PHILOTRADavid Hume

 

Que la politique peut être réduite à une science

Traduit par Philippe Folliot (février 2008)
Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 De

 

That politics may be reduced to a science

in

Essays, Moral and Political

1 volume

Edinburgh, A. Kincaid

1741

 

 

La traduction

Le texte anglais

 

 

 

 

 

 

 

Que la politique peut être réduite à une science

Traduit par Philippe Folliot (février 2008)

Professeur de Philosophie au lycée Jehan Ango de Dieppe

 

 

            C’est une question que beaucoup se posent, s’il y a une différence essentielle entre une forme de gouvernement et une autre et si toute forme de gouvernement peut devenir bonne ou mauvaise selon qu’elle est bien ou mal administrée [1]. Si l’on admet une fois pour toutes que tous les gouvernements sont identiques et que la seule différence consiste dans le caractère et la conduite des gouvernants, la plupart des débats politiques prendraient fin et tout le zèle en faveur d’une constitution plutôt qu’une autre serait jugé simples bigoterie et sottise. Mais, bien qu’ami de la modération, je ne puis m’empêcher de condamner ce sentiment et je serais désolé de penser que les affaires humaines n’admettent pas de plus grande stabilité que celles qu’elles reçoivent des humeurs et des caractères accidentels d’hommes particuliers.

 

            Il est vrai que ceux qui soutiennent que la qualité de tout gouvernement consiste dans la qualité de l’administration peuvent citer de nombreux exemples historiques où le même gouvernement, dans des mains différentes, est passé d’un extrême à l’autre, bon ou mauvais. Comparez le gouvernement français sous Henri III et le même gouvernement sous Henri IV. Oppression, légèreté, ruse de la part des gouvernants, faction, sédition, traîtrise, rébellion et déloyauté de la part des sujets :  cela compose le caractère de la première et misérable époque. Mais, une fois que le prince patriote et héroïque eut pris la succession et se fut établi fermement sur le trône, le gouvernement, le peuple, tout semblait être totalement changé, et tout cela venait de la différence de tempérament et de conduite de ces deux souverains [2]. On peut tirer de l’histoire ancienne et moderne, intérieure et étrangère [3], des exemples innombrables de ce type.

 

            Mais il serait bon de faire ici une distinction. Tous les gouvernements absolus [4] sont nécessairement très dépendants de l’administration et c’est l’un des grands inconvénients qui accompagnent cette forme de gouvernement. Mais un gouvernement libre et républicain serait une manifeste absurdité si les freins et les contrôles particuliers prévus par la constitution n’avaient aucune influence réelle et ne faisaient pas en sorte qu’il soit de l’intérêt des hommes, mêmes les méchants, d’agir pour le bien public. Telle est l’intention de ces formes de gouvernement et tel est leur effet réel quand elles sont sagement constituées alors que, au contraire, elles sont la source de tous les désordres et des crimes les plus noirs quand la compétence ou la probité a fait défaut quand on les a formées et instituées à l’origine.

 

            Si grande est la force des lois et des formes particulières de gouvernement, et si petite est leur dépendance à l’égard des humeurs et des tempéraments des hommes qu’on peut parfois en déduire des conséquences presque aussi générales et certaines que celles que nous offrent les sciences mathématiques.

 

            La constitution de la république romaine donna tout le pouvoir législatif au peuple sans accorder de voix négative à la noblesse ou aux consuls. Ce pouvoir illimité, le peuple le possédait en tant que corps collectif, non par un corps représentatif. Quelles furent les conséquences ? Quand le peuple, par les succès et les conquêtes, fut devenu plus nombreux et se fut répandu à une grande distance de la capitale, les tribus urbaines, quoique les plus méprisables, détinrent presque toutes les voix et elles furent donc très courtisées par tous ceux qui voulaient être populaires. Elles furent entretenues dans la paresse par la distribution générale de blé et par des pots-de-vin privés qu’elles recevaient de presque tous les candidats.  De cette façon, la licence se développa un peu plus chaque jour et le Champ de Mars devint le théâtre permanent du tumulte et de la sédition. Des esclaves armés s’introduisirent parmi les mauvais citoyens, de sorte que tout le gouvernement tomba bientôt dans l’anarchie et que les Romains accueillirent avec le plus grand bonheur le pouvoir despotique des Césars. Tels sont les effets d’une démocratie sans corps représentatif.

 

            La noblesse peut posséder tout le pouvoir législatif ou une partie de ce pouvoir de deux façons. Soit chaque noble partage le pouvoir en tant que partie de l’ensemble du corps, soit le corps entier en jouit en tant qu’il est composé de parties qui ont chacune une autorité et un pouvoir distincts. L’aristocratie vénitienne est un exemple du premier genre de gouvernement, l’aristocratie polonaise un exemple du deuxième genre. Dans le gouvernement vénitien, l’ensemble du corps de la noblesse possède l’ensemble du pouvoir et chaque noble n’a pas d’autre d’autorité que celle qu’il reçoit de l’ensemble. Dans le gouvernement polonais, chaque noble, par son fief, a une autorité héréditaire distincte sur ses vassaux et le corps entier n’a pas d’autre autorité que celle qu’il reçoit du concours de ses parties. Les différentes opérations et tendances de ces deux espèces de gouvernement pourraient être même montrées a priori. La noblesse vénitienne est préférable à la noblesse polonaise, si variées que soient les humeurs et l’éducation. Une noblesse qui possède le pouvoir en commun préserve la paix et l’ordre, tant entre les nobles qu’entre les sujets et aucun membre n’a assez d’autorité pour contrôler un instant les lois. La noblesse conserve son autorité sur le peuple mais sans tyrannie cruelle ni atteinte à la propriété privée parce qu’un tel gouvernement tyrannique ne favorise pas les intérêts de l’ensemble du corps, quoiqu’il puisse favoriser ceux de certains individus. Il y a une distinction de rang entre la noblesse et le peuple mais c’est la seule distinction dans l’Etat. L’ensemble de la noblesse forme un corps et l’ensemble du peuple un autre corps sans aucune de ces querelles et de ces animosités qui sèment partout la ruine et la désolation. Il est aisé de voir les désavantages de la noblesse polonaise en chacun de ces points.

 

            Il est possible de constituer un gouvernement libre de telle façon qu’une personne unique, qu’on l’appelle doge, prince ou roi, possède une grande part du pouvoir et contrebalance véritablement les autres parties du pouvoir législatif, fasse un véritable contrepoids. Ce magistrat suprême peut être élu ou détenir un pouvoir héréditaire et, quoique la première institution puisse sembler, en la considérant superficiellement, la plus avantageuse, un examen plus précis découvrira cependant en elle de plus grands inconvénients que dans la seconde et qui se fondent sur des causes et des principes éternels et immuables. La succession au trône, dans un tel gouvernement, est d’un intérêt trop important et général pour ne pas diviser tout le peuple en factions, ce qui peut faire craindre presque avec certitude une guerre civile à chaque vacance du pouvoir, ce qui est le plus grand des maux. Le prince élu doit être un étranger ou un natif du pays. Le premier ne connaîtra pas le peuple qu’il doit gouverner, il se méfiera de ses nouveaux sujets et ils se méfieront de lui. Il donnera toute sa confiance à des étrangers qui n’auront d’autre soin que de s’enrichir de la manière la plus rapide tant qu’ils seront soutenus par la faveur et l’autorité de leur maître. Un natif du pays apportera sur le trône ses amitiés et ses inimitiés et son élévation ne sera jamais vue sans éveiller un sentiment d’envie chez ceux qui le considéraient auparavant comme leur égal. Sans mentionner qu’une couronne est une récompense trop haute pour être accordée au seul mérite et qu’elle poussera les candidats au trône à employer la force, l’argent ou l’intrigue pour gagner les suffrages des électeurs ; de sorte que cette élection d’un prince au mérite supérieur n’est pas moins risquée que si l’Etat se fie à la seule naissance pour choisir le souverain.

 

            On peut donc déclarer que les propositions suivantes sont des axiomes universels de la politique : que la meilleure monarchie suppose un prince héréditaire, que la meilleure aristocratie suppose une noblesse sans vassaux et que la meilleure démocratie suppose que le peuple vote par la médiation de représentants. Mais, afin de prouver plus pleinement que la politique admet des vérités générales qui ne changent pas avec l’humeur ou l’éducation des sujets et du souverain, il serait peut-être bon de noter certains autres principes de cette science qui peuvent sembler mériter cette appellation.

 

            On peut aisément observer que, quoique les gouvernements libres aient été communément les plus heureux pour ceux qui ont partagé cette liberté, ils sont cependant les plus ruineux et les plus oppressifs pour leurs provinces et on peut, je crois, considérer cette maxime comme étant du genre de celles dont nous avons à parler ici. Quand un monarque étend son empire par la conquête, il apprend rapidement à considérer de la même façon ses anciens et ses nouveaux sujets parce que, en réalité, tous ses sujets sont à ses yeux identiques, à l’exception de quelques amis et favoris qu’il connaît personnellement. Il ne fait donc aucune distinction entre eux dans ses lois générales et, en même temps, il prend soin d’empêcher tous les actes particuliers d’oppression de l’un aussi bien que de l’autre. Mais un Etat libre fait nécessairement une grande distinction et doit toujours procéder ainsi tant que les hommes n’ont pas appris à aimer leurs semblables comme eux-mêmes. Dans un tel gouvernement, les conquérants sont tous législateurs et ils sont certains d’arranger les affaires, par des taxes ou par la restriction du commerce, afin de tirer de leurs conquêtes quelque avantage privé ou public. Dans une république, les gouverneurs des provinces ont aussi plus de chances de cacher leur butin par la corruption ou l’intrigue, et leurs concitoyens sont d’autant plus enclins à tolérer ces abus qu’ils s’aperçoivent que leur propre Etat s’enrichit des dépouilles des provinces assujetties. Sans mentionner que, dans un Etat libre, c’est une précaution nécessaire que de changer fréquemment de gouverneurs, ce qui oblige ces tyrans temporaires à être plus voraces et expéditifs pour pouvoir accumuler assez de richesses avant de céder leur place aux successeurs. Quels cruels tyrans furent les Romains pour le monde au temps de leur république ! Il est vrai qu’ils avaient des lois pour empêcher l’oppression des magistrats provinciaux mais, selon Cicéron, il eût été préférable de les abroger pour mieux prendre en considération les intérêts des provinces car, si cela avait été, nos magistrats, jouissant d’une complète impunité, n’auraient pillé que pour satisfaire leur propre rapacité alors que, vu la situation, ils devaient aussi satisfaire celle de leurs juges et de tous les grands dont la protection leur était nécessaire. Qui peut lire sans horreur et stupeur le récit des cruautés et de l’oppression de Verrés ? Et qui n’est pas frappé d’indignation en apprenant que, après que Cicéron eut lancé contre ce criminel débauché toutes les foudres de son éloquence et qu’il eut réussi à le faire condamner selon la plus grande rigueur des lois, ce cruel tyran vécut paisiblement jusqu’à un âge avancé dans l’opulence et l’aise et que, trente ans plus tard, il fut proscrit par Marc Antoine à cause de sa richesse exorbitante et périt en même temps que Cicéron lui-même et tous les hommes les plus vertueux de Rome ? Après la dissolution de la république, le joug romain sur les provinces s’adoucit, comme Tacite [5] nous en informe, et on peut remarquer que la plupart des pires empereurs, Domitien par exemple [6], prirent soin de prévenir toute oppression des provinces. A l’époque de Tibère, on estimait la Gaule plus riche que l’Italie elle-même [7] et je constate que, pendant toute la durée de la monarchie romaine, aucune des provinces de l’empire ne s’est appauvrie ou dépeuplée bien que la bravoure et la discipline militaire fussent constamment sur le déclin. L’oppression et la tyrannie que les Carthaginois exerçaient sur les Etats assujettis d’Afrique allaient si loin – comme nous l’apprenons par Polybe [8] – que, non contents d’exiger la moitié de tout le produit de la terre, ce qui est en soi un loyer très élevé, ils leur faisaient aussi supporter de nombreux autres impôts. Si nous passons des temps anciens aux temps modernes, nous verrons que l’observation tient toujours. Les provinces des monarchies absolues sont toujours mieux traitées que celles des Etats libres. Comparez les Païs conquis de la France avec l’Irlande et vous serez convaincus de cette vérité quoique ce dernier royaume, étant dans une large mesure peuplé de gens venus d’Angleterre, possède tant de droits et de privilèges qu’il devrait revendiquer d’être mieux traité qu’une province conquise. La Corse en est aussi un exemple évident.

 

                  Il y a une remarque de Machiavel sur les conquêtes d’Alexandre le Grand qui, je crois, peut être regardée comme une de ces vérités politiques éternelles que les temps et les événements ne peuvent faire varier. Il peut sembler étrange, dit ce politique, que des conquêtes aussi soudaines que celles d’Alexandre aient été possédées dans la paix par ses successeurs et que les Perses, durant tous les troubles et les guerres civiles entre Grecs, n’aient jamais fait le moindre effort pour recouvrer leur premier gouvernement indépendant. Pour découvrir la cause de cet événement remarquable, nous pouvons considérer qu’un monarque peut gouverner ses sujets de deux façons différentes. Il peut soit suivre les maximes des princes orientaux et étendre son autorité jusqu’à ne plus laisser aucune autre distinction de rang parmi ses sujets que celle qui provient directement de lui-même, jusqu’à supprimer les privilèges de naissance, les honneurs et les possessions héréditaires et, en un mot, ne permettre dans le peuple que le mérite qui vient de sa seule autorité. Ou un monarque peut exercer son pouvoir d’une manière plus douce comme d’autres princes européens et laisser d’autres sources d’honneur que celles qui proviennent de son approbation et de ses faveurs, la naissance, les titres, les possessions, la vaillance, la probité, le savoir ou de grands et heureux exploits. Dans la première espèce de gouvernement, après une conquête, il n’est jamais possible de secouer le joug puisque personne, dans le peuple, ne possède une autorité ou un crédit suffisants pour engager une telle entreprise alors que, dans la deuxième espèce de gouvernement, la moindre infortune, la moindre discorde chez les vainqueurs encourage les vaincus à prendre les armes car ils ont des chefs qui les y incitent et les dirigent dans toutes les actions. [9]

 

Tel est le raisonnement de Machiavel, qui semble solide et concluant bien que j’eusse souhaité qu’il ne mêlât pas le vrai et le faux en affirmant que les monarchies gouvernées selon la politique orientale sont les plus difficiles à subjuguer quoiqu’il soit ensuite facile de les conserver sous son joug car, dit-il, elles ne peuvent contenir de sujets puissants dont le mécontentement et les complots puissent faciliter les entreprises d’un ennemi. En effet, outre que ce gouvernement tyrannique énerve le courage des hommes et les rend indifférents au sort de leurs souverains, outre cela, dis-je, l’expérience nous montre que l’autorité des généraux et des magistrats, même temporaire et déléguée, étant toujours, dans de tels gouvernements, aussi absolue dans sa sphère que celle du prince lui-même, est susceptible, chez des barbares accoutumés à une soumission aveugle, de produire les révolutions les plus dangereuses et les plus fatales. De sorte que, à tous égards, un gouvernement modéré est préférable et donne la plus grande sécurité au souverain comme au sujet.

 

Les législateurs ne doivent pas confier au seul hasard le futur gouvernement d’un Etat mais ils doivent créer un système de lois pour régler l’administration des affaires publiques jusqu’à la postérité la plus lointaine. Les effets correspondront toujours aux causes et de sages règlements, dans une république, forment l’héritage le plus précieux qui puisse être légué aux générations futures. Dans le plus petit tribunal, dans le plus petit bureau, les formalités et méthodes établies par lesquelles les affaires doivent être conduites sont, on le voit, un frein considérable à la dépravation naturelle des hommes. Pourquoi ne serait-ce pas le cas dans les affaires publiques ? Pouvons-nous attribuer la stabilité et la sagesse du gouvernement vénitien, pendant tant de générations, à autre chose qu’à la forme du gouvernement ? Et n’est-il pas facile d’indiquer les défauts de la constitution d’origine qui produisit les gouvernements tumultueux d’Athènes et de Rome et qui finirent par mener à la ruine de ces deux fameuses républiques ? Cette affaire dépend si peu des humeurs et de l’éducation des individus qu’une partie de la même république peut être sagement conduite tandis qu’une autre l’est médiocrement par les mêmes hommes, cela seulement en raison de la différence de formes et d’institutions qui règlent ces parties. Les historiens nous informent que ce fut effectivement le cas à Gênes. En effet, alors que l’Etat était constamment en proie à la sédition, aux troubles et au désordre, la banque de Saint-Georges, qui avait pris une importance considérable dans la cité, fut conduite pendant plusieurs générations avec la plus grande intégrité et la plus grande sagesse. [10]

 

Les périodes du plus grand esprit public ne sont pas toujours les plus éminentes pour ce qui est de la vertu privée. De bonnes lois peuvent produire de l’ordre et de la modération dans le gouvernement là où les mœurs et les coutumes ont instillé peu d’humanité et de justice dans le tempérament des hommes. La période la plus illustre de l’histoire romaine, d’un point de vue politique, est celle qui va de la première à la dernière guerre punique. Les contestations des tribuns créaient une juste balance entre la noblesse et le peuple et cet équilibre n’était pas encore perturbé par l’étendue des conquêtes. Pourtant, à cette même époque, l’horrible pratique de l’empoisonnement était si courante que, pendant une partie de l’époque, un Prœtor infligea pour ce crime la peine capitale à plus de trois mille personnes dans une partie de l’Italie et s’aperçut que les informations de cette nature se multipliait encore [11]. Il y a des exemples semblables et pires aux premiers temps de la république, tant était dépravé dans la vie privée ce peuple que nous admirons tant pour son histoire. Je ne doute pas que ce peuple fût réellement plus vertueux à l’époque des deux Triumvirats, quand il mit en pièces sa propre patrie en répandant le carnage et la désolation sur toute la terre uniquement pour choisir des tyrans. [12] [13]

 

Nous sommes donc suffisamment incités à conserver avec le plus grand zèle dans tout Etat libre ces formes et ces institutions par lesquelles la liberté est protégée, le bien public consulté et l’avarice et l’ambition réfrénées et punies. Rien ne fait plus honneur à la nature humaine que de la voir capable d’une si noble passion, rien n’indique plus sûrement la médiocrité de cœur que de voir un homme en être privé. Celui qui n’aime que lui-même, sans égard pour l’amitié et le mérite, n’a le droit qu’au blâme le plus sévère, celui qui n’est capable que d’amitié sans esprit public ou considération pour la communauté manque de la plus importante partie de la vertu.

 

Mais il n’est nul besoin d’insister davantage sur ce sujet. Il y a assez de zélateurs des deux côtés qui enflamment les passions de leurs partisans et qui, sous prétexte de bien public, poursuivent les intérêts et les fins de leur faction particulière. Pour ma part, je préférerai toujours promouvoir la modération plutôt que le zèle, quoique, peut-être, le plus sûr moyen de produire la modération en chaque parti soit d’augmenter leur zèle pour la chose publique. Efforçons-nous donc, si c’est possible, de tirer de la doctrine qui précède une leçon de modération à l’égard des partis qui divisent actuellement [14] notre patrie et, en même temps, ne permettons pas à cette modération de diminuer l’industrie et la passion avec lesquelles chacun est tenu de poursuivre le bien de son pays.

 

Ceux qui attaquent ou défendent un ministre dans un gouvernement comme le nôtre, où l’on tolère la plus grande liberté, poussent toujours les choses à l’extrême et exagèrent son mérite ou son démérite envers le public. On est sûr que ses ennemis vont l’accuser des actions les plus atroces, tant en politique intérieure qu’en politique étrangère. Selon eux, il n’est aucune bassesse ou crime dont il ne soit capable. Des guerres inutiles, des traités scandaleux, la dilapidation du trésor public, des impôts accablants, toutes sortes de défauts de gestion, tout cela lui est attribué. Pour aggraver sa responsabilité, on dit que sa pernicieuse conduite étendra son influence funeste jusqu’aux générations futures en minant la meilleure constitution du monde et en jetant le trouble dans ce sage système de lois, d’institutions et de coutumes par lequel nos ancêtres, pendant tant de siècles, ont été si heureusement gouvernés. Il est non seulement un mauvais ministre en lui-même mais, de plus, il a supprimé toutes les sécurités prévues contre les mauvais ministres à venir.

 

Les partisans du ministre, au contraire, exagèrent son panégyrique tout comme ses adversaires exagéraient l’accusation et ils célèbrent sa sagesse, sa constance et la modération de sa conduite dans toutes les parties de son administration.  L’honneur et l’intérêt de la nation sont soutenus à l’étranger, le crédit public est maintenu à l’intérieur, la persécution est freinée, les factions maîtrisées ; le mérite de tous ces bienfaits revient au seul ministre. En même temps, il couronne tous ses autres mérites en protégeant religieusement la meilleure constitution du monde dont il a conservé tous les éléments et qu’il a transmise entière pour le bonheur et la sécurité de la plus lointaine postérité.

 

Quand cette accusation et ce panégyrique sont adoptés par les partisans de chaque camp, il n’est pas étonnant qu’ils produisent une extraordinaire effervescence des deux côtés et que la nation soit en proie à de violentes animosités. Mais je voudrais surtout convaincre les zélateurs de ces partis qu’il y a une totale contradiction entre cette accusation et ce panégyrique et que chaque parti ne peut pousser si loin sa position qu’en la payant de cette contradiction. Si notre constitution est réellement le noble édifice qui fait l’honneur de la Grande-Bretagne et l’envie de nos voisins, édifice érigé par tant de siècles, entretenu au prix de tant de millions et cimenté par tant de sang versé [15], si notre constitution, dis-je, méritait en quelque degré ces éloges, elle n’aurait jamais permis à un mauvais et faible ministre de gouverner triomphalement pendant vingt ans avec l’opposition des plus grands génies de la nation qui disposaient de la plus grande liberté de parole et d’écriture au parlement et dans leurs fréquents appels au peuple. Mais, si le ministre est aussi mauvais et faible qu’on le dit avec tant d’acharnement, la faute en revient donc aux principes originels de la constitution et on ne peut pas de façon cohérente l’accuser de saper les fondements de la meilleure forme de gouvernement du monde. Une constitution n’est bonne que dans la mesure où elle prévoit les remèdes à une mauvaise administration et, si la constitution britannique, dans sa plus grande vigueur, remise en état par les deux événements remarquables que sont la Révolution et l’Accession, par lesquelles notre ancienne famille royale lui fut sacrifiée, si notre constitution, dis-je, avec tant de grands avantages, ne fournit pas dans les faits de tels remèdes, nous devons plutôt remercier un ministre de l’avoir minée et de nous offrir l’occasion d’en ériger une meilleure à sa place.

 

Je voudrais employer les mêmes arguments pour modérer le zèle de ceux qui défendent le ministre. Notre constitution est-elle si excellente ? Un changement de ministère n’est alors pas un événement terrible puisqu’il est essentiel à une telle constitution, en chaque ministère, de se protéger des violations et de prévenir les pires actions dans l’administration. Notre constitution est-elle très mauvaise ? Mais alors, il est déplacé de craindre tant un changement et d’en être jaloux et il n’y a pas de raison d’être plus inquiet qu’un mari le serait de la fidélité d’une femme épousée à la sortie d’une maison close [16]. Dans un tel gouvernement, les affaires publiques doivent nécessairement connaître la confusion, quelles que soient les mains qui les conduisent. Le zèle des patriotes est en ce cas moins requis que la patience et la résignation des philosophes. La vertu et les bonnes intentions de Caton et Brutus étaient hautement louables mais à quoi servit leur zèle ? Seulement à hâter le moment fatal au gouvernement romain et à rendre ses convulsions et ses cris d’agonie plus violents et plus douloureux.

 

Je ne veux pas dire par là que les affaires publiques ne méritent ni soin, ni attention. Si les hommes étaient modérés et cohérents, on pourrait recevoir leurs plaintes ou, du moins, les examiner. Le parti de la nation pourrait encore affirmer que notre constitution, quoiqu’excellente, admet jusqu’à un certain degré des défauts d’administration et que, donc, si le ministre est mauvais, il serait bon de s’opposer à lui avec un degré convenable de zèle. D’un autre côté, on autoriserait le parti de la cour, en admettant que le ministre fût bon, à défendre aussi son administration avec un certain zèle. Je voudrais seulement convaincre les hommes de ne pas se disputer comme s’ils se battaient pro aris et focis [17] et de ne pas transformer par la violence de leurs factions une bonne constitution en une mauvaise. [18]

 

Il n’y a rien ici de personnel dans cette controverse. Dans les meilleures constitutions civiles, quand tout le monde est tenu par les lois les plus strictes, il est facile de découvrir les bonnes ou les mauvaises intentions d’un ministre et de savoir si son caractère personnel mérite l’amour ou la haine. Mais de telles questions sont de peu d’importance pour le public et laissent soupçonner de malveillance ou de flatterie ceux qui y emploient leur plume.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

That Politics may be reduced to a science

 

 

It is a question with several, whether there be any essential difference between one form of government and another? and, whether every form may not become good or bad, according as it is well or ill administered? [19] Were it once admitted, that all governments are alike, and that the only difference consists in the character and conduct of the governors, most political disputes would be at an end, and all Zeal for one constitution above another, must be esteemed mere bigotry and folly. But, though a friend to moderation, I cannot forbear condemning this sentiment, and should be sorry to think, that human affairs admit of no greater stability, than what they receive from the casual humours and characters of particular men.

 

It is true, those who maintain, that the goodness of all government consists in the goodness of the administration, may cite many particular instances in history, where the very same government, in different hands, has varied suddenly into the two opposite extremes of good and bad. Compare the French government under Henry III. and under Henry IV. Oppression, levity, artifice on the part of the rulers; faction, sedition, treachery, rebellion, disloyalty on the part of the subjects: These compose the character of the former miserable era. But when the patriot and heroic prince, who succeeded, was once firmly seated on the throne, the government, the people, every thing seemed to be totally changed; and all from the difference of the temper and conduct of these two sovereigns [20]. Instances of this kind may be multiplied, almost without number, from ancient as well as modern history, foreign as well as domestic.

 

But here it may be proper to make a distinction. All absolute governments [21] must very much depend on the administration; and this is one of the great inconveniences attending that form of government. But a republican and free government would be an obvious absurdity, if the particular checks and controls, provided by the constitution, had really no influence, and made it not the interest, even of bad men, to act for the public good. Such is the intention of these forms of government, and such is their real effect, where they are wisely constituted : as on the other hand, they are the source of all disorder, and of the blackest crimes, where either skill or honesty has been wanting in their original frame and institution.

 

So great is the force of laws, and of particular forms of government, and so little dependence have they on the humours and tempers of men, that consequences almost as general and certain may sometimes be deduced from them, as any which the mathematical sciences afford us.

 

The constitution of the Roman republic gave the whole legislative power to the people, without allowing a negative voice either to the nobility or consuls. This unbounded power they possessed in a collective, not in a representative body. The consequences were: when the people, by success and conquest, had become very numerous, and had spread themselves to a great distance from the capital, the city tribes, though the most contemptible, carried almost every vote: they were, therefore, most cajoled by every one that affected popularity: they were supported in idleness by the general distribution of corn, and by particular bribes, which they received from almost every candidate: by this means, they became every day more licentious, and the Campus Martius was a perpetual scene of tumult and sedition: armed slaves were introduced among these rascally citizens; so that the whole government fell into anarchy, and the greatest happiness, which the Romans could look for, was the despotic power of the Caesars. Such are the effects of democracy without a representative.

 

A Nobility may possess the whole, or any part of the legislative power of a state, in two different ways. Either every nobleman shares the power as part of the whole body, or the whole body enjoys the power as composed of parts, which have each a distinct power and authority. The Venetian aristocracy is an instance of the first kind of government: The Polish of the second. In the Venetian government the whole body of nobility possesses the whole power, and no nobleman has any authority which he receives not from the whole. In the Polish government every nobleman, by means of his fiefs, has a distinct hereditary authority over his vassals, and the whole body has no authority but what it receives from the concurrence of its parts. The different operations and tendencies of these two species of government might be made apparent even a priori. A Venetian nobility is preferable to a Polish, let the humours and education of men be ever so much varied. A nobility, who possess their power in common, will preserve peace and order, both among themselves, and their subjects; and no member can have authority enough to control the laws for a moment. The nobles will preserve their authority over the people, but without any grievous tyranny, or any breach of private property; because such a tyrannical government promotes not the interests of the whole body, however it may that of some individuals. There will be a distinction of rank between the nobility and people, but this will be the only distinction in the state. The whole nobility will form one body, and the whole people another, without any of those private feuds and animosities, which spread ruin and desolation every where. It is easy to see the disadvantages of a Polish nobility in every one of these particulars.

 

It is possible so to constitute a free government, as that a single person, call him doge, prince, or king, shall possess a large share of power, and shall form a proper balance or counterpoise to the other parts of the legislature. This chief magistrate may be either elective or hereditary; and though the former institution may, to a superficial view, appear the most advantageous; yet a more accurate inspection will discover in it greater inconveniencies than in the latter, and such as are founded on causes and principles eternal and immutable. The filling of the throne, in such a government, is a point of too great and too general interest, not to divide the whole people into factions: whence a civil war, the greatest of ills, may be apprehended, almost with certainty, upon every vacancy. The prince elected must be either a Foreigner or a Native: the former will be ignorant of the people whom he is to govern; suspicious of his new subjects, and suspected by them; giving his confidence entirely to strangers, who will have no other care but of enriching themselves in the quickest manner, while their master's favour and authority are able to support them. A native will carry into the throne all his private animosities and friendships, and will never be viewed in his elevation, without exciting the sentiment of envy in those, who formerly considered him as their equal. Not to mention that a crown is too high a reward ever to be given to merit alone, and will always induce the candidates to employ force, or money, or intrigue, to procure the votes of the electors: so that such an election will give no better chance for superior merit in the prince, than if the state had trusted to birth alone for determining their sovereign.

 

It may therefore be pronounced as an universal axiom in politics, That an hereditary prince, a nobility without vassals, and a people voting by their representatives, form the best Monarchy, Aristocraty, and Democracy. But in order to prove more fully, that politics admit of general truths, which are invariable by the humour or education either of subject or sovereign, it may not be amiss to observe some other principles of this science, which may seem to deserve that character.

 

It may easily be observed, that, though free governments have been commonly the most happy for those who partake of their freedom; yet are they the most ruinous and oppressive to their provinces: And this observation may, I believe, be fixed as a maxim of the kind we are here speaking of. When a monarch extends his dominions by conquest, he soon learns to consider his old and his new subjects as on the same footing; because, in reality, all his subjects are to him the same, except the few friends and favourites, with whom he is personally acquainted. He does not, therefore, make any distinction between them in his general laws; and, at the same time, is careful to prevent all particular acts of oppression on the one as well as on the other. But a free state necessarily makes a great distinction, and must always do so, till men learn to love their neighbours as well as themselves. The conquerors, in such a government, are all legislators, and will be sure to contrive matters, by restrictions on trade, and by taxes, so as to draw some private, as well as public, advantage from their conquests. Provincial governors have also a better chance, in a republic, to escape with their plunder, by means of bribery or intrigue; and their fellow-citizens, who find their own state to be enriched by the spoils of the subject provinces, will be the more inclined to tolerate such abuses. Not to mention, that it is a necessary precaution in a free state to change the governors frequently; which obliges these temporary tyrants to be more expeditious and rapacious, that they may accumulate sufficient wealth before they give place to their successors. What cruel tyrants were the Romans over the world during the time of their commonwealth! It is true, they had laws to prevent oppression in their provincial magistrates; but Cicero informs us, that the Romans could not better consult the interests of the provinces than by repealing these very laws. For, in that case, says he, our magistrates, having entire impunity, would plunder no more than would satisfy their own rapaciousness; whereas, at present, they must also satisfy that of their judges, and of all the great men in Rome, of whose protection they stand in need. Who can read of the cruelties and oppressions of Verres without horror and astonishment? And who is not touched with indignation to hear, that, after Cicero had exhausted on that abandoned criminal all the thunders of his eloquence, and had prevailed so far as to get him condemned to the utmost extent of the laws; yet that cruel tyrant lived peaceably to old age, in opulence and ease, and, thirty years afterwards, was put into the proscription by Mark Anthony, on account of his exorbitant wealth, where he fell with Cicero himself, and all the most virtuous men of Rome? After the dissolution of the commonwealth, the Roman yoke became easier upon the provinces, as Tacitus informs us [22]; and it may be observed, that many of the worst emperors, Domitian [23], for instance, were careful to prevent all oppression on the provinces. In Tiberius’s time, Gaul was esteemed richer than Italy itself [24]: nor do I find, during the whole time of the Roman monarchy, that the empire became less rich or populous in any of its provinces; though indeed its valour and military discipline were always upon the decline. The oppression and tyranny of the Carthaginians over their subject states in Africa went so far, as we learn from Polybius [25], that, not content with exacting the half of all the produce of the land, which of itself was a very high rent, they also loaded them with many other taxes. If we pass from ancient to modern times, we shall still find the observation to hold. The provinces of absolute monarchies are always better treated than those of free states. Compare the Païs conquis of France with Ireland, and you will be convinced of this truth; though this latter kingdom, being, in a good measure, peopled from England, possesses so many rights and privileges as should naturally make it challenge better treatment than that of a conquered province. Corsica is also an obvious instance to the same purpose.

 

There is an observation in Machiavel, with regard to the conquests of Alexander the Great, which I think, may be regarded as one of those eternal political truths, which no time nor accidents can vary. It may seem strange, says that politician, that such sudden conquests, as those of Alexander, should be possessed so peaceably by his successors, and that the Persians, during all the confusions and civil wars among the Greeks, never made the smallest effort towards the recovery of their former independent government. To satisfy us concerning the cause of this remarkable event, we may consider, that a monarch may govern his subjects in two different ways. He may either follow the maxims of the eastern princes, and stretch his authority so far as to leave no distinction of rank among his subjects, but what proceeds immediately from himself; no advantages of birth; no hereditary honours and possessions; and, in a word, no credit among the people, except from his commission alone. Or a monarch may exert his power after a milder manner, like other European princes; and leave other sources of honour, beside his smile and favour: Birth, titles, possessions, valour, integrity, knowledge, or great and fortunate achievements. In the former species of government, after a conquest, it is impossible ever to shake off the yoke; since no one possesses, among the people, so much personal credit and authority as to begin such an enterprise: whereas, in the latter, the least misfortune, or discord among the victors, will encourage the vanquished to take arms, who have leaders ready to prompt and conduct them in every undertaking. [26]

 

Such is the reasoning of Machiavel, which seems solid and conclusive; though I wish he had not mixed falsehood with truth, in asserting, that monarchies, governed according to eastern policy, though more easily kept when once subdued, yet are the most difficult to subdue; since they cannot contain any powerful subject, whose discontent and faction may facilitate the enterprises of an enemy. For besides, that such a tyrannical government enervates the courage of men, and renders them indifferent towards the fortunes of their sovereign; besides this, I say, we find by experience, that even the temporary and delegated authority of the generals and magistrates; being always, in such governments, as absolute within its sphere, as that of the prince himself; is able, with barbarians, accustomed to a blind submission, to produce the most dangerous and fatal revolutions. So that, in every respect, a gentle government is preferable, and gives the greatest security to the sovereign as well as to the subject.

 

Legislators, therefore, ought not to trust the future government of a state entirely to chance, but ought to provide a system of laws to regulate the administration of public affairs to the latest posterity. Effects will always correspond to causes; and wise regulations in any commonwealth are the most valuable legacy that can be left to future ages. In the smallest court or office, the stated forms and methods, by which business must be conducted, are found to be a considerable check on the natural depravity of mankind. Why should not the case be the same in public affairs? Can we ascribe the stability and wisdom of the Venetian government, through so many ages, to any thing but the form of government? And is it not easy to point out those defects in the original constitution, which produced the tumultuous governments of Athens and Rome, and ended at last in the ruin of these two famous republics? And so little dependance has this affair on the humours and education of particular men, that one part of the same republic may be wisely conducted, and another weakly, by the very same men, merely on account of the difference of the forms and institutions, by which these parts are regulated. Historians inform us that this was actually the case with Genoa. For while the state was always full of sedition, and tumult, and disorder, the bank of St. George, which had become a considerable part of the people, was conducted, for several ages, with the utmost integrity and wisdom. [27]

 

The ages of greatest public spirit are not always most eminent for private virtue. Good laws may beget order and moderation in the government, where the manners and customs have instilled little humanity or justice into the tempers of men. The most illustrious period of the Roman history, considered in a political view, is that between the beginning of the first and end of the last Punic war; the due balance between the nobility and the people being then fixed by the contests of the tribunes, and not being yet lost by the extent of conquests. Yet at this very time, the horrid practice of poisoning was so common, that, during part of a season, a Prætor punished capitally for this crime above three thousand persons [28] in a part of Italy; and found informations of this nature still multiplying upon him. There is a similar, or rather a worse instance [29], in the more early times of the commonwealth. So depraved in private life were that people, whom in their histories we so much admire. I doubt not but they were really more virtuous during the time of the two Triumvirates; when they were tearing their common country to pieces, and spreading slaughter and desolation over the face of the earth, merely for the choice of tyrants. [30]

 

Here, then, is a sufficient inducement to maintain, with the utmost zeal, in every free state, those forms and institutions, by which liberty is secured, the public good consulted, and the avarice or ambition of particular men restrained and punished. Nothing does more honour to human nature, than to see it susceptible of so noble a passion; as nothing can be a greater indication of meanness of heart in any man, than to see him destitute of it. A man who loves only himself, without regard to friendship and desert, merits the severest blame; and a man, who is only susceptible of friendship, without public spirit, or a regard to the community, is deficient in the most material part of virtue.

 

But this is a subject which needs not be longer insisted on at present. There are enow of zealots on both sides who kindle up the passions of their partisans, and under pretence of public good, pursue the interests and ends of their particular faction. For my part, I shall always be more fond of promoting moderation than zeal; though perhaps the surest way of producing moderation in every party is to increase our zeal for the public. Let us therefore try, if it be possible, from the foregoing doctrine, to draw a lesson of moderation with regard to the parties, into which our country is at present divided; at the same time, that we allow not this moderation to abate the industry and passion, with which every individual is bound to pursue the good of his country.

 

Those who either attack or defend a minister in such a government as ours, where the utmost liberty is allowed, always carry matters to an extreme, and exaggerate his merit or demerit with regard to the public. His enemies are sure to charge him with the greatest enormities, both in domestic and foreign management; and there is no meanness or crime, of which, in their account, he is not capable. Unnecessary wars, scandalous treaties, profusion of public treasure, oppressive taxes, every kind of maladministration is ascribed to him. To aggravate the charge, his pernicious conduct, it is said, will extend its baleful influence even to posterity, by undermining the best constitution in the world, and disordering that wise system of laws, institutions, and customs, by which our ancestors, during so many centuries, have been so happily governed. He is not only a wicked minister in himself, but has removed every security provided against wicked ministers for the future.

 

On the other hand, the partisans of the minister make his panegyric run as high as the accusation against him, and celebrate his wise, steady, and moderate conduct in every part of his administration. The honour and interest of the nation supported abroad, public credit maintained at home, persecution restrained, faction subdued; the merit of all these blessings is ascribed solely to the minister. At the same time, he crowns all his other merits by a religious care of the best constitution in the world, which he has preserved in all its parts, and has transmitted entire, to be the happiness and security of the latest posterity.

 

When this accusation and panegyric are received by the partisans of each party, no wonder they beget an extraordinary ferment on both sides, and fill the nation with violent animosities. But I would fain persuade these party-zealots, that there is a flat contradiction both in the accusation and panegyric, and that it were impossible for either of them to run so high, were it not for this contradiction. If our constitution be really that noble fabric, the pride of Britain, the envy of our neighbours, raised by the labour of so many centuries, repaired at the expense of so many millions, and cemented by such a profusion of blood [31]; I say, if our constitution does in any degree deserve these eulogies, it would never have suffered a wicked and weak minister to govern triumphantly for a course of twenty years, when opposed by the greatest geniuses in the nation, who exercised the utmost liberty of tongue and pen, in parliament, and in their frequent appeals to the people. But, if the minister be wicked and weak, to the degree so strenuously insisted on, the constitution must be faulty in its original principles, and he cannot consistently be charged with undermining the best form of government in the world. A constitution is only so far good, as it provides a remedy against mal-administration; and if the British, when in its greatest vigour, and repaired by two such remarkable events, as the Revolution and Accession, by which our ancient royal family was sacrificed to it; if our constitution, I say, with so great advantages, does not, in fact, provide any such remedy, we are rather beholden to any minister who undermines it, and affords us an opportunity of erecting a better in its place.

 

I would employ the same topics to moderate the zeal of those who defend the minister. Is our constitution so excellent? Then a change of ministry can be no such dreadful event; since it is essential to such a constitution, in every ministry, both to preserve itself from violation, and to prevent all enormities in the administration. Is our constitution very bad? Then so extraordinary a jealousy and apprehension, on account of changes, is ill placed; and a man should no more be anxious in this case, than a husband, who had married a woman from the stews, should be watchful to prevent her infidelity. Public affairs, in such a government, must necessarily go to confusion, by whatever hands they are conducted; and the zeal of patriots is in that case much less requisite than the patience and submission of philosophers. The virtue and good intentions of Cato and Brutus are highly laudable; but, to what purpose did their zeal serve? Only to hasten the fatal period of the Roman government, and render its convulsions and dying agonies more violent and painful.

 

I would not be understood to mean, that public affairs deserve no care and attention at all. Would men be moderate and consistent, their claims might be admitted; at least might be examined. The country-party might still assert, that our constitution, though excellent, will admit of mal-administration to a certain degree; and therefore, if the minister be bad, it is proper to oppose him with a suitable degree of zeal. And, on the other hand, the court-party may be allowed, upon the supposition that the minister were good, to defend, and with some zeal too, his administration. I would only persuade men not to contend, as if they were fighting pro aris & focis, and change a good constitution into a bad one, by the violence of their factions.

 

I have not here considered any thing that is personal in the present controversy. In the best civil constitution, where every man is restrained by the most rigid laws, it is easy to discover either the good or bad intentions of a minister, and to judge, whether his personal character deserve love or hatred. But such questions are of little importance to the public, and lay those, who employ their pens upon them, under a just suspicion either of malevolence or of flattery.

 

 

 

 

 

Philotra

 



[1]              « Laissons les sots débattre des formes de gouvernement. Celle qui est la mieux administrée est toujours la meilleure. » Essai sur l’homme, livre 3.

[2]              Dans les éditions 1741 à 1768, on trouve la phrase suivante : « Une même différence d’un genre contraire peut être trouvée quand on compare les règnes d’Elisabeth et de Jacques, du moins pour ce qui concerne les affaires étrangères. » (NdT)

[3]              « intérieure et étrangère » n’est pas présent dans les éditions 1741 à 1768. (NdT)

[4]              Dans les éditions 1741 à 1768, on trouve ici : « Et tel était dans une large mesure celui d’Angleterre jusqu’au milieu du siècle dernier, en dépit de nombreux panégyriques sur l’ancienne liberté anglaise ». (NdT)

[5]              Ann.lib.I.cap.2.

[6]              Suet.in vita Domit.

[7]              Egregium resumendæ libertati tempus, si ipsi florentes, quam inops Italia, quam imbellis urbana plebs, nihil validum in exercitibus, nisi quod externum cogitarent. TACIT. Ann. lib. 3.

[8]              Lib.I.cap.72

[9]          J’ai pris pour accordé, conformément à la supposition de Machiavel, que l’ancienne Perse n’avait pas de noblesse bien qu’il y ait des raisons de soupçonner que le secrétaire florentin – qui semble avoir mieux connu les auteurs latins que les auteurs grecs -  se soit trompé sur ce point. Les Perses les plus anciens, dont les mœurs sont décrites par Xénophon, furent un peuple libre qui avait une noblesse. Leurs omotimoi* furent préservés même après l’extension de leurs conquêtes et le changement de gouvernement qui en résulta. Arrien les mentionne à l’époque de Darius (De exped. Alex. Lib.ii). Souvent, les historiens parlent aussi des personnes qui commandaient comme d’hommes appartenant à une famille. Tigrane, qui fut général des Mèdes sous Xerxès, était de la race des Achéménides (Herod. Lib. vii. Cap. 62). Artachaeis, qui dirigea le percement du canal au mont Athos, était de la même famille (ibid. cap.117). Mégabyse était l’un des sept Perses éminents qui conspirèrent contre les mages. Son fils Zopyros appartenait au plus haut commandement sous Darius et il lui livra Babylone. Son petit-fils Mégabyse commanda l’armée défaite à Marathon. Son arrière-petit-fils Zopyros, aussi éminent, fut banni de Perse (Herod. Lib.ii, Thuc. Lib.i). Rosacès, qui commanda une armée en Egypte sous Artaxercès, descendait aussi de l’un de sept conjurés (Diod. Sic. Lib.xvi.). Agésilas (Xénophon, Hist. Graec. Lib.iv), voulant marier son allié le roi Cotys à la fille de Spithridatès, un Perse de haut rang qui avait déserté, demanda d’abord à Cotys à quelle famille appartenait Spithridatès. De la plus considérable famille de Perse, lui répondit Cotys. Ariée, quand il se vit offrir la souveraineté par Cléarque et dix-mille Grecs, la refusa car il était d’un rang trop bas et il déclara que tant de Perses aussi éminents ne supporteraient jamais sa loi (ibid. de exped. Lib.ii). Certaines des familles qui descendaient des sept Perses mentionnés ci-dessus existaient encore à l’époque des successeurs d’Alexandre ; et Polybe dit que Mithridate, à l’époque d’Antiochos, descendait de l’un d’eux (lib.v, cap.43). Arrien dit qu’Artabaze était jugé en tois prôtois persôn* (lib.iii). Et quand Alexandre maria en un jour quatre-vingts de ses capitaines à des femmes perses, son intention était manifestement d’allier les Macédoniens aux familles perses les plus éminentes (Ibid. lib.vii). Diodore de Sicile affirme que ces femmes étaient de la plus haute noblesse perse (lib.xvii). Le gouvernement perse fut despotique et fut conduit à de nombreux égards selon les mœurs orientales mais il n’alla pas jusqu’à anéantir toute noblesse et confondre tous les rangs et tous les ordres. Il laissa les hommes être grands par eux-mêmes ou par leur famille indépendamment de son pouvoir et de son autorité. La raison pour laquelle les Macédoniens dominèrent aussi facilement les Perses tenait à d’autres causes qu’on peut facilement trouver chez les historiens. Il faut avouer que le raisonnement de Machiavel est juste en lui-même mais qu’il est douteux qu’il puisse s’appliquer au présent cas.

* En caractères grecs dans le texte (NdT).

[10]            Essempio veramente raro, & da Filosofi intante loro imaginate & vedute Republiche mai non trovato, vedere dentro ad un medesimo cerchio, fra medesimi cittadini, la liberta, & la tirannide, la vita civile & la corotta, la giustitia & la licenza; perche quello ordine solo mantiere quella citta piena di costumi antichi & venerabili. E s'egli auvenisse (che col tempo in ogni modo auverrà) que San Giorgio tutta quel la città occupasse, sarrebbe quella una Republica piu dalla Venetiana memorabile. Della Hist. Florentinè, lib. 8. [(…) un exemple vraiment rare et que les philosophes n’ont jamais rencontré dans tant de républiques célèbres qu’ils ont vues ou imaginées. Il présente dans la même enceinte, et parmi les citoyens d’une même ville, la liberté et la tyrannie, les bonnes mœurs et la corruption, la justice et la licence. Cet établissement conserve seul dans Gênes des vertus antiques et dignes de vénération. Si jamais il devient maître de l’Etat entier, ce qui ne peut manquer d’arriver avec le temps, cette république acquerra plus de célébrité que celle de Venise ». Traduction de Guiraudet, Garnier frères, 1919.]

[11]            T.livii.lib.40.cap.43

[12]            L’Aigle contre l’Aigle, Romains contre Romains, combattant seulement pour le choix de tyrans. Corneille.

[13]            Ce paragraphe fut ajouté dans l’édition de 1748. (NdT)

[14]            Les éditions 1748 à 1760 donnent ici la date : 1742. (NdT)

[15]            Dissertation sur les parties, letter 10.

[16]            Le mot anglais “stew”, quand il ne désignait pas une viande cuite dans un liquide, désignait les maisons de bains (ou étuves) qui avaient fort mauvaise réputation, à tel point que l’expression « aller aux étuves » avait fini par signifier « aller au bordel ». (NdT)

[17]            Pour leurs autels et leurs foyers. (NdT)

[18]         Dans les éditions 1748 à 1768, on trouve ici en note le Portrait de Sir Robert Walpole : Il n’y a jamais eu d’homme dont les actions et le caractère aient été examinés plus profondément et plus ouvertement que ceux du ministre actuel qui, ayant gouverné une nation libre et savante pendant si longtemps au milieu d’une puissante opposition, peut remplir une bibliothèque avec ce qui a été écrit pour et contre lui, et il est le sujet de plus de la moitié du papier qui a été noirci dans la nation ces vingt dernières années. Pour l’honneur de notre pays, je souhaiterais qu’on fît un portrait de lui avec un jugement et une impartialité tels qu’il ait quelque crédit auprès de la postérité et montre que notre liberté, au moins une fois, a été employée à bon escient. Je crains seulement de manquer de la première qualité, le jugement. Mais, s’il en est ainsi, ce n’est qu’une page de plus à jeter après cent mille autres sur le même sujet, pages qui ont péri et sont devenues inutiles. En attendant, je me flatte d’imaginer avec plaisir que le portrait qui va suivre sera adopté par les futures historiens.

Sir Robert Walpole, premier ministre de Grande Bretagne, est un homme capable sans être un génie, il a un bon naturel sans être vertueux, il est constant sans être magnanime et il est modéré sans être équitable. Ses vertus, en certaines circonstances, sont affranchies de tous les vices qui les accompagnent habituellement. Il est un ami généreux sans être un ennemi acharné. Ses vices, dans d’autres circonstances, ne sont pas compensés par les vertus qui les accompagnent presque toujours. Son manque d’entreprise ne s’accompagne pas de frugalité. Le caractère privé de l’homme est meilleur que le caractère public. Ses vertus sont plus importantes que ses vices, sa fortune plus grande que sa renommée. Avec beaucoup de bonnes qualités, il s’est attiré la haine publique, avec de bonnes aptitudes, il n’a pas échappé au ridicule. Il eût été jugé plus digne de ses hautes fonctions s’il ne les avait jamais exercées, et il est plus qualifié, dans un gouvernement, pour la seconde place que pour la première. Son ministère a été plus avantageux à sa famille qu’au public, meilleur pour son époque que pour la postérité et plus pernicieux par les mauvais précédents qu’il laisse que par ses torts réels. Sous son ministère, le commerce a prospéré, la liberté a décliné et le savoir est tombé en ruine. En tant qu’homme, je l’apprécie, en tant que lettré, je le hais, en tant que Britannique, je souhaite calmement sa chute. Et, si j’étais membre de l’une des chambres, je donnerai mon vote pour l’écarter de Saint James, mais je serais heureux de le voir se retirer à Houghton Hall pour qu’il passe le reste de ses jours dans le confort et le plaisir. (Traduction de Philippe Folliot) (NdT)

[19]            For forms of government let fools contest, Whate’er is best administred is best. Essay on man, book.3

[20]            An equal difference of a contrary kind, may be found on comparing the reigns of Elizabeth and James, at least with regard to foreign affairs. (Editions 1741 à 1768)

[21]            And such, in a great measure, was that of ENGLAND, till the middle of the last century, notwithstanding the numerous panegyrics on ancient ENGLISH liberty. (Editions 1741 à 1768)

[22]            Ann.lib.1.cap.2.

[23]            Suet.in vita Domit.

[24]            Egregium resumendæ libertati tempus, si ipsi florentes, quam inops ITALIA, quam imbellis urbana plebs, nihil validum in exercitibus, nisi quod externum cogitarent. TACIT. Ann. lib. 3.

[25]            Lib. I. cap. 72.

[26]            I have taken it for granted, according to the supposition of Machiavel, that the ancient Persians had no nobility; though there is reason to suspect, that the Florentine secretary, who seems to have been better acquainted with the Roman than the Greek authors, was mistaken in this particular. The more ancient Persians, whose manners are described by Xenophon, were a free people, and had nobility. Their omotimoi were preserved even after the extending of their conquests and the consequent change of their government. Arrian mentions them in Darius’s time, De exped. Alex. lib. ii. Historians also speak often of the persons in command as men of family. Tygranes, who was general of the Medes under Xerxes, was of the race of Achmaenes, Herod. lib. vii. cap. 62. Artachaeas, who directed the cutting of the canal about mount Athos, was of the same family. Id. cap. 117. Megabyzus was one of the seven eminent Persians who conspired against the Magi. His son, Zopyrus, was in the highest command under Darius, and delivered Babylon to him. His grandson, Megabyzus, commanded the army, defeated at Marathon. His great-grandson, Zopyrus, was also eminent, and was banished Persia. Herod. lib. iii. Thuc. lib. i. Rosaces, who commanded an army in Egypt under Artaxerxes, was also descended from one of the seven conspirators, Diod. Sic. lib. xvi. Agesilaus, in Xenophon, Hist. Graec. lib. iv. being desirous of making a marriage betwixt king Cotys his ally, and the daughter of Spithridates, a Persian of rank, who had deserted to him, first asks Cotys what family Spithridates is of. One of the most considerable in Persia, says Cotys. Ariaeus, when offered the sovereignty by Clearchus and the ten thousand Greeks, refused it as of too low a rank, and said, that so many eminent Persians would never endure his rule. Id. de exped. lib. ii. Some of the families descended from the seven Persians above mentioned remained during all Alexander’s successors; and Mithridates, in Antiochus’s time, is said by Polybius to be descended from one of them, lib. v. cap. 43. Artabazus was esteemed, as Arrian says, en tois protois person lib. iii.. And when Alexander married in one day 80 of his captains to Persian women, his intention plainly was to ally the Macedonians with the most eminent Persian families. Id. lib. vii. Diodorus Siculus says they were of the most noble birth in Persia, lib. xvii. The government of Persia was despotic, and conducted in many respects, after the eastern manner, but was not carried so far as to extirpate all nobility, and confound all ranks and orders. It left men who were still great, by themselves and their family, independent of their office and commission. And the reason why the Macedonians kept so easily dominion over them was owing to other causes easy to be found in the historians; though it must be owned that Machiavel’s reasoning is, in itself, just, however doubtful its application to the present case.

[27]            Essempio veramente raro, & da Filosofi intante loro imaginate & vedute Republiche mai non trovato, vedere dentro ad un medesimo cerchio, fra medesimi cittadini, la liberta, & la tirannide, la vita civile & la corotta, la giustitia & la licenza; perche quello ordine solo mantiere quella citta piena di costumi antichi & venerabili. E s'egli auvenisse (che col tempo in ogni modo auverrà) que San Giorgio tutta quel la città occupasse, sarrebbe quella una Republica piu dalla Venetiana memorabile. Della Hist. Florentinè, lib. 8.

[28]            T. LIVII, lib. 40. cap. 43.

[29]            Id. lib. 8. cap. 18.

[30]            L'Aigle contre L'Aigle, ROMAINS contre ROMAINS,
Combatans seulement pour le choix de tyrans. Corneille

[31]            Dissertation on Parties, Letter X.