PHILOTRADavid Hume

Ma vie

1776

Traduit de l'Anglais par Jean-Baptiste Antoine Suard

1777

Texte fidèle à l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale de France.

Orthographe et ponctuation modernisées par Philippe Folliot.

Organisation en paragraphes fidèle à l'édition anglaise.

Suivi de

Lettre de M. Adam Smith à M.G. Strahan du 09 novembre 1776

Suivi du texte anglais.

My Own life

 

Traduction sans notes

Traduction avec notes

Lettre d'Adam smith

Texte anglais

 

Téléchargeable aux Classiques des sciences sociales de JM. Tremblay : http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/Hume_david/ma_vie/ma_vie.html

 

 

 

 

Ma vie

1776

Traduit de l'Anglais par Jean-Baptiste Antoine Suard (1a)

1777

 

 

Traduction sans notes

Sommaire

 

Avertissement de l'éditeur anglais

 

M. Hume écrivit, quelques mois avant sa mort, le précis de sa vie qu'on va lire, et, dans un codicille joint à son testament, il demande que ce morceau soit imprimé à la tête de la première édition qu'on fera de ses oeuvres. Comme cette édition ne peut être publiée de longtemps, l'éditeur, voulant favoriser les acquéreurs des précédentes éditions, et satisfaire en même temps la curiosité du public, a jugé convenable de publier à part ce précis, sans en changer même le titre, qui est écrit de la main de M. Hume, sur l'enveloppe du manuscrit.

 

 

Ma vie

 

            Il est difficile de parler de soi longtemps sans vanité. Je serai donc court. On pourra cependant regarder comme un trait de vanité la fantaisie que j'ai d'écrire ma vie; mais ce récit ne contiendra guère que l'histoire de mes écrits; et en effet, presque toute ma vie s'est consumée en occupations et en travaux littéraires. D'ailleurs, le genre de succès qu'ont eu d'abord la plupart de mes ouvrages n'est pas fait pour être un sujet de vanité.

            Je suis né à Edimbourg, le 26 avril 1711, vieux style, d'une famille distinguée, tant du côté de mon père que de celui de ma mère. La famille de mon père est une branche des comtes de Home ou Hume, et mes ancêtres ont été, pendant plusieurs générations, propriétaires du bien que mon frère possède. Ma mère était fille du chevalier David Falconer, président du collège de justice, et son frère a eu par succession le titre de Lord Harkelton.

            Ma famille n'était cependant pas riche, et n'étant moi-même qu'un cadet, mon patrimoine, suivant la coutume de mon pays, était par conséquent très peu de chose. Mon père, qui passait pour un homme d'esprit, mourut lorsque j'étais en bas âge, et me laissa avec un frère aîné et une soeur sous la conduite de notre mère, femme d'un rare mérite qui, quoique jeune et belle, se dévoua tout entière à l'éducation de ses enfants. Je suivis avec succès le cours ordinaire des études, et je me sentis de très bonne heure entraîné par un goût pour la littérature qui a été la passion dominante de ma vie et la grande source de mes plaisirs. L'amour pour l'étude, la sobriété et l'intelligence que je montrais firent penser à ma famille que le Barreau était un état qui pouvait me convenir; mais je sentais une aversion insurmontable pour tout autre objet que pour les recherches de la philosophie et de la littérature; et tandis que mes parents me croyaient occupé à méditer sur Voët et sur Vinnius, c'étaient les ouvrages de Cicéron et de Virgile que je dévorais en secret.

            Cependant ma fortune étant trop modique pour se concilier avec ce genre de vie, et ma santé ayant été un peu altérée par l'ardeur du travail, je fus tenté ou plutôt forcé de faire une légère épreuve pour entrer dans une carrière plus active. J'allai donc à Bristol en 1734 avec quelques recommandations pour des négociants considérables; mais, au bout de quelques mois, je trouvai que le commerce ne me convenait point du tout. Je passai en France avec le dessein de continuer mes études dans une retraite de campagne, et c'est là que je commençai le plan de ma vie que j'ai depuis heureusement et constamment suivi. Je pris le parti de suppléer au défaut de fortune par l'économie la plus exacte, de conserver la plus entière indépendance et de regarder avec dédain tout ce qui ne tendait pas à perfectionner mes talents en littérature.

            Pendant ma retraite en France d'abord à Reims, mais particulièrement à La Flèche en Anjou, je composai mon Traité de la nature humaine. Après avoir passé très agréablement trois années dans ce pays, j'allai à Londres en 1737. A la fin de 1738, j'y publiai mon traité, et aussitôt après, je vins joindre ma mère et mon frère en Ecosse. Mon frère vivait à sa maison de campagne, où il s'occupait très sagement et très avantageusement à augmenter sa fortune.

            Jamais il n'y eut d'entreprise littéraire plus malheureuse que mon Traité de la nature humaine. Il mourut en naissant, et il n'obtint pas même la distinction d'exciter quelques murmures parmi les fanatiques. Comme j'étais naturellement porté à la ganté et à l'espérance, je me relevai bientôt de ce premier coup, et je repris mes études à la campagne avec une nouvelle ardeur. En 1742, je fis imprimer à Edimbourg la première partie de mes Essais. Cet ouvrage fut accueilli favorablement, et me fit entièrement oublier mon premier revers. Pendant le temps que je passai à la campagne avec ma mère et mon frère, je me remis à l'étude de la langue grecque que j'avais trop négligée dans ma première jeunesse.

            En 1745, je reçus une lettre du marquis d'Annandale, qui m'invitait à aller en Angleterre pour vivre avec lui. Les parents et les amis de ce jeune seigneur désiraient de le confier à mes soins et à ma direction, dont l'état de son âme et celui de sa santé avaient besoin. Je passai un an avec lui, et dans cet intervalle, mes appointements contribuèrent à accroître ma petite fortune. Je reçus une autre invitation du général Saint-Clair, qui me proposait de l'accompagner, en qualité de secrétaire, à une expédition qui était d'abord destinée contre le Canada, et qui se termina par une incursion sur la côte de France. L'année suivante, c'est-à-dire en 1747, ce même général me proposa de l'accompagner avec le même titre dans son ambassade militaire aux cours de Vienne et de Turin? Je pris alors un uniforme d'officier, et je fus présenté à ces cours comme aide de camp du général, ainsi que le chevalier Henri Erskine et le capitaine Grant, aujourd'hui officier général. Ces deux années ont été presque les seules interruptions qu'il y ait eu dans mes études pendant le cours de ma vie. Je les passai agréablement et en bonne compagnie; et mes appointements joints à mon économie me rendirent maître d'une fortune que j'appelais indépendante, quoique mes amis eussent envie de rire quand j'en parlais sur ce ton-là. Enfin, je possédais alors près de mille livres sterling.

            J'avais toujours cru que le mauvais succès de mon Traité de la nature humaine tenait plus à la forme qu'au fond de l'ouvrage, et que je n'avais fait qu'une imprudence très ordinaire en me faisant imprimer trop tôt. Je refondis donc la première partie de ce traité dans mes Recherches sur l'entendement humain qui furent publiées pendant que j'étais à Turin. Cette seconde entreprise ne fut d'abord guère plus heureuse que la première. A mon retour d'Italie, j'eus la mortification de trouver toute l'Angleterre en rumeur à l'occasion des Recherches libres du docteur Middleton, tandis que mes Recherches étaient absolument négligées ou ignorées. On fit à Londres une nouvelle édition de mes Essais de morale et de politique, qui n'eurent pas un meilleur sort.

            Telle est la force du tempérament et du caractère que ces revers ne firent que peu ou point d'impression sur moi. Je vins en Ecosse en 1749. Ma mère était morte. Je vécus deux ans avec mon frère à la maison de campagne. J'y composai la seconde partie de mes Essais, que j'appelai Discours politiques, et mes Recherches sur les principes de la morale, qui sont une autre partie refondue de mon Traité de la nature humaine. Cependant mon libraire, A. Millar, m'écrivit que mes ouvrages, à l'exception de ce malheureux traité, commençaient à devenir le sujet des conversations; que le débit en augmentait tous les jours, et qu'on en demandait de nouvelles éditions. On imprimait dans une année deux ou trois réponses à ces écrits, faites par de révérends et de très révérends auteurs; et je jugeai, par les invectives du docteur Warburton, que mes livres commençaient à être estimés en bonne compagnie. J'avais cependant pris la résolution de ne jamais répondre à personne. J'y ai été invariablement fidèle et, n'étant pas d'un caractère très irascible, je me suis aisément dispensé d'entrer dans aucune querelle littéraire. Ces apparences d'un accroissement de réputation m'encouragèrent d'autant plus que j'ai toujours été plus disposé à saisir le côté favorable des choses que le mauvais côté; et c'est un tour d'esprit plus utile au bonheur que d'être né avec 10 000 livres sterling de rente.

            En 1751, je quittai la campagne pour la ville, qui est la véritable résidence d'un homme de lettres. En 1752, je publiai à Edimbourg, où je vivais alors, mes Discours politiques, le seul de mes ouvrages qui ait eu du succès en paraissant. Il fut très bien accueilli et en Angleterre et en Ecosse. On publia à Londres dans la même année mes Recherches sur les principes de la morale, celui de tous mes écrits, historiques, philosophiques ou littéraires, qui (s'il m'est permis d'avoir une opinion sur ce sujet) me paraît sans comparaison le meilleur. On n'y fit aucune attention lorsqu'il parut.

            En 1752, le corps des avocats d'Edimbourg me choisit pour son bibliothécaire, emploi dont je ne retirai que peu ou pas d'émoluments, mais qui me donnait la disposition d'une grande bibliothèque. Je conçus alors le projet d'écrire l'histoire d'Angleterre, mais je fus effrayé de l'idée de suivre une narration pendant une période de 1700 ans. Je commençai à l'avènement de la maison de Stuart, époque où il me semblait que l'esprit de faction avait commencé particulièrement à répandre les préventions et les erreurs. J'étais, je l'avoue, plein de confiance sur le sujet de cet ouvrage. Je croyais être le seul historien qui eût dédaigné à la fois le pouvoir, le crédit, la fortune et les clameurs des préjugés populaires. Et, comme le sujet était  à la portée de tout le monde, je comptais sur l'approbation universelle. Mais je fus inhumainement frustré dans ces espérances. Il s'éleva contre moi un cri général de censure, d'improbation et même de détestation: Anglais, Ecossais et Irlandais, whigs et torys, anglicans et sectaires, esprits forts et dévots, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans leur fureur contre un homme qui avait eu l'audace de répandre une larme généreuse sur le sort de Charles Ier et sur celui du comte de Strafford, mais après que la première effervescence de leur rage fut calmée, ce qu'il y eut de plus mortifiant encore pour moi, c'est que le livre parut tomber dans l'oubli. M.Millar me dit que, dans un an, il n'en avait vendu que quarante-cinq exemplaires. Il était en effet difficile de citer dans les trois royaumes un seul homme considérable par le rang ou par les connaissances qui trouvât l'ouvrage tolérable. J'en excepte cependant le docteur Herring, primat d'Angleterre, et le docteur Stone primat d'Irlande, deux exceptions qui doivent paraître un peu extraordinaires. Ces prélats distingués m'exhortèrent chacun de leur côté à ne pas perdre courage.

            J'avoue cependant que j'étais découragé. Et si la guerre ne s'était déclarée dans le même temps entre la France et l'Angleterre, je me serais certainement retiré dans quelque ville des provinces de France, en changeant de nom, et avec la ferme résolution de ne plus retourner dans ma patrie. Mais ce projet n'étant pas praticable, et le second volume de mon Histoire étant déjà fort avancé, je repris courage, et je me déterminai à continuer.

            Dans cet intervalle, je publiai à Londres mon Histoire naturelle de la religion, avec quelques autres morceaux. Cette nouvelle production resta d'abord assez obscure : seul le docteur Hurd y répondit par un pamphlet écrit avec toute l'arrogance, l'amertume et la grossièreté qui distinguent l'école warburtonienne. Ce pamphlet me consola un peu de l'accueil assez froids d'ailleurs qu'on fit à mon ouvrage.

            En 1756, deux ans après la chute du premier volume de mon Histoire, je publiai le second volume, qui embrassait la période écoulée depuis la mort de Charles Ier jusqu'à la révolution.

            Il arriva que les whigs furent moins choqués de cette seconde partie, laquelle fut mieux reçue et non seulement se soutint, mais aida même à relever un peu la première. Quoique l'expérience m'eût appris que le parti des whigs était en possession de donner toutes les places, et en politique, et en littérature, j'étais si peu disposé à céder à leurs déraisonnables clameurs que dans plus de cent passages que l'étude, la lecture ou la réflexion m'engagèrent à changer dans les règnes des deux premiers Stuarts, tous ces changements furent sans exception en faveur du parti tory. Il est ridicule de considérer la constitution d'Angleterre avant cette période comme un système régulier de liberté.

            En 1759, je publiai mon histoire de la maison de Tudor, qui excita presque autant de clameurs que celle des deux premiers Stuarts. Le règne d'Elisabeth fut le morceau qui révolta davantage. Mais j'étais alors devenu insensible aux impressions de la sottise publique, et je restai paisible et content dans ma retraite d'Edimbourg, pour y achever, en deux autres volumes, la partie antérieure de l'histoire d'Angleterre, que je donnai au public en 1761, avec un succès passable, mais seulement passable.

            Malgré ces vicissitudes auxquelles mes écrits avaient été exposés, ils ont toujours gagné dans l'opinion, au point que l'argent qui m'en a été donné par le libraire a été fort au-delà de ce qu'on avait vu en Angleterre. J'étais donc devenu, non seulement indépendant, mais même opulent. Je me retirai dans mon pays natal dans l'intention de n'en plus sortir, emportant avec moi la satisfaction de n'avoir jamais rien demandé, ni même fait aucune avance d'amitié à un seul homme en place. J'avais alors plus de cinquante ans, et je comptais passer le reste de ma vie dans ce repos philosophique, lorsque je reçus en 1763 une invitation du comte d'Hertford, avec qui je n'avais jamais eu aucune liaison, et qui me proposait de l'accompagner à son ambassade en France, pour y remplir les fonctions de secrétaire d'ambassade, avec l'espérance prochaine d'en avoir le titre. Je refusai d'abord cette offre, quelque avantageuse qu'elle fût, parce que j'avais quelque répugnance à former des liaisons avec les grands, et parce que je craignais que la politesse et la gaieté des sociétés de Paris ne convinssent plus à un homme de mon âge et de mon caractère. Mais mylord Hertford ayant renouvelé ses instances, je m'y rendis; et j'ai eu toutes sortes de raisons, soit d'agrément, soit d'intérêt, pour me féliciter de la liaison que j'ai contractée avec ce seigneur, et depuis, avec son frère, le général Conway.

            Ceux qui n'ont jamais connu les étranges effets de la mode pourront difficilement concevoir l'accueil que je reçus à Paris des hommes et des femmes de tous les rangs et de tous les états. Plus je me dérobais à leur excessive politesse, plus j'en étais accablé. On trouve cependant, en vivant à Paris, une satisfaction bien réelle dans la société d'un grand nombre de personnes spirituelles, instruites et polies, dont cette ville abonde plus qu'aucun lieu de l'univers. J'ai eu une fois l'idée de m'y établir pour le reste de ma vie.

            Je fus nommé secrétaire d'ambassade dans l'été de 1765. Le lord Hertford ayant été fait vice-roi d'Irlande, il me laissa à Paris en qualité de chargé d'affaires, jusqu'à l'arrivée du duc de Richmond vers la fin de l'année. Au commencement de 1766, je quittai Paris, et l'été suivant, je vins à Edimbourg, résolu comme autrefois de m'ensevelir dans une retraite philosophique. J'y revenais, non plus riche que j'en étais parti, mais avec plus d'argent et un plus gros revenu que je devais à l'amitié du lord Hertford. J'eus le désir d'essayer ce que pouvait produire sur moi le superflu, après avoir éprouvé l'effet du nécessaire. Mais en 1767, M. Conway m'offrit la place de son secrétaire d'Etat. Le caractère de ce ministre et mes relations avec mylord Hertford ne me permirent pas de refuser cette place. Je revins à Edimbourg en 1769, très opulent, car je possédais mille livres sterling de rente, en bonne santé, et quoique un peu appesanti par l'âge, espérant de jouir longtemps de mon aisance et de voir augmenter ma réputation.

            Au printemps de 1775, je fus attaqué d'un mal d'entrailles qui, d'abord, ne me donna aucune inquiétude, mais qui, depuis, est devenu, à ce que je crois, mortel et incurable. Je compte maintenant sur une prochaine dissolution. Cette maladie a été accompagnée de très peu de douleur, et, ce qui est le plus étrange, je n'ai jamais senti malgré le dépérissement de toute ma personne, un seul instant d'abattement de l'âme; en sorte que s'il me fallait dire quel est le temps de ma vie où j'aimerais le mieux revenir, je serais tenté d'indiquer cette dernière période. Je n'ai jamais eu en effet plus d'ardeur pour l'étude ni plus de gaieté en société. Je considère d'ailleurs qu'un homme de soixante-cinq ans ne fait en mourant que se dérober à quelques années d'infirmités; et, quoique plusieurs circonstances puissent me faire espérer de voir ma réputation littéraire acquérir enfin un peu plus d'éclat, je sais que je n'aurais que peu d'années à en jouir. Il est difficile d'être plus détaché de la vie que je le suis à présent.

            Je terminerai ceci en historien exact, par la peinture de mon caractère. Je suis, ou plutôt j'étais (car c'est le ton que je dois prendre en parlant de moi, et qui m'enhardit même à dire ce que je pense), j'étais, dis-je, un homme d'un caractère doux, maître de moi-même, d'une humeur ouverte, gaie et sociale, capable d'amitié, mais très peu susceptible de haine, et très modéré dans toutes mes passions. Le désir même de la renommée littéraire, qui a été ma passion dominante, n'a jamais aigri mon caractère, malgré les fréquents revers que j'ai éprouvés. Ma conversation n'était désagréable ni aux jeunes gens, ni aux oisifs, ni aux hommes studieux et instruits; et comme je trouvais un plaisir particulier dans la société des femmes honnêtes, je n'ai pas eu lieu d'être mécontent de la manière dont j'en ai été traité. En un mot, quoiqu'il n'y ait guère eu d'hommes distingués en quelque genre que ce soit qui n'aient eu à se plaindre de la calomnie, je n'ai jamais senti l'atteinte de sa dent envenimée; et quoique je me sois exposé assez légèrement à la rage des factions politiques et religieuses, elles ont paru se dépouiller en ma faveur de leur férocité ordinaire. Mes amis n'ont jamais eu besoin de justifier aucune circonstance de ma conduite ni de mon caractère. Ce n'est pas que les fanatiques n'eussent été disposés, comme on peut bien le croire, à fabriquer et à répandre des fables à mon désavantage, mais ils n'ont jamais pu en inventer une seule qui eût quelque apparence de probabilité. Je ne puis pas dire qu'il n'y ait point de vanité à faire ainsi ma propre oraison funèbre, mais j'espère que du moins, on ne la trouvera pas hors de propos : c'est un point de fait qui va être bientôt éclairci et constaté.

                                                                                                                      Ce 18 avril 1776

 

 

 

 

 

Lettre de M. Adam Smith à M. G. Strahan du 09 novembre 1776 (2a)

Sommaire

 

De Kirkaldy, en Ecosse, le 09 novembre 1776

 

            Mon cher Monsieur

            C'est avec un plaisir réel quoique bien mêlé de peine que je prends la plume pour vous donner quelque détail sur la manière dont notre excellent ami M. Hume s'est conduit dans sa dernière maladie.

            Quoiqu'il eût jugé lui-même son mal incurable et mortel, cependant par égard pour les instances de ses amis, il consentit à faire l'essai de ce que pourrait produire sur lui un long voyage. Quelques jours avant de se mettre en route, il écrivit le précis de sa vie qu'il a confié à vos soins ainsi que ses autres papiers. Mon récit commencera donc où le sien finit.

            Il partit donc pour Londres vers la fin du mois d'avril. J'en étais parti avec M. Jean Home pour aller le voir, espérant le trouver à Edimbourg. Nous le rencontrâmes à Morpeth; M. Home retourna avec lui, ne le quitta point pendant le séjour qu'il fit en Angleterre, et lui donna tous les soins qu'on pouvait attendre d'un ami si tendre et si parfait. Comme ma mère m'attendait en Ecosse, je fus obligé de continuer ma route et de me rendre auprès d'elle.

            La maladie de M. Hume parut d'abord céder à l'exercice et au changement d'air; et lorsqu'il arriva à Londres, il se trouvait mieux que lorsqu'il avait quitté Edimbourg.

            On lui conseilla d'aller à Bath pour prendre les eaux. Elles produisirent d'abord sur lui un si bon effet qu'il commença lui-même à juger plus favorablement de son état, quoiqu'il ne fût guère disposé à l'espérance. Mais les symptômes du mal reparurent bientôt avec leur violence ordinaire; et dès ce moment, renonçant à toute idée de guérison, il se soumit à son sort non seulement avec une parfaite résignation, mais même avec un calme et une gaieté extraordinaires.

            En revenant à Edimbourg, il se trouva beaucoup plus faible, mais sa gaieté ne diminua point, et il continua de s'amuser, suivant sa coutume, à corriger ses ouvrages pour une nouvelle édition, à lire quelques livres agréables et à converser avec ses amis. Quelquefois vers le soir, il faisait une partie de whist, qu'il aimait beaucoup. Sa gaieté était si naturelle, sa conversation et sa vie avaient si peu changé que, malgré tous les symptômes fâcheux de son état, plusieurs personnes ne pouvaient pas croire qu'il fût près de sa fin. Le docteur Dundas lui disait un jour :

            "Je dirai à votre ami le colonel Edmondstone que je vous ai laissé beaucoup mieux et en bon train de guérison.

            - Docteur, lui répondit M. Hume, comme je crois que vous n'avez envie de dire que la vérité, vous feriez mieux de lui dire que je m'en vais aussi vite que mes ennemis, si j'en ai, peuvent l'attendre, et aussi doucement que mes meilleurs amis peuvent le désirer"

            Le colonel Edmonstone vint quelque temps après pour voir M. Hume et prendre congé de lui. En s'en allant, il ne put s'empêcher d'écrire une lettre à son ami mourant, pour lui dire encore un éternel adieu; et, dans cette lettre, il lui applique les beaux vers français que l'abbé de Chaulieu adresse au marquis de La Fare lorsque, se croyant près de sa fin, il regrette d'être bientôt séparé de son ami. Le courage et la tranquillité de M. Hume étaient si sincères que ses plus tendres amis savaient qu'ils ne risquaient rien en lui parlant comme à un homme mourant et que, loin d'être blessé de cette franchise, il en était plutôt flatté. J'entrai dans sa chambre au moment où il lisait la lettre qu'il venait de recevoir du colonel Edmonstone : il me la donna à lire. Je lui dis que malgré son affaiblissement sensible et les apparences fâcheuses de son état, sa gaieté était toujours si grande et le principe de la vie semblait encore si vigoureux en lui que je ne pouvais m'empêcher de conserver quelques espérances.

            "Vos espérances sont sans fondement, me répondit-il. Une diarrhée habituelle pendant plus d'un an serait un mal très dangereux à tout âge, mais au mien, c'est une maladie mortelle. Quand je me couche le soir, je me sens plus faible que quand je me suis levé le matin, et en me levant le matin, je me trouve plus faible que je ne m'étais couché la veille. Je sens d'ailleurs que quelques-uns des organes de la vie sont affectés. Ainsi, il faut bien mourir.

            - Eh bien! lui dis-je, si cela est, vous aurez du moins la satisfaction de laisser tous vos amis, et la famille de votre frère en particulier, dans une situation heureuse et florissante."

            Il me répondit que cette idée consolante le touchait si vivement que, lisant quelques jours auparavant dans les dialogues de Lucien les différents prétextes que les morts alléguaient à Charon pour ne pas entrer dans sa barque, il n'en avait pas trouvé un seul qui pût lui convenir. Il n'avait ni fille à pourvoir, ni bâtiment à finir, ni ennemi dont il voulût se venger; de sorte, ajoutait-il, que je ne pouvais guère trouver d'excuse à donner à Charon pour obtenir quelque délai. J'ai fait toutes les choses de quelque importance que j'ai jamais désiré de faire, et dans aucun temps, je ne pourrais espérer de voir mes parents et mes amis dans une meilleure situation que celle où je suis près de les laisser. J'ai donc toutes sortes de raisons de mourir content. Il s'amusa alors à imaginer différentes excuses plaisantes qu'il supposait pouvoir alléguer à Charon, et les réponses brutales que celui-ci ne manquerait pas de lui faire.

            "En y pensant bien, disait-il, j'ai trouvé que je pourrais lui dire : "Mon bon Charon, j'ai corrigé mes ouvrages pour en faire une nouvelle édition; donnez-moi le temps de voir comment le public recevra ces changements." Mais j'entends Charon me répondre : "Quand vous auriez vu l'effet de ces changements, vous voudriez en faire d'autres. Il n'y a point de fin à de pareils prétextes. Ainsi, l'ami, entrez dans ma barque." Je pourrais insister et lui dire : "Un peu de patience, honnête Charon. J'ai travaillé à ouvrir les yeux du genre humain. En vivant quelques années de plus, je pourrais avoir le plaisir de voir les hommes délivrés de quelques-uns des maux que la superstition leur a faits." Mais Charon alors n'entendrait plus raison, e me crierait : "Ce que tu dis n'arrivera pas de cent ans. Crois-tu que j'attende jusque-là? Allons, allons, paresseux babillard, passe dans ma barque sans raisonner davantage."

            Quoique M. Hume parlât toujours de sa fin prochaine, il n'affectait jamais de faire parade de son courage. Il n'en parlait que lorsque la conversation y conduisait naturellement, et ne s'y arrêtait qu'autant que la suite du discours l'exigeait. C'était, il est vrai, un sujet qui se présentait souvent, par une suite nécessaire des questions que lui faisaient sur son état ses amis qui venaient le visiter.

            L'entretien dont je viens de vous rendre compte se passa le 8 août. Depuis ce jour-là, je ne l'ai vu qu'une fois. Il était devenu si faible que la société de ses meilleurs amis le fatiguait; car il avait conservé à un tel point sa gaieté, sa complaisance et son humeur sociale que, toutes les fois qu'un de ses amis était avec lui, il ne pouvait s'empêcher de parler et plus longtemps et avec plus d'activité que sa faiblesse ne le supposait. Ce fut d'après ses propres instances que je consentis à quitter Edimbourg, où j'étais en grande partie pour lui. Je retournai chez ma mère à Kirkaldy, à condition qu'il m'enverrait chercher toutes les fois qu'il désirerait me voir. Le docteur Black, qui est le médecin qui le voyait le plus assidûment, s'engagea en même temps à m'écrire des nouvelles de sa santé.

            Le 22 août, je reçus la lettre suivante du docteur :

            "Depuis ma dernière lettre, M. Hume a vécu très doucement, mais il est beaucoup plus faible. Il se lève, descend l'escalier une fois par jour, et s'amuse à lire, mais il ne voit presque personne Il trouve que même la conversation de ses meilleurs amis le fatigue et l'accable. Heureusement, il n'en a pas besoin, car il n'a ni inquiétude, ni impatience, ni abattement, et il passe très bien son temps avec le secours de quelques livres d'amusement."

            Je reçus le lendemain de M. Hume lui-même une lettre donc voici l'extrait :

            "Edimbourg, le 23 août 1776

            Mon très cher ami,

            Je suis obligé de me servir de la main de mon neveu pour vous écrire, car je ne me lèverai pas aujourd'hui...

            Je m'en vais déclinant très rapidement. J'ai eu la nuit dernière une petite fièvre, et j'espérais qu'elle avancerait le terme de cette ennuyeuse maladie; mais malheureusement, elle s'est dissipée. Je ne puis consentir à ce que vous veniez à cause de moi, parce qu'il ne me serait possible de vous voir que très peu de moments dans le jour. Le docteur Black peut vous informer plus exactement du degré de force qui me reste encore. Adieu."

            Trois jours après, le docteur Black m'écrivit la lettre suivante :

            "Edimbourg, le 26 août 1776

            Hier, vers les quatre heures après midi, M. Hume expira. L'approche de sa mort s'annonça clairement dans la nuit du jeudi au vendredi. Sa maladie était parvenue au dernier terme, e l'avait affaibli au point qu'il ne pouvait plus se lever. Il a conservé jusqu'au dernier moment toute sa raison, et n'a éprouvé ni douleurs, ni même un grand malaise. Il ne lui est jamais échappé la moindre expression d'impatience; et quand il a eu occasion de parler aux personnes qui l'environnaient, il l'a toujours fait avec beaucoup de douceur et de tendresse. Je n'ai pas cru devoir vous engager à venir ici, d'autant que j'ai su que M. Hume vous avait écrit pour vous en détourner. Il s'était affaibli au point qu'il avait besoin de faire un effort pour parler; et il est mort dans une heureuse sérénité d'âme que rien ne peut égaler."

            Telle a été la fin de notre excellent ami, dont la mémoire nous sera toujours chère. On pourra juge diversement de ses opinions philosophiques, chacun les approuvant ou les condamnant selon qu'il les trouvera conformes ou contraires aux siennes; mais il est difficile qu'il y ait de la diversité dans le jugement qu'on portera de sa conduite et de son caractère. Jamais les facultés naturelles d'aucun homme ne furent plus heureusement combinées et balancées. Même dans le plus bas état de sa fortune, son extrême économie ne l'empêcha jamais de faire dans l'occasion des actes de charité et de générosité. C'était une économie nécessaire, fondée non sur l'avarice, mais sur l'amour de l'indépendance. La grande douceur de son caractère n'altéra jamais ni la fermeté de son âme, ni la constance de ses résolutions. Sa plaisanterie habituelle n'était que la simple effusion d'une bonté naturelle et d'une gaieté tempérée par la délicatesse et la modestie, et où il n'entrait pas la plus légère teinture de cette malignité qui est si souvent le principe dangereux de ce qu'on appelle communément esprit. Jamais il ne lui échappa une seule raillerie qui eût pour but de mortifier. Aussi ses railleries plaisaient-elles à ceux-mêmes sur qui elles tombaient. Et de toutes ses grandes et aimables qualités, peut-être n'y en eut-il pas une qui rendît sa société plus agréable à ses amis que cette coutume de la plaisanterie, quoiqu'ils en fussent d'ordinaire les objets.

            Cette gaieté naturelle, si agréable dans le monde, mais si souvent accompagnée de qualités frivoles et superficielles, s'alliait en M. Hume avec l'application la plus sérieuse, les connaissances les plus variées, la plus grande profondeur de pensée et d'esprit à tous égards le plus étendu. Enfin, je l'ai toujours regardé, pendant sa vie et depuis sa mort, comme l'homme le plus approchant de l'idée qu'on se forme d'un homme parfaitement sage et vertueux que peut-être ne le comporte la nature de la faiblesse humaine.

            Je suis, etc.

Fin de la traduction sans notes

 

 

 

Ma vie

1776

Traduit de l'Anglais par Jean-Baptiste Antoine Suard (1)

1777

 

 

 

Traduction avec notes

Sommaire

 

Avertissement de l'éditeur anglais

 

M. Hume écrivit, quelques mois avant sa mort, le précis de sa vie qu'on va lire, et, dans un codicille joint à son testament, il demande que ce morceau soit imprimé à la tête de la première édition (2) qu'on fera de ses oeuvres. Comme cette édition ne peut être publiée de longtemps, l'éditeur, voulant favoriser les acquéreurs des précédentes éditions, et satisfaire en même temps la curiosité du public, a jugé convenable de publier à part ce précis, sans en changer même le titre, qui est écrit de la main de M. Hume, sur l'enveloppe du manuscrit.

 

 

Ma vie

 

            Il est difficile de parler de soi longtemps sans vanité. Je serai donc court. On pourra cependant regarder comme un trait de vanité la fantaisie que j'ai d'écrire ma vie; mais ce récit ne contiendra guère que l'histoire de mes écrits; et en effet, presque toute ma vie s'est consumée en occupations et en travaux littéraires. D'ailleurs, le genre de succès qu'ont eu d'abord la plupart de mes ouvrages n'est pas fait pour être un sujet de vanité.

            Je suis né à Edimbourg, le 26 avril 1711, vieux style, d'une famille distinguée (3), tant du côté de mon père que de celui de ma mère. La famille de mon père est une branche des comtes de Home ou Hume, et mes ancêtres ont été, pendant plusieurs générations, propriétaires du bien que mon frère possède. Ma mère était fille du chevalier David Falconer, président du collège de justice, et son frère a eu par succession le titre de Lord Harkelton.

            Ma famille n'était cependant pas riche, et n'étant moi-même qu'un cadet (4), mon patrimoine, suivant la coutume de mon pays, était par conséquent très peu de chose. Mon père, qui passait pour un homme d'esprit, mourut lorsque j'étais en bas âge, et me laissa avec un frère aîné et une soeur sous la conduite de notre mère, femme d'un rare mérite qui, quoique jeune et belle, se dévoua tout entière à l'éducation de ses enfants. Je suivis avec succès le cours ordinaire des études, et je me sentis de très bonne heure entraîné par un goût pour la littérature qui a été la passion dominante de ma vie et la grande source de mes plaisirs. L'amour pour l'étude, la sobriété et l'intelligence que je montrais firent penser à ma famille que le Barreau était un état qui pouvait me convenir; mais je sentais une aversion insurmontable pour tout autre objet que pour les recherches de la philosophie et de la littérature; et tandis que mes parents me croyaient occupé à méditer sur Voët et sur Vinnius, c'étaient les ouvrages de Cicéron et de Virgile que je dévorais en secret.

            Cependant ma fortune étant trop modique pour se concilier avec ce genre de vie, et ma santé ayant été un peu altérée par l'ardeur du travail, je fus tenté ou plutôt forcé de faire une légère épreuve pour entrer dans une carrière plus active. J'allai donc à Bristol en 1734 avec quelques recommandations pour des négociants considérables; mais, au bout de quelques mois, je trouvai que le commerce ne me convenait point du tout. Je passai en France avec le dessein de continuer mes études dans une retraite de campagne, et c'est là que je commençai le plan de ma vie que j'ai depuis heureusement et constamment suivi. Je pris le parti de suppléer au défaut de fortune par l'économie la plus exacte, de conserver la plus entière indépendance et de regarder avec dédain tout ce qui ne tendait pas à perfectionner mes talents en littérature.

            Pendant ma retraite en France d'abord à Reims, mais particulièrement à La Flèche en Anjou, je composai mon Traité de la nature humaine. Après avoir passé très agréablement trois années dans ce pays, j'allai à Londres en 1737. A la fin de 1738, j'y publiai mon traité, et aussitôt après, je vins joindre ma mère et mon frère en Ecosse. Mon frère vivait à sa maison de campagne, où il s'occupait très sagement et très avantageusement à augmenter sa fortune.

            Jamais il n'y eut d'entreprise littéraire plus malheureuse que mon Traité de la nature humaine. Il mourut en naissant (5), et il n'obtint pas même la distinction d'exciter quelques murmures parmi les fanatiques. Comme j'étais naturellement porté à la ganté et à l'espérance, je me relevai bientôt de ce premier coup, et je repris mes études à la campagne avec une nouvelle ardeur. En 1742, je fis imprimer à Edimbourg la première partie de mes Essais. Cet ouvrage fut accueilli favorablement, et me fit entièrement oublier mon premier revers. Pendant le temps que je passai à la campagne avec ma mère et mon frère, je me remis à l'étude de la langue grecque que j'avais trop négligée dans ma première jeunesse.

            En 1745, je reçus une lettre du marquis d'Annandale, qui m'invitait à aller en Angleterre pour vivre avec lui. Les parents et les amis de ce jeune seigneur désiraient de le confier à mes soins et à ma direction, dont l'état de son âme et celui de sa santé avaient besoin. Je passai un an avec lui, et dans cet intervalle, mes appointements contribuèrent à accroître ma petite fortune. Je reçus une autre invitation du général Saint-Clair, qui me proposait de l'accompagner, en qualité de secrétaire, à une expédition qui était d'abord destinée contre le Canada, et qui se termina par une incursion sur la côte de France. L'année suivante, c'est-à-dire en 1747, ce même général me proposa de l'accompagner avec le même titre dans son ambassade militaire aux cours de Vienne et de Turin? Je pris alors un uniforme d'officier, et je fus présenté à ces cours comme aide de camp du général, ainsi que le chevalier Henri Erskine et le capitaine Grant, aujourd'hui officier général. Ces deux années ont été presque les seules interruptions qu'il y ait eu dans mes études pendant le cours de ma vie. Je les passai agréablement et en bonne compagnie; et mes appointements joints à mon économie me rendirent maître d'une fortune que j'appelais indépendante, quoique mes amis eussent envie de rire quand j'en parlais sur ce ton-là. Enfin, je possédais alors près de mille livres sterling.

            J'avais toujours cru que le mauvais succès de mon Traité de la nature humaine tenait plus à la forme qu'au fond de l'ouvrage, et que je n'avais fait qu'une imprudence très ordinaire en me faisant imprimer trop tôt. Je refondis donc la première partie de ce traité dans mes Recherches sur l'entendement humain qui furent publiées pendant que j'étais à Turin. Cette seconde entreprise ne fut d'abord guère plus heureuse que la première. A mon retour d'Italie, j'eus la mortification de trouver toute l'Angleterre en rumeur à l'occasion des Recherches libres du docteur Middleton, tandis que mes Recherches étaient absolument négligées ou ignorées. On fit à Londres une nouvelle édition de mes Essais de morale et de politique, qui n'eurent pas un meilleur sort.

            Telle est la force du tempérament et du caractère que ces revers ne firent que peu ou point d'impression sur moi. Je vins en Ecosse en 1749. Ma mère était morte. Je vécus deux ans avec mon frère à la maison de campagne. J'y composai la seconde partie de mes Essais, que j'appelai Discours politiques, et mes Recherches sur les principes de la morale, qui sont une autre partie refondue de mon Traité de la nature humaine. Cependant mon libraire, A. Millar, m'écrivit que mes ouvrages, à l'exception de ce malheureux traité, commençaient à devenir le sujet des conversations; que le débit en augmentait tous les jours, et qu'on en demandait de nouvelles éditions. On imprimait dans une année deux ou trois réponses à ces écrits, faites par de révérends et de très révérends auteurs; et je jugeai, par les invectives du docteur Warburton, que mes livres commençaient à être estimés en bonne compagnie. J'avais cependant pris la résolution de ne jamais répondre à personne. J'y ai été invariablement fidèle et, n'étant pas d'un caractère très irascible, je me suis aisément dispensé d'entrer dans aucune querelle littéraire. Ces apparences d'un accroissement de réputation m'encouragèrent d'autant plus que j'ai toujours été plus disposé à saisir le côté favorable des choses que le mauvais côté; et c'est un tour d'esprit plus utile au bonheur que d'être né avec 10 000 livres sterling de rente.

            En 1751, je quittai la campagne pour la ville, qui est la véritable résidence d'un homme de lettres (6). En 1752, je publiai à Edimbourg, où je vivais alors, mes Discours politiques, le seul de mes ouvrages qui ait eu du succès en paraissant. Il fut très bien accueilli et en Angleterre et en Ecosse (7). On publia à Londres dans la même année mes Recherches sur les principes de la morale, celui de tous mes écrits, historiques, philosophiques ou littéraires, qui (s'il m'est permis d'avoir une opinion sur ce sujet) me paraît sans comparaison le meilleur. On n'y fit aucune attention lorsqu'il parut.

            En 1752, le corps des avocats d'Edimbourg me choisit pour son bibliothécaire, emploi dont je ne retirai que peu ou pas d'émoluments, mais qui me donnait la disposition d'une grande bibliothèque. Je conçus alors le projet d'écrire l'histoire d'Angleterre, mais je fus effrayé de l'idée de suivre une narration pendant une période de 1700 ans. Je commençai à l'avènement de la maison de Stuart, époque où il me semblait que l'esprit de faction avait commencé particulièrement à répandre les préventions et les erreurs. J'étais, je l'avoue, plein de confiance sur le sujet de cet ouvrage. Je croyais être le seul historien qui eût dédaigné à la fois le pouvoir, le crédit, la fortune et les clameurs des préjugés populaires (8). Et, comme le sujet était  à la portée de tout le monde, je comptais sur l'approbation universelle. Mais je fus inhumainement frustré dans ces espérances. Il s'éleva contre moi un cri général de censure, d'improbation et même de détestation (9) : Anglais, Ecossais et Irlandais, whigs et torys, anglicans et sectaires, esprits forts (10) et dévots, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans leur fureur contre un homme qui avait eu l'audace de répandre une larme généreuse sur le sort de Charles Ier et sur celui du comte de Strafford, mais après que la première effervescence de leur rage fut calmée, ce qu'il y eut de plus mortifiant encore pour moi, c'est que le livre parut tomber dans l'oubli. M.Millar me dit que, dans un an, il n'en avait vendu que quarante-cinq exemplaires. Il était en effet difficile de citer dans les trois royaumes un seul homme considérable par le rang ou par les connaissances qui trouvât l'ouvrage tolérable. J'en excepte cependant le docteur Herring, primat d'Angleterre, et le docteur Stone primat d'Irlande, deux exceptions qui doivent paraître un peu extraordinaires. Ces prélats distingués m'exhortèrent chacun de leur côté à ne pas perdre courage.

            J'avoue cependant que j'étais découragé. Et si la guerre ne s'était déclarée dans le même temps entre la France et l'Angleterre, je me serais certainement retiré dans quelque ville des provinces de France, en changeant de nom, et avec la ferme résolution de ne plus retourner dans ma patrie. Mais ce projet n'étant pas praticable, et le second volume de mon Histoire étant déjà fort avancé, je repris courage, et je me déterminai à continuer.

            Dans cet intervalle, je publiai à Londres mon Histoire naturelle de la religion, avec quelques autres morceaux. Cette nouvelle production resta d'abord assez obscure : seul le docteur Hurd y répondit par un pamphlet écrit avec toute l'arrogance, l'amertume et la grossièreté (11) qui distinguent l'école warburtonienne. Ce pamphlet me consola un peu de l'accueil assez froids d'ailleurs qu'on fit à mon ouvrage.

            En 1756, deux ans après la chute (12) du premier volume de mon Histoire, je publiai le second volume, qui embrassait la période écoulée depuis la mort de Charles Ier jusqu'à la révolution.

            Il arriva que les whigs furent moins choqués de cette seconde partie, laquelle fut mieux reçue et non seulement se soutint, mais aida même à relever un peu la première. Quoique l'expérience m'eût appris que le parti des whigs était en possession de donner toutes les places, et en politique, et en littérature, j'étais si peu disposé à céder à leurs déraisonnables clameurs que dans plus de cent passages que l'étude, la lecture ou la réflexion m'engagèrent à changer dans les règnes des deux premiers Stuarts, tous ces changements furent sans exception en faveur du parti tory. Il est ridicule de considérer la constitution d'Angleterre avant cette période comme un système régulier de liberté.

            En 1759, je publiai mon histoire de la maison de Tudor, qui excita presque autant de clameurs que celle des deux premiers Stuarts. Le règne d'Elisabeth fut le morceau qui révolta davantage. Mais j'étais alors devenu insensible aux impressions de la sottise publique, et je restai paisible et content dans ma retraite d'Edimbourg, pour y achever, en deux autres volumes, la partie antérieure de l'histoire d'Angleterre, que je donnai au public en 1761, avec un succès passable, mais seulement passable.

            Malgré ces vicissitudes (13) auxquelles mes écrits avaient été exposés, ils ont toujours gagné dans l'opinion, au point que l'argent qui m'en a été donné par le libraire a été fort au-delà de ce qu'on avait vu en Angleterre. J'étais donc devenu, non seulement indépendant, mais même opulent. Je me retirai dans mon pays natal (14) dans l'intention de n'en plus sortir (15), emportant avec moi la satisfaction de n'avoir jamais rien demandé, ni même fait aucune avance d'amitié à un seul homme en place (16). J'avais alors plus de cinquante ans, et je comptais passer le reste de ma vie dans ce repos philosophique, lorsque je reçus en 1763 une invitation du comte d'Hertford, avec qui je n'avais jamais eu aucune liaison, et qui me proposait de l'accompagner à son ambassade en France, pour y remplir les fonctions de secrétaire d'ambassade, avec l'espérance prochaine d'en avoir le titre. Je refusai d'abord cette offre, quelque avantageuse qu'elle fût, parce que j'avais quelque répugnance à former des liaisons avec les grands, et parce que je craignais que la politesse et la gaieté des sociétés de Paris ne convinssent plus à un homme de mon âge et de mon caractère. Mais mylord Hertford ayant renouvelé ses instances, je m'y rendis; et j'ai eu toutes sortes de raisons, soit d'agrément, soit d'intérêt, pour me féliciter de la liaison que j'ai contractée avec ce seigneur, et depuis, avec son frère, le général Conway.

            Ceux qui n'ont jamais connu les étranges effets de la mode pourront difficilement concevoir l'accueil que je reçus à Paris des hommes et des femmes de tous les rangs et de tous les états. Plus je me dérobais à leur excessive politesse, plus j'en étais accablé. On trouve cependant, en vivant à Paris, une satisfaction bien réelle dans la société d'un grand nombre de personnes spirituelles, instruites et polies, dont cette ville abonde plus qu'aucun lieu de l'univers. J'ai eu une fois l'idée de m'y établir pour le reste de ma vie.

            Je fus nommé secrétaire d'ambassade dans l'été de 1765. Le lord Hertford ayant été fait vice-roi d'Irlande, il me laissa à Paris en qualité de chargé d'affaires, jusqu'à l'arrivée du duc de Richmond vers la fin de l'année. Au commencement de 1766, je quittai Paris, et l'été suivant, je vins à Edimbourg, résolu comme autrefois de m'ensevelir dans une retraite philosophique. J'y revenais, non plus riche que j'en étais parti, mais avec plus d'argent et un plus gros revenu que je devais à l'amitié du lord Hertford. J'eus le désir d'essayer ce que pouvait produire sur moi le superflu, après avoir éprouvé l'effet du nécessaire. Mais en 1767, M. Conway m'offrit la place de son secrétaire d'Etat. Le caractère de ce ministre et mes relations avec mylord Hertford ne me permirent pas de refuser cette place. Je revins à Edimbourg en 1769, très opulent, car je possédais mille livres sterling de rente, en bonne santé, et quoique un peu appesanti par l'âge (17), espérant de jouir longtemps de mon aisance et de voir augmenter ma réputation.

            Au printemps de 1775, je fus attaqué d'un mal d'entrailles qui, d'abord, ne me donna aucune inquiétude, mais qui, depuis, est devenu, à ce que je crois, mortel et incurable. Je compte maintenant sur une prochaine dissolution (18). Cette maladie a été accompagnée de très peu de douleur, et, ce qui est le plus étrange, je n'ai jamais senti malgré le dépérissement de toute ma personne, un seul instant d'abattement de l'âme (19); en sorte que s'il me fallait dire quel est le temps de ma vie où j'aimerais le mieux revenir, je serais tenté d'indiquer cette dernière période. Je n'ai jamais eu en effet plus d'ardeur pour l'étude ni plus de gaieté en société. Je considère d'ailleurs qu'un homme de soixante-cinq ans ne fait en mourant que se dérober à quelques années d'infirmités; et, quoique plusieurs circonstances puissent me faire espérer de voir ma réputation littéraire acquérir enfin un peu plus d'éclat, je sais que je n'aurais que peu d'années à en jouir. Il est difficile d'être plus détaché de la vie que je le suis à présent.

            Je terminerai ceci en historien exact (20), par la peinture de mon caractère. Je suis, ou plutôt j'étais (car c'est le ton que je dois prendre en parlant de moi, et qui m'enhardit même à dire ce que je pense), j'étais, dis-je, un homme d'un caractère doux, maître de moi-même, d'une humeur ouverte, gaie et sociale, capable d'amitié, mais très peu susceptible de haine, et très modéré dans toutes mes passions. Le désir même de la renommée littéraire, qui a été ma passion dominante, n'a jamais aigri mon caractère, malgré les fréquents revers que j'ai éprouvés. Ma conversation n'était désagréable ni aux jeunes gens, ni aux oisifs (21), ni aux hommes studieux et instruits; et comme je trouvais un plaisir particulier dans la société des femmes honnêtes, je n'ai pas eu lieu d'être mécontent de la manière dont j'en ai été traité. En un mot, quoiqu'il n'y ait guère eu d'hommes distingués en quelque genre que ce soit qui n'aient eu à se plaindre de la calomnie, je n'ai jamais senti l'atteinte de sa dent envenimée; et quoique je me sois exposé assez légèrement à la rage des factions politiques et religieuses, elles ont paru se dépouiller en ma faveur de leur férocité ordinaire. Mes amis n'ont jamais eu besoin de justifier aucune circonstance de ma conduite ni de mon caractère. Ce n'est pas que les fanatiques n'eussent été disposés, comme on peut bien le croire, à fabriquer et à répandre des fables à mon désavantage, mais ils n'ont jamais pu en inventer une seule qui eût quelque apparence de probabilité. Je ne puis pas dire qu'il n'y ait point de vanité à faire ainsi ma propre oraison funèbre, mais j'espère que du moins, on ne la trouvera pas hors de propos : c'est un point de fait qui va être bientôt éclairci et constaté.

                                                                                                                      Ce 18 avril 1776

 

 

 

 

 

Lettre de M. Adam Smith à M. G. Strahan du 09 novembre 1776 (22)

 

De Kirkaldy, en Ecosse, le 09 novembre 1776

 

            Mon cher Monsieur

            C'est avec un plaisir réel quoique bien mêlé de peine que je prends la plume pour vous donner quelque détail sur la manière dont notre excellent ami M. Hume s'est conduit dans sa dernière maladie.

            Quoiqu'il eût jugé lui-même son mal incurable et mortel, cependant par égard pour les instances de ses amis, il consentit à faire l'essai de ce que pourrait produire sur lui un long voyage. Quelques jours avant de se mettre en route, il écrivit le précis de sa vie qu'il a confié à vos soins ainsi que ses autres papiers. Mon récit commencera donc où le sien finit.

            Il partit donc pour Londres vers la fin du mois d'avril. J'en étais parti avec M. Jean Home pour aller le voir, espérant le trouver à Edimbourg. Nous le rencontrâmes à Morpeth; M. Home retourna avec lui, ne le quitta point pendant le séjour qu'il fit en Angleterre, et lui donna tous les soins qu'on pouvait attendre d'un ami si tendre et si parfait. Comme ma mère m'attendait en Ecosse, je fus obligé de continuer ma route et de me rendre auprès d'elle.

            La maladie de M. Hume parut d'abord céder à l'exercice et au changement d'air; et lorsqu'il arriva à Londres, il se trouvait mieux que lorsqu'il avait quitté Edimbourg.

            On lui conseilla d'aller à Bath pour prendre les eaux. Elles produisirent d'abord sur lui un si bon effet qu'il commença lui-même à juger plus favorablement de son état, quoiqu'il ne fût guère disposé à l'espérance. Mais les symptômes du mal reparurent bientôt avec leur violence ordinaire; et dès ce moment, renonçant à toute idée de guérison, il se soumit à son sort non seulement avec une parfaite résignation, mais même avec un calme et une gaieté extraordinaires.

            En revenant à Edimbourg, il se trouva beaucoup plus faible, mais sa gaieté ne diminua point, et il continua de s'amuser, suivant sa coutume, à corriger ses ouvrages pour une nouvelle édition, à lire quelques livres agréables et à converser avec ses amis. Quelquefois vers le soir, il faisait une partie de whist, qu'il aimait beaucoup. Sa gaieté était si naturelle, sa conversation et sa vie avaient si peu changé que, malgré tous les symptômes fâcheux de son état, plusieurs personnes ne pouvaient pas croire qu'il fût près de sa fin. Le docteur Dundas lui disait un jour :

            "Je dirai à votre ami le colonel Edmondstone que je vous ai laissé beaucoup mieux et en bon train de guérison.

            - Docteur, lui répondit M. Hume, comme je crois que vous n'avez envie de dire que la vérité, vous feriez mieux de lui dire que je m'en vais aussi vite que mes ennemis, si j'en ai, peuvent l'attendre, et aussi doucement que mes meilleurs amis peuvent le désirer"

            Le colonel Edmonstone vint quelque temps après pour voir M. Hume et prendre congé de lui. En s'en allant, il ne put s'empêcher d'écrire une lettre à son ami mourant, pour lui dire encore un éternel adieu; et, dans cette lettre, il lui applique les beaux vers français que l'abbé de Chaulieu adresse au marquis de La Fare lorsque, se croyant près de sa fin, il regrette d'être bientôt séparé de son ami. Le courage et la tranquillité de M. Hume étaient si sincères que ses plus tendres amis savaient qu'ils ne risquaient rien en lui parlant comme à un homme mourant et que, loin d'être blessé de cette franchise, il en était plutôt flatté. J'entrai dans sa chambre au moment où il lisait la lettre qu'il venait de recevoir du colonel Edmonstone : il me la donna à lire. Je lui dis que malgré son affaiblissement sensible et les apparences fâcheuses de son état, sa gaieté était toujours si grande et le principe de la vie semblait encore si vigoureux en lui que je ne pouvais m'empêcher de conserver quelques espérances.

            "Vos espérances sont sans fondement, me répondit-il. Une diarrhée habituelle pendant plus d'un an serait un mal très dangereux à tout âge, mais au mien, c'est une maladie mortelle. Quand je me couche le soir, je me sens plus faible que quand je me suis levé le matin, et en me levant le matin, je me trouve plus faible que je ne m'étais couché la veille. Je sens d'ailleurs que quelques-uns des organes de la vie sont affectés. Ainsi, il faut bien mourir.

            - Eh bien! lui dis-je, si cela est, vous aurez du moins la satisfaction de laisser tous vos amis, et la famille de votre frère en particulier, dans une situation heureuse et florissante."

            Il me répondit que cette idée consolante le touchait si vivement que, lisant quelques jours auparavant dans les dialogues de Lucien les différents prétextes que les morts alléguaient à Charon pour ne pas entrer dans sa barque, il n'en avait pas trouvé un seul qui pût lui convenir. Il n'avait ni fille à pourvoir, ni bâtiment à finir, ni ennemi dont il voulût se venger; de sorte, ajoutait-il, que je ne pouvais guère trouver d'excuse à donner à Charon pour obtenir quelque délai. J'ai fait toutes les choses de quelque importance que j'ai jamais désiré de faire, et dans aucun temps, je ne pourrais espérer de voir mes parents et mes amis dans une meilleure situation que celle où je suis près de les laisser. J'ai donc toutes sortes de raisons de mourir content. Il s'amusa alors à imaginer différentes excuses plaisantes qu'il supposait pouvoir alléguer à Charon, et les réponses brutales que celui-ci ne manquerait pas de lui faire.

            "En y pensant bien, disait-il, j'ai trouvé que je pourrais lui dire : "Mon bon Charon, j'ai corrigé mes ouvrages pour en faire une nouvelle édition; donnez-moi le temps de voir comment le public recevra ces changements." Mais j'entends Charon me répondre : "Quand vous auriez vu l'effet de ces changements, vous voudriez en faire d'autres. Il n'y a point de fin à de pareils prétextes. Ainsi, l'ami, entrez dans ma barque." Je pourrais insister et lui dire : "Un peu de patience, honnête Charon. J'ai travaillé à ouvrir les yeux du genre humain. En vivant quelques années de plus, je pourrais avoir le plaisir de voir les hommes délivrés de quelques-uns des maux que la superstition leur a faits." Mais Charon alors n'entendrait plus raison, e me crierait : "Ce que tu dis n'arrivera pas de cent ans. Crois-tu que j'attende jusque-là? Allons, allons, paresseux babillard, passe dans ma barque sans raisonner davantage."

            Quoique M. Hume parlât toujours de sa fin prochaine, il n'affectait jamais de faire parade de son courage. Il n'en parlait que lorsque la conversation y conduisait naturellement, et ne s'y arrêtait qu'autant que la suite du discours l'exigeait. C'était, il est vrai, un sujet qui se présentait souvent, par une suite nécessaire des questions que lui faisaient sur son état ses amis qui venaient le visiter.

            L'entretien dont je viens de vous rendre compte se passa le 8 août. Depuis ce jour-là, je ne l'ai vu qu'une fois. Il était devenu si faible que la société de ses meilleurs amis le fatiguait; car il avait conservé à un tel point sa gaieté, sa complaisance et son humeur sociale que, toutes les fois qu'un de ses amis était avec lui, il ne pouvait s'empêcher de parler et plus longtemps et avec plus d'activité que sa faiblesse ne le supposait. Ce fut d'après ses propres instances que je consentis à quitter Edimbourg, où j'étais en grande partie pour lui. Je retournai chez ma mère à Kirkaldy, à condition qu'il m'enverrait chercher toutes les fois qu'il désirerait me voir. Le docteur Black, qui est le médecin qui le voyait le plus assidûment, s'engagea en même temps à m'écrire des nouvelles de sa santé.

            Le 22 août, je reçus la lettre suivante du docteur :

            "Depuis ma dernière lettre, M. Hume a vécu très doucement, mais il est beaucoup plus faible. Il se lève, descend l'escalier une fois par jour, et s'amuse à lire, mais il ne voit presque personne Il trouve que même la conversation de ses meilleurs amis le fatigue et l'accable. Heureusement, il n'en a pas besoin, car il n'a ni inquiétude, ni impatience, ni abattement, et il passe très bien son temps avec le secours de quelques livres d'amusement."

            Je reçus le lendemain de M. Hume lui-même une lettre donc voici l'extrait :

            "Edimbourg, le 23 août 1776

            Mon très cher ami,

            Je suis obligé de me servir de la main de mon neveu pour vous écrire, car je ne me lèverai pas aujourd'hui...

            Je m'en vais déclinant très rapidement. J'ai eu la nuit dernière une petite fièvre, et j'espérais qu'elle avancerait le terme de cette ennuyeuse maladie; mais malheureusement, elle s'est dissipée. Je ne puis consentir à ce que vous veniez à cause de moi, parce qu'il ne me serait possible de vous voir que très peu de moments dans le jour. Le docteur Black peut vous informer plus exactement du degré de force qui me reste encore. Adieu."

            Trois jours après, le docteur Black m'écrivit la lettre suivante :

            "Edimbourg, le 26 août 1776

            Hier, vers les quatre heures après midi, M. Hume expira. L'approche de sa mort s'annonça clairement dans la nuit du jeudi au vendredi. Sa maladie était parvenue au dernier terme, e l'avait affaibli au point qu'il ne pouvait plus se lever. Il a conservé jusqu'au dernier moment toute sa raison, et n'a éprouvé ni douleurs, ni même un grand malaise. Il ne lui est jamais échappé la moindre expression d'impatience; et quand il a eu occasion de parler aux personnes qui l'environnaient, il l'a toujours fait avec beaucoup de douceur et de tendresse. Je n'ai pas cru devoir vous engager à venir ici, d'autant que j'ai su que M. Hume vous avait écrit pour vous en détourner. Il s'était affaibli au point qu'il avait besoin de faire un effort pour parler; et il est mort dans une heureuse sérénité d'âme que rien ne peut égaler."

            Telle a été la fin de notre excellent ami, dont la mémoire nous sera toujours chère. On pourra juge diversement de ses opinions philosophiques, chacun les approuvant ou les condamnant selon qu'il les trouvera conformes ou contraires aux siennes; mais il est difficile qu'il y ait de la diversité dans le jugement qu'on portera de sa conduite et de son caractère. Jamais les facultés naturelles d'aucun homme ne furent plus heureusement combinées et balancées. Même dans le plus bas état de sa fortune, son extrême économie ne l'empêcha jamais de faire dans l'occasion des actes de charité et de générosité. C'était une économie nécessaire, fondée non sur l'avarice, mais sur l'amour de l'indépendance. La grande douceur de son caractère n'altéra jamais ni la fermeté de son âme, ni la constance de ses résolutions. Sa plaisanterie habituelle n'était que la simple effusion d'une bonté naturelle et d'une gaieté tempérée par la délicatesse et la modestie, et où il n'entrait pas la plus légère teinture de cette malignité qui est si souvent le principe dangereux de ce qu'on appelle communément esprit. Jamais il ne lui échappa une seule raillerie qui eût pour but de mortifier. Aussi ses railleries plaisaient-elles à ceux-mêmes sur qui elles tombaient. Et de toutes ses grandes et aimables qualités, peut-être n'y en eut-il pas une qui rendît sa société plus agréable à ses amis que cette coutume de la plaisanterie, quoiqu'ils en fussent d'ordinaire les objets.

            Cette gaieté naturelle, si agréable dans le monde, mais si souvent accompagnée de qualités frivoles et superficielles, s'alliait en M. Hume avec l'application la plus sérieuse, les connaissances les plus variées, la plus grande profondeur de pensée et d'esprit à tous égards le plus étendu. Enfin, je l'ai toujours regardé, pendant sa vie et depuis sa mort, comme l'homme le plus approchant de l'idée qu'on se forme d'un homme parfaitement sage et vertueux que peut-être ne le comporte la nature de la faiblesse humaine.

            Je suis, etc.

Fin

 

 

Notes de l'exemplaire de la BNF :

Note 1a : dans l'exemplaire de la B.N.F, il est écrit, juste après "traduite de l'anglois", entre parenthèses : "par Suard.(P.Folliot)(Retour)

Note 2a : note de Suard : "M.Smith est un homme de lettres écossais, auteur de plusieurs excellents ouvrages. Les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, qu'il a publiées l'année dernière en deux volumes in-quarto, sont, à ce qu'il nous semble, l'ouvrage le plus approfondi qu'on ait encore écrit sur les principales questions de l'économie politique, et méritent d'être méditées par les philosophes et les politiques qui s'occupent de ces grands objets. M. Strahan, écossais aussi, est imprimeur à Londres, et membre de la Chambre des Communes. M. Hume, dont il était ami, lui a laissé en mourant ses manuscrits."(Retour)

 

Notes de P.Folliot :

Note 1 : dans l'exemplaire de la B.N.F, il est écrit, juste après "traduite de l'anglois", entre parenthèses : "par Suard.(P.Folliot)(Retour)

Note 2 : Plus exactement "prochaine édition".(P.Folliot)(Retour)

Note 3 : "a good family".(P.Folliot)(Retour)

Note 4 : "being myself a younger brother".(P.folliot)(Retour)

Note 5 : Plus exactement : "il tomba mort-né de la presse" (il fell dead-born from the press, ...".)(P.folliot)(Retour)

Note 6 : Hume emploie le mot "scene" ("the true scene"), qui peut avoir le sens de lieu (d'action) mais aussi de théâtre (ou scène de théâtre).(P.Folliot)(Retour)

Note 7 : Exactement : "à l'étranger et chez nous" ("abroad and at home").(P.Folliot)(Retour)

Note 8 : Le traducteur omet "l'autorité" ("authority").(P.Folliot)(Retour)

Note 9 : "général" est ajouté par le traducteur. "détestation" est correct mais d'un emploi rare.(P.Folliot)(Retour)

Note 10 : "freethinker" : esprit fort ou esprit libre.(P.Folliot)(Retour)

Note 11 : "... with all the illiberal petulance, arrogance, and scurrility which ..."(P.Folliot)(Retour)

Note 12 : Voir plus haut : "il tomba mort-né de la presse" (il fell dead-born from the press, ...".)(P.folliot)(Retour)

Note 13 : "this variety of winds and seasons".(P.Folliot)(Retour)

Note 14 : "pays natal d'Ecosse", dit Hume.(P.Folliot)(Retour)

Note 15 : "de ne plus mettre le pied dehors (to set my foot out of it)", dit plus pécisément Hume.(P.Folliot)(Retour)

Note 16 : "to one great man".(P.Folliot)(Retour)

Note 17 : "striken in years" : avancé en âge, voire "écrasé par le poids des ans".(P.Folliot)(Retour)

Note 18 : Traduction fidèle mais étonnante de l'anglais "dissolution". "fin rapide" ou "départ rapide"(to dissolve :  dissoudre, mais aussi partir, s'en aller, disparaître) eût été plus heureux.(P.Folliot)(Retour)

Note 19 : Hume emploie le mot "spirit".(P.Folliot)(Retour)

Note 20 : "Pour conclure historiquement avec mon caractère", dit Hume.(P.Folliot)(Retour)

Note 21 : "careless" : insouciants.(P.Folliot)(Retour)

Note 22 : note de Suard : "M.Smith est un homme de lettres écossais, auteur de plusieurs excellents ouvrages. Les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, qu'il a publiées l'année dernière en deux volumes in-quarto, sont, à ce qu'il nous semble, l'ouvrage le plus approfondi qu'on ait encore écrit sur les principales questions de l'économie politique, et méritent d'être méditées par les philosophes et les politiques qui s'occupent de ces grands objets. M. Strahan, écossais aussi, est imprimeur à Londres, et membre de la Chambre des Communes. M. Hume, dont il était ami, lui a laissé en mourant ses manuscrits."(Retour)

 

 

 

David Hume

My Own Life

Texte anglais

Sommaire

 

 

     MR HUME, a few months before his death, wrote the following short account of his own life; and, in a codicil to his will, desired that it might be prefixed to the next edition of his Works. That edition cannot be published for a considerable time. The Editor, in the mean while, in order to serve the purchasers of the former editions; and, at the same time, to gratify the impatience of the public curiosity; has thought proper to publish it separately, without alter ing even the title or superscription, which was written in Mr. Hume's own hand on the cover of the manuscript.

 

 

MY OWN LIFE

 

            It is difficult for a man to speak long of himself without Vanity; therefore, I shall be short. It may be thought an instance of vanity that I pretend at all to write my life; but this Narrative shall contain little more than the History of my Writings; as, indeed, almost all my life has been spent in Literary pursuits and occupations. The first success of most of my writings was not such as to be an object of vanity.

            I was born the 26th of April 1711, old style, at Edinburgh. I was of a good family, both by father and mother: my father's family is a branch of the Earl of Home's, or Hume's; and my ancestors had been proprietors of the estate, which my brother poss esses, for several generations. My mother was daughter of Sir David Falconer, President of the College of Justice: the title of Lord Halkerton came by succession to her brother.

            My family, however, was not rich, and being myself a younger brother, my patrimony, according to the mode of my country, was of course very slender. My father, who passed for a man of parts, died when I was an infant, leaving me, with an elder brothe r and a sister, under the care of our mother, a woman of singular merit, who, though young and handsome, devoted herself entirely to the rearing and educating of her children. I passed through the ordinary course of education with success, and was seized very early with a passion for literature, which has been the ruling passion of my life, and the great source of my enjoyments. My studious disposition, my sobriety, and my industry, gave my family a notion that the law was a proper profession for me; but I found an unsurmountable aversion to everything but the pursuits of philosophy and general learning; and while they fancied I was poring upon Voet and Vinnius, Cicero and Virgil were the authors which I was secretly devouring.

            My very slender fortune, however, being unsuitable to this plan of life, and my health being a little broken by my ardent application, I was tempted, or rather forced, to make a very feeble trial for entering into a more active scene of life. In 1734 , I went to Bristol, with some recommendations to eminent merchants, but in a few months found that scene totally unsuitable to me. I went over to France, with a view of prosecuting my studies in a country retreat; and I there laid that plan of life, whic h I have steadily and successfully pursued. I resolved to make a very rigid frugality supply my deficiency of fortune, to maintain unimpaired my independency, and to regard every object as contemptible, except the improvement of my talents in literature.

            During my retreat in France, first at Reims, but chiefly at La Fleche, in Anjou, I composed my Treatise of Human Nature. After passing three years very agreeably in that country, I came over to London in 1737. In the end of 1738, I published m y Treatise, and immediately went down to my mother and my brother, who lived at his country-house, and was employing himself very judiciously and successfully in the improvement of his fortune.

            Never literary attempt was more unfortunate than my Treatise of Human Nature. It fell dead-born from the press, without reaching such distinction, as even to excite a murmur among the zealots. But being naturally of a cheerful and sanguine tem per, I very soon recovered the blow, and prosecuted with great ardor my studies in the country. In 1742, I printed at Edinburgh the first part of my Essays the world was favourably received, and soon made me entirely forget my former disappointment. I continued with my mother and brother in the country, and in that time recovered the knowledge of the Greek language, which I had too much neglected in my early youth.

            In 1745, I received a letter from the Marquis of Annandale, inviting me to come and live with him in England; I found also, that the friends and family of that young noble man were desirous of putting him under my care and direction, for the state of his mind and health required it. I lived with him a twelvemonth. My appointments during that time made a considerable accession to my small fortune. I then received an invitation from General St. Clair to attend him as a secretary to his expedition, whic h was at first meant against Canada, but ended in an incursion on the coast of France. Next year, to wit, 1747, I received an invitation from the General to attend him in the same station in his military embassy to the courts of Vienna and Turin. I then wore the uniform of an officer, and was introduced at these courts as aid-de-camp to the general, along with Sir Harry Erskine and Captain Grant, now General Grant. These two years were almost the only interruptions which my studies have received during the course of my life: I passed them agreeably, and in good company; and my appointments, with my frugality, had made me reach a fortune, which I called independent, though most of my friends were inclined to smile when I said so; in short, I was now master of near a thousand pounds.

            I had always entertained a notion, that my want of success in publishing the Treatise of Human Nature, had proceeded more from the manner than the matter, and that I had been guilty of a very usual indiscretion, in going to the press too early. I, therefore, cast the first part of that work anew in The Enquiry concerning Human Understanding, which was published while I was at Turin. But this piece was at first little more successful than the Treatise of Human Nature. On my return from Italy, I had the mortification to find all England in a ferment, on account of Dr. Middleton's Free Enquiry, while my performance was entirely overlooked and neglected. A new edition, which had been published at London of my Essays, moral and political, met not with a much better reception.

            Such is the force of natural temper, that these disappointments made little or no impression on me. I went down in 1749, and lived two years with my brother at his country house, for my mother was now dead. I there composed the second part of my Essays, which I called Political Discourses, and also my Enquiry concerning the Principles of Morals, which is another part of my treatise that I cast anew. Meanwhile, my bookseller, A. Millar, informed me, that my former publications (all but the unfortunate Treatise) were beginning to be the subject of conversation; that the sale of them was gradually increasing, and that new editions were demanded. Answers by Reverends, and Right Reverends, came out two or three in a year; and I found, by Dr. Warburton's railing, that the books were beginning to be esteemed in good company. However, I had fixed a resolution, which I inflexibly maintained, never to reply to any body; and not being very irascible in my temper, I have easily kept myself clear of all literary squabbles. These symptoms of a rising reputation gave me encouragement, as I was ever more disposed to see the favourable than unfavourable side of things; a turn of mind which it is more happy to possess, than to be born to an estate of ten thousand a year.

            In 1751, I removed from the country to the town, the true scene for a man of letters. In 1752, were published at Edinburgh, where I then lived, my Political Discourses, the only work of mine that was successful on the first publication. It was well received abroad and at home. In the same year was published at London, my Enquiry concerning the Principles of Morals; which, in my own opinion (who ought not to judge on that subject), is of all my writings, historical, philosophical, or literary, incompa rably thebest. It came unnoticed and unobserved into the world.

            In 1752, the Faculty of Advocates chose me their Librarian, an office from which I received little or no emolument, but which gave me the command of a large library. I then formed the plan of writing the History of England; but being frightened with the notion of continuing a narrative through a period of 1700 years, I commenced with the accession of the House of Stuart, an epoch when, I thought, the misrepresentations of faction began chiefly to take place. I was, I own, sanguine in my expectations of the success of this work. I thought that I was the only historian, that had at once neglected present power, interest, and authority, and the cry of popular prejudices; and as the subject was suited to every capacity, I expected proportional applause. But miserable was my disappointment: I was assailed by one cry of reproach, disapprobation, and even detestation; English, Scotch, and Irish, Whig and Tory, churchman and sectary, freethinker and religionist, patriot and courtier, united in their rage against the man, who had presumed to shed a generous tear for the fate of Charles I. and the Earl of Strafford; and after the first ebullitions of their fury were over, what was still more mortifying, the book seemed to sink into oblivion. Mr. Millar told me , that in a twelve-month he sold only forty-five copies of it. I scarcely, indeed, heard of one man in the three kingdoms, considerable for rank or letters, that could endure the book. I must only except the primate of England, Dr. Herring, and the primate of Ireland, Dr. Stone, which seem two odd exceptions. These dignified prelates separately sent me messages not to be discouraged.

            I was, however, I confess, discouraged; and had not the war been at that time breaking out between France and England, I had certainly retired to some provincial town of the former kingdom, have changed my name, and never more have returned to my native country. But as this scheme was not now practicable, and the subsequent volume was considerably advanced, I resolved to pick up courage and to persevere.

            In this interval, I published at London my Natural History of Religion, along with some other small pieces: its public entry was rather obscure, except only that Dr. Hurd wrote a pamphlet against it, with all the illiberal petulance, arrogance, and scurrility, which distinguish the Warburtonian school. This pamphlet gave me some consolation for the otherwise indifferent reception of my performance.

            In 1756, two years after the fall of the first volume, was published the second volume of my History, containing the period from the death of Charles I. till the Revolution. This performance happened to give less displeasure to the Whigs, and was bet ter received. It not only rose itself, but helped to buoy up its unfortunate brother.

            But though I had been taught by experience, that the Whig party were in possession of bestowing all places, both in the state and in literature, I was so little inclined to yield to their senseless clamour, that in above a hundred alterations, which farther study, reading, or reflection engaged me to make in the reigns of the two first Stuarts, I have made all them invariably to the Tory side. It is ridiculous to consider the English constitution before that period as a regular plan of liberty.

            In 1759, I published my History of the House of Tudor. The clamour against this performance was almost equal to that against the History of the two first Stuarts. The reign of Elizabeth was particularly obnoxious. But I was now callous against the impressions of public folly, and continued very peaceably and contentedly in my retreat at Edinburgh, to finish, in two volumes, the more early part of the English History, which I gave to the public in 1761, with tolerable, and but tolerable success.

            But, notwithstanding this variety of winds and seasons, to which my writings had been exposed, they had still been making such advances, that the copy-money given me by the booksellers, much exceeded anything formerly known in England; I was become not only independent, but opulent. I retired to my native country of Scotland, determined never more to set my foot out of it; and retaining the satisfaction of never having preferred a request to one great man, or even making advances of friendship to any of them. As I was now turned of fifty, I thought of passing all the rest of my life in this philosophical manner, when I received, in 1763, an invitation from the Earl of Hertford, with whom I was not in the least acquainted, to attend him on his embassy to Paris, with a near prospect of being appointed secretary to the embassy; and, in the meanwhile, of performing the functions of that office. This offer, however inviting, I at first declined, both because I was reluctant to begin connexions with the great, and because I was afraid that the civilities and gay company of Paris would prove disagreeable to a person of my age and humour: but on his lordship's repeating the invitation, I accepted of it. I have every reason, both of pleasure and interest, to think myself happy in my connexion with that nobleman, as well as afterwards with his brother, General Conway.

            Those who have not seen the strange effects of modes, will never imagine the reception I met with at Paris, from men and women of all ranks and stations. The more I resiled from their excessive civilities, the more I was loaded with them. There is, however, a real satisfaction in living at Paris, from the great number of sensible, knowing, and polite company with which that city abounds above all places in the universe. I thought once of settling there for life.

            I was appointed secretary to the embassy; and in summer 1765, Lord Hertford left me, being appointed Lord            Lieutenant of Ireland. I was charge d' affaires till the arrival of the Duke of Richmond, towards the end of the year. In the beginning o f 1766, I left Paris, and next summer went to Edinburgh, with the same view as formerly, of burying myself in a philosophical retreat. I returned to that place, not richer, but with much more money, and a much larger income, by means of Lord Hertford's friendship, than I left it; and I was desirous of trying what superfluity could produce, as I had formerly made an experiment of a competency. But, in 1767, I received from Mr. Conway an invitation to be Under-secretary; and this invitation, both the charac ter of the person, and my connexions with Lord Hertford, prevented me from declining. I returned to Edinburgh in 1768, very opulent (for I possessed a revenue of 1000L. a year), healthy, and though somewhat stricken in years, with the prospect of enjoying long my ease, and of seeing the increase of my reputation.

            In spring 1775, I was struck with a disorder in my bowels, which at first gave me no alarm, but has since, as I apprehend it, become mortal and incurable. I now reckon upon a speedy dissolution. I have suffered very little pain from my disorder; and what is more strange, have, notwithstanding the great decline of my person, never suffered a moment's abatement of my spirits; insomuch, that were I to name the period of my life, which I should most choose to pass over again, I might be tempted to point to this later period. I possess the same ardour as ever in study, and the same gaiety in company. I consider, besides, that a man of sixty-five, by dying, cuts off only a few years of infirmities; and though I see many symptoms of my literary reputation's breaking out at last with additional lustre, I knew that I could have but few years to enjoy it. It is difficult to be more detached from life than I am at present.

            To conclude historically with my own character. I am, or rather was (for that is the style I must now use in speaking of myself, which emboldens me the more to speak my sentiments); I was, I say, a man of mild dispositions, of command of temper, of an open, social, and cheerful humour, capable of attachment, but little susceptible of enmity, and of great moderation in all my passions. Even my love of literary fame, my ruling passion, never soured my temper, notwithstanding my frequent disappointments . My company was not unacceptable to the young and careless, as well as to the studious and literary; and as I took a particular pleasure in the company of modest women, I had no reason to be displeased with the reception I met with from them. In a word, though most men any wise eminent, have found reason to complain of calumny, I never was touched, or even attacked by her baleful tooth: and though I want only exposed myself to the rage of both civil and religious factions, they seemed to be disarmed in my behalf of their wonted fury. My friends never had occasion to vindicate any one circumstance of my character and conduct: not but that the zealots, we may well suppose, would have been glad to invent and propagate any story to my disadvantage, but they could never find any which they thought would wear the face of probability. I cannot say there is no vanity in making this funeral oration of myself, but I hope it is not a misplaced one; and this is a matter of fact which is easily cleared and ascertained .

 

April 18, 1776.