PHILOTRADavid Hume

Essai sur l’orgueil et la modestie

Traduction de Guillaume Ravasse

A partir de :

David Hume : of Impudence and Modesty

In Essays, Moral and Political, Edinburgh, 1741

Télécharger en doc, pdf ou rtf sur les Classiques des sciences sociales de JM. Tremblay : http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/Hume_david/essais_moraux_pol_lit/essai_sur_orgueil/essai_sur_orgueil.html

 

 

            Je suis d’avis que les plaintes habituelles contre la providence sont mal fondées et que les qualités bonnes ou mauvaises de l’homme sont les causes de sa bonne ou mauvaise fortune, plus que l’on ne se l’imagine habituellement. Il y a sans aucun doute des contre-exemples, au demeurant assez nombreux, mais peu comparé à ceux qui témoignent d’une distribution égale entre prospérité et adversité. De la même manière, il ne saurait en être autrement dans le cours habituel des affaires humaines. Un homme doté d’un tempérament altruiste et qui aime son prochain apportera presque infailliblement amour et respect, se constituant des circonstances maîtresses qui facilitent chaque initiative et chaque dessein, en plus de la satisfaction personnelle qui en résulte aussitôt. Il en sera de même pour les autres vertus. La prospérité est naturellement, bien que non nécessairement, liée à la vertu et au mérite ; et l’adversité, de la même façon, au vice et à la folie.


            Néamnmoins, je dois reconnaitre que cette règle admet une exception concernant une qualité morale : la modestie a une tendance naturelle à dissimuler les talents d’un homme, tout comme l’orgueil les exhibe au plus haut point et a constitué l’unique cause de l’ascension de beaucoup dans le monde, malgré tous les handicaps que peuvent engendrer une naissance modeste et un faible mérite. Il y a tant de paresse et d’incapacité dans l’ensemble du genre humain que l’homme est enclin à accepter un autre homme, quelle que soit l’image que ce dernier visera à renvoyer de lui-même ; et qu’il considère ses airs dominateurs comme la preuve du mérite que cette personne s’attribue à elle-même. Une confiance en soi mesurée paraît être la compagne naturelle de la vertu, et peu d’hommes peuvent la distinguer de l’orgueil. De même, le manque d’assurance, résultat naturel du vice et de la folie, a flétri l’honneur de la modestie, qui d’apparence extérieure lui ressemble tant.


 
           Comme l’orgueil, bien qu’étant un vice, produit les mêmes effets qu’une vertu sur la fortune d’un homme, on peut alors observer qu’il est presque aussi pénible de se l’approprier, et qu’il se distingue ainsi de tous les autres vices, acquis sans grande peine et que l’indulgence fait prospérer. Plus d’un homme, conscient que la modestie portera grand préjudice à l’établissement de sa fortune, s’est résolu à  devenir orgueilleux et à en adopter l’attitude ; mais il faut remarquer que de telles personnes ont rarement réussi leur tentative, finalement contraintes à retomber dans leur modestie originelle. Rien ne permet davantage à l’homme de se faire une place dans le monde qu’un véritable orgueil, naturel et authentique. Le déguiser est voué à l’échec et ne saurait se maintenir. Dans toute autre tentative, quelles que soient les fautes qu’il commet et auxquelles il se montre sensible, il est tellement près de réussir. Mais dès qu’il tentera de jouer l’orgueil, pour peu qu’il échoue lors de la tentative, le souvenir de cet échec le fera rougir et le déconcerterainfailliblement. Après quoi chaque ridicule sera la cause de nouveaux ridicules jusqu’à ce qu’il soit clair pour tout le monde qu’il n’est qu’un tricheur éhonté et un vain prétendant à l’orgueil.

 
            Si quelque chose peut donner plus d’assurance à un homme modeste, ce sont les bienfaits de la fortune que la chance lui procure. La richesse fournit naturellement à l’homme une réception favorable en société, elle procure au mérite un lustre supplémentaire, quand la personne en est dotée, et le remplace avantageusement quand il est absent. Il est merveilleux d’observer les airs condescendants d’imbéciles et de canailles aux vastes richesses sur des hommes de plus grand mérite qui vivent dans l’indigence. Les hommes de mérite ne s’opposeront pas pour autant à ces usurpations ; ils auront plutôt tendance à les encourager par la modestie de leurs attitudes. Leur bon sens et leur expérience les rend timides dans leur jugement et les pousse à tout examiner avec la plus grande précision. D’un autre côté, la délicatesse de leurs sentiments les rend timorés car ils ont peur de fauter, ce qui les amène à perdre dans la pratique du monde cette intégrité de vertu, pour ainsi dire, dont ils sont si jaloux. Allier sagesse et confiance est aussi pénible que de réconcilier vice et modestie.

 
            Telles sont les réflexions qui me sont venues à l’esprit sur le thème de l’orgueil et de la modestie ; et j’espère que le lecteur ne verra pas d’inconvénient à ce qu’ils soient représentés dans l’allégorie suivante.


            Au commencement, Jupiter a allié Vertu, Sagesse et Confiance en Soi d’une part ; et Vice, Folie et Manque d’Assurance d’autre part. Il les envoya ainsi groupés dans le monde. Cependant, alors qu’il pensait les avoir unis avec grand jugement - la Confiance en Soi est la compagne naturelle de la Vertu, le Vice mérite sa place auprès du Manque d’Assurance - ils ne s’en furent pas loin avant que ne s’élève la discorde. La Sagesse, qui menait la première communauté, ne s’aventurait jamais sur un sentier, qu’il soit ou non battu, avant d’en être familier et de l’examiner avec attention, pour s’assurer de sa destination, des dangers, des difficultés et obstacles plus ou moins probables. Elle prenait d’habitude un certain temps avant de rendre son verdict ; un retard qui déplaisait beaucoup à la Confiance en Soi, toujours sur le pas de course, et sans trop de prévoyance ni de jugements au premier sentier qu’elle croisait. La Sagesse et la Vertu étaient inséparables. Mais un jour, la Confiance en Soi, fidèle à sa nature impétueuse, prit une formidable avance sur ses guides et compagnes et, ne ressentant pas le besoin de leur compagnie, elle ne s’enquit jamais de leurs nouvelles et ne les revit plus. D’une manière comparable, l’autre communauté, bien que formée par Jupiter, se trouva en désaccord et se scinda. Comme la Folie ne pouvait guère voir devant elle, elle ne pouvait déterminer si un sentier était avenant ou non, ni donner une préférence à l’un plutôt qu’à un autre ; et ce manque de résolution se trouvait augmenté par le Manque d’Assurance qui, plein de doutes et de scrupules, retardait toujours le trajet. Cela irritait beaucoup le
Vice, qui n’aimait pas entendre parler de difficultés et de retards, et qui n’était jamais satisfait que de sa propre course folle, quel que fût le résultat de ses inclinations. La Folie, il le savait bien, bien qu’elle n’écoutât que le Manque d’Assurance, serait aisément apprivoisable quand elle serait seule; et ainsi, tel un cheval vicieux détrônant son cavalier, il expulsa ouvertement l’entrave à tous ses plaisirs, et reprit sa route avec la Folie dont il est inséparable. La Confiance en Soi et le Manque d’Assurance, ainsi écartés de leur communauté respective, errèrent quelque temps, jusqu’à ce qu’enfin le hasard les mène au même moment à un village précis. La Confiance en Soi se dirigea d’emblée vers la grande maison, qui appartenait à la Richesse, maîtresse du village; et sans attendre le portier, elle s’immisca directement dans les appartements privés où elle rencontra le Vice et la Folie qui avaient été bien accueillis. Elle se joignit à la compagnie, alla promptement se recommander à la maîtresse des lieux et devint si complice avec le Vice qu’elle fut admise dans la même communauté, avec la Folie. Ils étaient souvent les invités de la Richesse et dès lors, en furent inséparables. Le Manque d’Assurance, pendant ce temps, n’osant approcher la grande maison, accepta l’invitation de la Pauvreté, l’un des locataires. Quand il entra dans la maisonnette, il trouva la Sagesse et la Vertu qui, rejetées par la maîtresse du village, s’étaient retirées en ces lieux. La Vertu éprouva de la compassion pour lui, et la Sagesse jugea que d’après son tempérament, il ferait rapidement des progrès: elles l’acceptèrent donc dans leur communauté. Par conséquent et grâce à elles, certains aspects de son attitude changèrent en peu de temps et, devenant bien plus aimable et engageant, il fut connu sous le nom de Modestie. Comme une communauté corrompue produit de bien plus grands effets qu’une bonne communauté, la Confiance en Soi,  plus réfractaire aux conseils et à l’exemple, dégénéra tellement au contact du Vice et de la Folie qu’elle prit le nom d’Orgueil. Les Hommes, qui virent ces communautés telles que Jupiter les avaient d’abord formées, et qui ne savent rien de ces bouleversements, sont ainsi plongés dans d’étranges erreurs : là où ils rencontrent l’Orgueil, ils voient la Vertu et la Sagesse; et là où ils observent la Modestie, ils nomment ses acolytes Vice et Folie.