dessus, dit-elle; puis elle retourne à Rousseau qu'elle achève d'accabler en glorifiant son ennemi; elle va jusqu'à le blâmer de n'avoir pas démenti ses yeux mêmes, quelques preuves qu'on eût pu lui donner contre Hume! On croira peut-être qu'elle attendit les explications que l'honneur prescrivait à ce dernier s'il eût été innocent. Point du tout, la ré­ponse de Hume est du 12 août 1766, et le 27 juillet, c'est-à-dire cinq jours après avoir écrit sa superbe lettre, Mme de Boufflers adres­sait à Rousseau la mercuriale ridicule dont je vais bientôt parler. Achevons, avant, l'analyse de sa lettre à Hume. Il faut éclaircir ce que dit Mme de Boufflers du trouble que, suivant Hume, Rousseau laissa paraître devant M. Davenport, en lisant la lettre de son pro­tecteur, celle où il demandait audacieusement à Rousseau de lui faire connaître son accusateur. Ce trouble ne s'explique que trop par la surprise et l'indignation. Hume, comme de raison, en profite pour avancer que c'était, de la part de son adversaire, l'aveu involontaire d'une noirceur préméditée. Mme de Boufflers, fidèle à son rôle magnanime, daigne absoudre Rousseau du crime de noirceur, mais elle n'en décide pas moins que son émotion était du repentir, et qu'un trait de lumière lui avait fait entrevoir l'abîme où son fol orgueil l'avait précipité; puis elle laisse aller ce trait empreint d'une certaine malignité : « Nous verrons quel effort il fera pour se tirer de ce mauvais pas; » et Musset-Pathay appelle tout cela impartia­lité, haute raison, amitié, générosité! On voit aussi par la lettre de Mme de Boufflers que cette dame et son amant, le prince de Conti, (224) avaient pris des informations chez le banquier Rougemont, au sujet des ressources pécuniaires de Rousseau: J'ai déjà fait observer que cette enquête était peu digne de personnages si haut placés; elle est de plus, pour moi, une occasion de rappeler le rôle que le prince de Conti avait joué dans l'affaire du décret (voir ch. II, pag. 100). Hume, à ce qu'il paraît, voulait continuer ses perquisitions par l'entremise de d'Holbach. «De semblables recherches, lui dit gravement Mme de Boufflers, doivent précéder les liaisons et non suivre les ruptures. » D'où il résulte qu'avant de se lier avec un homme, il faut préalablement s'assurer du chiffre de son revenu. Je répète encore que Rousseau ne demandait pas de secours, et que par conséquent les recherches dont il s'agit ne pouvaient avoir pour objet que de le prendre, s'il était possible, en flagrant délit de mensonge. C'est précisément ce qu'a fait Hume, sans toutefois fournir aucune preuve à l'appui de son accusation. Musset-Pathay dit, dans une note que Hume s'était fait l'espion de son ami (Hist., t.Ier, pag: 139). Com­ment n'a-t-il pas vu que Mme de Boufflers et son auguste amant se firent les espions de Rousseau au profit de Hume ? A la vérité, Mme de Boufflers blâme les recherches nouvelles que d'Holbach était chargé de faire, précisément comme elle avait blâmé Hume de s'être adressé au baron plutôt qu'à elle, lors de sa rupture avec Rousseau. Ce n'est qu'une jalousie de femme qui prétend à la confiance exclusive. Elle conjure Hume de ne pas être le délateur de Rousseau après avoir été son protecteur. Ceci est une affaire de prudence, car c'est immédiatement après qu'elle ajoute : « Prenez garde à ce que vous allez faire, etc. » D'ailleurs ce mot de délateur est encore d'une exagération ridicule; ne dirait-on pas qu'il s'agit de la révélation d'un crime? J'ai examiné ailleurs (voyez pag. 201) cette prétendue réticence de Rousseau et son peu de vraisemblance; serait-elle réelle, que rien n'excuserait l'expression hyperbolique de Mme de Boufflers et son affectation de générosité.

Je vais maintenant tâcher de saisir, à travers les phrases et les beaux semblants de Mme de Boufflers, le but réel de sa lettre qui y est assez artistement déguisé, mais pas assez cependant pour échap­per à des yeux un peu clairvoyants. Hume, en s'empressant de rendre son démêlé public, s'abandonna aveuglément aux transports de sa haine. Son emportement, ses termes outrageants, le soin qu'il prit tout d'abord d'instruire les ennemis déclarés de Rousseau, avaient excité l'attention: On était surpris et choqué de cette explo­sion brutale contre un homme qui se taisait. Les éditeurs de son (225) apologie l'avaient bien senti, lorsque, dans leur introduction hypocrite, ils disaient que, « dans un premier moment de sensibilité, Hume s'était laissé emporter trop loin. » Mme de Boufflers vit le danger et se hâta d'écrire à son ami pour le tancer de son impru­dence. On voit dans sa lettre que ce qu'elle ne peut lui pardonner, c'est d'avoir cédé à sa passion, au point de compromettre aux yeux du public son rôle de bienfaiteur, et de lui inspirer des doutes sur sa sincérité. « Mais vous, lui dit-elle, avec une chaleur qui trahit sa contrariété, au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine lui-même, que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible, etc.? » Puis, oubliant le passé, qui est sans remède, elle s'occupe de régler la conduite présente et future de son ami. Elle lui dit qu'elle a besoin de réfléchir sur l'opportunité d'une apologie publique. Cela se con­çoit, elle craignait quelque nouvelle balourdise, et préférait sans doute que Hume laissât Rousseau se ruiner lui-même. Elle entendait mieux la vengeance que le lourd et brutal Ecossais. « Je n'ai pas la prétention de bien conseiller un homme tel que vous », lui dit-elle, après l'avoir bien grondé et conseillé; puis elle se met à le gronder et à le conseiller de plus belle. Le scrupule est grotesque, mais Mme de Boufflers tenait à ajouter la modestie à ses autres vertus. Dans son post-scriptum, elle reproche vivement à Hume sa lettre à d'Alembert, dont on ne connaît pas les termes [16], et sa recom­mandation de la faire passer à Voltaire, ce qui, en effet, était de la dernière gaucherie. « Vous aurez ici, lui dit-elle ironiquement, un parti nombreux de tous ceux qui seront charmés de vous voir agir comme un homme ordinaire. » Elle termine par ce trait bien autrement frappant : « Au nom d'une amitié dont l'estime fut la base, prenez garde à ce que vous allez faire. Ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire ; vous êtes invulnérable, si vous ne vous blessez vous-même. » C'est comme si elle lui avait dit : « Je sais que vous avez à vous reprocher une plaisanterie cruelle contre celui qui vous croyait son ami; je sais que vous l'avez accusé de se ranger du côté de l'opposition; ce sont deux traits odieux que je feins de ne pas sentir; soyez prudent, laissez Rousseau se ruiner lui-même, votre amie ne vous trahira pas. »

Voici maintenant ce qu'écrivait à Rousseau Mme de Boufflers, (226) le 17 juillet 1766: « M. Hume m'a envoyé, monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite ; je n'en vis jamais de semblable. Tous vos amis sont dans la consternation et réduits au silence. Que peut-on dire pour vous, après une lettre si peu digne de votre plume, qu'il vous est impossible de vous en justifier, quelque offensé que vous puissiez vous croire ? Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plaignez? Quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permettez ? Ajoutez-vous foi si facilement aux trahisons? Votre esprit, par ses lumières, votre cœur, par sa droiture, ne devaient-ils pas vous garantir des soupçons odieux que vous avez conçus? Vous vous y livrez contre toute raison, vous qui eussiez dû vous refuser à l'évidence même et démentir jusqu'au témoignage de vos sens! M. Hume, un lâche, un traître! Grand Dieu! mais quelle apparence qu'il eût vécu cinquante ans, aimé, respecté, au milieu de ses compatriotes, sans en être connu? Attendait-il votre arrivée pour jeter le masque? Et pour quel intérêt? Ce ne peut être ni jalousie ni rivalité. Vos génies sont différents ainsi que vos langages, ainsi que les matières que vous avez traitées. Il n'envie pas non plus votre bonne fortune [17],puisque de ce côté il a toutes sortes d'avantages sur vous; ce serait donc seulement le plaisir de faire le mal et de se déshonorer gratuitement qui lui auraient inspiré les noirceurs dont vous l'accusez. Qui connut jamais de pareils scélérats; de pareils insensés? Ne sont-ce pas des êtres de raison? (Style philosophique; la grande dame était une affiliée.) Je veux supposer un moment qu'il en existe, et que M. Hume est un de ces affreux prodiges : vous n'êtes pas justifié pour cela; vous l'avez cru trop tôt, vous n'avez pas pris des mesures suffisantes pour vous garantir de l'erreur. Vous avez en France des amis et des protecteurs, vous n'en avez consulté aucun. » (Elle se trompe, Rousseau l'avait sinon consultée, au moins prévenue la première, et trois mois avant la rupture. Voir sa lente du 9 avril 1766. Il avait également épanché son cœur avec l'honnête et faible Malesherbes. Voir sa lettre du 10 mai 1766,) « Et quand bien même vous eussiez fait tout ce que vous avez omis, quand vous auriez acquis toutes les preuves de l'attentat le plus noir, vous eussiez dû modérer votre emportement contre un homme qui vous a réellement servi. Les liens de l'amitié sont respectables même après qu'ils sont rompus, et les seules apparences (227) de ce sentiment le sont aussi. M. le prince de Conti, Mme la maréchale de Luxembourg et moi (les trois acteurs de la scène du décret, je tiens à ce qu'on ne l'oublie pas), nous attendons avec impatience vos explications sur cette incompréhensible conduite. De grâce, monsieur, ne les différez pas ; que nous sachions au moins comment vous excuser, si l'on ne peut vous disculper entièrement: Le silence auquel nous sommes réduits vous nuit plus que toute chose. »

Toujours le style dramatique, les sentiments transcendants, et en même temps toujours là même partialité extravagante en faveur de Hume. La meilleure réfutation qu'on puisse faire de cette ampli­fication boursouflée, c'est de lui opposer la réponse de Rousseau (30 août 1766). Je la transcris en entier. « Une chose me fait grand plaisir, madame, dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 27 du mois dernier, et qui ne m'est parvenue que depuis peu de jours ; c'est de connaître à son ton que vous êtes en bonne santé. Vous dites, madame, n'avoir jamais vu de lettre semblable à celle que j'ai écrite à M. Hume ; cela peut être, car je n'ai, moi, jamais rien vu de semblable à ce qui y a donné lieu ; cette lettre ne ressemble pas, du moins, à celles qu'écrit M. Hume (celles à d'Holbach et à d'Alembert), et j'espère n'en écrire jamais de semblables. Vous me demandez quelles sont les injures dont je me plains. M. Hume m'a forcé de lui dire que je voyais ses manœuvres secrètes, et je l'ai fait; il m'a forcé d'entrer là-dessus en explication, je l'ai fait encore et dans le plus grand détail (dans la lettre du 10 juillet 1766). Il peut vous rendre compte de tout cela, madame; pour moi, je ne me plains de rien: Vous me reprochez de me livrer à d'odieux soupçons : à cela je réponds que je ne me livre pas à des soupçons: Peut-être auriez-vous pu, madame, prendre pour vous un peu des leçons que vous me donnez, n'être pas si facile à croire que je croyais si facilement aux trahisons, et vous dire pour moi une partie des choses que vous vouliez que je me disse pour M. Hume. Tout ce que vous m'alléguez en sa faveur forme un préjugé très fort, très raisonnable, d'un très grand poids, surtout pour moi, et que je ne cherche pas à combattre ; mais les préjugés ne font rien contre les faits. » Cette objection était accablante pour la conscience de Mme de Bouf­flers, puisqu'elle connaissait la lâche plaisanterie dont Hume était l'auteur, et qu'elle se gardait bien de la divulguer à celui qui en était l'objet.

            (228) « Je m'abstiens de juger du caractère de M. Hume, que je ne connais pas; je ne juge que sa conduite avec moi, que je connais. Peut-être suis-je le seul homme qu'il ait jamais haï ; mais aussi « quelle haine ! Un même cœur suffirait-il à deux comme celle-là? Vous vouliez que je me refusasse à l'évidence, c'est ce que j'ai fait autant que j'ai pu ; que je démentisse le témoignage de mes sens, c'est un conseil plus facile à donner qu'à suivre; que je ne crusse rien de ce que je sentais, que je consultasse les amis que j'ai en France : mais si je ne dois rien croire de ce que je vois et de ce que je sens, ils le croiront bien moins encore, eux qui ne le voient pas, et qui le sentent encore moins. Quoi! madame, quand un homme vient entre quatre yeux m'enfoncer, à coups redoublés, un poignard dans le sein, il faut, avant d'oser lui dire qu'il me frappe, que j'aille demander à d'autres s'il m'a frappé ? L'extrême emportement que vous trouvez dans ma lettre me fait présumer, madame, que vous n'êtes pas de sang froid vous-même, ou que la copie que vous avez vue est falsifiée. Dans la circonstance funeste où j'ai écrit cette lettre, et où M. Hume m'a forcé de l'écrire, sachant bien ce qu'il en voulait faire, j'ose dire qu'il fallait avoir une âme forte pour se modérer à ce point. Il n'y a que les infortunés qui sentent combien, dans l'excès d'une affliction de cette espèce, il est difficile d'allier la douceur avec la douleur.

M. Hume s'y est pris autrement ; tandis qu'en réponse à cette même lettre il m'écrivait en ternes décents et même honnêtes (22 juillet 1766), il écrivait à M. d'Holbach et à tout le monde en termes un peu différents. Il a rempli Paris, la France, l'Europe entière de choses que ma plume ne sait pas écrire et qu'elle ne répétera jamais : était-ce comme cela, madame, que j'aurais dû faire ? Vous dites que j'aurais dû modérer mon emportement contre un homme qui m'a réellement servi. Dans la longue lettre que j'ai écrite, le 10 juillet, à M. Hume, j'ai pesé avec la plus grande équité les services qu'il m'a rendus : il était digne de moi d'y faire pencher partout la balance en sa faveur, et c'est ce que j'ai fait. Mais quand tous ces grands services auraient eu autant de réalité que d'ostentation, s'ils n'ont été que les piéges qui couvraient les plus noirs desseins, je ne vois pas qu'ils exigent une si grande reconnaissance.

Les liens de l'amitié, dites-vous, madame, sont respectables même après qu'ils sont rompus ; cela est vrai, mais cela suppose que ces liens ont existé : malheureusement, ils ont existé de ma (229) part; aussi le parti que j'ai pris de gémir tout bas et de me taire est-il l'effet du respect que je me dois. Et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi. Voilà, madame, la plus étonnante maxime dont j'aie jamais entendu parler. Comment ? sitôt qu'un homme prend en public le masque de l'amitié, pour me nuire plus à son aise, sans même daigner se cacher de moi, sitôt qu'il me flatte en m'assassinant, je ne dois plus oser me défendre, ni parer les coups, ni m'en plaindre, pas même à lui!... Je ne puis croire que ce soit là ce que vous avez voulu dire ; cependant en relisant ce passage dans votre lettre, je n'y puis trouver aucun autre sens. Je vous suis obligé, madame, des soins que vous voulez prendre pour ma défense, mais je ne les accepte pas. M. Hume a si bien jeté le masque, qu'à présent sa conduite parle et dit tout à qui ne veut pas s'aveugler; mais quand cela ne serait pas, je ne veux pas qu'on me justifie, parce que je n'ai pas besoin de justification, et je ne veux pas qu'on m'excuse, parce que cela est au-dessous de moi. Je souhaiterais seulement que, dans l'abîme de malheurs où je suis plongé, les personnes que j'honore m'écrivissent des lettres moins accablantes, afin que j'eusse au moins la consolation de conserver pour elles tous les sentiments qu'elles m'ont inspirés. »

Voilà avec quelle modération et quelle logique puissante s'expri­mait cet homme, dont Mme de Boufflers disait qu'il était devenu fou de rage. Si Rousseau eût connu la lettre de cette dame à Hume, la sienne eût été bien plus sévère. Je vais suppléer à ce qu'il n'a pu faire, et achever de dévoiler l'hypocrisie du pathos de la grande dame. Mme de Boufflers se dit plongée dans la consternation. Cepen­dant ses anathèmes contre Rousseau, ses conseils à Hume sur la meilleure manière de le réduire à ne pouvoir lui nuire, son enthou­siasme pour les vertus de l'Écossais, annoncent bien moins une amie consternée qu'une ennemie satisfaite. Elle se dit réduite au silence, elle qui connaissait l'odieuse plaisanterie de Hume, elle qui d'un mot pouvait livrer le fourbe au mépris public ! Supposons que Rousseau eût appris par hasard l'aveu fait par Hume à Mme de Barbantane et à Mme de Boufflers ; supposons qu'il eût connu la grande lettre de cette dernière à son ami, il eût pu lui répondre ainsi : Vous me demandez quelle est l'injure dont je me plains ? c'est la trahison dont vous avez reçu la confidence et que vous ne révélez point. Vous vous écriez avec une fausse indignation: M. Hume un tache et un traître ! Oui, M. Hume est un lâche et un traître ; j'en appelle d'abord à votre conscience que vous bravez, puis (230) au public. Veuillez, madame, lui confier le secret que vous m'avez si soigneusement caché, et tout ce que ce public renferme d'honnête et de sincère dira avec moi : M. Hume est un lâche et un traître. Vous me demandez des explications, vous qui, pouvant démasquer l'imposteur, gardez un impitoyable silence ; vous poussez la déri­sion jusqu'à m'offrir de me justifier, vous qui, écrivant à mon en­nemi, flétrissez mon caractère, en exaltant le sien; vous qui lui dites : Ni Rousseau ni personne ne peut vous nuire; vous êtes invulnérable, si vous ne vous blessez vous-même! » Maintenant, qu'on juge de la logique de Musset-Pathay, qui regrette que Rousseau n'ait pas connu la grande épître de Mme de Boufflers à Hume, parce que, dit-il, c’eût été une occasion pour lui de rendre justice à cette dame! (Histoire, t. II, p. 528, en note.) Ailleurs, pour excuser son arrogante lettre à Rousseau, il dit « que Mme de Boufflers connaissait les torts de Hume, c'est-à-dire son indiscrétion, mais qu'elle ignorait ceux de son rival. » Eh bien ! c'était, il me sem­ble, une raison de plus pour être sévère envers le premier, et c'est au contraire l'autre qu'elle accable. Par indiscrétion, Musset-Pa­thay veut parler des fureurs maladroites de Hume ; l'expression est timide; celle de rival, pour désigner Rousseau, est injuste; Rousseau était la victime de Hume et non son rival : il semble que Musset-Pathay ait voulu mettre son impartialité à l'unisson de celle de Mme de Boufflers. Il reste à chercher quels peuvent être les torts de Rousseau. Suivant Musset-Pathay, qui n'est encore ici que l'écho de la grande dame, il serait coupable « d'avoir cru, non pas légèrement, à la trahison de Hume, car il avait des motifs de croire, mais d'avoir cru avec trop de facilité» (Hist., t. Ier, p. 139). Si Rousseau avait des motifs de croire, comment se trouve-t-il blâmable d'avoir cru avec trop de facilité; Musset-Pathay a oublié d'expliquer cela.

Jusqu'ici, me fondant sur l'aveu de Hume à Mme de Barbantane, j'ai regardé comme réelle sa participation à la satire de Walpole. A ma conviction personnelle je puis joindre celle de Musset-Pa­thay, exprimée dans les passages suivants de son ouvrage. Après avoir rapporté la réponse effrontée de Hume à Mme de Boufflers (V. p. 192), il dit : « Hume savait bien la part qu'il avait prise à la lettre de Walpole, et il glissait sur ce qui ne pouvait être douteux pour lui » (Hist., t.Ier, p. 145). Ailleurs : « Ainsi, à l'époque où David donnait à Rousseau les plus grandes marques d'amitié, il contribuait à le rendre un objet de ridicule, par un bon mot (231) «qui fit partie du persiflage de Walpole »  ; et il cite immédiatement, comme étant de Hume, la dernière phrase de la lettre du roi de Prusse (Hist., t. Ier, p. 115). Enfin, dans une note de la page 148, il dit : « Non seulement Hume avait eu connaissance de la lettre de Walpole pendant son séjour à Paris, mais il avait  fourni une des plaisanteries les plus piquantes contre Rousseau.» Cela est assez clair, je pense. Cependant, en analysant la lettre de Mme de Boufflers, Musset-Pathay, entraîné par son enthousiasme pour cette dame, oublie complètement ces assertions formelles, et se met à douter avec elle de la participation de Hume à la satire de Walpole: « Si ce double rôle [18], dit-il, était aussi bien démontré pour nous qu'il le parut aux yeux de Rousseau, on conviendra que mieux vaut un ennemi déclaré qu'un ami de l'étoffe de Hume » (Hist., t.Ier , p. 140). Pour qu'on ne m'accuse pas d'écourter la discussion, je vais achever de fixer, une fois pour tou­tes, cette question importante, sur laquelle Musset-Pathay n'ose se prononcer, après l'avoir décidée trois fois.

Le fait certain, incontestable, c'est que Hume avoua à Mme de Barbatane, et par cette dame à son amie Mme de Boufflers, qu'il s'était permis une plaisanterie publique contre celui dont il passait pour être le protecteur. En supposant que cette plaisanterie ne soit pas celle qui termine la fausse lettre du roi de Prusse, on ne peut disconvenir qu'elle ne constitue un acte de perfidie tout aussi révol­tant que la participation même à la rédaction de la lettre. Quand donc ce dernier fait se trouverait faux, ou non démontré, Hume n'en serait pas moins un fourbe et un traître. Mais maintenant que l'odieux caractère de cet homme est déjà si évident, que de proba­bilités se réunissent contre lui dans la question dont il s'agit ici! Ces bruits répandus dans le public, et recueillis par Mme de Boufflers, l'assertion de Walpole sur la complicité de son ami [19], puis ses né­gations effrontées et celles de Hume sur le même sujet [20], ne prou­vent-ils pas que ces deux fourbes, après avoir été imprudents, croyaient réparer leur maladresse en payant d'audace ? Si Hume n'eût pas aidé à rédiger la fausse lettre du roi de Prusse, s'il n'eût pas accusé Rousseau de vouloir favoriser l'opposition anglaise, il se fût justifié énergiquement de ces deux reproches. Au lieu de cela, (232) dans sa réponse à Mme de Boufflers (voyez page 192), il ne dit absolument rien du second article, et sur le premier il fait à son amie cette objection à la fois effrontée et captieuse : « Jamais on n'instruisit Rousseau de la plaisanterie dont vous me parlez, quand même elle aurait eu lieu; if such a thing ever existed, dit le texte anglais. Pourquoi cette formule jésuitique, au lieu d'un aveu franc, ou d'une dénégation positive? Je le répète; et il le faut, c'est que Hume, regrettant l'aveu qu'il avait fait à Mme de Barbantane et à son amie, était résolu à braver leur mépris secret, et à nier toute participation à la lettre du roi de Prusse. Ce fut, en effet, ce qu'il osa faire dans son Exposé succinct, en s'appuyant du témoignage de ce même Walpole qui d'abord avait déclaré publiquement que, lui Hume, avait fourni un trait à sa satire! Devant de pareils traits d'impu­deur, comment douter qu'il y ait identité entre la plaisanterie avouée par Hume et celle que lui attribuait son digne ami Walpole ?

Il reste à résoudre une autre difficulté. Mme de Boufflers fut-elle instruite par son amie, Mme de Barbantane, de la plaisanterie faite par Hume à la table de Lord Osory (voir page 170). Je réponds que l'affirmative résulte des termes mêmes de la lettre de Hume. « Dites à Mme de Boufflers que la seule plaisanterie que je me sois permise, etc. » Cette dame, instruite des bruits qui couraient sur la coopération de Hume à la lettre du roi de Prusse, chargea proba­blement Mme de Barbantane d'en faire part à celui-ci, et de lui demander des explications. La phrase de Hume indique visiblement qu'il répond à une question qui lui est faite de la part de Mme de Boufflers ; et dans le cas, très peu vraisemblable, où Mme de Bar­bantane eût oublié de communiquer la réponse de Hume à son amie, celle-ci, dont on connaît maintenant la tendre sollicitude pour l'Écossais, n'eût pas manqué de réitérer sa question, soit à Mme de Barbantane, soit à Hume lui-même. On doit donc admettre comme à peu près démontré qu'elle était instruite. Mais pourquoi dans sa lettre à Hume ne lui objecte-t-elle pas cet aveu décisif? C'est qu'il est écrasant, et que, décidée à voir dans Rousseau un ingrat et un fou, dans Hume un homme sincère et généreux, elle voulut épar­gner à ce dernier l'affront d'une preuve directe, que lui-même avait fournie. Mais supposons, j'y consens, malgré tant de motifs de croire le contraire, que Mme de Boufflers ignorât seule la plaisanterie de Hume, que tout le monde connaissait à Paris, et l'aveu de celui-ci. En ce cas, la lâche réticence que je lui ai reprochée demeu­rerait tout entière à la charge de Mme de Barbantane, mais le reste (233) de mes arguments n'en subsisterait pas moins dans toute sa force, et, en ne la jugeant que sur cela seul, je demande aux lecteurs de bonne foi s'il est possible de voir en elle autre chose qu'une enne­mie qui, sous le masque de la neutralité et de la grandeur d'âme, satisfait sans risques, et même avec une certaine gloire, sa profonde animosité ? Enfin, admettons qu'elle ait pu se tromper dans un premier moment de surprise: comment ne fut-elle pas frappée des réponses évasives de Hume, de sa fureur, de ses brutalités; de ses intelligences avec les plus mortels ennemis de Rousseau, des mensonges audacieux de l'Exposé succinct? Comment ne fut-elle pas éclairée par les apologies que publièrent dans le même temps de véritables amis de Rousseau, elle qui prétendait aussi à ce titre? Comment surtout put-elle résister à la réponse pleine de douceur et de raison que le pauvre solitaire de Wooton fit à son arrogante lettre? Enfin, qu'on ajoute à tant de choses accusatrices les procédés suspects de Mme de Boufflers dans l'affaire du décret, ses tracasseries sur la communion de Rousseau (voy. chap. IV, p. 131), ses informations secrètes auprès de son banquier, ses liaisons avec d'Alembert, et sans doute avec bien d'autres personnages hostiles, son intimité constante avec Hume, qui dura jusqu'à la mort de ce fourbe, l'abandon dans lequel elle laissa Rousseau après l'affaire d'Angleterre; et je pense qu'il ne sera guère possible de se refuser à mes sévères conclusions sur le véritable rôle de cette dame. Voici, pour terminer son article, un trait qui n'est pas sans importance. Mme du Deffand, qui n'épargnait personne, pas même son cher Walpole, lui écrivait ce qui suit (31 mai 1767) : «Personne n'oserait chercher quelque ombre de bon sens à tout ce que dit et fait Rousseau. Il m'est revenu que Mme de Boufflers est la première à raconter toutes ses folies. » On n'est pas obligé de croire la vieille mar­quise sur parole ; mais, en général, elle était bien informée, et son mot s'accorde parfaitement avec tout ce que j'ai démontré ci-des­sus [21].

Mme de Verdelin, autre amie plus qu'équivoque de Rousseau, lui écrivit aussi pour lui reprocher sa conduite envers Hume, avec (234) lequel elle était liée aussi étroitement que Mme de Boufflers. On ne peut juger du ton de sa lettre, puisqu'elle n'a pas été publiée ; mais la réponse énergique de Rousseau fait penser que les remontrances de Mme de Verdelin n'étaient ni plus mesurées ni moins injustes que celles de Mme de Boufflers.

Ce que dit Rousseau de ces deux dames à la fin du liv. XII des Confessions, et peut-être aussi la discussion qu'on vient de lire, pourraient faire croire qu'elles agissaient de concert avec Hume; c'est une erreur, et Rousseau lui-même est loin d'avoir eu cette idée. En insistant avec tant de chaleur pour qu'il passât en Angleterre, Mmes de Boufflers et de Verdelin avaient des vues secrètes, qui certainement ne pouvaient être bienveillantes; cela est déjà hors de doute quant à Mme de Boufflers. Cependant, malgré son excessive injustice, je n'admets aucune connivence proprement dite entre elle et Hume. Ce qui le prouve déjà, c'est que celui-ci s'adressa tout d'abord à d'Holbach, avec lequel il pouvait se mettre à son aise, au lieu de se confier à Mme de Boufflers, qui conservait soigneusement le masque de l'amitié, et dont les sentiments secrets pouvaient être tout au plus devinés. Je suis même persuadé que cette dame eût été très humiliée que Hume pénétrât trop avant dans sa pensée, et ce reste de pudeur explique très bien les simagrées stoïques et le ton suprême de ses lettres. Il y a des haines décentes qui tiennent à sauver les apparences. Sans entrer dans des confi­dences réciproques qui répugnent à l'amour-propre, les personnes animées d'antipathies communes se devinent d'autant plus facilement, qu'avec tout l'esprit et l'adresse imaginables, il est impossible de dissimuler parfaitement les passions répulsives. Les dames dont il s'agit se comprirent et s'associèrent ainsi. Toutes deux intelli­gentes et douées de ce tact particulier qui ne s'acquiert que dans la vie du grand monde, elles trouvèrent dans Hume l'homme qui convenait à leurs vues. D'un côté, l'envie qui, sans doute, perçait déjà à travers le flegme factice de l'Ecossais ; quelques traits de fausseté et de méchanceté surpris, soit dans sa conversation, soit dans ses procédés; son matérialisme brutal, le crédit dont il jouissait dans son pays comme écrivain et même comme personnage politique, et surtout ses liaisons avec la plupart des ennemis de Rousseau ; de l'autre, les convictions religieuses du philosophe genevois, ses in­clinations douces, solitaires; sa pauvreté, son indépendance, sa franchise, sa susceptibilité, sa maladresse, et peut-être bien aussi la note de l'Emile sur les Anglais ; tels furent probablement les (235) indices qui déterminèrent le choix de ces dames. On s'occupa de lier les deux philosophes. A l'époque du décret, Mme de Boufflers avait déjà conseillé à Rousseau de se retirer en Angleterre sous les aus­pices de Hume; elle ne cessa, par la suite, de réitérer ses instances. Mme de Verdelin ne fut pas moins pressante. Elle fit un voyage en Suisse dans le but de vaincre les répugnances de Rousseau pour le séjour de l'Angleterre, et nous avons vu sa présence à Motiers coïncider avec les avanies de la populace. Hume, de son côté, fit une première démarche en février 1763; et au moment où Rousseau, persistant dans ses répugnances, se disposait à partir pour Berlin, il redoubla d'efforts et l'emporta. L'exilé, plein de confiance et d'espoir, s'abandonna à lui, et tout arriva comme on l'a­vait désiré.

On doit commencer à comprendre maintenant l'accueil empressé de Strasbourg ; et celui de Paris, encore plus flatteur, surtout si l'on veut bien admettre la probabilité toujours plus évidente du concours secret de M. de Choiseul. On remarquera aussi que, dans une de ses lettres à Mme de Boufflers, Hume la prie d'instruire de sa rupture avec Rousseau le prince de Conti, amant de cette dame, et dont j'ai déjà cité quelques traits suspects. Cette particularité pa­raîtra peut-être moins indifférente par la suite.

La publication de l'apologie de Hume ne provoqua, de la part de Rousseau, aucune réponse publique. Ses lettres particulières sur ce sujet ne contiennent que de courtes observations, toutes provo­quées par les questions que lui adressaient ses correspondants. J'ai déjà fait remarquer tout ce qu'il y a de dignité et de noble abnéga­tion dans ce silence, et j'ajoute que de toutes les preuves morales qui parlent en faveur de Rousseau, celle-là est, sans contredit, la plus puissante. Peut-être aussi comptait-il trop sur la justice de sa cause. Malgré les gaucheries de Hume, qui avaient tant alarmé Mme de Boufflers, malgré la grossièreté de la plupart de ses impostures, le public, déjà trompé depuis longtemps, et incapable d'ailleurs d'une discussion sérieuse, devait se déclarer pour lui. Rousseau lui-même l'avait prévu lorsqu'il écrivait à ce fourbe (10 juillet 1766) : « Le public est toujours pour les services rendus, parce que chacun est bien aise d'inviter à lui en rendre, en montrant qu'il sait les sentir.» Pour prouver à quel point ce jugement se trouva juste, je vais citer quelques traits d'une chronique du temps. Voici ce que disaient, sur l'affaire d'Angleterre, les Mémoires de Bachau­mont : « 8 juillet 1766. On doit se rappeler que (236) Jean-Jacques Rousseau est passé en Angleterre sous les auspices de M. Hume. On avait d'abord imaginé que l'arrivée de l'ex-citoyen de Genève à Londres y ferait sensation: Tout le monde a été trompé ; Rousseau s'est retiré à la campagne où il mène une vie fort ignorée. Mais ce à quoi on ne s'attendait pas, c'est à la lettre qui vient d'être écrite par Hume, à son ami le baron d'Holbach. Il n'entre dans aucun détail sur ses griefs au sujet du prétendu philosophe genevois, mais il marque que c'est un serpent qu'il a porté dans son sein, un monstre indigne de l'estime des honnêtes gens. » Je passe sur Jean-Jacques Rousseau et Monsieur Hume ; encore faut-il rendre justice au journaliste; il eût pu dire Jean-Jacques tout court, à l'exemple du vertueux Ecossais et de ses respectables amis; mais ces coups de pied d’âne sont maintenant sans conséquence. Ce qui importe, c'est la date du 8 juillet 1766 que porte la note ci-dessus. La lettre de rupture de Rousseau est du 23 juin même année; je suppose qu'elle ne dut parvenir à Hume que vers le 25, puisque sa réponse est du 26 [22]. Maintenant, la lettre de Hume à d'Holbach ne put être écrite avant cette date, et être reçue par le baron qu'à la fin de juin ; de plus, il fallut bien huit jours pour qu'elle fût con­nue du journaliste. J'infère de ce calcul que Hume écrivit à d'Hol­bach immédiatement après avoir reçu la lettre de rupture. Or, dans sa réponse à cette lettre [23], on le voit demander instamment des explications et vouloir à tout prix que Rousseau lui nomme son ac­cusateur. Musset-Pathay, toujours dupe des apparences, dit qu'il y demande à se justifier avec une remarquable énergie (Hist., t. Ier, pag. 128). Je dis plus, moi, il s'y justifie d'une manière si décente, si naturelle, que des yeux plus fins que ceux de Musset-Pathay pourraient s'y tromper. Je le crois bien, c'est que c'était la pièce destinée à leurrer le public. Cependant cet homme si modéré, qui proteste si fort de son innocence et qui parait attendre avec tant de confiance les explications de son adversaire, n'attend point ces ex­plications. Le jour même, ou à peu près, il écrit à son ami d'Hol­bach, ennemi cruel de Rousseau, et cela sur le ton brutal dont parlent Mme Suard (voyez pag. 189) et le rédacteur des Mémoires. En même temps, il a soin d'accompagner sa réponse à Rousseau d'une lettre à M. Davenport, dans laquelle il traite le premier d'homme féroce et de monstre d'ingratitude (voir la lettre du 10 juillet). (237) Cette explosion violente, avant toute explication, est une des preu­ves morales qui pèsent le plus fortement sur le faux protecteur de Rousseau. Ivre du succès de sa trame, il ne peut maîtriser, ni sa joie cruelle, ni l'expression d'une haine si longtemps dissimulée. Mme de Boufflers, plus fine et plus calme que lui, avait bien raison de prendre tant à cœur cette grave imprudence.

«14 juillet. Les détails qu'on a reçus jusqu'à présent sur les plaintes de Hume contre Rousseau ne sont pas assez clairs pour qu'on puisse en inférer l'opinion que ses antagonistes veulent faire prendre sur son compte, et l'on doit suspendre son jugement sur cet homme singulier. » Puis honteux, on le croirait du moins, de cette sage réflexion , le rédacteur ajoute: « Cependant on réveille une anecdote sur le compte de Rousseau, qui rendrait tout croyable de sa part: On prétend qu'il a été autrefois colporteur de dentelles en Flandres, et qu'une dame Boivin, fameuse marchande en ce genre, fut chargée, il y a longtemps, d'une lettre de change et d'une contrainte par corps contre lui. Il avait enlevé la marchandise et l'argent. Rousseau demeurait alors rue de Grenelle‑Saint-Honoré. C'était dans le temps du succès de son premier discours. Mme Boivin ayant appris sa célébrité et sa pauvreté, ne voulut pas le poursuivre, et envoya ses pouvoirs à ses correspondants » (Mémoires cités).

Ici, Rousseau est accusé d'un vol qui, à cette époque, conduisait à la potence ! Et il y a des gens qui se moquent de lui quand ils li­sent, dans ses derniers écrits, ce qu'il dit des escroqueries qu'on lui imputait. D'où pouvait venir celle que rapporte le journaliste ? C'est ce que je vais tâcher de découvrir. Rousseau habitait rue de Gre­nelle-Saint-Honoré, en 1750; il n'avait alors pour amis intimes que Grimm et Diderot. Eux seuls pouvaient, seize ans après, se rappe­ler cette humble adresse ; ils étaient donc les inventeurs probables de cette odieuse fable ; et quel moment les misérables choisissaient pour la publier !

«25 juillet. Si on en croit les nouvelles de Londres, les torts du célèbre Genevois sont relatifs à la nature de son caractère dont l'amour-propre et l'orgueil font la base. » Il n'est pas difficile de re­connaître ici la formule consacrée par les anciens amis du célèbre Genevois; on devra en conclure, je pense, que ces généreux amis avaient assez bien travaillé en son absence.

« M. Hume, qui l'a conduit en Angleterre, lui avait obtenu une pension qui assurait son existence. M. Hume prétend n'avoir (238) sollicité cette grâce que de l'aveu de M. Rousseau qui, loin d'en convenir, s'est répandu en invectives sur ce qu'on cherchait à le déshonorer en lui prêtant une avidité qu'il n'avait pas; qu'il n'avait besoin des bienfaits de personne; qu'il ne prétendait pas qu'on mendiât sous son nom des grâces qu'il dédaignait. M Hume, justement piqué, a rendu publiques des lettres qui démontrent la fausseté de Rousseau ; ce cynique personnage lui témoignant sa reconnaissance des soins qu'il se donnait pour lui obtenir une pension. Voilà le fond de la querelle assez bien éclairci par les lettres venues de Londres » (Mémoires cités):

Ces lettres ne peuvent être que celles de Hume à ses amis de Paris. Quant à Rousseau, ses lettres à Hume ne contiennent absolument rien sur la pension ; seulement, dans celle du 22 mars 1766; il lui témoigne sa reconnaissance des soins qu'il a pris en sa faveur. Du reste, on ne trouve dans sa correspondance aucune trace des propos arrogants que lui prête le journaliste, ni du prétendu mensonge au sujet de la pension. Ces accusations ne peuvent donc être attribuées qu'a Hume, qui préludait ainsi à sa menteuse apologie.

« 16 octobre 1766. On vient enfin de publier l'exposé de la querelle entre Hume et Rousseau ; cette brochure ne laisse aucun doute sur le fond de la guerre. Il parait que la première cause est la lettre du roi de Prusse à Rousseau, avouée par Walpole, imprimée dans tous les journaux, et surtout dans les papiers anglais.» Pourquoi, surtout dans les papiers anglais? Si Hume fut étranger à la publi­cation de cette lettre à Londres, comment s'y trouvait-elle plus ré­pandue qu'a Paris ? La chose est facile à expliquer maintenant ; c'est que l'effet du libelle devait surtout avoir lieu en Angleterre ; c'est qu'il fallait que Rousseau ne pût ignorer son existence, et même qu'il fût convaincu que sa publication était l'ouvrage de Hume.

« M. Rousseau, d'un caractère inquiet et peu commun par sa bizarrerie (style Holbachien), a cru M. Hume auteur de la plaisanterie, et dés lors l'a regardé comme un traître. » L'étourderie du journaliste saute aux yeux : s'il eût daigné lire la lettre dit 10 juillet, il eût vu que Rousseau accusait Hume d'avoir publié la lettre en Angleterre, et non de l'avoir composée: mais quelle exactitude pou­vait-on attendre de ces méprisables collecteurs de niaiseries et d'ordures, qui, encore, osaient traiter Rousseau de cynique personnage?

«Il (Rousseau) lui a écrit dans cette idée avec toute la chaleur qu'on connaît au Démosthène moderne: Vainement M. Hume lui a opposé le sang-froid que donne la défense d'une bonne cause, (239) et a cherché à le ramener par la douceur et les bons procédés. » Quelle douceur, quel sang-froid dans ce propos à d'Holbach : Mon cher baron, Rousseau est un scélérat ! Le journaliste oublie qu'il vient de le citer.

« M. Rousseau n'y a répondu que par une lettre encore plus outrageante. Il a forcé le caractère de M. Hume; celui-ci s'est cru obligé de rendre publique l'injustice, pour ne rien dire de plus, de cet auteur. »

« 23 octobre 1766. L'Exposé succinct de M. Hume n'a pas eu le suffrage général. On reproche à M. Hume de n'avoir pas conservé le noble dédain qu'il avait montré jusqu'alors. »

Etait-ce en écrivant prématurément que Rousseau était un ser­pent et un monstre?

« On y lit des reproches sur des objets de reconnaissance qu'il eût été plus honnête de taire. M. d'Alembert se justifie d'avoir coopéré à la lettre du roi de Prusse. »

Il ne s'en justifie pas, il le nie, et se fait croire sur parole. « Il s'explique avec tout le flegme du vrai philosophe. » Pourtant ce vrai philosophe mentait impudemment en avançant qu'il n'avait aucune haine contre Rousseau, lui éditeur caché de l'Exposé succinct, et plus tard auteur de l'Éloge de Milord Maréchal. « La lettre de M. Walpole est ce qu'il y a de plus remarquable par la fierté; et peut-être (ce peut-être est admirable) par l'insolence avec laquelle il traite Rousseau.» Il y a, dans l'alinéa que je viens de citer, une lueur d'équité relativement à l'Exposé succinct ; mais il est facile de voir, par le reste, que les fourbes n'avaient pas à s'en inquiéter beaucoup. Du reste, ce n'est pas ici un ennemi proprement dit, un détracteur acharné qui parle; c'est un organe du public parisien, de ce servum pecus, si spirituel et si bête, capable de tout nier et de tout croire, tantôt exaltant sans mesure, tantôt écrasant sans pi­tié, selon le bon plaisir des saltimbanques qui le méprisent et qui le mènent. C'était ce qu'on appelait alors, et ce qu'on appelle en­core aujourd'hui l’opinion.

Grimm et Voltaire se signalèrent dans cette circonstance par la plus révoltante animosité. Le premier entremêla de ses lourds sar­casmes une longue traînée d'invectives et de calomnies, que le lec­teur, s'il en est curieux, trouvera dans le cinquième volume de sa Correspondance. Pour moi, je suis las de souiller mon papier de la bave de ce reptile. De peur que la matière ne lui manquât, Grimm eut soin de citer toutes les lettres outrageantes de Voltaire sur le (240) même sujet. Jamais le grand homme ne se montra plus brutal et plus vil. Je suis forcé, bien à regret, d'en rapporter quelques passages qui importent à mon sujet.

« 2 novembre 1766. Il n'y avait que deux hommes, dit Voltaire, qui pussent avoir fait la Lettre au docteur Pansophe : l'abbé Coyer et Bordes, qui étaient tous deux en Angleterre. Bordes nie faiblement et avec un air d'embarras. Coyer nie fortement et avec l'air de la sincérité. »

Cependant le même Voltaire écrivait, le 20 novembre 1766, au comte d'Argental, que la lettre était certainement de l'abbé Coyer. Ce dernier désavoua énergiquement le libelle dans une lettre du 2 janvier 1767, adressée au libraire Guy, et insérée dans le septième volume de l'édition dite de Neufchâtel, 1768 (pag. 439). Voltaire re­connut son erreur dans une lettre à Marmontel (20 décembre 1766), et déclara que le Docteur Pansophe était de Bordes, académicien de Lyon, qui, dit-il, s'était déjà moqué plus d'une fois du charlatan de Genève. Rousseau dit dans ses Confessions (liv. VIII), que ce Bordes, avec lequel il avait été lié autrefois, « saisit le temps de ses malheurs pour composer contre lui d'affreux libelles, et qu'il fit un voyage à Londres exprès pour lui nuire.» Cette assertion, classée, bien entendu, parmi les visions, est pleinement confirmée par Voltaire. Du reste, ce dernier, tout en désavouant le Docteur Pansophe, écri­vait, le 21 novembre 1766, à Mme du Deffand : « Je me ferais honneur de cette lettre, si elle était de moi. Il y a des choses charmantes et de la meilleure plaisanterie. » En outre, il écrivit à Hume (24 oc­tobre 1766), au sujet de sa querelle, une longue lettre pleine des plus basses invectives contre Rousseau. Elle fut commentée par un anonyme avec un fiel qui surpassait encore celui du poète. Voici ce qu'en disait Voltaire (2 novembre 1766): «Pour celui qui a fait les notes de cette lettre, c'est un ami intime du docteur Tronchin. Le libelle dont il est question ici est indiqué dans la Notice bibliographique de M. Barbier [24], avec l'initiale L... Voltaire, dit ce savant, aurait-il voulu parler de M. Lullin de Châteauvieux, membre du conseil de Genève? » Il n'importe guère; mais on remarquera ce titre d'ami intime de Tronchin, attribué par Voltaire au pamphlétaire anonyme. Grimm, partisan des apparences dé­centes et des voies obliques, désapprouva ces brutalités qui ren­daient Rousseau intéressant, et compromettaient le succès de l'œuvre (241) dont il était le fondateur. « Ces notes, dit-il, forment un dégoûtant libelle où l'on reproche à M. Rousseau (il est poli cette fois, le cas l'exige) de vilaines choses qui, vraies ou fausses (ici le fourbe fait ses réserves), ne doivent jamais souiller la plume d'un honnête homme. L'auteur des notes se fait le défenseur de MM. Tronchin et Helvétius, et de beaucoup d'autres honnêtes gens qui ne l'en avaient pas chargé (Corresp., t. V, pag. 436). On voit que de la part de ces messieurs, ce n'était ici qu'une affaire de propreté.

Plusieurs autres libelles furent publiés à Londres pendant le sé­jour de Rousseau en Angleterre. «Il paraît, disait Fréron, que les Anglais ont déclaré la guerre à Jean-Jacques Rousseau, qui leur a fait l'honneur de se retirer chez eux » (Année littéraire, t. II, page 187). Il cite ensuite : 1° la Lettre d'un Anglais, persiflage cruel où l'on raille Rousseau de sa sensibilité au sujet de la lettre du roi de Prusse ; 2° la Lettre d'un quaker sur le même sujet, encore plus brutale. En voici un trait qui fera juger du reste : « Avoue, disait le quaker a Rousseau, que ce qui te pique le plus dans la lettre du roi de Prusse, c'est que ton caractère y est trop bien marqué. » Fragment d'un ancien manuscrit grec. C'est une plate et hai­neuse satire, que Fréron a eu le courage de reproduire en entier. Je soupçonne Bordes d’être l'auteur de ces deux dernières pièces. Fré­ron rapporte une circonstance curieuse au sujet du Devin du Village. « Cet opéra, dit-il, fut traduit en anglais et représenté à Londres avec un succès partagé. La pièce est soutenue par le parti anglais contre le parti écossais qui a entrepris de la faire tomber, et qui a interrompu les premières représentations par un bruit affreux » (Année litt., .t.VIII, pag. 315).

Toujours dans le même temps, Voltaire publia trois lettres que Rousseau avait écrites au ministre des affaires étrangères, lorsqu'il était secrétaire de M. de Montaigu, ambassadeur de France à Ve­nise. Dans une de ces lettres se trouve le passage suivant ; «Je comptais que la chose se passerait avec l'honnêteté accoutumée entre un maître qui a de la dignité et un domestique honorable. » Enchanté de cette trouvaille, Voltaire, dans sa honteuse lettre du 24 octobre 1766, à David Hume, commenta le passage que je viens de citer d'une manière tout à fait digne de lui. Déjà en 1765, et je ne sais sur quelles indications verbales fournies sans doute par les amis de Rousseau, il avait répandu qu'il avait été laquais de M. de Mon­taigu. Rousseau, qui l'apprit, répliqua par un démenti énergique adressé à Voltaire lui-même (31 mai 1765). Dans une réponse à (242) M. de Chauvel, qui lui avait transmis les nouveaux propos du poète sur ce sujet, Rousseau explique ce mot de domestique qui, en effet, peut induire en erreur. « Il est vrai, dit-il, que j'ai été domestique de M. de Montaigu, et que j'ai mangé son pain, comme ses gentilshommes étaient ses domestiques et mangeaient son pain, avec cette différence, que j'avais partout le pas sur ses gentilshommes, que j'allais au sénat, que j'assistais aux conférences, que j'allais en visite chez les ambassadeurs et ministres étrangers, ce qu'assurément les gentilshommes de l'ambassadeur n'eussent osé faire. Mais bien qu'eux et moi fussions ses domestiques (c'est-à-dire que nous fussions de sa maison), il ne s'ensuit pas que nous fussions ses valets. » Le reste de la lettre est décisif ; il est clair qu'un valet ignominieusement chassé par un ambassadeur n'eût pas été, le lendemain, admis à dîner chez le consul Le Blond avec une partie de la légation française, et qu'il n'eût pas eu pour amis, M. de Jonville, ambassadeur à Gênes, le chevalier de Carrion, secrétaire de l'ambassade d'Espagne, et don Ignacio de Altuna (Voyez Confessions, liv. VIl). Outre cette lettre à M. de Chauvel, d'autres do­cuments prouvent la vérité des assertions de Rousseau. Ce sont : 1° sa lettre du 23 novembre 1743, à Mme de Montaigu, femme de l'ambassadeur; il mande à cette dame qu'il est intimement lié avec le secrétaire de l'ambassadeur d'Espagne, et qu'il se compte encore plus par le zèle que par le rang, à là tête de sa maison de Venise; 2° sa lettre à M. Dupont, secrétaire de M. de Jouvitte, ambassadeur de France à Gênes. Il le traite de confrère, et dans une instruction qu'il lui donne sur les conférences avec le sénat de Venise, il lui dit: « Je me souviens qu'étant un jour allé au sénat, je fus obligé de prendre sur moi de marquer l'heure au conférent» 3° sa lettre à M. de Conzié, comte des Charmettes (21 septembre 1743), qui est d'un ami et non d'un laquais; 4° sa lettre du 8 août 1744, à M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, où il est dit qu'il est entré au service de M. de Montaigu, en qualité de secrétaire, passage que Voltaire s'est bien gardé de citer (Voyez sur le même sujet les Oeuvres inédites de Rousseau, publiées par Musset-Pathay, t. Ier, p. 380). Le libelliste anonyme, auteur des notes de la Lettre de Voltaire à Rousseau, prétend que les trois lettres de ce dernier à M. du Theil ont été trouvées par hasard chez les héritiers du premier commis des affaires étrangères; c'est un mensonge contre lequel M. du Theil fils a réclamé, par une lettre du 20 décembre 1766, adressée à Fréron (Année littéraire, t.VIII, p. 212), et par (243) une lettre à Rousseau (26 décembre 1766), dans laquelle il affirme n'avoir jamais eu connaissance des lettres de son père citées par 1'anonyme (édition de Neufchâtel, t. VII; p. 457). I1 est probable que des fureteurs malveillants avaient exhumé ces lettres des cartons du ministère; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que Voltaire en reçût communication par l'ambassadeur de France à Genève; puisqu'il les renvoya à son secrétaire avec la lettre suivante (6 no­vembre 1766): « J'ai l'honneur de vous renvoyer les lettres originales du très original Jean-Jacques: Ne pensez-vous pas qu'il serait convenable que je demandasse à M. de Choiseul la permission de faire imprimer ces lettres, et de mettre au bas : par ordre exprès du ministère de France? Ne serait-ce pas, en effet, un opprobre pour ce ministère; qu'un homme tel que Rousseau eût été secrétaire d'ambassade? Les aventures de D'Eon, de Vergy, de Jean-Jacques sont si déshonorantes, qu'il ne faut pas ajouter à ces indignités le ridicule d'avoir eu un Rousseau pour secrétaire, nommé par le roi.... J'écris à M. le duc de Choiseul; il n'est pas juste qu'un Jean-Jacques passe pour avoir été une espèce de ministre de France, après avoir dit dans son Contrat social : Ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont que de petits fripons, de petits brouillons, etc.» Voltaire cite ici le passage du Contrat social, relatif aux hommes d'État du système monarchique, et il va sans dire qu'il ne l'oublia pas dans sa lettre à M. de Choiseul. Il termine ainsi : « Je ne sais si M. l'ambassadeur pourrait en dire un mot dans sa lettre au ministre. » Je passe sur la bassesse de cette démarche; mais après ce que j'ai dit, chapitre iv, de l'influence des agents français en Suisse, n'est-il pas curieux de voir l'ambassadeur de Genève possesseur des lettres de Rousseau, et les faisant passer à Voltaire ? Ne l'est-il pas bien plus encore que Voltaire, armé de ce fatal passage du Contrat social, sollicite de M. de Choiseul l'au­torisation de publier ces lettres par ordre exprès du ministère de France? Cela ne prouve-t il pas que le poète connaissait déjà l'effet du passage en question, et qu'il savait qu'en le remettant sous les yeux du premier ministre et de ses agents, il obtiendrait plus faci­lement la vile faveur qu'il leur demandait ? Puisque j'en suis revenu à M. de Choiseul, voici un trait relatif à l'affaire de Hume, qui met ce personnage un peu plus à découvert. « Fréron, dit Musset‑Pathay, critiqua dans ses feuilles la lettre que Walpole avait écrite à Hume (c'est celle où il affirme que Hume n'avait pas eu connaissance de sa satire pendant son séjour à Paris). Mme du (244) Deffand prétend que cette critique mit le duc de Choiseul dans une belle colère (Lettres à Walpole, t. Ier, p. 113). Ainsi, Rousseau avait contre lui dans cette affaire, Voltaire, d'Alembert, d'Holbach, Helvétius, Suard, Marmontel et le duc de Choiseul, tous étrangers à la querelle. On exigea même une réparation de Fréron » (Hist., t.Ier,p.298). Une réparation pour avoir signalé un mensonge (Voy. p. 204) ! Et Musset-Pathay, dans un autre endroit de son ouvrage, doute que M. de Choiseul fût l'ennemi secret de Rousseau (Art. Choiseul, Hist., t. I, p. 38). Je demande si quelque autre que lui en France, à moins que ce ne fût le roi, eût pu forcer un jour­naliste à faire cette démarche humiliante et absurde tout ensemble ?

Cependant, au milieu de ce déchaînement universel, quelques voix généreuses se firent entendre. A Londres, un seul Anglais prit la défense du pauvre étranger. On trouve une partie de son écrit dans le vol. VIII de l'Année littéraire, page 315. L'auteur fait l'é­loge du caractère de Rousseau , il témoigne de la compassion pour ses malheurs, mais il le blâme d'avoir accusé Hume de perfidie. Ce fut tout ce que Rousseau obtint du bon sens et de l'équité de la na­tion anglaise. Fréron, qui ne le ménageait que par antipathie con­tre les philosophes, est de l'avis de l'Anglais, et, pour compenser un peu cette indulgence systématique, il y joint un petit bout de dé­clamation contre l'orgueil et la misanthropie du citoyen de Genève.

Un anonyme publia, à Paris, des remarques sur l'Exposé succinct, assez bienveillantes pour Rousseau;  mais, comme le fit plus tard Musset-Pathay, il l'accusa d'avoir cru trop légèrement à la trahison, et ne raisonna pas mieux que lui sur ce point. L'apologie publiée par Mme de La Tour-Franqueville, plus logique, plus véhémente que l'écrit précédent, et remplie de faits importants, a deux grands défauts qu'on retrouve dans tout ce que cette dame a publié en fa­veur de Rousseau : la prolixité et la prétention. Grimm s'en moque amèrement dans sa correspondance.

Une troisième brochure a pour titre : Observations sur l'Exposé succinct. On la trouve, ainsi que les deux écrits dont je viens de parler, dans le vol. XXVIII de l'édition de Genève. C'est celle où l'on a le mieux saisi la question, mais elle laisse encore beaucoup à dé­sirer. Rousseau, dans sa lettre à Guy (7 février. 1767), se plaint avec raison de n'avoir pas été consulté par les auteurs de ces diverses apologies. C'est à propos de celle dont il est question ici, que Rous­seau écrivait à M. Dutens (5 février 1767) : Je désire sincèrement « qu'on laisse hurler tout ce troupeau de loups enragés, sans leur (245) répondre. Tout cela ne fait qu'entretenir les souvenirs du public, et mon repos dépend désormais d'en être entièrement oublié. »

Je ferai remarquer que, dans aucun de ces écrits, il n'est fait mention de la complicité de Hume dans la lettre du roi de Prusse, ou au moins de la plaisanterie qu'il avait faite à la table de lord Osory. Ce fait était donc absolument ignoré des véritables amis de Rousseau ; ceux de Hume lui avaient fidèlement gardé le secret. Mais comment Mme de Boufflers, non moins discrète qu'eux, fut-elle mise dans la confidence, elle qui se disait amie de Rousseau. La réponse vient d'elle-même, c'est qu'elle n'était pas son amie.

Un autre écrit intitulé : Plaidoyer pour et contre, etc. (édit. de Genève, t. XXVIII), est cité par Musset-Pathay, comme favorable à Rousseau. Il fallait donc qu'il ne l'eût pas lu. C'est une lourde et prétentieuse diatribe, où, à côté de quelques éloges équivoques, on trouve des traits d'animosité qui les rendent dérisoires. Hume, à la vérité, y est assez maltraité; on y attaque même sa véracité d'historien; mais le critique repousse avec horreur, toute idée de trahison ; il traite Rousseau de fou, d'orgueilleux, de rustre, d'homme insociable; et, chose curieuse, de petit esprit. Il l'accuse de s'être lapidé lui-même; c'est ce que répandaient partout Hume, Grimm, Voltaire et leurs associés. Il prétend que Mlle Levasseur, détestée dans le pays et désirant en sortir, cassa elle-même la vitre qui, se­lon Rousseau, fut brisée par le caillou dont il faillit être atteint. Il traite cette femme avec un mépris haineux, qui fait supposer des griefs personnels. Il fait un éloge pompeux de d'Alembert, de Tron­chin, de Montmollin, des gouvernements de Genève et de Berne ; il prétend que l'on eut raison de chasser Rousseau de l’île de Saint-Pierre, parce qu'on craignait sa plume. Enfin, il conclut, par grâce spéciale, que la raison de Rousseau est dérangée ; quant à Hume, il n'a à ses yeux d'autre tort que de n'avoir pas repoussé avec assez de dignité les odieuses imputations, les injures atroces d'un extrava­gant. Et voilà ce que Musset-Palhay appelle un écrit favorable. Cette distraction ne m'étonne plus ; mais ce que j'ai peine à con­cevoir, c'est que du Peyrou ait pu souffrir qu'une pièce aussi veni­meuse figurât dans son édition des oeuvres de Rousseau. Je recher­cherai ailleurs l'auteur probable de ce véritable libelle.

M. de Magellan, membre de la Société royale de Londres, et collègue de Hume qui était aussi de cette Société, a inséré le morceau suivant dans des notes intéressantes sur la mort de Rousseau : «J'avais vu à Londres, dit-il, l'effet des cabales des ennemis de M. Rousseau. (246) Sous l'apparence de se rendre ses bienfaiteurs, ils ne manquèrent pas d'exciter sa délicatesse de sentiments, afin de le faire passer pour un fou, un misanthrope, et même pour un ingrat, épithète la plus injurieuse dont on puisse flétrir une âme honnête. Ce fut en maniant adroitement cette mécanique obscure et méchante, qu'ils l'obligèrent enfin de quitter l'asile qu'il avait trouvé au sein d'une nation qu'on appelle philosophique, mais dont il serait ridicule de croire que tous les individus sont philosophes. J'avoue franchement que je fus alors vivement touché de ces procédés indignes; car tout honnête homme malheureux a droit à ma compassion; et, quelle que soit sa fortune, quelle que soit sa situation à l'égard du public, à qui on en impose presque toujours, et qui ne juge que d'après les opinions qu'on a le talent de lui suggérer, je ne saurais m'empêcher de partager l'amertume de son cœur » (Ad­dition a la relation du docteur Le Bègue de Presle, par Magellan, Londres et Paris, 1778, pag.26). Il n'est pas difficile de reconnaître ici Hume et ses complices. Cependant ce trait, plein de sincérité et de sensibilité, fait naître de pénibles réflexions. Ce que Magellan avait vu à Londres, bien d'autres, sans doute, l'avaient vu comme lui ; et personne n'osa accuser le fourbe impudent qui, fort de son crédit à 1a cour et des préventions du public, ne prenait pas la peine de cacher ses intrigues! Personne n'osa éclairer, ni même consoler en secret sa victime ! Ce ne fut qu'après la mort de Hume (1776), et même après celle de Rousseau, que Magellan publia ses révélations, si on petit donner ce nom aux réticences timides qu'on vient de lire. Que de lumières cet honnête homme, collègue de Hume, témoin oculaire de ses cabales, eût pu jeter sur la destinée du pauvre étranger qu'il estimait et qu'il plaignait ! C'est ainsi que la faiblesse des bons vient si souvent en aide à la méchanceté. Cependant le témoignage de Magellan, tout incomplet qu'il est, n'en est pas moins une confirmation précieuse, de tout ce qui a été démontré relativement au rôle perfide de Hume.

A l'appui des assertions de Magellan, je citerai l'anecdote suivante racontée par Mme de La Tour, dans une réplique à d'Alembert au sujet de l'éloge de Milord Maréchal. « Un homme de beaucoup de mérite, dit cette dame, actuellement attaché à M. le chevalier de Luxembourg, fut à Spa au moment où la querelle de Hume et de Rousseau y faisait la plus grande sensation. Cet homme qui, sans vouloir prendre parti, était pourtant bien aise de savoir à quoi s'en tenir, accosta deux Anglais qu'il trouva dans un lieu public; et (247) après s'être assuré qu'ils résidaient à Londres, il leur demanda ce qu'ils pensaient de Hume et de Jean-Jacques Rousseau. L'un des deux Anglais ôta sa pipe de sa bouche et répondit gravement : Hume est un.... et Jean-Jacques un honnête homme. La délicatesse française ne permet pas de rapporter l'énergique épithète que l'Anglais se permit d'employer. L'autre Anglais confirma froidement, par un signe de tête, la réponse de celui qui avait parlé, et qui, malgré l'humeur silencieuse qu'ils annonçaient tous deux, reprit la parole pour dire que Hume était un homme sans mœurs, sans probité, sans principes, et de qui les talents ne pouvaient racheter les vices. Je ne sais, monsieur, qui étaient ces Anglais ; le Français qui les interrogeait ne le savait pas davantage. Si vous voulez supposer qu'ils étaient de bas aloi, il en faudra conclure que la mauvaise renommée de M. Hume avait percé dans tous les états. Voyez si cette conclusion vous accommode » (Edit. de Genève, t. XXX, pag. 240).

Hume n'était pas même estimé de ceux qui prenaient son parti contre Rousseau. Voici ce qu'écrivait Mme du Deffand à Walpole, au sujet de l'Exposé succinct : « Je fais partir ce soir cette lettre avec l'histoire de M. Hume et de Jean-Jacques. Les éditeurs passent pour être d'Holbach et M. Suard; mais tout le monde y reconnaît M. d'Alembert. Pour Mme de Luxembourg, elle ne doute pas que la préface ne soit de M. Hume. Cela serait bien ridicule de se louer soi-même de cette force. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il a fourni des faits, et qu'elle lui a été communiquée. Tous ces gens-là sont bien modestes et bien philosophes » (Lettres de Mme du Deffand à Horace Walpole, t. Ier, p. 87). Je laisse de côté l'opi­nion de la vieille marquise; celle de Mme de Luxembourg a plus de valeur. Cette dame pouvait se tromper sur le fait, mais il fallait qu'elle eût conçu une bien mauvaise opinion de Hume, pour le croire capable d'avoir composé lui-même la préface si exorbitam­ment louangeuse de l'Exposé succinct.

Walpole lui-même, qui, par haine contre Rousseau, s'était abaissé jusqu'à mentir publiquement pour couvrir la perfidie de Hume (Voyez p. 204), Walpole méprisait à la fois l'historien et l'homme. Voici ce qu'il écrivait de l'historien: Le goût des Français est on ne peut pas plus mauvais. Croiriez-vous que Hume est un de leurs auteurs favoris ? Son histoire si falsifiée en maints endroits, si partiale eu d'autres, si incohérente dans ses parties, passe à Paris pour un modèle » (Lettres de Walpole à George Montagu, 1818, p. 353). (248) Voici maintenant ce qu'il pensait de l'homme : « Les jésuites, les méthodistes, les philosophes, les politiques, Rousseau l'hypocrite, Voltaire le railleur, les encyclopédistes, les Hume, les Frédéric, tous ne sont, à mes yeux, que des imposteurs; l'espèce en varie, voilà tout. Ils n'ont pour but que la renommée ou l'intérêt » (Mêmes lettres, p. 360) [25].

Cependant, ce Walpole si arrogant, si brutalement misanthrope, parut se repentir de sa cruauté contre un homme dont il n'avait jamais reçu la moindre injure, et qu'il ne haïssait, d'après son pro­pre aveu, que sur ce motif puéril, le mépris de Rousseau pour les préjugés de naissance. Mme du Deffand, dans une lettre du 19 janvier 1767, après lui avoir reproché qu'il n'observait que pour se moquer, qu'il n'aimait rien au monde, ajoutait : « Jean-Jacques est un grand fou ; il vous donne quelques remords, je le comprends; on doit éviter de faire le malheur de personne. » Ce trait fait hon­neur à Mme du Deffand. Cette fois, son cœur l'emporta sur son humeur intraitable, sur ses invincibles préjugés. On ne lui trouve pas souvent de semblables retours. Quant à Walpole, ce remords confié à son amie prouve plus de moralité et de franchise qu'il n'en avait mis dans sa conduite envers Rousseau, mais il ne lui inspira pas l'idée généreuse d'avouer publiquement ses torts, et de démas­quer le fourbe dont il avait servi la haine, tout en le méprisant.

Enfin, il n'est pas jusqu'à l'auteur du libelle intitulé Plaidoyer pour et contre (Voyez p. 245), qui ne fournisse son tribut d'opprobre au sujet de ce Hume, dont il prend hautement le parti. « Si M. Hume, dit-il, se croyait infaillible, je le prierais de se souvenir que feu M. le général Barrington fut obligé, on 1762, d'envoyer à M. Smolet, autre historien non moins estimé que lui, une relation authentique de la conquête de la Guadeloupe, afin de détromper le public et l'instruire d'une vérité importante, qui ne l'était pas moins pour la réputation du général anglais que pour les intérêts particuliers des insulaires qui venaient d'être soumis... Une telle conduite dénote un homme bien plus avide de gain que de réputation, etc.» (Edit. de Genève, t. XXX, p. 365). Ainsi, dans un but d'intérêt pécuniaire, Hume avait introduit, dans sa relation de la prise de la Guadeloupe, des circonstances imaginaires qui at­taquaient l'honneur d'un général, et compromettaient les intérêts de la colonie conquise. Après cela, n'est-il pas bizarre que le même (249) homme qu'on accuse de mensonge, de calomnie et d'avidité, se trouve être, dans le même écrit, et lorsqu'il s'agit de Rousseau, un sage plein de sincérité, un ami loyal, un généreux bienfaiteur!

J'ai différé jusqu'ici de parler du portrait de Rousseau, peint à Lon­dres, par Ramsay, aux frais du protecteur. En voici l'historique tracé par Rousseau lui-même : « David Hume, dit-il, désirait ce portrait aussi ardemment qu'un amant désire celui de sa maîtresse. A force d'importunités, il arrache le consentement de Jean-Jacques. On lui fait mettre un bonnet bien noir, un vêtement bien brun, on le place dans un lieu bien sombre, et là, pour le peindre assis, on le fait tenir debout, courbé, appuyé d'une de ses mains sur une table bien basse, dans une attitude où les muscles fortement tendus altèrent les traits de son visage.... Pendant le séjour de Jean-Jacques en Angleterre, ce portrait y a été gravé, publié, vendu partout, sans qu'il lui ait été possible de voir cette gravure. »

Cette assertion de Rousseau mérite d'autant plus d'attention que Hume, en écrivant le 16 mai 1766 à Mme de Boufflers, lui envoyait par M. Ainslie, un de ses amis, six exemplaires du portrait de Ramsay [26]. Comment, si pressé de répandre ce portrait en France, oublia-t-il d'en adresser au moins un exemplaire à Rousseau ?

«Il revient en France, il apprend que son portrait d'Angleterre y est annoncé, célébré comme un chef-d'œuvre de peinture, de gravure, et surtout de ressemblance; il parvient enfin, non sans peine, à le voir; il frémit et dit ce qu'il en pense. Tout le monde se moque de lui. Tout le détail qu'il fait parait la chose la plus naturelle ; loin d'y rien voir qui puisse faire suspecter la droiture du bon David, on n'y aperçoit que les soins de l'amitié la plus tendre dans ceux qu'il a pris à donner à son ami la figure d'un cyclope affreux » (Second dialogue).

Dans une lettre à Moultou, qui, soit dit en passant, trouvait ce portrait ressemblant, Rousseau disait : « J'ai appris qu'on lui donne pour pendant un portrait de Hume, qui a réellement la figure d'un cyclope, et à qui on donne un air charmant. Les gravures faites sur le portrait de La Tour, ajoute-t-il, me font plus jeune, à la vérité, mais beaucoup plus ressemblant. »

Pour juger de la justesse de ces détails, il faut avoir vu le portrait anglais. Il existe au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, à Paris. Afin qu'on ne le confonde pas avec des copies françaises, vraiment hideuses, que contient le même portefeuille, voici les (250) détails qui le font reconnaître. Il est coté n° 1, et porte le nom de J.J. Rousseau, avec l'épigraphe : Vitam impendere vero. Au bas et à gauche, on lit : David Martin sculpsit, London, 1766 ; à droite: From an original picture by Ramsay, in the possession of David Hume, esquire. Price, 5 shillings. La gravure en est fort belle. Il y en a un autre, gravé à Londres la même année, et beaucoup moins soigné. Le même portefeuille contient les portraits gravés d'après celui de La Tour, par Littret, 1763. En les comparant au portrait anglais, on pourra apprécier la réalité des plaintes de Rousseau. Musset-Pathay avoue que ce portrait n'est nullement agréable. Son besoin habituel d'atténuation ne lui a pas permis d'être plus sévère. Je possède une très belle copie du portrait de Ramsay, gravé par Hopwood, pour l'édition de Furne. Je l'ai montrée à beaucoup de personnes ; toutes, sans exception, ont été frappées de l'air faux et farouche qu'exprime la physionomie de Rousseau. Au reste, comme il s'agit ici d'une chose de sentiment, je n'insiste pas ; chacun jugera d'après ses impressions. On trouve dans les Dialogues une réflexion qu'il importe de citer. L'interlocuteur de Rousseau lui objecte, à propos de ce portrait, que tous les jours on défigure les hommes célèbres, sans que cela tire à conséquence. « J'en conviens, répond Rousseau, mais ces copies défigurées sont l'ouvrage de mauvais ouvriers, et non les productions d'artistes distingués, ni les fruits du zèle et de l'amitié. On ne les prône pas dans toute l'Europe ; on ne les annonce pas dans les papiers publics; on ne les étale pas dans les appartements, ornées de cadres et de glaces. On les laisse pourrir sur les quais, dans les cabarets et les boutiques de barbiers » (Second dialogue).

Après sa rupture avec Hume, Rousseau eut le chagrin de voir Milord Maréchal se refroidir pour lui, au point de cesser absolument de lui écrire : « Je ne sais, écrivait-il à du Peyrou, ce qu'ont pu manœuvrer auprès de lui le bon David et le fils du jongleur qui est à Berlin, mais Milord Maréchal ne m'écrit plus, et m'a même annoncé qu'il cesserait de m'écrire, sans m'en dire aucune autre raison, sinon qu'il était vieux, qu'il écrivait avec peine, et qu'il avait cessé d'écrire à ses parents. Jugez si mon cœur est dupe de pareils prétextes » (14 février 1767). Cette es­pèce de rupture causa à Rousseau un profond chagrin (Voir dans la Correspondance les lettres suivantes à Milord Maréchal : 7 sep­tembre, 27 septembre, 11 décembre 1766, 8 février 1767, et surtout celle du 19 mars, même année).

(251) Il ne me reste plus qu'à rechercher les motifs qui déterminèrent Rousseau à quitter brusquement l'Angleterre. Musset-Pathay, tou­jours aussi irréfléchi que tranchant, attribue cette résolution aux tracasseries de Melle Levasseur. Je vais démontrer sans peine que cette opinion n'a pas le moindre fondement.

Après sa rupture avec Hume, Rousseau s'efforça d'oublier ses chagrins, et se livra avec ardeur à l'étude de la botanique et à la composition, de ses Mémoires. Toutes les lettres qu'il écrivit alors à ses amis sont autant de preuves de la sérénité de son âme; et l'on peut juger par le ton de la première partie de ses Confessions, écrite tout entière à Wooton, que le souvenir de ses malheurs ne le préoccupait guère. Dans le courant de mars 1767, le roi d'An­gleterre lui accorda spontanément, du moins en apparence, une pension de 2,000 francs. Rousseau l'accepta avec reconnaissance, et sa lettre à M. de Conway, du 26 mars 1767, prouve assez qu'il ne mettait pas d'ostentation à refuser les pensions des princes, comme Hume le dit perfidement dans son Mémoire.

Fatigué de luttes pénibles et de déplacements continuels, touché de la grâce inattendue qu'il venait de recevoir du roi, Rousseau ne songeait pas à quitter l'Angleterre. On voit seulement par sa lettre à M. Dutens (27 mars 1767) qu'il avait le projet de se rap­procher de Londres : « Mais, dit Musset-Pathay, il traînait après soi la plus cruelle ennemie de son repos : c'était Thérèse Levasseur. » Il prétend que cette femme, ennuyée du séjour de Woo­ton, brouilla son maître avec les domestiques de M. Davenport ; et à l'appui de son assertion, il cite la lettre de Rousseau à son hôte (30 avril 1767). Or, cette lettre prouve précisément le contraire. Avant de le démontrer, il est nécessaire de parler. d'une lettre précédente de Rousseau à M. Davenport (22 décembre 1766) ; il s'y plaint de n'avoir pu obtenir, malgré ses sollicitations et ses prières, un seul mot d'explication de lui, sur les choses qu'il lui importe le plus de savoir. Le voyant prêt à partir pour Londres, sans lui accorder, malgré ses promesses, aucun des éclaircissements qu'il lui avait demandés, il le prie de lui déclarer sur quel pied il est dans sa maison, et s'il y est de trop ou non. I1 ajoute qu'il est à la merci de ses gens, et l'engage à prendre des arrangements qui rendent son séjour à Wooton moins onéreux pour l'un et pour l'au­tre.  « Les honnêtes gens, dit-il en terminant, gagnent toujours à s'expliquer entre eux ; vous seriez moins trompé et je serais mieux traité. Vous avez trop d'esprit pour ne pas voir qu'il y (252) a des gens à qui mon séjour dans votre maison déplaît beaucoup, et qui feront tout pour me le rendre désagréable. »

Il paraît que M. Davenport, malgré ces instances pressantes, persista à éluder les explications, car le 30 avril 1767, Rousseau lui écrivit ce qui suit : « Un maître de maison, monsieur, est obligé de savoir ce qui se passe dans la sienne, surtout à l'égard des étrangers qu'il y reçoit. Si vous ignorez ce qui se passe dans la vôtre, à mon égard, depuis Noël, vous avez tort ; si vous le savez et que vous le souffriez, vous avez plus grand tort. Mais le tort le moins excusable est d'avoir oublié votre promesse, et d'être allé tranquillement vous établir à Davenport, sans vous embarrasser si l'homme qui vous attendait ici sur votre parole, y était à son aise ou non. En voilà plus qu'il n'en faut pour me faire prendre mon parti; demain je quitte votre maison... Adieu, monsieur; je regretterai souvent la demeure que je quitte, mais je regretterai bien davantage d'avoir eu un hôte si aimable et de n'en avoir pu faire mon ami. » Je cherche en vain dans ces deux lettres ce qui a pu autoriser l'affirmation de Musset-Pathay. On voit bien qu'il y eut des difficultés avec les domestiques de M. Davenport, mais où est la preuve que Melle Levasseur en fut la cause? Dans une lettre à M. Dutens (26 mars 1767), Rousseau disait : « J'aimerais mieux me mettre à la merci de tous les diables de l'enfer qu'à celle des domestiques anglais. » Ceux qui connaissent les mœurs du pays doivent sentir combien cette aversion était fondée, surtout de la part d'un étranger simple et sans fortune. On a vu dans la première lettre de Rousseau à M. Davenport, qu'il lui demandait instamment des explications sur les choses qu'il lui importait le plus de savoir; et i1 résulte de la seconde, que M. Davenport, au lieu de lui donner ces explications, après les avoir promises, alla tranquillement s'installer dans une de ses résidences. Comment ne pas voir dans cette désobligeance réfléchie, un congé très durement exprimé? Musset-Pathay lui-même n'a pu s'empêcher de convenir des torts de M. Davenport. En terminant sa dernière lettre, Rousseau dit qu'il regrettera de n'avoir pu faire son ami d'un hôte aussi aimable. Quel rapport ce trait peut-il avoir avec de simples tracas­series de domestiques ? D'ailleurs, s'il ne s'agissait dans tout cela que de Melle Levasseur, et que Rousseau en fût l'esclave, comme le prétend Musset-Pathay, comment se fait-il qu'il ne dise pas un mot de cette femme dans l'énumération de ses griefs ? Voici main­tenant. ce que je suppose à mon tour. Dans sa lettre du 10 juillet à (253) Hume, Rousseau lui reproche de chercher à détacher de lui M. Da­venport. « Déjà, dit-il, M. Hume, en écrivant à cet honnête homme, me traite d'homme féroce, de monstre d'ingratitude.» On doit se rappeler aussi que Hume adressa à M. Davenport sa réponse à la lettre de rupture que Rousseau lui avait écrite (Voir Exposé suc­cinct, p. 46).

Pourquoi cette voie indirecte dans une affaire qui n'était encore connue que de lui et de Rousseau ? Hume avait donc essayé d'agir sur l'esprit de M. Davenport, et les procédés de celui-ci, si clairement énoncés dans les lettres de Rousseau ci-dessus citées, peuvent faire croire au succès des manœuvres de l'Ecossais. Alors on concevrait pourquoi Rousseau demandait si instamment des explica­tions sur les choses qu'il lui importait le plus de savoir. Évidem­ment ces expressions ne peuvent s'appliquer aux misérables motifs imaginés par Musset-Pathay. Rousseau voulait savoir s'il était de trop ou non à Wooton, c'est-à-dire s'il était chez un ami ou chez un ennemi. Enfin, maintenant que le caractère et les actes de Hume sont suffisamment dévoilés, on peut supposer qu'il intrigua sourdement auprès des gens de M. Davenport pour rendre le séjour de Wooton insupportable à sa victime, et l'obliger d'en sortir ; ma­noeuvre qui se renouvela plus tard au château de Trye. Cette sup­position est on ne peut plus probable, tandis que celle de Musset-Pathay est absolument gratuite, et, qui pis est, elle ne fait que re­produire celle que Hume énonça dans une lettre dont je vais bientôt parler. Il me semble que Musset-Pathay eût dû, moins que personne, s'appuyer d'une semblable autorité.

Quant au départ précipité de Rousseau pour la France, Musset-Pathay convient qu'il eut des causes plus sérieuses que les commé­rages de Thérèse, mais qu'on les ignore. Cela prouve qu'il ne s'est pas donné la peine de les rechercher. Le 2 avril 1767, Rousseau écrivait à du Peyrou, qu'une de ses lettres était tombée entre les mains de Hume, par les soins de son cousin Rousseau, qui habitait Londres, et qui était devenu, dit-il, l'âme damnée du bon David. Je ne cite ce fait que pour montrer que Hume n'avait pas renoncé à son système de fraude et d'espionnage, et j'arrive au point essentiel. Rousseau avait composé à Wooton la première partie de ses Mé­moires, sur des documents que du Peyrou lui avait fait passer, pro­bablement par Melle Levasseur qui n'avait rejoint son maître qu'en février 1766 (Voyez la lettre à du Peyrou, du ler janvier 1766). Il voulait sauver tout cela, ses Mémoires surtout, des mains de Hume, (254)  «car, disait-il à du Peyrou (2 avril 1767), on les guette au passage, et l'on espère bien qu'ils n'échapperont pas. » Du Peyrou, entre les mains duquel Rousseau voulait déposer son écrit, chargea un de ses amis, M. de Cerjeat, qui habitait Londres, de l'envoyer chercher à Wooton, et de le lui transmettre. Dans la lettre de Rousseau à du Peyrou (4 avril 1767), qui n'est que le duplicata légèrement modifié de la précédente, on trouve des détails plus explicites. Son inquiétude, au sujet de ses Mémoires, y est encore plus vivement exprimée. «Le désir de s'en emparer à ma mort, et petit-être même de mon vivant, est, dit-il, une des principales raisons pourquoi je suis si soigneusement surveillé. Tant que je suis ici, il est en reté dans ma chambre ; je suis presque assuré qu'il lui arrivera malheur en route.... J'ai travaillé un peu à ma besogne (les Confessions), au milieu du tumulte et des orages; c'est mon travail, ce sont mes matériaux pour la suite qui me tiennent en souci. Je souffre a penser qu'il faudra que tout cela périsse. Mais si je ne suis secouru (par l'ami de du Peyrou), je n'ai qu'un parti à pren­dre quand je me sentirai pressé, soit par la mort, soit par le danger, c'est de brûler le tout, plutôt que de le laisser tomber entre les mains de mes ennemis... etc. » Dans la lettre du 2 avril, il dit aussi : « Je tiens cette lettre et le chiffre tout prêts; mais viendra-t-on les chercher (Il attendait l'exprès de M. de Cerjeat) ? viendra-t-on me chercher moi-même? O destinée, ô mon ami, priez pour moi, il me semble que je n'ai pas mérité les malheurs qui m'accablent! » Ainsi, la certitude que ses lettres étaient ouvertes par Hume, la crainte de voir ses Mémoires volés au passage et détruits par lui ; telles sont les causes qui expliquent le trouble extrême qui règne dans ces deux lettres. A part l'excès que Rousseau n'évitait guère, et que sa triste position excuse assez, il est sûr que ses craintes n'étaient pas dénuées de fondement. On se rappelle l'inquiétude que Hume manifestait souvent dans ses lettres à ses com­plices, sur les Mémoires de Rousseau, et sur la belle figure qu'il y ferait (Voyez pag. 192). Le fourbe était-il incapable de guetter ces Mémoires, et de les saisir au passage, si leur auteur eût eu l'impru­dence de les confier à la poste, ou à des messagers suspects? Il n'est plus possible maintenant de ne voir qu'une chimère dans cette sup­position. Le trait : viendra-t-on me chercher moi-même, s'explique en admettant que Rousseau attendait M. de Cerjeat qui devait l'aider à sortir de l'Angleterre. Cette idée est confirmée par le passage suivant de la lettre du 2 avril : « Mon cher hôte, je suis de tous côtés (255) sous le piége; il est impossible que je m'en tire si votre ami ne m'en tire pas; mais j'espère qu'il le fera ; il n'y a certainement que lui qui le puisse. Il semble que la Providence l'ait envoyé dans mon voisinage pour cette bonne oeuvre. Il s'agit premièrement de sauver mes papiers, etc. » Cette expression, premièrement, indique un double objet dans la mission de M. de Cerjeat ; Rousseau en indique un clairement, c'est la préservation de ses papiers; l'autre, qu'il n'énonce pas, ne peut être que son départ, puisqu'à la fin de sa lettre il dit : « Je donnerais la moitié de ma vie pour être en terre ferme. » La Correspondance ne fournit plus de détails sur cet incident mais il est probable que Rousseau put remettre ses Mémoires à M. de Cerjeat. Je suppose que celui-ci réussit en même temps à calmer l'agitation du pauvre solitaire, car il existe de lui des lettres écrites dans le courant d'avril 1767, et qui prouvent que la sérénité avait succédé à ses vives inquiétudes. Le 30 avril, il écrivait à M. Davenport pour le prévenir qu'il quittait sa maison. J'ai dit pourquoi. Ainsi, les motifs qui portèrent Rousseau à quitter l'Angleterre furent, d'une part, la certitude d'être toujours sous la main de Hume et de ses affidés : c'est le principal ; de l'autre, les procédés équivoques de M. Davenport : c'est le motif occasionnel. Le premier ne repose que sur des conjectures très vraisemblables ; j'ai démontré la réalité du second. Je ne conçois pas que Musset-Pathay n'ait rien vu de tout cela.

Quelque temps avant son départ, Rousseau avait conçu quelques inquiétudes sur sa sûreté personnelle. Le 8 avril 1767, il écrivait à M. de Mirabeau : «Pour éclaircir un problème singulier qui m'occupe dans ce pays de liberté, je vais tenter, bien à contre-cœur, un voyage de Londres. Si, contre mon attente, je l'exécute sans obstacle et sans accident, je vous écrirai de là plus au long. » Il est clair qu'il craignait d'être arrêté en chemin. On verra qu'à Trye et à Grenoble il eut la même idée, que je ne balance pas à regarder comme une erreur, excusable, il est vrai, après tant de traverses. J'ai cité cette particularité, parce qu'elle me sera utile dans l'exa­men que je ferai plus tard d'une question importante, celle du début de la maladie mentale de Rousseau. Je ne pense pas, du reste, que ce voyage de Londres ait eu lieu.

Je ne dois pas oublier non plus de relever le trait suivant de la lettre de Rousseau à du Peyrou (4 avril 1767) : « Je vous ai donné avis de la pension ; je vois d'ici toutes les fausses idées que vous avez de ma situation. Si vous saviez comment, par qui, et pourquoi (256) cette pension m'est venue, vous m'en féliciteriez moins. Peut-être un jour me demanderez-vous pourquoi je ne l'ai pas refusée. »

Il est difficile de croire que cette pension eût été accordée sans que Hume s'en fût mêlé. Après ce qui s'était passé, on conviendra que cette faveur spontanée, en apparence, était une exception très rare aux usages des cours. Faute de données certaines,'c'est tout ce qu'on peut dire à cet égard.

Rousseau dut quitter Wooton le 1er mai 1767 (Voir sa lettre du 30 avril). Depuis cette date jusqu'à celle de son arrivée à Calais (22 mai 1767), il y a un laps de temps sur lequel on n'a pas de rensei­gnements authentiques; car on ne peut regarder comme tels ceux que contient une lettre de Hume, écrite à un de ses amis de Paris, trois semaines après le départ de Rousseau; Voici cette lettre sans date, telle qu'on la trouve dans l'édition de Belin (Notice du t. VII, pag. 10) : «Je ne sais si vous avez entendu parler des derniers événements arrivés à ce pauvre malheureux Rousseau, qui est devenu tout à fait extravagant, et qui mérite la plus grande compassion. Il y a environ trois semaines qu'il partit, sans en donner le moindre avis, de chez M. Davenport, n'emmenant avec lui que sa gouvernante, laissant la plus grande partie de ses effets et environ trente guinées d'argent. On trouva aussi une lettre sur sa table, pleine de reproches contre son hôte, auquel il imputait d'avoir été complice de mon projet pour le déshonorer. Il prit le chemin de Londres. M. Davenport me pria de le faire chercher, et de découvrir comment on pourrait lui renvoyer son bagage et son argent. On fut quinze jours sans en entendre parler, jusqu'à ce qu'enfin le chancelier reçut de lui la lettre la plus extravagante, datée de Spalding, dans le comté de Lincoln. Il dit à ce magistrat qu'il est en route pour Douvres, dans le dessein de quitter le royaume (observez que Spalding s'éloigne tout à fait du chemin), mais qu'il n'ose sortir de sa maison, dans la crainte de ses ennemis. Il conjure le chancelier de lui donner un guide autorisé pour le conduire. Quelques jours après, j'appris de M. Davenport qu'il avait reçu une nouvelle lettre de Rousseau, datée de Spalding, dans laquelle il lui témoigne le plus vif repentir. Il parle de sa malheureuse position, et annonce le dessein de retourner à Wooton. J'espérai qu'il avait recouvré ses sens; point du tout. Au bout de quelques heures, le général Conway reçut de lui une lettre datée de Douvres, distant de 200 milles de Spalding. Il n'avait (247) mis que deux jours à faire celle longue route. Il n'y a rien de plus fou que cette lettre. Il suppose qu'il est prisonnier d'Etat, et cela par mes suggestions. Il le conjure de lui permettre de quitter le royaume. Il lui représente le danger qu'il court d'être assassiné ; et en même temps il avoue avoir été déshonoré en Angleterre pendant sa vie; il prédit que sa mémoire sera justifiée après sa mort. Il dit qu'il a composé un volume de mémoires, principalement relatifs aux traitements qu'il a éprouvés en Angleterre, et à l'état de captivité dans lequel il a été détenu. Si le général lui permet de partir, il lui fera remettre ce volume qui est déposé en mains sûres, et jamais il ne paraîtra rien de lui contre la nation et ses ministres. Il ajoute, comme si un rayon de raison avait pénétré dans son âme, qu'il renonce au projet d'écrire sa vie et ses mémoires, et qu'il ne lui échappera aucune plainte sur ses malheurs ; qu'il ne parlera de M. Hume qu'avec honneur, et que lorsqu'il sera pressé de s'expliquer sur quelques plaintes indiscrètes échappées au fort de ses peines, il les rejettera sur ce malheureux penchant à la défiance, ouvrage de ses malheurs, et qui maintenant y met le comble. Je vous informe de ces détails afin que vous voyiez que ce pauvre homme est absolument fou, et que, par conséquent, il ne peut être poursuivi par les lois, ni l'objet d'une peine civile. Il a certainement passé à Calais, et se trouvant dans le ressort du Parlement de Paris, il sera probablement arrêté, et peut-être traité sans aucun égard à sa malheureuse position. Quand j'étais à Paris, j'ai vu contre lui des traits d'animosité peu commune de la part des membres de ce corps. Je crains que sa présence ne les ranime. Il me paraît donc intéressant que quelques personnes de poids et de mérite sachent de la première main le véritable état des choses, afin que les ennemis de ce malheureux homme n'appesantissent pas sur lui des peines trop fortes. J'ai parlé à M. de Guerchy, ambassadeur de France, afin qu'il en parle sous ce point de vue à la cour. Il faut que vous instruisiez M. de Malesherbes. M. de Trudaine joindra aussi ses bons offices, et je ne doute pas que, par vos bons efforts réunis, vous ne lui procuriez une entière sûreté. S'il pouvait être établi dans une retraite tranquille, il a de quoi subvenir à tous ses besoins. Il a, si je ne me trompe, cent louis de rente par lui-même. Le roi d'Angleterre lui en a accordé autant. On pourrait trouver en France quelque personne qui, par égard pour son génie, le traiterait avec amitié et l'empêcherait de faire du mal à lui et aux (258) autres. Il serait à propos que sa gouvernante entrât dans le projet. Je sais cependant que M. Davenport n'a pas une idée bien avantageuse de son caractère et de sa conduite, lorsqu'ils vivaient chez lui ; mais Rousseau est accoutumé à cette femme; elle sait mieux que qui que ce soit entrer dans ses humeurs. On soupçonne qu'elle a entretenu toutes ses chimères, afin de le chasser d'un pays où, n'ayant personne avec qui parler, elle s'ennuyait à la mort. »

            Ce qui frappe, au premier abord, dans cette lettre, c'est que Hume, comme je l'ai déjà dit au sujet de Grimm, ne cessait d'avoir l'œil ouvert sur l'objet de sa haine, et que ses moindres démarches lui étaient connues. Sachant que Rousseau était arrivé en France, il se hâta d'annoncer au public de Paris le retour de l'infortuné, en jetant sur les détails de sa fuite tout le ridicule et toute l'ignominie possible. 

Dans toutes les querelles, entourées comme celle-ci d'équivoque et d'incertitude, il y a un moyen infaillible de découvrir la vérité. On peut affirmer que le coupable est celui qui, après la rupture, continue à s'occuper de son adversaire et à lui nuire.

Hume débute par un mensonge. La lettre de Rousseau trouvée sur sa table ne peut être que celle qu'il écrivit à M. Davenport, le 30 avril 1767, veille de son départ. Elle contient des reproches justes et modérés, mêlés de regrets affectueux, et non l'accusation de coopérer avec Hume à son déshonneur (Voyez pag. 252). Suppo­sons que cette lettre ne fût pas celle que j'indique; si Rousseau eût rompu de cette manière avec M. Davenport, celui-ci, peu de temps après, ne lui eût pas écrit des lettres très honnêtes et très empressées pour le rappeler chez lui (Voir la lettre de Rousseau à M. de Mirabeau, 28 janvier 1768). Rousseau n'eût pas écrit à Moultou (5 no­vembre 1768) que son projet était de retourner à Wooton, où, depuis son départ, le propriétaire, disait-il, l'avait souvent rappelé par force cajoleries. « Je viens, ajoutait-il, de lui écrire en conséquençe de cette résolution. » Le 28 novembre 1768, il écrivait aussi à M. Laliaud : «M. Davenport m'a fait une réponse très engageante et très honnête. » Rousseau ne reprochait à son hôte que des procédés désobligeants, et tout au plus suspects ; s'il eût vu en lui un complice de Hume, il n'eût pas conçu l'idée de re­tourner se mettre à sa merci. Hume a donc encore menti indignement ; et cela étant, il est plus que probable que la lettre de repen­tir à M. Davenport est aussi un mensonge. La supplique (259) au chancelier peut être réelle ; quant à celle de M. de Conway, elle ne l'est que trop. Hume triomphe lâchement de cet acte de faiblesse incon­cevable, et se hâte d'en conclure que Rousseau est absolument fou. Non content de ce cri de victoire, il trouve encore le moyen d'altérer le contenu de la lettre ; et l'on ne peut supposer qu'il eût été mal instruit ; le général la lui avait certainement communiquée, puisqu'on en trouve des phrases textuelles dans la lettre que je viens de citer. Hume fait dire à Rousseau qu'il avoue avoir été déshonoré en Angleterre. Cette expression, il avoue, fait supposer que Rousseau reconnaissait avoir mérité ce déshonneur, tandis qu'il dit énergi­quement le contraire. Hume avance que Rousseau se croyait pri­sonnier d'Etat ; et, loin de là, celui-ci déclare au général que les outrages qu'il a reçus, et la captivité dans laquelle il a vécu, sont l'ouvrage des premiers auteurs de ses disgrâces; et il n'attribue à cet homme d'Etat que des illusions d'amitié qui le faisaient concou­rir, à son insu, aux manœuvres de ses ennemis. L'expression de captivité paraîtra exagérée ; je consens à la juger ainsi ; cependant qu'on se figure ce que devait être la position d'un étranger, presque sans relations au dehors, affligé, pusillanime, ignorant la langue du pays, et par conséquent livré en toutes choses à l'entourage suspect de Wooton ; qu'on se rappelle surtout l'inspection que Hume exer­çait en secret sur sa correspondance, circonstance parfaitement prouvée par la lettre dans laquelle ce fourbe déclare à Mme de Boufflers que Rousseau ne pouvait être instruit de sa plaisanterie, parce qu'il ne recevait aucune lettre par la poste (Voyez pag. 189). N'était-ce pas avouer que les personnes intermédiaires qui rece­vaient ces lettres pour les transmettre à Rousseau [27], les lui com­muniquaient préalablement ? S'il en eût été autrement, comment aurait-il pu affirmer que Rousseau n'avait pas été instruit? Ce rôle odieux est si frappant, que Musset-Pathay, en rapportant le passage ci-dessus de la lettre de Hume, n'a pu s'empêcher de dire : « Comment David était-il si bien au fait de la correspondance de Rousseau ? » Il n'ose pas aller plus loin, selon sa prudente habi­tude; mais l'aveu, de sa part, est complet ; il croyait que Hume violait la correspondance de Rousseau. Il n'est pas besoin, je pense, de faire sentir l'avantage que cette inquisition secrète donnait à un fourbe tout-puissant, et le parti qu'il dut en tirer pour l'accomplis­sement de ses projets. Il est même probable que quelque manœuvre (260) audacieuse tentée par lui, lors de l'envoi des Mémoires à du Peyrou par M. de Cerjeat, fut la véritable cause qui bouleversa l'imagina­tion du pauvre Rousseau. Le passage suivant de sa lettre à M. Con­way semble le prouver. « C'est trop souffrir, monsieur, et toute interdiction de correspondance m'annonce assez que sitôt que l'argent qui me reste sera dépensé, il ne me reste plus qu'à mourir. » Il y a là encore une exagération. Rousseau, consentant à accepter la pension du roi, ne pouvait craindre l'indigence ;la perspective d'un sort sinistre en cas d'embarquement [28] n'était pas plus fon­dée; mais le fait positif, la cause évidente de ce délire affligeant, c'était l'interdiction de la correspondance. Hume, furieux de n'avoir pu saisir ces Mémoires redoutés dont il ne peut s'abstenir de parler dans sa lettre, avait-il intercepté entièrement la correspon­dance de Rousseau ? Il est encore plus impossible de le nier que de l'affirmer.

Par cette expression : les premiers auteurs de mes disgrâces, Rousseau désigne ses anciens amis, tous liés avec Hume, et qu'on a vus favoriser plus ou moins ouvertement ses plans de diffa­mation.

Mais c'est surtout en citant la promesse de Rousseau qui le re­garde personnellement, que Hume ne peut dissimuler sa joie. En proclamant ce cri de détresse, il semble dire au public : Vous le voyez, le misérable s'accuse lui-même! Qu'on ne s'y trompe pas pourtant : Rousseau, sous l'empire de la frayeur et probablement aussi d'une perturbation passagère de son intelligence, put faire des aveux démentis par sa conscience, et encore plus par les faits; il put s'imposer des engagements indignes de lui; mais loin de discul­per Hume, il l'accuse plus que jamais, lorsqu'il dit : « J'ai été traité dans mon honneur aussi cruellement qu'il est possible de l'être. Ma diffamation est telle en Angleterre, que rien ne l'y peut relever de mon vivant. » Il ajoute que sa mémoire sera réhabilitée après sa mort par la seule force de la vérité. Ce n'est donc pas ici un coupable qui avoue ses torts, ni un insensé qui reconnaît son er­reur : c'est une âme faible, éperdue, que l'infortune a terrassée; c'est un innocent soumis à la torture et qui demande grâce à tout prix.

Hume achève de profiter de sa victoire, en se donnant des airs de clémence et de sollicitude ; il fait semblant de craindre pour la (261) sûreté de Rousseau en France, il lui cherche des protecteurs! Mais en jouant cette farce odieuse il se trahit par un dernier mensonge; il avance que Rousseau a par lui-même cent louis de rente, qui, réunis à une pension royale de pareille somme, composaient un revenu de 4,800 francs : à cette époque c'était plus que de l'aisance. Dans ses Dialogues, Rousseau avoue 1,100 fr. de revenu viager, et il ajoute : « Si quelqu'un me connaît d'autres ressources, de quelque espèce que ce puisse être, je dis qu'il ment et je me montre. Si quelqu'un dit en avoir à moi, qu'il m'en donne le quart, et je lui fais quittance du tout. » Au reste, le calcul est facile à faire ; les sommes que Rousseau recueillit de ses ouvrages sont toutes connues; en y joignant la pension viagère de 600 fr. que lui fit Milord Maréchal ; en déduisant, par approximation, les frais de déplacement, de voyages lointains, pris, en partie, sur le capital, on arrive, à peu de chose près, au chiffre énoncé dans les Dialogues. Hume mentait donc encore. Les éditeurs auxquels j'em­prunte sa lettre en paraissent convaincus. S'ils ont pu croire qu'il en imposait au public sur ce point, comment ont-ils garanti si facilement sa véracité sur le reste ? Ces inconséquences ne sont malheu­reusement que trop fréquentes parmi les inexorables juges de Rousseau. Mais quel était le but du mensonge de Hume? Le voici : Rousseau se disait pauvre et l'était réellement. Hume, dans son Exposé succinct, avait déjà prétendu que cette affectation de pau­vreté était une charlatanerie; en réitérant cette calomnie dans sa lettre, il semblait dire au public : Ne vous apitoyez pas trop, ce méchant fou contrefait le Diogène, mais il n'en a que le cynisme, il est riche sous ses haillons. En effet, le public resta si bien persuadé que Rousseau jouait l'indigence, que ce préjugé est une des choses dont celui-ci se plaint le plus amèrement dans ses Dialogues.

Enfin, remarquez que Hume ne peut s'abstenir de frapper une dernière fois l'infortuné qu'il tient sous ses pieds, et dont il fait semblant de plaindre le sort : « On l'empêchera, dit-il, de faire du mal à lui et aux autres. »

Le dernier trait de sa lettre, relatif à Thérèse, a été répété pres­que textuellement par Musset-Pathay (Hist., t. Ier, p. 157). J'ai démontré que cette femme ne pouvait être la cause du départ de Rousseau. La haine que Hume lui témoigne en mainte occa­sion (Voyez p. 170, et Musset-Pathay, Hist., t. Ier, p. 114) est un trait commun à tous les ennemis de Rousseau. J'en dirai ailleurs la raison.

(262) Corancez, journaliste plus que médiocre, et qui n'est guère connu que par une Notice hostile sur J.J. Rousseau, a publié sur son séjour à Douvres des détails que, sur des indices frappants, j'ai jugés men­songers ; j'en reparlerai plus tard. J'ajourne également l'examen de la question de folie, qui, sur la seule lettre de Rousseau à M. de Con­way, a été décidée affirmativement par tous les critiques.

On a annoncé tout récemment, dans les journaux, une Vie de Hume, publiée à Edimbourg, et qui, suivant ses auteurs, justifierait complètement le fourbe habile dont je viens de dépeindre l'af­freux caractère. J'ignore ce que cet ouvrage peut contenir, mais mon raisonnement est bien simple ; je dis: Si les apologistes de Hume ont cité fidèlement tous les documents du recueil intitulé Private Correspondence, qui figurent dans l'ouvrage de Musset-Pathay et dans le mien, il faut qu'ils n'en aient pas compris la signification, ou que, à l'exemple de leur compatriote, ils aient compté d'avance sur la distraction et les préjugés du public; s'ils les ont omis à dessein, ils sont jugés par cela seul; si; au contraire, cette omission ne vient que de ce qu'ils en ignoraient l'existence, on peut affirmer d'avance qu'ils n'ont rien prouvé [29].

 

 

Fin du chapitre 5



[1]              Elle n'a pas empêché M. Petitain de déclarer que Rousseau avait été absurde et injuste envers Hume.

[2]              Voir, chap. VIII, le procès-verbal d'autopsie du corps de Rousseau.

[3]              Cette dame, amie de Hume, et assez hostile, comme on voit, à l'égard de Rousseau, est citée avec éloges dans le docteur Pansophe. Cela est bon à noter.

[4]              J'engage le lecteur à revoir celle de Rousseau (lettre à du Peyrou, 16 août 1766).

[5]              Il est essentiel de se rappeler que lorsque Rousseau écrivait à Guy, sa lettre du l0 juillet à Hume n'était pas encore publique.

[6]              On remarquera que dans son apologie Hume dit constamment M. Rousseau, tandis que dans, ses lettres c'est Jean-Jacques tout court.

[7]              Voyez, chap. II, p. 78, comment deux de ces messieurs firent traiter le critique Clément.

[8]              Mme de Boufflers emploie cette expression d'atroce dans une lettre dont il sera bientôt question. Du Peyrou trouva de la méchanceté dans celle du 10 juillet.

[9]              Voir l'aveu de Hume à Mme de Barbantane, pag. 170.

[10]            Je donne cette indication, parce que le recueil intitulé Private Correspon­dence est aujourd'hui introuvable à Paris.

[11]            Précaution oratoire dont on sentira bientôt la gaucherie.

[12]            L'expression est indulgente; il y a plus que de l'amertume à traiter un homme de scélérat.

[13]            Voir à cet égard la lettre de Voltaire à d'Alembert, du 16 juillet 1766, et ma note supplémentaire n° IX.

[14]            Mme de Boufflers était-elle donc un adepte de la philosophie de Hume? On le croirait à son grand zèle pour la gloire des philosophes.

[15]            Chez d'Alembert, dont elle était l'amie.

[16]            A en juger par l'extrême contrariété qu'éprouve Mme de Boufflers, cette lettre devait être à peu près dans le genre de celle à d'Holbach.

[17]            La bonne fortune du pauvre Rousseau ! Le mot est curieux.

[18]            Il désigne ainsi la complicité de Hume dans la lettre de Walpole, et l'ac­cusation politique intentée à Rousseau par son faux ami (voir page 217).

[19]            Voir la lettre de Mme de Boufflers, page 216.

[20]            Exposé succinct, page 106, et page 212 de mon litre

[21]            Milord Maréchal écrivait à Mme de Boufflers (28 novembre 1762) : « Qu'une des raisons qui persuaderaient le plus Rousseau d'aller en Ecosse, était qu'il ignorait la langue du pays. C'est bien de lui, cette raison, ajoute le bon Lord, et peut-être elle est bonne.» En mai 1763, Grimm répétait ce mot, avec des réflexions dignes de lui (Corresp , t. III, p. 377). Mme de Boufflers avait donc ré­pandu la lettre de Milord Maréchal, et Mme du Deffand disait vrai.

[22]            Wooton est à cinquante lieues de Londres.

[23]            Cette réponse est du 26 juin 1766 (voir Exposé succinct, p, [le numéro de la page manque – le numérisateur]

[24]            Voyez Annales Encyclopédiques, juillet 1818.

[25]            Et quel était le but de Walpole?

[26]            Private Corresp., p. 168, et Musset-Patbay, Hist., t. I, p. 125.

[27]            Rousseau, dans sa lettre du 2 avril 1767 à du Peyrou, désigne deux de ces correspondants infidèles : M. Colombier et son cousin Rousseau.

[28]            Voyez la lettre à M. de Conway.

[29]            Hume a publié des Mémoires, dans lesquels il ne dit pas un mot de son affaire avec Rousseau. Faut-il attribuer ce singulier silence à un remords secret, ou à une affection de stoïcisme ?