PLAIDOYER POUR ET CONTRE J. J. ROUSSEAU ET LE DOCTEUR D. HUME,

L’historien anglais

Avec des anecdotes intéressantes relatives au sujet.


Ouvrage moral et critique, pour servir de suite aux oeuvres de ces deux grands hommes.

A LONDRES

Et se trouve

A LYON

Chez Pierre Cellier, libraire, Quai St Antoine

A Paris

Chez Dufour, libraire, ci-devant au Cabinet littéraire, à présent rue de la Vieille Draperie, au bon pasteur, du côté du Point Notre-Dame, vis-à-vis Sainte Croix, en la Cité

MDCCLXVIII

Anonyme [1]

Fichier numérisé par Philippe Folliot, professeur de philosophie au Lycée Jehan Ango de Dieppe.

 

 

 

La vérité
A ceux qui se plaisent à l’entendre.

 

 

 

Il est peu de conversations où l'on ne s'entretienne des grands hommes qui tiennent un rang distingué dans la République des Lettres : tantôt c'est de Voltaire et quelquefois de J. J. Rousseau. Les jugements que l'on a portés sur la conduite de ce Philosophe Genevois, et particulièrement sur son démêlé avec le docteur D. Hume, ont tant de fois varié, qu'il n'a jamais été possible de tabler sur quelque chose de certain relatif à ces deux objets. Je vais donc essayer de fixer à cet égard les discours du public. (2) Mais qu'entend-on par le Public ? Combien de fois a-t-on essayé de le peindre sans pouvoir cependant le faire ressembler à l'original? Je n'entreprendrai pas de faire ici son tableau dans toute son étendue : j'avoue que ma capacité ne va pas jusque-là. Je tâcherai seulement de le définir de mon mieux, et voici comment.

Le public est un arbre antique, planté depuis la création du monde, qui compte avec un nombre infini de générations, une multitude de branches attachées à son corps et soutenues par le même tronc. Il y en a de grosses, de médiocres, de plus faibles, de plus minces et de plus élevées les unes que les autres, et il n'y en a pas une qui se ressemble.

Si le lecteur ne me considère que comme la moindre des feuilles attachées à cet arbre-là, il ne m'offensera pas : d'ailleurs je n’ambitionne point l'honneur de lui être connu particulièrement. Je me borne à la faculté de pouvoir réfléchir, (3) censurer, absoudre, condamner et écrire selon mes lumières. Les siennes sont bien plus étendues et plus étincelantes, je le sais, et je n'ignore pas qu'après tous les efforts que j'aurai faits pour lui plaire, bien loin de m'en tenir compte à mon avantage, il me réfutera, me censurera, me condamnera, m'approuvera peut-être : c'est à quoi tout Écrivain doit s'attendre. Ce qui m'encourage à me livrer au penchant qui m'entraîne à mettre au jour ce que je pense des procédés réciproques entre M. Hume et M. J. J. Rousseau, c'est qu'en dépit même de la critique la plus amère, je suis certain de trouver des approbateurs. Je n'irai pas follement braver le Public ; je ne viendrai pas lâchement gémir et pleurer pour obtenir son suffrage : je sais qu'il est sévère quand il le veut, indulgent quand il le faut ; qu'il aime la droiture et rend toujours justice à la vérité.

Mais j'entends, le public sensé qui s'écrie : (4)

 

AU FAIT, AVOCAT.

 

M'y voici.

 

Les Editeurs de la pièce qui a donné lieu à celle-ci, pour vous faire voir, Messieurs, qu'ils ont étudié en rhétorique, débutent en exposant à vos yeux un tableau bien séduisant : c'est l'éloge pompeux des talents et des belles qualités de M. Hume. Ils peignent aussi avantageusement qu'il leur est possible, le héros de leur comédie scandaleuse. Ils jettent avec beaucoup d'adresse de la poudre aux yeux des spectateurs, pour séduire, autant qu'il est possible, le préjugé, et le faire pencher du côté de celui qu'ils se flattent de pouvoir innocenter. De là ils passent subitement au portrait de son adverse partie ; mais ce ne sont plus les mêmes couleurs qu'ils emploient, ils abandonnent le carmin et l'outremer, pour ne tremper leurs pinceaux que dans le noir et (5) l'obscur. Sur la droite, tout est brillant et flatteur ; sur la gauche, tout est hideux et révoltant. D'un côté sont les roses, de l'autre les épines. Voilà le fin du métier. C'est un piégé où il n'y a que les petits génies qui s'y laissent prendre ; mais les gens éclairés savent adroitement l'éviter. Ils s'approchent et fixent attentivement les objets, confrontent les copies avec les originaux, et si les peintres, soit par passion ou par enthousiasme, sont tombés dans les extrêmes, qu'ils aient flatté ce qui ne devait pas l'être, et trop ridiculisé ce qui ne le méritait pas, on les siffle et l'on ne les regarde plus que comme des barbouilleurs.

Fixez, je vous prie, Messieurs, ce premier chef-d'œuvre. Ce doit être le portrait en grand du Philosophe Anglais. Des mœurs douces et simples, beaucoup de droiture, de candeur et de bonté ; et la modération de son caractère se peint dans ses écrits.

Il a employé les grands talents qu'il a reçus de la nature et les lumières qu'il (6) a acquises par l'étude, à chercher la vérité et à inspirer l'amour des hommes. Jamais il n'a prodigué son temps et compromis son repos dans aucune querelle ni littéraire ni personnelle, etc.

La suite du panégyrique n'est qu'un reste de fumée échappée de l'encensoir, pour dissiper les exhalaisons. Je la supprime pour vous faire remarquer, Messieurs, que voilà en bien peu de lignes la peinture d'un homme accompli, c'est-à-dire, du Sage qui l'emporte de beaucoup sur tous ceux dont Plutarque nous a fait les portraits.

Il ne m'appartient pas de démentir un éloge aussi pompeux et si prévenant en faveur du célèbre Ecrivain, qui peut-être lui-même ne s'y reconnaît pas, parce que je me persuade qu'il n'a pas encore assez d'orgueil et d'amour-propre pour se croire infaillible. S'il se croyait tel, je le prierais de se ressouvenir que feu M. le général Barrington fut obligé, en 1762, d'envoyer à M. Smolet, autre historien (7) non moins estimé en Angleterre et dans la République des Lettres que son Emule, une relation authentique de la conquête de la Guadeloupe, afin de détromper le public et l'instruire d'une vérité négligée par M. Hume : vérité importante et qui ne l'était pas moins pour la réputation du général Anglais, que pour les intérêts particuliers des Insulaires qui venaient d'être conquis.

Cette anecdote qui paraît tout à fait étrangère à mon sujet, le serait bien davantage si elle n’indiquait pas un Ecrivain, qui se livre avec trop de précipitation à des bruits populaires : qui, pour remplir une feuille périodique [2] à certain prix, se hâte d'y insérer, sur la foi du premier venu, ce que le second avec preuve en main peut démentir.

Une telle conduite dénote toujours un homme bien plus avide de (8) gain que de réputation : d'où l'on pourrait conclure que si M. Hume se fût autant appliqué à chercher la vérité, ainsi que ses apologistes veulent le faire croire, qu'elle ne lui eût point échappé, surtout dans la circonstance dont je viens de parler.

L'on peut répliquer à ce que je viens de dire, qu'un Ecrivain gagé par un libraire, est souvent forcé, pour retirer le fruit de ses veilles, de remplir sa feuille à la volonté de celui qui le paye. M. Hume serait-il réduit à cette fâcheuse extrémité ? Il en est plus à plaindre et moins coupable, j'en conviens : mais cette situation laisse toujours soupçonner une vénalité qui fixe l'appât du gain de l'Ecrivain obligé de subsister par ses talents. J'en ai connu plus d'un qui auraient été charmés de trouver quelque ressource auxiliaire dans la plume d'un habile homme, réduit à la fâcheuse nécessité de labourer à bon marché. Non , je ne prête pas encore cette intention à M. Hume, (9) vis-à-vis de J. J. Rousseau ; c'est une idée passagère : peut-être aurai-je occasion d'y revenir, et pourrai justifier dans la suite que si je n'ai pas rencontré juste, au moins ne me suis-je pas fort éloigné du but.

Que la modération de M. Hume convienne à son éloge, quand il s'agit d'examiner de sang-froid les critiques ou les censeurs de ses ouvrages : qu'il fasse briller ce grand flegme philosophique si naturel aux écrivains Anglais : tout cela est fort louable et l'aurait été davantage, s'il eût témoigné plus de tendresse, ou sinon plus de pitié pour l'accablement où se trouvait son soi-disant ami ; et particulièrement quand celui-ci eut la faiblesse de marquer tant d'excès de sensibilité pour des procédés, dont le ridicule rejaillissait sur ceux qui avaient eu assez de lâcheté pour les faire naître.

Plus M. Hume était persuadé que les querelles des Gens de Lettres sont le scandale de la Philosophie, plus il devait faire d'efforts pour prévenir (10) et pour étouffer par une justification amicale, la dispute qui venait d'éclore entre lui et J. J. Rousseau. C'était là, assurément, une occasion tout à fait heureuse, pour attirer au flegme philosophique tous les éloges qu'il mérite ; mais il ne l'a pas fait, les Editeurs de ses griefs s'y sont opposés : ces Messieurs voulaient peindre. Voici le pendant de leur premier tableau.

Tout le monde sait, disent-ils, que M. Rousseau, PROSCRIT DE TOUS LES LIEUX qu'il avait habités, s'était enfin déterminé à passer en Angleterre.

Un démenti n'est plus à la mode, je ne m'en servirai pas. Au reste les proscriptions contre J. J. Rousseau ne sont point un reproche à lui faire, elles sont à bien des égards son éloge, si l'on excepte l'article qui regarde la religion. Il n'a pas été proscrit du Comté de Neufchâtel ; sa maladie [3] seule l'en a fait sortir ; (11) et cette façon d'habiller des portraits devrait couvrir de honte ceux qui s'en servent.

Socrate fut proscrit, et de même quantité de Philosophes dont on respecte encore la mémoire. C'est le sort de tous les hommes extraordinaires, qui veulent s'élever au-dessus des préjugés reçus. Le grand Wolff fut proscrit, et son rappel n'a pas moins illustré l'exilé, qu'éternisé la gloire du Monarque savant qui l'engagea à revenir dans ses Etats éclairer l'une des plus célèbres Universités de l'Allemagne.

Les choses qui souvent paraissent les plus éloignées, se rapprochent. Si la force d'un certain parti, à Genève, reprenait le dessus, Rousseau pourrait encore y trouver un asile, et peut-être une statue ; tandis que les barbouilleurs qui ont voulu le noircir à toute outrance, ne trouveraient (12) partout que des huées et des mépris.

Il y a toujours de la bassesse à reprocher à un homme qu'il est proscrit; et surtout quand il ne l'est pas pour des faits qui déshonorent.

Les amis de M. Hume, disent les Editeurs, se sont réunis pour l'engager de rendre sa justification publique[4] Ah que ce siècle est abondant en amis pour M. Hume ! Mais de tels amis ne le sont guère, ou tout au moins ils ne paraissent pas l'être de la première classe. De vrais amis ne donnent jamais de conseils qui puissent troubler le repos de ceux qu'ils aiment. Au contraire, ils s'écrient fuyez les éclats qui peuvent vous attirer mille inquiétudes et scandaliser le public. Si vous êtes innocent, méprisez par le silence les invectives d'un ennemi méprisable par sa méchanceté. (13) Si vous êtes coupable, avouez votre faute, rétractez-vous, réconciliez-vous : toutes ces choses sont possibles ; il n'y a que la façon de le faire qui édifie, et qui fait connaître, qu'errer est d'un mortel, pardonner est divin [5] .

Les Editeurs terminent leur avertissement en assurant que M. Hume, en livrant au Public les pièces de son procès, les a autorisés à déclarer qu'il ne reprendra jamais la plume sur ce sujet, et continuent en outrageant son adversaire, de le défier de revenir à la charge, qu'il peut produire des suppositions, des interprétations, des inductions, des déclamations nouvelles : qu'il peut créer et réaliser de nouveaux fantômes, et envelopper tout cela des nuages de sa rhétorique, qu'il ne sera pas contredit. Et ils finissent par avertir le public que M. Hume abandonne sa cause au jugement des esprits droits et des cœurs honnêtes.

(14) Pensaient-ils, en parlant ainsi, que ces esprits droits, plus ils le seront, plus ils tâcheront de le faire connaître, et que ces cœurs honnêtes qui se trouvent parmi le public, plus ils auront de probité, plus ils s'empresseront à embrasser et à défendre la cause, je ne veux pas dire seulement de l'innocent, mais d'un homme à talents, persécuté pour des singularités qui ne sont point des crimes, si tant est qu'ils ne soient pas les premiers symptômes d'une maladie incurable.

Je passe à l'exposé de M. Hume.

Rien de plus obligeant et de plus noble que le premier procédé de cet Anglais à l'endroit du Genevois expatrié. Il lui offre chez lui un asile et n'avait pas besoin d'autre motif, ajoute-t-il, pour être excité à cet acte d'humanité, que l'idée que lui avait donnée du caractère de ce Genevois, la personne qui le lui avait recommandé. C'est-à-dire que cette même personne déjà bien connue de M. Hume, était capable de se connaître en hommes (15) et d'apprécier leurs vertus et leur mérite. Mais à ce titre magnifique il en ajoute un autre : la célébrité de son génie, de ses talents et de ses malheurs était une raison de plus pour s'intéresser à lui.

Je serais tenté de penser, moi qui crois de connaître un peu le génie Anglais, que la célébrité de son génie et de ses talents, était le motif le plus puissant qui engageait M. Hume à ce bel acte d'humanité, et que l'espérance que le bienfaiteur avait conçue de tirer parti de cette bruyante célébrité, lui avait fait concevoir le dessein d'attirer chez lui un homme de génie, et dont les talents s'étaient acquis en Angleterre une réputation distinguée, par une multitude d'éditions de ses ouvrages qui avaient enrichi les libraires qui les avaient publiés.

Il n'y aurait pas eu une grande gloire à remplir un acte d'humanité à ce prix-là, attirer un homme chez soi, qui sait, ou que l'on soupçonne qui peut mériter de nouveaux (16) suffrages de la part du public, l'engager à quêter des souscriptions, et enfin se procurer par son travail de quoi fournir à sa subsistance et peut-être encore à grossir la fortune de son prétendu bienfaiteur : voilà le point de perspective que j'aperçois dans ce bel acte d'humanité, et qui pourtant ne mérite pas que l'on blâme trop celui qui le fait, en considération de ce que l'intérêt personnel fait aujourd'hui la base de presque toutes les liaisons humaines et des bienfaits que l'on répand dans le monde.

On me reprochera de prêter ici à M. Hume un point de vue que peut-être il n'a jamais eu. Peut-être ai-je mal jugé quant à ce célèbre Ecrivain, et je lui fais mes plus humbles excuses d'une supposition qui ne prend son origine que dans ce que j'ai vu moi-même en Angleterre à l'égard de plusieurs hommes à talents. Ils y arrivaient peu décorés des faveurs de la fortune, il est vrai, mais ils pouvaient y déployer leur savoir-faire. (17) Quand c'étaient gens d'un mérite distingué, leurs confrères opulents et accrédités les accueillaient avec empressement, et leur offraient quelquefois les moyens de débuter. Mais ces moyens se réduisaient, en travaillant sans relâche, à pouvoir joindre les deux bouts de la semaine. Leurs prétendus bienfaiteurs prônaient avec enthousiasme leurs productions : ils faisaient plus ; j'en ai vu qui s'en chargeaient pour les montrer, en retiraient eux-mêmes le prix, qui ne tombait jamais en entier dans les mains de l'artiste ou de l'ouvrier.

Je ne mettrai point en parallèle avec un homme de lettres aussi respectable que M. Hume, l'ex-Arlequin d'un certain théâtre, qui a eu le secret, à la faveur d'une semblable industrie, de former un magasin d'une quantité de chefs-d'œuvre de toute espèce, fruits précieux de la capacité des meilleurs ouvriers ou des plus habiles peintres dessinateurs et mécaniciens en tous genres, à (18) qui cet usurier ne procurait que la vie et l'habit, tandis qu'il acquérait à leurs dépens l'immense fortune dont il jouit.

Je pourrais appliquer à la plupart des Libraires de Londres, à quantité de négociants et de mécaniciens, cette trop coupable industrie envers ceux qu'ils font travailler comme des esclaves, pour ne leur accorder non pas de quoi vivre, mais uniquement de quoi languir et ne pas mourir de faim.

Si ceux qui se sont enrichis en Angleterre par le moyen des productions de J. J. Rousseau, avaient tant soit peu de conscience et d'équité, ce Genevois serait bientôt à couvert des injures de la fortune.

La lettre écrite par J. J. Rousseau de Môtiers-Travers, en février 1763, n'a pas été écrite par Rousseau malade, mais par Rousseau se portant bien. Elle développe avec toute la sagacité et la noblesse convenables, les sentiments de la plus vive reconnaissance et de l'amitié la plus (19) sincère pour les offres généreuses que M. Hume lui faisait. L'auteur d'Emile ne s'y déguise point : ses aveux sont naïfs ; les transports de son âme s'y font sentir avec cette véhémence qu'inspirent la sagesse et la probité.

Je défie que l'on puisse jamais arracher de la plume d'un homme né méchant, quelque éloquent qu'il soit, des expressions aussi pures et aussi naturelles que celles dont il se sert pour faire connaître les replis les plus secrets de son cœur. Ce n'est point le langage affectueux de ce siècle, c'est celui des hommes des premiers temps, où la franchise et la sincérité se glorifiaient de paraître avec toutes les beautés qui les accompagnaient alors.

Ce n'est point un homme absolument libre quant aux facultés de l'âme, c'est un captif qui se croit enchaîné par les mépris du fanatisme, qui se voue en entier à un confrère qu'il s'imagine être son vrai libérateur, mais qui dans la (20) suite ne paraît vouloir briser ses chaînes que pour lui en préparer de plus dures et de plus pesantes.

Dans la lettre du même Auteur datée du 4 décembre 1765, on remarque toujours le même esprit de sensibilité, la même confiance, et le même point de vue, qui fait soupirer le philosophe Genevois, après une retraite solitaire, libre, où il puisse finir ses jours en paix. Ce projet était facile à exécuter, autant par les soins de M. Hume, que par la bonne volonté de celui qui bornait toute sa fortune à ce bien-être philosophique, qui, disait-il, fixait toute son ambition.

Ce qui prouve que Rousseau n'était pas tout à fait bien sain lorsqu'il écrivit cette seconde lettre, c'était cet excès de confiance qu'il mettait avec trop de légèreté dans les offres de services que venait de lui faire le philosophe Anglais. Il le faisait penser à sa manière, c'est-à-dire, avec ces sentiments héroïques si familiers aux héros de l'Astrée (21) ou du grand Cyrus: et recevant les promesses pour les réalités, il se flattait trop légèrement d'une conquête qui n'était pas encore bien certaine.

Le destin qui voile à nos yeux l'avenir en avait autrement disposé; le projet échoua : tous deux s'en étonnent : autre preuve que l'un et l'autre n'avaient pas assez de bon sens pour sentir que cette prétendue étroite amitié, contractée par deux esprits si différents, n'était pas une chaîne indissoluble.

La lettre de M. Rousseau à M. Clairaut n'est pas en apparence plus simulée que les précédentes ; l'Auteur en y peignant l'étroite situation où il se trouvait de faire ressource de son Dictionnaire de Musique pour avoir du pain, paraissait bien moins faire cet aveu pour exciter la commisération du Public que pour engager un savant charitable à se charger de la correction et de la vente de son ouvrage.

L'interprétation que M. Hume (22) donne à cette démarche n'est point à son éloge : elle ne fait pas voir le philosophe, ni même l'homme sensé : elle montre une âme vile, un esprit dur, et tout ce que la vengeance peut graver de plus noir dans le cœur humain.

Quand un homme ne doit ses disgrâces qu'à des infortunes et non pas à sa mauvaise conduite, pourquoi rougirait-il de sa misère, qui n'est que l'ouvrage des coups du sort, pour ne pas dire des injustices des hommes ? Pourquoi, avec la preuve de sa vigilance en main, se ferait-il scrupule de recourir avec décence aux âmes nobles et aux cœurs bienfaisants, qui sont les instruments dont la Providence se sert pour aider nos âmes vertueuses, mais plus particulièrement aux hommes laborieux?

Rousseau qui se contredit assez souvent dans ses ouvrages, comme dans ses sentiments, avait oublié qu'après avoir refusé les libéralités de plusieurs personnes distinguées par (23) leurs dignités ou par leur fortune, il ne lui convenait plus, en demandant un service à M. Clairaut, de terminer sa lettre, en lui disant qu'il exercerait une charité très utile. Cette manière de s'exprimer convient assez à un mendiant du bas étage, et jamais à un homme qui sait manier à son gré la parole, et qui peut être le maître des expressions dont il se sert, sachant surtout l'art de les anoblir à son gré. Au reste, ce n'est dans le fond qu'une légère contradiction de sentiments opposés les uns aux autres, et qui ne méritent pas que M. Hume épanchasse son fiel jusqu'à dire, qu'il sait avec certitude que cette affectation de misère et de pauvreté extrême, n'est qu'une petite charlatanerie que Rousseau emploie avec succès pour se rendre plus intéressant et exciter la commisération du public, et qu'il était bien éloigné alors, c'est-à-dire en accueillant ce Genevois , de soupçonner un semblable artifice.

Il aurait dû assaisonner cette (24) petite noirceur de quelques exemples ou de quelques traits qui eussent pu servir de preuve à cette trop grossière calomnie. Sans doute que M. Hume, en se livrant avec trop de chaleur à son ressentiment, ne s'apercevait pas que cette accusation devenait un véritable paradoxe, en avançant un instant après, qu'il savait que plusieurs personnes attribuaient l'excès fâcheux où se trouvait M. Rousseau, à son orgueil extrême qui lui avait fait refuser les secours de ses amis. Défaut qu'il appelle respectable, parce que, ajoute-t-il, trop de gens de Lettres ont avili leur caractère en s'abaissant à solliciter les secours d'hommes riches indignes de les protéger.

Qu'il me soit permis de faire ici une petite digression pour demander à M. Hume, si tous ses ouvrages sont raisonnés de la même manière : je n'en crois rien ; ils risqueraient trop de ne faire qu'un saut de la boutique du Libraire chez l'Epicier.

Cette (25) petite charlatanerie employée par un homme qui aurait sa réputation à cœur, serait une très coupable supercherie digne du plus grand mépris, et qui aurait été bientôt publiée par l'un ou par l'autre des faux bienfaiteurs dont ce siècle abonde.

Quoi ! Rousseau aurait cherché à s'attirer par cette ruse, quelques écus pour refuser hautement des poignées de louis d'or ! Il n'aurait étalé son extrême pauvreté que pour s'opposer avec plus d'effronterie et d'orgueil aux bienfaits d'un grand Monarque ! Son égarement ne va pas encore jusque-là. Je croirais plutôt que J. J. Rousseau a contracté une façon de penser, sur les bienfaits qui émanent de l'ostentation, qui ne peut convenir qu'à lui seul, et qui selon moi, ne s'accorde du tout point ni avec la raison ni avec les sentiments de la nature. J'oserais même dire qu'une semblable conduite, de la part d'un homme sensé, serait une insulte aux décrets (26) de la Providence, et que s'opposer aux dons qu'elle veut nous faire par les mains d'un homme pieux, est en quelque sorte nous déclarer indignes de ses soins et de ses bénédictions. Recevons toujours, et apprenons à faire un bon usage de ce qu'elle nous donne, d'abord pour nous-mêmes et ensuite pour les objets de pitié qui ne s'offrent que trop fréquemment à nos yeux.

Peut-être que par une haine misanthropique contre tous les hommes en général, M. Rousseau croit qu'il est indigne à un honnête homme d'accepter des secours de ceux que l'on n'aime pas véritablement. Eh! pourquoi ne pas aimer ceux qui se distinguent par une vertu si rare et si louable ! Mais il n'est pas le seul de ce caractère ; j'en ai connu je ne dirai pas de ces hommes orgueilleux, mais de ces sortes d'insensés qui préféraient les douleurs de la nécessité aux secours généreux que leur offraient des hommes opulents, ou qu'ils soupçonnaient ou trop (27) orgueilleux, ou même trop remplis d'ostentation.

Je crois même entrevoir dans les procédés de J. J . Rousseau que rien ne coûterait plus à cet Auteur si célèbre que d'être obligé de montrer de la reconnaissance pour des services qui ne partiraient pas d'une âme véritablement loyale, ou d'une générosité qui ne serait pas accomplie.

Un esprit inquiet, et aigri par de violents chagrins, peut aisément adopter des préjugés de cette espèce ; on ne saurait l'applaudir parce qu'il en est plus malheureux. Pour devenir ami véritable il faut être droit, né sensible et libéral, il faut que l'esprit soit orné et que l'âme ne soit point malade ; sans ces qualités essentielles à cimenter l'amitié, il n'est pas possible d'avoir un cœur vraiment reconnaissant.

C'est peut-être parce que la plupart des bienfaiteurs ne connaissent pas assez les devoirs qui précédent les actes de bienfaisance et d'humanité, qu'il y a presque autant d'ingrats (28) que de personnes obligées. Il est si ordinaire d'être bienfaiteur par ostentation ou par intérêt, qu'il est très difficile, même en obligeant avec profusion, d'inspirer une véritable reconnaissance.

Sentir un bienfait, désirer de le reconnaître et de marquer avec joie l'obligation dont on est pénétré, voilà la reconnaissance, et voilà ce que toutes les premières lettres de J. J. Rousseau à M. Hume expriment parfaitement. Il reste à savoir si le cœur de ce Genevois en était véritablement pénétré ? Je le crois, parce qu'il s'attendait que son nouvel ami réaliserait, à sa fantaisie, ou selon ses souhaits, les services qu'il en espérait.

Madame Deshoulières dit que, chacun parle bien de la reconnaissance, mais que peu de gens en font voir : elle a raison; parce que peu de gens s'en rendent dignes.

Il y a dans le cœur de la plupart des hommes, et surtout dans le plus grand nombre des Gens de Lettres, beaucoup trop d'amour-propre ou de vaine gloire, trop de fausse délicatesse et de présomption pour qu'ils puissent être vraiment reconnaissants. Pareillement dans le nombre de ceux que la fortune favorise, il y a trop d'impériosité et d'ostentation dans la manière avec laquelle ils font couler leurs bienfaits, pour qu'un homme né sensible ne s'en trouve pas un peu blessé. Quel appareil peut-on appliquer sur cette plaie? sinon d'oublier généreusement le titre de bienfaiteur, pour ne se parer en silence que de celui d'homme libéral et bienfaisant. M. Fagel, l'immortel Fagel, [6] l'homme du monde, ou plutôt le particulier qui se distinguait avec le moins d'éclat par l'effusion d'une multitude de bienfaits et d'œuvres pies, soutenait qu'il n'avait jamais trouvé des ingrats.

(30)Il y a des cœurs nobles et solidement vertueux formés par la probité et par la sensibilité, qui trouvent de la grandeur d’âme à témoigner leur reconnaissance ; il en est de même qui, poussés par les mêmes vertus, trouvent un plaisir inexprimable à rendre des services prompts et efficaces ; qui ne cherchent leurs récompenses que dans la joie secrète qui se glisse au fond de leur âme, à mesure qu'ils partagent le pouvoir de la Providence, en faisant du bien aux hommes. Ceux-ci sûrs de ne jamais faire des ingrats, sont ordinairement ceux à qui une pure et vraie reconnaissance vient rendre l'hommage le plus sincère.

M. Rousseau, à ce que je pense, n'a refusé les services que l'orgueil, l'amour-propre et l'opulence lui présentaient, que parce qu'il appréhendait d'être humilié par la hauteur, le dédain et les froideurs qui ordinairement les précédent ou les accompagnent. Il sentait peut-être plus vivement qu'un autre (31) l'impossibilité qu'il y avait d'être véritablement reconnaissant, quand on acceptait des grâces à ce prix-là.

Lorsque la sagesse et la raison agissent de concert pour régler les penchants des hommes, le cœur devient le siège de la gratitude, l'âme ne respire que tendresse et sensibilité, et l'esprit ne sert plus alors qu'à mettre le sentiment en oeuvre, et porte la délicatesse jusqu'à épargner à l'infortuné le soin de se mettre en frais de reconnaissance. Quand celle-ci est sincère, elle n'attend pas qu'on la recherche : elle se fait gloire à paraître; son émotion est visible, elle n'évite pas, mais elle court au devant du bienfaiteur. Eh ! pourquoi s'abstient-elle ordinairement de faire ce trajet ? c'est alors que l'opulence orgueilleuse la voudrait toujours voir à ses pieds. On peut inférer de là, que la plupart de ceux que l'on oblige ne sont ingrats, qu'à cause qu'ils n'envisagent la reconnaissance que comme une servitude qui fait expirer de (32) honte et de regrets l'amour-propre, l'orgueil et la fausse délicatesse.

Il n'y a presque point d'homme qui ne voulût être en état de se passer des services d'autrui, et il n'y en a point qui d'une manière ou d'une autre, ne soit réduit à la nécessité d'y recourir.

Si tous les hommes pensaient de temps en temps à la fragilité de la nature humaine, à leur existence exposée à tant de maux différents et à leur fin prochaine, ils connaîtraient mieux les disproportions de fortune qui les désunissent. L'opulence serait moins superbe et l'indigence moins rampante. Le riche ferait un usage tout différent de ses trésors : le pauvre ouvrier qui s'en ressentirait davantage, tirerait un meilleur parti de ses forces et de ses travaux.

Le riche, quand il fait agir le pauvre, ne fixe que l'ouvrage qu'il commande, sans se donner la peine de pénétrer dans le fond de son âme ou de ses pensées ; loin de (33) le plaindre ou de le consoler de son état d'abjection, il le méprise, et l'avilit souvent outre mesure : à peine lui prête-t-il la faculté de penser ; tandis que cet ouvrier capable de raisonnement et de réflexion, gémit à l'aspect d'un Crésus indigne de sa fortune ; il n'ose le mépriser ouvertement, mais il grave ses vices dans le fond de son cœur, ce n'est plus pour l'homme opulent qu'il montre de la déférence, ce n'est que pour les richesses que celui-ci possède. Son humilité en devient seulement le tire-bourre.

Moins de fierté ou d'impétuosité du côté de l'homme heureux adoucirait beaucoup les maux et les peines de l'infortuné : le premier serait mieux servi et plus aimé, et le second plus actif et plus attaché à son devoir. L'avare seul serait l'ennemi de la société : on le mépriserait, on le fuirait pour n'offrir des vœux et de la considération qu'à l'homme juste, intègre et libéral : alors l'ingratitude serait moins connue, parce (34) que le bienfaiteur serait plus sensible et plus humain, et qu'en faisant du bien à quelqu'un, il s'imaginerait ne payer qu'une dette contractée entre lui et l'obligé par les caprices de la fortune.

Je pense que ce n'est qu'à la suite de semblables réflexions, et des sentiments qu'elles font naître dans le cœur d'un honnête homme, que le plus distingué de mes bienfaiteurs, m'écrivit ce que je vais rendre autant que ma mémoire peut le faire, pour suppléer à sa lettre originale que je n'ai pas auprès de moi.

“Cessez de peindre, je vous prie, vos sentiments de reconnaissance. Je les crois fort beaux et je les croirais encore plus magnifiques si vous ne m'en eussiez pas parlé ; je n'ai fait en vous obligeant que ce que tout homme aisé doit exécuter de gaieté de cœur à l'endroit d'un homme de mérite que la fortune ne favorise pas. Le plaisir que j'ai trouvé à adoucir vos inquiétudes m'a tenu lieu de (35) toutes les marques de gratitude que vous pourriez m'en donner. Je juge de vos bonnes qualités, par vos mœurs et votre conduite, et j'infère de là, que vous n'agissez que par de bons principes. Plus un homme est éclairé, plus je pense qu'il sait faire un bon usage de ses lumières. En prévenant vos intentions, je me suis mis à votre place, je vous ai transporté à la mienne. Je vous ai fait penser comme je pense, et j'ai agi comme je me persuade encore que vous l'auriez fait, si vous eussiez pu disposer en ma faveur du billet de banque dont vous m'avez annoncé la réception.

“Je vous avertis que pour mieux oublier le titre que vous me donnez de bienfaiteur, j'ai brûlé l'article de votre lettre qui me le prodiguait à trop de reprises.

“Cessez pour toujours de le prononcer dans vos lettres. Ce serait me défendre d'y répondre. Je compte bien que vous vous en (36) servirez encore moins de vive voix, autrement je m’imaginerais que vous le feriez à dessein de me faire rougir. Un service rendu en mérite un autre. Celui que je vous demande, et dont vous ne pouvez vous dispenser, c'est de me considérer comme votre bon ami et rien de plus. Soyons libres avec décence, familiers sans affectation, polis sans contrainte, et jouissons sans nous oublier des privilèges de l'égalité. E. E..”

Après une pareille déclaration, je demande s'il serait possible à l'homme le moins vertueux de devenir ingrat ? Je n'en crois rien.

Le plus libre de tous les devoirs, quoique très légitimes, c’est celui de la reconnaissance : donnez-lui des chaînes, quelque douces que vous vouliez les forger, l'ingratitude s'avance et ne cherche qu'à les rompre.

Que l'Editeur de l'ouvrage que je réfute fasse ses efforts, pour montrer aux yeux du public J. J. Rousseau comme le plus ingrat et (37) le plus méchant de tous les hommes. S'imagine-t-il d'en être cru sur sa parole? Ses arguments tous brillants qu’ils paraissent ne persuaderont jamais que des esprits bornés et incapables de discernement, et toutes les couleurs qu'il emploie pour peindre M. Hume comme le plus généreux Mécène de son siècle, ne serviront de même qu'à faire paraître sa partialité, et non pas les sentiments d'un homme juste et raisonnable.

Mais ce ne sont plus les Editeurs, c'est M. Hume lui-même qui va parler, c'est lui qui va caractériser son adverse partie. Je croyais, dit-il, qu'un noble orgueil, quoique porté à l'excès, méritait de l'indulgence dans un homme de génie, qui soutenu par le sentiment de sa propre supériorité, ou par l'amour de l'indépendance, bravait les outrages de la fortune et l'insolence des hommes.

Est-ce le langage d'un homme qui n'a étudié, comme le disent les Editeurs, que pour éclairer le genre humain ?

(38) Je ne sais si ma mémoire me trompe, mais j'ai toujours ouï dire, que l'orgueil était un vice détestable et détesté par tous les Philosophes qui ont contribué à éclairer l'humanité. Que rien n'était plus nuisible au bonheur de la société qu'un orgueilleux insolent : et quand il plaît à M. Hume de l'ennoblir, il me paraît qu'il s'éloigne beaucoup du devoir attaché à l'état qu'il a embrassé, lui qui, sans doute, aurait dit dans une autre occasion que l'orgueil conduisait à la tyrannie, qu'il étouffait les sentiments de cordialité et de bienfaisance, qu'il faisait sans cesse la guerre aux amis de la vertu, et foulait à ses pieds l'innocence et la candeur.

Si l'épithète de noble, pouvait convenir à ce vice affreux, surtout quand il est poussé à l'excès, je dirais qu'un noble orgueil porté au suprême degré, avait si fort aveuglé M. Hume, qu'il ne s'apercevait pas du ridicule qu'il s'attirait dans le monde, en prenant lui-même la (39) trompette pour publier en gros et en détail, tout ce qu'il avait fait en obligeant le philosophe Genevois.

            Il accorde et ne peut refuser du génie à J. J. Rousseau. Est-ce qu’on a jamais vu un homme de génie pousser l'orgueil à l'excès ? Un Pédant pétri des préjugés qui règnent sur les bancs de l'école, se gonfle quelquefois d'orgueil, et s'attire par là l'indignation de tous ceux qui le connaissent. Mais a-t-on vu quelque homme d'un vrai mérite donner tête baissée dans ce vice abominable? Non, sans doute, Newton, Wolff, Fénelon, Fontenelle, Mafei, le Franc de Pompignan et nombre d'autres que je pourrais nommer, étaient par leur candeur et leur affabilité les antipodes de l'orgueil. A-t-on jamais ouï dire que l'orgueil porté à l'excès méritait de l'indulgence dans un homme de génie? Qui peut lui accorder cette indulgence sinon un esprit superbe et hautain. Eh! comment la lui accorde-t-il? comme un tribut qu'il ne lui paie, que pour le recevoir à son tour.

(40) Pour bien définir un objet, ou pour peindre les vices du cœur et les faiblesses de l'esprit humain, il faut être maître de la parole et connaître la valeur des termes.

Que M. Hume me permette encore de lui demander ce que c'est qu'un orgueil excessif soutenu par le sentiment sa propre supériorité autant que par l'amour de l'indépendance, qui brave les outrages de la fortune et l'insolence des hommes ? Quant à moi, je ne trouve dans cette phrase qu'un paradoxe indéfinissable. Tout ce que je puis dire, c'est qu'un orgueil de cette espèce, n'est qu'une folie outrée, qui ne mérite d'autre indulgence que celle que l'on devrait employer pour la faire loger aux petites maisons. Un homme qui croit être né pour lui seul, qui pense n'avoir besoin de personne et que personne ne doit avoir besoin de lui : qui croit, en refusant les services nécessaires au besoin de la vie, braver les outrages du sort et l'insolence des hommes, (41) n'est qu'un insolent lui-même, qui devrait être conduit, non pas en Angleterre par un auteur accrédité, mais dans quelque île déserte par un Anthropophage, et placé au milieu d'un bois épais qui lui déroberait pour toujours la lumière du soleil. Car s'il fixait attentivement cet astre bienfaisant, il apprendrait, à force de réfléchir, que sans le secours de ses rayons, la terre ne produirait que des rochers et des glaces perpétuelles, et que puisqu'il éclaire les hommes, qu'il les réchauffe et qu'il concourt à leur existence, il semble en même temps les exhorter à se reconnaître, à se rapprocher et à se secourir réciproquement.

Or quand M. Hume est convaincu qu'un homme est tel que lui-même dépeint J. J. Rousseau, y a-t-il plus de folie que de raison à vouloir l'introduire d'abord dans la bonne société? y a-t-il beaucoup de prudence à faire des démarches réitérées pour lui obtenir une pension? (42) y a-t-il de la sagesse à exposer un grand Monarque à un refus, surtout de la part d'un insensé, qui croit faire dépendre sa gloire et son honneur du plaisir de mourir de faim et de braver les Rois?

Puisque l'auteur Anglais voulait avoir de l'indulgence pour cet illustre Genevois expatrié, il pouvait, en étudiant de prime abord le fond de son caractère, le servir à sa guise, et ne pas le détourner, malgré lui , du chemin de Bedlham. [7]

J'ai toujours cru depuis la publication du discours de J. J Rousseau, qui remporta le prix de l'Académie de Dijon, que cet auteur cherchait à se singulariser, pour ne pas dire s'éterniser par des traits tout à fait opposés au bon sens et à la raison.

On ne peut lui refuser beaucoup de connaissances et de capacité, dont il a fait le partage, tantôt pour enfanter bien de bonnes choses, et (43) tantôt pour en créer de fort absurdes. Les premières pouvaient lui mériter non seulement l'indulgence, mais encore une protection toute particulière de la part de ses confrères en littérature aisés ou opulents. Les secondes devaient charitablement s'oublier ; ou si l'on voulait s'en ressouvenir, ce ne devait être que pour ne laisser voir en lui que l'homme animé par deux âmes différentes, dont l'une le guidait vers le beau, le sublime et le merveilleux, en attendant que l'autre vînt étaler les égarements et les caprices dont il était farci. Enfin on devait avoir pour lui quelque indulgence, en considération qu'il n'y a point d'homme qui soit né exempt de faiblesses ou d'imperfections. Mais le tympaniser, l'avilir, le tourner en ridicule n'était pas le plus sûr moyen pour le refondre et lui faire changer de conduite ; c'était l'aigrir et l'irriter, jusqu'au point, comme il le dit lui-même, de lui faire faire bien des sottises.

(44) Rousseau ne vivant que de choux et de carottes, n'aurait sûrement pas ruiné les bienfaiteurs qu'il aurait voulu choisir. En supposant que sa pauvreté eût été aussi réelle que sa lettre à M. Clairaut le témoigne, la nécessité l'aurait obligé d'implorer leurs secours. On se lasse aisément de souffrir, et l'on s'ennuie davantage de languir. Malgré les soupçons déplacés de M. Hume pour représenter Rousseau comme affectant une fausse pauvreté, je me persuade qu'un homme qui est à son aise n'écrit pas, vous exercerez à mon endroit une charité très utile et dont je serai très reconnaissant. En sollicitant un service qui coûte des soins, et un temps qui est toujours précieux à celui qui le donne, il ne tâche point d'exciter la pitié par des lamentations : il prie tout uniment que par bonté d'âme et de cœur, on examine son ouvrage pour que sa réputation d'homme de lettres n'en souffre pas. Mais quand il fait cette prière, en avouant que c'est (45) pour avoir du pain c'est  qu'effectivement il paraissait à la veille de manquer de pain.

Que M. Hume ne dise plus que J. J. Rousseau faisait métier et marchandise de sa misère ; ce commerce ne fut jamais bien brillant, et je parierai qu'il n'y a pas fait fortune. D'où je conjecture que la même nécessité qui l'avait forcé d'implorer les soins charitables de M. Clairaut, l'aurait tôt ou tard contraint d'avoir recours de la même manière à ceux de M. Hume ou de quelque autre.

Il ne faut que lire avec réflexion les lettres de J. J. Rousseau à son nouveau patron, pour s'apercevoir qu'il se formalisait trop sérieusement de ces petites minuties dont le véritable Philosophe ne s'occupe jamais.

L'affaire de ma voiture, dit-il, n'est pas arrangée[8] parce que je sais qu'on (46) m'en a imposé ; c'est une petite faute qui ne peut être que l'ouvrage d'une vanité obligeante, quand elle ne revient pas à deux fois ; comme si c'eût été un grand péché lorsque même elle se serait récidivée quatre fois par semaine ? Etait-ce un si grand crime que de faire voyager un homme qui est à l'étroit à bon marché? Rousseau n'y était plus; sa maladie empirait, ou pour mieux dire, elle prenait de nouvelles gradations. Mais la voici qui veut se manifester avec plus d'éclat. Il dit en écrivant à M. Hume. Si vous y avez trempé, je vous conseille de vous défaire de ces petites ruses, qui ne peuvent avoir un bon principe quand elles se tournent en piéges contre la simplicité. Ah! le pauvre innocent qu'il est à plaindre! Quoi! faire sa route dans un bon carrosse, sans qu'il lui en coûte presque rien, et qu’il le conduit dans une riante solitude où lui même avoue être au comble de ses vœux ! Qu'entend-il donc par les piéges que l'on tend, ou que l'on peut tendre par ce procédé (47) obligeant à sa simplicité? Mais il veut qu'on le devine et je ne suis pas sorcier.

Ce n'est pas dans cette lettre seule que le bon J. J. Rousseau se plaît à produire des obscurités, c'est dans plus d'un tiers de ses ouvrages. On disait qu'il était né avec un génie fait exprès pour composer des énigmes et n'en jamais donner l'explication. C'est autant que je puis m'y connaître, la charlatanerie du métier de certains Auteurs, qui enveloppent leurs pensées dans des phrases tout à fait sombres, pour engager apparemment leurs admirateurs à les appeler à leur secours, non pas pour savoir ce qu'ils n'ont pas dit, mais ce qu'ils avaient envie de dire. Ces Messieurs prêtent à leur éloquent galimatias de séduisantes lumières, qui ne font qu'éblouir les esprits bornés ; mais qui font hausser les épaules aux personnes raisonnables. Est-ce que Rousseau n'aurait pas mieux fait de  dire tout franchement, en écrivant à son (48) ami : “C'est une façon d'agir qu'un autre que moi trouverait trop recherchée, mais qui ne peut être que l'ouvrage d'un bon cœur qui sait obliger délicatement, et qui serait une vertu tout à fait bienfaisante si vous ne m'en eussiez pas fait un mystère.” Comment se peut-il que de pareilles fautes, si tant est que c'en soient, ne peuvent avoir un bon principe, surtout quand il en résulte une bonne oeuvre et un service essentiel pour celui qui en est l'objet? Comment ces ruses, si on pouvait nommer ainsi de si nobles précautions, peuvent-elles se tourner en piéges? En vérité je me perds dans ce chaos d'idées confuses, qui ne présente à mon imagination que des vapeurs dignes d'un cerveau extravagant.

Les soupçons énigmatiques de J. J. Rousseau, sont pour moi le nœud gordien: il faudrait être un second Alexandre pour le dénouer. A combien d'interprétations différentes cet illustre Genevois n'asservit-il pas ses (49) arguments ? Je crois que M. Hume aurait fait un grand plaisir au public, s'il se fut donné la peine, je ne dis pas d'expliquer les pensées de son adversaire, mais de dire seulement ce que lui-même pouvait comprendre en lisant tant de fades contradictions ? Je parierais que Rousseau lui-même aurait eu bien de la peine à sortir de ce labyrinthe.

Passons à la lettre du 29 mai 1766. Le philosophe Genevois avoue ingénument, que dans l'asile qu'on lui a procuré, il est très bien et même au-delà de ses souhaits. Deux choses altèrent sa félicité ; la première, c'est qu'on a pour lui trop d'attention ; la seconde, c'est qu'il n'entend pas et ne peut se faire entendre des domestiques, parce qu'il ne sait pas parler Anglais. A peine a-t-il fait cet aveu, qu'il en fait un autre qui contredit le précédent. C'est qu'il est charmé de son ignorance, parce qu'elle lui sert pour flatter sa misanthropie et autoriser ses incivilités. Il va plus loin, (50) il a le front de s'en vanter pour éloigner le Pasteur de sa paroisse qu'il met au rang des fainéants.

Que peut-on penser de ce mélange d'orgueil, d'amour-propre et de rusticité ? Ne dirait-on pas que ce petit mortel voudrait être considéré comme un être supérieur en intelligence à tous ceux qui l'abordent ? Mais pour prouver son infériorité, il n'y a qu'à lire avec attention toute cette épître. Qu'offre-t-elle à l'entendement de l'esprit humain, sinon les bizarreries et les caprices d'un homme qui, dans ses ouvrages, paraît s'être efforcé à faire aimer les nœuds de la société humaine, que lui seul veut avoir le privilège de fuir et de détester. Quelle contradiction d'esprit ! quel égarement ! Ce n'est ni l’une ni l'autre, c'est une extravagance d'une espèce toute nouvelle, et dont on ne saurait produire aucun exemple, à moins que d'aller le chercher aux petites maisons.

M. Hume, retenu à Calais par (51) les vents contraires, demande à Rousseau, qui, peu de temps auparavant, voulait faire argent d'un dictionnaire pour avoir du pain, s'il n'accepterait pas une pension du Roi d'Angleterre ? Rousseau qui apparemment aurait souhaité de faire revivre Diogène, répond à l'historien Anglais, que cela n’était pas sans difficulté, mais qu'il s'en rapporterait à l'avis de Milord Maréchal. Autre folie de même date. Le consentement du Lord Ecossais arrive, cependant le philosophe Genevois, au lieu de déférer aux sages conseils d'un Seigneur qu'il nommait son père et son ami; fait encore naître de nouvelles difficultés sous des prétextes si frivoles, qu'un idiot ou un hébété rougirait s'il s'en était servi. Enfin on a la complaisance de se prêter à ses inconstantes bizarreries. On lui propose que la pension aura lieu aux conditions que lui-même voudra prescrire: la plus importante est qu'il faut que le public ignore que (52) cet acte de bienfaisance émanait de la compatissante libéralité d'un grand Roi : comme si un homme de lettres pouvait rougir du bien que lui ferait un Souverain ami des arts et des talents.

Voilà le ridicule du philosophe Genevois, ou plutôt sa folie, prouvée par un refus que tout autre que Rousseau n'aurait jamais fait. Voyons, comment M. Hume l'a interprété, en caractérisant son ancien ami bien plus par un esprit de vengeance que par discernement. Je crois bien, avec cet Anglais, que le Genevois avait l'esprit inquiet. Cela ne devait point l'étonner : il devait se figurer que son ami se croyait journellement menacé par un nombre d'ennemis différents. Il avait à redouter tous ceux qui, dans le Contrat Social, Emile, et les Lettres de la Montagne, se trouvaient offensés par des traits qui s'opposaient à leurs intérêts, ou par ceux dont il avait blessé les consciences. Enfin il pouvait aisément pressentir (53) que J. J. Rousseau, en horreur aux Magistrats de Genève, tremblait à chaque pas et se figurait qu'on le poursuivrait jusque dans les lieux les plus éloignés. Mais non, M. Hume, incapable de réfléchir sur cette position aussi critique qu'embarrassante, s'érige en censeur despotique, et publie de sa pure autorité, qu'il voyait clairement que son ami était né pour le tumulte et les orages, et que le dégoût qui suit la jouissance paisible de la solitude et de la tranquillité le rendrait bientôt à charge à lui-même et à tout ce qui l'environnait. Mais M. Hume ne voyait que les efforts de son ressentiment, et ne supposait tant de défauts à son ami, que pour fournir des mots à une phrase brillante. Toute la vie précédente de J. J. Rousseau, ni même sa conduite, excepté celle qu'il eut peu de jours avant son départ de Môtiers-Travers, ne laisse du tout point soupçonner qu'il était né pour les orages. Ce tableau convenait mieux à un (54) Volt., à un la Beaumelle et à quelques autres caractères de cette trempe. M. Hume ne voulait pas peindre, il barbouillait seulement sa colère pour s'amuser.

Me voici arrivé à la scène scandaleuse de cette pièce ; c'est le chef-d'œuvre d'esprit de M. Walpole ; son amour-propre l'avait trouvé digne de la plume d'un grand Roi, et son insuffisance avait eu la témérité de le publier sous le nom glorieux de l'immortel Frédéric. Cette ineptie, remplie des plus fausses et des plus extravagantes idées, inonda bientôt toute l'Europe des sottises de celui qui en était l'Auteur. Elle commence, vous avez renoncé à Genève votre Patrie. On ne fut pas longtemps à s'apercevoir que Sa Majesté Prussienne ne pouvait pas l’avoir écrite, parce que ce Prince était mieux informé que M. Walpole, du vrai motif qui avait engagé J. J. Rousseau à renoncer à Genève. Celui-ci l'avait fait à dessein : il avait demandé qu'on le (55) dépouillât de son titre de Citoyen-bourgeois, afin qu'en instruisant [9] ses compatriotes de ce qu'ils devaient faire autant pour défendre que pour soutenir leurs privilèges, on ne pût pas procéder contre lui comme étant chef de parti, ni envelopper dans le même filet ses parents et les amis qu'il pouvait encore avoir dans la République. C'était agir en rusé politique et donner adroitement, comme on dit en Angleterre, un croc-en-jambe à la loi. C'en était effectivement un, à l’égard de l'Édit de Médiation qui fut publié à Genève en 1738 et où il est expressément spécifié, que le premier d'entre les Citoyens, qui fomenterait des troubles ou des divisions, serait jugé comme perturbateur du repos public et même puni de mort, lui et ses complices, selon que le cas l'exigerait. Ce reproche n'influe point ignominieusement sur la réputation de celui à (56) qui il s'adresse il rejaillit honteusement sur le prétendu bel esprit qui préfère à s'occuper de mauvais propos, plutôt que de s'instruire de choses utiles et intéressantes. Ordinairement une sottise en accompagne une autre ; M. Walpole ne voulait pas démentir ce proverbe, il joint au reproche la calomnie. Vous vous êtes, dit-il, en s'adressant à Rousseau, fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos Ecrits. Oui ce même pays mérite de l'être, mais il est faux que J. J. Rousseau en ait été chassé. Voici ce me semble tout ce qu'on aurait pu lui reprocher.

Pendant votre séjour à Motiers-Travers, vous vous êtes trop livré à de certains esprits et à des personnes qui, par leur état autant que pour leur repos, ne pouvaient pas raisonnablement adopter vos systèmes erronés ou scandaleux, ni vivre amicalement avec vous.

Après l'aventure du carreau de vitre cassé à l'une de vos fenêtres, (57) en supposant que ce n'a pas été l'ouvrage de votre chère gouvernante, vous pouviez paisiblement vous retirer à Couvet, où tous vos combourgeois [10] vous auraient reçu à bras ouverts. Vous n'auriez eu qu'une demi-lieue de chemin, et vous étiez en sûreté. Vous ne deviez point chercher de retraite dans le Canton de Berne ; vous saviez ce que votre compatriote Micheli Ducret s'y était attiré. Vous deviez bien vous attendre que tôt ou tard on solliciterait votre éloignement, et qu'un apôtre de la Démocratie ne pouvait espérer un asile assuré dans un Etat Aristocratique. Mais vous aviez des vues impénétrables, et ceux qui ne savaient pas où butaient vos projets, pouvaient à plus forte raison que vos meilleurs amis, vous accuser d'imprudence et de légèreté.

(58) Ce qui vous arriva dans l'île de St. Pierre, [11] ne peut ni ne doit pas vous être reproché. On en use de même dans presque tous les Etats de l'Europe envers ceux dont on a lieu d'appréhender l'esprit inquiet et remuant. Mais oser insulter quelqu'un et l'invectiver par une calomnie outrageante, c'est déroger de propos délibéré aux sentiments de l'honnête homme, et mériter la haine et l'indignation de tous les honnêtes gens.

Apprenez de moi, M. Walpole, qu'il n'y a rien de plus lâche que d'opprimer les malheureux : c'est combattre, le poignard à la main, un homme qui aurait les pieds et les mains liés, non pas pour lui arracher la vie, mais pour le mutiler dans toutes les parties de son corps (59) sans qu'il puisse se défendre. Un pareil triomphe couvre toujours de honte et d'opprobre le vainqueur, on le déteste, il mérite de l'être.

Tout le reste de cette lettre supposée, et qui a passé pour un chef-d'œuvre d'éloquence, n'est dans le fond qu'un tissu de brillantes impertinences, qui attaquent moins J. J. Rousseau que l'esprit éclairé du Prince à qui M. le Bourgeois de Westminster a osé attribuer un style et des pensées fort au-dessous de la plume d'un Souverain.

On pouvait bien s’imaginer que le Genevois outragé dans cette lettre, en la voyant paraître dans un papier public, demanderait satisfaction la plume à la main. Cependant en faisant cette démarche il aurait dû sagement ne pas étendre ses soupçons, ni s'imaginer avec trop de vivacité que M. Hume avait trempé dans cette méprisable plaisanterie. Quoique cela pouvait être, des soupçons ne suffisaient pas pour l'en accuser ; il fallait voir venir, dissimuler (60) encore quelque temps ; mais point du tout, le masque tombe et le Philosophe s'évanouit ; il ne se contente pas de soupçonner, il porte ses doutes jusque dans le sein de la crédulité, ce qui prouve toujours bien plus de faiblesse que de discernement et de prudence. Pourquoi s'agiter, s'échauffer et s'altérer à crédit en fixant des vapeurs, ou prenant des nuées pour des montagnes inaccessibles.

Je crois que M. Hume aurait pu se dispenser de faire éclater tant de surprise, et de se plaindre avec autant d'amertume qu'il le fait, des expressions de la lettre de J. J. Rousseau à l'auteur du saint James Chronicle. Il n'y était pas nommé : pourquoi ! puisqu'il soutient qu'il ignorait la plaisanterie de M. Walpole, pourquoi dit-il, que c'est lui que J. J. soupçonne et qu'il insulte tout à la fois, et qu'enfin du meilleur de ses amis, il le convertit subitement en un ennemi perfide et méchant. Mais quoi! L'auteur Anglais ose-t-il finir (61) cette phrase en ajoutant ; et par là, tous mes services passés et présents sont d'un seul trait adroitement effacés. Non, ils ne l'étaient pas encore, si M. Hume eût été aussi innocent dans cette affaire qu'il le proteste, deux mots de lettre suffisaient pour lui rendre toute l'amitié de J. J. Rousseau, qui lui-même aurait rougi d'avoir eu la faiblesse de se battre pendant si longtemps avec une épée qui était chez le fourbisseur.

Quand je dis que le philosophe genevois aurait rougi, c'est-à-dire, qu'il aurait été fâché d'avoir soupçonné trop légèrement son ami, c'est toujours en supposant qu'il était de sens rassis ; et je conviens que s'il n'eût pas eu l'esprit troublé, jamais semblable querelle n'aurait scandalisé le public. Mais J. J. était malade, et David ne se portait pas trop bien. Le premier soupçonnait avec trop peu d'apparence, et le second accusait trop inconsidérément son ami d'ingratitude et de méchanceté.

(62) Un bienfait reproché tient toujours lieu d'offense.

Si tous les hommes avaient assez de justesse dans l'esprit et d'équité dans le cœur, ils seraient bientôt convaincus que le reproche d'un service rendu révolte toujours l'obligé, et métamorphose sa reconnaissance en ingratitude perpétuelle. Si M. Hume n'eût obligé J. J. Rousseau que pour le plaisir seul d'avoir la satisfaction de lui faire du bien, le public le savait, l'obligé même le lui avait appris, l'Anglais n'aurait jamais eu la faiblesse de le lui reprocher, et son ostentation eût été ignorée dans le monde ; c'est lui-même qui l'a affichée par des reproches qui ne conviennent qu'à des âmes viles et à des hommes abjects. Eh! qui aurait jamais osé soupçonner qu'un écrivain estimé eût pu s'oublier jusqu'au point de faire parade de ses services et de ses bienfaits ? Excepté cependant que Messieurs les Auteurs Anglais aient acquis ce privilège par une chartre (63) ignorée par les Philosophes des autres nations policées.

Si l'on considérait l'action d'obliger comme une vertu attachée aux devoirs de l'humanité, et qui prend son origine dans un sentiment aussi noble et même plus vertueux que la générosité, l'ingratitude serait entièrement bannie de monde ; M. Hume ne se fût jamais encensé lui-même aux yeux des hommes, qui capables de réflexions, savent qu'il n'y a point de mérite à faire du bien à quelqu'un, quand après l'avoir fait, on est assez lâche pour s'en glorifier ouvertement. La passion, autrement dit la vengeance, l'emportait sur les sages réflexions qu'il aurait dû faire avant que de plaider sa cause à la face du ciel et de la terre. C'est ce qu'il fait voir très clairement quand il dit en parlant de son adverse partie, s'il n'était pas ridicule d'employer le raisonnement sur un semblable sujet et contre un tel homme, il lui demanderait pourquoi il lui suppose le dessein de lui nuire ?

(64) Est-il possible que cet Anglais s'oublie jusqu'au point d'avouer, comme il le fait ici, la duplicité et l'inconstance de ses sentiments ? A-t-il estimé ou non celui qu'il affecte dans cet instant de mépriser jusqu'à l'injure ? A-t-il oublié que lui-même avait dit que la célébrité de son génie, de ses talents, surtout de ses malheurs, l'avaient engagé de s'intéresser pour lui? Est-il ridicule d'employer le raisonnement quand il s'agit de se justifier d'un soupçon ? l'est-il davantage de s'en servir vis-à-vis d'un homme célèbre par son génie et ses talents ? Contre qui donc faudrait-il employer le raisonnement? Serait-ce contre un sot, un ignorant incapable d'en sentir la force et vérité ?

Si tout le public juge comme moi, il ne trouve, dans la phrase de ce célèbre écrivain Anglais, que la quintessence du mauvais raisonnement. Il ne peut y rencontrer qu'une façon de penser et d'écrire tout à fait opposée à la philosophie morale, (65) et entièrement dépourvue de délicatesse et de grandeur d'âme. Que penser des talents supérieurs de M. Hume, quand il dit que ce n'est pas l'usage que les services que nous avons rendus fassent naître en nous de la mauvaise volonté. Qui vous a dit, M. Hume, que ce n'est pas l'usage ? et moi je vous soutiens que la plupart de ceux qui, dans ce siècle, obligent ou rendent des services, ne l'ont pas plutôt fait, que une manière ou d'une autre ils cherchent à en retirer l'intérêt.

Les uns exigent des déférences ou des assiduités ; et il en est qui poussent la mauvaise volonté jusqu'à exiger des sacrifices qui coûtent beaucoup à la délicatesse et à l'amour-propre de ceux qui ont reçu leurs bienfaits : enfin il en est peu qui en répandent sans avoir un but ou un point de vue, qui n’est pas toujours la perspective de la vertu.


The study of man is mankind.

L'étude de l'homme, c'est l'homme.

 

(66) Est-il un Ecrivain qui puisse mériter quelque applaudissement s'il n'a pas fait un cours de cette étude avec toute l'attention et les réflexions nécessaires ? On ne voit le plus souvent parmi nous qui ne sommes pas les sauvages de l'Amérique, que de l'orgueil, de l'ostentation et surtout des caprices, qui nous font tourner du sud au nord, et tomber rapidement du blanc au noir. Quand M. Hume dit que ce n'est pas l'usage que les services que nous avons rendus fassent naître en nous de la mauvaise volonté, l'on reconnaît qu’il se livre avec plus de promptitude à ses idées qu'a ses réflexions. Il aurait mieux dit, en tournant la phrase, que beaucoup de gens, après avoir rendu quelques légers services, en rendent ensuite de fort mauvais à ceux qu'ils avaient obligés ou par humeur, ou par caprice, ou par orgueil. C'est assez l'usage en Angleterre de ne faire du bien et de ne rendre service que par ostentation, (67) et pour jouir du plaisir stérile d'en être applaudi, et par qui ? par ceux qui ne se connaissent par en vertus solides.

Quand on examine de près les actions des hommes, et que l'on réfléchit sur le ton vers lequel la société est montée seulement depuis vingt ans, on s'aperçoit bientôt que toutes les démarches qu'on leur voit faire ne tendent qu'à se jouer, se tromper et se tympaniser les uns des autres; mais particulièrement de ceux que la fortune a privés de ses saveurs ou de ceux à qui elle a tourné le dos. Ah ! si l'on pensait que du bien-être à l'infortune, il n'y a qu'un pas à broncher, on traiterait avec beaucoup plus d'indulgence les infortunés. Je ne dis pas que ce soit toujours l'ouvrage d'un mauvais cœur. Non, il est de très bons caractères qui se laissent entraîner par le torrent des mauvais exemples : d'autres ne font en cela que ce que l'on leur a fait, ou que ce qu'ils voient faire à gens (68) en place ou accrédités. Je vais étendre ce tableau. Un homme de mérite, mais dépourvu des moyens ou du bien-être convenables à la pureté de ses mœurs, se montre, il étale à la fois une bonne conduite et une honnête industrie, ses talents lui méritent quelques égards, enfin quelqu'un se pique de l'obliger, on lui fait ou on lui procure du bien ; voilà le chef-d'œuvre du sentiment qui honore l'humanité et sert en même temps la patrie. Cette action est noble et généreuse, elle nous approche beaucoup de la Divinité ; le diable en est jaloux, que fait-il ? Il nous fait, par orgueil, découvrir quelques faiblesses ou des défauts dans celui qui était l'objet de nos bonnes œuvres : nous oublions que nous n'en sommes pas exempts. Nous n'apercevons pas la poutre qui est dans notre œil, nous ne voyons que le fétu qui est dans la prunelle de notre prochain malheureux. Nous nous élevons au-dessus de lui par le dédain, par (69) l'indifférence ou par une fausse pitié. Nous nous érigeons pédantesquement en censeurs de sa conduite et de ses mœurs, et souvent sans être bien informés de la constitution de son tempérament, nous baptisons les ravages d'une fièvre lente, ou d'une insomnie, de paresse et de négligence. Bientôt nous le moralisons : nous voulons le prêcher sur tout ce qui ne répond pas à ce que l'on voudrait exiger de lui. Nous attaquons sa délicatesse par l'endroit sensible : il en est humilié, il pense, il démêle le fond d'orgueil qui nous fait parler ; et cependant il se tait par timidité, et n'ose répliquer ni se défendre. Pourquoi? parce qu'il craint de perdre la suite des bons offices qu'il espère encore de notre part, et auxquels nous l'avons comme enchaîné par des promesses réitérées. Pourquoi les lui avons-nous faites? parce que de prime abord nous n'apercevions en lui que l'homme de mérite, et que ses faiblesses et ses (70) défauts nous étaient encore cachés; cependant ces mêmes défauts n'étaient pas des vices, et n'émanaient que de ses infirmités corporelles, ou bien de la faiblesse de son tempérament. Mais on ne veut pas se donner la peine de creuser si avant ; ses prétendues imperfections ralentissent notre zèle, et par degré nous portent à l'éloigner, pour ne pas être obligé à lui tenir parole. Il sent notre refroidissement : il feint de ne pas s'en apercevoir. Il se montre encore, mais si la raillerie piquante succède à l'austère morale, alors se croyant méprisé, il se dépite et se courrouce tout bas contre des procédés tout à fait indignes de l'honnête homme. S'il s'aperçoit que de premier objet qu'il était de nos sentiments vertueux, il est devenu celui de nos jeux de mots ou de nos mépris, son estime pour nous s'évapore, et si, avec cela, nous faisons chorus avec ceux qui se croient en droit par leur fortune de se divertir à ses dépens, d'homme (71) qu'il aurait été véritablement reconnaissant, il ne tient plus à notre égard que la conduite que le ressentiment naturel inspire. D'un cœur disposé à la reconnaissance, nous en avons fait un ingrat.

Voilà nos usages, et il paraît que M. Hume aurait cru dégénérer à sa qualité d'honnête homme, selon le monde, s'il ne s'y était pas conformé. Il répondra, sans doute à cela, que tout habitant de la société doit faire ce que les autres font : se livrer au torrent et ne pas se singulariser : que la misanthropie n'est plus à la mode : qu'il faut observer un juste milieu entre l'austérité d'une saine Philosophie et la corruption des mœurs : enfin qu'il faut être de mise et se plier au goût général. Hélas ! ce philosophe Anglais dégénère furieusement au titre que la complaisance publique lui a prodigué.

Ecoutons M. Hume lui-même. C'est dans le livre intitulé les Pensées de cet historien qu'il saisit l'occasion (72) de se peindre de se caractériser. La copie ressemble si parfaitement à cet auteur, que l'on ne peut s'y méprendre ; les coups de pinceaux du peintre témoignent que l'artiste avait eu le loisir de bien étudier les traits de l'original.

O Philosophe ! ta vertu est stérile et ta sagesse n'est que vanité. Tu cours après les stupides applaudissements des hommes.

Tu ne cherches ni le solide témoignage de ta conscience, ni l'approbation infiniment plus solide encore de cet Etre qui, d’un seul de ses regards, pénètre tous les abîmes de l'univers. Pourrais-tu ne point sentir combien ta probité est chimérique. Tu te glorifies des beaux noms de citoyen, de fils, d’ami...Tu es toi-même ta propre idole, tu n'encenses que tes perfections imaginaires, et tu ne cherches qu'à flatter ton orgueil en te faisant un nombreux cortège d'admirateurs ignorants [12]

(73) La preuve d'un orgueil démesuré dans un petit particulier se trouve dans l'ostentation de faire du bien, et ensuite d'emboucher lui-même la trompette pour le publier.

Est-ce qu'un homme né sensible, humilié ou avili par des gens qui lui ont procuré quelques secours passagers, peut conserver pour d'indignes bienfaiteurs, cette reconnaissance parfaite qui s'était de prime abord logée dans son cœur à la réception des bienfaits ?

Sa reconnaissance en naissant était vraie, son âme en était pénétrée, son cœur en palpitait de joie, elle croissait à vue d'œil tant qu'il éprouvait que la pratique du sentiment de bienfaisance le mettait de niveau avec son bienfaiteur, mais dès qu'il éprouve que le bienfait reçu ne lui a donné qu'un supérieur qui, par gradation, veut s'ériger en tyran de ses volontés et de ses actions, l'indignation, le remords et le repentir prennent la place de cette noble et sincère reconnaissance. L'un (74) crie à l'ingrat, l'autre à la perfidie. Le premier a tort, le second a raison : mais est-il appuyé ? Non, tout au contraire, on se range du côté de l'opulent. On encense toujours le veau d'or. La guerre se déclare, les partis s'échauffent, et le combat ne finit que par quelque scène scandaleuse.

Il est plus d'un exemple de ce que je viens d'alléguer. Je ne rapporterai que celui-ci.

Dans une ville dépendante de la Grande-Bretagne, arrive un homme qui n'était pas sans talents ; il joignait à une conduite réglée l’amour des Belles Lettres, et pouvait tenir son coin dans la bonne société. Le fruit qu’il avait tiré de ses voyages le faisait distinguer dans la foule des voyageurs qui cherchent fortune ; enfin on se plaisait à l’entendre, et on aimait sa conversation. Sa conduite et ses manières le firent bientôt rechercher. Mais particulièrement du sieur Ried qui, réunissant un commerce fort étendu à un emploi (75) très honorable, pouvait splendidement jouir de tous les agréments que l'on reçoit d'une brillante prospérité. De plus c'était un vieux garçon qui n'avait à songer qu'à des héritiers collatéraux, pour lesquels ordinairement on se gêne moins que pour ses propres enfants.

Ried était considéré par ses compatriotes comme un homme aimable et sociable. Les Maures, avec qui il avait souvent affaire, soit pour les intérêts de la Grande-Bretagne, ou soit pour le siens propres, ne l'envisageaient pas de même ; Ried s'était imaginé qu'en leur montrant de l'orgueil et de la fierté, il en obtiendrait ce qu'il se proposait d'en recevoir. Ce système était mal conçu, puisque quelques années après lui-même en fut la victime. [13] Au reste (76) il avait des connaissances assez étendues, et s'appliquait autant par théorie que par pratique aux devoirs de son état. Son esprit était orné par une lecture suivie des meilleurs Auteurs Anglais, Français et Espagnols, le tout accompagné d'une humeur enjouée et d'une vivacité qui lui attiraient l'admiration de tous ceux qui étaient en liaison amicale avec lui.

Dès la seconde visite, il offrit à l'Etranger qui lui avait été recommandé, ses bons offices, en le priant de n'avoir plus d'autre table que la sienne, excepté celle du Gouverneur, chez qui Ried et l'Etranger se trouvaient fréquemment invités. Il poussa même plus loin la générosité, il le pria de disposer de sa bourse et de son crédit. Rien de plus noble et de plus généreux que ce procédé.

Tout le premier mois se passa à la satisfaction réciproque de l'homme heureux, et de celui qui cherchait à le devenir. Tous deux par (77) une conformité apparente de sentiments, se croyaient au comble de leurs souhaits : le premier d'avoir le plaisir d'obliger, et l'autre la consolation de pouvoir reconnaître dignement un acte de bienveillance si rare et si distingué. L'un s'applaudissait d'avoir rencontré l'occasion de donner l'essor à son penchant libéral, et l'autre employait les talents de son esprit pour tâcher de plaire à un bienfaiteur qui paraissait à ses yeux le roi des hommes.

Il n'est pas toujours possible que deux esprits, quelque ressemblance qu'ils puisent avoir, se trouvent toujours de même sentiment. Dans le commencement d'une liaison amicale, on apporte souvent plus de circonspection qu'il n'en faudrait, et quand on s'imagine que la sympathie opère avec le plus de force, on se relâche beaucoup plus qu'on ne devrait le faire.

Un rien, une niaiserie et même une question absolument indifférente agitée auprès d'un bol de punch, (78) ou à la fin d'un grand repas, où le bourgogne et le champagne ont coulé avec trop de profusion, peut causer de fâcheuses révolutions sur deux cœurs qui, de sang-froid, ne se seraient jamais entrechoqués, et qui semblaient de prime abord n'avoir été créés que pour s'entre estimer.

Souvent à la faveur de l'opulence, un homme de génie médiocre s'arroge bien des droits qui n'appartiennent qu'aux vrais savants.

Vers le milieu du second mois, Ried commençait à vouloir primer sur tout ce qui donnait matière à la conversation, et développait des systèmes qui n'étaient pas toujours les plus raisonnables.

Un homme né sincère trouve toujours de la bassesse à déguiser ses pensées. L'Etranger était de ce caractère, il ne savait point l'art de dire oui, quand il fallait dire non, et Ried méritait souvent, par des entêtements déplacés, qu'on ne fût pas de son avis. L'Etranger ne (79) croyait pas qu'il convenait à un homme vrai de payer les droits de l'hospitalité et de la bienveillance, par le déni formel d'une vérité évidente. L'Irlandais de son côté, ne croyait pas devoir le céder à un particulier qui dépendait en quelque sorte de son opulence ; d'ailleurs il se serait cru trop humilié, s'il avait été obligé, par la force d'une relation juste et véritable, de se rétracter de ce qu'il avait assez inconsidérément soutenu, et cela plutôt par opiniâtreté et par orgueil, que par connaissance de cause. De là les contrariétés et les légères disputes. De celles-ci, l'échauffement de la bile, les vivacités déplacées; enfin les tons de voix impérieux qui font trop connaître à l'obligé, que le prétendu bienfaiteur voudrait mettre un impôt sur ses lumières, et donner des entraves à ses sentiments. S'il refuse ce tribut honteux, le bienfaiteur se refroidit, ses gestes, ses regards et ses dédains l'annoncent, et ses propos font bientôt (80) connaître qu'il a diminué d'estime et de bonne opinion, envers celui pour lequel il avait fait paraître la plus forte considération.

Voilà en miniature le tableau de la conduite du sieur Ried à l'endroit de l'Etranger qu'il avait si noblement et si généreusement accueilli.

A peine le troisième mois fut-il arrivé, que Ried ne témoignait plus avoir pour celui à qui il avait prodigué le beau titre d'ami que de l'indifférence, pour ne pas dire du mépris. Il ne l'écoutait plus comme un homme instruit par l'étude et par l'expérience. Ce n'était plus l'Oracle qui, dans les premières journées de leur connaissance, paraissait captiver l'attention des auditeurs, et à qui même Ried prodiguait des louanges et de l'encens. Ce n'était plus un homme doué de pénétration et de discernement, c'était seulement un beau rêveur, un causeur impitoyable, qui ne produisait dans la conversation, que (81) des choses puisées dans son cerveau, et cela, parce que Ried ne les avait pas trouvées dans sa bibliothèque. Enfin l'instant où l'Irlandais devait ou voulait étouffer dans le cœur de cet Etranger tous les sentiments de reconnaissance dont il était pénétré, arriva. On avait agité une question intéressante, et à laquelle Ried n'avait pas répondu en homme tout à fait bien instruit du fait dont il s'agissait ; l'Étranger mieux informé, voulut l’éclaircir en rapprochant les circonstances et les démonstrations nécessaires à cet effet; mais Reid, pour ce moment-là, plus opiniâtre que savant, s’efforça à contredire ce que l’autre venait d’avancer, s’oublia même jusqu’au point de faire succéder aux railleries piquantes, certaines expressions outrageantes dont on ne se sert jamais que pour étaler l’impériosité, l’orgueil et le mépris.

Que devîntes-vous ! ô chère et tendre reconnaissance ! vous qui jusqu'alors aviez navré de joie et de (82) plaisir le cœur de l'obligé. Vous vous enfuîtes presque aussi rapidement que le cerf à la vue du chasseur. La vivacité de l'Etranger subitement métamorphosée en une colère que l'honneur de concert avec l'amour-propre inspire, l'emporta sur les déférences que vous exigez. Il fit sentir à cet Irlandais trop opulent, qu'il savait distinguer le bienfaiteur d'avec le tyran impérieux, et prêt à commettre la plus blâmable incivilité; il fut enfin forcé, en quittant pour toujours cette maison, de s'écrier que c'était faire payer trop cher des bienfaits, que d'en accorder à ce prix-là.

Tout occupé de la scène qui venait de se passer, il écrivit le même jour une lettre à cet Irlandais où il lui faisait un tableau général de tous les devoirs que la reconnaissance exige de l'honnête homme, qu'il s'était appliqué à les remplir. Mais il ajoutait que dès que l'honneur se voyait égratigné, fût-ce même par celui qui aurait fait (83) notre fortune, qu'alors tout sentiment de reconnaissance faisait place, non pas à la vengeance, mais à la plus froide indifférence.

La preuve que Ried n'avait pas été bienfaiteur par noblesse d'âme et par des sentiments épurés, c'est qu'il fit tout ce que M. Hume a fait à l'endroit de J. J. Rousseau. Autant il avait prôné les bonnes qualités de l'Etranger, autant il s'efforçait à l'avilir et à le décrier. Il lui prodiguait les titres d'ingrat de méchant, et s'empressait à indisposer contre lui tous ceux qui lui avaient témoigné quelque bienveillance. Plusieurs d'entre eux, séduits par la prévention, firent chorus, et sans examiner qui des deux avait tort, l'Etranger fut condamné. On ne voulait pas même lui permettre de se justifier. Cependant le généreux Lieutenant-Colonel C * * * ne voulut pas être du nombre des faibles. Il écouta l'Etranger, eut la générosité de plaider sa cause et la défendit ouvertement à la honte de (84) l'Irlandais et de ses adhérents. Il fit plus, il voulut remplacer Ried dans l'emploi de bienfaiteur, et s'en chargea avec tant de grandeur d'âme et de délicatesse, que ce même Etranger peut encore protester que jamais homme vivant n'a pu graver dans son cœur autant de reconnaissance, de respect et de vénération. La haute sagesse et la probité de ce valeureux militaire sont trop connues, pour qu'on puisse le soupçonner de s'être livré à un autre sentiment qu'à celui qu'inspire la justice et l'amour du prochain affligé.

 

Un homme libéral est un Dieu sur la terre,

Un ami vertueux, un sage défenseur ;

Quand l'Etranger en lui peut retrouver un père,

Et qu'il a tous les traits d'un noble bienfaiteur.

 

Lorsqu'on épure par le creuset de la réflexion les actions de la plupart des hommes, on n'y remarque que le vernis de la probité et l'étiquette du sentiment. Ceux qui, par des dehors trompeurs ont (85) l'adresse de se faire passer pour les plus estimables, n'ont ordinairement que le coloris de la vertu. Examine-t-on de près les motifs qui les font agir, la réalité des sentiments généreux ne s'y trouve plus. Orgueil, ostentation, caprice et fausse compassion sont la base presque de tous les dons gratuits dont l'opulence se dépouille en faveur d'un homme infortuné. Ah ! si les Crésus de nos jours pensaient quelquefois à leur fin dernière et remontaient de temps à autre jusqu'à la source d'où leur en venu tant de richesses, ils seraient bien moins durs envers les indigents : ils se condamneraient eux-mêmes à une restitution volontaire envers ceux que la fortune persécute. Combien en est-il, MM. les riches, qui ne sont indigents que par les injustices et les concussions de vos aïeux. Ils n'existent plus, me direz-vous ; cela en vrai, mais les malheureux qu'ils ont faits ont engendré des fils, qui ne sont devenus des objets de pitié, que parce (86) que vos ancêtres avaient eu l'adresse de s'enrichir aux dépens des leurs. Mais cet Etranger qui vient des antipodes peut-il avoir de pareilles prétentions? Qu'en savez-vous? peut-être son père ne fit le trajet de l'Amérique, que parce que son bien était injustement passé entre les mains de celui qui a testé en votre faveur. Vous et lui l'ignorez ; toutefois vous lui devez une portion de votre superflu, en considération de ce que ceux qui pourraient avoir une prétention légitime sur une part de votre héritage, ignorent à qui ils pourraient s'adresser pour la réclamer.

Je ne prétends pas établir par ce système des restitutions illégales, l'idée d'un pareil projet n'appartenait qu'à l'Abbé de St. Pierre. Je pense qu'il convient mieux de laisser subsister les chaînes de la société telles qu'elles se trouvent actuellement forgées : mais je crois qu'il convient à tout écrivain qui aime l'humanité, d'engager les hommes (87) à réfléchir sur les devoirs qui se présentent rarement devant leurs yeux, surtout au milieu des délices d'une heureuse prospérité.

Je sais que je ne suis pas le seul qui ait prêché à peu près une semblable morale. MM. Steele, Adisson et Lucas en ont bien dit davantage, et ce qu'ils ont écrit sur le même sujet suffirait pour engager les hommes à ne faire du bien aux indigents, que par la seule idée qu'en le faisant avec un entier désintéressement, ils s'attirent non seulement l'estime de tous les hommes vertueux, mais encore les bénédictions du Ciel. Ce qui vaut infiniment mieux que tous les témoignages de reconnaissance, dont on ne peut donner des preuves réelles, que quand la fortune nous met de niveau avec nos bienfaiteurs. Obliger un ami, obliger un compatriote, obliger un étranger, sont des emplois tout à fait différents. Les circonstances seules fournissent à un bienfaiteur généreux, la manière (88) de se distinguer par la pratique de cette vertu toute divine. Mais dans le nombre de la plupart de ceux qui se plaisent à faire des heureux, il en est peu qui le fassent avec la dignité et le désintéressement convenables à cette pieuse opération.

L'art de savoir accorder des grâces ou des bienfaits est trop ignoré du vulgaire, il n'y a tout au plus que ceux qui ont reçu une éducation distinguée qui s'en acquittent avec autant de délicatesse que de promptitude, parce qu'on leur a appris.

 

Si benè quod facias , facias citò ; nam citò factum ,

Gratum erit , ingratum gratin tarda fecit.

 

Que M. Hume ainsi que tous ceux qui ont obligé J. J. Rousseau, s'examinent d'après le tableau que je viens de faire. J'en excepte le généreux Lord Maréchal et quelques âmes aussi nobles que la sienne : mais que les autres se jugent eux mêmes, ils conviendront que s'ils n'ont pas agi en conséquence des principes que cette peinture offre à (89) leurs yeux, qu'ils n'ont été que des bienfaiteurs ostentatieux ou intéressés : autant vaudrait-il ne le pas être.

Suivons M. Hume dans sa justification, il nie d'avoir été complice de M. Walpole relativement à la satire dont celui-ci s'est avoué l'auteur ; il avoue cependant avoir vu cette épître ou ce libelle, lorsqu'il était entre les mains de tout le monde, et même avant son impression. Il devait donc alors en homme d'esprit, s'imaginer que connaissant, ainsi qu'il le dit lui-même, J. J. Rousseau pour un homme d'un caractère défiant et soupçonneux, que celui-ci ne manquerait pas de l'accuser d'avoir trempé dans l'impression de cette pièce. Si M. Hume eût eu le secret de prendre les devants et d'avertir Rousseau de ce qui s'était fait; ce Genevois n'eût jamais osé accuser son ami de complicité. Il ne se fût jamais livré à cet excès de sensibilité où s'abandonnent les esprits faibles, et qui leur fait ordinairement (90) entasser sottises sur sottises. Mais l'auteur Anglais croit en avoir dit assez au public, en alléguant qu'il se serait lui-même cru coupable de noirceur et de méchanceté, s'il avait imaginé que Rousseau l'eût soupçonné d'être l'éditeur de cette plaisanterie, et que c'était contre lui que le Genevois se disposait à tourner toute sa fureur. Je ne sais comment M. Hume peut nommer plaisanterie l'outrage le plus formel, et dire ensuite que cependant c'était contre lui que J. J. se disposait à tourner toute sa fureur. Je ne crois pas que l'on puisse mesurer davantage du pouvoir de s'obscurcir, que de s'exprimer de cette manière. Il continue en disant qu'il était le dernier des hommes du monde, qui, dans les règles du sens commun, devait être soupçonné. Et moi je dis que les règles du sens commun indiquaient le soupçon. Mais que si Rousseau les eût mieux connues, il n'aurait jamais mis au jour ses doutes à cet égard. M. Hume (91) ajoute que c'est lui que le Genevois accuse sans hésiter d'avoir fait imprimer le libelle, etc. Cela n'est pas : le plaintif ne nomme personne, et M. Hume qui, lui seul soupçonne que c'est contre lui, que Rousseau tire à bout touchant, se déclare par là bien plus coupable que n'ose le faire le Genevois, qui dit uniment, que ce qui navre et déchire son cœur, c'est que l'imposteur a des complices en Angleterre. Cette phrase n'indique que le soupçon, elle n'accuse qui que ce soit, M. Hume lui seul se l'approprie : en faut-il davantage pour ne pas se persuader qu'elle lui convient plutôt qu'à un autre : cependant je ferai voir plus bas que J. J. Rousseau avait tort d'accuser son bienfaiteur, avec aussi peu de certitude qu'il le fit dans cette occasion-là.

Malgré les froideurs et le silence opiniâtre du Genevois, M. Hume continuait cependant de négocier la pension dont il a été parlé. Il en avait fait les premiers pas, il ne (92) voulait pas reculer par bienséance ou sinon par ostentation, il continuait ses sollicitations à ce sujet auprès du général Conway : il voulait montrer par là qu'il connaissait tout l'esprit de la quintessence du sentiment bien plus pour s'acquérir le titre d'homme généreux que pour en remplir tous les devoirs. Solliciter d'un côté et dénigrer de l'autre, ne sont pas synonymes. Enfin cette affaire se termine selon ses vœux : il en demande le succès au bon J. J. qui pousse le ressentiment jusqu'à s'obstiner à ne faire aucune réponse à M. Hume. Quelle petitesse ! pour ne pas dire quelle grossièreté ! Un homme qui sait si bien écrire, doit-il ignorer que la preuve du plus grand mépris se manifeste par l'affectation du silence, et que même des ennemis déclarés, lorsqu'ils sont gens au-dessus de la lie du peuple, rougiraient de se traiter de cette manière. Que fait J. J. Rousseau, tout ce qu'un homme peut faire pour que l'on juge (93) fort mal du fond de son caractère, et qu'on le soupçonne capable d'ingratitude et d'incivilité, il ne fait aucune réponse à son solliciteur, il se contente d'écrire au bienfaisant Général, qui avait été sollicité, une longue épître... La franchise avec laquelle le Genevois prétend s'exprimer dans cette lettre, ne paraît pas être moulée sur celle ces Patriarches, je la trouve trop enveloppée de cette ambiguïté à la mode, qui veut que l'on devine les pensées de ceux qui s'en servent.

Si je crois pénétrer dans l'esprit de Rousseau, voici, je pense, ce qu'il a voulu dire ou que j'aurais dit en pareille circonstance. Le préliminaire de sa lettre est un chef-d’œuvre, il s'en faut de beaucoup que le reste de l'épître lui ressemble. Je ne le répéterai pas ; je vais tâcher de tirer le reste au clair, en parlant comme Rousseau, moins malade, eût été capable de faire avec beaucoup plus d'éloquence que moi. Il aurait donc pu, en écrivant (94) au Général, s'exprimer ainsi.

“Je me croyais préparé à tous les événements possibles, et cependant je n'aurais pas prévu ce qui vient de m'arriver. C'est la publication d'une mauvaise plaisanterie qui ne me tient à cœur qu'autant qu'elle pourrait trouver un accès réel auprès des personnes distinguées qui me font la grâce de s'intéresser pour moi. Je ne dois pas appréhender que V. E. lui donne quelque crédit ; je dois cependant lui avouer que j'en suis affecté au-delà de ce que je devrais l'être. En cela je reconnais les effets de la faiblesse humaine ; je les sens encore mieux, lorsque je ne puis m'empêcher de soupçonner M. Hume de s'être prêté avec trop de complaisance aux intentions de ceux qui avaient projeté de me ridiculiser. Lui qui, cependant, s'était déclaré avec tant de chaleur mon Mécène et mon ami. Au reste ce n'est qu'un soupçon qui m'oblige, si je me suis (95) trompé, de lui faire telle réparation que son amitié pour moi voudra lui dicter. Si l'on sait m'offenser, je me glorifie de pardonner même à mes ennemis ; et mon ressentiment ne reparaît jamais au lever du soleil. Ma trop grande sensibilité pour des procédés qui tendent à me consterner, serait moins pardonnable dans une situation plus heureuse. Je prie V. E. de ne l'attribuer qu'à l'excès des chagrins qui m'ont environné jusqu'à ce jour. C'est par vos bontés que je vais être en situation de pouvoir les oublier. Ah ! que ce jour est brillant à mes yeux ! que de joie ne m'apporte-t-il pas ? surtout quand je pense que c'est dans ce jour le plus heureux de ma vie, que j'apprends, par la lettre de M. Hume, que mes infortunes vont finir pour jamais, autant par les bienfaits de Sa Majesté, que par la continuation de la protection dont vous daignez m'honorer.

(96) Oui , je vais dès cet instant, fouler à mes pieds le souvenir de mes malheurs passés, pour ne plus penser qu'à me rendre digne de la grâce que le meilleur des Rois a bien voulu m'accorder sur l'exposé que Votre Excellence s'est donné les soins de lui faire de ma situation. Qu'il me soit permis de le publier ; qu'il me soit défendu d'en parler, mon silence ne diminuera rien de tous les sentiments de la plus respectueuse reconnaissance, et dont mon cœur sera pénétré tant que je respirerai ; et ma plume, s'il m'est permis de s'en servir, guidée par le devoir le plus légitime, ne coulera sur le papier que pour annoncer à toute la terre que la Grande-Bretagne a le bonheur de voir sur le trône, un Souverain bienfaisant dont le cœur est véritablement digne de Dieu, et que de même elle a la satisfaction de pouvoir admirer dans le cabinet de ce grand Roi, un Ministre capable de contribuer (97) à la gloire de son règne et à la félicité des peuples qui lui sont soumis.”

Mais point du tout, le bon J. J. voulait réaliser ce qui se trouvait inféré dans le libelle dont le sieur Walpole était l'auteur, où il est dit, vous avez assez fait parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme, et il ne voulait pas démontrer à ses ennemis qu'il pouvait avoir une fois le sens commun. En effet est-il rien de plus insensé que d'avouer en écrivant au général-Ministre, que l'excès de son accablement plongeait son esprit dans les fers, et que tout ce que lui dictait la raison, (il aurait mieux dit les égarements de son esprit), était de suspendre ses résolutions sur une affaire aussi importante ; il voulait parler de celle qui le conduisait à recevoir une pension de la part d'un Roi bon, humain et libéral.

Dans la manière de s'exprimer, ne dirait-on pas qu'il n'y avait (98) rien de plus important que de s'opposer à son bien-être. Mais hélas ! la mémoire s'enfuit avec l'âge. Dans une lettre à Milord Maréchal, le Genevois expatrié consent à être pensionné, toutefois aux conditions que cela ne fera point de bruit, puisqu'il témoigne que le secret de cette affaire, comme si le salut de l'Etat en dépendait, sera pour lui une circonstance très agréable. A peine lui a-t-on promis ce secret tant désiré, que ce Philosophe postiche change tout à coup de batterie, il écrit au général Conway, qu'il veut employer l'orgueil qu'on lui impute à se glorifier du bonheur d'être pensionné d'un grand Roi, et que ce qu'il y voit de plus pénible est de ne pouvoir s'en honorer aux yeux du public comme aux siens, mais que lorsqu'il recevra les bienfaits, il veut, ajoute-t-il, pouvoir se livrer tout entier aux sentiments que ces mêmes bienfaits lui inspireront. Le reste de l'épître n'est que du compliment, où l'Auteur prie qu'on lui réserve la (99) bonne volonté où l'on est de lui faire du bien, pour des temps plus heureux. Est-il possible de tomber avec du bon sens dans un pareil égarement ! N'est-ce pas dans le fort des douleurs qu'il est le plus naturel de désirer d'en être soulagé ? Et Rousseau, dans l'accès de la maladie qui l'afflige, refuse follement le vrai remède qui pourrait en opérer la guérison.

M. Hume prétend que la lettre de Rousseau au Ministre, leur parut un refus absolu d'accepter la pension. J'oserais soupçonner que M. Hume ne fut pas le dernier à interpréter ainsi l'idée du Genevois. Je crois que ces Messieurs ne se connaissaient pas encore bien en énigmes, je vais les éclairer : il y a à parier que J. J. avait bien plus d'envie d'accepter que de refuser ; mais sa façon de penser sur le chapitre des bienfaits à recevoir, et qui lui est tout à fait particulière, le plongeait dans des embarras, qui, loin de nettoyer les idées, ne font que (100) les embourber davantage. Rousseau, à la réception de la nouvelle que lui venait d'annoncer M. Hume, s'était déjà gonflé de ressentiment contre celui-ci, et avait déjà pris assez inconsidérément la résolution de ne plus avoir de commerce avec cet Anglais. Quand l'historien lui manda que l'affaire de sa pension était enfin terminée, le Genevois se trouva doublement embarrassé. Quoi ! se disait-il, moi recevoir des bienfaits par la médiation d'un homme qui s'est uni avec ceux qui m'ont couvert de honte et d'opprobre ! d'un homme qui m'a réduit dans l'absolue nécessité de le haïr, ou sinon d'oublier son existence ! Non, J. J. Rousseau n'est point capable de pareille lâcheté ; lui vivre heureux à ce prix-là ! serait dégénérer aux sentiments les plus délicats ; il vaut beaucoup mieux languir et périr même, que de couler ses jours dans l'opulence, lorsque cette opulence serait l'ouvrage d'un ennemi. Pourrait-il jouir paisiblement du plaisir (101) d'être content, quand les échos de sa solitude lui répéteraient les discours que M. Hume tiendrait dans le public en affichant de tous côtés que l'étranger à qui il a fait obtenir une retraite paisible et les bienfaits de Sa Majesté, n'est qu'un ingrat et le plus méchant de tous les hommes.

Voilà le nœud de la pièce, passons au dénouement ; c'est un Genevois qui veut reculer pour mieux sauter ; il ne refuse point, mais, sous des prétextes assez équivoques, il élude seulement ce qu'il désire avec empressement : il veut suspendre, pour voir comment il pourra s'affranchir des liens qui le retenaient encore au char de l'auteur Anglais qu'il n'aime plus, et sans trop savoir pourquoi, ou plutôt pour des vétilles qui n'inspirent pas même l'indifférence. Il demande du temps pour pouvoir s'affranchir de la captivité dans laquelle les bienfaits reçus pourraient le retenir ; il ne veut être redevable de la grâce qu'on lui offre qu'aux bontés (102) du Prince et aux soins généreux de son Ministre ; il ne veut plus les accepter en silence, pour avoir lieu d'informer le public que ce n'est pas à la sollicitation de M. Hume, mais à la prière du général Conway, qu'il a eu le bonheur de les obtenir. Il veut lui-même entonner la trompette et crier à haute voix : je ne dois plus rien au perfide que j’avais cru mon ami ; ses procédés et sa trahison m'en ont donné quittance ; je ne vis et ne respire que par les royales libéralités d'un grand Roi, qui a reconnu à la fin que mon mérite et mes talents étaient dignes de ses bienfaits.

Si je me suis trompé dans mes spéculations ingénieuses, bien d'autres se tromperont après moi. En attendant, je vais poursuivre la tâche que je me suis imposée, au risque de me tromper encore. Au reste, je n'y entends point finesse, j'écris comme je parle, et parle comme je pense.

On voit encore dans les pensées (103) de M. Hume, qui accompagnent ses réflexions, un petit trait de vengeance qui ne sied du tout point à un homme qui veut avoir la réputation de bien écrire. Comment est-il possible lorsqu'on pense faux d'être juste dans ses décisions?

Quant à l'accablement profond, dit-il, dont Rousseau se plaint dans sa lettre au général Conway, et qui lui ôtait jusqu'à la liberté de son esprit, je fus rassuré à cet égard, par la lettre de M. Davenport, qui marquait que précisément dans ce temps-là son hôte était très gai et très sociable.

Un Philosophe, ou qui s'imagine de l'être, n'étale pas toujours ses déplaisirs aux yeux de ceux qui l'environnent : il affecte autant qu'il peut cette égalité d'âme qui convient si parfaitement à l'homme raisonnable, il prend le masque du héros ; mais dans son cabinet, sa grandeur d'âme s'évanouit.

N'est-il pas des instants où l'homme le plus consterné cherche par (104) une gaieté affectée de s'étourdir sur ses chagrins. Mais je serais plus tenté à croire que J. J. se flattait follement que sa lettre au général Conway, produirait l'effet qu'il en espérait ; qu'il s'applaudissait de son chef-d’œuvre épistolaire, et se réjouissait d'avance du triomphe que son amour-propre lui laissait entrevoir. Je reconnus là, dit encore M. Hume, cette faiblesse ordinaire de mon ami qui veut passer pour être persécuté par l'infortune, les maladies, les persécutions, lorsqu'il est le plus tranquille et le plus heureux.

Ah ! M. Hume, ne me donnez jamais, je vous prie, votre amitié à ce prix-là. On ne traite plus d'ami, pas même ironiquement, un homme à qui l'on prête toute la bassesse du sentiment le plus abject. Vous enfoncez le poignard trop galamment, et le poison dont vous l'imbibez ne serait du tout point de mon goût. Je vois bien qu'il ne faut pas que vos amis indigents s'avisent (105) de rire en votre absence, ils y perdraient trop et je n'y veux rien gagner.

Son affectation de sensibilité extrême, ajoutez-vous, était un artifice trop souvent répété, pour en imposer à un homme qui le connaissait aussi bien que moi : je soutiens que vous ne le connaissiez pas, ou que vous feigniez malicieusement de ne pas le connaître. Il se peut qu'il y ait eu un peu trop d'affectation dans la sensibilité que J. J. a fait paraître, il se peut même que ce soit l'effet de la maladie dont il est attaqué ; mais en ajoutant que c'est pour se rendre plus intéressant vis-à-vis la commisération du public, ne semble-t-il pas que vous invitiez ce même public à ne plus s'épancher en secours généreux envers un vieillard accablé d'infirmités, et qui touche à la décrépitude. Vous ne croyez pas non plus que moi, que ce vieillard possède quelque trésor caché. En vérité votre intention, en peignant de la sorte ceux que vous nommez (106) encore vos amis, n'annonce pas un ami de l'humanité, ou le vrai Philosophe qui plaint les vicieux et déteste les vices.

Puis-je vous demander si les sentiments que vous inspirez dans vos productions littéraires sont de la même espèce? Je vous proteste, s'ils ressemblent à ceux-ci, que je ne voudrais pas même aspirer à l'amitié des lecteurs qui y applaudiraient, fussent-ils sur le trône du Mogol.

Dans la lettre de M. Hume à M. Rousseau, en date du 19 juin 1766, on n'y peut remarquer que beaucoup de zèle pour engager le second à déclarer à quelles conditions il voudrait recevoir la pension, qu'il n'osait plus accepter, comme je l'ai déjà fait remarquer, par l'entremise de l'homme qu'il croyait être son plus grand ennemi.

La réponse de Rousseau à cette lettre ne développe que très obscurément le crime prétendu de son ancien bienfaiteur. Est-il possible (107) que J. J. qui prétendait porter nuit et jour le flambeau de la raison, ait refusé lui-même de s'en servir dans cette occasion ? J'aurais pardonné le style de cette lettre à une précieuse ridicule. Quoi ! toujours de l'énigme entourée des lambeaux que le soupçon déchire de la faiblesse de l'esprit humain, et le tout couronné par une invective outrageante qui paraît tout à fait étrangère au sujet!

Le public aime à être trompé, écrit J. J. à David Hume, et vous êtes fait pour le tromper. Je ne vois pas que ce reproche puisse avoir rien de commun avec la prétendue trahison dont le Genevois accuse son ancien ami. Répondra-t-il qu'il était pleinement convaincu que M. Hume le trahissait et le dénigrait par quelque satire donnée au public. Pourquoi en laisse-t-il ignorer les circonstances ? Pourquoi ne va-t-il pas tout de suite au fait, où il n'arrive jamais? Pourquoi ne cite-t-il pas des preuves par lesquelles son ami puisse (108) se reconnaître coupable ? S'imagine-t-il qu'après lui avoir reproché qu'il est fait pour tromper le public, que le public le lapidera ? Quelle faiblesse! Supposons pour un instant que M. Hume eût agi à la mode de la plupart des amis de notre temps, en se prêtant aux plaisanteries de certains esprits légers qui se plaisent à mordre sur la pauvreté et à se divertir aux dépens de ceux qu'ils croient sans défense. Etait-ce un crime impardonnable? Cela valait-il la peine de se courroucer avec tant de chaleur et de rompre avec autant d'éclat et de ressentiment que si M. Hume eût été lui-même l'auteur du libelle de M. Walpole ; ou enfin qu'il eût trempé dans une conjuration où la vie du Genevois eût été en danger ? Mais non, ce n'est point la vie qui lui est chère, c'est sa réputation que J. J. abandonne avec peu de regrets. Je n'y puis plus tenir. Ah, M. Rousseau, permettez-moi de vous le dire, votre maladie vous fait échouer contre (109) un écueil qui me paraît tout à fait imaginaire. Est-ce que la réputation de l'honnête homme n'est pas toujours à sa disposition, dépend-elle des sots discours de quelques écervelés ou de l'épigramme d'un mauvais plaisant ?

Dans les discours qui se sont élevés contre votre amour-propre, vous a-t-on accusé de quelques traits qui déshonorent ? Vous a-t-on prêté des débauches criminelles et des mœurs dépravées. Vous a-t-on accusé de bassesses flétrissantes, et qui font fuir et abhorrer quiconque s'en est rendu coupable! Rien de tout cela : on a plutôt ironisé que calomnié. Le ridicule est retombé, à la face des honnêtes gens, sur le mauvais plaisant ; et malgré que la voix publique défend avec beaucoup de zèle et de compassion votre cause, peu satisfait d'un avocat si respectable, vous vous exhalez en plaintes amères : vous criez tout à la fois au feu, aux voleurs, à l'opprobre et à la vengeance. Vous plaidez (110) et vous jugez vous-même en dernier ressort, et le tout sur de simples soupçons. Répondez, est-ce vous qui êtes l'auteur éloquent de tant de bonne morale et de ces grands sentiments qui se lisent dans plusieurs de vos productions ? Quelle éducation donnez-vous par votre exemple ? quelle modération inspirez-vous par votre conduite? Non, vous ne scandalisez pas; mais, en vérité, vous faites pitié.

Poursuivons. Dans la même épître on y lit: Quant aux bons offices en matière d'intérêt avec lesquels vous vous masquiez, je vous en remercie et vous en dispense. Je ne veux pas que M. Rousseau sacrifie à la politique et à la dissimulation, il est beau d'être sincère, parce qu'il serait à souhaiter, pour le bonheur du genre humain, que tout le monde le fût. J'avoue même qu'il convient à tout homme d'honneur de savoir répéter à propos ces beaux vers de Voltaire. (111)

 

Seigneur, il est bien dur pour un cœur magnanime ,

D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime:

Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir.

 

Mais de se livrer à ce sentiment avant que d'être bien convaincu que son bienfaiteur soit coupable de trahison ; de s'y abandonner sur l'apparence trompeuse de certaines démarches, auxquelles on veut prêter gratuitement des intentions criminelles ! En vérité ce n'est plus agir en homme raisonnable, c'est annoncer une imagination évaporée qui n'aperçoit dans le lointain que des fantômes qui disparaissent en les approchant.

Examinons encore jusqu'où le philosophe Genevois porte le ressentiment. Je me dois, dit-il à M. Hume, de n'avoir plus de commerce avec vous, et de n'accepter pas même à mon avantage aucune affaire dont vous soyez le médiateur. Ici, il faut se mettre à la place de M. Hume, en le supposant innocent, et convenir (112) qu'après les démarches qu'il avait déjà faites auprès des Ministres pour faire obtenir à J. J. Rousseau une pension de S. M. B., que cette phrase était pour lui un coup de foudre. Supposons-le coupable, elle ne pouvait que l'étourdir et le révolter, surtout en réfléchissant sur la situation étroite où J. J. se trouvait. Ce refus opiniâtre ne pouvait que révolter les personnes sensées, qui conviennent qu'il est du devoir du Philosophe de ménager, toutefois sans bassesse, ses intérêts le plus chers, et qu'il doit en savoir à propos faire plier son sort à l'approche des circonstances.

Ou M. Rousseau était assez aisé pour se passer de la pension, ou il ne l'était pas. Dans le premier cas il était honteux à ce Philosophe d'avoir consenti qu'on la sollicitât à titre de secours pieux et charitable ; et dans le second, il y avait de la folie à ne vouloir pas la recevoir, fusse même par la médiation d'un homme qui, cependant ne s'était point (113) encore déclaré ouvertement son ennemi, et qui continuait à jouer avec chaleur le rôle de l'amitié.

Si je ne connaissais pas les hommes autant que j'ai appris à les connaître, et surtout Messieurs les Anglais, je serais incliné à croire même par la superbe réponse de M. Hume à l'épître de Rousseau, que le premier est absolument innocent de la prétendue trahison dont le second l'accuse. Voyons comme le premier s'y prend pour se justifier. Sa conscience, dit-il, ne lui reproche rien, elle renferme les preuves d'une affection sincère, et lui fait lire avec surprise des accusations si violentes, que les trouvant fixées à de simples généralités, il lui est impossible de les concevoir. Il suppose qu'elles ne peuvent émaner, que de la part de quelques infâmes calomniateurs. Il demande à J. J. de les lui nommer, ou de le mettre à même de se justifier. Il se déclare innocent, c'est comme tel et non comme un ancien (114) ami qu'il veut plaider sa cause, confondre l'imposteur. Rien de plus raisonnable que cette demande. Rien de plus juste que de déférer à ce qu'elle exige. On ne trouve point dans cette lettre de ces phrases boursouflées ni enveloppées par le moindre mot énigmatique, tout y est clair et distinct : mais J. J. qui veut toujours se singulariser, demeure trois semaines à composer tout un volume pour répondre à M. Hume, tandis que quatre pages tout au plus auraient suffi pour accorder à l'auteur Anglais tout ce qu'il demandait.

Que fait-il pour éclaircir un sujet qu'il n'a fait qu'obscurcir davantage par des phrases encore plus sombres que les précédentes. Il débute par une excuse qui est démentie par la longueur de l'épître.

Je suis malade, dit M. Rousseau, et peu en état d'écrire. Cela était vrai , on ne peut en douter ; j'en ferai l'analyse dans le cours de cette réfutation, sa maladie n'était pas peu (115) de chose, elle me paraît même incurable, et ce grand factum qui ne dit rien, et qu'il a pourtant su conduire à 68 pages d'impression le prouve encore mieux que le prétexte de sa maladie. C'est sa dernière pièce, qui annonce très éloquemment qu'il n'est plus en état d'écrire pour être entendu des lecteurs ordinaires qui n'ont pas le talent d'expliquer des logogriphes, et qui préfèrent aux sublimes obscurités les efforts de la raison et les chefs-d’œuvre d'un bon jugement.

Rousseau continue, mais vous voulez une explication, il faut vous la donner, et quelques lignes plus bas, je vous l'envoie, oui, bien la lettre, mais non pas l'explication. Elle sera longue, oui bien l'épître qui ne contient qu'une récapitulation de mille circonstances inutiles, qui ne tendent nullement à mettre en évidence la prétendue trahison de l'accusé.

Ah, mon cher Rousseau ! convenez que vous n'étiez plus à vous-même (116) quand vous écriviez. Je ne vis point dans le monde, j'ignore ce qui s'y passe ; je n'ai point de parti ; je n'ai point d'associé, point d'intrigue ; on ne me dit rien ; je ne sais que ce que je sens ; mais comme on me le fait bien sentir,  je le sais bien. Si vous appelez cela de l'explication, les sauvages l'appellent du galimatias en beau style. Je crois, ma foi, que vous auriez besoin d'un bon commentateur. La Sibille de Cume n'entortillerait pas mieux ses oracles, et je crois même qu'un nouvel Oedipe serait fort en peine d'expliquer clairement ce que vous vouliez dire, par je ne sais que ce que je sens, mais comme on me le fait bien sentir, je le sais bien.

Tout ce que je puis vous dire, c'est que je n'ai ouï tenir de semblables propos qu'à gens dont l'esprit n'était pas bien rassis. Je les plaignais, j'en fais de même à votre égard.

Je m'étonne que M. Hume se soit si fort alarmé par la lecture de votre lettre ; (117) il fallait qu'il fût bien bon ; quant à moi, je vous l'aurais renvoyée avec prière d'être moins éloquent, plus clair et plus équitable. C'est être injuste que de condamner ipso facto ses amis sur de simples conjectures.

Vous y promettez toutefois en ne consultant que votre ressentiment, de convaincre M. Hume de trahison, vous dites que vous voulez commencer par les indices et finir par les démonstrations. Si les tribunaux de judicature adoptaient cette nouvelle manière de juger, que d'innocents risqueraient d'être conduits au supplice ? J'aurais attendu de votre précédente façon de penser, que des indices vous en seriez venu aux preuves, et non pas à des démonstrations qui ne démontrent que vos frayeurs chimériques.

Voyez jusqu'où s'étend votre égarement ; s'il est permis à l'esprit humain de s'égarer, il ne lui est pas permis de courir jusqu'à la calomnie. Vous y êtes arrivé cependant, (118) et j'ose croire sans vous en apercevoir. Vous qui craignez tant les suites honteuses de la médisance, pouviez-vous dire, je quittais la Suisse fatigué de traitements barbares? Qu'auriez-vous dit de plus en vous échappant de Tunis ou de Salé ; en supposant que vous y eussiez été détenu dans les fers les plus durs et les plus honteux. Traitements, ajoutez-vous, qui ne mettaient en péril que ma personne, et laissaient mon honneur en sûreté. Pour prouver qu'en écrivant cette lettre, vous étiez bien malade, et que vous vous laissiez emporter par les accès du délire, je vais tracer une légère esquisse de ces traitements barbares, je démontrerai très clairement que votre honneur ne courait en Suisse aucun danger? et que votre personne y était moins en péril que partout ailleurs. Vous aviez choisi pour votre retraite Motiers-Travers, l'un des plus sains et des plus beaux endroits des montagnes du Comté de Neufchâtel ; (119) habité, surtout en été, par quantité de personnes estimables par leur mérite et leur affabilité. On vous y laissait vivre à votre fantaisie ; on vous y accueillait amicalement, et vous y étiez traité avec des égards qui pouvaient chatouiller l'amour-propre d'un Philosophe orgueilleux. Vos rêveries vous conduisaient selon vos souhaits et à pied, jusqu'au plus haut des montagnes voisines, et dans les bois où les charbonniers étaient assez surpris de vous rencontrer si souvent. C'est d'eux-mêmes de qui je tiens cette vérité ; je leur ai demandé ce que vous y faisiez ; je crois, me répondit l'un, qu'il y cueillait des fraises ; mais j'interprétais mieux sa réponse, et je sais que, savant dans la connaissance des plantes, vous ne faisiez ce trajet que pour herboriser.

Je suis bien certain que ce n'est pas de la part de ces bonnes gens qui, dans ce pays-là, sont bons et humains, que vous avez reçu des traitements barbares.

(120) Un ecclésiastique, M. le professeur de Montmolin, vous avait donné de prime abord des marques de son estime et de sa bienveillance ; l'un et l'autre vous devinrent à charge, et par des traits peu convenables à un Philosophe, vous fîtes tous vos efforts pour vous aliéner son amitié. Il voulait opérer votre conversion, tandis que vous vous entêtiez à vouloir en faire un prosélyte selon la Confession de foi de J. J. Rousseau. Ce n'est pourtant pas chez lui que vous reçûtes des traitements barbares. Avouez de bonne foi que vos trop profondes rêveries vous éloignent quelquefois du sein de la raison. Ce n'est pas en se cabrant contre les opinions reçues que l'on peut se faire aimer dans un village. Un Londres, un Paris ou quelques autres grandes villes fourmillent de gens qui aiment la nouveauté ; c'est là, ou les nouveaux systèmes peuvent trouver des partisans ; mais dans le cercle de deux ou trois hameaux, (121) les préjugés y sont trop profondément plantés pour les pouvoir déraciner avec de simples paroles.

Mais venons à l'époque où vous pourriez dire que vous reçûtes les atteintes d'un traitement barbare.

Vous aviez répété dans l'une de vos conversations, et d'après les Mahométans, que les femmes n’ont point d’âme; sans doute que vous n'étiez pas de leur sentiment, surtout lorsque vous fixiez votre chère gouvernante. Votre aveuglement sur sa conduite vis-à-vis de vos voisins et de vos locataires prouvait assez la bonne opinion que vous aviez de ses prétendus sentiments délicats. Celle-ci avait une âme, sans doute, et peut-être était-ce un présent que vous lui faisiez par reconnaissance. Mais vous le savez, les beaux sentiments ne peuvent émaner que d'une belle âme, et puis-je vous demander si Mademoiselle le Vasseur s'en est toujours glorifiée ?

Je sais bien que le Maréchal d'A. n'eût pas plus d'empire sur l'esprit (122) de sa Souveraine que votre gouvernante en a sur le vôtre. Permettez-moi de le prouver par le récit d'une anecdote récitée sur les lieux, par des gens dignes de foi.

Cette souveraine qui donnait des lois à votre cuisine et à votre conduite, n'avait pas moins de pouvoir sur votre confiance que sur votre trop aveugle crédulité. Bien persuadée que vous ne la démentiez jamais, n'eût-elle pas la lâcheté d'accuser une personne estimée, par une probité reconnue, d'avoir détourné d'un certain tiroir un louis d'or neuf. Quoique l'innocence ne s'abaisse pas toujours à se justifier, elle cherche cependant quelque consolation à le faire avec cet esprit de douceur et de naïveté qui lui est naturel. L'accusée s'adresse à vous en se déclarant innocente et incapable d'une telle bassesse ; elle s'imagine que l'Auteur d'un chef-d’œuvre, qui traite de l'éducation, doit être assez prudent pour suspendre son jugement jusqu'après un très (123) amplement informé, et qu'enfin il sera assez judicieux pour ne pas imiter les juges de Calas, ou tout au moins pour ne pas prononcer un arrêt sans préalablement avoir ouï le demandeur et le défendeur.

Mais point du tout, J. J. Rousseau plus despotique en cette rencontre que le grand Sultan, oublie les sages leçons que lui-même a données en défendant sa propre cause. Il se plaint de ce qu'on l'a jugé sans l'entendre, et veut lui-même condamner sans daigner écouter, et même sans confronter l'accusé avec l'accusatrice. Cela n'est ni beau ni honnête, et cette conduite si opposée à vos propres principes, s'éloigne furieusement de la raison et de l'équité. Doit-on juger de la beauté de l'âme de votre chère gouvernante par l'extrême confiance que vous avez dans tout ce qu'elle fait et ce qu'elle dit? L'accusée par prudence, s'adresse à vous, non seulement pour détruire le soupçon, mais pour vous alléguer toutes les (124) raisons qui peuvent concourir à prouver son innocence. A peine a-t-elle exposé le fait, que vous l'interrompez avec une vivacité peu convenable au Philosophe, pour lui répondre. Je sais ce que je dois penser là-dessus ; tout ce que vous me diriez n'est pas capable de détruire dans mon esprit la bonne opinion que je dois avoir de Mademoiselle le Vasseur, que je connais depuis longtemps incapable de m'en imposer ; et lorsqu'elle me dirait à minuit qu'il fait jour, je le croirais. Ah l'excellent juge! ah que cette phrase est admirable ! n'est-elle pas digne d'un Auteur célèbre que l'on place au rang des grands hommes de ce siècle. Convenez, M. le grand homme, que celui qui écrit aussi bien et avec autant de bon jugement que vous le faites dans quelques-uns de vos ouvrages, et qui, en même temps, parle si mal dans son domestique, est un protée tout à fait dangereux à la société.

Mademoiselle le Vasseur était, selon vous, (125) douée d'une âme trop noble et trop belle, pour oser calomnier votre hôtesse, vous l'en croyez sur sa parole, tandis que vous répétez que les femmes n'ont point d'âme. Quelques paysans racontent vos discours à leurs chères moitiés, et celles-ci, pour apaiser les fumées trop épaisses de votre imagination échauffée, vous menacent de vous faire prendre un bain froid dans la fontaine publique. Vous en fûtes quitte pour la peur, et voilà l'un des traitements barbares dont vous vous plaignez. Passons au second qui fut le dernier.

Un jour de foire, une troupe d'ivrognes s'attroupent à dix heures du soir devant votre porte en pestant contre vos sentiments erronés ou du moins qui leur paraissaient tels. L'un d'eux jette une pierre [14] (126) qui passe de la fenêtre dans votre chambre ; elle ne vous fit aucun mal. La justice, dont le Chef était votre protecteur déclaré, prend des informations pour poursuivre les coupables et les punir : on ne les découvre pas. Serait-ce cela que vous appelleriez un traitement barbare? C'est pourtant le seul que vous pourriez citer, s'il était permis à un homme de bon sens de se servir en pareille conjoncture de cette expression.

De tout ce que je viens de rapporter, vous prenez l'occasion d'étaler des frayeurs paniques qui vous font imaginer qu'on en veut à votre vie, tandis que près de votre retraite menacée, vous aviez un asile assuré. La communauté de Couvet vous offrait des combourgeois humains (127) et généreux qui se seraient empressés à vous donner des marques de leur protection. Mais vous vouliez changer d'air et de climat : il fallait, pour masquer votre humeur inconstante, enfanter des prétextes, et j'appréhende bien que ceux dont vous vous êtes servi ne soient pas applaudis par les hommes de bon sens. Pour vous convaincre que vous ne deviez pas éprouver des traitements barbares, on vous accompagne jusque dans l'île de saint Pierre, au milieu d'un lac, dans une terre inaccessible à vos ennemis ou du moins que vous croyez tels ; mais les Souverains de cet endroit-là jugent à propos de vous signifier de choisir un autre asile. La politique le veut, on craint que votre plume ne franchisse les airs pour inspirer aux habitants d'un Etat voisin des sentiments de patriotisme que l'on souhaiterait qu'ils n'eussent pas. Oseriez-vous nommer cette conduite un traitement barbare ? Que vos livres en (128) aient essuyé, j'en conviens : mais vous, en les composant, ne deviez-vous pas vous y attendre. Soyez plus équitable, ne taxez plus de barbares des peuples chez qui, malgré vos singularités, vous avez reçu les traitements les plus doux ; autrement je croirai que vous ne connaissiez plus la valeur des expressions. Puis-je mieux le croire quand vous alléguez pour les indices d'une trahison que l'on a tramée contre vous, ce grand éloge que vous faites des grands talents, et de l'honnêteté bien établie de M. Hume, et que vous accompagnez fort inutilement de la relation de votre voyage à Londres, passant par Strasbourg, Paris, etc. mais c'est à Douvres où je vous arrête Transporté, dites-vous, de toucher enfin cette terre de liberté, et d'y être amené par cet homme illustre[15] je lui saute au cou, je l'embrasse étroitement et sans rien dire, mais en couvrant son (129) visage de baisers et de larmes qui parlaient assez ; cela est vrai, ils en disaient même plus qu'il n'en fallait. On passe à des femmes quand on leur accorde ce qu'elles ont longtemps désiré, et à de jeunes écoliers à qui l'on distribue des prix, ces petits accès d'une joie immodérée qui s'évaporent aussi vite que les fumées d'un feu de paille ; mais des saisissements de cette nature, exprimés par les embrassements et les larmes d'un vieillard sexagénaire, ne sont que les avant-coureurs qui annoncent que le bon homme commence à tomber dans l'enfance ; convenez de cette vérité. Plus bas vous faites la question, je ne sais ce que M. Hume fait de ces souvenirs, vous voulez dire de ces tressaillements de joie, et vous ajoutez, j'ai dans l'esprit qu'il doit en être quelquefois importuné ; je crois qu'il l'était bien davantage lorsque vous lui en faisiez éprouver les effets. Des baisers, des embrassements réitérés et des larmes hors de propos, importunent toujours (130) un homme raisonnable, à moins que ce ne soit dans une première entrevue, après une longue absence, ou enfin à la suite de quelque événement miraculeux qui tienne du prodige. Le retour d'un parent échappé d'un naufrage ou d'un danger éminent ; celui d'un ami qui revient d'un voyage de long cours ; celui d'un fils que l'on croyait perdu, sont assurément des circonstances très touchantes ; mais que penser d'un homme avec lequel on vient de faire le même trajet, qui, à propos de botte, vous serre, vous étouffe, pleure et sanglote tout à la fois, s'imaginant par ces démonstrations sincères ou non, témoigner la plus vive reconnaissance ? En, vérité mon cher Philosophe, Erasme vous aurait mieux caractérisé que je ne puis le faire.

Je soupçonne que M. Hume s'apercevait bien que vous dégénériez à votre titre ; il n'osait pas vous le dire, et c'est à cause de son silence que vous le soupçonnez dans la (131) suite de vous trahir, et c'est de ce seul soupçon que vous tirez les indices qui précédent les démonstrations qui doivent, selon vous, faire preuve contre lui. Hélas, que je vous plains ! poursuivons : vous avouez avoir été fêté et bien vu de tout le monde en arrivant à Londres, et quelques lignes plus bas, vous vous plaignez que toutes les marques d'estime que l'on vous avait prodiguées se métamorphosèrent subitement en froideurs et en indifférence même jusqu'au mépris. Je vais vous en expliquer clairement la raison : l'Angleterre, par quelques-uns de vos ouvrages, avait conçu de vous et de vos talents une si haute idée qu'elle ne croyait faire que ce qu'elle devait à sa propre réputation en vous accueillant de la manière la plus distinguée. Elle voulait payer, en vous faisant du bien, ce qu'elle avait oublié d'accorder à l'immortel Milton et à quelques autres Ecrivains célèbres qu'elle avait laissé mourir (132) dans les bras de l'indigence ; enfin les nombreuses éditions de l'Héloïse et d'Emile vous avaient acquis en fait de morale la même réputation que Pamela en fait de roman avait acquis a Richardson, et peut-être quelques bourgeois de Westminster espéraient-ils que par le secours de la métempsycose, Pope, Steele ou Adisson étaient ressuscités dans la personne de J. J. Rousseau. Vous aviez déjà par-devers vous des traits de plume que vos plus grands ennemis ne pouvaient se dispenser d'admirer, à moins que d'être des parfaits ignorants : avec ces titres, vous arrivez à Londres ; mais on n'y avait pas encore vu entre les feuillets de vos livres, ces caprices, ces boutades et ces singularités qui vous sont naturelles et qui ne cadrent du tout point avec les usages reçus. Comme nous sommes des êtres créés pour la société, nous sommes faits pour les hommes, et si je vous ai bien pénétré, vous vous êtes follement imaginé que les (133) hommes n'étaient faits que pour vous. Les Anglais attendaient de l’Auteur du Contrat Social qu'il serait le premier à leur prouver par sa conduite que chaque homme ici-bas, mais surtout un savant, devait se prêter, selon ses forces, à resserrer les liens de la bonne société ; mais loin de vous approcher d'eux, vous désirez avec affectation une retraite obscure. Vos bizarreries vous en éloignent ; ils vous tournent le dos ; ils ont raison ; vous ne voulez pas qu'ils aient tort ; mais vous prétendez que c'est M. Hume, qui les a empêché de vous courtiser et de s'acheminer dans votre solitude pour y aller voir la pièce curieuse. A le bien examiner de prés, ce ne sont point les propos de l'historien des Anglais, ce sont vos comportements et vos singularités qui les ont fait fuir : ils n'auraient pas mieux traité le grand Newton, Clarck et Swift, si ces hommes immortels se fussent singularisés comme vous le (134) faites, par des traits qui dénotent plus d'orgueil et de présomption que de candeur et d'humilité. Si les Anglais ne vous ont pas mieux traité, ne vous en prenez qu'à vous-même, et non pas à M. Hume.

Je ne m'attends pas que vous serez de mon sentiment, je m'en console en considération qu'il y en aura bien d'autres que vous.

Pardonnez à mon exactitude, mon cher Rousseau, je ne veux rien laisser échapper dans votre lettre qui ne puisse me conduire au but où je vise. Je veux tâcher de vous définir, et de vous caractériser avec tous les traits qui vous conviennent. Votre amour-propre vous dira que je me suis trompé, mais ceux qui vous ont fréquenté seront, peut-être, d'un avis tout différent.

Je continue la lecture de votre factum, et j'y rencontre une petitesse qui me fait soupçonner que J. J. Rousseau, ainsi que la plupart (135) des petits esprits, se plaît quelquefois à ne s'occuper que de niaiseries.

M. Hume vous avait donné, dites-vous, des marques de son attachement, mais celle de faire faire votre portrait en grand ne fut pourtant pas de ce nombre. En vérité je n'en puis plus, je perds haleine ; ou vous ou moi nous sommes fous ; c'est l'un des deux. Si vous dites que c’est moi, je vous le pardonne de bon cœur ; enfin c'est donc ma folie, j'y consens, qui me fait remarquer dans ce reproche, que vous placez sans doute au rang des indices, une folie de six pieds six pouces au-dessus de la mienne ; mais je soutiendrai toute ma vie que tout ce qui accompagne ce reproche n'est pas moins insensé. Preuve que vous n'étiez pas de sens rassis en le lui faisant, c'est qu'après que l'accès qui vous l'avait dicté commençait à s'affaiblir, vous avouez sans peine que vous pouvez avoir tort de l'avoir fait ; vous (136) ne l'avez donc fait que sur un soupçon des plus légers, et qui vous faisait entrevoir dans ce procédé de la mauvaise volonté. Convenez qu'il n'y a rien de plus inquiétant dans le monde qu'un esprit perpétuellement soupçonneux, et qui croit voir dans la démarche la plus innocente les intentions les plus criminelles.

Je vous pardonnerais si vous eussiez dit après avoir étudié quelque temps le génie de la nation, les Anglais se sont mis dans le goût de meubler leur appartement, ou avec les portraits ou avec les estampes des grands hommes qui se sont acquis, soit par leurs talents ou par des traits singuliers, une réputation immortelle. Comme on recherche l'empreinte de Belizaire, de Benjamin Johnson ou de quelques autres, sans doute pouvait avoir dit M. de Ramsay [16] à M. Hume, on ne sera pas moins curieux d'acquérir (137) celle du fameux J. J. Rousseau, et nous partagerons le bénéfice.

Ce soupçon pouvait être fondé sur ce qui se passe journellement en Angleterre à cet égard, mais en supposant que l'ostentation et la vénalité eussent triomphé dans ce procédé, il n'y avait pas là de quoi se mettre en frais de plaintes ni de reproches : bien au contraire, l'amour-propre de l'Auteur de l'Héloïse y trouvait toujours son compte ; mais les petits génies interprètent toujours de travers ce que l'on fait même pour leur avantage. J. J. Rousseau le sait et les imite ; que penser de l'esprit de ce grand homme ! il avait bien raison de dire qu'il pouvait avoir tort de s'attacher à cette vétille, mais ce n'est pas dans cet endroit seul que l'on s'aperçoit qu'il s'égare; venons aux autres.

Tout ce qu'il dit concernant le soin que prit M. Hume de son pur mouvement à solliciter pour lui une pension, témoin le zèle que (138) cet Anglais mit à cette affaire, ne fait point l'éloge du fond d'un caractère honnête. Il avait été recommandé à M. Hume déjà instruit de ses disgrâces, et mieux encore de sa réputation d'homme de Lettres. Il lui avait offert de lui procurer un asile, en espérant toutefois que Rousseau en profiterait pour faire valoir ses talents. Une brochure de J. J. Rousseau fixé en Angleterre, aurait été un billet de banque, ou une lettre de change payable à vue. La traduction de cet ouvrage était d'un prix convenable à un bon traducteur ; et soit que M. Hume ou quelque autre à sa dévotion, se fût chargé d'une pareille tâche, le profit en était clair et certain. La nouveauté séduit, et la réputation en impose.

Voltaire rimerait Cendrillon, la Belle au bois dormant et les contes des Fées, que la foule des esprits médiocres s'empresserait à les acquérir ; et le grand débit de ces puérilités enrichirait également l'Auteur (139) et l'Imprimeur : c'est le cours des choses du monde, c'est un torrent par lequel les plus sages quelquefois se laissent entraîner.

Rousseau ferait un traité sur la nature des éléments, ou sur l'origine des plantes, et grossirait un in-quarto par des obscurités éternelles, que l'on voudrait acquérir le volume pour l'accoler aux autres chefs-d’œuvre de l'Auteur.

Voulez-vous, mon cher Collègue en productions superflues, que je vous parle franchement ; je crois que M. Hume, dès votre arrivée en Angleterre, s'aperçut bientôt, à vos embrassades, à vos saisissements, à vos larmes, à vos transports de joie et à vos emportements, que l'excès de la reconnaissance vous avait tourné la cervelle. Dès que parurent vos boutades et vos caprices, il se douta bien qu'il ne vous manierait pas comme de la cire, que sa rhétorique ne serait pas capable de vous faire écrire quand votre fantaisie ne le voudrait (140) pas : que d'ailleurs, vous ne lui paraissiez pas assez ouvert, pour lui communiquer ni vos projets, ni vos systèmes. Il soupçonnait que votre esprit était égaré ; mais il n'osait pas lui-même s'en convaincre en en faisant l'épreuve à ses dépens. Comment se délivrer honnêtement du fardeau dont il commençait à sentir toute la pesanteur ? Il ne pouvait le faire, sinon qu'en sollicitant pour vous une pension. Vous y souscrivez aux conditions d'un consentement dont vous ne pouvez, dites-vous, vous passer sans manquer à votre devoir ; et quand ce consentement arrive, vous manquez à votre généreux protecteur, à votre ami, à vous-même, à un grand Roi, et à son Ministre, votre Mécène auprès de lui. Quoi ! tant de contrastes à la fois ne seraient pas la preuve de l'aliénation de l'esprit ? Oh ! parbleu mon cher Rousseau, j'en appelle à vous-même, quand l'accès de votre délire sera passé. Mais hélas ! (141) je crains bien que votre maladie aille toujours en empirant.

Autre preuve d'aliénation d'esprit. Londres vous devient un séjour incommode : vous aimez la campagne ; on vous y conduit ; vous hésitez follement sur le choix de deux ou trois maisons, tandis que sûrement la première aurait été du goût d'un homme raisonnable. Enfin vous arrivez dans une habitation solitaire, commode et agréable ; le maître de la maison prévoit tout, pourvoit à tout, rien ne vous manque, vous y êtes tranquille, indépendant et heureux : c'est le tableau que vous en faites, et j'ajoute, moi, que vous vous trouviez à couvert des mauvaises intentions de ceux que vous appelez vos ennemis ; mais non, c'est là, dites-vous, qu'ils deviennent plus cruels que vous ne l’aviez encore éprouvé. Pourquoi cela? parce que les ressorts de votre esprit étant usés, votre imagination se détraque, vos pensées s'éloignent des objets qui (142) sont enchaînés à la raison pour ne s'attacher qu'à des chimères. Il me semble que je vous vois pensif et rêveur, et que vous ne vous réveillez qu'à l'aspect des fantômes et des soupçons qui, dans vos rêveries, vous font la guerre.

Tant d'éloges et de plaintes prodigués alternativement tantôt aux soins et tantôt aux procédés de M. Hume à votre égard, ne sont sûrement pas des indices ni des démonstrations des maux prétendus qui vous accablent, ni de la trahison que vous dites avoir été tramée contre vous. Je pense que M. Hume a raison, quand il dit que tous vos ennemis se réunissent en vous seul. Vous voulez que l'on croie absolument que vous n'en auriez aucun si vous étiez venu seul en Angleterre. Nommez donc ces ennemis ! vous pourriez citer quelques mauvais plaisants et tout au plus deux ou trois semblables à M. Walpole ; mais dans le vrai on n'y a jamais cassé vos vitres, et ce que (143) vous appelez froideurs, indifférence et mépris, ne sont autres choses que les témoignages d'une charitable pitié, parce qu'on s'apercevait que la maladie dont vous êtes attaqué ne vous laisse de relâche que pour empirer. En voici, non pas l'indice, mais la preuve évidente : était-ce à vous à emboucher la trompette pour publier vous-même, que l'Angleterre s'honorait d'être votre refuge, qu'elle en glorifiait avec justice ses Lois et son Gouvernement ? Ne dirait-on pas que J. J. Rousseau était d'une trempe si parfaite, qu'il fallait que tout un royaume se fît un honneur particulier de l'accueillir et de le protéger !

Pouvons-nous, mon cher confrère, nous autres pauvres barbouilleurs de papier, pouvons-nous, dis-je, sans égarement, nous servir du langage des maîtres de la terre, ou des héros fugitifs et injustement persécutés, à moins que ce ne soit pour faire parler ceux que nous faisons sortir de la coulisse ? Malgré (144) tout l'honneur que l'Angleterre s'était fait de vous recevoir, les papiers publics qui s'étaient empressés de chanter vos louanges, sifflent tout à coup la palinodie ; cela est bien dur j'en conviens, surtout pour ces petits génies qui ne pensent qu'à eux-mêmes; mais pour les âmes fortes toujours occupées des choses au-dessus du commun, ces revers ou plutôt ces petits traits de lâcheté littéraire sont des piqûres si légères, qu'à peine ont-elles le temps de les sentir. Dites-moi, dans laquelle de ces deux classes voulez-vous que l'on vous place?

Tout ce que vous dites encore sur l'accueil que vous fit un grand Prince à Paris ; sur le peu d'empressements que l'on fit de continuer à vous fêter, après que l'on vous eût étudié à Londres ; sur le manque de politesse de certains particuliers à votre égard ; sur les flagorneries de M. Hume, qui plaçait exprès votre Héloïse sur sa table ; sur la visite de M. Penneck ; sur votre bourse qui n'était pas vide,(145) et sur la manière de vous faire l'aumône, de manière à vous en sauver l'embarras, ne sont que des minuties auxquelles je ne veux pas dire un esprit stoïque, mais même un homme raisonnable, ne prête pas la moindre attention.

Si tous les hommes étaient obligés de compasser toute leur conduite et leurs actions d'après votre exemple, il ne s'en trouverait pas un seul qui ne pût croire que l'autre voudrait le trahir, n'eût-il fait que d'éternuer en sa présence.

Vous savez ce que j'ai prononcé touchant la lettre que M. Walpole a publiée sous le nom du Roi de Prusse, je n'ai pas applaudi à ce procédé indigne d'un galant homme ; mais vous, en vous en plaignant, êtes-vous en droit de vous servir des expressions échappées de la boue des halles ?

Le terme de Jongleur soit dans la bouche ou sous la plume brillante de J. J. Rousseau, est un solécisme qui ne se pardonnerait pas (146) à un écolier de sixième. Le sage ne parle jamais, même de ses ennemis qu'avec décence, si ce n'est pour eux, ce doit être pour sa propre réputation.

C'est à M. le docteur Tronchin à qui s'adresse cette épithète, et celui qui la lui donne n'ignore pas que ce Médecin n'a jamais fait le métier de bateleur. Il est vrai que ses ordonnances presque toutes savonnées, [17] et qu'il prodigue à toutes sortes d'infirmités quelconques, le font passer pour un charlatan, et non pas pour un jongleur qui court les places publiques pour y débiter de l'onguent et des emplâtres.

Une telle calomnie n'est sûrement pas du style de Démosthène, elle (147) ne convient qu'à un Auteur bas et rampant, elle déshonore moins celui à qui elle s'adresse, que celui qui s'en est servi ; mais peut-elle, avec les soupçons qui l'accompagnent, aider à fournir un indice à J. J. Rousseau contre M. Hume? non, elle ne fournit que la preuve d'un esprit ombrageux, d'un homme qui voudrait que celui qu'il croit être son ami intime, fit une guerre ouverte à tous ceux qui ne sont pas les siens, ou qui ne peuvent pas l'estimer à sa fantaisie.

La manœuvre de Lettre [18] qui suit cet article, n'est pas plus un indice de trahison que le serait l'un des soupçons chimériques de l'Auteur d'Héloïse. Les regards secs, ardents et moqueurs de M. Hume, en fixant le nouveau débarqué, et qui inquiétaient tant le pauvre Rousseau, n'étaient autre chose que l'étude du caractère et de l'humeur de ce Genevois. L'historien Anglais (148) se demandait tout bas si cet homme n'avait pas fait banqueroute à la raison et au bon sens, ou si le mal dont il paraissait attaqué était sans remède? Je m'étonne que M. Hume ait pu demeurer si longtemps à s'apercevoir que son protégé était pour le moins autant infirme d'esprit que de corps, surtout après que Rousseau suffoqué de sanglots et inondé de larmes, se fut jeté à son cou en s'écriant, non, David Hume n'est pas un traître ; s'il n'était pas le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir.

Tout ceci bien interprété, après de mûres réflexions, prouve bien mieux l'aliénation de l'esprit de celui qui se livre à ses extravagantes émotions, que des soupçons en l'air ne pourraient indiquer une trahison.

Je m'étonne que l'Anglais n'ait pas rompu dès le lendemain toute liaison avec le Genevois. Peut-être craignait-il de se méprendre, peut-être n'osait-il pas le faire, soit par ménagement pour lui à l'égard de (149) ce que le public aurait pu penser de ce procédé peu charitable, ou soit pour ne pas s'attirer de toutes parts les reproches de ceux qui savaient qu'il avait offert à ce Philosophe errant un asile en Angleterre.

Quant aux petits coups flatteurs réitérés sur le dos de Rousseau, pendant que celui-ci embrassait et arrosait de ses larmes son bienfaiteur, de même que ces paroles : Quoi, mon cher Monsieur ! eh, mon cher Monsieur ! quoi donc, mon cher Monsieur ! n'ajoutant rien de plus, ne sont pas des procédés qui indiquent, comme l'insinue M. Rousseau, une trahison. Ce sont les consolations ordinaires que l'on prodigue à tous ceux qui paraissent émus par de violents transports ; on me les a prodigués quelquefois pour arrêter les effets d'une bile trop échauffée ; les uns se servent des mots de cher ami, d'autres de dear Sir, ou mon cher Monsieur, qui est l'équivalent, et quelquefois embrassent l'affligé, pour lui témoigner leur (150) compassion et la part qu'ils prennent à son excès de sensibilité. Ces consolations sont de tout pays; mais il arrive ordinairement que les esprits égarés interprètent à leur guise et du mauvais côté, même ce que l'on fait pour leur propre bien.

Je comprends que dans une lettre, l'amitié peut quelquefois employer ces expressions douces et tendres dont les amants se servent pour exprimer leur ardeur ; mais que J. J. Rousseau compose tout un roman sur l'étroite liaison qu'il a contractée avec un confrère, je ne puis lui accorder tout le bon sens dont peut se piquer un homme raisonnable. Je lui dis tout net, plus j'aperçois d'emphase et d'affectation dans les témoignages réciproques d'amitié entre deux amis ou qui se nomment tels, moins je pense que le cœur ait part à leur correspondance, on doit toujours se défier de celui qui flatte jusqu’à l'excès. Est-il quelque amant, tout passionné qu'il fût, qui pourrait (151) prodiguer à sa maîtresse des expressions plus tendres que celles dont Rousseau se sert en parlant de son ancien ami M. Hume. Quel repos, dit-il, peut-on goûter dans la vie quand le cœur est agité ! troublé de la plus cruelle incertitude, et ne sachant que penser d'un homme que je devais aimer : je cherchais à me délivrer de ce doute funeste, en rendant toute ma confiance à mon bienfaiteur, et plus bas , je le prie de m'aimer à cause du bien qu'il m'avait fait, et quelques lignes plus bas il se plaint que cet ami en lui écrivant, ne lui dit pas un mot sur le principal sujet de sa lettre, ni sur l'état de son cœur dont il devait si bien voir le tourment.

Je réponds sur ce dernier article, que M. Hume s'apercevait bien par ces phrases romanesques, que l'Ecrivain cherchait matière à enfanter de nouveaux soupçons, et que lui parler de l'état et du tourment de son cœur,  c'aurait été jeter de l'huile sur le feu plutôt (152) que de l'éteindre ; mais me voici arrivé à la trente-huitième page de la lettre que J. J. n'était pas en état d'écrire, parce qu'il disait être malade. Qu'aurait-il fait de plus se portant bien ? C'est pourtant en débutant qu'il promet une explication et des indices sur la trahison dont  il accuse son ami. J'ai relu deux fois cette épître, et je veux être écorché vif si j'ai pu apercevoir le moindre éclaircissement sur le fait dont il est question, je n’ai pu y découvrir que le progrès de sa maladie qui se manifeste à chaque ligne, et qui de phrases en phrases va toujours en empirant. La preuve de cette vérité, c’est qu’à mesure que la plume de l’Ecrivain coule sur le papier, il perd tellement la mémoire, qu’il ne s’aperçoit pas que lui-même se contredit dans ses propres aveux, et s’il s’y soutient, ce n’est que par la répétition des soupçons qui sont très sûrement la cause primitive de son mal.

Ce qui m’y réjouit, c’est d’y trouver (153) un homme unique en son genre qui voulait absolument que ses amis l’eussent tous été de M. Hume, qu'il aime comme on aimerait une jolie femme, et que M. Hume fît la guerre à tous ceux que lui Rousseau n'aimait pas, sans trop savoir pourquoi, ou qu'autrement cet Anglais ne serait qu'un traître abominable.

Plus on tourne de feuillets, et plus on remarque que le malade ne dormait pas en les remplissant, mais que ses assoupissements lui suscitaient des rêves de longue haleine. En voici un qui l'a beaucoup effrayé, c'est encore un soupçon mais d'une espèce tout à fait caustique ; son imagination le fixe attentivement; ce n'est point une ombre qui passe, c'est un spectre hideux qui lui présente M. d’Alembert, non pas à Wootton, mais à Paris, une plume à la main, et limant avec toute l'éloquence dont ce savant est doué, la lettre publiée sous le nom du Monarque (154) Prussien. Il proteste, et dit qu'il est convaincu que ce ne peut pas être un autre qui en soit l'Auteur ; il culbute ce soupçon sur un autre, et prétend que c'est à cette épître qu'il doit attribuer les froideurs qui succèdent à l'accueil brillant qu'il avait reçu dès les premiers jours de son arrivée à Londres. C'est ce qu'il appelle un indice, qui le conduit à la preuve ; elle est d'une nature si singulière et si nouvelle que je parierais bien qu'on n'en a jamais vu de semblable ; la voici, à l'instant un trait de lumière vient l'éclairer, et comme si l'action se passait au pied du trône de la vérité, il voit clairement, à la faveur de cette vision indubitable, le foyer du complot qui se tramait contre lui en Angleterre, pour le trahir. De quelle manière le trahit-on, et pourquoi ? il n'en sait rien, ni moi non plus.

Un autre rêve encore agité par de nouveaux soupçons, lui fait voir qu'il n'avait été attiré en Angleterre qu'en vertu d'un projet qui commençait (155) à s’exécuter, mais dont il ignorait le but ; il sentait le péril sans savoir où il pouvait être ni de quoi il avait à se garantir.

Je demande à tout Lecteur sensé ce qu'il est possible de comprendre par cette triple énigme ? Cruel effet d'une maladie incurable, et dont on peut aisément deviner les suites et les progrès ! Que doivent penser des personnes raisonnables en lisant toutes les absurdités qui se suivent en foule dans le reste de cette lettre ! On y retrouve à chaque page les mêmes griefs : les mêmes soupçons y reviennent si souvent à la charge, qu'en dépit d'une lueur de beau style, on ne peut s'empêcher de s'écrier : l'Auteur est fou et ne le sait pas, le public s'en doute et ne s'en aperçoit pas, et ses partisans ne le croiront pas qu'ils ne le voient aux petites maisons.

Cent indices de cette vérité pourraient se tirer de quelques autres articles que je supprime dans la (156) crainte de tomber dans des répétitions toujours ennuyeuses. L'excès de l'affliction dont le malade se tourmente lui-même de gaieté de cœur, et qui ne roule le plus souvent que sur des bagatelles, annonce en effet une âme agitée par tant de passions différentes, qu'il n'est pas possible que l'esprit de cet homme là puisse jamais reprendre les fonctions attachées à des procédés raisonnables. Orgueil apparent, amour-propre invincible, vaine gloire, crainte, frayeur, amitié déréglée et seulement à moitié étouffée par le désir d'une vengeance autant injuste qu'impuissante, s'entrechoquent et se battent perpétuellement dans le cerveau timbré de ce pauvre Genevois.

Autre preuve de folie tirée de la même lettre, et qui dénote les désirs de vengeance dont je viens de parler.

M. Hume avait écrit comme on l'a dit ci-dessus à J. J. Rousseau sur un objet essentiel et d'où son bien-être (157) dépendait ; il lui avait mandé que l'affaire concernant la pension qu'on voulait lui faire était enfin terminée. Non seulement le Genevois se fait gloire de n'avoir pas daigné répondre à ce zélé et généreux solliciteur, mais il se vante orgueilleusement d'avoir envoyé sa réponse au général Conway. Il trouve ce procédé si charmant qu'il s'écrie, faisant allusion à M. Hume: premier soufflet sur la joue de mon patron ; il n'en sent rien. Lorsqu'il dit que l'imposteur a des complices en Angleterre, c'est-à-dire, que l'Auteur du libelle était en liaison avec M. Hume, il répète, second soufflet sur la joue de mon patron ; il n'en sent rien. Il continue en faisant remarquer que dans sa lettre au Général il avait affecté de ne point parler de celui qui lui avait servi de Mécène, et répète encore, troisième soufflet sur la joue de mon patron ; et termine sa phrase en s'écriant, pour celui-là, s'il ne le sent pas, c'est assurément sa faute : ensuite il ajoute, (158) il n'en sent rien. Est-il rien de plus insensé et de plus extravagant que ces sortes de jeux de mots indignes de la plume d'un homme qui veut trancher du philosophe ?

Autre preuve de folie ; M. Hume, prétend J. J. Rousseau, n'a pour amis que ses ennemis ; il nomme Voltaire, d'Alembert, Tronchin et Walpole, tandis que tout le mal que ces ennemis lui ont fait se réduit à n'avoir pas voulu applaudir à ses rêveries, et que l'un d'eux l'a tourné en ridicule par une mauvaise et sotte plaisanterie.

En voici une autre : Rousseau déclare lui-même qu'il ne peut écrire à M. le général Conway qu'en remplissant sa lettre de phrases obscures, sans cependant en alléguer la raison. C'est un Protée qui veut qu'on le devine.

Dans un autre endroit, il avoue que la tête lui tourne en lisant le billet par lequel M. Hume l'avertit qu'il ne saurait rester plus longtemps à Londres pour son service, et il ne sent pas (159) que l'Anglais lui fait cette menace pour le déterminer à accepter la pension qu'on voulait lui faire. Je souhaiterais bien qu'on voulût essayer de me faire tourner la cervelle à ce prix-là ; je croirais bien plutôt que ce serait le moyen de la remettre dans son assiette, surtout si l'excès du chagrin l'avait dérangée.

Je continue de lire, et tourne cinq feuillets où je n'aperçois que continuation de soupçons, suppositions chimériques, plaintes outrageantes, afflictions déplacées et injures atroces contre M. Hume, à qui il fait un crime impardonnable de s'être intéressé en sa faveur et malgré lui, auprès du Roi et de ses Ministres.

Me voici enfin arrivé à ces quatre mots fameux qui ont fait tant de frayeur à notre pauvre malade, mots prononcés par M. Hume dans l'erreur d'un rêve, ou si l'on veut, lorsqu'il ne dormait pas : Je tiens J. J. Rousseau ; voilà le dénouement (160) qui arrive de cette pièce toute singulière ; c'est dommage que Melle le Vasseur n'ait pas paru sur la scène, on aurait pu en composer une comédie réjouissante, intitulée le Fou sans le savoir. Ce sont ces quatre mots qui, selon ce Philosophe ombrageux, sont une preuve plus que convaincante d'une trahison manifeste, à laquelle il peut en ajouter deux autres ; la première, des regards longs et funestes tant de fois lancés sur lui, et la seconde, des petits coups flatteurs sur le dos accompagnés des mots de cher Monsieur. Mais voici un autre accès de la maladie de cet honnête homme. C'est dans le fort du délire qu'il s'écrie, oui, M. Hume, vous me tenez, je le sais, mais seulement par des choses qui me sont extérieures : vous me tenez par ma réputation, par ma sûreté peut-être. Apparemment que le malade rêvait et se figurait qu'on vouloir le coffrer ; et c'est en s'abandonnant à cette frayeur qu'il voit déjà l'exultation barbare de ses implacables (161) ennemis, et que le public qui est toujours pour les services rendus ne le ménagera pas. Qu'il prévoit la suite de tout cela, et quelle est-elle ? que les gens sensés, ajoute-t-il, qui sont en petit nombre qui ne sont pas ceux qui font du bruit, comprendront que loin que ce soit lui qui ait pu rechercher cette affaire, elle était ce qui pouvait lui arriver de plus terrible. Moi, je dis que les gens sensés ne jugent point sur les discours de la calomnie, qu'ils ne se livrent point à bras ouverts à des soupçons chimériques, et qu'ils attendent que les athlètes aient paru sur l'arène, avant que de juger lequel des deux a combattu avec le plus de courage et le plus de prudence, et que ce n'est pas à celui qui a crié au meurtre avant de recevoir un coup, auquel ils applaudissent. Un verbiage en entraîne un autre ; le malade habile dans l'art des paradoxes tombe dans le délire, et prononce en soupirant amèrement : oui, M. Hume, vous me tenez (162) par tous les liens de cette vie, mais vous ne me tenez ni par ma vertu, ni par mon courage, indépendant de vous et des hommes, et qui me restera tout entier malgré vous ; je suis accoutumé à leur injustice, et j'ai appris à les peu redouter.

Pourquoi les craint-il donc tant ? Si votre parti est pris, ajoute le malade, le mien ne l'est pas moins ; mais s'il eût pris son parti en homme courageux, aurait-il poussé de pareils gémissements, puisqu'il déclare que si son corps est affaibli, que jamais son âme ne fut plus ferme. Il faut convenir ici que le malade est bien à plaindre : que d'écarts ! que d'égarements ! Il convient de sa maladie par l'affaiblissement de son corps, sans s'apercevoir que son esprit s'en ressent furieusement ; il soutient que son âme ne fut jamais plus ferme, et par cette affirmation même il en fait voir toute la défaillance. Voyons comme il prouve cette fermeté héroïque : quelque opprobre, dit-il, qui m'attende et quelque malheur (163) qui me menace, je suis prêt. Quoiqu'à plaindre, je le serai moins que vous; et je vous laisse pour toute vengeance le tourment de respecter malgré vous l'infortuné que vous accablez. Un héros de coulisse n'en pourrait pas dire davantage à l'approche du glaive d'un tyran de théâtre. Est-ce là le langage d'un homme que l'on ne persécute, si je peux me servir de cette expression, que pour le rendre plus heureux, et dont enfin on cherche à alléger les soins et les peines en lui offrant et en le pressant vivement d'accepter une pension ?

Combien en est-il de pauvres Auteurs infortunés qui voudraient être exposés à pareille persécution ! Pour moi, je ne me ferais pas tant tirer l'oreille, et ma résignation aux volontés de mes généreux protecteurs leur prouverait bientôt que je ne suis pas J. J. Rousseau. Un élève du Parnasse ne doit jamais rougir de recevoir des bienfaits mérités par des travaux qui coûtent (164) des soins et des veilles, et presque toujours l'altération de la santé, excepté que la fortune d'ailleurs n'ait pas pourvu à ce qui convient à l'honnête homme pour être heureux, ou que des exploits lucratifs, ou des charges honorables ne leur tiennent lieu d'héritage. Ce qu'il y a de plus drôle dans ce démêlé, c'est que notre malade, en achevant une lettre de soixante-six pages, est surpris de la force qu'il a eu de l'écrire. Le public doit l'être bien davantage, lorsqu'il y trouve que ce pauvre incurable convient que si l'on mourait de douleur, il en serait mort à chaque ligne ; mais que doit-on penser quand il dit que tout est également incompréhensible dans ce qui se passe ; que n'a-t-il ajouté, dans tout ce qu'il a écrit sur ce sujet ! Une conduite semblable à celle de M. Hume n'est pas dans la nature, elle est contradictoire, et cependant, il ajoute, qu'elle lui est clairement démontrée. Puisque cela est ainsi, pourquoi ne démontre-t-il pas lui-même (165) cette clarté sur laquelle il jette lui-même les ténèbres les plus épaisses ? S'il était véritablement convaincu, persuadé de la prétendue trahison dont il accuse M. Hume, s'écrierait-il ? abîme des deux côtés ! je péris dans l'un ou dans l'autre, je suis le plus malheureux des humains si vous êtes coupable. Peut-on demander à un homme de qui l'on a dit, que l'on sait positivement qu'il nous a trahi, si c'est bien lui qui est le traître ? peut-on après l'avoir convaincu de trahison, le prier d'avouer son crime ? peut-on révoquer en doute son intégrité quand il nie, et qu'il exige d'être confronté avec l'imposteur pour le confondre ? pourquoi ne lui accorder ni l'une ni l'autre de ses demandes ? peut-on lui écrire, je suis le plus vil des hommes si vous êtes innocent ; et vous me faites désirer d'être cet objet méprisable, si c'est moi qui vous ai faussement accusé de trahison. C'est clairement avouer que l'accusation que l'on a faite n'était (166) fondée que sur des soupçons ; que l'on s'y est livré avec chaleur, et qu'au lieu de les éloigner, on les a appelés à son secours pour lâcher inconsidérément cet indigne jugement téméraire que l'on veut faire recevoir comme la preuve du crime supposé. Peut-on s'égarer avec tant d'opiniâtreté sans être soupçonné de la plus haute folie ?

Je touche bientôt à la fin de cette trop longue épître qui, en débutant, promettait des indices appuyés par des démonstrations qui devaient prouver clair comme le jour la trahison de M. Hume : mais le malade a oublié sa promesse, et ne produit que des nuages plus sombres et plus épais les uns que les autres ; il finit par les mêmes soupçons, et il est si peu convaincu de la vérité du fait que lui-même a mis en question, qu'il conjure son ami soupçonné de lui avouer son crime. Si vous êtes coupable, lui dit-il, ne m'écrivez plus ; si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Voilà (167) à quoi se borne le pauvre Rousseau ; sont-ce là des indices ? peut-on croire que le Lecteur prendra ces doutes pour des démonstrations ? M. Hume était fort heureux de ce que J. J. n'était pas en pouvoir de lui faire appliquer la question. J'aurais parié que les tourments n'eussent pas été épargnés, et malgré toute l'innocence de l'accusé, il lui aurait sûrement fait avouer de force ou de gré qu'il l'avait trahi ; l'exécution n'eût pas tardé de s'ensuivre, car les fous n'ont pas beaucoup de penchant à pardonner. Si j'avais quelque chose à reprocher à M. Hume, ce serait d'avoir si longtemps envisagé ce Genevois comme un homme qui se portait bien.

Je me figure que M. Hume avait charitablement attribué, comme lui-même le dit, aux prétendus malheurs de J. J. Rousseau, la cause de son accablement, et qu'enfin il n'avait attribué les démonstrations de joie du Pèlerin qu'à la perspective (168) riante qui le conduisait en pompe en Angleterre pour le faire arriver au comble de ses vœux. Un esprit bien sain n'est pas insensible à un changement de fortune, qui le fait passer de la douleur au plaisir ; mais sa joie se modère par la force de la raison qui l'avertit de ne rien outrer. Il prévoit tout le ridicule qu'il s'attirerait par des transports extravagants ; il témoigne sa reconnaissance par une conduite uniforme et par des sentiments raisonnables ; il ne se laisse point effrayer par un mot inconséquent, ou par de longs regards qui ne sont que l'effet d'une distraction ou d'une profonde réflexion ; enfin il se prête humainement aux faiblesses d'un ami, parce qu'il est convaincu qu'il n'eût pas sans défauts.

Si un homme prend le contre-pied de cette conduite, on peut aisément conclure et dire que la machine est détraquée, parce que les ressorts en sont usés. On a des yeux et des oreilles ; on voit, on écoute, (169) on examine, on réfléchit et l'on agit en conséquence. D'où l'on peut conclure qu'il était facile à M. Hume de s'apercevoir dès les premiers jours après qu'il eût connu personnellement l'Auteur d'Héloïse, que cet Ecrivain était fort malade ; j'avoue que les intervalles de santé qu'il avait de temps à autres, pouvaient embarrasser le docteur Anglais ; mais comme ces intervalles n'étaient pas de longue durée, il ne fallait que réfléchir pour être à même de ne pas irriter le mal par des procédés qui n'en apportent pas le remède.

Les caprices et les singularités de J. J. et auxquels on s'était déjà prêté charitablement à Paris, étaient sûrement les premiers symptômes de cette maladie, laquelle, au lieu de se guérir, n'a fait que s'accroître pendant son voyage en Angleterre. En fallait-il plus pour s'en apercevoir, que ces transports enthousiastes avec lesquels ce Genevois s'écrie, non, David Hume n'est pas (170) un traître ! Il faudrait n'avoir jamais vu d'esprits aliénés pour en juger autrement.

Convenez, bon J. J., que c'était une folie des plus visibles que de vous imaginer que l'on ne vous conduisait en Angleterre que pour vous y déshonorer, vous y trahir et vous y perdre. En était-ce une moins forte que de faire naître vos ridicules soupçons sur un mot échappé dans l'erreur d'un rêve ? Non, ces paroles, je tiens J. J. Rousseau, prononcées avec transport soit en veillant ou en dormant, n'indiquent pas plus une trahison, que si M. Hume eût dit, j'aime de tout mon cœur le philosophe Genevois. N'aviez-vous jamais réfléchi sur la nature et sur l'origine des rêves ? Que je vous plains et que je me plaindrais bien davantage, si j'étais assez malheureux que de vivre ou de voyager avec vos pareils !

Le plus beau rêve n'est que le plus grossier mensonge ; si vous n'en convenez pas, je croirai que (171) vous êtes du nombre de ceux qui dorment sans jamais rêver, et qui rêvent sans cesse en veillant. C'est le partage des fous, et la plus grande preuve de leur folie c'est d'ajouter foi aux rêves qu'ils font.

Vous souvenez-vous de la réponse de Caton à celui qui vint le consulter en lui racontant qu'il appréhendait l'événement de quelque malheur sinistre, parce qu'il avait rêvé que les rats avaient mangé ses souliers. Tranquillisez-vous, lui répondit le philosophe Romain, rien n'est plus naturel que cela : que des rats rongent des souliers, la chose est possible ; mais vous auriez tout à craindre et tout à redouter si les souliers eussent mangé les rats. Je vais, en remontant à la première idée que j'avais conçue du point de vue de M. Hume, développer la suite de son rêve : quand il prononça je tiens J. J. Rousseau c'est comme s'il eût dit : j'ai heureusement pu attirer au Nord cet homme célèbre qui a déjà fait tant de (172) bruit vers le Sud, et qui est encore en état par la beauté de son style, la profondeur de ses réflexions, et l’élévation de son génie, de composer quelque ouvrage qui sera recherché : je le traduirai, ou le ferai traduire ; par ce moyen, je pourrai mieux tirer parti de mes talents ou des siens. Après quoi il s'éveille et pense aux moyens de réaliser un si beau songe ; pour cet effet il projette de solliciter pour ce Genevois une pension, afin que n'étant pas importuné par l'indigence, il puisse limer ses productions et les rendre dignes des applaudissements du public. Enfin nous serons contents tous les deux, nous acquerrons une nouvelle réputation dans la république des Lettres ; et je n'y perdrai rien du côté des faveurs de la fortune.

Si un pareil projet pouvait passer pour une trahison, je serais tenté de croire que l'auteur Anglais était un traître ; mais ne l'étant pas, J. J. Rousseau a très mauvaise grâce (173) de faire tant de bruit pour de si bonnes intentions.

Je me perds dans mes réflexions, quand je considère que M. Hume ait pu demeurer si longtemps sans s'apercevoir du dérangement d'esprit de son compagnon de voyage, qu'il ait eu la constance d'entreprendre une justification, toujours inutile vis-à-vis d'un homme de cette trempe.

Je ne dis pas que la dernière et longue épître du malade dût demeurer sans réponse; mais pourquoi pousser la complaisance au-delà de ses bornes ? L'Anglais en peu de lignes peint au parfait la maladie de son ami. Il la connaissait donc ; pourquoi le combattre comme s'il eût eu l'esprit tout à fait libre. Voyons comme il le dessine d'après nature. Rousseau, dit-il, reste en sa présence quelque temps assis, ayant un air sombre et gardant le silence. N'est-ce pas là un avant-coureur du délire ? Il répond aux questions qu'on lui fait avec beaucoup d'humeur; n'est-ce (174) pas les suites ordinaires de l'accès primitif du mal? Il se lève brusquement, et après avoir fait quelques tours dans la chambre, se jette à corps perdu sur les genoux de M. Hume, l'embrasse, lui serre le cou comme pour l'étrangler, et s'écrie comme un fou qui a peur que l'on ne découvre son mal : Mon cher ami, me pardonnerez-vous jamais cette extravagance? M. Hume veut apaiser les frayeurs de Rousseau par des consolations; et il appelle cela une scène très touchante : il a bien de la bonté, je l'appellerais moi, très ridicule. On plaint les fous ; on doit les secourir ; mais il est de la prudence de s'en éloigner, et de la sagesse de ne pas faire attention aux caresses non plus qu'aux invectives dont ils nous accablent.

Dans toutes les lettres de M. Hume, il s'y trouve autant de clarté, que dans celles de son ami d'obscurité et de subterfuges. Plus J. J. Rousseau va en avant, plus il s'enfonce dans les ténèbres, les (175) petits esprits qui ne savent lire que des mots artistement rangés, ne courent qu'après l'énigmatique pour avoir le plaisir de deviner à faux ; mais les gens sensés qui aiment le solide et le clair, ne le regarderont jamais que comme un homme prêt à tomber dans les accès d'une fièvre chaude.

La lettre de M. Walpole à M. Hume du 26 juillet 1766, ne fait ni l'éloge de l'esprit, ni celui du caractère de cet Anglais. S'il eût eu du jugement et de la candeur, il eût dès Paris même pu reconnaître par les singularités du Genevois, que cet homme n'était plus à lui-même, ni aux autres. A quoi bon se cuirasser pour faire la guerre aux fous ! La pauvreté seule de celui qu'il cherchait à humilier, devait l'empêcher de le jouer dans une lettre supposée. Insulter aux malheureux sans en avoir un sujet légitime, c'est afficher une âme dure et incapable de compassion. Le sieur Walpole ajoute qu'il a une parfaite (176) indifférence sur ce qu'on pensera de son procédé vis-à-vis de Rousseau ; c'est à la fois braver la voix publique et les honnêtes gens. Si cet Anglais dont les aïeux n'étaient ni fort riches ni fort illustres, eût regardé de plus près, il aurait vu que Rousseau n'était pas aussi méchant que lui, et qu'il n'avait pas le cœur ingrat ; mais que quand un homme a l'esprit troublé, il n'est guère possible de le bien caractériser, parce qu'il change de propos et de conduite à chaque instant.

En suivant les réflexions de M. Hume, qui succèdent à l'épître de M. Walpole, je remarque que celui-ci suppose toujours le Genevois expatrié, doué de toute la présence d'esprit d'un homme sensé. Dans cette supposition il a raison de le peindre avec les traits qu'il emploie pour le rendre méprisable aux yeux du public ; mais en se rappelant lui-même les larmes et les transports de son ancien compagnon de voyage, et ses singularités, il devait (177) plus que personne s'être aperçu de ses égarements, et le traiter en conséquence. Comme il ne pouvait que le consoler ou le plaindre, l'animosité et le mépris ne devaient pas paraître ni dans l'une ni dans l'autre de ses lettres, et cependant voici le portrait qu'il en fait.

Quoique M. Rousseau paraisse ici faire le sacrifice d'un intérêt considérable. Il veut dire de la pension dont il a été parlé : il faut observer cependant que l'argent n'est pas toujours le mobile des actions des hommes, sur qui la vanité a un empire bien plus puissant, et c'est le cas de ce prétendu Philosophe.

C'est par ce même trait de haine et de vengeance, que l'on s'aperçoit que M. Hume n'avait pas été assez pénétrant pour découvrir la maladie de J. J. Rousseau ; mais est-il de la grandeur d'âme d'un cœur humain, de se servir de flèches empoisonnées ? En voici une décochée par le philosophe Anglais : un refus (178) fait avec ostentation de la pension du Roi d'Angleterre, ostentation qu'il a souvent recherchée à l'égard des autres Princes, aurait pu être seule un motif suffisant pour déterminer sa conduite. Ah ! de grâce, M. Hume, que pensera-t-on de la vôtre, en versant par torrents le fiel et le bitume sur celle de l'un de vos confrères en Littérature? Oui, cette impérieuse ostentation serait condamnable dans un homme de bon sens ; mais une ostentation de cette espèce, accompagnée de toutes les circonstances qui l'ont précédée et suivie suffisait pour faire connaître l'aliénation d'esprit de cet objet de la plus charitable compassion.

Que diriez-vous de celui qui vous reprocherait de n'avoir pas la bouche au milieu du front? Que diriez-vous, si vous entendiez un homme reprocher à l'un de ses anciens amis, dans le fort de l'accès d'une fièvre chaude, qu'il a tort de s'abandonner aux transports qui l'agitent, et qui lui ferait un (179) crime d'avoir voulu se jeter par la fenêtre et qui ensuite se tournerait de votre côté, en disant que cette fièvre serait un motif suffisant pour déterminer sa conduite ? Sachez que vous et moi connaissons moins ce qui roule sur nos têtes que ce qui se trouve sous nos pieds. Des revers inopinés, des renversements de fortune, des injustices atroces, des frayeurs émanées d'un tremblement de terre, les flammes d'un incendie, des conspirations contre nos jours ou notre bonheur, et mille autres accidents auxquels nous sommes tous exposés, ont troublé quantité d'hommes doués des plus grands talents. Ayons donc pour les malades de cette espèce, la même indulgence que nous souhaiterions que l'on eût pour nous si nous étions de ce nombre.

N'avez-vous jamais ouï raconter des propos de ce fou qui se disait le Père éternel? Si quelqu'un se fût avisé de l'accuser sérieusement devant le juge d'être le plus impie (180) des blasphémateurs, je suis très persuadé que l’accusateur eût été condamné d'aller loger sous le même toit. Peut-on supposer de l'orgueil et de l'ingratitude à quelqu'un qui serait à l'agonie? est-on dans cet état capable de sentir l'influence que les passions peuvent avoir sur notre âme? Or, peut-on douter que la folie ne soit l'agonie de l'esprit humain ?

Les amis de M. Hume qui ont caractérisé le pauvre Rousseau, veulent que l'absurdité de ce qu'il avance dans ses lettres à M. Hume, n'est pas une preuve de mauvaise foi. Ils ont raison ; mais ils l'eussent mieux défini en disant que c'en était une très visible de l'affaiblissement de son esprit. Fixons le tableau qu'ils font de cet homme-là. Le voici : il se regarde, disent-ils, comme le seul être important de l'univers, et croit bonnement que tout le genre humain conspire contre lui. Son plus grand bienfaiteur étant celui qui incommode le plus son orgueil, (181) devient le principal objet de son animosité. Il est vrai que pour soutenir ses bizarreries, il emploie des fictions et des mensonges ; mais c'est une ressource dans ces têtes faibles, qui flottent continuellement entre la raison et la folie, que personne ne doit s'en étonner.

Que l'on oppose mon opinion, ou ce que j'ai déjà dit ci-devant avec ce qu'on vient de lire, et l'on verra si M. Hume avait lui-même beaucoup de raison que de vouloir lutter avec un malade de cette espèce ; mais voyons ce qu'il dit lui-même. J'avoue que je penche beaucoup vers l'opinion de mes amis : quoiqu'en même temps je doute fort qu'en aucune circonstance de sa vie, il ait joui plus entièrement qu'aujourd'hui de toute sa raison.

J'en appelle au jugement des lecteurs sensés, et je me persuade que ce paradoxe leur fera remarquer que celui qui l'avance s'aveugle de propos délibéré pour n'examiner en lui-même que les progrès du ressentiment le plus insensé. D'où (182) je conjecture que M. Hume n'est pas encore aussi malade que J. J. mais qu'il montre déjà quelque disposition à le devenir. C'est encore l'auteur Anglais qui veut que même dans les étranges lettres que Rousseau lui a écrites, on retrouve des traces bien marquées de son éloquence et de son génie. J'en conviens, la toile en était bien lustrée et brillante, mais le fil en était pourri. Jamais homme de bon sens, quelque éclairé qu'il puisse être, ne pourra reconnaître dans ces Lettres étranges que le tissu embrouillé d'un sublime galimatias. Les fous causent et écrivent quelquefois avec beaucoup de feu et d'enthousiasme, mais leur éloquence est toujours entrecoupée par des fictions si ridicules, et des propositions si absurdes, que l'on ne peut s'empêcher de reconnaître leur égarement. La plus grande faute de M. Hume, c'est de n'avoir pas voulu reconnaître celui d'un homme qui en faisait voir tous les jours de sa vie, (183) et d'une nouvelle espèce. Peut-on dire que Rousseau jouissait de toute sa raison en promettant des indices et des démonstrations qui, au bout de trente-huit pages, n'arrivent pas. Il paraît bien plutôt par cette même épître, et les visions qu'elle contient que la République des Lettres va prendre le deuil, et se lamenter de la perte d'un héros qui sûrement aurait illustré ses fastes, si la raison ne l'avait pas abandonné pour toujours.

Un anonyme qui s'est donné le titre de Rapporteur de bonne foi, a déjà prononcé ses arrêts sur le différend ou plutôt la querelle pitoyable entre M. Hume et Rousseau. Il fait pencher la balance du côté du second ; en cela il sera toujours fort louable de s'être déclaré pour celui qui gémit, ou qui, par un excès de sensibilité, paraît le plus affligé. Je n'ai jamais connu que de réputation ces deux Auteurs célèbres, j'ai quelquefois ouï faire l'éloge de leurs productions par (184) gens du premier mérite, et qui je crois, étaient plus capables que moi d'apprécier les talents. J'avoue à ma honte que j'ai trop peu recherché les productions de l'auteur Anglais, surtout depuis le reproche que lui fit le général Barrington, de n'avoir pas été fidèle dans sa relation de la conquête de la Guadeloupe. D'ailleurs tout ce que je puis en dire, est que je pense que ses talents et son mérite personnel lui ont mérité en Angleterre, en France et même ailleurs, des applaudissements et l'estime des honnêtes gens. C'est un homme du monde qui aime la bonne société, qui la recherche, qui en est recherché ; et qui, ne voulant pas se singulariser, se prête aux mœurs et aux usages du siècle, peut-être, avec trop de complaisance. Je connais mieux les ouvrages du misanthrope genevois qui m'ont quelquefois émerveillé, et quelquefois fait penser qu'il se trompait dans ses spéculations. Peut-être avais-je tort; (185) mais, dit Boileau, un Clerc pour quinze sols peut siffler Attila ; je m'attends bien de l'être, peut-être à meilleur marché. Si M. Hume a un peu dérogé au titre d'homme de Lettres dans la conduite qu'il a tenue dans cette affaire, J. J. Rousseau n'y a sûrement pas recueilli des lauriers bien flatteurs ; mais pour ce qui concerne la probité, l'on peut, sans outrer son éloge, avouer qu'il ne s'en est jamais écarté. Pour bien juger ou définir le fond de son caractère, et remonter à la source d'où sont partis ses égarements, il faudrait commencer à le considérer dans son premier état, le voir dans sa plus tendre jeunesse une lime à la main, et revêtu du tablier de garçon horloger ; ne quitter cette profession que pour être exposé à beaucoup de revers et d'infortunes, surtout après son changement de religion. Le suivre dans ses voyages en Italie et ailleurs, faufilé parmi gens de tous états et de toutes conditions, depuis le bonnet ducal (186) jusqu'à la houlette ; c'est pourquoi je me persuade que les replis du cœur humain peuvent lui être mieux connus que s'il eût toujours vécu dans le sein de l'opulence. Les talents et les connaissances qu'il a acquis sont une preuve bien certaine qu'il était né avec un goût naturel pour l'étude des Belles-Lettres ; mais que n'ayant eu que lui seul pour guide dans cette carrière épineuse, il n'a pas toujours suivi le chemin qui conduit au temple de la modération ; ce qui est sans doute la cause qu'il a outré bien des systèmes, plus admirables en spéculation qu'ils pourraient l'être en pratique. J'aurais aussi quelque penchant à croire que la lecture des Auteurs tragiques, comiques et romanesques avait fixé ses amusements :  ce qui aurait beaucoup contribué à lui donner du goût pour ces grands sentiments, cet excès de sensibilité et cette fierté déplacée qu'il ne met que trop souvent en oeuvre, et qui, dans le fond, ne (187) conviennent qu'à de grands personnages, et surtout à des Héros de théâtre.

Je m'imagine encore que les Poètes anciens et modernes, les Orateurs de l'ancienne Rome et de l'antique Grèce, et les Philosophes de tous les âges, ont tour à tour déraciné de son âme la tige des faux préjugés qui, de nos jours, sont la honte du genre humain, ou qui, tout au moins, révoltent les esprits éclairés.

On remarque que la nature l'avait fait naître avec ce germe spirituel qui, bien cultivé, forme les grands génies ; mais que faute de bons principes, et voulant trop embrasser à la fois, l'occasion de devenir un véritablement grand homme lui est échappée.

Destiné par sa naissance à s'attacher à des travaux mécaniques, il les abandonne pour ne plus s'appliquer qu'aux talents agréables ; il débute par remporter des prix académiques ; ses productions, dans un (188) genre tout à fait nouveau, le font remarquer : la nouveauté plaît, on y applaudit, et J. J. en ne s'éloignant plus de ce genre, était heureux ; mais il prend les ailes d'Icare, il veut s'élever au-dessus de sa sphère, il veut, sans appui et sans vocation, devenir législateur ; il échoue dans son projet ; cela seul, capable d'ébranler même l'esprit le plus stoïque, pouvait détraquer les ressorts de son imagination ; il ne s'en aperçoit pas ; il veut, malgré vent et marée, entrer au port, il y échoue en voulant s'y ancrer; prêt à périr, il brave le destin, et le destin qui se joue des mortels, ne lui sauve la vie que pour la lui rendre plus amère et plus douloureuse.

Malgré ses infortunes, ses productions l'introduisent pendant quelque temps parmi le beau monde ; et s'il apprend à le connaître, ce n'est que pour s'en séparer. Plus il fait des efforts pour s'en éloigner, plus le beau monde s'excite (189) à le fêter, il est insensible à ses caresses. Il fuit ; on court après ; on l'arrête, il s'échappe encore : on veut le voir, il se cache. Dès lors, sa misanthropie commence à se manifester ; mais comme tous les excès sont dangereux, elle dégénère en singularités, qui auraient dû depuis longtemps le faire regarder comme un homme qui, de propos délibéré et de gaieté de cœur, s'éloigne du bon sens et de la raison, uniquement pour ne s'attacher qu'à des visions et à des chimères. Cet homme ne veut plus être fait pour les hommes ; on dirait à le voir agir, que ce sont eux qui doivent être faits pour être en bute à ses boutades et à ses caprices. Ne veut-on pas se prêter à ses sentiments romanesques et à ses frayeurs ridicules, on devient tout à coup son plus grand ennemi? Il crie à la trahison, à la perfidie ; il pleure, gémit, enfin il tombe dans l'enfance ; c'est ce que l'on peut dire sans l'outrager. (190)

D'ailleurs sa probité, sa simplicité, sa pitié envers les affligés et sa sobriété ont toujours fait la base de son caractère ; je ne dis rien de trop en affirmant que tous ceux qui l'ont accusé de noirceur d’âme ou de méchanceté étaient les plus méchants des hommes. Personne n'a lieu de se plaindre de ses frauduleux ressorts, il n'en connut jamais. La soif de l'or ne l'altère pas, il semble ne respirer que pour jouir d'une parfaite indépendance : toute son ambition se borne à vouloir être lui seul son roi, son maître et son législateur. Si c'en est une, voilà sa folie; on ne s'en aperçoit que parce que la fortune l'a privé des moyens de la cacher. Au tableau que je viens de faire, reconnaissez J. J. Rousseau ; je crois même qu'il aurait pu disposer à son gré de tous les objets qui fixaient son premier point de vue, s'il eût voulu tant soit peu se prêter aux généreux penchants de ceux qui se faisaient un mérite de l'accueillir et de le protéger. Combien de fois lui en ont-ils offert les moyens? y avait-il de la sagesse à les refuser? C'est son orgueil, s'écrient ses ennemis ; c'est sa folie, leur répondent ceux qui s'y connaissent mieux. Rousseau n'en convient pas, parce que de toutes les maladies, celle-ci est la seule que les malades ne veulent pas avouer ; pourquoi? parce qu'ils n'en ressentent pas les douleurs.

Demandez-le à M. Hume en colère contre le Genevois expatrié ; demandez-le à tel homme que ce puisse être dans l'accès d'un transport frénétique : il ne vous récitera que des rêves, des mots entrecoupés par des gémissements, des sanglots et quelquefois des larmes.

Que J. J. Rousseau, de sens rassis, vous fasse le tableau de la conduite d'un esprit égaré, et qui serait positivement la peinture de la sienne dans le fort de ses égarements, il vous dira avec tout le sublime de la rhétorique, que cet homme a perdu la tête, qu'il faut le saigner, (192) le baigner et lui faire prendre une potion d’ellébore ; mais faites ce compliment à ce Philosophe, il vous donnera bientôt des preuves qu'il ne sent ni ne connaît son mal. Ses transports et ses emportements colériques en seront sur le champ la preuve. Pour se venger, il demandera du papier ; et armé de plume et d'encre, Dieu sait comme il vous habillera : ne l'a-t-il pas lui-même avoué, quand il écrivit à M. Hume que celui-ci n'ignorait pas, que l'on sait fort bien qu'il ne faut que le mettre en colère pour lui faire faire bien des sottises. Qu'est-ce que des sottises qui proviennent des accès d'une violente colère ? ne sont-ce pas les preuves d'une conduite extravagante, ou de la plus haute folie ? Il y a quelque apparence que deux sortes de folies agissent alternativement sur l’âme et l'esprit de ce Genevois. Folie paisible et supportable, et folie frénétique. Je ne m'attacherai qu'à démontrer que la première domine sur l'autre, (193) et que ce qu'on appelle orgueil, ingratitude et méchanceté, ne sont autres choses que les effets de la maladie dont il est visiblement attaqué.

La preuve que Rousseau n'est point orgueilleux, c'est qu'il ne se fait aucun scrupule de fréquenter indifféremment toutes sortes de personnes de quelques conditions qu'elles soient, pourvu qu'il les croie d'honnêtes gens. Si ce sont des esprits unis quoique bornés, il ne leur fait pas ressentir cette sotte supériorité que veulent avoir, en dépit de l'égalité humaine, quantité d'Ecrivains de nos jours, qui s'imaginent être d'une nature plus excellente que ceux qui ne barbouillent point de papier. Notre Philosophe malade n'affecte pas de mettre les poings sur les côtés en parlant à des hommes confondus parmi le vulgaire ; cependant son antagoniste veut faire entendre que l'orgueil est son vice dominant. Est-il quelqu'un qui paraisse plus humble (194) dans sa parure et dans ses discours familiers ? M. Hume lui prête une soif ardente pour les richesses, en disant que pour s'en désaltérer il affecte aux yeux du public une extrême pauvreté : cette médisance est démentie par le désintéressement avec lequel cet homme a abandonné la plupart de ses productions aux Libraires.

On m'opposera peut-être l'orgueil et le mépris des richesses que Diogène fit paraître vis-à-vis d'Alexandre ; mais n'a-t-on pas fait de ce cynique le portrait comme d'un fou de la première classe ?

Rousseau n'est point ingrat ; il pousse même la sensibilité et la reconnaissance à l'excès lorsqu'on l'a obligé, témoins ses transports et les larmes dont il arrosa le visage de M. Hume lors de leur arrivée en Angleterre ; au reste, je suis assez de son sentiment lorsqu'il dit qu'on ne peut pas marchander sur la reconnaissance comme sur une pièce de drap. Il n'est point (195) méchant, et tous les traits de méchanceté que l'on décoche sur son caractère, ne sont que les suites de la prétendue ingratitude dont on l'accuse. Si quelqu'un s'avisait de faire la question en demandant d'où peut provenir l'égarement de l’esprit de cet Auteur si estimable par quantités de beaux traits répandus dans ses Ouvrages? je répondrais qu'il faudrait remonter jusqu'aux temps de sa première condition, et le voir passer de la boutique d'un horloger dans le temple des Muses. Le voir voyager tantôt bien et le plus souvent mal à son aise, exposé à des chagrins et à des revers qui n'affermissent pas l'esprit humain. Ne voit-on pas tous les jours que de grandes tribulations, de même que les excès de joie et de tristesse, ou quelquefois une frayeur excessive peuvent, selon la faiblesse du tempérament de ceux qui y sont exposés, opérer le bouleversement des sens, et frapper les fibres du cerveau jusqu'au (196) point que l'âme et le cœur peuvent attaquer les nerfs, ralentir ou précipiter la circulation du sang, et enfin priver du plus au moins la réflexion et le discernement de leurs fonctions ordinaires. On remarque qu'autant d'hommes affligés de cette maladie, autant de maladies différentes dont la plupart sont incurables.

N'est-il pas des fous que l'on est obligé d'enchaîner et de garrotter ; d'autres plus dociles, mais sujets de temps à autres à des transports frénétiques qui exigent les mêmes précautions, d'autres qui, à la vue du public, pensent, parlent et agissent comme le reste du gros des hommes, et dont les égarements d'esprit ne paraissent qu'aux yeux de ceux avec lesquels ils vivent ; d'autres dont la folie semble être attachée aux phases de la lune, et dont la maladie est couverte par les différentes interprétations que l'on fait de leurs passions et de leur conduite.

Combien de fois ne prend-on pas pour un défaut du cœur ou du sentiment ce qui, dans le fond, n'est qu'une altération ou faiblesse de l'esprit humain?

Je crois que c'est dans ces dernières classes que l'on peut placer J. J. Rousseau, sans qu'il puisse s'en offenser, puisque ce genre de maladie le purge entièrement des vices du cœur et de l'âme dont ses ennemis l'accusent injustement.

Ouvrez l'histoire de France, n'y trouverez-vous pas un grand Roi qui, par trois accidents différents, eut le malheur d'être troublé. Le premier fut un coup de soleil, qui lui ayant causé des transports au cerveau, commença cette fâcheuse opération ; la seconde fut l'apparition subite d'un homme noir qui, à son passage dans une forêt, se présenta subitement à ce Prince en lui criant qu'on le trahissait, et que l'on conspirait contre lui ; et le troisième fut la chute d'une lance sur un casque, et dont le bruit (198) sonore effraya tellement ce bon Prince, qu'il se troubla au point qu'il s'imagina être livré à ses ennemis ; alors il entra en fureur, tire son épée, prend tous ceux qui se trouvaient devant lui pour des conspirateurs, fonce sur eux, court, crie, frappe et tue à tort et à travers jusqu'à ce qu'il tombe en pâmoison ou en délire : on est obligé de le lier sur un chariot, on le ramène en son palais. Il reprend ses esprits, rentre dans toute l'étendue de son bon sens, continue de gouverner des cinq, six et sept années de suite avec autant de sagesse que de prudence. Croirait-on qu'il laissait voir pendant les intervalles lucides que lui laissait son mal, toute la force d'esprit et la sagacité dont se pourrait glorifier le prince le plus accompli?

Que l'on réfléchisse sur ce passage, et sur la maladie de J. J. Rousseau, on y trouvera tout au moins, quant aux intervalles lucides, beaucoup de rapport ; ces intervalles (199) ne sont pas de si longue durée chez le philosophe Genevois, mais elles sont d'une nature capable de faire connaître que malgré qu'il n'y a point d'espèce de frénésie qui se ressemble, et qu'elles différent toutes, que cependant il en est qui se rapprochent. On en pourrait dire de même des passions violentes, comme de l'amour du jeu, de l'ivrognerie, de l'ambition, de la haine et de la vengeance, qui tiennent beaucoup de la force ou de la faiblesse du tempérament de ceux qui ont le malheur de s'y laisser emporter.

Il en est peu qui se corrigent par les exhortations ou les menaces qu'on leur fait en leur opposant les lois divines et humaines. Les plus entêtés prennent même pour des outrages les bons conseils que leurs amis ou leurs proches s'empressent à leur donner, et les autres ne se laissent persuader que par l'impossibilité, où les mettent les causes secondes, d'atteindre à leur but : (200) un amant, parce que l'objet qui ne peut le souffrir a des yeux pour un autre ; un joueur, parce que ses finances sont taries ; un vindicatif, parce que son adversaire est plus puissant que lui ; enfin, parce que l'homme, étant subordonné, est contraint de fléchir à l'approche des circonstances.

Il n'y a point de milieu, il faut que Rousseau convienne que sa maladie n'est autre chose que le dérèglement de son esprit et non pas l'effet de la perversité de son cœur. Je suis persuadé qu'un homme qui a tant soit peu sa réputation à cœur, préférera toujours de passer plutôt pour un esprit aliéné ou dérangé que pour méchant, insolent, orgueilleux et ingrat. C'est cependant avec ces dernières couleurs que M. Hume fait le tableau du caractère de son ancien ami. Il a tort, c'est pourquoi je conclus à ce que le public équitable oblige M. le philosophe Anglais à faire au philosophe Genevois, une réparation (201) complète en y joignant tous les frais, dommages et intérêts. J'ai dit plus haut qu'une violente frayeur peut considérablement contribuer à l'altération de l'esprit. Qu'on se rappelle ce terrible décret de prise de corps, qui, comme un coup de foudre, vint frapper l'esprit du Genevois, lorsque son Emile fut lacéré : frayeur, saisissement, consternation, amour-propre blessé à mort vinrent tour à tour jeter le trouble dans son âme ; son cœur, agité par différentes passions, palpite, s'évanouit et se resserre. Le public en avait ouï le coup, mais pouvait-il en ressentir les effets? J. J. Rousseau seul les sentait bien mieux que les soufflets en l'air qu'il envoyait à son patron par la poste : cette époque seule suffirait pour ébranler le plus ferme Stoïcien. A peine cet orage a cessé, que J. J. Rousseau en essuie encore un plus funeste à Genève : les journaux et les papiers publics l'annoncent, mais les Lecteurs n'en éprouvaient pas les (202) suites douloureuses. Le bon J. J. Rousseau était le seul que les carreaux de Jupiter avaient frappé. Le saint homme Job ne se trouva jamais dans une situation aussi accablante, et l'on sait que, dans l'excès de ses plaintes et de ses transports, sa colère le plongeait en quelque sorte jusque dans les bras du délire.

Tous ces revers inopinés et les plus affligeantes tribulations, disent certains raisonneurs opulents et heureux, ne sauraient ébranler le grand homme. Le Philosophe doit y être préparé ; quand elles arrivent, il fait ceci, ou il doit faire cela ; ah ! que j'en ai connus de ces brillants moralistes qui ne parlaient ainsi que parce qu'eux-mêmes n'avaient jamais eu que de très faibles déplaisirs ; mais combien en pourrais-je nommer, non seulement en Angleterre, mais partout ailleurs, qui, pour un intérêt de peu de chose, la perte d'un petit procès, la mort d'un parent, celle d'une maîtresse (203) et souvent moins encore, se sont abandonnés à des excès plus funestes jusqu’enfin à s'arracher la vie par l'eau, le feu, le fer ou le poison. Que ne profitaient-ils de leur stoïcisme ? pourquoi la plupart des hommes ne s'attachent-ils pas à mieux connaître les facultés de l'âme et de l'esprit? parce qu'ils s'appliquent trop à raisonner sur les événements, et ne réfléchissent que très rarement sur leur cause première.

Le Rapporteur de bonne foi, qui eut occasion de voir M. Rousseau à Montmorency, lui fait un compliment, par lequel on ne remarque pas qu'il se soit aperçu de la maladie qui affligeait plus son esprit que le corps de ce Philosophe ; il se charge de sa justification, elle lui fait honneur : il défend l'innocent outragé, et son plaidoyer lui attirerait encore plus d'éloges, si celui pour lequel il plaide se portait bien.

Une première lecture de l'Exposé (204) lui montre M. Rousseau singulier. On peut dire que la politesse se perfectionne de nos jours comme les modes; pourquoi ne pas dire malade ? La seconde le lui fait voir plein de candeur et de sensibilité ; pourquoi n'a-t-il pas ajouté le mot de trop, qui aurait mieux fait comprendre au lecteur que l'excès des passions de l'âme les fait dégénérer en faiblesse ; mais la troisième lecture de l'Exposé, en confirmant le jugement qu'il a porté sur cette affaire, c'est-à-dire, de trouver l'illustre Genevois innocent, innocence qui lui fait ressentir un tressaillement de joie en apercevant à la fois sa pleine justification, et l'évidence des torts de son adversaire. C'est beaucoup dire, sa pleine justification, en supposant qu'il se portait bien, et ce n'était rien dire de trop en convenant que sa maladie était manifeste. Dans le premier cas, il y a apparence que jamais Rousseau ne se fût brouillé avec M. Hume, pour des procédés indifférents, de (205) nul intérêt, et qui n'attaquaient point l'honneur. Comme aliéné d'esprit, de quoi accuse-t-il M. Hume ? d'être un traître : comment le sait-il ? qui est-ce qui le lui a rapporté? qu'il nomme l'accusateur, ou les témoins : il n'en fait rien, il ne produit que des soupçons ; il promet cependant des indices et des démonstrations, il ne tient pas parole : pour toute conviction, il fait parler un homme enseveli dans les bras du sommeil, à qui il fait dire je tiens J. J. Rousseau; et après avoir tiré mille fausses conséquences de ces paroles, il termine trente-huit pages d'écriture par demander à l'accusé s'il est vrai qu'il l'a trahi ? et preuve qu'il n'en savait rien, c'est qu'il confesse lui-même que, si cela n'est pas, il est le plus malheureux et le plus vil des hommes ; qu'il désire d'être cet objet méprisable, c'est-à-dire de trouver M. Hume innocent pour avoir le plaisir d'être prosterné devant lui, foulé à ses pieds, criant miséricorde, faisant tout (206) pour l'obtenir, publiant à haute voix son indignité et conclut par un paradoxe énigmatique, en disant, il n’y a point d'objection dont un cœur qui n'est pas né pour elle, ne puisse revenir. Je crois bien qu'un homme agité par les transports d'une maladie incurable peut s'égarer à ce point-là; mais qu'un homme bien sain comme vous, mon cher confrère en belle prose, puisse en lisant tant de folies ne pas s'apercevoir de l'aliénation de l'esprit de celui qui les a faites, c'est une de mes plus grandes surprises. Quoi! M. le Rapporteur, vous condamnez M. Hume d'avoir fait publier une brochure pour se plaindre, tandis, ajoutez- vous, que M. Rousseau n'a répandu les siennes que dans le secret de l'amitié ! Vous aviez sans doute oublié l'article du St. James Chronicle, où l'illustre Genevois apprend au public que son ennemi déclaré, l'Auteur de la lettre attribuée au Roi de Prusse, a des complices en Angleterre. M. Hume, (207) diriez-vous, n'y est pas nommé ; non, mais le public le soupçonne et le montre au doigt : ainsi en fait d'imprimé, c'est J. J. Rousseau qui est le premier agresseur. Ne défie-t-il pas ensuite M. Hume de faire imprimer tout ce qu'il a en main! Est-ce que de pareils défis ne sont pas des preuves d'un égarement marqué au coin de la plus haute folie? n'est-ce pas vouloir appeler un homme en duel, sans pouvoir l'accuser de nous avoir déshonorés? J. J. Rousseau a tort, M. Hume n'a pas raison : vous défendez mal le premier, et vous condamnez trop légèrement le second. Peut-être aurai-je moins de raison encore vis-à-vis de certains esprits, qui diront en lisant ceci, et moi, je vous siffle tous les quatre.

N’outrez pas la politesse, et ne dites pas qu'au jugement de plus d'une personne sensée, M. Hume n'a pas moins de vanité que de bienfaisance : vous auriez du dire avec toute la franchise dont je vous (208) crois capable, que l'ostentation et la vanité l'emportaient sur la bienfaisance ; parce que, lorsque celle-ci émane d'un principe généreux, telle que puisse être la conduite active et passive de l'obligé, le bienfaiteur observe un éternel silence sur ses bienfaits. Il peut, avec toutes les voies permises, repousser la méchanceté et les indignités de l'ingrat qu'il a obligé, mais loin d'en faire parade ou de les lui reprocher, il doit observer un éternel silence à cet égard.

J'ai déjà mis au jour les motifs qui pouvaient avoir engagé M. Hume à protéger l'illustre Genevois, et vous n'avez pas tout à fait bien remontré en insinuant que cet Anglais avait pris de l'ombrage en fixant avec trop de jalousie la réputation et les talents de Rousseau ; s'ils n'eussent pas été attaqués avec quelque différence de la même maladie, c'étaient deux astres qui, par les rayons éloignés de leur globe, auraient pu s'éclairer réciproquement, (209) pour ensuite communiquer au genre humain les lumières les plus intéressantes. C'est à quoi tout Ecrivain doit aspirer : c'est même dans cette idée que je vais encore donner un coup de pinceau aux devoirs de la bienfaisance.

Offrir des secours à un illustre malheureux sans le connaître autrement que par son mérite, lui procurer un asile plein d'agrément, voilà qui est digne d'une belle âme, et qui honore infiniment celui qui se plaît à couronner ce chef-d’œuvre du sentiment, par un oubli volontaire de ses services généreux ; mais si, non content de reprocher en public à l'obligé les dons qu'il lui a faits, il étale encore par ostentation ceux auxquels il n'a eu qu'une part indirecte, je soutiens qu'il s'est payé par lui-même d'une reconnaissance qu'il ne méritait pas ; mais que d'un autre côté l'obligé se cabre, s'irrite, se désole et crie à la trahison, à cause que son nouveau bienfaiteur (210) veut avoir son portrait en grand, à cause qu'il sollicite sans un plein pouvoir une pension pour lui, à cause que le hasard introduit dans la maison qu'ils habitent, des gens que Rousseau n'aime pas, à cause qu'il les soupçonne d'être en correspondance avec celui qui l'a plaisanté ; en vérité on ne peut s'empêcher de crier à la folie. En peut-on faire moins, lorsqu'il fait un crime à son ami de ses longs regards, de son ton de voix, de ses gestes, de son flegme et de son silence ? Etait-ce dans l'ordre des bienséances de montrer de l'humeur et des caprices outrés vis-à-vis de celui qui témoignait tant de bonne volonté pour lui ? N’y avait-il rien de plus choquant que de le bouder, de se lever brusquement en sa présence, de se promener en affectant les bras croisés, et tout à coup de se jeter à son cou, de l'embrasser, de pleurer, de lui demander pardon, et de s'écrier : non, D. Hume n'est pas un traître, etc. Combien d'autres (211) traits semblables ne pourrais-je pas répéter pour prouver que ce n’est pas ainsi qu'on doit agir à l'égard de ceux qui s'emploient à nous rendre heureux, et qu'une telle conduite, en remontant jusqu'à la maladie d'où elle dérive, est bien plus digne de pitié que de ressentiment?

Malgré toute la conduite réservée de M. Hume et toute la sagesse qui brille dans ses oeuvres, qu'il me permette de lui demander où étaient ses yeux et ses oreilles quand son nouvel ami s'abandonnait en sa présence à tant d'excès déraisonnables. N'était-il pas lui-même un peu affecté de la même maladie? Est-ce que celle que Rousseau apportait en Angleterre serait devenue épidémique au-delà de la mer ? Je serais tenté à le croire ; il fallait être bien préoccupé ou bien aveuglé pour ne pas se persuader que tant d'extravagances n'étaient que les accès de la maladie de ce Genevois, il fallait que M. Hume (212) fût bien malade lui-même pour ne pas s'en apercevoir, ou il fallait être bien méchant, après s'en être aperçu, pour faire succéder au ressentiment la plus méprisable de toutes les vengeances.

Enfin vous trouvez, M. le Rapporteur, qu'il est contre nature que M. Rousseau, d'abord si confiant et si sensible aux bienfaits de son ami, change ensuite tout à coup de langage à moins, dites-vous, qu'il ne soit prouvé, que ce Genevois ne soit échappé des petites maisons. Non, cela n'est pas encore prouvé; mais ce même changement, avec toutes les circonstances qui le précédent et qui l'accompagnent, dénote visiblement qu'il en prend le grand chemin. J. J. Rousseau s'égare de propos délibéré ; il demande une explication ; sur quoi la fonde-t-il ? sur des soupçons, ses doutes ne sont fondés que sur des conjectures très équivoques : il ne produit que des frayeurs chimériques. Quoi ! à cause que dans l'accès de son trouble, il s'est écrié (213) Non, David Hume n'est pas un traître, vous voulez que celui-ci le soupçonne de trahison ? s'il eût dit, oui , je soupçonne que David Hume est un traître ; alors l'Anglais sûrement aurait parlé. Si quelqu'un disait en votre présence, non, le Rapporteur de bonne foi n'est pas un menteur ; iriez-vous follement vous imaginer qu'il a voulu vous accuser de mensonge, ou prendriez-vous cette façon de parler pour une apostrophe injurieuse? Est-ce que M. Hume devait prendre l'affirmative pour la négative ? Je suis même certain que le silence dans pareille occasion prouve beaucoup mieux l'innocence, que tous les éclaircissements que l'on voudrait tirer d'une accusation si équivoque. S'il s'était récrié avec chaleur sur un pareil soupçon qui, entre nous, n'eût pas des plus galants, n'aurait-il pas donné à penser qu'en effet il tramait avec les ennemis de Rousseau un complot contre lui? C'est en considération du profond silence qu'il observa (214) alors, que je soupçonne cet Anglais d'être un homme fort sensé, mais qui l'aurait été davantage, s'il n'eût pas informé le public qu'il ne se connaît pas bien en hommes, et moins encore en gens aliénés d'esprit. J. J. Rousseau prouvait bien qu'il était de ce nombre ; en creusant jusqu'où cette prétendue trahison pouvait s'étendre, la chose ne valait seulement pas la peine de s'en inquiéter ; sa vie, sa liberté, ne couraient aucun danger. Son amour-propre seul s'y trouvait offensé : on ridiculisait un pauvre étranger, qui crie à la trahison, parce que ses singularités lui avaient attiré quelques plaisanteries qui ne sont point des complots, ni des coups de poignards : dans semblables rencontres, on patiente, on dissimule, on se tait pendant quelque temps, on voit venir. Si le soupçon est fondé, on saisit adroitement la preuve la plus claire et la moins équivoque pour faire connaître à un homme capable de jouer les (215) malheureux, que ses sentiments sont abominables, que son cœur se pourrit : ensuite on lui tourne le dos, on le console par le témoignage d'une bonne conscience, on l'oublie, on n'y pense plus.

Pouviez-vous ne pas remarquer que toutes les autres lamentations du philosophe Genevois ne roulaient que sur des vétilles dont une soubrette aurait eu honte de s'occuper. Quoi! se formaliser des froideurs ou des incivilités de gens avec lesquels on n'a nulle liaison ; prendre leur peu de savoir-vivre pour des mépris ou pour des insultes outrageantes ; remplir des pages entières pour relever avec aigreur des railleries qui sont de toutes les sociétés ! par exemple celle qui fut faite sur la préférence que le Genevois donna à Madame Garrick plutôt qu'au Musoeum, n'était pas un outrage assez grave pour mériter de s'en ressouvenir.

Il n'y a pas un homme sensé qui n'envisage l'auteur d'Héloïse comme (216) un esprit égaré, quand il commente et interprète les paroles de M. Hume, qui, soit en dormant ou en veillant, s'écrie, je tiens J. J. Rousseau : est-il plus sage quand il parle des regards longs et des profondes rêveries de l'auteur Anglais en le fixant? Si j'ai pu lire dans les idées de M. Hume, voici à ce que je m'imagine, les pensées qui accompagnaient ses réflexions. Est-il possible, disait-il en lui-même, que j'aie fait la sottise d'empaqueter avec moi cet extravagant ? est-il possible que j'aie pu concevoir le projet de rendre cet homme heureux malgré lui-même ? Cependant j'ai le public et mon honneur à ménager. Je ne puis lui tourner le dos subitement sans faire crier après moi : mes ennemis, même ceux qui ne voudraient pas du bien à cet Etranger, prendraient occasion, en écoutant ses plaintes, de me peindre de toutes les couleurs. Voyons, tâchons de nous tirer doucement cette épine du pied. (217) Faisons plus, sollicitons une pension pour lui, il est plus noble de dénouer l'amitié que de la rompre avec éclat ; je vois bien que cet homme n'est plus à lui-même ; mais de le déclarer tel, je m'exposerai moi-même aux railleries piquantes des mauvais plaisants dont le siècle abonde. Avez-vous pu annoncer ce Genevois, me reprocherait-on, pour un sage, tandis que l'Anglais aurait été un Caton vis-à-vis de lui ? Voilà, je crois, tout ce que M. Hume pouvait penser en fixant son compagnon de voyage. En êtes-vous bien sûr, me direz-vous? pas tout à fait, parce que si l'historien Anglais convenait que j'ai deviné juste, il se rendrait coupable de la plus grande folie, en ce qu'il n'est pas dans la nature d'intenter un procès à un fou, à moins que l'on ne soit de vingt-quatre carats plus insensé que lui.

Comment se peut-il, M. le Rapporteur, que vous ne vous soyez pas aperçu que le beau morceau (218) de la longue épître de Rousseau, et dont vous admirez le touchant et le pathétique, n'est autre chose que le témoignage de la faiblesse d'esprit de celui qui l'a composé.

Dites-moi, est-ce le langage du Philosophe ? que signifient ces paroles vous me tenez par l'opinion, par les jugements des hommes? Que lui importe cette bonne ou mauvaise opinion lorsque ses mœurs, sa conduite et sa conscience n'ont rien à lui reprocher? Que veut dire de plus vous me tenez par ma réputation ? n'est-ce pas une répétition de la phrase précédente ? Qu'entend le bon J. J. Rousseau lorsqu'il dit, vous me tenez par ma sûreté. Ne dirait-on pas qu'il appréhende d'être enlevé en Angleterre pour être conduit dans les prisons de Genève ! Est-ce au milieu d'une province de la Grande-Bretagne, environné de gens d'honneur et de probité que l'on peut s'exprimer ainsi, ou avoir une pareille frayeur ? Que veut dire ce grand Philosophe, (219) s'imaginant reprocher à M. Hume sa trahison, lorsqu'il dit, je prévois la suite de tout cela, surtout dans le pays où vous m'avez conduit, et où, sans amis, et étranger à tout le monde, je suis presque à votre merci. Rousseau avait raison de dire qu'il était malade en écrivant cette lettre, il y a même toute apparence que c'était pendant la plus forte crise de sa maladie.

Que servent les amis à un homme qui aimerait mieux à ce qu'il dit lui-même, loger dans un trou de la garenne de Wootton, que dans le plus bel appartement de Londres ? Eh que m'importerait à moi de n'avoir point d'amis en Angleterre, quand je serais certain, comme M. Rousseau, d'en trouver ailleurs ? Voyons comme il s'explique là-dessus. Enfin on dit que je suis sujet à changer d'amis, il ne faut pas être bien fin pour comprendre à quoi cela prépare. Distinguons, j'ai, ajoute-t-il, depuis vingt-cinq et trente ans des amis très solides : j'en ai de plus nouveaux, (220) mais non moins sûrs, et que je garderai plus longtemps si je vis ; parce qu'apparemment les modernes sont plus jeunes que les anciens. A quoi aboutissent ces détails? à quoi servent ces distinctions ? Eh ! qu'importe au grand homme les on dit ? il laisse dire et va toujours son train : en faisant bien, les on dit se démentent réciproquement, et notre gloire en devient plus brillante à la vue des honnêtes gens. Est-ce qu'avec des amis très solides et de trente ans, et avec d'autres plus jeunes que l'on peut garder jusqu'au tombeau, on peut appréhender quelques fâcheux revers et risquer de mourir de faim? Qui dit avoir des amis, quel trésor peut-on leur comparer ?

Ah ! si M. Rousseau avait assez de bonté pour moi que de me prêter sur mon billet, seulement une demi-douzaine de ses amis solides, je me croirais au comble de mes vœux ; j'en cherche un seul de cette espèce depuis quarante ans (221) sans avoir encore pu le trouver. J'ai eu trois amis en toute ma vie, l'un m'a duré deux ans, l'autre six semaines : ils ont cessé de m'aimer parce que je n'étais pas riche ; le troisième qui n'est pas plus opulent que moi m'aime beaucoup ; et peut-être encore cesserait-il de m'aimer, si j'avais trop souvent besoin des preuves d'une sincère amitié.

Mais que j'aime votre réflexion, M. le Rapporteur, c'est celle que vous faites après avoir répété les lamentations de Rousseau. La voici : si pour le malheur de l'humanité, dites-vous, l'homme qui tient ce langage est un fourbe ; pleurons, Monsieur, pleurons sur la perversité du cœur humain ; rien n'est plus méprisable qu'un Protée qui se varie et se pervertit au gré de ses vues : ce que vous dites-là est fort éloquent, mais il me fait apercevoir que vous n'êtes pas bon connaisseur en espèce humaine. Vous avez connu M. Rousseau à Montmorency : cette seule visite aurait dû vous apprendre (222) pour toujours qu'il était incapable de duplicité et moins encore de lâcheté ; mais si vous eussiez eu de meilleurs yeux, vous auriez pu remarquer en même temps qu'un excès de misanthropie est de tous les voisins de la folie, celui qui peut indiquer avec le plus de certitude sa demeure. Vous me reprocherez, peut-être, que je ne suis moi-même qu'un misanthrope, et que je ne vois personne ? La chose est bien différente, c'est que personne ne me veut voir, et que presque tous ceux que j'aborde, surtout depuis que l'on est scandalisé des procédés réciproques des deux Auteurs dont il est question, me soupçonnent d'être un esprit dangereux : pourquoi cela ? parce que je me mêle de barbouiller du papier, et de penser un peu plus creux que la foule des hommes.

Si je veux essayer de leur persuader que bien loin d'imiter les perturbateurs de la littérature, je m'efforce à fuir leur exemple, ils me répondent que les bons doivent souffrir pour les méchants : ils répètent dix fois de suite, nous avons été trompés, nous craignons encore de l'être. C'est à ces Messieurs à qui vous auriez dû adresser cette belle réflexion que vous avez un peu déplacée ; je la répète à dessein. Faudra-t-il donc fuir tous les hommes, vous pouviez ajouter et tous les gens de Lettres, parce qu'il s'en trouve de traîtres et d'ingrats ? faudra-t-il faire divorce avec la société, parce que la société, qui est la nature morale, a ses monstres, comme la nature physique a les siens? Je le sais par expérience, quelque clairvoyant que l'on soit, rien n'est plus difficile que de pénétrer de prime abord le germe de la folie, et que le plus sage pourrait s'y méprendre ; mais quand on voit qu'un homme lettré ou même non lettré, s'est singularisé à plusieurs reprises par des traits qui indiquent cette maladie, la charité veut que l'on contribue autant qu'il (224) est possible à sa guérison, et la prudence ordonne d'un autre côté, quand le mal est incurable, de s'en séparer pour toujours ; mais on ne finit pas ainsi que M. Hume l'a fait. On ne le cite pas devant le tribunal du public pour l'accuser de méchanceté et d'ingratitude : on ne le déshonore pas par des calomnies injurieuses ; bien loin de là : on le plaint, on lui tend même des secours, ensuite en élevant les yeux au ciel on lui rend grâce de ce qu'il nous a garantis d'un pareil accident. Ne voit-on pas tous les jours que des revers accablants n'affectent l'âme de certains génies avec tant d'excès, que pour rompre avec plus de force les ressorts qui règlent les opérations de l'esprit ?

M. de la Bruyère prétend qu'il y a des hommes qui ont deux âmes, il cite Santeuil et le grand Corneille, et vous le grand, l'illustre et le très petit Voltaire ; vous faites un parallèle des petitesses de ce Poète applaudi avec ses belles actions. (225) Vous êtes étonné de ce qu'un homme qui prêche avec tant d'éloquence les sentiments délicats, cherche à se venger lâchement contre un pauvre Musicien ; et qu'après avoir donné des preuves d'une animosité implacable contre le phénix des Poètes lyriques et du grand Rousseau, que ce même Ecrivain s'arme généreusement pour la défense des Calas et des Sirven ; mais vous ne dites pas que, tandis que sa plume combattait si vaillamment pour défendre l'innocence injustement flétrie, déshonorée et tyrannisée, qu’il s'en servait en même temps pour outrager un homme que cet Auteur avait ruiné. Jore, ce fameux Libraire de Rouen, poursuivi par l'infortune, se trouvait, il y a quatre ans, à Amsterdam. Voltaire l'apprend et lui écrit à peu près dans ces termes:

“En considération de l'état misérable où vous êtes, je vous enverrai douze louis d'or, aux conditions que vous m'enverrez une (226) rétractation en forme et signée de votre main de tout ce qui se trouve à ma charge contre vous dans le factum insolent que l'Abbé Desfontaines a écrit, lorsqu'il mit sous les yeux du public vos griefs contre moi.” Quoi ! offrir douze louis d'or à un homme dont on a été la cause de sa ruine ? un homme qui l'avait nourri et logé gratis pendant six mois, en lui prodiguant le titre de Milord, que l'Auteur avait exigé pour se dérober à ceux qui auraient voulu voir la pièce curieuse dans la personne du Virgile Français !

Il est vrai que Jore refusa sans hésiter une offre qui l'outrageait et le déshonorait en même temps ; peut-on lui en faire un crime ? ne sait-on pas que ces sortes de refus ne passeront jamais pour une ostentation déplacée, et moins encore pour une preuve de la folie que l'orgueil inspire ? Ils sont dans la nature, ils devraient couvrir de honte et d'opprobre ceux qui ont le front de s'y (227) exposer.

Mais Voltaire, selon vous, fait des bonnes oeuvres, il assiste les pauvres de ses Etats naissants. Ignorez-vous que de deux presses qui travaillaient dans l'Imprimerie de Cramer à Genève, avant l'arrivée de Voltaire dans le voisinage de cette ville, quatre et quelquefois cinq travaillent perpétuellement pour le Héros de la Littérature moderne. Ecoutez ceci, M. le Rapporteur, pour le rapporter plus au long quand vous le jugerez à propos. Candide, ses cousins et ses cousines, l'Ingénu, Zapata, etc. sont des pièces qu'on ne lit pas pour rien. Le grand débit qui s'est fait de la première a considérablement augmenté les revenus d'un Auteur qui a eu l'adresse de la faire valoir. L'histoire de Calas et celle des Sirven, sont d'une nature à intéresser tous les états et toutes les différentes conditions des hommes. Allez à Maroc, à Alger, à Tunis, à Constantinople, vous y trouverez Candide. Croyez, que celui qui, (228) dites-vous, se fait une affaire capitale de répandre des bienfaits dans ses terres, n'ignore pas l'art d'en trouver la source. C'est dans les innombrables Editions de ces petites brochures, que le Pactole [19] se déborde en faveur du généreux défenseur des innocents opprimés et condamnés injustement. Son zèle est fort louable et le serait bien davantage si les secours qu'il répand sur eux, étaient plus puissants et plus considérables ; mais sachez que ce ne sont tout au plus que les brouillards qui s'élèvent au-dessus de ce fleuve précieux.

Apprenez que la maladie de Voltaire n'est pas tout à fait celle de J. J. Rousseau ; celui-ci n'a que la folie en partage, encore n'est-elle point dangereuse aux liens de la société, mais son confrère que l'orgueil, l'avarice et l'ambition ne quittèrent jamais, est encore outre cela attaqué de la maladie de la (229) pierre. Son château de F... n'est pas assez vaste pour un si grand homme ; ses enfants ni ses héritiers collatéraux n'en jouiront pas : peut-il se promettre de l'occuper encore longtemps ? Ah ! s'il avait non pas une âme bienfaisante, mais seulement équitable, il retrancherait bientôt l'ostentatieuse dépense qu'il fait, pour la métamorphoser en abondantes restitutions envers Jore, Mesdemoiselles Dunoyer et tant d'autres malheureux qu'il a faits en s'enrichissant à leurs dépens. Que dites-vous de cette âme-là, est-elle double ou simple ? je vous en fais le juge, mais le public sait à quoi s'en tenir.

Je vais répéter avec vous, mais où m'emporte un zèle indiscret qu'enflamment à l'envi le saint amour de la vérité, et l'agréable désir de la faire connaître ! Quant aux différends entre M. Hume et J. J. Rousseau, je crois que vous et moi nous avons suffisamment démontré que le philosophe Anglais a donné trop d'éclat (230) à ses bienfaits, et qu'il a cédé trop facilement aux impulsions de l'amour-propre, et qu'il a laissé trop de liberté à un esprit dur, insensible, trop intéressé, qui ne croit pas que l'on doive avoir compassion des esprits égarés : et qui, cependant, se déclare lui-même un homme fort insensé, en faisant imprimer avec ses griefs des calomnies et des atrocités contre son adversaire. J. J. n'avait lâché contre lui que des soupçons si mal fondés, que le public n'aurait pu s'empêcher d'avoir pitié de celui qui s'en occupait. Que doit penser un esprit bien sain après un examen bien réfléchi des pièces, non pas de ce grand, mais de ce très ridicule procès ? C'est M. Hume et non pas J. J. Rousseau qui montre le coupable, dans la conduite de M. Hume lui-même qui a manqué au discernement, à la candeur et à la modération. Eh! n'est-ce pas lui qui fait soupçonner, en prônant avec autant d'orgueil que d'ostentation, la bonne oeuvre qu'il avait (231) commencée, que les motifs humains y avaient eu plus de part que le sentiment et la vertu?

Que M. Hume ait eu connaissance ou non du libelle de M. Walpole, publié sous le nom d'un Monarque couvert de gloire et de lauriers, dès qu'il n'y avait pas mis du sien, et qu'il ne s'était pas mêlé de l'impression, pouvait-on le regarder comme coupable? J'ose vous assurer, M. le Rapporteur, que si vous eussiez voulu mieux éclaircir le public sur cette affaire, vous auriez dit par qui et comment vous saviez que M. Hume avait avili Rousseau à Paris, en le peignant comme un homme qui lui inspirait plus de compassion que d'estime, d'un homme qui alliait la simplicité des mœurs au faste de la plus superbe philosophie, qui n'avait qu'une réputation usurpée, établie par des opinions extravagantes, plutôt que par des talents extraordinaires. Peut-on dire qu'un homme a usurpé sa réputation à la faveur d'une multitude (232) de productions qui, la plupart, ont été applaudies ? Une autre fois, je vous prie de ne pas tant imiter Rousseau en donnant trop avant dans l'énigmatique. Que pouvaient penser du caractère de M. Hume ceux même à qui il aurait envoyé de Londres à Paris une peinture aussi hideuse que celle qu'il aurait entrepris de leur faire d'un homme qu'il avait pris si ouvertement sous sa protection ? N'auraient pas remarqué que l'auteur Anglais dérogeait de gaieté de cœur aux droits de l'hospitalité et aux sentiments qu'inspirent la justice et la charité?

Qu'un étranger soit un artiste médiocre, s'il est d'ailleurs doué de bonnes qualités, on ne peut lui refuser de l'estime. On doit savoir distinguer l'ami d'avec le savant. On aimera l'un par sympathie, ou parce que sa candeur ou ses vertus méritent notre estime ; mais si ses talents sont bornés, on n'ira pas sottement l'annoncer pour l'oracle de Delphes : (233) on ne peut le louer que par les endroits qui le méritent ; mais après avoir boursouflé son éloge, doit-on faire prononcer le public en faveur de notre opinion? c'est comme si nous étions sûrs qu'il se rangera de notre côté : prenons-y garde : il est malin , il pourrait nous siffler.

Je passe, à votre exemple, à la déclaration de M. d’Alembert, mais je ne dirai pas avec vous on croit volontiers ; mais je crois très positivement que ce phénix de la probité et de la bonne Littérature a désapprouvé la mauvaise plaisanterie de M. Walpole, en avouant que cet Anglais s'était fait aider pour le style par une personne qu'il ne nomme pas, et qui devrait peut-être se nommer. Ce qui prouve combien M. d'Alembert a été éloigné de donner lieu au soupçon de J. J. Rousseau, qui, dans un accès de sa maladie, dit avec une espèce d'affirmative, qu'en lisant cette lettre, il y reconnut la plume de M. d'Alembert aussi (234) positivement que s'il la lui avait vu écrire. Peut-on, avec du bon sens, s'exprimer ainsi?

Je ne pense pas, dites-vous, que personne doute d'une assertion aussi positive, étant donnée par un homme respectable à plus d'un titre. Pourquoi donc ayant une si haute opinion du bon caractère de ce savant, lui faites-vous un reproche, en disant que l'on est fondé à croire que s'il n'a eu aucune part à l'invention, au moins a-t-il été consulté sur le fonds et la forme de la plaisanterie ; et quand cela serait, quel crime y aurait-il ? J'ose même croire que ce fut à la suite de cette consultation, que bien loin d'approuver l'ironie, qu’il eut la charité de représenter aux esprits malins qui trempaient dans cette petite noirceur, qu'il ne faut point se moquer des malheureux, surtout quand ils ne nous ont point fait de mal. Le généreux procédé de M. d'Alembert, son esprit doux et solide, et son humanité se manifestent tout à la fois dans sa déclaration ; (235) il pousse même la complaisance jusqu'aux bornes de la complaisance même ; il y fait l'aveu naïf et sincère en démontrant qu'il n'a jamais été l'ennemi déclaré ni secret de M. Rousseau ; il s'offre même à prouver, par des témoignages respectables, qu'il a cherché à l'obliger. Eh! n'admirez-vous pas, dans cette déclaration, son indifférence sur les soupçons que J. J. Rousseau avait follement hasardés contre lui, de même que sa modération, puisque le prétendu philosophe Genevois avait osé dire que M. d'Alembert n'était qu'un homme adroit et rusé.

Plus on réfléchit sur la modération avec laquelle M. d'Alembert s'explique sur le compte de J. J. Rousseau, plus j'entrevois de folie et d'erreur dans les rêveries de celui-ci, qui, de propos délibéré, se crée des ennemis qui n'ont jamais pensé à lui que pour le plaindre et le secourir. Ce ne sont point les fruits des leçons de la philosophie qui font errer l'Auteur d'Emile ; (236) ce sont les accès de la maladie dont il n'est que trop attaqué. A la suite d'une multitude de rêves, les soupçons le réveillent et le poursuivent encore jusque dans les bras du sommeil : il couche avec eux ; boit et mange avec eux ; il se promène en les accueillant ; comment pourrait-il s'en passer lorsqu'il écrit sur les affaires qui le concernent ?

On lui apprend que Milord Littleton possède une copie correcte d'une pièce satirique, composée contre lui par Voltaire; aussitôt il s'écrie : qu'ai-je fait à Milord Littleton ! pourquoi est-il mon ennemi? je ne le connais pas!

M. Rousseau, par ses lectures, et même parce qu'il avait pu remarquer depuis son arrivée en Angleterre, devait sans doute être déjà informé, que même l'homme le plus opulent et le plus accrédité était exposé de même qu'un étranger à se voir censurer ou plaisanter dans les papiers publics ; mais que d'ailleurs l'honneur et la réputation des (237) personnes n'y étaient jamais compromis, et qu'ainsi toutes les pasquinades qui auraient pu se faire sur ses singularités n'auraient jamais eu pour objet que de le corriger de ses ridicules.

Je serais assez porté à croire que peut-être M. Hume aurait pu se laisser emporter par cette dernière idée ; il faut pourtant convenir, si cela est, qu'il dérogeait entièrement au titre d'ami que J. J. Rousseau lui avait prodigué, selon bien des gens, avec un peu trop de précipitation ; mais depuis quand Rousseau a-t-il cru que dans ce siècle on trouvait de vrais amis ? Son aveuglement ou plutôt sa maladie ne lui a pas permis de remarquer que M. Hume n'avait été le sien, que comme le sont la plupart des hommes qui ne donnent leur amitié que pour des motifs qui sont bien opposés aux sentiments qui émanent des mouvements du cœur. Pourquoi le Genevois va-t-il s'aviser d'aimer cet Anglais comme on aimerait sa maîtresse ? pourquoi en (238) devient-il jaloux comme un Italien le serait de la sienne ? Mais c'est assez réfléchir sur la conduite d'un homme qui, me semble, s'était trop singularisé, pour que le public ne s'aperçût pas de sa maladie. Il faut que je finisse cette réfutation, elle pourrait peut-être, à force de remontrer des rêveries et des frayeurs ridicules, me faire contracter la contagieuse maladie d'en enfanter moi-même à l'aspect d'une chauve-souris ou d'un moucheron. Ce que je puis dire, c'est qu'il me paraît que l'Editeur de l'Exposé succinct a tout à fait manqué de charité et de discernement ; de charité, en ce qu'il n'aurait pas dû accabler un homme infortuné par des calomnies outrageantes ; de discernement, parce qu'il aurait pu remarquer, comme je crois, que la conduite de J. J. Rousseau en Angleterre, et même sa lettre de quarante-huit pages, ne prouvaient que l'affaiblissement de son âme et de son esprit, et non pas sa méchanceté. Il aurait, ce me (239) semble, pu pencher vers l'opinion des amis de M. Hume, et celui-ci déférer à leurs conseils, et ne pas s'abandonner à un ressentiment qui ne fait du tout point son éloge. Ses amis avaient raison de dire qu'il s'était trompé en prenant les délires de l'imagination pour les défauts du cœur. Aux larmes trop abondantes de ce vieillard septuagénaire et à ses excès de sensibilité, on pouvait conjecturer qu'il était prêt à tomber dans l'enfance, mais que son cœur avait toujours incliné du côté de l'humanité la plus tendre ; ce qui se fait assez sentir dans ses productions. A la conduite de M. Hume, à qui la voix de l'amitié s'est faite inutilement entendre pour l'engager à éviter une scène scandaleuse, on croirait remarquer un homme qui n'est pas tout à fait aussi malade que celui qu'il poursuit ; mais qui n'est pas moins sensible, et même plus vindicatif. Voici ce qu'a prononcé un très honnête homme, après avoir parcouru l'Exposé (240) succinct. Rousseau n'est que malade, et non pas méchant ; M. Hume est malade et méchant tout à la fois. Je fais des vœux pour la guérison de tous deux, et particulièrement pour la conservation de celui qui, dans cette affaire, a témoigné plus d'ostentation, d'animosité et de vengeance, que de générosité et de grandeur d’âme.

 

FIN

 

                                          

 



[1]              « Enfin, l’auteur du Plaidoyer se montre si bien instruit des moindres particularités de la vie de Rousseau à Motiers, que je n’hésite pas à en conclure qu’il habitait ce village, ou au moins Neufchâtel. M. Barbier, dans sa notice bibliographique des écrits publiés sur Rousseau, dit avoir vu un exemplaire du Plaidoyer, portant le nom de Bergerat, et imprimé à Londres et à Lyon, en 1768. Lyon étant très voisin de la Suisse, forme un indice de plus. Je soupçonnais d’abord d’être l’auteur du libelle, M. de Luze, de Neufchâtel, qui accompagna Rousseau à Londres, et qui avait fourni à Hume, suivant ce dernier, des renseignements hostiles au sujet de Thérèse (Voyez chap.V, page 181). J’avais pensé aussi au ministre Montmollin, mais les détails du plaidoyer trahissent un écrivailleur de la secte philosophique ; en outre, le style entortillé, prétentieux, déclamatoire de cet écrit m’a paru avoir un rapport frappant avec le galimatias en trois volumes dont se composent les œuvres du bel esprit neufchâtelois d’Escherny. Il ne me paraît donc pas impossible que Bergerat ne fût qu’un nom de fantaisie, derrière lequel il satisfit, sans se compromettre, l’animosité dont il n’a laissé voir qu’une partie dans ses mélanges. » (G.H. Morin : Essai sur la vie et le caractère de J.J. Rousseau, pp.363,364.) Margaret Hill People, dans la bibliographie de La querelle Rousseau Hume (Annales J.J. Rousseau, tome 18) précise que le Plaidoyer a été attribué à Bergerat par Quérard. (Note du numérisateur, Philippe Folliot)

[2]              On achetait l'histoire de M. Hume en détail, par deux et trois feuilles, qui faisaient un Numéro.

[3]              Une humeur inquiète, ombrageuse, taciturne, qui selon les Pythagoriciens s'évapore en fumées qui attaquent le cerveau, et font faire à l'esprit bien des sottises et des extravagances: c'est l'aveu de J. J. Rousseau lui-même.

[4]              Dans un autre endroit, M. Hume déclare que plusieurs autres de ses amis lui avaient conseillé le contraire : ceux-ci connaissaient mieux l'art de donner de bons conseils.

[5]              Pope.

[6]              Greffier des Etats Généraux, oncle de celui de même nom, qui remplit aujourd'hui le même emploi.

[7]              Maison des fous à Londres.

[8]              Il voulait parler de l'arrangement qui avait été pris pour le faire voiturer, à meilleur marché qu'il n'aurait pu le faire : et quand il dit n'est pas arrangée, c'est-à-dire, qu’elle tient encore à cœur.

[9]              Dans ses Lettres écrites de la Montagne.

[10]            La communauté de Couvet, pour honorer les talents de J. J. Rousseau, lui avait accordé le droit de Bourgeoisie.

[11]            Quand J. J. Rousseau fut obligé de sortir de cette île, où il n'y a qu'une seule maison, il sentit bien d'où le coup partait ; alors il s'écria, en parlant du Magistrat de Genève, ils veulent la guerre, eh bien ! ils l'auront.

[12]            Pensées de M. Hume.

[13]            Ried ayant été chargé d'une négociation auprès du roi de Maroc, s'énonça avec tant de hauteur, d'orgueil et de fierté, joignant à cela des menaces outrageantes, que comme il y pensait le moins, plusieurs hommes armés entrèrent dans son appartement et le massacrèrent

[14]            Toute la Communauté de Motiers-Travers s'accorde pour dire que la pierre produite pour la preuve de ce fait, était beaucoup plus grosse que le trou du carreau de vitre supposé avoir été cassé par cette pierre : et presque tous les habitants prêtent cette petite noirceur à la malice de Mademoiselle le Vasseur qui, n'étant pas aimée, voulait trouver des prétextes, pour engager Rousseau à changer de pays.

[15]            M. Hume.

[16]            Fameux Peintre.

[17]            M. le Comte de Ch*** s'étant rendu à Genève exprès pour y consulter ce médecin si renommé, ayant produit l'ordonnance qu'il venait de recevoir, la communiqua à plusieurs personnes qui, l’ayant confrontée avec la leur, y trouvèrent tous du savon ; ce qui fit dire à un plaisant que si sa blanchisseuse le savait, elle intenterait un procès à ce fameux Docteur.

[18]            Autre expression de Rousseau

[19]            Fleuve qui charrie de l'or.