Musset-Pathay

HISTOIRE DE LA VIE ET DES OUVRAGES

DE

J.-J. ROUSSEAU,

COMPOSÉE DE DOCUMENTS AUTHENTIQUES, ET DONT UNE PARTIE EST RESTÉE
INCONNUE JUSQU
'A CE JOUR;D'UNE BIOGRAPRIE DE SES CONTEMPORAINS, CONSIDÉRÉS DANS LEURS RAPPORTS
AVEC CET HOMME CÉLÉBRE SUIVIE DE LETTRES INEDITES :

A PARIS,

PHILOTRAChez
Pélicier, libraire, Palais-Royal ;
Blanchard, libraire, galerie Montesquieu, n°2
Niogret, libraire, rue de Richelieu, n°63
J.J. Paschoud, libraire, rue de Seine, n°48

MDCCCXXI.

 

 

 

 

 

TOME PREMIER. – Extraits (Rousseau en Angleterre
TOME DEUXIEME – Extrait (rapide biographie de Hume)

 

 

 

 

 

 

TOME I - EXTRAITS

 

 

            (103) Pendant qu'il était à Strasbourg, Jean-Jacques reçut de M. Hume les invitations les plus tendres de se livrer à lui, et de le suivre en Angleterre, où il se chargeait de lui procurer une retraite agréable et tranquille [1]. Nous donnerons des particularités qui pourront jeter quelque jour sur la sincérité de ces offres, et qui étaient jusqu'à présent ignorées.

            Le projet de David était de revenir en France après avoir conduit son hôte à Londres. Grimm, qui voyait beaucoup l’historien anglais, annonce ainsi ses intentions au prince avec lequel il correspondait. « M. Rousseau, dit-il, partira pour Londres, accompagné de M. David Hume, qui repasse en Angleterre, mais qui se propose, s'il faut l'en croire, de revenir passer beaucoup de temps à Paris [2] (2). Toutes les jolies femmes se le sont arraché, et le gros philosophe écossais s'est plu dans leur société. Il entend finement et dit quelquefois (104) avec sel, mais il est lourd : il n'a ni chaleur, ni grâce, ni agrément dans l'esprit ».

            La manière dont Grimm parle de David donne lieu de penser qu'il lui savait fort mauvais gré de sa conduite : mais il change ensuite de langage, et quand les deux amis sont brouillés, il appelle Hume le bon David et dit que sa droiture et sa bonhomie étaient bien éta­blies [3]. Il n'est plus question de finesse.

            Rousseau partit le 9 décembre de Strasbourg: il arriva le 16 à Paris chez la veuve Duchesne. Il y resta jusqu'au 20, il alla loger chez M. le prince de Conti, qui lui avait fait préparer un appartement à l'hôtel Saint-Simon, dans l'enceinte du Temple, dont ce prince était grand-prieur. Cette enceinte privilégiée offrait un asile in­violable où les lettres de cachet ne pouvaient atteindre l'illustre proscrit. Il y reçut un grand nombre de visites. Sa présence dans la capitale, sa réputation, et peut-être plus encore, son costume d'Arménien qu'il avait con­servé, causèrent quelque sensation. Lorsqu'il se prome­nait, la foule se pressait sur ses pas. «L'affectation de se montrer, a dit un de ses ennemis [4], a choqué le ministère; on lui a fait dire par la police de partir sans délai».

            Pour voir à quel point le reproche d'affectation est fondé, cherchons dans les lettres de Jean-Jacques à ses amis, quelques indices sur l'effet que produisaient en lui les hommages qu'on lui rendait: «J'ai l'honneur, écrit-il (105) à du Peyrou, en attendant mon départ arrangé pour le commencement de janvier, d'être l'hôte de M. le prince de Conti. Il a voulu que je fusse logé et servi avec une magnificence qu'il sait bien n'être pas selon mon goût; mais je comprends que, dans la circonstance, il veut donner en cela un témoignage public de l'estime dont il m'honore [5]. »

            Le 26 décembre il pressait son compagnon de voyage, M. de Luze, de se préparer à partir. « Je ne saurais, lui disait-il, durer plus longtemps sur ce théâtre public. Pourriez-vous, par charité, accélérer un peu votre départ? M. Hume consent à partir le jeudi 2 à midi, pour aller coucher à Senlis. Si vous pouvez vous prêter à cet arrangement, vous me ferez le plus grand plaisir » [6].

            Enfin le 2 janvier, il exprimait à du Peyrou l'ennui que lui causait le tourbillon de Paris : « Je suis ici dans mon hôtel Saint-Simon, comme Sancho dans son île de Barataria, en représentation toute la journée. J'ai du monde de tous états, depuis l'instant où je me lève jusqu'à celui où je me couche, et je suis forcé de m'habiller en public. Je n'ai jamais tant souffert; mais heureusement cela va finir ».

            Le départ ayant été arrangé pour le commencement de janvier, nous pourrions avoir des doutes sur l'avertissement que Grimm prétend avoir été donné par la police, puisque Rousseau se mit en route le jour indiqué. Cependant nous trouvons dans la correspondance de Hume des motifs de croire que, non la police, mais le duc de Choiseul donna des ordres pour accélérer le (106) départ [7]. L'arrêt du parlement qui n'était point ré­voqué et les ménagements que ce ministre était obligé de garder envers cette compagnie, expliquent cette mesure et la motivent.

            Rousseau s'embarqua dans les premiers jours de jan­vier (1766), accompagné de David Hume et de M. de Luze, Genevois, ami de Jean-Jacques. Il quittait sa patrie, ses amis, pour aller vivre dans un pays dont il ignorait la langue, où il ne connaissait personne à l'ex­ception de celui qui l'y menait pour lui chercher un asile, et revenir en France dès qu'il l'aurait trouvé. En partant de Paris, Jean-Jacques y laissait une cause qui devait contribuer à le brouiller avec ce nouveau bien­faiteur. Nous voulons parler de la lettre qu'Horace Walpole répandit sous le nom du roi de Prusse.

            Il est important de connaître avec une précision ri­goureuse, et l'époque où cette prétendue lettre de Fré­déric à Rousseau fut composée, et la part qu'y prit David Hume. Pour établir cette précision, il fallait connaître des particularités qui, jusqu'à présent, sont restées ignorées ou douteuses. Elles cessent de l'être, grâce à l'éditeur qui, plus ami de la vérité que de l'historien (107) anglais, a publié dans le mois d'août 1820, à Londres, la correspondance inédite de David Hume, et de madame de Boufflers [8].

            C'est dans cet ouvrage que nous prendrons plusieurs détails inconnus avant sa récente publication, et qu'il était cependant essentiel de savoir, pour se faire relati­vement à la querelle entre David et Jean-Jacques, une opinion juste et fondée sur des documents certains.

            Horace Walpole fut le principal auteur de cette lettre, où toutes les convenances étaient blessées ; puisqu'on prenait le nom d'un roi, pour tourner en ridicule un proscrit. Il raconte lui-même dans ses oeuvres [9], que, s'étant amusé chez madame Geoffrin à plaisanter sur Rousseau, il avança des propositions qui divertirent la compagnie. De retour chez lui, il écrivit une lettre qu'il fit voir à Helvétius, ainsi qu'au duc de Nivernais. Ceux-ci en furent si contents, qu'après avoir indiqué plusieurs fautes de langage à corriger, ils engagèrent l'auteur à la publier ».

            On répandit dans le public, que d'Alembert et madame du Deffand avaient eu part à cette lettre, qui n'est cependant pas un chef-d'œuvre pour être l'enfant de tant de gens d'esprit [10].

            (108) Elle circula dans le mois de décembre 1765, consé­quemment pendant le séjour que fit Jean-Jacques à Paris avant de passer en Angleterre. Cette date nous est fournie par deux contemporains : le premier est l'auteur des Mémoires secrets, qui (T. II, pag. 277, 28 décembre 1765) s'exprime ainsi : «Il court une lettre très singulière du roi de Prusse, au célèbre Jean-Jacques Rousseau. Si elle est authentique, elle peut expliquer les motifs du changement de ce philosophe, sur le lieu de sa retraite ». Le second est madame du Deffand [11] qui le même jour, écrivait à Voltaire une lettre, dans laquelle on lit ce passage : « Savez-vous que Jean-Jacques est ici? M. Hume lui a ménagé un établissement en Angleterre: il doit l'y conduire ces jours-ci. Je vous envoie une plaisanterie d'un de mes amis ». Cette plaisanterie était la lettre de Frédéric, roi de Prusse, à Jean-Jacques, ou plutôt de Walpole, qui prit le nom de ce roi.

            Hume avait si peu ménagé l'établissement, qu'après l'arrivée de Jean-Jacques à Londres, il employa plus de six semaines à lui trouver un asile. Il est bon de noter, en passant, cette circonstance, pour montrer l'impor­tance que se donnait David, qui voyait souvent la vieille et caustique marquise.

            Cette lettre fut donc faite pendant que David Humé et Jean-Jacques se liaient intimement et se préparaient à partir de la capitale. L'un des deux connut la plaisan­terie dont l'autre était l'objet. On prit des mesures effi­caces pour que ce dernier l'ignorât.

            Ce serait faire injure au lecteur, que de supposer qu'il faudrait lui prouver combien serait odieux le rôle de Hume, caressant Rousseau, et contribuant en même (109) temps à le tourner en ridicule; ce qui résulterait cepen­dant de la moindre participation à la prétendue lettre de Frédéric. La suite du récit nous fera voir si l'histo­rien anglais fut entièrement étranger aux railleries in­jurieuses qui servirent à Walpole dans la fabrication de cette lettre.

            Nous touchons à l'évènement le plus intéressant de cette période, et celui sur lequel il est important de dis­siper tous les doutes : c'est la liaison entre Jean-Jacques et David Hume, suivie d'une rupture éclatante. L'enthousiasme du premier pour le second, et la confiance sans bornes qu'il lui témoigne pendant la courte durée de cet enthousiasme, contrastent avec l'idée de méfiance atta­chée par tant de gens au caractère de Rousseau. De tous côtés il semble y avoir contradiction : voyons si elle peut être expliquée ou si les faits peuvent se concilier. Avant de les suivre dans leur développement (ce qu'il est utile de faire pour découvrir la vérité, qui se cache quelquefois dans les circonstances les plus minutieuses), il im­porte d'exposer le sommaire de ces faits.

            Hume offre un asile en Angleterre à Jean-Jacques, qui, quoique le plus méfiant des hommes, accepte et lui aban­donne aveuglément sa destinée. Ils partent tous les deux et se rendent à Londres. On trouve à cinquante lieues de cette capitale, une solitude qui convient à Rousseau. Les deux amis se séparent pour ne plus se revoir. Jean-Jacques arrive dans cette solitude avec la triste et fatale compagne qu'il s'est associée. Le voilà dans un pays en­nemi, bien séquestré de la société, ainsi que, depuis longtemps, il le désirait. Le seul appui qui lui reste, et sur lequel il semble qu'il doive compter, est David Hume. Tout lui fait un devoir de se ménager cet appui, et même, en supposant qu'il découvre dans l'historien (110) anglais un ami perfide, il est de son intérêt de dissimuler, puisqu'il s'est entièrement mis à sa disposition [12]. Tout à coup, au mépris de ces considérations, si puissantes sur l'esprit des hommes, il rompt avec David Hume, lui exprime un sentiment qui ne se pardonne jamais, le mé­pris; et ne veut plus entendre parler de lui. Une coterie de gens de lettres, en France, apprend cet événement, écrit, sans savoir de quoi il est question, condamne Rousseau et le voue au ridicule.

            Tels sont, dans la plus rigoureuse exactitude, les faits. Cherchons dans les circonstances ce qui les explique, et tâchons de découvrir pourquoi, d'un côté, Rousseau se brouille avec son hôte, et de l'autre, pourquoi les hommes de lettres Français se hâtent de donner gain de cause au littérateur Anglais, avant d'avoir aucune connaissance de l'évènement.

            C'est de Strasbourg que Rousseau demanda et obtint un passeport pour l'Angleterre. On a cru, mais sans preuves suffisantes, que le voyage de Londres fut projeté avant son départ de la Suisse [13]. Ce qui paraît cer­tain, c'est qu'alors il avait été proposé par madame la comtesse de Boufflers; ajourné par Jean-Jacques, enfin accepté par une lettre du 4 décembre 1765, écrite de (111) Strasbourg. Hume lui vanta son pays, la liberté dont on y jouissait, lui promit l'obscurité, le repos, et l'entraîna.

            Il est nécessaire de ne pas omettre une circonstance dont lui seul a parlé dans le compte qu'il a rendu sous le titre d'Exposé [14]. La voici : Croyant Rousseau réduit à l'indigence, et sentant combien il était difficile de vaincre sa fierté, David Hume imagina des moyens détournés pour venir à son secours sans exciter ses soup­çons. Il convint avec le savant Clairaut de faire acheter par un libraire, le Dictionnaire de musique; de payer cet ouvrage plus qu'il ne valait, et de faire of­frir ce prix par le libraire. Dans ce but, on voulait s'adresser aux amis de Jean-Jacques, à ses protecteurs, qui devaient concourir par des sacrifices pécuniaires, à l'exécution de ce projet; mais Clairaut mourut [15], et (112) comme il était chargé des démarches, le projet fut abandonné.

            On partit donc pour Londres, le 3 janvier 1766, sans avoir préparé de ressources. Hume entre dans quelques détails sur les tentatives qu'il fit pour y suppléer. C'é­tait d'abord une pension à laquelle Rousseau mit des conditions, et dont ensuite il refusa le paiement, ne voulant point la devoir à David, quand ils furent brouil­lés; c'étaient des arrangements pris, par l'intermédiaire de M. Steward; avec un fermier qui aurait loué à Rousseau, pour six cents livres, une maison de campagne qui en valait quatre mille; c'étaient, enfin, des propo­sitions dans le même genre, faites au colonel Webb, chez qui Jean-Jacques passa deux jours.

            Le premier soin de David, à son arrivée à Londres, fut d'écrire à son amie la comtesse de Boufflers, sous les auspices de laquelle s'était faite cette liaison, et qui avait confié Jean-Jacques à David. Voici le langage qu'il tient dans cette lettre, datée du 19 janvier 166 : « Mon pupille est arrivé en bonne santé; il est très aimable; toujours poli; souvent gai; ordinairement sociable [16]. Il ne se connaît pas lui-même, quand il se croit fait pour la solitude. Son cœur est excellent et plein de chaleur. Dans nos entretiens, il s'anime quelquefois (113) jusqu'à l'inspiration….. Un propriétaire aisé, nommé Townsend, vivant à seize milles d'ici, dans la retraite, grand  admirateur de Rousseau, ainsi que sa femme, lui propose de vivre avec lui, le laissant maître des conditions. Jean-Jacques accepte, mais avec une clause inadmissible : c'est de faire manger Thérèse à table. Cette femme met le plus grand obstacle à tout établissement. M. de. Luze, notre compagnon de route, dit qu'elle passe pour méchante, querelleuse, bavarde, et qu'elle est la cause principale du parti qu'a pris Rousseau de sortir de la Suisse. Il la dit si bornée, qu'elle ne sait ni l'année, ni le mois, ni le jour de la semaine; qu'elle ignore la valeur de l'argent. Enfin, il assure qu'elle a sur Jean-Jacques l'empire d'une nourrice sur son enfant »         

            Peu de temps après, Hume écrivit la lettre suivante à la marquise de Barbantane : « Vous avez été embarrassée par des données contradictoires sur le caractère de M. Rousseau. Ses ennemis ont fait naître des doutes sur sa sincérité. Vous m'avez demandé mon opinion. Après l'avoir examiné sous tous les points de vue, je suis maintenant en état de le juger. Je vous déclare que je ne connus jamais un homme plus aimable ni plus vertueux. Il est doux, modeste, aimant, désintéressé, doué d'une sensibilité exquise [17]. En lui cherchant des défauts, je n'en trouve point (114) d'autres qu'une extrême impatience, de la susceptibilité, et une disposition à nourrir, contre ses meilleurs amis, d'injustes soupçons. Je n'en ai cependant vu aucun exemple, mais ses querelles avec d'anciens amis, me le font présumer. Quant à moi, je passerais ma vie dans sa société, sans qu'il s'élevât aucun nuage entre nous. Il a, dans ses manières, une simplicité remarquable, et c'est un véritable enfant dans le commerce ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que ceux qui vivent avec lui, peuvent le gouverner avec la plus grande facilité. En voici une preuve : il m'a montré des lettres de Corse, dans lesquelles on l'invitait à venir dans ce pays pour y donner des lois. Il consulta Thérèse, et la répugnance de cette femme le fit entièrement renoncer à ce projet. Son chien le rend esclave. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que je suis parvenu à l'en séparer momentanément, pour l'amener dans la loge de Garrick, où il avait promis de se rendre pour être vu du roi et de la reine d'Angleterre.

            Je l'ai mis dans un village situé à six milles de Londres; mais il persiste à vouloir un isolement plus complet, et il va bientôt partir pour le pays de Galles, malgré tous les obstacles que j'ai fait naître contre l'exécution de ce projet. Dites à madame de Boufflers, que la seule plaisanterie que je me sois permise relativement à la prétendue lettre du roi de Prusse, fut faite par moi à la table de lord Ossory [18]».

            (115) Nous devons dire un mot de cette lettre. Elle prouve que David Hume a fait tout ce qui dépendait de lui pour contrarier Rousseau dans le projet qu'il avait (et qu'il exécuta, malgré tous les obstacles) d'aller de­meurer loin de Londres : elle prouve encore que l'histo­rien anglais s'est permis une plaisanterie contre Jean-Jacques, au moment même où, lui témoignant le plus grand intérêt, il se préparait à l'emmener en Angleterre. Ainsi, à l'époque où David donnait à Rousseau les plus grandes marques d'amitié, il contribuait d'un côté à le rendre un objet de ridicule, par un bon mot qui fit partie du persiflage d'Horace Walpole [19]; et de l'autre, il contrariait sourdement ses projets. Quelque minutieuses que soient ces deux circonstances, il était nécessaire de les noter en passant, pour connaître la franchise et la loyauté que David Hume mettait dans sa conduite avec l'hôte qu'il emmenait dans son pays.

            Après avoir séjourné pendant deux mois environ, tant à Londres qu'à Chiswick [20], Jean-Jacques se rendit à Wootton, maison de campagne située à cinquante lieues de la capitale, dans le comté de Derby. Elle lui était offerte par M. Davenport, distingué par sa nais­sance, sa fortune et son mérite. Il n'allait que rarement (116) dans son domaine. Rousseau ne l'accepta qu'après être convenu qu'il payerait, pour sa gouvernante et pour lui, une modique somme.

            Il s'y installe, s'y dispose à s'y promener, à botaniser, à faire de la musique, goût qu'il conservait depuis l'en­fance; et, suivant son système de se créer des occupa­tions, il se prépare à la rédaction de ses mémoires, sous le titre de Confessions.

Les deux premières lettres qu'il écrit de cette retraite, sont adressées à David Hume, et remplies d'expressions de reconnaissance et d'amitié ; mais dans une autre, écrite à M. d'Ivernois, et datée du 31 mars 1767, il commence à se plaindre amèrement de Hume, qu'il accuse d'être lié avec ses plus dangereux ennemis, et auquel, s'il n'était pas un fourbe, il aura intérieurement beaucoup de réparations à faire.

            Cette révolution est arrivée dans l'espace de vingt-quatre heures, car la lettre amicale qu'il venait d'écrire à David, porte la date du 29 mars. Il faudrait donc sup­poser que le 30, il aurait reçu des renseignements propres à l'éclairer sur le compte de son ami. Mais, d'après l'étude du caractère de Rousseau, d'après l'ob­servation qui prouve que, dans la solitude, l'imagina­tion s'effarouche aisément, il est plus naturel de croire que, tout à coup, une multitude de circonstances s'of­frirent à la fois à la mémoire de Jean-Jacques, et, quoique minutieuses en elles-mêmes, qu'elles devinrent, par leur nombre et leur coïncidence, importantes et graves. Il ne fallait qu'un incident pour les rendre telles, comme une goutte suffit pour faire déborder un vase plein d'eau.

            Ce que l'on considère dans le commerce ordinaire de la vie, comme indifférent, cesse de l'être entre (117) deux amis. Pope a bien exprimé cette pensée en di­sant que la négligence dans les petites choses, ren­dait l'amitié suspecte [21]. Il n'y avait pas de négligence de la part de Hume, quant aux attentions; mais c'é­tait bien pis, si ces attentions parurent à celui qui en était l'objet, faire partie d'un plan combiné.

      Nous sommes maintenant au vrai point de vue pour juger. Nous voyons agir les deux acteurs. L'un s'aban­donne sans réserve à l'autre, qui le fait mouvoir et dispose entièrement de lui. Chacun des deux nous rend compte, par sa correspondance, de ses pensées et de ses actions. Rousseau, confiant envers Hume jusqu'à manquer de prévoyance, va rompre tout à coup, et tout à coup le regarder comme son espion, comme dévoué à ses ennemis, et en quelque sorte comme leur agent. Il n'en donne pas de preuves incontestables, et, jusqu'à ce que nous les ayons acquises, nous pouvons, nous devons même récuser son témoignage, comme entaché de prévention; mais si, d'après les lettres de Hume, récemment publiées, nous découvrons ce qui, pendant plus d'un demi-siècle, est resté ignoré, ou sans preuves, nous serons forcés de reconnaître la justesse du tact de Rousseau, et la justice de ses plaintes.

            Voyons si le récit des faits nous mène à ce résultat, et continuons leur examen.

            D'abord, une particularité relative au départ de Rousseau pour se rendre de Londres à Wootton, doit (118) fixer un moment notre attention. David Hume et M. Da­venport louèrent une voiture pour le voyageur, et le trompèrent sur le prix. Il s'en aperçut, et témoigna beaucoup de mécontentement pour cette supercherie. Hume raconte d'une manière le fait; et dans une lettre que nous avons, Rousseau parle de ce fait à David, comme s'il s'était passé d'une toute autre manière. Com­parons les deux récits.

            Dans sa lettre du 3 avril 1766, à madame de Bouf­flers [22], Hume s'exprime ainsi: « J'ai placé Rousseau à ma satisfaction [23] et à la sienne. Il y a un M. Daven­port, homme de lettres, bon, sensible, veuf, et riche d'environ sept mille louis de revenu. Parmi ses nom­breux domaines, il en est un dans le comté de Derby, au milieu des rochers, des forêts et des ruisseaux. Il a offert cette retraite, et consenti, en riant, à prendre une pension de trente louis, pour Jean-Jacques et sa com­pagne. Tous les deux m'ont quitté depuis quinze jours; mais je crains qu'il ne soit pas heureux longtemps à Wootton. Son impatience, ses attaques de mélancolie en sont cause. Quand il est de bonne humeur, son imagina­tion embellit tout, et c'est le contrarier que de troubler sa solitude, de manière qu'il n'est pas fait pour la so­ciété. Cependant, quand il y veut aller, c'est l'homme (119) de la meilleure compagnie. Tous ceux qui l'ont vu ici, ont admiré la simplicité de ses manières, sa politesse, aisée sans affectation, et la finesse ainsi que la gaieté de sa conversation. Quant à moi, je ne connus jamais dans notre sexe, et très peu dans le vôtre, personne d'un plus agréable commerce [24].

            Voici un trait qui prouve la bonté de son cœur. M. Davenport lui avait fait accroire que la voiture qu'il lui procurait pour aller à Wootton en venait, et, comme elle y retournait, que les frais seraient peu de chose. Rousseau fut d'abord dupe de cette ruse innocente; mais un propos indiscret de M. Davenport ayant fait naître ses soupçons, il m'adressa de violents reproches. Après une heure environ de mauvaise humeur, il s'approcha de moi, m'embrassa en pleurant, et me demanda pardon de sa folie. Je mêlai mes larmes aux siennes. Racontez, je vous prie, ce trait à mesdames de Luxembourg, de Barbantane, et à tous ceux qui seront dignes de l'entendre. »

            Ce fait, qu'on recommande de raconter, ne serait rien moins qu'exact, d'après la lettre que Jean-Jacques écri­vit à David, le 22 mars 1766; lettre que David reçut, puisqu'il en cite un fragment dans la sienne à madame de Boufflers. « L'affaire de ma voiture n'est pas arrangée, parce que je sais qu'on m'en a imposé : c'est une petite faute qui peut n'être que l'ouvrage d'une vanité obligeante, quand elle ne revient pas deux fois. Si vous y avez trempé, je vous conseille de quitter une fois pour toutes, ces petites ruses, qui ne peuvent avoir un bon principe, quand elles se tournent en (120) pièges contre la simplicité. Je vous embrasse, mon cher patron, avec le même cœur que j'espère et désire trouver en vous ».

            Ainsi, Jean-Jacques ignorait la part que David pou­vait avoir dans la supercherie de M. Davenport; con­séquemment, la scène serait inventée par le patron, qui, ayant sous les yeux la lettre de Rousseau, puisqu'il en transcrit une partie dans celle qu'il écrit à madame de Boufflers, en imposait sciemment à cette dame. Mais cette scène n'était pas de son invention, et cette cir­constance ajoute aux soupçons qu'inspire la conduite équivoque de David. Il en fait seulement une autre ap­plication, en la dénaturant. Elle se retrouve dans les ex­plications, datées du 10 juillet 1766, et que Jean-Jacques donne enfin, à la sollicitation de M. Davenport [25]. Dans la scène telle qu'elle eut lieu, et qui eut pour cause une manœuvre de lettres et des regards scrutateurs de Hume, celui-ci resta froid à l'émotion de son ami, et ne mêla point ses larmes aux siennes. Notons que ces explications sont adressées à David Hume, qui n'a point contredit le récit de cette scène, que lui-même avait autrement ra­contée.

            Cette même scène se lit encore dans les lettres de Rousseau, datées du 9 avril et du 10 mai; la pre­mière adressée à madame de Boufflers, et la seconde à M. de Malesherbes. Il donne dans celle-ci plus de détails que dans celle-là, qu'il avait écrite au moment où il était le plus agité. La peine de cœur qu'il éprouvait (121) était excessive : elle l'était au point de troubler sa raison. Assez malheureux pour s'apercevoir de cet état digne de pitié, il dit à madame de Boufflers : J'ai toutes mes facultés dans un bouleversement qui ne me permet pas de vous parler d'autre chose. Mais il reprend bientôt le dessus; et, fidèle au système qu'il s'était fait d'oublier les hommes, il se livre aux impressions qu'inspirait le lieu pittoresque qu'il habitait, et le décrit avec ce charme qu'il sait si bien communiquer quand il est inspiré [26].

            Voulant bannir Hume de sa mémoire, il forme la résolution de ne plus correspondre avec lui. Mais il ne pouvait éviter d'en entendre parler, toute son existence, au milieu d'un pays étranger, se composant, pour ainsi dire, de rapports créés par David Hume. Comment rompre entièrement ces rapports, et que devenir? Sa­chant attendre les évènements qu'il ne pouvait ni prévoir ni prévenir, il n'y songe plus, et s'occupe des agréments du lieu qu'il habite [27]. Voyons ce qui se passe à Londres, pendant qu'il se livre à la botanique, et se dispose à composer ses mémoires.

            Hume était, ou devait être, étonné du silence de Rousseau. Le mois d'avril se passa sans recevoir de ses nouvelles. Il correspondait avec les amis de Jean-Jac­ques. Ce fut à l'un deux, dont le nom n'a point été con­servé, qu'il écrivit la lettre suivante, que nous copions textuellement [28].

 


            (122) Little street, Leicester Fields, ce 2 mai 1766.

            « J'ai besoin de bien d'apologies, monsieur, auprès de vous, d'avoir tardé si longtemps de reconnaître l'honneur que vous m'avez fait; mais j'ai différé de vous répondre jusqu'au temps que notre ami serait éta­bli. Il paraît être à présent dans la situation la plus heu­reuse, ayant égard à son caractère singulier, et il m'é­crit qu'il en est parfaitement content. Il est à cinquante lieues éloigné de Londres, dans la province de Derby, pays célèbre pour ses beautés naturelles et sauvages. M. Davenport, très honnête homme et très riche, lui donne une maison qu'il habite fort rarement lui-même, et comme il y entretient une table pour ses domestiques, qui ont soin de la maison et des jardins, il ne lui est pas difficile d'accommoder notre ami et sa gouvernante de tout ce que des personnes si sobres et si modérées peuvent souhaiter. Il a la bonté de prendre trente livres sterlings (environ trente louis) par an, de pension, car, sans cela, notre ami n'aurait mis le pied dans sa maison. S'il est possible qu'un homme peut vivre sans oc­cupation, sans livres, sans société, et sans sommeil, il ne quittera pas ce lieu sauvage et solitaire, où toutes les circonstances qu'il a jamais demandées, semblent concourir pour le rendre heureux. Mais je crains la faiblesse et l'inquiétude naturelles à tout homme, surtout à un homme de son caractère. Je ne serais pas surpris qu'il quittât bientôt cette retraite; mais en ce cas-là, il sera obligé d'avouer qu'il n'a jamais connu ses propres forces, et que l'homme n'est pas fait pour être seul. Au reste, il a été reçu parfaitement bien dans ce pays-ci. Tout le monde s'est empressé de lui (123) montrer des politesses, et la curiosité publique lui était même à charge.

            Madame de Boufflers vous a sans doute appris les bontés que le roi d'Angleterre a eues pour lui. Le secret qu'on veut garder sur cette affaire, est une cir­constance bien agréable à notre ami [29]. Il a un peu la faiblesse de vouloir se rendre intéressant en se plai­gnant de sa pauvreté et de sa mauvaise santé. Mais j'ai découvert, par hasard, qu'il a quelques ressources d'ar­gent, très petites à la vérité, mais qu'il nous a cachées quand il nous a rendu compte de ses biens. Pour ce qui regarde sa santé, elle me paraît plutôt robuste qu'infirme, à moins que vous ne vouliez compter les accès de mélancolie et de spleen auxquels il est sujet. C'est grand dommage; il est fort aimable par ses ma­nières; il est d'un cœur honnête et sensible; mais ces accès l'éloignent de la société, le remplissent d'hu­meur, et donnent quelquefois à sa conduite un air de bizarrerie et de violence, qualités qui ne lui sont pas naturelles ».

            Cette lettre mérite d'être remarquée. 1°, Elle fait voir jusqu'à quel point la prétention qu'avait Hume d'écrire élégamment dans notre langue, est fondée, et s'il est possible, comme il l'a prétendu, que Rousseau l'ait assuré. qu'aucun auteur français ne l'aurait surpassé. , Elle prouve l'indiscrétion de David, qui n'a encore confié qu'à une douzaine de personnes le secret de la pension du roi d'Angleterre; secret qui devenait celui de la comédie. 3°, Elle est écrite sur un tout autre ton que celui dont jusqu'alors David avait parlé de Rousseau. (124) Elle eût été probablement moins réservée, si elle n'était adressée à un ami de ce dernier; Hume prévoit trop bien ce qui va arriver, pour qu'il ne soit pas instruit de ce qui se passe depuis un mois à Woot­ton. Il rappelle la maxime de Diderot, il n'est pas bon que l'homme soit seul; maxime dont Jean-Jacques avait été si justement affecté. 4°, Enfin, elle contient plusieurs accusations indirectes, sur lesquelles il est nécessaire de s'arrêter un moment; parce que si elles étaient fondées, elles supposeraient de l'impudence et de l'hypocrisie. Rousseau se plaignait de sa santé, mais non de sa pauvreté. Le vice de conformation qu'il avait dans la vessie, l'usage habituel des bougies, circonstances bien connues, donnent le droit de se plaindre de la santé : une existence douloureuse, quand la vie ne serait pas compromise, justifie les plaintes. Parce que Jean-Jacques n'a pas eu le mal de mer en passant le détroit, tandis que l'insulaire en était incommodé, le premier est métamorphosé par le second en homme robuste. Quant aux réticences, il faudrait plus de détails et de preuves : l'accusation est sans fondement, si David connaissait de Rousseau ces réticences; si c'est d'un tiers, il faudrait savoir quel il est, et connaître ce qu'il a caché : Jean-Jacques a souvent donné l'état de sa fortune. Il est mort ayant 1140 livres de rente viagère, dont 600 appartenaient à Thérèse, à qui le libraire Rey les faisait, pour reconnaître les bénéfices considérables que lui avaient produits les ouvrages de Rousseau. Les faits démentent donc M. Hume, et l'on doit sentir que si son assertion eût été appuyée de preuves, il aurait eu soin de les donner. Nous devons dire, à cette occasion, que dans ses lettres à madame de Boufflers, il ne cesse de lui recommander (125) de prendre des informations chez le banquier Rougemont; mais il ne s'explique, ni sur l'objet, ni sur la nature de ces informations, et rien ne prouve qu'elles concernassent Rousseau. Nous n'en aurions point parlé, sans la découverte, faite par hasard, de ces très petites ressources. Les ennemis de Jean-Jacques l'ont taxé d'or­gueil, prétendant qu'il se vantait même de sa pauvreté : David dit qu'il s'en plaint, et l'accuse de faiblesse. Il faudrait cependant s'entendre.

            Il paraît que lorsqu'il écrivit la lettre que nous ve­nons de rapporter, il regardait l'affaire de la pension comme terminée; mais elle était loin de l'être, comme on va le voir.

            La condition mise par Jean-Jacques à son acceptation était remplie; c'est-à-dire, que celui qu'il appelait son père, milord Maréchal, dont il voulait le consentement, l'avait envoyé. Le refus devenait inconséquent; c'était manquer à ses amis, à ses protecteurs, au Roi même : c'était s'exposer aux reproches d'orgueil, de folie et d'ingratitude. Mais l'idée de cette pension venait de Hume, et Rousseau ne voulait point la lui devoir.

            David rendant compte à madame de Boufflers de ce qui se passe à cette occasion, nous n'avons rien de mieux à faire qu'à présenter son propre témoignage. Voici ce qu'il écrit à cette dame [30], le 16 mai 1766:

            « Rousseau vient de se rendre coupable d'une incon­cevable extravagance; vous savez combien j'ai fait de démarches de son consentement [31], pour lui obtenir une (126) pension. Dès que milord Maréchal eut donné son avis, j'en avertis le général Conway, qui termina l'affaire, obtint une décision favorable du Roi, m'en fit part, et me témoigna la joie qu'il éprouvait d'avoir rendu service à un homme du mérite de Jean-Jacques. Il ajoute, que s'il eût eu son adresse, il lui aurait écrit directement. J'en­voyai sa lettre à Jean-Jacques. Hier je vis le général, qui me montra la réponse de Rousseau, me priant de détruire ses scrupules. Je compte lui mander qu'il ne peut plus hésiter sans s'exposer aux justes reproches du Roi, du lord Conway, de lord Maréchal et de moi.

            Milady Aylesbury croit que son humeur est causée par la lettre d'Horace Walpole. Celui-ci vient d'en faire une seconde pleine d'esprit; mais il est résolu de n'en point laisser prendre de copie. Il m'assure qu'il est, ainsi que madame du Deffand, innocent de la publica­tion de la première lettre [32], prétendant qu'elle est due à l'une de vos amies.

            Vous connaissez probablement la lettre de Voltaire à notre philosophe étranger; j'imagine qu'elle le réveil­lera de sa léthargie. Ce sont deux gladiateurs dignes d'entrer en lice : ils rappelleront la lutte de Darès et d'Entellus [33]. La souplesse, l'ironie et la grâce de l'un, formeront un contraste agréable avec la véhémence et l'énergie de l'autre.»

            La réponse de Jean-Jacques au général Conway, que David faisait passer à madame de Boufflers, est du 12 mai (127) 1766, et fait partie de la correspondance. Ayant à se plaindre de Hume, ne voulant pas lui devoir la pension, et ne pouvant encore donner au général la véritable raison de son refus, il lui dit que de nouveaux malheurs lui ôtant la liberté d'esprit nécessaire, il était forcé de suspendre sa résolution sur toute affaire impor­tante. «Loin de me refuser, ajoute-t-il, aux bienfaits du Roi, par l'orgueil qu'on m'impute, je le mettrais à m'en glorifier, et tout ce que j'y vois de pénible, est de ne pouvoir m'en honorer aux yeux du public, comme aux miens propres. » On conclut de ce passage, que le véritable motif de son refus était le secret que le Roi exigeait.

            Quant à la lettre de Voltaire, dont parle Hume, il est probablement question de celle au docteur Pansophe, qui fut imprimée ou publiée à Londres, et attribuée à cet homme célèbre : il en écrivit, à cette occasion, une à M. Hume [34]. C'est une ironie sanglante contre Rousseau qui ne la connut point; s'il lut le pamphlet du docteur Pansophe, il n'y répondit pas, et le bon Hume fut trompé dans son espoir.

            Pour éviter le reproche de partialité, nous continuons de produire la correspondance de David, et nous le laissons exposer lui-même les faits. Voici ce qu'il écrivait (128) le 15 Juillet 1766, à madame de Boufflers, qu'il ne pre­nait pour confidente qu'à la dernière extrémité [35].

            « J'espérai, dit-il, le ramener et lui faire comprendre que la condition du secret sur cette pension était ou devait lui être plus agréable. J'engageai le général Conway à prier le Roi de se départir de cette condition, qui sem­blait offenser Rousseau. Ce général y consentit, pourvu que je fusse certain de son acceptation. Sur ces entrefaites je reçus la lettre incluse (celle du 23 juin) ».

            Hume met la réponse qu'il y fit : il demande avec une remarquable énergie à se justifier, et somme Jean-Jacques, sur l'honneur, sur l'amour de la justice et de la vérité, de lui déclarer et l'accusation et les accusateurs.

            « Quoique je suppose un calomniateur, je sais qu'il n'en est pas; soit parce qu'il ne reçoit aucune lettre par, la poste [36], soit parce qu'on ne pourrait, s'il en rece­vait, que lui parler des preuves de ma constante amitié. C'est donc un projet formé de me nuire. Son affliction n'était qu'un mensonge, car M. Davenport m'écrivait dans le même instant et me parlait de la gaieté, de la sociabilité de Rousseau. Il lui remit ma lettre en exi­geant une réponse. Jean-Jacques promit de la faire. M. Davenport crut que ses reproches portaient sur ma liaison avec quelques philosophes de Paris, ennemis de cet homme.

            Donnez-moi vos avis. Si je suis le conseil que me donnent lord Herford et le général Conwai, de publier les détails relatifs à cette querelle, je ruine entièrement (129) ce malheureux. [37] Chacun tournera le dos à un être aussi faux, aussi ingrat, aussi méchant, aussi dangereux. Je ne sais dans quel coin de terre il pourrait aller cacher sa honte, et cette situation aurait pour résultat le désespoir ou la folie. Malgré sa conduite monstrueuse envers moi, je ne puis me résoudre à commettre une telle cruauté envers un homme qui a si longtemps trompé une partie du genre humain. D'un autre côté, le silence a ses dangers. Il compose maintenant un livre dans lequel il me désho­norera par ses mensonges atroces. Il écrit ses mémoires. Supposez qu'ils soient publiés après sa mort, ma jus­tification perdra beaucoup de son authenticité. L'on me dira qu'il est aisé d'inculper un mort. J'ai donc l'intention d'écrire le récit de cette querelle, en y joi­gnant les pièces originales; de donner à ce récit, la forme d'une lettre adressée au général Conway; d'en faire des copies qui seront déposées dans vos mains, dans celles de milord Maréchal, du général Conway, de M. Davenport et de quelques autres personnes, enfin d'en envoyer une à Jean-Jacques en lui désignant les dé­positaires, afin que, s'il a quelque chose à répondre, il le leur adresse. Tel est mon projet en ce moment. Mais n'est-il pas cruel pour moi, de prendre tant de peine à cause d'un pareil scélérat.

            Ne soyez pas surprise si vous entendez parler de cette affaire dans Paris. J'en ai entretenu tous les amis que j'y possède, afin de me justifier contre un homme si dangereux : j'en ai dit un mot au baron d'Holbach. Faites-en part au prince de Conti en lui demandant ses ordres (130) sur la conduite que j'ai à tenir. Je désirerais, si la santé de la maréchale de Luxembourg lui permettait de recevoir de pareilles confidences, que vous eussiez la bonté de la lui faire. Je compte sur l'intérêt de madame de Barbantane, si elle est à Paris. Je n'ai pas encore écrit à milord Maréchal, mais je vais le faire ».

            Cette lettre méritait d'être rapportée, pour faire connaître l'emportement du bon David. Soit qu'on se mé­fiât de sa sincérité, soit qu'on vît cette querelle sous son véritable point de vue, elle ne fit perdre à Jean-Jacques aucun des amis qui lui restaient. M. Davenport conti­nua de le voir et même correspondit dans la suite avec lui lorsqu'il sortit de l'Angleterre. Le prince de Conti le reçut après cet évènement et lui offrit un asile. Personne ne crut que Rousseau fût le plus grand scélérat qu'il y eût au monde. Les gens raisonnables le plaignirent, parce qu'il était à plaindre, plus encore en mettant les torts de son côté qu'en le supposant innocent. Ils durent suspendre leur jugement, parce qu'ils n'avaient pas les renseignements que nous publions pour la première fois : c'est-à-dire la correspondance secrète de Hume, dans laquelle il se présente lui-même plutôt comme l'observateur de Rousseau que comme son ami. Poursuivons.

            Nous devons faire remarquer la différence que chacun des deux amis tint dans sa conduite, en se brouillant avec l'autre. La personne qui les avait liés ensemble avait un droit égal à leurs confidences réciproques et devait naturellement être l'arbitre et même le juge en dernier ressort de leur différent. C'était la comtesse de Boufflers. Rousseau sentit son devoir, et ne s'en écarta point. Le 9 avril 1 766, il lui écrit la lettre dont nous avons déjà parlé, dans laquelle il lui dit, il faut absolument que vous connaissiez ce David Hume à qui vous (131) m'avez livré. Que fait Hume? il informe tout le monde littéraire de la France, des torts de Jean-Jacques. Madame de Boufflers ne les apprend qu'après les d'Alembert, les d'Holbach, etc. Elle reçoit enfin la lettre que nous avons rapportée et que David ne pouvait plus se dispenser d'é­crire. Voici la réponse remarquable qu'elle fit à cette lettre. La date du post-scriptum prouve qu'elle fut commencée le 22 juillet à Pougues, où madame de Boufflers avait accompagné le prince de Conti.

            « Quelque raison que vous me puissiez dire, pour ne m'avoir pas instruite la première de l'étrange évène­ment qui occupe à cette heure l'Angleterre et la France, je suis convaincue que par réflexion vous sentirez, si vous ne l'avez déjà senti, qu'il n'y en peut avoir de valable. Le chagrin que vous prétendez avoir voulu m'éviter, ne pouvait être que retardé, et l'état d'incertitude où vous m'avez laissée était plus pénible sans doute, que la pleine connaissance du fait. Concevez tous les motifs que j'avais de croire l'histoire fabuleuse ; combien ma surprise et mon ignorance, que j'exprimais naïvement dans mes lettres, contribuaient à la faire regarder comme telle par les personnes qui concluaient, ainsi que moi, que le baron d'Holbach [38] n'eût pas dû être votre pre­mier confident: enfin le déplaisir que vous m'avez causé par une conduite qui déroge un peu, ce me semble, à l'amitié que vous m'avez promise. En tout cela (132) vous trouverez, je pense, de quoi contre-balancer les faibles motifs qui vous ont déterminé au silence avec moi. Per­suadée que vous êtes incapable de vous refuser à l'évi­dence, ou de nier une vérité reconnue, je tiens ce point pour accordé, et je le conclus, en vous assurant que, si j'ai commencé par vous expliquer mes sentiments à cet égard, ce n'est pas que mon mécontentement soit consi­dérable. C'est pour agir avec plus d'ingénuité ; pour qu'on ne me soupçonne pas d'affecter de la modération; enfin, pour traiter les choses dans l'ordre qu'il convient, en réservant le plus important pour le dernier.

            Voici, maintenant, la question qui se présente. Avez-vous recommandé au baron d'Holbach de taire ou de répandre les plaintes que vous faites du procédé de Rousseau? Le public, non encore instruit, les trouve amères, et juge que le baron, en servant votre indigna­tion dans sa première chaleur, vous a mal servi vous-même. Votre douceur, votre bonté, l'indulgence que vous avez naturellement, font attendre et désirer de vous des efforts de modération, qui passent le pouvoir des hommes ordinaires. Pourquoi se hâter de divulguer les premiers mouvements d'un cœur grièvement blessé que la raison n'a pu encore dompter? Pourquoi vous dérober la plus noble vengeance qu'on puisse prendre d'un ennemi [39], d'un ingrat, ou plutôt d'un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent (souffrez cet adoucissement); celle de l'accabler de votre supériorité, de l'éblouir par l'éclat de cette vertu même (133) qu'il veut méconnaître ? Mais venons au fond de l'affaire. La lettre de Rousseau est atroce; c'est le dernier excès de l'extravagance la plus complète : rien ne peut l’excuser, et c'est l'impossibilité d'effacer une pareille faute qui fera le tourment de sa vie. Ne croyez pas pourtant qu'il soit coupable d'artifice, ni de mensonge; qu'il soit un imposteur, ni un scélérat. Sa colère n'est pas fondée, mais elle est réelle [40], je n'en doute pas.

            Voici le sujet que j'en imagine: j'ai oui dire, et on le lui aura peut-être mandé, qu'une des meilleures phrases de la lettre de M. Walpole était de vous [41]; que vous aviez dit, en plaisantant et parlant au nom du roi de Prusse : si vous aimez les persécutions, je suis Roi et je puis vous en procurer de toutes les espèces; que depuis cela, M. Walpole avait employé cette phrase, disant qu'elle était de vous, pour ne pas s'approprier un bon mot dont il était l'auteur. Si ce fait est vrai, et que Rousseau l'ait su; sensible, fougueux, mélancolique, orgueilleux même, comme on dit qu'il l'est, faut-il s'étonner qu'il soit devenu fou de rage? Cette lettre, si (134) peu digne de son génie, qu'il adresse au gazetier anglais, témoigne sa disposition et en indique la cause. Tel est indubitablement le vrai principe de son déplorable éga­rement, que j'ai deviné trop tard; car, de l'accuser, comme vous faites, de préméditation, de dessein formé de vous nuire et de vous déshonorer, c'est ce qui n'est utilement vraisemblable. Tous les intérêts humains se réunissent pour l'en détourner. Estime-t-il la gloire, la réputation ? était-ce un moyen d'acquérir l'un ou l'autre de se montrer ingrat? Il est sans appui, sans ressource, sans consolation quelconque, si vous l'aban­donnez; et vous imaginez que c'est de sang froid, avec toute sa raison, qu'il s'expose à de pareils malheurs ! Non : il n'est pas possible.

            On assure que vous avez écrit qu'il voulait se ranger du côté de l'opposition [42]: je ne puis croire que vous ayez eu cette idée. Rousseau de l'opposition ! Connaît-il les différents intérêts de l'Angleterre! Derbyshire est-il un lieu propre à intriguer ? Tirera-t-il plus d'avantage des seigneurs du parti, qu'il n'en a pu tirer, s'il l'eût voulu, de votre amitié, de la protection de M. Conway, et des bontés du Roi ? Mais c'en est trop là-dessus [43]. Je le répète, je ne me persuaderai qu'à la dernière ex­trémité, qu'il ait formé un projet infâme et nuisible à lui-même, avec l'entier usage de sa raison. Mais cette (135) raison une fois troublée par ses passions ardentes, il n'a pu s'en servir pour les commander. Il a oublié toute décence. Il a cru, contre toute apparence, ce qu'il ne devait jamais penser, ce que la rectitude de son propre cœur aurait dû empêcher qu'il pensât jamais: c'est qu'un homme connu, estimé comme vous l'êtes, dont la probité est confirmée par un long exercice, ait pu tromper tant d'années, ou changer en un instant. Quel­ques preuves qu'on lui ait données contre vous, il a dû les rejeter, démentir ses yeux même, et s'expliquer sur ses soupçons avec honte d'être assez faible pour les avoir conçus. Au reste, si ses plaintes ne sont fondées que sur la phrase qu'on vous attribue, on peut dire que son amour propre est trop facile à blesser, puisque cette phrase est plutôt une satire contre le pouvoir arbitraire que contre lui [44]. Se laisser aller à cette violence, sur une simple raillerie ; passer toute borne ; oublier tout devoir, c'est un excès d'orgueil bien criminel. S'il vous a cru de moitié dans toute la lettre, cela l'excuse un peu plus, mais pas assez. Mais vous! au lieu de vous irriter contre un malheureux qui ne peut vous nuire et qui se ruine entièrement lui-même, que n'avez-vous laissé agir cette pitié généreuse dont vous êtes si susceptible ? Vous eussiez évité un éclat qui scandalise, qui divise les es­prits, qui flatte la malignité, qui amuse, aux dépens de tous deux, les gens oisifs et inconsidérés, qui fait faire des réflexions injurieuses, et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. J'ose croire que, si vous eussiez été près de moi, lorsque cette cruelle (136) offense vous a été faite, elle vous eût inspiré plus de compassion que de colère. Mais, dans l'état où sont les choses, il ne faut s'occuper du passé, qui est irrémé­diable, qu'autant qu'il en est besoin pour régler votre conduite présente et future. Vous me demandez mon avis sur une question délicate ; savoir, si vous devez instruire le public de cette aventure par un écrit, ou l'ensevelir dans l'oubli. C'est à quoi j'ai besoin de réfléchir. Je vais me reposer : mais, avant de conclure cette première partie de ma lettre, je dois vous déclarer que c'est par le devoir que vous m'en imposez et selon ce que l'amitié exige de moi, que je hasarde mon opi­nion, et que j'entreprends de vous dire ce que je ferais, mais non pas peut-être ce que vous devez faire ; car il est difficile de se mettre entièrement à la place d'autrui. En conséquence, soit que vous suiviez, soit que vous rejetiez mon avis, je serai contente si vous l'êtes, et si le public vous approuve. Je n'ai pas la présomption de me croire la capacité qu'il faudrait pour bien con­seiller un homme tel que vous qui a sa gloire à soutenir, et sur lequel tous les yeux vont se fixer. Votre préven­tion en ma faveur ne peut aller jusqu'à me la supposer [45]; vous faites bien néanmoins, dans la crise où vous êtes, de ne négliger aucune précaution, et d'écouter tous les avis. Le mien, en particulier, sans être décisif, ne peut être méprisable; et les sentiments qui le dicteront, doivent sans doute lui donner quelque poids.

            Ce 25, à Paris ( juillet). (137)

            P.S. Ma lettre a été interrompue trois jours, pen­dant lesquels j'ai fait soixante-quatre lieues [46]. En ar­rivant à Paris, j'ai trouvé la vôtre à M. d'Alembert, qui l'avait envoyée chez moi pour que je la lusse. J'avoue qu'elle m'a surprise et affligée au dernier point. Quoi ! vous lui recommandez de la communiquer [47], non seu­lement à vos amis de Paris (dénomination bien vague et bien étendue), mais à M. de Voltaire, avec qui vous avez peu de liaison et dont vous connaissez si bien les dispositions! Après ce trait de passion;. après tout ce que vous avez dit et écrit, les réflexions que je vous communiquerais, les conseils que je pourrais vous don­ner, seraient inutiles. Vous êtes trop confirmé dans votre opinion, trop engagé, trop soutenu dans votre colère, pour m'écouter. Peu s'en faut que je ne brûle ce que j'ai déjà écrit [48]. Au reste, vous aurez ici un parti nombreux composé de tous ceux qui seront char­més de vous voir agir comme un homme ordinaire. Ce n'est pas un médiocre avantage pour ceux qui ne (138) pouvaient atteindre jusqu'à votre hauteur, de vous rap­procher tant soit peu de la leur. Pour moi, je suis pénétrée de cet évènement. Je n'ai pas la force d'écrire rien de plus sur ce triste sujet et je n'ajouterai que quelques lignes, parce que ma conscience et mon amitié m'y obligent. Si les choses sont telles que je me les figure, le trouble de Rousseau en écoutant M. Davenport et en lisant votre lettre, n'est point la conviction d'une noirceur méditée. Il naît d'un trait de lumière qui lui aura fait entrevoir l'abîme où son fol orgueil l'a préci­pité. Il aura commencé à douter de la réalité de ses griefs; il en aura été accablé. Nous verrons quel effort il fera pour se tirer de ce mauvais pas.

            Autre article auquel je dois répondre. M. le prince de Conti, à qui je n'ai pas montré votre lettre, parce qu'il est absent depuis six jours, s'était chargé de l'information chez M. de Rougemont. Il l'a différée d'un jour à l'autre ; ensuite il a passé lui-même chez ce ban­quier, qui s'est trouvé sorti. Le banquier, voyant un tel nom, aurait dû venir sur-le-champ demander quels ordres on avait à lui donner. Il n'en a rien fait : bref, tantôt par une raison, tantôt par une autre, ce que nous voulions savoir n'a pas été su. Vous ne me connaissez point quand vous imaginez que je puisse vous avoir caché le résultat des recherches que nous faisions de con­cert. Mais que prétendez-vous faire des nouvelles infor­mations dont vous chargez M. d'Holbach? Vous n'avez pas dessein apparemment de rien écrire contre ce malheureux homme qui soit étranger à votre cause [49]? Vous ne serez pas son délateur, après avoir été son protecteur. De semblables examens doivent précéder les liaisons et non suivre les ruptures. Au nom ce que vous vous devez, au nom d'une amitié dont l'estime fut la base, prenez garde à ce que vous allez faire. Que craindriez-vous ? Ni Rousseau, ni personne ne peut vous nuire. Vous êtes invulnérable si vous ne vous blessez pas vous-même.

            J'ai fait prier votre ami, M. Smith, de venir chez moi. Il me quitte à l'instant, je lui ai lu ma lettre. Il appréhende aussi bien que moi, que vous ne soyez trompé dans la chaleur d'un si juste ressentiment. Il vous prie de relire la lettre de Rousseau à M. Conway. Il ne nous paraît pas qu'il refuse la pension, ni qu'il désire qu'elle soit publique. Il demande qu'elle soit différée, jusqu'à ce que la tranquillité de son âme, alté­rée par un violent chagrin, soit rétablie, et qu'il puisse se livrer tout entier à sa reconnaissance. Dans la mau­vaise humeur où il était, votre méprise qu'il aura crue volontaire, aura achevé de l'aigrir et de lui renverser la raison » .

             Cette lettre contient tout ce qu'on pourrait dire en faveur de Rousseau, et madame de Boufflers, en exposant les torts des deux amis, rend le lecteur juge, mieux que nous ne pourrions le faire. Tout le tort de Jean-Jacques serait d'avoir cru avec trop de facilité, nous ne disons pas légèrement, parce qu'il avait des motifs raisonnables de croire. En lisant attentivement cette lettre, on est persuadé que David n'était étranger ni au persiflage que Walpole eut l'insolence de mettre sur le compte de (140) Frédéric; ni au bruit calomnieux qui faisait, de Jean-Jacques, en le supposant dans le parti de l'opposition, un ingrat, un tracassier, un intrigant, un homme en contradiction avec les principes hautement professés par lui (obéissance passive aux lois du pays qu'il habite et silence sur le gouvernement de ce pays).

            Deux causes expliquent donc la conduite de Rousseau, la motivent suffisamment d'après la connaissance que nous avons de son caractère, et rendent son indignation légitime: la lettre du roi de Prusse et un bruit injurieux à l'honneur de Jean-Jacques. Et celui qui lui donna l'hospitalité a pris à l'une comme à l'autre une part active ! Si ce double rôle était aussi bien démontré pour nous qu'il le parut aux yeux de Rousseau ; s'il était aussi bien prouvé qu'il est probable, on conviendra que, mieux vaut un ennemi déclaré qu'un ami de l'étoffe de David Hume. Madame de Boufflers devait commencer par Hume, parce qu'il fallait, s'il en était encore temps, arrêter le mal; ce qui dépendait plus de David, vivant dans le monde, que de Jean-Jacques, enseveli dans la solitude. D'ailleurs elle connaissait les torts de l'histo­rien, c'est-à-dire son indiscrétion, mais elle ignorait ceux de son rival.

            Elle écrit donc ensuite à Rousseau une lettre datée de Paris, le 27 juillet 1766 [50]. «M. Hume m'a envoyé, monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite; je n'en vis jamais de semblable : tous vos amis sont dans la consternation et réduits au silence. Eh! que peut-on dire pour vous, monsieur, après une lettre si peu digne de votre plume, qu'il vous est impossible de vous en justifier, quelque offensé que vous puissiez vous croire?

            (141)Mais quelles sont donc ces injures dont vous vous plai­gnez? quel est le fondement de ces horribles reproches que vous vous permettez? Ajoutez-vous foi si facilement aux trahisons? Votre esprit, par ses lumières, votre cœur, par sa droiture, ne devaient-ils pas vous garantir des soupçons odieux que vous avez conçus? Vous vous y livrez contre toute raison, vous qui eussiez dû vous refuser a l'évidence même, et démentir jusqu'au témoi­gnage de vos sens. M. Hume, un lâche! un traître! Grand Dieu! mais quelle apparence qu'il eût vécu cin­quante ans aimé, respecté, au milieu de ses compatriotes, sans en être connu? Attendait-il votre arrivée pour lever le masque? Et pour quel intérêt? Ce ne peut être ni jalousie, ni rivalité. Vos génies sont différents, ainsi que vos langages, ainsi que les matières que vous avez traitées. Il n'envie pas non' plus votre bonne fortune, puisque de ce côté, il a toutes sortes d'avantages sur vous; ce serait donc seulement le plaisir de faire le mal et de se déshonorer gratuitement, qui lui aurait inspiré les noirceurs dont vous l'accusez. Qui connut jamais de pareils scélérats? de pareils insensés? Ne sont-ce pas des êtres de raison? Je veux néanmoins supposer, un moment, qu'il en existe : je veux, de plus, supposer que M. Hume soit un de ces affreux prodiges. Vous n'êtes pas justifié pour cela, monsieur; vous l'avez cru trop tôt; vous n'avez pas pris des mesures suffisantes, pour vous garantir de l'erreur. Vous avez en France des amis et des protecteurs; vous n'en avez consulté aucun : et quand bien même vous eussiez fait tout ce que vous avez omis; quand vous auriez acquis toutes les preuves imaginables de l'attentat le plus noir, vous eussiez dû modérer votre emportement contre un homme qui vous a réellement servi. Les liens de l'amitié sont respectables, (142) même après qu'ils sont rompus, et les seules apparences de ce sentiment le sont aussi. M. le prince de Conti, madame la maréchale de Luxembourg et moi, nous attendons impatiemment vos explications sur cette incompréhensible conduite. De grâce, monsieur, ne les différez pas; que nous sachions au moins comment vous excuser, si l'on ne peut vous disculper entièrement. Le silence auquel nous sommes forcés, vous nuit plus que toute chose ».

            Cette lettre et la précédente mettent dans tout son jour le beau caractère de madame de Boufflers. Placée entre deux amis qui cessent de l'être pour devenir en­nemis irréconciliables, ne voulant perdre aucun des deux, juge, et bon juge de leur différent qu'elle voit sous son véritable point de vue ; elle détermine les torts de chacun, les lui désigne, non seulement sans aucun pal­liatif, mais en les aggravant même pour le mieux disposer à l'indulgence, en lui faisant ainsi sentir qu'il en a besoin pour lui-même; elle nous donne enfin une leçon qu'il est plus facile d'admirer que d'imiter... Genus irritable vatum.

            Passons à la réponse que lui fit David Hume, dont la conduite passionnée, haineuse et maladroite, allait donner gain de cause à Rousseau, qui ne cherchait point d'ennemis à son ennemi; qui, se croyant trahi [51], (143) ne se vengeait que par un silence dédaigneux, et que même il aurait gardé toujours, si David ne l'eût forcé de le rompre.

            La lettre de David Hume porte la date du 12 août 1766 [52]: elle commence par des remerciements pour les avis qu'on lui donne, même pour les reproches qu'on lui fait et par des excuses qui sont fort mauvaises. «Il eût été, dit-il , fort inconvenant que vous et M. le prince de Conti, fussiez instruits de ma querelle avec Jean-Jacques, par d'autres que par moi. Je vous savais à cent lieues de Paris. J'écrivis à la vérité au baron d'Holbach, mais sans lui recommander ni en attendre le secret. Je croyais que cette histoire serait racontée à huit ou dix personnes; dans une semaine ou deux, vingt ou trente pouvaient en entendre parler, et il fallait trois mois avant qu'elle vous parvînt à Pougues. Je m'imaginais peu qu'un fait particulier raconté à un seul homme, serait porté d'un bout du royaume à l'autre en un moment. Si le roi d'Angleterre avait déclaré la guerre à celui de France, cette nouvelle n'eût pas fait plus de bruit, que ma rup­ture avec Rousseau. J'avoue que cela m'inquiéta. Je dif­férai de vous écrire, attendant de jour en jour de nou­veaux renseignements pour vous les communiquer, afin qu'il vous fût possible de me donner des conseils avec plus de connaissance de cause. Vous voyez que mon erreur vient de ce que j'ai mal calculé [53]. Je vous prie de m'accorder mon pardon et de l'obtenir du prince de (144) Conti. Quant à l'article bien plus important que l'oubli des devoirs de la politesse, c'est-à-dire mon emportement et ma précipitation envers Rousseau, je vous soumets les considérations suivantes sur lesquelles j'appelle toute votre attention. Songez, 1 °, à l'effet d'une lettre aussi outrageante que celle qu'il m'écrivit subitement après tant de services rendus par moi et au moment où il n'en avait plus besoin; 2°, à la découverte que je fis sur-le-champ que sa fureur, si elle était réelle, n'était point le résultat d'une passion soudaine, mais bien d'un calcul fait de sang-froid pendant plusieurs mois et dans le temps même que je lui rendais les plus grands services; 3°, au mensonge prémédité qu'il fit [54] dans le détail qu'il vous a donné d'une conversation que nous eûmes ensemble. Mais ce qui m'a déterminé à ne garder aucune mesure avec cet homme, c'est la certitude qu'il écrivait ses mémoires et qu'il m'y faisait faire une belle figure. J'ai reçu de lui un énorme volume, contenant beaucoup de mensonges et d'injures [55]... J'ai donné quelques dé­tails à M. d'Alembert, qui vous les communiquera. J'au­rais dû vous écrire, mais j'ignorais votre adresse et savais seulement que vous n'étiez point à Paris. J'ai fait un récit de cette histoire que j'ai envoyée au général Conwai pour le faire passer à M. d'Alembert. Toutes les conjec­tures qu'on a faites à Paris, et dont vous m'informez [56] (145) sont fausses; il les invente: jamais on ne l'instruisit de la plaisanterie dont vous me parlez , quand même elle aurait eu lieu [57] ».

            Le 29 août M. Hume écrivit à madame de Barbantane, toujours occupée de Rousseau, qu'il traite d'homme dangereux, ayant le caractère le plus noir et le plus atroce : of the blakest and most atrocious mind. Il mande à cette dame qu'il a communiqué le récit de cette querelle au roi ainsi qu'à la reine d'Angleterre, qui l'ont lu avec avidité et lui ont conseillé de ne rien publier sur cette affaire, à moins qu'il n'y soit forcé par Rousseau. Or ce fut ce dernier dont Hume provoqua les explications. C'était à David Hume qu'il les avait données : au lieu de prendre, comme David Hume, les trompettes de la renommée, il ne confia ses chagrins qu'à madame de Boufflers et à M. de Malesherbes.

            Avant de terminer le récit de cette querelle, mettons encore sous les yeux du lecteur une lettre de Hume, à madame de Boufflers. Elle est datée d'Édimbourg, le 2 décembre 1766: « Grâce à Dieu, mon affaire avec Rousseau est entièrement finie, du moins de mon côté, car bien certainement il ne m'arrivera plus (146) d'écrire une seule ligne sur ce sujet. Ce fut avec une extrême répugnance que j'ai publié le dernier récit [58]. Entre deux partis désagréables j'ai dû choisir celui qui avait le moins d'inconvénient. Toute publication me faisait accuser d'être indiscret, et le silence me faisait traiter de calomniateur et de faux ami : j'ai dû le rompre... Une chose me contrarie : c'est que votre nom se trouve dans le dernier écrit publié à Londres. Je l'avais effacé, mais pas assez pour qu'on ne pût le lire. C'est la faute de l'imprimeur [59].

            J'ai reçu il y a quelque temps une lettre vraiment curieuse d'un Suisse qui demeure à Londres. Il s'appelle Deyverdun, et se dit de Lausanne. Il me mande qu'il est très surpris d'apprendre que Rousseau m'accuse d'être auteur ou complice de deux libelles publiés contre lui ; il ajoute que ces deux libelles sont de lui et me permet de le faire connaître au public; mais je ne veux rien faire imprimer. J'ai seulement envoyé copie de cette lettre à M. Davenport, afin qu'il la communiquât à Rousseau. S'il lui reste le moindre sentiment d'honneur, il se prosternera devant moi ».

            Jean-Jacques ne se prosterna point et crut que M. Deyverdun n'était qu'un prête-nom : sa lettre du mois de janvier 1767 ne laisse aucun doute à cet égard. Si les soupçons qu'il y exprime étaient fondés, il en faudrait conclure que Hume était un fourbe consommé et qu'il en imposait à madame de Boufflers. Il est toujours constant, d'après les fragments que nous avons rapportés de sa correspondance avec cette dame, qu'il ne lui disait pas toute la vérité ; qu'il craignait son attachement pour Rousseau ; qu'il lui donnait enfin de pitoyables excuses pour se justifier de ne l'avoir pas prise, comme il le devait, pour sa première confidente dans cette querelle.

            D'après les détails dans lesquels nous venons d'entrer, on peut juger si Jean-Jacques crut qu'il était le jouet de David Hume, s'il eut des motifs suffisants pour le croire; si l'historien anglais fut étranger à la lettre d'Horace Walpole. Dans plusieurs lettres de Rousseau, l'on trouve des plaintes sur la manière dont on le traitait à Londres, très peu de temps après avoir reçu, dans cette capitale, la plus flatteuse hospitalité. Nous savons seulement qu'on y traduisait tous les pamphlets publiés en France, contre l'auteur d'Émile; entre autres celui de Voltaire, sous le nom du docteur Pansophe. Mais, à défaut de renseigne­ments particuliers, nous pouvons reproduire un té­moignage irrécusable : c'est celui de M. de Magellan, membre de la société royale de Londres, et collègue de David Hume [60].

            « J'avais vu ici, à Londres, dit-il, l'effet des cabales des ennemis de M. Rousseau. Sous l'apparence de se rendre ses bienfaiteurs, ils ne manquèrent pas d'exciter sa délicatesse de sentiments, afin de le faire passer pour un fou, un misanthrope, et même pour (148) un ingrat, épithète la plus injurieuse et insupportable dont on puisse flétrir une âme honnête. Ce fut en maniant adroitement cette mécanique obscure et méchante, qu'ils l'obligèrent enfin d'abandonner l'asile qu'il avait trouvé au centre de la liberté, au sein d'une nation qu'on appelle philosophique, à juste titre, mais dont il serait fort ridicule de croire que tous les individus sont philosophes. J'avoue franchement que je fus alors vivement touché de ces procédés indignés; car tout honnête homme malheureux a droit à ma compassion; et, quelle que soit sa fortune, quelle que soit sa situation à l'égard du public, à qui on en impose presque toujours, et qui ne juge que d'après les opinions qu'on a le talent de lui suggérer, je ne saurais  m'empêcher de partager l'amertume de son cœur ».

            On comprend ce que M. de Magellan a voulu dire, et son témoignage prouve que les plaintes de Jean-Jacques n'étaient pas dénuées de fondement.

            On a vu que, par la faute de Hume [61], cette rup­ture acquit le plus grand éclat. Ce n'est que, réduit à la dernière extrémité, que Rousseau, qui voulait, suivant sa coutume, tout ensevelir dans un méprisant oubli, rompit le silence. « Je croyais (lui écrit-il enfin, le 23 juin 1766) que mon silence, interprété par (149) votre conscience, en dirait assez; mais, puisqu'il entre dans vos vues de ne pas l'entendre, je parlerai ». Et dans sa lettre du 10 juillet suivant, il lui dit : « Vous voulez une explication, il faut vous la donner. Il n'a tenu qu'à vous de l'avoir depuis longtemps : vous n'en voulûtes point alors, je me tus : vous la voulez aujourd'hui, je vous l'envoie. Elle sera longue, j'en suis fâché; mais j'ai beaucoup à dire, et je n'y veux pas revenir à deux fois ». Il termine ainsi cette explication, très volumineuse en effet : « Il ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable, ne m'écrivez plus; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours, quelque rude qu'il puisse être. Il n'y a point d'abjection dont un cœur qui n'est pas né pour elle, ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne l'êtes pas, adieu pour jamais ». David Hume se le tint pour dit, reçut cet adieu, n'é­crivit plus, et se conforma dans tous les points aux intentions de Jean-Jacques. Mais, au lieu de suivre son exemple, et de rester dans l'inaction, laissant le temps, qui apaise à la longue les haines les plus invétérées, produire son effet; il envenime sa querelle par une correspondance active, dans laquelle il prodigue à (150) Rousseau des injures sanglantes, le traitant de scélérat atroce, comme si des torts envers Hume (en les sup­posant réels) étaient un crime au-dessus de tous les autres.

            Les deux traducteurs de son factum, qui certes n'a­vaient pour Jean-Jacques aucun sentiment de bienveillance, crurent devoir supprimer une partie de ces injures, tant elles étaient grossières, même à leurs yeux. C'étaient MM. Suard et d'Alembert, qui n'avaient, ni l'un ni l'autre, aucun sujet de plainte contre Rousseau. Celui-ci avait eu cependant des rapports avec d’Alem­bert, et même une discussion littéraire, à l'occasion de l'article Genève, dans l'Encyclopédie. Une lutte s'était engagée. D'Alembert, dont les preuves de talent, d'es­prit, et de logique, n'étaient plus à faire, mesura ses forces une fois avec l'auteur d'Émile, et n'y revint plus [62]. Mais M. Suard, timide en raison de l'inter­valle immense qui le séparait de Jean-Jacques ; M. Suard, ayant avec la conscience de son talent, trop d'adresse pour le compromettre, traduisit clandestinement le plaidoyer de David. Il aurait pu se dispenser de garder l'ano­nyme; Rousseau, par ses critiques, comptait un roi et un archevêque. Il leur avait répondu, bornant là ses répliques. Il eût laissé le nouvel agresseur dans sa tran­quille obscurité, comme il avait laissé dans la leur, l'abbé Gervaise, le P. Griffet, don Déforis, don Cajot, béné­dictins ou barnabites, et MM. Comparet, Chiniac, André, François Xaupi, Marin, et d'autres personnages aussi célèbres [63].

            (151) D'Alembert, lorsqu'Emile parut, écrivit à Rousseau que cet ouvrage décidait. de sa supériorité, et devait le mettre à la tête de tous les gens de lettres; d'après cet aveu, que nous croyons sincère, il ne pouvait plus prendre la plume ouvertement contre Jean-Jacques; mais il dirigea celle de M. Suard, en coopérant à la traduction de ce dernier. Nous en avons la preuve dans une lettre de David Hume, datée d'Edimbourg, le 19 novembre 1766 [64]. « Je ne saurais, monsieur, lui dit-il, trop vous remercier de la complaisance que vous avez mise à traduire un ouvrage qui ne méritait guère votre attention ni celle du public. Je suis on ne peut plus satisfait de ce travail. L'introduction m'a semblé particulièrement écrite avec une grande prudence, et une rare discrétion, si j'en excepte la partialité que vous montrez en ma faveur. Je me plais du moins à la regarder comme un gage de votre amitié. Vous et M. d'Alembert avez agi sagement, en adoucissant quelques expressions.... Je ne crois pas pouvoir m'accuser moi-même de la plus légère imprudence, si ce n'est, toutefois, d'avoir accueilli cet homme quand il s'est jeté dans mes bras [65]. Pouvais-je m'attendre à un tel prodige d'orgueil et de férocité ? »

            Il est assez plaisant de voir Hume convenir qu'on a bien fait d'adoucir ses expressions, en reproduire qui n'ont pas moins besoin d'adoucissement. Mais cette (152) lettre est terminée par une particularité plus intéres­sante. David prétend que Rousseau lui a dit, dans le temps de leur ancienne intimité, qu'il ne pouvait plus revoir sans dégoût Émile, ainsi que les autres ou­vrages qu'il avait publiés; qu'il craignait qu'ils ne péchassent par le fond, et que leur éclat n'eût que la durée d'un jour. Quand le bon sens ne suffirait pas pour faire donner à cette prétendue confidence la valeur qu'elle mérite, on pourrait juger de la véracité de celui qui la rapporte, par les expressions dont se sert Jean-Jacques, trois ans après cette époque [66], dans le onzième livre de ses Confessions, en parlant d'Émile, son plus digne et son meilleur ouvrage.

            La marche suivie par David Hume, prouve qu'il croyait que celui qui faisait le plus de bruit avait toujours raison, et qu'il comptait sur l'appui de ceux à qui la décence, à défaut de justice, devait faire gar­der la neutralité. Il ne se trompa point dans ce double calcul. Sa première lettre est écrite au baron d'Hol­bach, dont la table était un point de réunion des philo­sophes et des gens de lettres; la seconde, à d’Alembert, répandu dans d'autres sociétés, et qui fréquentait celles de madame du Deffand, et le cercle de madame Geof­frin. Il correspondait d'ailleurs assidûment avec Vol­taire. Ces lettres furent lues chez M. Necker, qui, dans ce temps, paraissait aussi vouloir devenir un des Mé­cènes de notre littérature.

            Si l'on ne nous croyait pas, nous produirions un té­moin irrécusable, ce serait madame Suard, qui s'exprimerait ainsi [67]: « Six semaines après le départ de Rousseau pour l'Angleterre, nous étions allés souper chez madame Necker. Une personne qui sortait de chez le baron d'Holbach, nous dit qu'il venait de recevoir une lettre de M. Hume, qui commençait par ces mots : mon cher baron, Rousseau est un scélérat. On resta frappé d'étonnement. Ces mots étaient échappés à l'indignation de cet excellent homme. Je crois que l'épithète d'insensé lui aurait mieux convenu, quoiqu'on ne puisse le disculper d'ingratitude. On passa toute la soirée à en citer des preuves sans nombre. Je ne les rappellerai point : je dirai seulement, que M. Suard traduisit cette correspondance, et qu'il y joignit une préface pleine d'impartialité, mais peu favorable à l'auteur de l'insulte faite à son respectable ami».

            Comme cette ingratitude est bien démontrée par des preuves sans nombre, ainsi que l'impartialité peu favorable, qui fait songer à la partialité dont s'est plaint cet excellent Hume! ai-je dit un mot de trop en parlant de la réunion des hommes de lettres? leur ménage même s'en mêlait! Celui-ci n'est pas certain que l'é­pithète d'insensé n'eût pas mieux convenu que celle de scélérat; le doute sur la scélératesse de Jean-Jac­ques est exprimé comiquement, avec autant de cha­rité que de scrupule; et n'oser décider la question, est l'effet de cette candeur, qui devient si rare et qu'on aime à retrouver encore.

            Rien ne manqua donc pour donner à la querelle, entre (154) David et Rousseau, la plus grande publicité, et les intentions du premier furent remplies. Que faisait le second? il partageait ses journées entre la botanique, la musique, et la rédaction de ses mémoires. Quand, forcé par ses amis, de songer à David Hume, il était obligé de s'en occuper et de parler de son ancien hôte, c'é­tait peur dire à l'un [68]: « Je continuerai, quoi qu'il arrive, de laisser M. Hume faire du bruit tout seul; à l'autre [69]: on dit que M. Hume me traite de scélérat et de vile canaille; si je savais répondre à de pareils noms, je m'en croirais digne; à un troisième [70]: laissons dire et M. Hume et les puissances, et les gazetiers, et tout le monde; au quatrième lorsqu'on vous parlera de ce qu'écrit M. Hume, faites comme moi, gardez le silence et demeurez en repos [71]; au cinquième [72]: mettez-vous donc sur mon compte le vacarme qu'a fait le bon David, pendant que je n'ai dit un mot qu'à lui, dans le plus grand secret, et quand il m'y a forcé; enfin, au sixième, et c'est le résumé de toute la querelle [73]: après un premier mouvement d'indignation, je me suis retiré paisiblement; il a voulu une rupture formelle, il a fallu lui complaire; il a voulu ensuite une explication, j'y ai consenti ; tout cela s'est passé entre lui (155) et moi; il a jugé à propos d'en faire le vacarme que vous savez; il l’a fait tout seul; je me suis tu; je continuerai de me taire, et je n'ai rien du tout à dire de M. Hume, sinon que je le trouve un peu insultant pour un bon homme, et un peu bruyant pour un philosophe ».

            Jean-Jacques a, dans sa lettre du mois d'août 1766, à la marquise de Verdelin, établi clairement la question, en disant ; « Que la fausse lettre du roi de Prusse soit de M. d'Alembert, ami de M. Hume, ou de M. Walpole, ami de M. Hume, ce n'est pas, au fond, de cela qu'il s'agit; c'est de savoir, quel que soit l'auteur de la lettre, si M. Hume en est complice ».

            Nous avons mis le lecteur en état de juger cette ques­tion, et de prononcer sur le degré de complicité de David, en rapportant les lettres qu'il écrivit, ou qui lui furent écrites à cette occasion; le naïf aveu qu'il fait à madame de Barbantane, à laquelle il protestait que ce fut chez le lord Ossory, et non chez d'autres, qu'il s'était permis la plaisanterie la plus piquante du persiflage contre Jean-Jacques; enfin, en exposant les faits, d'après lesquels il est aisé de voir s'il fut confident du principal auteur de ce persiflage, et s'il ne fut que confident. Laissons maintenant David Hume, avec lequel Rousseau n'eut plus aucune espèce de rapport.

            Quant aux écrivains français qui prirent parti dans cette querelle, que l'un des deux personnages rendit scandaleuse, leur réunion pour un Anglais contre un des leurs, et celui dont aucun d'eux ne contestait le mérite littéraire, est remarquable [74]. Une seule voix (156) se fit entendre en faveur de Jean-Jacques; ce fut celle d'une femme. Son enthousiasme pour Rousseau, la juste indignation qu'elle éprouvait en voyant tant d'agresseurs et pas un seul défenseur, lui firent prendre la plume, l'inspirèrent, lui donnèrent de l'énergie. Elle lutta toute seule, tant avec David qu'avec ses traducteurs, et, de concert avec du Peyrou, publia une réfutation qui produisit de l'effet, et fit naître au moins le doute parmi ce grand nombre de lecteurs, toujours disposés à croire celui qui parle, ou le dernier, ou seul dans sa cause. C'était madame de Latour Franqueville. Nous rendrons compte ailleurs [75] de l'ouvrage qu'elle écrivit à l'occasion d'une querelle qui nous occupe depuis trop longtemps. Disons seulement qu'en répondant à celui qui lui faisait passer cet ouvrage, Jean-Jacques s'expri­mait ainsi : « Je vous charge, monsieur, ou plutôt j'ose vous permettre, en lui donnant ma lettre, de vous mettre en mon nom à genoux devant elle, et de lui baiser la main droite, cette charmante main, plus auguste que celles des impératrices et des reines, qui sait défendre et honorer si pleinement et si noblement l'innocence avilie [76] ».

            Le séjour de Jean-Jacques à Wootton n'est marqué par aucun autre événement digne d'intérêt. C'est là qu'il (157) fit les six premiers livres de ses Confessions. Pendant les treize [77] mois qu'il passa dans cette solitude, il écri­vit un grand nombre de lettres [78] dans lesquelles on voit qu'il s'occupait de botanique, de musique, de la rédaction de ses mémoires et de quelques affaires, telle que la vente de ses livres et de ses estampes qu'il ne voulait point faire venir de Londres à Wootton.

            Mais il traînait après soi la plus cruelle ennemie de son repos. C'était Thérèse Le Vasseur. La confiance qu'il avait en elle était sans bornes, comme l'empire qu'elle avait sur lui, et cette confiance était fondée sur ce qui devait la détruire; c'est-à-dire sur une excessive simpli­cité : Thérèse était bornée au-delà de toute expression, puis­qu'elle ne cessa point de l'être en vivant pendant trente-trois ans avec Rousseau dans la plus grande intimité. Il la crut incapable de le tromper, et se trompa lui-même. L'habitude impose un joug d'autant plus fort, qu'établi graduellement, il est insensible; et Jean-Jacques subissait ce joug sans en avoir le moindre soupçon. Il est facile de concevoir combien Thérèse devait s'ennuyer à Woot­ton, ignorant la langue du pays. Ceux qui parlaient la sienne, ne pouvaient vivre longtemps avec elle en bonne intelligence [79]. Elle brouilla son maître avec les habi­tants de la maison de M. Davenport. La lettre que Jean-Jacques écrivit à ce dernier le 30 avril 1767, ne permet pas d'en douter. Après s'être plaint des traitements qu'il éprouve dans cette maison, il annonce à son hôte qu'il en (158) sort le lendemain. La précipitation qu'il mit dans ce départ, la lettre qu'il écrivit en route au général Conwai, donnent lieu de croire qu'il y eut dans cet évènement des causes plus importantes que le commérage de Thé­rèse, mais on les ignore [80]. Corancèz a conservé quelques particularités qu'il tenait de Rousseau même, et qui prouvent combien il était vivement affecté. Nous les rapporterons dans le chapitre suivant, ne voulant point couper le récit de M. de Corancèz.

            Rousseau partit donc brusquement de Wootton, le 1er mai 1767, laissant ses effets, et dans la plus violente agitation d'esprit. Le 21 il arriva à Calais, d'où il écri­vit au marquis de Mirabeau (chargé par le prince de Conti de lui offrir un asile à Trie-le-Château) que pour accepter cet asile, il faudrait qu'il eût la certitude d'y pouvoir vivre en paix.

 

 

 

 

 

 

 

 

TOME II - EXTRAITS

 

 

Biographie

 

            (145) Hume (David), né à Edimbourg en 1711, mort dans cette ville en 1776. Il eut de bonne heure un goût prononcé pour la littérature et la philosophie : comme on le voyait sans cesse à l'étude, on le crut propre au barreau; ensuite on lui persuada de se destiner au com­merce, et bientôt on le fit partir pour Bristol, en le re­commandant à de riches négociants de cette ville. Mais, se sentant pour cette carrière une aversion qu'il ne pouvait surmonter, il résolut de suivre son penchant, de conserver son indépendance, et, passant en France où la vie était moins chère que dans son pays, il se rendit à Rheims, puis à La Flèche. Ce fut dans cette jolie petite ville et sur les bords frais du Loir qu'il composa son Traité de la Nature humaine, dans lequel, se mon­trant incrédule et sceptique, il sapait toutes les reli­gions. N'étant point découragé par le peu de succès de cet ouvrage, il fit la première partie de ses Essais mo­raux, politiques et littéraires, qui valaient mieux, et dont la seconde lui fit dans la suite une grande réputa­tion. Forcé de sacrifier son indépendance au besoin, il fut successivement précepteur du marquis d'Annaldail, secrétaire du général Saint-Clair, qui devait l'emmener au Canada, et n'y passa point ; candidat pour une chaire de philosophie morale, qui lui fut refusée à cause de ses principes. Le général Saint-Clair s'en fit accompagner en qualité d'aide de camp dans ses ambas­sades de Vienne et de Turin. Il fut ensuite nommé bi­bliothécaire à Édimbourg. Ce fut là qu'il conçut le plan de son histoire d'Angleterre, qui l'occupa le reste (146) de sa vie. La véracité et l'impartialité sont deux quali­tés essentielles dans un historien. Nous ne pouvons guère être bons juges lorsque nous lisons l'histoire d'un peuple étranger, à moins que nous n'ayons la patience de vérifier si l'auteur a puisé à la source, ce qui nous arrive rarement. C'est peut-être la cause du grand succès de l'histoire de Hume en France, du moins s'il faut s'en rapporter à son ami Horace Walpole. Celui-ci vint à Paris en 1765, et séjourna dans cette capitale depuis le 14 septembre jusqu'au 17 avril de l'année suivante. Il correspondit [81] avec Georges Montagu pendant ces sept mois, et l'on trouve dans ses lettres des observations piquantes sur nos mœurs, nos usages, notre littérature. La traduction de l'histoire d'Angleterre de David Hume, par madame Belot et l'abbé Prevost, était publiée, et cette histoire avait eu beaucoup de succès. Voici ce qu'écrivait Horace Walpole à ce sujet : « Le goût des Français est on ne peut plus mauvais. Croiriez-vous que Hume est un de leurs auteurs favoris? son histoire, si falsifiée en maint endroit, si partiale en d'autres, si incohérente dans ses parties, passe à Paris pour un modèle. »

            Lorsque je connus pour la première fois ce jugement, j'en fus frappé, et j'étudiai les rapports qu'il y avait eu entre Horace et David : je vis que, paraissant s'estimer mutuellement, ils étaient liés ensemble, et cette cir­constance augmenta ma surprise. Walpole tenait ce langage dans le moment où il voyait fréquemment Hume, tous deux étaient éloignés de leurs pays. La société dont il parle était celle de l'historien : ils se retrouvaient chez (147) mesdames de Boufflers, du Deffand, chez l'ambassadeur d'Angleterre, chez les grands seigneurs anglais, qui y venaient se distraire à Paris; et c'est chez lord Ossery que David Hume fit contre Rousseau une plaisanterie que Walpole recueillit pour mettre dans sa lettre de Frédéric. Je ne vois donc aucune trace de prévention dans Walpole contre son compatriote, et rien qui puisse faire soupçonner sa sincérité. il le regardait donc fran­chement comme partial et menteur. Une anecdote an­térieure à ce fait ne doit pas être omise puisqu'elle a trait à la sincérité de l'historien. En 1762, quelque temps après la prise de la Guadeloupe, David Hume rendit compte de cet événement, et, voulant devancer les autres qui attendaient des renseignements certains, il fit un récit dans lequel adoptant tous les bruits popu­laires et les arrangeant à sa façon, il s'éloigna de la vérité dans tous les points. M. le général Barrington fut obligé de lui donner un démenti, et d'adresser à M. Smolet une relation authentique de la conquête de l'île, afin de détromper le public que David avait induit en erreur. Cette anecdote prouve que l'historien se souciait peu de la vérité.

            Dans un autre passage, Walpole fait cette singulière énumération ; « Les jésuites, les méthodistes, les philosophes, les politiques, Rousseau l'hypocrite, Voltaire le railleur, les encyclopédistes, les Hume, les Frédéric, tous ne sont, à mes yeux, que des imposteurs. L'espèce en varie, voilà tout. ils n'ont pour but que la renommée ou l'intérêt. »

            Son amie, madame du Deffand, la confidente de toutes ses pensées, partageait son opinion sur David. Elle l'appelait paysan du Danube, parce que, sous une enveloppe matérielle, il avait de l'esprit et du sens. (148) Voici les termes dans lesquels elle lui en parlait.

            « Vous me faites grand plaisir de m'apprendre que David Hume va en Ecosse. Je suis bien aise que vous ne soyez plus à portée de le voir, et moi ravie de l'assu­rance de ne le revoir jamais. Vous me demanderez ce qu'il m'a fait? Il m'a déplu, haïssant les idoles; je dé­teste leurs prêtres et leurs adorateurs. » Par ce mot idole , madame du Deffand entend la société du prince de Conti.        .

            Lorsque l'Exposé succinct de David Hume parut, elle en instruisit Walpole de cette manière : « Je compte faire partir ce soir cette lettre avec l'histoire de M. Hume et de Jean-Jacques. Les éditeurs passent pour être le baron d'Holbach et M. Suard, mais tout le monde y reconnaît d'Alembert. Pour madame de Luxembourg, elle ne doute pas que la préface ne soit de M. Hume. Cela serait bien ridicule de se louer soi-même de cette force : ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il a fourni des faits et qu'elle lui a été communiquée. Tous ces gens-là sont bien modestes et bien philosophes [82]. »

            La liaison de Hume et de Rousseau ne dura guère plus de trois mois. On remarqua dans le temps, avec raison, que jamais deux personnages ne se convinrent moins. Ils auraient pu cesser de se voir sans mettre le public dans leur confidence. On a vu que, s'il en fut autrement, la faute n'en est pas à Rousseau. Qui forçait Hume à pu­blier les explications qu'il en reçut, qu'il avait provo­quées et fait provoquer par M. Davenport, l'hôte de Jean-Jacques ? Celui-ci ne lui disait-il pas qu’il ne communiquait (149) à personne les reproches qu'il croyait avoir à lui faire? Ne le sommait-il pas d'y répondre et de se jus­tifier ? La publicité vint donc de Hume, et de Hume seul, ainsi que nous l'avons démontré (t. I, p. 117 et suiv. ) par la propre correspondance de l'historien. Il est présumable que, plus tard, il se repentit de cette faute, puisque dans ses mémoires, il ne dit pas un mot de cette querelle. Ce silence est d'autant plus étonnant qu'il crai­gnait que, dans les siens, Rousseau n'en parlât.

            Je dois revenir sur une accusation de David Hume, parce que je n'ai fait qu'en parler en passant (t. I, p.124), et comme je la trouve répétée dans l'Exposé succinct, il importe d'en faire justice. Hume, dans plusieurs de ses lettres, laisse entendre que Rousseau se faisait plus pauvre qu'il n'était. Il parle de la décou­verte de très petites ressources, qui prouvent que Jean-Jacques ne lui aurait pas donné un budget exact de sa fortune. Il a soin, et pour cause, d'annoncer cette décou­verte comme faite par hasard. Enfin il presse madame de Boufflers de prendre des informations chez le ban­quier Rougemont. Madame de Boufflers, qui connaissait trop bien Rousseau pour croire que, s'il eût pu se passer des autres, il ne l'eût point fait, néglige cette invitation, et se fait presque gronder du bon David. Ce dernier, constant dans ses recherches, revient à la charge dans son exposé, et, sans donner de preuves parce qu'il n'en avait point, change ses soupçons en accusation positive.

            Je suis forcé de le dire (c'est M. Hume qui parle); je sais aujourd'hui avec certitude que l'affectation de misère et de pauvreté, n'est qu'une petite charlatanerie que M. Rousseau emploie avec succès pour se rendre plus intéressant et pour exciter la commisération du public.» C'est ainsi que s'expriment (150) Suard qui traduisait, et d'Alembert qui corrigeait, revisait, dirigeait; et leur traduction est fidèle : je l'ai vérifiée.

            L'on a su depuis avec certitude que Hume en impo­sait. L'existence de Rousseau à Trie, à Bourgoing, à Paris donne un démenti continuel; et, s'il était riche à Wootton, il a eu la malice, pour jouer un tour au cha­ritable David, d'être pauvre le reste de sa vie. En 1770 et années suivantes, logé dans un quatrième rue Platrière, il copiait de la musique à quarante sols par jour; en 1776, par un billet qu'il fit circuler et dont la lecture est affligeante, il demandait qu'on le reçût, ainsi que Thérèse, dans un hôpital. En 1778 il est mort sous un toit hospitalier. Corancèz et Saint-Pierre et même Dusaulx, nous font voir l'intérieur de ce riche qui, ne pouvant avoir la quantité de vin suffisante pour sa santé, était obligé de boire de l'eau à l'un de ses repas. Le tout, sans doute, par affectation.

            Hume, sur la fin de sa carrière, se vit dépérir avec un courage remarquable. Il annonce, dans une lettre à madame de Boufflers, sa fin comme prochaine, décrivant les symptômes de la maladie sous laquelle il sentait qu'il allait succomber, et montrant une philosophie qui était à la vérité en harmonie avec les sentiments qu'il avait toujours exprimés, mais que n'ont pas toujours eus ceux qui s'étaient fait remarquer par les mêmes opinions. C. 1. XII (375 , 639, 662 , 663 , 687 et 698 ).

            Nous n'indiquons que les lettres que lui écrivit Rousseau; celles dans lesquelles il en parla sont en grand nombre et toutes de 1766 et des premiers mois de 1767. Les principales sont citées dans la première partie de cette histoire (2e période), pages 103 à 155.

 

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[1]              Expression de Rousseau, dans sa lettre à M. de Malesherbes, datée de Wootton , le 10 mai 1766.

[2]              Plusieurs raisons devaient déterminer Hume à séjourner à Paris. D'abord il y fut pendant quelque temps chargé de fonctions diplomatiques du cabinet de Saint-James; ensuite, il s'y plaisait, étant goûté dans la haute société, dans celle des gens de lettres; enfin, à l'époque de son départ pour mener Jean-Jacques à Londres, il avait fait des arrangements qui prouvaient l'intention de se fixer dans cette ville. Voy. son article.

[3]              Tome V, de la Correspondance littéraire, p. 333,

[4]              Grimm, id., ibid.

[5]              Lettre du 24 décembre 1765.

[6]              Lettre du 26 décembre 1766.

[7]              Dans une lettre du 2 février 1767, datée d'Edimbourg, et adressée à la comtesse de Boufflers, David Hume dit : « Qu'ayant eu le projet de s'établir à Paris, il avait loué deux maisons, l'une dans le faubourg Saint-Germain, que madame Geoffrin s'était chargée d'arranger ; mais la trouvant trop petite, il en loua une autre dans le quartier du Palais-Royal. Le bail pour celle-ci fut nul, parce que, pendant qu'il le passait avec l'intendant du propriétaire, celui-ci en passait un autre de son côté. Ceci, ajoute-t-il, arriva deux jours avant mon départ de Paris, et étant pressé par les ordres du duc de Choiseul à M. Rousseau, je n'eus pas le temps de chercher une autre maison. » Priv. Cos­respod., p. 232.

[8]              Private Correspondance of David Hume, between the years 1761 and 1776, London 1820. Nous donnons l'analyse de cet ouvrage, au nombre des preuves que nous plaçons à la fin du nôtre. Il n'a point été publié en France; et nous devons à l'o­bligeance du savant Depping, la connaissance du seul exemplaire qui existât à Paris, et qu'il a bien voulu mettre à notre disposition.

[9]              Tome V, p. 129. Elles n'ont été publiées que depuis quelques années; en 1817 ou 1818.

[10]            Comme elle ne se trouve que dans les dernières éditions des oeuvres de Rousseau, nous la rapportons au chapitre des preuves.

[11]            Lettres de la marquise du Deffand, 1812. Tom. IV, p. 260.

[12]            Il faut toujours voir les choses comme elles sont. Jean-Jac­ques, en Angleterre, n'a d'autre protecteur, d'autre soutien, que David Hume; les connaissances qu'il s'y fait, les liaisons qu'il y contracte, le repos dont il y jouit, l'asile qu'il y trouve, tout... il doit tout à David Hume. Je ne dis pas un mot de trop. Dans une pareille situation, une rupture ouverte avec David Hume, une dé­claration de guerre supposent ou le dernier degré de la folie, ou quelque outrage sanglant.

[13]            Voy. dans la Correspondance, la lettre du 19 février 1763, de Jean-Jacques, à David Hume. Ce dernier écrivit à madame de Boufflers, une lettre datée d'Edimbourg, le 3 juillet 1763, et dans laquelle il lui dit : « Milord Maréchal et Rousseau ne disent rien de positif sur l'intention de celui-ci, de chercher un asile en Angleterre. Edimbourg lui conviendrait mieux que Londres,  parce qu'il y fait moins cher vivre, et qu'il y trouverait beaucoup de gens de lettres désireux de le connaître, mais ils ne savent pas le français. . . le plus grand obstacle sera toujours dans notre langue. »

[14]            Exposé succinct de la contestation élevée entre M.Hume et M. Rousseau, traduit et augmenté par M. Suard. Nous y reviendrons; mais comme cette pièce est généralement connue, ayant été comprise dans plusieurs éditions des Œuvres de Rousseau, nous préférons dans le récit de cette fameuse querelle, les lettres de Hume même, et celles de madame de Boufflers, récemment pu­bliées à Londres. Elles servent à faire apprécier la franchise de l'historien qui garda dans le temps le silence le plus absolu sur les justes reproches que lui faisait cette dame.

[15]            La mort de Clairaut, arrivée le 17 mai 1765, c'est-à-dire sept mois avant que David et Jean-Jacques ne se connussent ; la lettre de ce dernier, qui s'adressa directement à Clairaut, rendent le fait douteux : en le supposant vrai, Rousseau dut être aigri, lorsqu'il connut cette espèce de quête; car tôt ou tard il aurait appris les démarches humiliantes dont il était l'objet.

[16]            ... « He is very amiable, always polite , gay often , commonly sociable. He has an excellent warm heart.» Cette lettre fait partie de celles qu'on a publiées à Londres, en 1820, sous le titre de: Private Correspondance, dont nous avons déjà parlé, et que nous analyserons au chapitre des preuves.

[17]            «He is mild, gentle, modest, afiectionate, disinterested, and above all, endowed with a sensibility of heart in a supreme degree.” Cette lettre est du 16 février 1766. Il y avait consé­quemment plus de six semaines que David et Jean-Jacques vivaient dans la plus grande intimité.

[18]            Il est nécessaire de prendre date de cet aveu qui doit rece­voir une grande importance des évènements dont on va lire le récit.

[19]            C'est-à-dire, de la lettre supposée de Frédéric à Jean-Jacques. Le passage de cette lettre relatif à la plaisanterie de Hume, est celui-ci : « Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les,  je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits : je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. »

[20]            Il dut rester au moins un mois à Chiswick, d'après deux lettres écrites par lui, de ce village, et datées, l'une du 29 janvier, et l'autre du 23 février. Il se rendit à Wootton , vers le 20 mars.

[21]            «Little things neglected make friendship suspected. Pope's Essay. » Madame Geoffrin a dit qu'il ne fallait pas laisser croître l'herbe dans le chemin de l'amitié. Ce mot, qui n'est peut-être pas exempt d'affectation, a quelque rapport avec la pensée de Pope.

[22]            Private Correspondance, p. 147

[23]            N'oublions pas que dans la lettre que nous avons rapportée, du 16 février 1766, Hume a dit à madame de Barbantane, qu'il a fait naître tous les obstacles, pour empêcher Rousseau d'aller à Wootton : remarquons que c'est à madame de Barbantane, et non à la comtesse de Boufflers, qu'il tient ce langage ; et tâchons de comprendre pourquoi le même homme dit à l'une de ces dames, qu'il a voulu, mais inutilement, contrarier ce projet ; et à l'autre, qu'il s'exécute à sa grande satisfaction.

[24]            « For my part , I newer saw a man, and very few women; of a more agreable commerce». Privat. Corresp.

[25]            Voyez, dans la seconde partie, la note que, nous mettons à cette lettre. Nous devons glisser rapidement sur ce qui se trouve dans les oeuvres de Rousseau. Nous en avons dit les raisons.

[26]            Lettres à madame de Luze, du 10 mai 1766.

[27]            Lettre à madame de Luze.

[28]            Private Corresp. of David Hume , p. 160. Cette lettre est écrite dans notre langue, probablement parce que le correspon­dant ne savait pas l'anglais.

[29]            Voilà cinq ou six fois que David confie ce secret. David était un peu gossip.

[30]            Priv. Corresp. , p. 168. Hume envoyait à madame de Bouf­flers, avec cette lettre, six exemplaires du portrait de Jean-Jacques par Ramsay, dont il chargeait M. Ainslie.

[31]            Après avoir reçu celui de Milord Maréchal, on devait en instruire Jean-Jacques au lieu d'agir.

[32]            Celle de Frédéric. La seconde est au nom d'Emile. Voyez, à l'article Walpole , dans le second volume de cet ouvrage, des éclaircissements sur cette seconde lettre , et sur la véracité de celui qui l'écrivit.

[33]            Virgile, liv. V.

[34]            Datée de Ferney, le 24 octobre 1766. Voy. édit. de Kelh, tome LIX, p. 495. Nous ignorons si, pendant son séjour à Woot­ton, Rousseau lisait aucune des brochures qu'on publiait contre lui ;  nous savons qu'on lui fit passer la réponse que fit madame De-Latour, à l'Exposé de David, traduit par M. Suard. Voy. la Cor­respondance. Quant à la lettre du docteur Pansophe, elle fut tra­duite en anglais, et j'en ai vu un exemplaire publié à Londres, à cette époque.

[35]            Priv. Corresp., p. 173.

[36]            Comment Hume est-il si bien au fait de la correspondance de Rousseau?

[37]            Ce langage suppose dans celui qui le tient une estime de soi­-même portée au dernier degré; car c'est se mettre à un bien haut prix, que de croire que chacun va tourner le dos à notre ennemi, par amour pour nous.

[38]            Voici donc un témoignage contemporain et digne de foi, d'après lequel on ne saurait douter de la malveillance du baron pour Jean-Jacques. Jusqu'à présent Rousseau seul avait signalé cette malveillance ; mais comme il était partie intéressée, on ne l'avait pas cru. Le baron était l'amphytrion des gens de lettres qui ne pouvaient se dispenser de payer leur écot, et formaient ce que Jean-Jacques, dans ses Confessions, appelle la Coterie holbachique.

[39]            Par cette adroite concession, madame de Boufflers se réserve le droit de dire la vérité à son ami, mais les ménagements qu'elle va prendre, prouvent que cet ami n'était guère moins irascible que celui dont elle plaide la cause.

[40]            Par un seul mot, madame de Boufflers met la question dans son véritable point de vue, et ce mot qui peut être appliqué à beaucoup de circonstances de la vie de Rousseau, démontre à la fois l'er­reur et la véracité de Jean-Jacques.

[41]            Ce fait seul justifierait entièrement Rousseau. C'est une per­fidie révoltante que de caresser un malheureux, lui offrir un asile, l'entraîner avec soi, au moment même où l'on vient de prendre toutes les mesures les plus propres à le bafouer, à le rendre un objet de ridicule. Ce serait cependant la tactique de David Hume, s'il avait pris part à la prétendue lettre de Frédéric. On voit qu'il en fut accusé, non par Rousseau, qui, du fond de sa retraite, dans une province sauvage de l'Angleterre, ignorait ce qui se passait en France, mais par le public de Paris.

[42]            Pour comprendre l'effet et le motif d'une pareille inculpation, il faut se rappeler la pension du roi d'Angleterre, qui n'aurait fait qu'un ingrat, et la situation de Jean-Jacques, qui se serait mis en contradiction manifeste avec lui-même, ayant toujours, dans ses écrits, professé publiquement l'obéissance et le respect au gouvernement du pays qu'il habitait.

[43]            Madame de Boufflers parle comme quelqu'un qui est persuadé que David Hume a tenu le propos.

[44]            Il est vrai qu'elle est piquante contre Frédéric ; mais elle suppose dans celui qui aimerait les persécutions, un orgueil insensé, et l'amour de la célébrité poussé jusqu'à la démence.

[45]            S'il avait supposé cette capacité dans madame de B. , il aurait commencé par la consulter, avant d'écrire aux principaux ennemis de Rousseau ; à moins, ce qui serait possible, que, bien certain du blâme de la comtesse, et voulant exécuter son projet, il n'ait craint l'ascendant qu'elle pouvait avoir sur lui, ou, s'il allait plus loin, une rupture entière. Cette lettre prouve qu'elle était très capable de conseiller un homme tel que David; et même un homme tel que Rousseau.

[46]            Madame de Boufflers était aux eaux de Pougues.

[47]            La recommandation était superflue, et le choix de d'Alem­bert prouve que madame de Boufflers aurait donné et donnait d'inutiles conseils.

[48]            Heureusement elle ne l'a pas fait, car nous aurions été privés de la pièce la plus intéressante du procès, de celle qui met en état de juger avec impartialité, et sans laquelle on n'aurait été que per­suadé des torts de David ; au lieu qu'au moyen de cette lettre pleine de sagesse, de raison et de bonté, l'on réunit la conviction à la persuasion.

[49]            Ces recherches chez M. de Rougemont, nous en ont fait faire, pour en connaître le motif. Nous en rendrons compte à l'article Rougemont, dans 1a Biographie des contemporains de Jean-Jacques. Il paraît que l'ami David était l'espion de son ami.

[50]            La réponse à cette lettre est du 30 août.

[51]            Quand ce serait à tort, il croyait l'être, et nous devons, pour le juger, admettre cette supposition, parce que dans l'erreur et dans la persuasion d'un fait qui n'existe pas, nous agissons comme s'il existait, et nous nous montrons tels que nous sommes, quoique la cause soit imaginaire. Blâmables dans le principe, pour n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait pour découvrir l'erreur, nous pouvons ensuite ne mériter que des louanges par notre conduite, et Rousseau va nous en offrir la preuve.

[52]            Ce qui suffit pour fixer la date de la lettre de madame de Boufflers, qui s'était contentée de mettre celle du post-scriptum, c'est-à-dire le quantième, sans désigner le mois ni l'année.

[53]            « You see my error proceeded only from a blunder in my reasoning “.

[54]            Voy. lettre du 9 avril 1766. Tous les deux s'accordaient sur le fait en lui-même, mais Jean-Jacques faisait des interprétations qui, bien ou mal fondées, ne constituent pas un mensonge prémédité.

[55]            C'est la lettre du 10 juillet 1766, provoquée par Hume, qui ne le dit point.

[56]            La question n'est pas tant de connaître jusqu'à quel point elles étaient fondées, que de savoir si Jean-Jacques eu avait connaissance, et s'il y croyait ; ce qui ne peut guère être mis en doute. Une simple dénégation ne suffit point de la part de quelqu'un qui manque de franchise, et prend, comme ou l'a vu, des détours, avec madame de Boufflers, à qui d'abord il devait compte de cette querelle, au lieu d'en faire part à d'autres. Rousseau avait les mêmes obligations envers cette dame qui l'avait lié avec Hume ; son premier soin fut de les remplir.

[57]            If such a thing ever existed. Ce passage est remarquable. Hume savait bien la part qu'il avait à la lettre de Walpole : mais il ne pouvait savoir, avec autant de certitude, ce qu'on avait dit à Jean-Jacques. Il prononce sur ce qui devait être douteux, et glisse sur ce qui ne pouvait l'être à ses yeux.

[58]            Exposé de sa conduite, etc. L'empressement avec lequel il avait communiqué au baron d'Holbach, à d'Alembert, etc., les premiers détails de sa rupture, et l'invitation de les répandre permettent de douter de la réalité de cette répugnance.

[59]            Nous ne rapportons cette circonstance que pour faire voir la franchise de David et la nature de ses excuses : celle-ci est tout aussi valable que celle qu'il a donnée précédemment à madame de Boufflers, en lui disant qu'il ne savait pas son adresse aux eaux de Pougues.

[60]            Addition à la relation du docteur Le Begue de Presle, par M. de Magellan, in-8 , Londres et Paris, 1778.

[61]            Il faut relever, en passant, plusieurs erreurs commises par M. Petitain, dans l'édition des oeuvres de Rousseau, par M. Lefevre ; Appendice aux Confessions ; 1°, il dit (p. 8) : que la lettre de Walpole circulait à Paris, pendant que Jean-Jacques y était encore avec Hume, et à l'insu de tous les deux : on a vu que non seulement Hume le savait, mais qu'il avait fourni l'une des plaisanteries les plus piquantes contre Rousseau ; 2°, il représente Hume en butte aux outrages de Rousseau, et ce dernier, écrivant à tous ses amis, et prétendant que David l'a conduit en Angleterre, exprès pour le déshonorer. Ce fut, au contraire, après plusieurs somma­tions de la part de l'historien anglais, et sur les instances de M. Da­venport, qu'il dépêchait, à cet effet, que Jean-Jacques rompit le silence. La lettre du 13 juin 1766 est positive. Quant à tous ses amis, ils se bornent à madame de Boufflers et à M. de Malesherbes, à qui il ne pouvait se dispenser d'apprendre ce qui se passait.

[62]            Sa réponse à la lettre sur les spectacles.

[63]            Voyez la Notice des principaux écrits relatifs à J.-J. Rousseau, par M. Barbier, bibliothécaire du Conseil d'Etat.

[64]            Elle n'a été publiée qu'en 1820, dans le New-Monthly-Magazine. On peut remarquer que les lettres qui contenaient des renseignements sur cette querelle, furent soigneusement mises eu réserve par ceux à qui ces renseignements n'auraient pas été très favorables.

[65]            On a vu que cet homme ne s'était point jeté dans ses bras.

[66]            L'intimité de David et de Rousseau finit au mois de mars 1766, et le XIe livre des Confessions fut écrit en 1769.

[67]            Essais de Mémoires sur M. Suard, 1820, in-12 , p. 90. Ouvrage très rare, parce qu'il se donne, et dont nous parlerons à l'article Suard.

[68]            M. Davenport. Voy. seconde partie.

[69]            M. Guy ; lettre du 2 août 1766. Elle est curieuse.

[70]            M. Marc-Michel Rey; août 1766.

[71]            M. Divernois, lettre. du 30 août 1766.

[72]            Lettre à M. du Peyrou , 1766.

[73]            Lettre du 2 janvier 1767. Dans celle du 7 février suivant, adressée à M. Durens, il dit qu'il désire sincèrement qu'on laisse hurler tout leur soul David et ses amis.

[74]            Les opinions, les prétendues contradictions de Jean-Jacques étaient l'objet de leurs critiques; mais tous se taisaient sur le talent. Ordinairement l'envie le conteste, et tâche de le faire mettre en doute ; mais, cette fois, elle n'osa point; il n'y eut que don Cajot qui traita Rousseau de plagiaire. Voyez la Notice historique sur Emile, dans le second volume.

[75]            Dans les preuves mises à la fin du second volume de cet ou­vrage. Voyez aussi l'article de madame Latour-Franqueville, dans la Biographie des Contemporains de Rousseau.

[76]            Lettre à M. Guy, du 7 février 1767.

[77]            Il y arriva vers le 20 mars, et quitta cette solitude le 1er mai 1767.

[78]            Environ cent.

[79]            A Motiers, à Trie, à Monquin, elle eut des querelles qui influèrent sur la destinée de Rousseau.

[80]            La lettre de Hume, rapportée dans l'édition de Belin (T. VII, Notice, p. xj), contient plusieurs inexactitudes. Elle se retrouve dans the Private Correspond.

[81]            Lettres d'Horace Walpole à George-Montagu , 1818, p.353.

[82]            Lettres de la marquise du Deffand, à Horace Walpole, tome 1, p. 77.