L'ŒUVRE ÉCONOMIQUE

DE

DAVID HUME

PAR

Albert SCHATZ

Licencié ès Lettres

Docteur en droit

Avocat à la Cour d’appel

 

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE DE DROIT &  DE JURISPRUDENCE

ARTHUR ROUSSEAU, ÉDITEUR

14, RUE SOUFFLOT ET RUE TOULLIER, 13

1902

 

Texte numérisé par Philippe Folliot

Professeur de philosophie au lycée Ango de Dieppe

 

 

 

- Dédicace

- Bibliographie

- Préface

- Notice biographique

- Introduction

- 1ère partie : Les théories économiques générales de D. Hume

-         Notions préliminaires

-         §1. La formation et l’évolution de la société économique

-         §2.  La société économique dans la période de civilisation complexe

- 2ème partie : Les théories économiques spéciales de D. Hume dans les Discours politiques.

-         Notions préliminaires

-         Chapitre I : Le commerce

- §1. Le commerce intérieur

- §2. Le commerce extérieur

-         Chapitre II : le luxe

-         Chapitre III : La population

-         Chapitre IV : L’argent

-         Chapitre V : Le crédit

- §1. Le crédit privé

- §2. Le crédit public

-         Chapitre VI : Les impôts

- 3ème partie : L’influence de Hume

-         Chapitre I : D. Hume et les physiocrates

-         Chapitre II : D. Hume et l’économie individualiste libérale dans ses positions essentielles.

-         Chapitre III : Le « humisme » d’Adam Smith et de Stuart Mill

-         Chapitre IV : La transformation du concept économique depuis Hume

- Conclusion

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(V) [1] A MA MÈRE

 

Permets-moi de te dédier ces pages. Elles seront impuissantes à te dire toute ma profonde affection, mais elles témoigneront, par un hommage public, que je te dois tout et elles  t'exprimeront mon infinie gratitude.

 

 

 

(VII) BIBLIOGRAPHIE

 

BONAR (J.). — Philosophy and political Economy in some of their historical relations, London, 1893, ch. VI.

BROUGHAM (lord). — Lives of men of letters and science who flourished in the time of George III, Paris. Baudry's European library, 1845, t. I, pp. 126-167.

BUCKLE. — Histoire de la civilisation en Angleterre. Nouvelle édit., trad. par A. Baillot. Paris, Marpon et Flammarion, V, 190 ss.

BURTON  (Hill). — Life and correspondance of David Hume.Will. Tait. Edinburgh, 1846. 2 vol. in-8°.

— Letters of eminent persons adressed to Dav. Hume. W. Blackwood and Sons. Edinburgh, and London, 1849. 1 vol. in-8°.

COMPAYRE (G.). — La philosophie de D. Hume. Paris, Thorin, 1873.

CUCHEVAL-CLARIGNY.— D. Hume. Sa vie. Ses écrits. Revue des Deux Mondes, 1er nov. 1856.

Dictionary of national biography, de Sidney Lee, London. Smith, Elder and C°,1891. Vol. XXVIII, art. Hume.

Dictionnaire d'économie politique, de Coquelin et Guillaumin ; Paris, Guillaumin, 1852, art. Hume.

Dictionnaire d'économie politique (Nouveau), de Léon Say et J. Chailley. Suppl., 1897, art. Hume.

DUHRING (E.).— Kritische Geschichte der national Oekonomie und des Socialismus. Leipzig. Vierte Auflage, Naumann, 1900, pp. 121-134.

(VIII) ESPINAS (A.). — La philosophie en Ecosse au XVIIIe siècle, et les origines de la philosophie anglaise. Revue philosophique, 1881.

Histoire des Doctrines économiques. Paris. A. Colin, pp. 258 ss.

FEILBOGEN (S.). — Smith und Hume. In Zeitschrift für die ges. Staatswiss. 26e année 1890. Viertes Heft, pp. 695-716.

GIZYCKI —Die Ethik D. Hume's in ihrer geschichtl. Stellung, Breslau, 1878.

HALEVY (Elie). — La formation du radicalisme philosophique : I. La jeunesse de Bentham ; II. L'évolution de la doctrine utilitaire de 1789 à 1815. 2 vol. Paris, Alcan,1901.

Handwoerterbuch der Staatswissenschaften de Conrad et Lexis, art. Hume

HASBACH.—Die philosophischen Grundlagen der von F. Quesnay und Ad. Smith begründelen politischen OEkonomie. Leipzig, 1890.

— Les fondements philosophiques de l'Economie politique de Quesnay et de Smith. Rev. d'Econ. polit., 1893, t. VII, p. 747.

Untersuchungen über A. Smith und die Entwicklung der politischen OEkonomie. Leipzig, 1891.

HUXLEY. — Hume, English men of letters, edited by John Morley. London ; traduct. française de G. Compayré : Hume. Sa vie. Sa philosophie, Paris, G. Baillière, 1880.

INGRAM.— Histoire de l'Economie politique, trad. par MM.de Varigny et Bonnemaison. Paris, 1893, pp. 119-124.

JANET (Paul). — Histoire de la science politique, t. II, p. 549.

KAUTZ.— Die geschichtliche Entwichlung der Nationaloekonomie, Wien, 1860.

KLEMME (Max). — Die volkswirtschafllichen Anschauungen David Hume's. Iéna, G. Fischer, 1900.

LAVIOSA.— La filosofia scientifica del Diritto in Inghilterra, parte I, da Bacone a Hume. Torino. Carlo Clausen, 1897.

LECHARTIER (G). — David Hume moraliste et sociologue. Paris, Alcan, 1900.

(IX) OCZAPOWSKY — Montesquieu économiste. Revue d'Econ. polit., 1891.

Papillon. — D. Hume précurseur d'Aug. Comte, Versailles, 1868.

Private Correspondance of D. Hume with several distinguished persons in the years 1761 to 1716. Colbourn. London,1820.

RITCHIE (E). — Account of the life and writings of D. Hume. London, 1807.

SAY (Léon) — David Hume. Petite bibliothèque économique, Paris, Guillaumin.

SKARZINSKY.— A. Smith als Moralphilosoph und Schoepfer der Nationaloekonomie, Berlin, 1878.

WALCKENAER. —Biographie universelle, Art. Hume.

 

(On joindra à cette bibliographie les études consacrées à D. Hume dans presque toutes les « Histoires des Doctrines Economiques » françaises ou étrangères et dans la plupart des ouvrages sur Adam Smith.)

 

Œuvres de Hume.

 

C'est une tâche d'une complexité peu commune que d'entreprendre un historique complet des éditions de l'œuvre  de Hume, ses divers écrits ayant été publiés avec des titres différents et dans un ordre souvent modifié. Cette tâche nous n'avons pas à l'entreprendre : elle a fait l'objet d'un travail très complet et très sûr. On le trouvera dans les « Essays moral, political and literary, edited with preliminary dissertation and notes » by Green and Grose, London. Longmans Green and Co, 1875. au tome I, pp. 15-86 (History of the editions).

L'œuvre de Hume n'a pas été complètement traduite en français. Ses écrits proprement économiques et politiques, les Discours politiques, parus à Edimbourg en 1752 (seconde (X) partie des Essays moral, political.. etc.),ont été traduits en français :

1° En 1752-1753 par Mlle de la Chaux [2]; traduction élégante mais parfois insuffisamment exacte, d'ailleurs incomplète et ne comprenant que 7 des 16 discours de Hume. Elle ne fut pas mise dans le commerce.

2° En 1754 par l'abbé Le Blanc, 2 vol. in-12, Amsterdam. 1755, Dresde, 2 vol. in-8°, comprenant 12 discours sur 16 [3].

3° En 1754 par M. de M... (de Mauvillon), Amsterdam, 1 vol. in-8°, traduction incomplète et parfois défectueuse :

De nos jours l'œuvre économique de Hume a été rééditée.

1° En 1847 par Eug. Daire, dans la « Collection des principaux économistes » publiée chez Guillaumin, tome XIV. On s'est servi de la traduction de Mlle de la Chaux. L'édition

serait complète, au point de vue purement économique, si l'on y avait tenu compte des compléments apportés par Hume à ses Essais dans les éditions postérieures à 1752. Ces compléments figurent dans :

2° L'édition donnée par Léon Say à la « petite bibliothèque économique » publiée chez Guillaumin. La traduction (par M. Formentin) est incontestablement supérieure et fait même disparaître quelques contre-sens. Mais cette édition ne contient que 7 des essais de Hume. On y a joint une introduction intéressante, l'autobiographie de Hume, la lettre d'A. Smith à Strahan pour lui annoncer la mort de Hume et quelques fragments de la correspondance de Hume avec Turgot, Morellet, Montesquieu et Mmes de Boufflers, Geoffrin et Riccoboni.

 

Nos références devant avoir souvent pour objet d'autres parties de l'œuvre de Hume que les Discours politiques, nous avons (xi) dû avoir recours à une traduction plus générale. Nous avons employé la suivante: « Œuvres philosophiques de M. D. Hume », traduites de l'anglais, à Londres (Paris) 1788. 7 vol. in-12 réunis parfois en 5 ou 6 volumes).

 

Malheureusement, cette édition n'est pas très répandue. Pour obvier à cet inconvénient, nous ne croyons pas inutile de donner le contenu de chaque volume de l'édition française et d'indiquer en regard à quelle partie il correspond de l'édition anglaise la plus complète et la plus employée. The philosophical Works of Dav. Hume, 4 vol. Edinburgh, 1826, dont les vol. III et IV ont été réédités par Green et Grose en 1875 et 1889 sous le nom de Essays moral, political and literary, édition que nous avons déjà citée. La disposition des matières étant la même, notre tableau de concordance s'appliquera, mutatis mutandis.

 

Edition française

Edition anglaise

T.I. Les huit premiers

Essais sur l’entendement humain

T.IV, p.31-93

T.II Les quatre derniers

 

p.333. Les quatre philosophes

T.III, p.156-206

T.III. Histoire naturelle de la religion

T.IV, p.435-513

T.IV. Dissertation sur les passions

T.IV, p.195-233

p.67. Sur la tragédie, sur le goût

T.III, p.245-256

T.V. Recherches sur les principes de la morale

T.IV, p.237-431

T.VI. Les essais moraux et politiques

 

p.1. La délicatesse du goût

T.III, p.3

p.9. la liberté de la presse

T.III, p.8

p.21. L’impudence et la modestie

T.IV, p.517

p.29. La politique peut-elle être une science ?

T.III, p.14

p.62. Les principes du gouvernement

T.III, p.31

p.73. L’amour et le mariage

T.IV, p.522

p.81. L’étude de l’histoire

T.IV, p.528

p.94. L’indépendance du Parlement

T.III, p.42

p.108. L’Angleterre penche vers la monarchie absolue ou la république ?

T.III,p.50

p.121. Les partis

T.III, p.57

p.139. Les partis de Grande-Bretagne

T.III, p.67

p.165. La superstition et le fanatisme

T.III, p.81

p.177. L’avarice

T.IV, p.533

p.186. La dignité de la nature humaine

T.III, p.90

p.200. La liberté et le despotisme

T.III, p.98

p.218. L’Eloquence

T.III, p.108

p.247. Le progrès des arts et des sciences

T.III, p.124

p.305. La polygamie et le divorce

T.III, p.206

p.325. Le style simple et le style orné

T.III, p.218

p.335. Le caractère des nations

T.III, p.224

p.369. Le contrat primitif

T.III, p.509

p.408. L’obéissance passive

T.III, p.533

T.VII. Essais économiques

T.III, p.285 ss.

 

Les volumes I et II de l'édition anglaise contiennent le Traité de la Nature humaine (Livre I : De l'Entendement, traduit par Renouvier et Pillon, Paris, 1878. — Livre II : Des Passions, non traduit. — Livre III : De la morale, non traduit). L'essentiel des théories émises dans le Traité se retrouve dans les Essais sur l'Entendement et dans les Recherches sur les principes de la Morale. Le livre III, toutefois, contient des considérations intéressantes pour nous sur la justice, la propriété et le gouvernement.

 

Le tome VII de l'édition française contient 7 des discours politiques, mais nous ne nous en servirons pas puisque nous avons une édition meilleure et plus courante. Nous nous référerons donc à l'édition Daire, prévenant dès maintenant que nous substituerons parfois à sa traduction celle de l'édition Say lorsqu'elle nous semblera plus exacte.

 

 

 

 

 

(1) PREFACE

 

 

 

La Science semble avoir perdu, de nos jours, le droit de se retrancher dans sa tour d'ivoire. On veut aux spéculations et aux recherches une utilité pratique et immédiate. Peut-être, en s'inspirant de cet esprit, serait-on disposé à nous adresser une critique touchant le sujet même de cette étude. Assez de questions d'un intérêt pressant, dira-t-on, appellent l'examen et demandent une solution. Le temps n'est pas à l'archéologie économique. « C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait ! » Nous voudrions dès l'abord écarter ce reproche.

 

M. Ch. Gide signalant le dégel et aussi le gâchis qui, dit-il, ont marqué dans la science économique la fin du XIX° siècle, livre aux regrets des fidèles de la science pure « le temps où les éléments de l'économie politique présentaient les formes géométriques, la solidité et la transparence de beaux cristaux, dont les feux semblaient être ceux mêmes de la vérité [4]. » Est-ce à dire que l'épreuve du temps ait à jamais condamné toute doctrine et qu'il faille perdre tout espoir de réunir en un ensemble harmonieux et logique des principes généraux, sinon absolus, et des formules, sinon rigides, du (2) moins capables de nous tracer des règles de conduite et d'éclairer notre jugement ? Nous ne le croyons pas. C'est quand le jour décroît et que la nuit tombe, que le voyageur sent le mieux l'utilité de son guide. Plus la complexité des faits sociaux semble soustraite à tout essai d'unification, plus la confusion des éléments en jeu vient mettre dans les esprits l'incertitude et le doute, plus la pratique économique révèle une lutte furieuse des intérêts et des ambitions, plus il importe de s'élever dans une région plus sereine et plus la toute-puissance des idées devient seule capable de mettre l'ordre dans ce désordre où la raison ne se connaît plus.

 

Plus que jamais donc la nécessité s'affirme de choisir une doctrine. Plus que jamais ce choix doit être fait en connaissance de cause. Or, pour connaître une doctrine il ne suffit pas toujours de l'étudier et de la comprendre sous sa forme actuelle, car elle ne reçoit pas toujours du temps une perfection plus grande et c'est parfois à ses origines qu'il est bon de recourir pour la trouver, peut-être, plus satisfaisante à la fois et plus pure. Toute doctrine subit son évolution ; son contact avec les faits, les contingences de ses applications, la part de son individualité qu'y dépose chacun de ses interprètes, ne tarde pas à altérer sa pureté première et parfois à changer son esprit. C'est l'aimable simplicité d'une doctrine naissante que nous trouverons chez D. Hume, et peut-être, dans cette simplicité même, a-t-il donné à sa doctrine la forme qui convient le mieux au temps présent.

 

Aussi bien est-il superflu de justifier une étude de (3) Hume comme on pourrait justifier une élude d'histoire ancienne.

 

D. Hume, en réalité, est un de nos contemporains. Ce n'est pas le moindre plaisir de qui l'étudie que de rencontrer presque à chaque pas une remarque fine, une analyse subtile dont l'application se fait d'elle-même au temps présent. On est, pourrait on dire après Pascal, tout étonné et charmé, car on s'attendait à trouver un ancien et l'on trouve un causeur merveilleusement informé de ce qui nous touche et, si j'ose dire, de notre état d'âme.

 

Nous n'avons pas la prétention de révéler D. Hume. Ce serait faire injure à sa mémoire, car, pour mériter de vivre dans le souvenir des hommes, nul né réunit jamais plus de titres. Hume fut un philosophe et comme tel il n'a pas cessé d'être célébré, étudié et médité avec assez de succès pour que toute la philosophie kantienne se réclame de lui. Hume fut un historien et eut comme tel assez de mérite pour que, pendant longtemps, son oeuvre historique éclipsât tous ses autres écrits. Hume enfin fut un économiste et c'est sa valeur comme tel que nous aurons à déterminer.

 

On ne saurait dire que Hume soit un inconnu pour les économistes; la plupart des historiens des doctrines le citent avec honneur. Il figure parmi les économistes de seconde grandeur dont Daire publia les œuvres dans une collection plus particulièrement consacrée

aux gloires incontestées de la Science. Léon Say édita un choix de ses écrits économiques et loua une bonne partie de son talent dans l'introduction qu'il y joignit. Enfin, en Allemagne, une étude récente de M. Max Klemme faite au séminaire économique de Halle, (4) sous les auspices du professeur Conrad, montre que l'intérêt de l'œuvre économique de Hume y est apprécié comme il convient.

 

Nous sera-t-il permis cependant de dire que si Hume a été étudié, il n'est pas connu comme il mérite de l'être? Le souvenir que l'on conserve de lui, nous dirions volontiers sa réputation, est d'avoir discerné quelques vérités sur la monnaie, les impôts ou le commerce. Hume serait donc un infime précurseur de la science ; il aurait eu, comme tant d'autres, quelques lueurs ; il aurait été touché par un de ces rayons qui dorent l'horizon avant que le soleil n'apparaisse. Nous avons de Hume une conception tout autre. Non seulement, à notre avis, Hume eut la conscience suffisamment nette des vérités essentielles qui allaient être bientôt mises dans tout leur jour, mais, par l'ampleur de son génie, il domine ceux qui vinrent après lui et dont beaucoup sont ses disciples. Aujourd'hui encore son oeuvre est vivante et féconde, non seulement pour les points spécialement économiques qui y sont étudiés, mais pour tout un ensemble de conceptions sociales et pour une manière de comprendre la science économique, son objet, sa méthode et son utilité, dont on ne saurait dire que tout le profit ait, dès maintenant, été retiré.

 

C'est cette appréciation personnelle de l'importance de Hume qui l'ait que nous croyons pouvoir dire qu'après avoir été étudié par tant d'hommes éminents, Hume, pour une partie de son oeuvre, est encore inconnu. Ses commentateurs en effet, furent ou des philosophes ou des économistes. Pour les premiers son oeuvre économique mérite sans doute d'être citée et analysée au moins dans ses grandes lignes, mais il va de soi que la (5) partie philosophique la domine et l'écrase. Pour les seconds, ils semblent avoir considéré l'œuvre purement économique de Hume comme suffisamment importante pour s'en tenir à elle et oublier que l'auteur fut un philosophe. Or, isoler ainsi les deux parties de l'œuvre de Hume, c'est à notre sens, altérer sa véritable signification et se méprendre sur sa portée. C'est sa philosophie qui fait de Hume un économiste, pour ainsi dire, à son insu. Ses Discours politiques viennent seulement après que cette évolution s'est produite et après qu'une notable partie, peut-être la plus importante, de son oeuvre économique, a déjà été élucidée et exposée dans son oeuvre philosophique.

 

Ces considérations suffisent à expliquer notre plan. Nous étudierons d'abord comment Hume devient économiste et comment la philosophie morale l'achemine à la science nouvelle.

 

Une première partie sera consacrée à retracer les théories économiques générales de D. Hume, théories éparses non seulement dans ses Essais économiques mais aussi dans son oeuvre philosophique et qu'il est indispensable de réunir avant d'aborder l'œuvre proprement économique.

 

La seconde partie comprendra l'étude des Discours politiques, c'est-à-dire des théories spéciales de Hume sur certains sujets économiques.

 

Dans une troisième partie, nous tenterons de déterminer quelle fut l'influence et l'originalité propre de l'auteur.

 

Au sujet de cette dernière partie, quelques éclaircissements sont dès maintenant nécessaires. La tâche n'a pas encore été entreprise et on se l'explique facilement (6) Dire que les Physiocrates ou qu'Adam Smith ont exercé une profonde influence sur la science économique, c'est énoncer une proposition qui ne peut surprendre personne et qu'il est facile de vérifier. Il s'agit, en effet, de suivre dans les progrès de la science, la trace d'un concept, positif et d'une théorie précise. Dühring dit, dans son histoire, que, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord. Hume est resté un auteur auprès duquel on s'informe et on s'instruit [5]. Nous ne saurions contester une autorité si haute, mais le témoignage nous surprend. Nous serions plutôt disposé à croire que Hume n'a rien qui le recommande à l'attention publique et que son ouvrage est, quoi qu'on en ait dit [6], tout le contraire d'un chef-d'œuvre de vulgarisation. La raison en est dans l'esprit de l'auteur, dans la forme de l'ouvrage — et elle explique, selon nous, qu'on néglige bien souvent d'apprécier, comme elle le mérite, l'action réelle exercée par Hume.

 

Hume a les allures d'un sceptique ; toute apparence de dogmatisme lui est étrangère. La conviction lui manquerait, à coup sûr, pour exposer une doctrine d'ensemble et pour poser des règles absolues. Dans la forme, ses Discours politiques se présentent, le plus souvent, comme la critique d'une théorie en cours. La forme est presque toujours négative : « Il n'est pas vrai que... », « on a tort de poser comme règle absolue que...», etc. Il faut pousser plus loin l'analyse, il faut, pour ainsi dire, rompre l'écorce pour trouver l'amande, et l'amande c'est une règle positive que l'auteur invite (7) à méditer sans lui attribuer d'autre valeur. Et c'est là le trait caractéristique des Essais de Hume. Il veut donner à penser. Il aime lui-même à spéculer, préférant aller au-delà de la vérité que de rester en deçà. On pourrait, il est vrai, songer au juste milieu et espérer atteindre la vérité même, mais c'est une illusion dont il ne se berce pas. Il veut suggérer des idées et soulever des problèmes. « On apprécie peu, dit-il lui-même, un auteur qui ne dit que ce qu'on peut apprendre dans une conversation de café » [7]. Il résulte de là que, pour rendre exactement sa pensée, il faut l'approfondir et donner toute leur valeur à des propositions qui, chez un autre auteur, pourraient sembler accessoires. C'est ce que nous tenterons de faire, avec le souci constant de ne pas trahir sa pensée en voulant la traduire.

 

Hume est donc incapable d'exercer directement une influence pratique. Il lui faut trouver un interprète qui complète sa pensée et qui sache en extraire, pour ainsi dire, tout le suc :

 

C'est un parterre où Flore épand ses biens :

Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

Et fait du miel de toutes choses. [8]

 

Hume eut la bonne fortune que cette tâche délicate ait été accomplie par A. Smith qui tira de ses pensées éparses le Traité de la Richesse des Nations.

 

Nous aurons à déterminer comment Hume prépara sa tâche, et nous tiendrons aussi à montrer comment, et en quel sens, son oeuvre dépasse celle de Smith.

 

(8) Qu'il nous soit permis de dire, dès maintenant, que, quel que soit notre succès dans cette tâche, l'œuvre de Hume vaut par elle-même, qu'elle mérite l'attention, l'étude et le respect de ceux-là mêmes qu'inquiète, avant tout, le souci de l'avenir, que, mieux que toute autre enfin, elle appelle le souvenir de cette belle parole de Renan : « Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont, pour point de départ, un profond respect du passé. »

 

 

 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

 

 

David Hume semble avoir, par une singulière fortune, traversé, aux différentes époques de sa vie, toutes les situations les plus propres à développer les facultés d'un économiste. Philosophe doué d'un esprit critique dont la pénétration ne fut peut-être jamais égalée, commerçant par occasion sinon par goût, voyageur observateur et attentif, historien dont la gloire l'a longtemps disputé à celle du philosophe, secrétaire d'ambassade, chargé d'affaires et homme d'Etat, il conserva toute sa vie une humeur paisible, un esprit à la fois curieux et calme, une passion pour la lecture qui ne fut combattue par aucune autre, si ce n'est un irrésistible penchant aux jouissances désintéressées de la spéculation. Sans entrer dans des détails biographiques superflus, il nous semble indispensable de faire connaître l'homme avant d'étudier l'œuvre, en nous attachant, de préférence, aux traits qui, dans cette vie si bien remplie, concernent particulièrement l'économiste.

 

D. Hume naquit à Edimbourg le 26 avril 1711, d'une famille de petite noblesse et de fortune modique. Il perdit son père très jeune et passa son enfance avec sa mère, une sœur et un frère aîné qui recueillit, comme tel, la plus grosse partie de l'héritage paternel. Ce fut un enfant timide, sérieux, d'une nature concentrée, (10) donnant à sa mère, si l'on en croit les paroles qu'on lui prête, l'impression « d'un excellent caractère mais d'un esprit extraordinairement faible » [9].

 

Les tuteurs du « petit David » eurent une opinion sans doute analogue ; ils durent renoncer à faire de lui un avocat, car l'étude des lois le rebuta. Ils l'envoyèrent, en 1734, à Bristol dans une grande maison de commerce. Hume n'y passa que quelques mois, assez toutefois pour prendre conscience du rôle social du commerçant et pour sentir son inaptitude à le remplir. En réalité, Hume avait, depuis longtemps, le dessein arrêté de se consacrer à la philosophie. A dix-huit ans, il avait son opinion faite sur la philosophie morale alors enseignée. Il avait décidé de laisser de côté tout plaisir et toute affaire, pour se livrer à l'étude de la nature humaine, sans laquelle toute philosophie et toute science morale ou politique devait être, à son sens, oeuvre vaine.

 

Pour mener cette tâche à bien, Hume réclama sa légitime et vint s'installer en France, d'abord à Reims puis à la Flèche, où il demeura trois ans, dans une solitude à peu près complète et fréquentant presque exclusivement la bibliothèque des Jésuites. En 1737, il rentra en Angleterre et publia, l'année suivante, son Traité de la nature humaine. Sur la recommandation d'Hutcheson, il en fit parvenir un exemplaire à « M. Smith », alors âgé de dix-sept ans et étudiant à Glasgow.

 

Hume passa ensuite cinq ans à Ninewells, dans les terres patrimoniales de son frère. Il y vit de près l'existence du gentilhomme campagnard, ses mœurs, ses (11) habitudes et son rôle économique. Il y prépara la première partie de ses Essais moraux et politiques qui parut en 1742 ; il entretenait, en même temps, une correspondance très suivie avec Hutcheson, avec Reid, avec le prédicateur Blair, l'historien Robertson, enfin  avec A. Smith à qui il communiquait le résultat de ses nombreuses lectures, sous la forme de notes qui ont été conservées et qui ont été en grande partie mises à profit par Smith dans son traité.

 

Après avoir brigué sans succès, par suite de l'opposition du clergé presbytérien, la chaire de philosophie morale de Glasgow, puis celle d'Edimbourg, Hume accepta, pour accroître ses trop modiques revenus, de séjourner quelque temps auprès du marquis d'Annandale, jeune gentilhomme d'esprit faible à qui il dut servir, à la fois, de précepteur et de garde-malade. Il était déjà las de cette tâche ingrate lorsque son compatriote, le général Saint-Clair, l'emmena, comme secrétaire, dans une expédition contre le Canada. L'expédition ne dépassa pas la Bretagne : la flotte jeta l'ancre dans la baie du Pouldu. Mais Hume conserva son emploi auprès de Saint-Clair, lorsque celui-ci fut envoyé en mission à Vienne et à Turin. Il accomplit ses fonctions de secrétaire d'ambassade à la satisfaction de tous, étonnant ceux qui étaient en relation avec lui, à la fois par sa sagesse et par son manque absolu d'élégance. On a conservé le journal qu'il tint de son passage à travers la Hollande, l'Allemagne et l'Italie du Nord. Le caractère économique de ces notes est frappant. « Il s'y montre, dit Cucheval-Clarigny [10], assez peu sensible (12) aux beautés de la nature et aux chefs-d'œuvre de l'art. En revanche, il note soigneusement la nature du sol et ses produits, le degré d'avancement de la culture, la densité de la population, la condition sociale et les mœurs des habitants, la quotité des impôts. La tournure toute pratique de son esprit éclate donc dans ces notes rapides prises au jour le jour, mais le philosophe se retrouve dans les déductions que Hume tire des faits qu'il remarque. »

 

En 1748, pendant son séjour à Turin, paraissaient ses Recherches sur l'Entendement humain, tentative de vulgarisation, pour ainsi dire, de son Traité de la Nature humaine. En 1749, il retourne chez son frère à Ninewells. Là, il donne ses soins à une édition française de l'Esprit des Lois de Montesquieu, publiée à Edimbourg, et entre en relations avec l'auteur, qui lui fournit à cet effet des corrections et des notes. En même temps, il prépare ses Recherches sur les principes de la Morale et son oeuvre proprement économique, les Discours politiques, qui paraissent en 1752. Une seconde édition devait paraître en 1758. L'intervalle qui sépare ces deux dates mérite qu'on s'y arrête quelques instants, car les conceptions de Hume y subirent des modifications que nous aurons à relever.

 

Hume se considère alors comme parfaitement heureux. Il a atteint son idéal : une modeste aisance, la paix, des livres et du temps pour méditer. « J'éprouve, écrit-il, à un de ses amis, le besoin de triompher un peu à vos yeux, car enfin, ayant atteint la quarantaine,  me voici à mon honneur, à l'honneur de la science et de l'époque actuelle, arrivé à la dignité de maître (13) de maison. Il y a environ sept mois, j'ai pris une maison à moi et j'y ai installé une famille au grand complet, composée d'un chef, qui est à moi, et de deux membres subalternes, une bonne et un chat. Ma sœur est venue depuis me rejoindre et demeure avec moi. Avec de l'économie, je trouve que je puis me donner la propreté, la chaleur, la lumière, l'abondance et le contentement. Que voudriez-vous avoir de plus ? L'indépendance ? Je l'ai au suprême degré. L'honneur ? Ce n'est pas là ce qui manque. La grâce ? Elle viendra en son temps. Une femme ? Ce n'est pas là une des nécessités indispensables de la vie. Des livres ? Voilà une de ces nécessités, mais, j'en ai plus que je n'en puis employer. Bref, je ne puis trouver aucune des jouissances importantes de la vie que je ne possède et, sans grand effort de philosophie, je puis être heureux et satisfait [11]. »

 

L'événement le plus propre à mettre le comble à son bonheur eut lieu en 1752. Il fut élu bibliothécaire de l'Ordre des Avocats à Edimbourg. Aucune fonction ne pouvait lui être plus agréable. Il renonce à son traitement, en faveur du poète aveugle Blacklock, mais s'enferme dans sa bibliothèque du matin au soir, dépouille avec passion les documents, compulse, annote et compile et deux ans après il publie l'histoire des Stuarts, en 1759 l'histoire des Tudors, en 1761 l'histoire de l'Angleterre, depuis l'invasion de César jusqu'à l'avènement de Henri VII. C'est donc le temps de son activité littéraire la plus intense. Sa réputation s'est étendue à toute l'Europe. Il est en correspondance suivie avec la plupart des hommes illustres du temps, il est en relations (14) constantes avec A. Smith, qui fait partie du « Club de la pincette », comme Hume appelle le cercle de ses amis les plus intimes : il le forme, il contrôle et discute chacune de ses opinions et peut-être subit-il lui-même, en quelque mesure, son influence.

 

C'est alors qu'en 1763, lord Hertford, ambassadeur envoyé en France à la suite du traité de Paris, propose à Hume le titre de secrétaire d'ambassade. Celui-ci d'abord surpris et un peu effrayé à l'idée de sacrifier son indépendance et sa tranquillité, mais séduit par la perspective d'un pareil voyage, finit par accepter. Il arrive en France le 14 octobre 1763.

 

Ce n'est pas seulement de nos jours que les Français ont mérité le titre, que nous donnait H. Heine, de « comédiens ordinaires du bon Dieu ». La réception faite à Hume suffirait à le prouver. En ce temps-là, dans cette société la plus élégante, la plus spirituelle et la plus étourdie qui fut jamais, la mode était à la philosophie et à la science sociale. A ce double titre, Hume jouissait à Paris d'une réputation dont il ne soupçonnait pas l'étendue. Les philosophes avaient pris chez lui, souvent en les dénaturant, leurs meilleurs arguments contre le fanatisme et la superstition. La sensibilité ou la sensiblerie, dans laquelle on donnait si fort, lui savait gré d'avoir mis en lumière les facultés affectives et tendres de la nature humaine. Ses Discours politiques enfin, d'un abord facile et attrayant, suffisaient à donner, même après une lecture superficielle, ce minimum de connaissances économiques qui était considéré comme indispensable pour être du bel air. Hume était donc l'homme à la mode. Mais, le piquant c'est qu'il était aussi peu fait que possible pour remplir ce rôle. (15) Ceux qui ont connu Hume le décrivent comme un gros homme à la face large et grasse, avec une grande bouche, des yeux sans expression et une démarche lourde et maladroite. Dans l'intimité, sans doute, son esprit si vif et son intelligence si alerte paraissaient sous la forme d'une gaîté sans méchanceté et d'une grande finesse cachée sous ces apparences ingrates. Mais, à Paris où il ne connaissait personne, où il lui était même impossible de parler le français qu'il avait oublié depuis trente ans, c'était la plus plaisante idole dont on se puisse enticher. Il fut livré sans défense à l'engouement général. « Il n'y avait aucune manie dominante dans ce pays lorsqu'il y est arrivé, dit Mme d'Epinay dans ses Mémoires. On l'a regardé comme une trouvaille dans cette circonstance, et l'effervescence de nos jeunes tètes s'est tournée de son côté. Toutes les jolies femmes s'en sont emparées [12]... » Aussi l'on s'en donna à cœur joie. Hume fut flatté, adulé, chanté, célébré. Il fut de tous les soupers fins. Il dut paraître à l'Opéra. Il fut présenté au Roi et reçut les compliments du futur Louis XVI, alors âgé de dix ans, du futur Louis XVIII qui en avait huit et du futur Charles X, personnage de six ans à peine qui ne put venir à bout de la harangue qu'on lui avait apprise. Mme de Boufflers qui depuis longtemps correspondait avec lui, Mme d'Epinay, Mlle de Lespinasse, Mme Geoffrin, Mme Riccoboni, pour ne citer qu'elles, se firent un devoir de le produire à chacune de leurs réunions où on le cajola, quoiqu'il en eût, et où son succès fut tel qu'il fut familièrement baptisé « de gros et (16) d'aimable drôle ». Un jour on tenta de lui faire jouer une charade, mais il s'y montra si piètre et si peu au fait qu'il fallut toute l'indulgence de ses belles amies pour que « l'aimable drôle » ne soit pas considéré comme un imbécile.

 

Hume fut d'abord interloqué de cette réception à laquelle il était si peu préparé. Puis, peu à peu, tout en plaisantant de ses succès mondains, il se laissa séduire par la société des philosophes et des économistes. Il se lia avec d'Alembert, Buffon, Malesherbes, Diderot, Crébillon, Helvétius, d'Holbach, Hénault, Raynal Suard, La Condamine, de Brosses, Morellet et enfin Turgot. Bref, son crédit était assez établi pour qu'en 1764, A. Smith, traversant la France avec le jeune duc de Buccleugh, s'adressât à lui, de Toulouse, pour lui demander une lettre d'introduction pour quelques hauts personnages politiques [13].

 

Hume s'acquitta de ses fonctions officielles avec un tel succès qu'il fut maintenu à Paris, après le départ de lord Herlford, comme chargé d'affaires, et dut fournir toute une correspondance diplomatique qui figure encore, paraît-il, au Foreign-Office et qui lui fait le plus grand honneur.

 

Lord Hertford, appelé à la vice-royauté d'Irlande, offrit l'emploi de secrétaire d'Etat à Hume qui, désormais acclimaté, songeait à se fixer définitivement en France. Cette offre le décida à retourner en Angleterre. (17) Ici se place un épisode de sa vie qui l'affecta douloureusement: c'est sa querelle avec J. -J. Rousseau. Celui-ci, proscrit et recueilli par Hume à Wooton, mais déjà malade et possédé du délire de la persécution, s'imagina avoir été attiré dans un guet-apens, à la suite d'une lettre qu'il considéra comme injurieuse et dont il attribua faussement la rédaction et la mise en circulation à son protecteur. Nous n'estimons pas qu'il y ait lieu de nous arrêter à cet incident pénible, auquel la gloire de Hume ni de Rousseau n'a rien à gagner, et qui n'offre peut-être un intérêt qu'au seul point de vue de l'histoire littéraire. Il est d'ailleurs rapporté dans toutes les biographies de Hume [14].

 

Lord Hertford ne put mettre sa promesse à exécution et Hume fut élevé par le général Conway, frère de lord Hertford, et ministre des affaires étrangères, à la dignité de sous-secrétaire d'Etat. Il affirma dans ce poste élevé, qu'il occupa jusqu'en 1768, toutes les qualités que ses fonctions précédentes avaient mises en lumière.

 

Hume eut la vieillesse la plus heureuse qu'on puisse souhaiter. Parti de la pauvreté, il était arrivé à la fortune, sa gloire s'étendait à l'Europe entière ; il avait autour de lui plus d'affections sincères que n'en peut d'ordinaire espérer un célibataire : des neveux qui répondirent à son affection, des amis dont la fidélité ne se démentit jamais. Enfin il ne connut de maladie que celle qui l'emporta, et conserva jusqu'à son dernier jour (18) sa cordialité et sa gaîté affable. Un de ses derniers soins, sentant sa fin prochaine, fut d'écrire son autobiographie, qu'il termine en parlant de lui au passé et à la troisième personne.

 

Il mourut au printemps de 1776, d'une maladie d'entrailles, dont il put suivre pendant un an la marche progressive et fatale. Ses derniers moments furent calmes. Il mourut avec une sérénité tranquille qui fit l'admiration de ses amis, et que méritent, sans doute, ceux qui toute leur vie cherchèrent à atteindre la vérité avec une entière bonne foi et une sincérité de tous les instants. « Je l'ai toujours considéré durant sa vie et depuis sa mort, disait A. Smith, qui fut son exécuteur testamentaire, comme approchant aussi près de l'idéal d'un homme parfaitement sage et vertueux que le permet peut-être la nature et la fragilité humaine [15] (1). »

 

D. Hume avait désigné lui-même le lieu de sa sépulture. Son corps repose sur une colline voisine d'Edimbourg, dans un vieux cimetière ; sur sa tombe environnée de solitude et de paix, il voulut que ces seuls mots fussent inscrits : « David Hume, né en 1711, mort en 1776. Laissant à la postérité le soin d'ajouter le reste. »

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

 

D. Hume fut un historien, un économiste et un philosophe. On commence à oublier l'historien, on commence à connaître l'économiste, quant au philosophe il eut une singulière fortune et celle sans doute qu'il eût le moins désirée. On raconte que certains auteurs, qu'une oeuvre a rendus célèbres et imposés à l'attention publique, finissent par prendre cette oeuvre en haine, lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils sont à jamais condamnés à être loués pour cette oeuvre seule et que leurs productions nouvelles passent inaperçues, éclipsées qu'elles sont par le chef-d'œuvre. Ainsi la psychologie de D. Hume éclipsa les autres partie de sa philosophie.

 

On sembla oublier qu'en écrivant son Traité de la nature humaine, il lui donnait pour sous-titre : « Tentative pour introduire la méthode expérimentale de raisonner dans les sujets moraux » et que la morale se trouvait être ainsi le but lointain, mais déterminé, de l'auteur. On s'en tint donc à la partie psychologique et critique de son oeuvre. On conserva le souvenir de négations hardies, d'un scepticisme plus apparent cependant que réel et il se forma une tradition suivant laquelle Hume aurait professé le scepticisme le plus paradoxal qui ait jamais été ; contestant non seulement la réalité du monde extérieur mais aussi de la substance spirituelle (20) et de l'identité personnelle. Il semble que, pour la postérité, Hume soit demeuré dans cette situation qu'il décrit comme étant provisoirement la sienne, à la fin du premier livre de son traité : « Je suis effrayé et confondu de ce désert et de cette solitude; où je me trouve placé par ma philosophie, et je me représente à moi-même comme une espèce de monstre inconnu, étrange, qui, incapable de faire société avec les hommes, a été banni de leur commerce et reste désolé dans le plus complet abandon [16]. »

 

C'est là déformer complètement la pensée de l'auteur et les conséquences ne tardent pas à s'en faire sentir. Hume lui-même nous les décrit : « Si ces principes, dit-il, prévalaient universellement et constamment dans le monde, ils entraîneraient la ruine de la vie humaine. Toute conversation et toute action devrait cesser et l'homme n'aurait qu'à s'ensevelir dans une léthargie totale jusqu'à ce que les besoins de la nature qu'il ne pourrait satisfaire missent fin à sa misérable existence [17]. » Ainsi se trouverait condamnée dans son essence même toute tentative faite pour fonder la science économique. Aussi bien, M. Compayré, dans son beau livre sur D. Hume, s'étonne de trouver chez lui des théories politiques et conclut à l'existence d'une contradiction interne dans son œuvre [18].

 

(21) Le reproche est grave ; il jette dès l'abord un certain discrédit sur l'œuvre économique de Hume, et on peut se demander quelle attention mérite un penseur dont les diverses productions se détruisent l'une l'autre. Il nous semble, au contraire, possible d'interpréter tout différemment la pensée de Hume, de montrer comment, d'un bout à l'autre de ses écrits, nous trouvons le développement d'une même idée vers un même but, de suivre l'évolution qui, de la philosophie, conduit Hume à l'économie politique et sociale, rameau puissant de la philosophie morale du XVIIIe siècle qu'il suffira d'isoler pour qu'apparaisse la science économique déjà constituée.

 

C'est donc cette évolution que nous allons retracer, c'est cette unité de la pensée de Hume que nous allons, le plus brièvement possible, rechercher dans cette introduction. Bien entendu, nous écarterons toute apparence de critique faite du point de vue philosophique. L'enchaînement des idées importe seul. Nous verrons plus tard comment les théories économiques de Hume supposent, de toute nécessité, que cette étude a été faite ; nous verrons aussi comment ces théories économiques, ainsi replacées dans leur milieu, constituent un système économique et social et non pas les articles détachés et non cohérents qu'on attribue d'ordinaire à l'auteur. Nous serons enfin mieux informés pour choisir entre les jugements si différents portés sur Hume, jugement sévère de Feilbogen, jugements flatteurs de Walckenaër et de Hill Burton qui en font le fondateur de l'Economie politique, ou de lord Brougham et de Skarzinsky, qui le préfèrent à A. Smith.

 

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Il est rare que les événements et les faits contemporains d'une doctrine n'aient pas sur elle quoique influence et n'orientent pas en quelque manière la pensée de l'auteur. L'économie politique sortit, au XVIIIe siècle, à la fois des théories et des faits.

 

Les théories, ce furent les divers systèmes de la philosophie morale, dont le domaine s'étendait peu à peu de la spéculation à la pratique et qui fut amenée, par son esprit même, à considérer l'ordre matériel après avoir considéré l'ordre moral. « L'amour de l'humanité, dit L. de Lavergne [19], voilà le principe de la philosophie du XVIIIe siècle tout entière, ce qui fera toujours la grandeur de ce temps malgré ses erreurs. « Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup aimé. » Avec un pareil mobile dans les esprits, on ne saurait s'étonner que le XVIIIe siècle ait été le berceau de l'Economie politique et que cette science soit sortie toute faite de la philosophie écossaise, comme son émanation naturelle. » Avec Hume, nous tenterons d'établir cette filiation, non pas que nous ayons la pensée de lier le sort de la science économique à celui d'un système philosophique quelconque ; mais, l'histoire des doctrines ne saurait négliger de connaître cette forme de la spéculation philosophique dont l'évolution conduisit directement à cette science nouvelle qui ne devait acquérir que plus tard son indépendance.

 

(23) Les faits, eux aussi, exercèrent une action sur la pensée de Hume. Ils expliquent pourquoi son œuvre se présente comme une oeuvre de réaction contre la théologie scolastique, la « superstition » et la métaphysique et comment il est amené à opposer à l'idéal ascétique l'idéal le plus propice au progrès des recherches économiques.

 

L'Ecosse, au XVII° siècle, avait vécu sous l'oppression morale du clergé puritain. Celui-ci, soutenu par les alliances politiques conclues avec la population, en était arrivé à exercer sur elle un empire dont nous pouvons à peine nous faire idée aujourd'hui. Par l'effet de scrupules soigneusement entretenus et développés, sous l'épouvante grandissante et sans trêve que propageaient des sermons de dix et de douze heures, par suite de l'ingérence du clergé dans les affaires particulières, du contrôle exercé sur les actes de chacun, l'ascétisme et le renoncement étaient devenue l'idéal moral. La notion du péché s'était élargie considérablement : « Toutes les affections naturelles, dit Buckle [20], tous les plaisirs de la société, tous les amusements, tous les instincts joyeux du cœur humain, tout cela, péché ! péché à extirper ! Une mère désire-t-elle avoir des fils ? péché. Si elle a des fils, s'inquiète-t-elle de leur bien être ! péché. Se donner satisfaction à soi-même ou plaire aux autres, péché. Car dans l'un et l'autre cas il était certain que vous déplaisiez à Dieu... Gagner de l'argent, dit-il ailleurs [21], ou faire des épargnes ne convenait pas à des chrétiens ; même en posséder une grande (24) quantité était dangereux parce que cela ne servait pas seulement à satisfaire aux plaisirs, mais encourageait aussi ces habitudes de prévoyance qui sont incompatibles avec une entière résignation à la volonté divine. »

 

Une réaction était inévitable ; elle se produisit au XVIIIe siècle, grâce à l'activité politique qui, subsistant toujours malgré cet asservissement moral, avait entretenu et conservé les forces intellectuelles de la nation. Cette réaction devait être d'autant plus marquée qu'elle s'accompagnait d'un développement économique puissant qui devait s'imposer à l'attention et combattre, par la nécessité de l'action, les rêveries désolantes d'une religion mal entendue et ces pratiques faussement morales, que Hume appelle quelque part « des imaginations capricieuses de singes travestis » [22].

 

A cette morale, Mandeville, en 1723, avait opposé sous une forme littéraire et satirique sa Fable des Abeilles [23], où il montrait qu'à ce compte, la société ne subsistait que grâce aux « vices » de ses membres, que « les vices particuliers étaient des bénéfices publics ». Hume avait vivement senti l'absurdité et le danger de ces extravagances. Etait-ce donc un idéal moral digne de ce nom que cette vie de terreurs incessantes, où l'activité se trouvait condamnée dans sa source même, qui faisait de la société humaine une occasion permanente de péché et une chose mauvaise que chacun devait travailler à détruire ? Tout le mal vient, selon lui, de ce (25) qu'on s'est mépris sur la nature de l'homme dont la connaissance est la base de toutes les sciences et de toutes les morales. Avant d'exposer à l'homme ce qu'il doit faire, avant de l'étudier dans ses relations avec les autres hommes, il faut savoir ce qu'il est. Nous serons ainsi conduits à étudier l'homme dans ses rapports avec la richesse. Mais, dans cette étude qui sera proprement économique, il importe de ne pas oublier notre point de départ qui est la nature humaine elle-même. En étudiant la richesse nous n'étudierons pas des choses, nous étudierons les rapports de la personne humaine avec les choses.

 

La métaphysique a, jusqu'ici, entraîné les philosophes à des études abstruses et inutiles, « effet stérile de la vanité de l'homme qui veut follement pénétrer dans des sujets pour lesquels son entendement n'est point fait » [24]. Le philosophe doit se proposer un autre but que ces spéculations sans limite : « Que votre science soit humaine, qu'elle se rapporte directement à l'action et à la société... Soyez philosophe, mais, au milieu de votre philosophie, soyez homme ! » [25]

 

A la science ainsi comprise on appliquera la méthode expérimentale. Mais Hume étend considérablement le champ d'application de cette méthode réservée aux sciences par Newton, puis étendue à la psychologie par Locke. Comme l'a fait Newton, il va s'agir de déterminer quelques lois générales pour les appliquer à la pratique, pour constituer une science pratique, mais, cette fois, dans le domaine de la morale et de la politique. (26) Dans la psychologie, on s'attachera à l'association des idées, dans la morale au principe de la fusion des intérêts, dans la politique au laisser-faire. C'est ce que M. Elie Halévy a pu appeler « un essai de newtonianisme appliqué aux choses de l'esprit et de la morale » [26].

 

Hume exprime à plusieurs reprises toute l'importance qu'il attache à cette préparation des études sociales, à l'étude de la « vie humaine telle qu'elle se montre au dehors » [27]. Que cet esprit se répande dans la société, et « dès lors la politique subdivise plus subtilement et balance plus judicieusement les forces dont elle l'ait son objet ; l'homme de loi raisonne avec plus de méthode et sur des principes plus solides; le général fait mieux observer la discipline militaire, devient plus circonspect dans ses plans et dans ses opérations [28]. » Les résultats ainsi obtenus pourront être généralisés et conduire à la découverte de principes d'une application plus étendue. Les moralistes ont tenté de retrouver le principe commun qui réside sous la diversité des actions humaines. Mais Hume va plus loin, il prévoit la fortune de cette science économique dont cette étude même va l'amener à jeter les fondements et il ajoute : « Les critiques, les logiciens et les politiques se sont proposé une tâche pareille et n'ont pas toujours échoué dans leurs entreprises. Le temps, une plus grande exactitude, une application plus (27) ardente, porteront peut-être ces sciences à un plus haut point de perfection. Il y aurait plus d'imprudence, de précipitation et même de dogmatisme, à renoncer tout à la fois aux prétentions de ce genre, qu'il n'y en aurait à se jeter dans la philosophie la plus positive et la plus téméraire [29] qui ait jamais tenté d'assujettir le genre humain à ses opinions et à ses principes [30]. »

 

Ainsi donc, que Hume traite de philosophie, de politique ou d'économie sociale, le principe de ses recherches est toujours la connaissance de la nature humaine et cette connaissance est supposée dans toute application pratique qui vient compléter la théorie. Nous voudrions montrer comment ces études psychologiques, morales et sociales s'enchaînent et par quelle gradation insensible on passe de l'une à l'autre.

 

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« L'homme, dit Hume, l'homme seul est jeté pauvre et nu dans le monde, destitué de tout secours naturel ; il doit sa conservation aux soins pénibles de ses parents... Il achète tous ses biens par le travail et la peine [31]».

 

(28) Comment l'homme va-t-il connaître le monde extérieur qui l'entoure et prendre contact avec lui ? Ensuite, comment va-t-il agir ?

 

De la théorie de la connaissance nous ne voulons retenir qu'un point. L'homme, être de sensation et de sentiment, reçoit passivement les impressions qui lui viennent du dehors et sa connaissance n'a pas d'autre origine que la sensation. L' « impression » ou perception vive laisse dans l'esprit une image faible qui est l' «idée ». Grâce à la mémoire qui les conserve, grâce à l'imagination qui les fait varier dans leur ordre, les «idées » se combinent, suivant un processus naturel, soumis à certaines lois, et qui est l' « association  des idées ». L'association des idées, voilà le principe essentiel de l'esprit humain, comme le principe de l'attraction universelle est le principe du monde physique. C'est ce principe qui est le centre et le pivot de l'œuvre entière de Hume. C'est lui qui nous fournit nos motifs d'action, c'est lui qui nous fournit notre idéal moral. Nous le retrouverons dans le domaine économique lui-même et nous verrons comment c'est à lui que Hume a recours pour expliquer, dans une théorie ingénieuse, le droit de propriété.

 

De cette théorie de la connaissance résulte la passivité absolue de l'intelligence. Cette passivité de l'intelligence se retrouve dans la morale de Hume et la domine comme sa psychologie. De même que la sensibilité est le fondement de la psychologie et de la croyance, sans laquelle, en fin de compte, toute connaissance est anéantie, de même c'est le sentiment, cette « raison du cœur que la raison ne connaît pas », qui devient le fondement de la morale. Hume rejette la métaphysique en (29) psychologie comme en morale ; le bien comme le vrai est chose humaine et subjective. L'homme est, en quelque manière, la mesure de tout, non par l'intelligence mais par le sentiment [32].

 

Comment l'homme agit-il? A quels principes va être soumise son activité ?

 

L'homme a de nombreux besoins et ne peut les satisfaire que par le travail : « Si la nature lui fournit des matériaux, ce n'est qu'en brut ; c'est à lui à les polir et (30) à les approprier à ses usages [33]. » « La nature ne nous accorde qu'un petit nombre de biens ; l'art, le travail et l'industrie nous fournissent les moyens de les augmenter [34]. » Mais, pour satisfaire à cette nécessité, la nature a fourni à l'homme un principe qui le pousse à agir. Ce besoin de l'activité est signalé par Hume comme le désir le plus constant de l'esprit humain [35]. « Le désir de l'exercice du corps et de l'occupation de l'esprit est, de tous ceux dont l'espèce humaine est agitée, le plus constant et le plus insatiable, et on peut avec raison le regarder comme la base de la plupart des passions. Un homme entièrement dégagé d'affaires, et sans occupations sérieuses, court sans cesse d'un amusement à un autre et le poids de l'oisiveté lui devient tellement insupportable qu'il oublie les malheurs où doivent l'entraîner ses dépenses excessives [36]. »

 

Comment est déterminée et réglée l'activité humaine ? C'est encore dans les Discours politiques que se trouve la réponse la plus concise à cette question. « Les hommes ne peuvent acquérir que par le travail et s'ils étaient sans passions ils resteraient dans l'oisiveté [37]. »

 

L'homme n'agit en effet que par passion : les relations abstraites des choses ne sauraient nous exciter à (31) à agir. La raison nous fait connaître ces relations abstraites, mais tant qu'elles ne parlent pas à notre sentiment, tant qu'elles ne sont pas suivies de désir ni d'aversion, nous n'agissons pas. C'est donc une erreur de croire que la raison pure que les « docteurs de morale » exaltent si fort soit jamais pour nous un motif d'action. Ce qu'on appelle communément raison « n'est au fond qu'une passion moins turbulente, que les autres, qui embrasse un plus grand nombre d'objets et qui voyant ces objets de plus loin, entraîne la volonté par une pente plus douce et moins sensible. Cet homme, disons-nous, est assidu à l'exercice de sa profession par un principe de raison ; mais ce principe n'est autre chose qu'un désir tranquille de s'enrichir et de prospérer ; être juste par raison c'est l'être parce qu'on veut avoir un caractère et une bonne réputation [38]. »

 

Notre activité dépend donc entièrement des passions. La vertu ne saurait, par suite, consister dans le rejet de toute passion. Non seulement ce but est impossible à atteindre, mais il ne constitue même pas un idéal moral. Il est faux que toute passion soit en elle-même un mal. La moralité consiste à concilier les passions des individus, à empêcher que l'une d'elles ne rende impossible les relations sociales. Ainsi les politiques devront s'efforcer d'opposer l'une à l'autre les passions des hommes et de faire naître l'harmonie dans ces concours intéressés.

 

Donner ce rôle capital aux passions, c'est dire que (32) notre activité va tendre au bonheur. Par l'effet de l'association des idées et de l'imagination, nous associons à un acte donné l'idée d'une fin heureuse à atteindre. Dans ce mécanisme le point de départ constant de l'imagination, c'est nous-mêmes. En résulte-t-il que la fin que nous nous proposons soit toujours notre bonheur propre et égoïste ? Non, car, par suite encore de l'association des idées, et en vertu du rapport que nous leur trouvons avec nous-mêmes, nous en venons à lier le bonheur de certaines personnes à notre bonheur propre. C'est le cas, par exemple, de la parenté et de l'amitié. « Notre imagination trouve une espèce de douceur à passer de notre propre personne, qui est toujours le point dont elle part, à une personne qui nous est si étroitement unie [39].» Il importe de ne pas oublier ce point, au moment de rechercher comment cette poursuite du bonheur va prendre chez Hume un aspect moral.

 

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La morale de Hume ne saurait être fondée sur la raison. L'intelligence, nous le savons, est passive à l'égard de la perception. C'est le sentiment qui va fonder la morale. C'est l'hédonisme qui va en exprimer le contenu, et l'économie politique ne sera que la suite logique, et l'application dans le domaine des faits, de cette justification morale de la recherche du bonheur.

 

Proposer à l'homme l'idéal hédonistique n'était pas (33) chose nouvelle ; ce qui était nouveau, c'était la façon de concevoir cet idéal. L'hédonisme d'Aristippe et d'Epicure aboutissait presque fatalement au pessimisme. En effet, considérant seulement les satisfactions égoïstes de la sensibilité individuelle, ils devaient conduire l'homme à cette conviction que cette fin est irréalisable, que le bonheur purement personnel nous échappe sans cesse. A la douleur, que nous ne saurions éviter, le suicide était le plus sûr et le seul remède.

 

Rien de semblable chez Hume. Le bonheur résulte de la satisfaction de nos besoins et de nos instincts, mais parmi ces instincts, il y a celui de la « bienveillance », l'instinct de la sociabilité. Du domaine étroit de l'égoïsme, nous passons dans celui de l'intérêt personnel, entendu dans un sens assez large pour devenir principe social. Pour être heureux moralement et complètement, l'homme a besoin des autres hommes.

 

L'individu est d'abord porté à chercher son bonheur en lui même, dans ses qualités personnelles et dans l'emploi de son activité. A ce point de vue, le bonheur consistera en une succession convenable de travail, de plaisir et de repos, éléments qui seront d'autant mieux combinés que la civilisation sera plus raffinée. Il consistera surtout dans les qualités naturelles ou acquises de l'esprit. « Toute la différence qu'il y a entre la vie d'un homme et celle d'un autre homme, ne peut résulter que de deux choses : du désir et de la jouissance, mais aussi y a-t-il là suffisamment de quoi produire les deux extrémités les plus opposées : je veux dire le bonheur et le malheur [40]. »

 

(34) Les désirs doivent être modérés : « Pour être heureux, on ne doit rien avoir de sombre ni de mélancolique dans l'esprit; il faut être enjoué et de bonne humeur. Un homme, toujours porté à bien espérer, possède des richesses réelles, au lieu que les craintes et les soucis sont une véritable pauvreté [41]. » C'est donc plutôt dans la tranquillité de l'esprit que dans la richesse qu'est le bonheur. A cet égard, le pauvre et le riche ne présentent pas de différence essentielle. Déjà Hutcheson, en 1720, avait émis une idée analogue [42].

 

La richesse vaut, proprement, comme possibilité permanente de satisfaire nos besoins. Sans un certain minimum de ressources, l'effet de ces qualités personnelles, qui devraient nous rendre heureux, est rendu impossible. Mais ce qui importe plus que la quantité de biens, c'est la sécurité de leur possession. Il faut, avant tout, que le peu de biens indispensables à notre bonheur nous soit garanti. Nous aurons à appliquer ces idées à l'étude de l'inégalité des conditions.

 

L'homme ne saurait s'en tenir à cette première étape dans la recherche du bonheur. Il est avant tout le « Zôon politikon » [43] dont parle Aristote. et son bonheur est lié à celui de la société, grâce à la solidarité qui l'unit aux membres de cette société. Hume décrit cette solidarité dans un passage qui vaut d'être cité en entier : « Quand on considère les sociétés, on a de la peine à y trouver (35) une action isolée et entièrement complète en elle-même.  Les hommes y dépendent si fort les uns des autres, qu'ils ne sauraient presque rien faire qui ne tienne à leurs rapports mutuels ; nul agent n'y peut parvenir à son but sans être secouru des autres. Le pauvre artisan, qui travaille seul dans son atelier, s'attend à jouir tranquillement du fruit de ses travaux, sous la protection du magistrat. Il s'attend, qu'en donnant ses ouvrages à un prix raisonnable, il trouvera des acheteurs et qu'il pourra échanger l'argent qu'il aura gagné contre des denrées nécessaires à sa subsistance. A mesure que nous avons des liaisons plus ou moins étendues, des communautés d'intérêts plus ou moins compliquées, notre plan de vie embrasse plus ou moins de ces actes coopérants qui, bien que procédant de leurs motifs propres, viennent pourtant seconder nos intentions [44]. »

 

L'homme est ainsi amené à ne plus concevoir son bonheur autrement que comme lié à celui de la société, et c'est en effet dans cet épanouissement de sa personnalité, dans cette conciliation de ses besoins égoïstes avec les conditions d'existence du bonheur social qu'il va trouver le bonheur le plus complet dont il puisse jouir, en tant même qu'individu.

 

La moralité d'un acte aura pour élément essentiel l'utilité sociale : le bien moral se confond avec l'utile. Dans tout jugement moral, la préoccupation de l'utilité sociale se retrouve. « On peut observer que, lorsqu'on fait l'éloge d'un homme humain et bienfaisant, il y a toujours une circonstance sur laquelle on ne manque point d'insister, c'est le bonheur et la satisfaction que  (36) la société retire de son commerce et de ses bons offices...Peut-on alléguer rien de plus fort, en faveur du commerce et des manufactures, que les avantages qui en résultent dans la société [45] ? » Sont donc vertueux les actes utiles ou agréables à nous-mêmes, utiles ou agréables à autrui. La gaîté, par exemple, est d'ordinaire considérée comme une qualité plutôt que comme une vertu. Hume, fidèle à son principe, en fait une vertu, la société d'une personne enjouée nous étant plus agréable que la société d'une personne mélancolique [46].

 

A y regarder d'un peu près, c'est l'utilité sociale qui rend compte des principes moraux qui nous semblent les plus absolus ou les plus élémentaires. D'où vient que l'on considère comme nécessaires la chasteté et la fidélité dans le mariage ? C'est du besoin de secours qu'a l'homme, pendant sa longue enfance, et de la nécessité, à cet effet, d'une longue union entre les parents. D'où vient l'interdiction de l'inceste ? C'est de la facilité excessive qu'auraient ceux qui vivent dans une même famille « de prendre des libertés contraires à la chasteté » [47].

 

Ces lois et ces maximes sont si bien inhérentes à toute société, que dans les réunions formées « pour détruire les intérêts de la société générale », par exemple par des voleurs ou des pirates, on en retrouve d'analogues et elles y sont respectées.

 

Pour que le sentiment moral, dans une telle théorie, (37) ait l'universalité que nous constatons généralement dans ses décisions, il faut admettre que l'homme ne s'en tienne pas aux considérations qui ont pour origine l'amour-propre ou l'égoïsme. Aussi bien toute la morale de Hume tend à illustrer ce « sentiment d'humanité ou intérêt qu'on prend aux autres », nous dirions aujourd'hui cet altruisme, qui est, lui aussi, un instinct de notre nature, et qui se définit de lui-même : « les termes d'ami, de sociable, de bon, d'humain, de clément, de reconnaissant, de généreux, de bienfaisant existent dans toutes les langues » [48].

 

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Ayant ainsi esquissé la morale de Hume dans ses grandes lignes, il semble que nous nous trouvions en présence d'une difficulté qui touche directement à une des questions les plus délicates de la psychologie économique et de l'histoire des doctrines. Hume en effet ne semble-t-il pas avoir admis la coexistence, dans notre nature, de deux instincts essentiels, l'instinct égoïste et l'instinct d'humanité ou instinct altruiste? C'est leur rôle respectif dans la direction de notre activité que nous voudrions maintenant chercher à déterminer avec quelque précision.

 

La question s'était déjà posée, avant Hume, et avait été résolue de manières très différentes. L'école du sens moral (Shaftesbury, Hutcheson, etc.) considérait l'homme comme doué naturellement de qualités sociales et (38) morales telles que l'ordre dans la société reposait uniquement sur elles. Il y avait donc correspondance parfaite entre l'ordre moral et l'ordre social.

 

Mandeville, au contraire, considérait l'homme, après Hobbes, comme essentiellement égoïste et n'agissant que comme tel.

 

La société humaine était, selon lui, le produit naturel des efforts individuels faits par chacun pour obtenir son avantage propre, grâce à l'harmonie des intérêts privés, et sans qu'intervienne aucun souci de l'intérêt d'autrui. La morale et la vertu n'étaient qu'un mode de conduite artificiel, dupant ceux qui le pratiquent et nuisible à la société, qui subsiste uniquement grâce aux vices des individus.

 

Hume prend position entre les deux systèmes. Plus clairvoyant que les philosophes du sens moral, il reconnaît que « l'amour de soi-même est un si grand mobile de la nature humaine et l'intérêt de chaque homme est en général si étroitement lié avec celui de la société, qu'il faut excuser les philosophes, s'ils ont cru que la part que nous prenons au bien général pourrait se réduire à l'intérêt qui nous attache à notre propre bonheur et à notre conservation [49]. » D'autre part, il montre avec une grande finesse comment les partisans d'une morale purement égoïste sont forcément conduits à élargir eux-mêmes leur étroite conception. Cette remarque est particulièrement intéressante, en ce qu'elle met en lumière ce concept que l'Ecole classique appellera l'intérêt personnel, sans le confondre avec (39) l'égoïsme, et qui répondrait mieux au nom d' « intérêt familial » [50]. « Que dites-vous, demande Hume aux auteurs qu'il critique, que dites-vous de la tendresse naturelle des pères pour leurs enfants ? Est-elle aussi une branche de l'amour-propre ? Oui, tout est amour-propre. Vos enfants ne vous sont chers que parce qu'ils vous appartiennent ; vos amis, par la même raison, et, à votre patrie, vous n'y êtes attaché qu'autant qu'il y a de la liaison entre elle et vous ; l'idée de l'amour-propre [51] éloignée, rien ne vous toucherait, vous seriez également inactif et insensible, ou, si vous vous donniez encore quelque mouvement, la vanité et la soif de la réputation en seraient le principe. Je consens de recevoir l'interprétation que vous venez de me donner des actions humaines, pourvu que vous admettiez les faits. Il faut, d'abord, que vous conveniez que l'espèce d'amour-propre qui se répand en bienfaits sur les autres hommes doit avoir une grande influence et même une plus grande dans plusieurs occasions que celle qui demeure renfermée en elle-même ; car, combien peu y a-t-il d'hommes qui, étant pères de famille, ayant des amis et des parents, ne dépensent pas davantage pour leur éducation et pour leur soutien que pour leurs propres plaisirs ? Ceci, comme vous le remarquez judicieusement, peut être encore un effet de leur amour-propre ; la prospérité de leur famille et de leurs amis étant apparemment le plus touchant de leurs plaisirs et leur principale gloire. Soyez aussi un de ces hommes intéressés et vous serez sûr (40) d'une approbation et d'une bienveillance générale, ou, pour ne pas choquer la délicatesse de vos oreilles par ces expressions, l'amour-propre de tous les hommes et le mien en particulier, sera porté à vous rendre toutes sortes de bons offices et à parler de vous avantageusement [52]. »

 

Hume étend donc le sens qu'il faut attribuer à l'intérêt personnel et il peut, par conséquent, critiquer avec beaucoup de force tout système qui nous considère comme dominés par l'égoïsme. A maintes reprises il revient à cette critique, tantôt pour montrer l'existence fréquente de jugements moraux désintéressés, tantôt pour dépeindre la sympathie qui nous fait participer aux émotions d'autrui. Nous n'entrerons pas dans l'analyse de cette critique. Ce qui nous intéresse plus spécialement au point de vue économique, c'est de savoir quel principe, dans ce domaine délimité de notre activité, prédominera d'une manière générale, et si cette prédominance sera suffisante pour rendre possible la prévision et la loi économique. « Si, dit Hume lui-même, il n'y avait point d'uniformité dans les actions de l'homme, si les expériences que nous faisons dans ce genre étaient pleines d'irrégularités et d'anomalies, il serait impossible de faire aucune observation générale sur le genre humain ; les faits mêmes les mieux combinés par la réflexion ne nous serviraient de rien [53] (2). »

 

(41) Or, il ne semble pas que Hume ait jamais admis qu'il pût y avoir lutte, et de succès incertain, entre ces deux principes : humanité et intérêt personnel, et rien ne le saurait mieux prouver que l'examen des passages où il montre, avec le plus de soin, l'effet du sentiment d'humanité sur nos actes : Il est certain, dit-il, que nous avons égard au bonheur et au malheur des autres, lorsque nous pesons les motifs de nos actions, et nous penchons vers le premier, aussi souvent qu'il n'y a point de motif personnel qui nous porte à chercher notre avantage dans le malheur de nos semblables [54]. » — «  Il faut convenir que la sympathie, qui nous attache au bien-être des autres, est un sentiment beaucoup plus faible que l'amour de notre propre bonheur et l'intérêt que nous prenons aux personnes qui nous sont étrangères est beaucoup moins vif que celui que nous prenons à ceux qui nous touchent de près [55]. » — « Toutes choses d'ailleurs égales, avec quelque froideur qu'il (l'homme) se décide, lorsqu'il n'est point animé par son propre intérêt ou que les personnes intéressées ne le touchent point, il ne laissera pas de faire un choix, de distinguer ce qui est utile de ce qui est nuisible [56]. » — « Comme chacun d'entre nous a plus d'amour-propre que d'amour pour ses semblables, nous sommes tous naturellement portés à faire autant d'acquisitions qu'il nous est possible. Il n'y a que l'expérience et la réflexion qui puissent nous arrêter en nous montrant les pernicieux effets de cette licence et la (42) société prête à se dissoudre, si elle n'est pas réprimée. Ici donc le penchant naturel est réfréné par le jugement et par la réflexion [57]. »

 

Ce qu'il importe d'ajouter, c'est que les cas de conflit entre ces divers sentiments tendent à devenir, avec la morale de Hume, particulièrement rares, pour ne pas dire impossibles. Tout son effort consiste en effet à identifier, d'une part le bonheur avec la moralité, d'autre part le bonheur de l'individu avec celui de la société.

 

Toutefois, dans l'état actuel des choses, un conflit est possible et c'est ici, mais ici seulement, qu'apparaît la nécessité d'une vertu que l'on met d'ordinaire en un rang plus élevé. C'est la justice. Elle ne vaut, elle aussi, que par son utilité sociale. « L'amour-propre, les différents intérêts opposés entre eux, les discussions qui en résultent dans la société, ont obligé les hommes à établir les lois de la justice, afin de conserver les avantages d'une assistance et d'une protection mutuelle [58]. » Cette utilité de la justice est toute relative ; rien qui rappelle, dans cette conception, le bien en soi des métaphysiciens ni une règle absolue qui nous oblige, indépendamment de toute considération de ses résultats. Dans l'état actuel des choses, la justice a une utilité sociale ; elle prend par conséquent le caractère moral. Mais elle est si peu un bien absolu que, dans d'autres conditions, on ne penserait même pas à la possibilité de son existence. Ainsi en serait-il, dans le cas d'une production si abondante que tous les besoins des hommes se trouvent satisfaits à satiété, naturellement (43) et sans travail ; de même, si une philanthropie universelle suppléait à la production insuffisante qui existe actuellement. On peut supposer, à l'inverse, une indigence si grande et si générale que la justice devienne également sans utilité sociale. La justice n'est donc nullement un instinct de l'homme, c'est le produit de la raison, et la raison ne l'a inventée que pour satisfaire aux exigences d'un état social donné.

 

On ne saurait donc chercher chez Hume l'affirmation, au nom de la justice abstraite et idéale, de droits absolus des individus, droit à l'existence, droit au travail, etc.

 

Hume considère de préférence la justice sous sa forme la plus tangible, le respect de la propriété. Elle consiste en fait, à ne pas choquer les conceptions ordinaires qu'a fait naître en nous l'association des idées ; par exemple le lien qui unit dans notre esprit, l'idée du producteur d'un objet à l'idée du propriétaire du même objet, et qui nous fait désirer de voir ces deux qualités réunies chez le même individu. L'association des idées fait ainsi naître en nous un sentiment, d'attente ; il importe avant tout que ce sentiment ne soit pas contrarié. La justice consiste précisément à le respecter et à lui donner même une garantie légale.

 

Il pourrait sembler que, dans une telle conception, Hume ait porté à l'excès le sens de la relativité historique et que chaque nation doive se faire sa conception propre de la  justice. Notre auteur ne le contesterait pas, mais, comme le remarque justement Bonar [59], il ne s'ensuit pas que la justice soit purement locale et particulière et qu'elle varie avec chaque nation.

 

(44) La nature humaine, dont certains caractères sont communs à tous les peuples, se révèle en des points identiques. Le mariage est célébré en diverses formes dans l'univers, et cependant, dans chacune de ces formes, on peut retrouver certaines règles communes à tous les mariages reconnus valables et qui font qu'ils sont reconnus tels. « Toutes les maisons, dit encore Hume, ont un toit, des murailles, des fenêtres et des cheminées, quoiqu'elles varient infiniment dans la forme, et par les matériaux dont elles sont composées [60]. «Ainsi la variation n'est pas incompatible avec l'uniformité : « L'avantage ou mieux la nécessité qui nous engage à être justes est si générale, son but est tellement le même, partout que les habitudes que cette vertu fait contracter se ressemblent même dans presque toutes les sociétés [61]. »

 

Ainsi, dans la morale de Hume, l'utilité sociale devient la fin suprême. Le bonheur de l'individu devient le but, mais ce bonheur dépend de celui de la société. Les règles éthiques deviennent essentiellement des règles de conservation, d'harmonie, de coopération sociales. La seule question qui se pose est de savoir comment on arrivera le plus sûrement à ce bonheur général. En passant de la théorie dans le domaine des faits cette fin devient celle de l'économie politique.

 

Déjà, en établissant les conditions générales et psychologiques de la science nouvelle, Hume a fait œuvre d'économiste.

 

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(45) Nous en avons ainsi terminé avec la recherche des caractères propres de la nature humaine. Peut-on se flatter d'avoir fait œuvre utile? L'homme, être ondoyant et divers, ne se refuse-t-il pas à une analyse complète et définitive ? Hume, plus que tout autre, a conscience des variations et des changements des hommes. Cependant, il reconnaît chez eux des caractères constants, à côté des caractères variables, et il reconnaît un rôle assez considérable aux premiers, pour qu'une science économique soit possible. « C'est un fait universellement reconnu, dit-il, que chez toutes les nations et dans tous les siècles, les actions humaines ont une grande uniformité et que la nature de l'homme ne s'est point écartée, jusqu'ici, de ses principes et de sa marche ordinaire. Les mêmes motifs produisent toujours la même conduite, les mêmes événements résultent des mêmes causes. L'ambition, l'avarice, l'amour-propre, la vanité, l'amitié, la générosité, le patriotisme, ces diverses passions ont été, dès l'origine du monde, et sont encore les sources de toutes nos entreprises, les ressorts de toutes nos actions. Voulez-vous connaître les sentiments, les inclinations et la vie des Grecs et des Romains ? Etudiez le tempérament et la conduite des Français et des Anglais d'aujourd'hui [62]. »

 

Cependant, en dehors de ces éléments essentiels, la nature humaine varie avec les temps, les situations, les (46) professions. Et ce sont ces variations qui permettent à Hume d'attribuer un rôle important à l'éducation dans la vie sociale. Nous apprendrons par elle à discerner le vrai bien du plaisir immédiat, à préférer les plaisirs délicats aux plaisirs grossiers, ce qui est le propre des civilisations avancées. « Voici donc le triomphe de l'art et de la philosophie : c'est de rectifier le tempérament par degrés, en ne perdant jamais de vue les qualités que nous devons acquérir par des efforts continuels sur nous- mêmes et par un long usage [63]. » Nous arriverons ainsi à raffiner nos mœurs et nos sentiments, à diminuer l'empire de l'intérêt, pour augmenter celui de la bienveillance, en prenant mieux conscience de la solidarité universelle.

 

Mais Hume n'était pas homme à se bercer d'illusions sur ce point et à rêver de transformation radicales, par là même utopiques, de l'espèce humaine. « Serait-il possible de rendre tous les hommes vertueux par système, quelle que fût la perversité de leur naturel ? L'expérience nous démontre le contraire, et je ne craindrai pas d'en trop dire, en assurant que c'est de là que résulte indirectement le principal avantage de la philosophie, qui nous corrige plutôt par ses influences secrètes et insensibles que par une action immédiate [64]. » Et dans un autre passage : « Tous les plans de gouvernement qui supposent de grandes réformations dans les mœurs sont véritablement imaginaires. De cette nature sont la République de Platon et l'Utopia de Th. (47) Morus [65]. » Combien d'illusions perdues viennent de ce faux point de départ, que Hume définit avec un rare bonheur, de cet espoir trompeur de rendre les hommes « vertueux par système» !

 

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Nous espérons avoir ainsi montré quelle conclusion économique et sociale se dégage de l'œuvre philosophique de Hume, comment cette philosophie montre, non seulement la légitimité, mais l'utilité et le but précis de la science économique. Nous sommes ainsi préparés à aborder l'étude des phénomènes proprement économiques que nous tenterons, légitimement maintenant, d'isoler. Mais il importe de ne pas oublier comment, à cette époque, les problèmes moraux, politiques et économiques sont intimement liés. En présentant la pensée de Hume sous une face nouvelle, nous verrons comment elle subit le contact avec les faits : nous verrons ce que devient, dans le domaine de la pratique, cette morale qui, tenant compte à la fois des meilleurs instincts de l'homme et de ses imperfections, se propose pour but le développement complet et fructueux de toutes les individualités qui font une société et qui, plaçant son idéal, non pas eu dehors de l'homme, mais en l'homme même, prétend le conduire à une plus claire notion des liens qui le rattachent aux autres hommes, et développer en lui le sentiment de la solidarité.

 

 

(49) PREMIERE PARTIE

LES THÉORIES ÉCONOMIQUES GÉNÉRALES

DE D. HUME

 

 

(51) NOTIONS PRELIMINAIRES

 

 

I. — Transition insensible qui a fait passer Hume de la philosophie a l'économie politique. Difficulté qu'il y a à isoler son oeuvre économique de la morale, de l'histoire, de la politique.

 

II. —Sur quel domaine vont porter ses recherches économiques.

 

1 Aperçu rapide de la situation économique de l'Angleterre au XVIIIe siècle. Les questions de production plutôt à l'ordre du jour que les questions de répartition.

2. Les théories régnantes. La tutelle économique du mercantilisme. Craintes que faisait concevoir sa suppression graduelle.

3. La recherche des  « principes économiques ».

 

 

Par une transition insensible, Hume est passé de la philosophie à l'économie politique. Dès l'instant où l'instinct d'humanité a été posé par lui comme essentiel à la nature de l'homme ; dès l'instant où il a admis que, pour satisfaire cet instinct et par une nécessité inhérente aux conditions de l'existence humaine, la société se posait comme une fin en soi, déterminant et limitant la morale elle-même ; dès qu'il a posé l'utile comme supérieur, ou, tout au moins, identique au bien, Hume a abandonné la philosophie morale proprement dite, pour nous donner la dogmatique et la synthèse des principes supérieurs de l'économie. La prééminence accordée au sentiment sur la raison, dans la théorie de la (52) connaissance et dans la direction de notre activité, la recherche du bonheur, considérée comme la fin morale et réalisée dans la société, ont, dans cette direction donnée, fait de la philosophie, à peine sortie du joug de la théologie, la servante de la science sociale.

 

De ce fait, qu'il est tout particulièrement important de mettre en lumière, au début d'une étude de l'œuvre économique de Hume, il va résulter une difficulté pratique dans l'exécution même de cette étude. Nous ne saurions, en effet, la restreindre, comme il est d'usage, au contenu des Discours politiques et aux sujets spéciaux qui y sont examinés. Nous concevons, au contraire, l'œuvre économique de Hume comme très générale et, pour ainsi dire, latente dans tous ses écrits.

 

Nous ajouterions volontiers que Hume nous semble, pour le moins, aussi intéressant dans ce qu'il ne dit pas comme économiste, que dans ce qu'il dit précisément comme tel.  L'économie politique était, s'il est permis de le dire, à ce point nécessaire à l'époque où écrivait Hume, qu'elle débordait les sciences philosophiques ou historiques où l'on semblait vouloir la confiner et que partout, dans tous les écrits du temps, on la sent poindre comme une science nouvelle et forte, qui prétend à l'Etre et qui affirme son individualité propre.

 

Nous trouvons donc l'économie de Hume mêlée d'abord à la philosophie, par suite de cette évolution qui a fait de Hume un économiste. Nous retrouverons les traces des préoccupations économiques de Hume, au moment où il traite de questions purement psychologiques ou mêmes métaphysiques (voir, par exemple, l'étude de la causalité), et, évidemment, de questions morales. D'autre part, dans les écrits purement économiques, (53) nous verrons les considérations philosophiques et morales intervenir, et balancer parfois les arguments directement tirés du sujet en question.

 

Hume est aussi historien ; ici encore, le souci économique apparaît, à chaque instant, dans l'appréciation ou dans l'examen des faits. Enfin, l'économie de Hume se trouve mêlée à la politique. Ses écrits politiques, qui mériteraient à eux seuls une étude spéciale, montrent à quel point il comprend la pénétration intime et réciproque de ces deux sciences, soit qu'il s'agisse de l'action de l'Etat en matière économique, soit qu'il s'agisse de l'influence exercée sur l'Etat par le développement et les progrès économiques d'une société.

 

L'œuvre économique de Hume n'est donc systématisée, ni dans sa forme ni dans son fond. D'une part, en effet, nous la trouvons disséminée dans son œuvre générale, et d'autre part, les sujets qu'il étudie ne sont unis entre eux par aucun lien apparent. Ce sont, pourrait-on dire, au premier chef des sujets d'actualité. Hume s'inspire tantôt d'une circonstance particulière, apparition d'un ouvrage, événement économique, etc., tantôt de la situation générale qu'il a sous les yeux. De cette situation même, résultait une importance capitale pour les questions de production, bien moindre pour les questions de répartition. L'Angleterre était alors dans la phase la plus frappante de son merveilleux essor. Les Discours politiques parurent, en effet, à ce moment où l'indépendance économique de l'Angleterre s'affirma définitivement, et où sa suprématie devint incontestable sur le marché commercial. Encouragée, à la fois, par les découvertes géographiques des siècles précédents et par les mesures législatives d'Henri VIII (54) et d'Elisabeth, l'activité économique prenait libre cours. Le commerce anglais s'étendait, non-seulement en Europe, mais dans le Nouveau-Monde. Les comptoirs anglais se multipliaient. Il n'était plus question d'un monopole maritime étranger, soit de la flotte de Venise, soit des villes hanséatiques. La flotte anglaise qui, à la fin du XVIe siècle, jaugeait à peine 50.000 tonneaux, en jaugeait plus de 300.000 au milieu du XVIIIe siècle [66]. Les commerçants justifiaient l'estime que professait pour eux D. Hume, qui devait les considérer comme « la classe la plus utile de la nation » Non seulement leur fortune était considérable, mais ils ne rencontraient nulle part ce préjugé, si fort en honneur dans certaines nations voisines, que leur profession était inférieure et qu'un noble ne la pouvait embrasser sans déroger.

 

L'industrie était favorisée à la fois par la situation matérielle de l'Angleterre, par la richesse de ses bassins houillers et par un heureux concours d'événements politiques : l'immigration protestante avait ruiné, à son profit, la concurrence flamande au XVIe siècle et la concurrence française au XVIIe siècle ; les guerres désolaient le continent. D'autre part, les débouchés et la production des matières premières étaient assurés, à l'industrie nationale, par l'accroissement rapide de son empire colonial et par le système prohibitif et réglementaire qui présidait aux échanges entre la métropole et ses dépendances d'outre-mer.

 

L'agriculture, elle aussi, s'était considérablement développée, grâce encore à l'influence des émigrés (55) hollandais, qui avaient perfectionné les procédés de culture en usage. La science agricole prenait naissance et permettait à l'agriculture de prendre l'extension que comportaient les progrès de l'industrie et du commerce.

 

L'Angleterre offrait donc à l'observateur, le spectacle d'une activité économique intense, se manifestant dans toutes les branches de la production, avec un égal succès, Et l'on peut dire, avec M. Bry, « qu'on n'avait pas d'exemple dans l'histoire d'un progrès aussi rapide réalisé dans une période de cinquante ans [67]. » Une science économique se trouvait donc impérieusement exigée, pour ainsi dire, par les faits eux-mêmes. Il allait falloir l'inventer si elle n'existait pas.

 

En fait elle semblait exister. Le mercantilisme avait trouvé des interprètes, non sans valeur, et une forme scientifique semblait remplacer son caractère purement empirique. Les principes régnaient, depuis longtemps, dans les institutions et dans les ouvrages théoriques. Depuis de longues années, comme le remarque justement Hasbach [68], le principe prohibitionniste dominait l'économie nationale et, en s'élargissant, subsistait en elle, comme dans l'économie urbaine. C'était un régime de tutelle économique, où la réglementation prenait une importance capitale, et où la recherche du bonheur du peuple se traduisait par une intervention constante de l'autorité.

 

L'Angleterre, d'où nous venait alors la lumière en ce qui touche la science économique, s'était mieux gardée des excès de ce système que les nations du continent. Son développement commercial et industriel, qui d'abord supposait un ensemble de conditions politiques et ethniques particulièrement favorables, l'avait, par là même, émancipée des bornes trop étroites où l'enserrait cette organisation bureaucratique et surannée. Cette situation de fait s'était traduite en un mouvement doctrinal qui, partant de la critique des anciennes théories, s'élevait, en s'inspirant de l'examen seul des faits, si propres à donner à penser, à la notion d'un ordre de choses plus élevé et touchant plus directement à la science. Tout en contestant l'opportunité de telle ou telle mesure restrictive, les écrivains du temps perçoivent, plus ou moins confusément, quelque règle supérieure à la réglementation humaine et qui devra agir et sauvegarder les intérêts de la société économique, quand cette réglementation aura disparu. Cette règle, Pilter de la Court, Vanderlint la cherchent dans les autorités alors les plus vénérées, en faisant appel à la Providence ou au droit naturel. Nous verrons apparaître chez Hume des observations qui devaient avoir, par la suite, une singulière fortune. Ce sont celles où il signale « les heureuses concurrences de causes » qui devaient être dénommées « lois naturelles » par les physiocrates et par l'école classique. C'est, en effet, la recherche des principes économiques que Hume se propose ; c'est en quoi consiste, dans sa conception, l'utilité des recherches économiques.

 

Les hommes sont, d'après lui, partagés en deux classes : ceux qui n'atteignent pas la vérité, faute de réflexion, ceux qui la dépassent, pour avoir trop réfléchi.

 

Ces derniers sont les plus rares, mais la société leur (57) doit plus qu'aux autres; elle leur doit un bien qui, pour Hume, est d'un prix inestimable : elle leur doit des idées neuves. C'est grâce à eux, grâce à leurs raisonnements conduits « hors de la route commune », que

se font les découvertes utiles. En récompense, la foule les considère, d'ailleurs, comme « des métaphysiciens inintelligibles, toujours occupés de systèmes et d'idées abstraites [69]. »

 

La tâche du politique est de s'élever du particulier au général, pour découvrir « ces propositions universelles qui comprennent un nombre infini de propositions particulières, et renferment la science entière dans un simple théorème » [70], pour établir des principes généraux, en sachant négliger les cas particuliers et accidentels qui échappent à l'application de ces principes, sans en diminuer la vérité. Dans cette recherche, il est indispensable de pousser l'analyse assez loin, afin de n'être pas trompé par les apparences. Aussi Hume considère-t-il avec défiance toute solution qui semble évidente. Volontiers, il dirait avec un critique contemporain, que de telles solutions, comme beaucoup d'autres choses évidentes, sont souvent fausses et chacun de ses Discours politiques porte la marque de cette tournure d'esprit. Volontiers aussi, il distinguerait avec Bastiat « ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas ». « De toutes les sciences, dit-il, il n'y en a aucune où les premières apparences soient plus trompeuses que dans la politique [71]. » Par contre, il se garde de tomber (58) dans l'excès et il signale lui-même quelque part « l'abus de vouloir réduire à des principes stables et universels les événements les plus contingents [72]. » C'est là une question de justesse d'esprit et de mesure.

 

On serait donc mal fondé à reprocher à Hume un dogmatisme intolérant ou des prétentions trop ambitieuses dans l'exposé de ses principes. Nul, mieux que lui, n'a eu le sentiment de la relativité des vérités, en apparence, absolues. Il faut toujours sous-entendre, dans ses affirmations, cette réserve que, dans l'état actuel des choses, la vérité lui semble être telle. Peut-être, dans la suite des temps, après des observations séculaires, en arrivera-t-on à une connaissance plus précise et aussi plus ambitieuse, mais nous sommes encore loin de ce résultat. « Ceux qui exercent leur plume sur des sujets de politique, avec un esprit libre et dégagé de passions, cultivent assurément la science la plus utile au public, et, vu les agréments attachés à cette étude, la plus satisfaisante pour eux-mêmes. Il me reste cependant un scrupule à ce sujet. Je crains que le monde n'ait pas encore assez vieilli, pour nous permettre d'établir beaucoup de propositions politiques qui soient généralement vraies, et dont la vérité puisse se soutenir dans les âges les plus reculés. Notre expérience ne s'étend pas au-delà de trois mille ans ; ainsi, non seulement la logique de cette science est défectueuse, comme celle de toutes les autres ; nous n'avons pas même assez de ces matériaux dont nous devrions faire usage dans nos raisonnements. Nous ignorons jusqu'à quel degré précis, la nature humaine peut raffiner (59) sur les vertus et sur les vices et ce qu'elle pourrait devenir si l'éducation, les coutumes et les principes venaient à subir quelque grande révolution [73]. »

 

Il faut reconnaître toutefois, et la possibilité d'une science économique est à ce prix, qu'il y a dans les actions humaines une certaine uniformité, surtout si on considère les hommes non plus tant comme des individualités isolées que comme membres d'une même société. Dans cet ensemble d'activités distinctes, on pourra découvrir un ordre général, supérieur au caprice des individus. Ce sont les principes de cet ordre général, avec toutes les restrictions que nous venons de rappeler, que Hume se propose de rechercher.

 

Par l'ensemble des considérations que nous venons de présenter, par la forme de l'œuvre économique de Hume et ses rapports avec d'autres sciences, on peut juger de la nécessité qu'il y a à classer, autant que possible, les conceptions économiques éparses de cet auteur. Nous nous proposons donc de diviser cette étude en deux parties. Dans l'une, positive et générale, nous grouperons toutes les théories relatives à la structure générale de la société économique. Dans l'autre, critique et spéciale, plus particulièrement contenue dans les Discours politiques, nous examinerons les points spécialement étudiés par Hume : commerce, luxe, population, argent, crédit, impôts et auxquels son oeuvre économique se trouve le plus souvent restreinte, dans la conception courante.

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

LA SOCIÉTÉ ÉCONOMIQUE

 

 

I. — Origine et évolution de la société économique.

 

1. Les caractères permanents et les caractères variables des nations.

2. Origine de la société. Critique de l'« état de nature », des « droits naturels » et du « contrat social ».

3. Les civilisations primitives et l'« économie naturelle. »

4. La civilisation complexe et l' « économie monétaire ».

 

II. — La société économique dans la période de civilisation complexe.

 

1. Solidarité de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Solidarité internationale.

2. L'idéal social. Le « refinement ».

3. L'organisation politique. Le rôle de l'Etat. Pourquoi et en quel sens Hume est conservateur.

 

Ce n'est pas une des moindres surprises que ménage l'étude de l'œuvre de Hume, que d'y retrouver, sous une forme à la fois scientifique et aimable, la conception économique que les écoles nouvelles sont amenées à formuler comme un idéal, par opposition à la méthode et aux théories de l'école classique.

 

L'école historique allemande de Roscher, de Knies et d'Hildebrand reproche à l'économie classique de n'avoir jamais été qu'une économie privée, étudiant un homme abstrait, un type imaginaire, l'homo oeconomicus, sans prendre souci du milieu historique où il est appelé à (61) exercer ses facultés, sans tenir compte de la diversité que présentent les sociétés, en un mot, étudiant l'homme, alors qu'il faut étudier les collectivités sociales dont l'homme n'est qu'un membre. De l'influence du milieu et du temps, de l'étude non plus de l'individu mais du phénomène collectif, de son développement et de ses variations, il résulte, dit-on, qu'il y a non pas une mais des économies politiques. Cette théorie, que Roscher exposait en 1843, pouvait être séduisante et pouvait être juste, elle n'était pas nouvelle. D. Hume, dès 1741, avait fait mieux que de la formuler : il l'avait appliquée.

 

En ce qui concerne la société actuelle, les partisans de l'intervention de l'Etat reprochent à l'économie libérale, d'avoir négligé la coordination des forces productives de chaque nation, la solidarité qui unit les diverses branches de l'activité économique. Avant Fr. List, D. Hume avait pensé au type idéal de la nation normale.

 

Nous grouperons donc les théories de Hume sur ces deux points, et nous étudierons successivement comment, d'après lui, la société économique actuelle s'est formée, puis ses caractères.

 

§ I. — La formation et l'évolution de la société économique.

 

En quel sens et en quelle mesure les caractères de la société économique peuvent-ils varier ? Pour répondre à cette question, il faut nous référer d'abord aux modifications qui peuvent survenir dans le caractère des individus. La nation, en effet, est, avant tout, un assemblage (62) d'individus. Nous avons distingué déjà, ce qu'il y a, dans la nature humaine, de permanent et de modifiable. Ces passions essentielles, que Hume a reconnues chez l'homme, sont de tous les temps, et les actions humaines qu'elles entraînent, seront toujours les plus propres à caractériser l'activité de tous les peuples. « Supposons, dit Hume, un voyageur qui, revenant de loin, nous parle d'une contrée peuplée d'hommes entièrement différents de ceux que nous connaissons, d'hommes sans ambition, sans avarice, sans désir de vengeance, qui ne trouvent du plaisir que dans l'amitié, la générosité et le dévouement au bien public ; ces circonstances prouveraient la fausseté de sa relation, tout aussi évidemment que si elle était remplie de centaures, de dragons, de miracles et de prodiges [74]. »

 

Sans doute, l'histoire doit jouer son rôle dans l'élaboration de la science économique, mais pour y introduire un élément de constance et d'universalité et non pour faire varier à l'infini le concept de la science.

 

Cependant, et après avoir mis en lumière cette constance des principes de notre activité. Hume explique comment une nation est quelque chose de plus qu'une collectivité d'individus. L'esprit humain est naturellement imitateur ; le commerce qu'entretiennent forcément les membres d'une même société, va répandre parmi eux un certain nombre d'habitudes communes, une sorte de conscience collective et des mœurs identiques. « Un certain nombre de personnes, réunies dans un corps politique, parlant la même langue et que (63) des raisons de sûreté commune, de commerce ou de gouvernement rassemblent presque journellement, ne peuvent pas manquer de se former les unes sur les autres et de prendre cette ressemblance, qui ajoute le caractère national au caractère personnel, propre à chaque individu [75]. »

 

Donc avant Fréd. List, il distingue cette entité intermédiaire entre l'individu et l'humanité qui est la nation. « La face de la terre, dit-il, éprouve un changement continuel; ici, un petit royaume devient un grand empire ; là, un grand empire se résout en des petits Etats. On forme de nouvelles colonies ; des tribus entières quittent leur pays natal pour en peupler un autre [76]. » De ce changement continuel, il résulte que chaque nation se différencie des autres et, qu'à la longue, il se forme des caractères nationaux nettement déterminés. « Les grandes révolutions, qui changent les mœurs des nations et leur donnent ces caractères marqués, qui les distinguent les unes des autres, sont l'ouvrage d'une longue suite d'années et de la réunion d'un grand nombre d'événements et de circonstances [77]. »

 

Le caractère national et la société économique elle-même, varient donc dans d'espace et dans le temps. Mais sous quelle influence ces variations se produisent-elles ? Montesquieu, dans l'Esprit des lois, attribuait, à cet effet, la prépondérance aux causes physiques sur les causes morales. Il insistait longuement et d'une manière spéciale sur l'action du climat (Livre XIV). C'était là (64) une conséquence de sa méthode, de son habitude de chercher les facteurs de la législation, non pas dans la nature interne de l'homme, mais dans les conditions extérieures. Hume, nous l'avons dit, part de l'étude de l'homme. Il critique donc avec soin la théorie de Montesquieu, tout en rendant hommage à l'auteur [78]. « Quant aux causes physiques, dit-il, je doute absolument de leur influence et je ne pense pas que ni l'air ni la nourriture, ni le climat puissent décider du tempérament et du caractère [79]». Nous n'examinerons pas en détail chacun de ses arguments [80]. Nous ne relèverons de sa discussion qu'un point, qui nous servira d'exemple, et que nous choisissons à cause de l'intérêt qu'y portaient, non seulement les contemporains de Hume, mais quelques auteurs modernes, parmi lesquels Fr. List. Nous voulons parler de la condition économique des peuples de la région tropicale. Y a-t-il une sorte de fatalité physique qui les empêche de parvenir à un complet développement, y aurait-il infériorité naturelle de leur esprit, par rapport aux peuples de la zone tempérée ? Hume ne le pense pas. La cause de leur situation arriérée est d'ordre moral et le remède en serait facile à trouver. Ces peuples vivent dans l'abondance, leurs besoins, réduits au minimum, se trouvent satisfaits sans effort. Or, sans la nécessité, « le grand aiguillon de l'activité et de l'invention », une nation ne saurait prospérer. Dans le domaine (65) économique, comme dans le domaine moral et psychologique, le bonheur est la récompense de l'effort.

 

La société actuelle, comme le faisait pressentir tout ce qui précède, n'est pour Hume qu'une catégorie historique, sous la réserve des éléments signalés comme essentiels à toute société. Elle est donc le produit d'une évolution que nous allons, avec Hume, chercher à caractériser.

 

*    *

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L'origine des sociétés a donné lieu à deux fictions ; l'une vient des poètes, l'autre des philosophes ; toutes deux sont oeuvre de pure imagination et ne correspondent nullement à la réalité.

 

La première est celle de « l'âge d'or ». À cette époque dit-on, la nature physique et la nature humaine semblaient conspirer au bonheur universel, et, de même qu'on ignorait les ouragans et les tempêtes, de même le cœur de l'homme n'était point assailli par les passions violentes et égoïstes qu'il connaît aujourd'hui.

 

L'homme trouvait à sa portée de quoi satisfaire à tous ses besoins, de quoi suffire à tous ses plaisirs : au dedans de lui, il ne trouvait que douceur et amour.

 

La société, avec son cortège de règles, d'interdictions, de restrictions à la liberté, était inconnue : la communauté était le seul régime qui convînt à cet état de surabondante félicité.

 

Les philosophes, à l'imagination plus sombre, ont inventé l'« état de nature », et se sont attachés à le surcharger des plus noires couleurs. L'homme n'aurait alors connu que les sentiments les plus barbares d'un (66) égoïsme intransigeant et aveugle. Chacun, uniquement occupé à se défendre contre la perfidie et la férocité universelles, aurait borné ses soins à une lutte de tous les instants. La société, avec la coordination qu'elle impose aux activités, était également inconnue : la guerre seule régnait [81].

 

Il n'y a là que des amusements d'esprit sans aucune portée scientifique mais on a songé aussi pour expliquer l'origine des sociétés, à des systèmes plus satisfaisants pour la raison. Tantôt on a expliqué leur formation et leur conservation, due à l'établissement d'un gouvernement, en faisant appel aux voies de la Providence et en considérant l'autorité politique comme émanée de Dieu, et échappant comme telle à toute critique, presque à tout examen. Tantôt, on a fait appel à un contrat social, qui unirait tous les membres d'une société, adhérents volontaires à un lien de droit qui, après avoir fondé la société, serait maintenu, comme il s'est formé, par le consentement universel. Il s'agirait alors d'un contrat synallagmatique, chacun mettant pour condition résolutoire à son adhésion, l'assurance de certains services qu'il attendra de la société.

 

Aucun de ces systèmes n'est admis par Hume. Ce n'est pas dans la divinité, ce n'est pas dans un plébiscite que l'on doit rechercher l'origine des sociétés : c'est dans l'homme même. L'homme n'est pas par lui-même un tout complet. Sous la forme légère d'un apologue renouvelé de Platon, Hume suppose [82], que l'être humain aurait autrefois réuni à lui seul les deux (67) sexes, aujourd'hui séparés. Son bonheur l'aurait alors poussé à insulter les dieux qui, par vengeance, auraient créé la situation actuelle. Et depuis ce temps, les deux moitiés de cet être, autrefois complet, passeraient leur vie à se chercher, pour ne se trouver que rarement. La pensée de Hume, derrière ce badinage, est plus profonde qu'il ne semble au premier abord. L'homme, en effet, ne constitue pas à lui seul une unité économique complète. La propagation de l'espèce exige l'union des sexes et, par conséquent, la famille, qui constitue la véritable unité économique. L'homme voit son individualité croître, au contact de ces individualités qui lui sont intimement unies. Quand il considère son intérêt personnel, il ne sépare pas le leur du sien propre. Il considère l'intérêt familial.

 

Telle est bien, en effet, la pensée de Hume. C'est dans cette nécessité inhérente à la nature de l'homme, et qui le conduit à créer une famille, que la société trouve sa raison d'être. Si l'homme pouvait propager son espèce, s'il pouvait défendre sa vie, conserver et développer son individualité sans le secours des autres êtres humains, il n'y aurait jamais eu de société.

 

C'est grâce à la société que l'homme, naturellement le plus faible des animaux, en vient à les surpasser tous, grâce à l'organisation, grâce surtout à la division du travail humain. L'homme isolé est trop faible et trop inhabile pour travailler utilement. Il est aussi trop exposé aux risques et aux mauvaises fortunes. La société remédie à ces inconvénients. « Avec l'union des forces, notre pouvoir, avec la division des fonctions, notre habileté augmentent ; avec le secours mutuel que nous nous prêtons, nous sommes moins exposés au hasard (68) et aux accidents. C'est par cette force, cette habileté, cette sécurité additionnelles que la société devient avantageuse [83]

 

La société, ainsi comprise, s'organise d'elle-même, crée par son propre jeu les procédés qui aideront à son mécanisme, sans que l'Etat puisse les déterminer. Ce sont autant de conventions tacites qui s'établissent d'elles-mêmes, soit dans les mœurs, les usages quotidiens, les institutions morales ou religieuses, soit dans le domaine économique. « C'est ainsi, dit Hume, que deux hommes font aller les rames d'un bateau par une convention réciproque, dans la vue de leur intérêt commun, sans promesse ni contrat. Ainsi l'or et l'argent sont devenus les mesures de l'échange ; ainsi l'introduction des mots et le langage tirent leur origine de l'accord et de la convention des hommes [84]. »

 

Pour qu'une société subsiste, un gouvernement est, dans l'état actuel des choses, indispensable. Si les hommes avaient une moralité à ce point développée et scrupuleuse, qu'ils ne violent jamais aucun devoir de justice, tout pouvoir politique serait superflu. Mais il n'en est rien. Les hommes laissés à eux-mêmes, et donnant libre cours à leur « instinct d'acquisition », rendraient toute société impossible. La nécessité de la société entraîne la nécessité du gouvernement.

 

Il n'est donc pas besoin pour justifier le principe du gouvernement, de faire appel à une intervention spéciale de la Providence, qui se trouverait souvent en bien fâcheuse posture, par les singuliers monarques à qui (69) elle serait réputée avoir délégué une partie de son pouvoir.

 

Quant au contrat social, la théorie en renferme une part de vérité, en ce sens que, les hommes naissant « à peu près égaux », aucune autorité ne pourrait se constituer ni se faire obéir, à l'origine, sans le consentement de ses nouveaux sujets. Mais, cette théorie s'égare en déduisant de là que le consentement initial est renouvelé par chacun de nous, et subordonné à une condition dont l'inexécution nous libérerait de tout devoir envers la société. En réalité, nous devons obéir au gouvernement, non pas pour exécuter un marché, non pas même pour tenir un engagement qui, s'il a été pris, ne l'a pas été par nous, qui nous est, en tout cas, le moins demandé lorsqu'il serait le plus nécessaire, au moment d'un changement violent de gouvernement, mais bien par le sentiment d'une utilité commune et des besoins de la société. La vie en société suppose l'accomplissement de certains devoirs qui ne relèvent pas d'un instinct originaire, tel que « l'amour pour nos enfants, la reconnaissance envers nos bienfaiteurs ou la compassion pour les infortunés », mais qui dérivent de la réflexion. Le gouvernement est indispensable pour assurer cet empire de la réflexion sur le penchant naturel. Si donc nous lui obéissons, ce n'est pas parce qu'il faut tenir sa promesse, explication parfaitement inintelligible [85], c'est qu'autrement la société ne pourrait subsister.

 

(70) Hume a ainsi réfuté cette fiction du contrat social, telle qu'on la trouvait alors exposée dans des systèmes comme celui de Hobbes qui, ne voyant l'origine de la société que dans la violence, jugeaient la force indispensable pour maintenir les hommes réunis, malgré leurs penchants anti-sociaux. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le Contrat Social de J. -J. Rousseau ne devait paraître qu'en 1762. Aussi, un auteur peut-il terminer l'exposé de la thèse de Hume, en faisant remarquer que « l'histoire n'est pas la même chose que la chronologie et, qu'en retraçant l'évolution des idées, nous trouvons parfois la critique d'une opinion, avant que cette opinion ait trouvé son expression définitive et complète [86]. »

 

Dans cette conception de la société, qui est ainsi fondée sur le sentiment de l'utilité commune, Hume reste loin de la notion de droits naturels. Il n'admet même pas l'emploi du mot « naturel » [87], dont on use comme s'il contenait un argument irréfutable. « Naturellement » les hommes sont poussés par l'instinct d'acquisition, « naturellement » ils s'efforcent de satisfaire leurs besoins et ceux de leur famille, sans s'occuper de ceux des autres. En ce sens la justice et la moralité ne sont pas « naturelles ». Mais d'autre part, la justice est indispensable à la société et l'homme ne peut vivre sans la société. La justice de même que le gouvernement seraient donc « naturels »? Hume se plaît à montrer qu'il y a là surtout une question de mots, qui par elle-même (71) n'a aucune portée. Et aussi bien, que pourrait-on supposer de « naturel », dans le sens d'antérieur et de supérieur aux conventions sociales, dans une morale et dans un système économique où la société est la réalité suprême, l'idéal vers lequel tendent tous les droits et toutes les forces de l'individu ?

 

*    *

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Dans l'évolution de la société économique, Hume distingue deux phases principales.

 

La première période est constituée par les civilisations primitives et par ce que nous appellerons, empruntant le terme à une école postérieure, l' « économie naturelle.»

 

Dans la courte période que les hommes ont pu passer à l'état sauvage, ils n'ont vécu que de chasse et de pêche [88]. Mais Hume s'accorde avec Shaftesbury, pour admettre que l'hypothèse de cet « état de nature », si elle s'est réalisée jamais, n'a pas duré assez pour mériter le nom d'état. Aussitôt que les hommes sont réunis en société, l'agriculture paraît. Dans cet état premier, aucune science agricole n'est naturellement possible. Les cultures mal réglées nourrissent à peine les producteurs et les propriétaires fonciers dont ils dépendent, (car la « presque égalité » native des hommes n'a pas empêché l'inégalité de fait entre eux, dès l'apparition de la société).  « Lorsqu'on observe avec attention les nations (72) grossières et sans police, où les arts sont inconnus, on y voit la culture de la terre être l'unique travail et la seule industrie du peuple. Les habitants n'y sont partagés qu'en deux classes, l'une composée des propriétaires des terres et l'autre de leurs vassaux ou fermiers. Ces derniers ne possédant aucunes richesses, naissent nécessairement dans la dépendance, et sont élevés dans l'esclavage et dans la soumission ; l'ignorance entière et absolue de toute espèce d'arts, dans laquelle est plongée la nation, les empêche même d'en être considérés par leur habileté dans l'agriculture [89]. »

 

La production agricole insuffisante ne saurait alors entretenir une population industrielle et manufacturière. Il existe seulement ce minimum d'industrie rudimentaire, qui consiste à préparer et à utiliser les produits bruts de l'agriculture.

 

Dans un état où les relations sociales sont aussi restreintes, la monnaie n'a pas lieu d'exister : c'est la période de l' « économie naturelle » : « Dans les premiers temps de la réunion des peuples en société, les hommes contents des productions de la terre ou de ces premières et grossières préparations qu'ils peuvent eux-mêmes leur donner, sans le secours des connaissances et de l'industrie, ont peu l'occasion de faire des échanges, et encore moins besoin de l'argent, qui n'en est devenu la représentation que par la convention des nations. Le laboureur occupe sa famille à filer la laine de son troupeau et la donne à un tisserand, dont il reçoit une étoffe grossière, qu'il paie en grains ou en laine. Le charpentier, le serrurier, le maçon et le tailleur, sont également payés en denrées et le (73) seigneur lui-même, demeurant dans le voisinage de sa terre, reçoit de son fermier une partie des denrées qu'il recueille. La famille du seigneur, ses domestiques et les étrangers, qu'il admet dans sa maison à titre d'hospitalité, en consomment la plus grande partie ; il vend le reste dans la ville voisine et en retire le peu d'argent qui lui est nécessaire pour payer ce que la terre ne lui fournit pas [90]. »

 

L'agriculture se perfectionne peu à peu, par le temps, l'expérience, la pratique, la connaissance de l'influence uniforme du soleil, de la pluie et de la terre sur la production des végétaux [91]. On trouve dans l'histoire des Tudor, un exemple de ce que Hume entend par le perfectionnement de l'agriculture et de la façon dont il peut se traduire en fait. Il signale les lois qui, en 1547, tendirent à entraver « l'usage de dépeupler les campagnes en abandonnant la culture des terres et en les mettant en pâturage... L'ignorance de l'agriculture, ajoute-t-il, était sans doute la cause qui faisait que les propriétaires des terres trouvaient moins de profit à les mettre en labour [92]. » Et dans un autre passage où il s'attache à dépeindre la situation de l'Angleterre en 1549 il se montre plus explicite : « Les plaintes du peuple, dit-il, eurent néanmoins alors d'autres causes. Les manufactures s'étaient beaucoup plus perfectionnées dans les autres pays de l'Europe qu'en Angleterre ; (74) cependant, en Angleterre, les manufactures avaient encore fait de plus grands progrès que les connaissances sur l'agriculture, qui, de tous les arts mécaniques, est celui qui demande le plus d'étude et d'expériences. On faisait une grande consommation de laine, tant au dedans qu'au dehors du royaume : les pâturages devinrent, en conséquence, d'un meilleur rapport que les terres mal cultivées ; on les ferma de clôtures pour ne les plus destiner qu'à cet usage. Les cultivateurs, regardés par les propriétaires comme des gens à charge, étaient chassés de leurs habitations. Les paysans eux-mêmes, privés des Communes sur lesquelles ils auraient fait vivre leurs troupeaux, tombaient dans la misère. Et l'on s'aperçut enfin de la dépopulation et de la diminution de l'abondance qui avait régné autrefois. Ces vices étaient déjà d'ancienne date : sir Th. Morus, y faisant allusion, avait observé dans son « Utopia » qu'un mouton était devenu, en Angleterre, un animal plus destructeur que les bêtes féroces, en ce qu'il dévorait les villages entiers, les villes et les provinces [93]. »

 

Bref, à mesure que l'agriculture se perfectionne, la production augmente et, par conséquent, un plus grand nombre de laboureurs vont pouvoir être distraits du travail agricole, pour se consacrer à la mise en oeuvre des produits bruts, pour devenir manufacturiers. A côté des industries rudimentaires et d'absolue nécessité, vont apparaître des manufactures qui produiront, sinon encore le luxe, tout au moins le superflu. Des relations vont se créer entre les agriculteurs et les manufacturiers, puis entre les manufacturiers eux-mêmes. Une nouvelle (75) classe sociale va naître qui s'occupera uniquement de faciliter ces relations : c'est la classe des commerçants.

 

C'est donc l'agriculture qui fournit à la nation sa subsistance. C'est de sa prospérité que dépend le nombre d'hommes qui pourront se consacrer à l'industrie et au commerce. La marque du progrès économique se trouvera donc dans l'augmentation du nombre de ces derniers. Ainsi en Angleterre, d'après Grégory King, il y avait, en 1688, 4.265.000 agriculteurs contre 240.000 personnes adonnées à l'industrie et 246.000 au commerce. En 1769, d'après Young, les classes agricoles représentent 3.600.000 habitants, la manufacture 3.000.000, les autres professions 1.900.000 [94].

 

La société est ainsi arrivée à la civilisation complexe. Le luxe paraît, comme conséquence de l'abondance générale. Parvenue à cet état, la société ne peut plus se passer d'argent. C'est la période de « l'économie monétaire ». « Lorsque les hommes commencent à avoir des goûts plus délicats et plus recherchés, ils quittent leurs anciennes habitations, et ne se contentent plus des denrées et des marchandises simples que le voisinage leur fournit. Les échanges se multiplient, un plus grand nombre d'espèces de marchandises entre dans le commerce, pour satisfaire aux besoins réciproques, et ce commerce ne peut exister sans argent. Les ouvriers ne peuvent plus être payés en grains, parce (76) qu'ils ont d'autres besoins que celui de la simple nourriture. Le laboureur est obligé d'aller au loin chercher les marchandises qui lui sont nécessaires, et ne peut pas toujours porter avec lui les denrées, dont la vente le met en état de payer le manufacturier et le négociant. Il s'établit des entrepreneurs, des manufacturiers et des négociants de toutes sortes de marchandises, et ils ne peuvent commercer les uns avec les autres qu'avec des espèces. Dans cet état de la société, les marchés ne se peuvent plus terminer qu'en soldant en pièces de métal, dont l'usage est devenu bien plus commun qu'il ne l'était quelques siècles auparavant [95]. »

 

Comme le remarque justement M. Max Klemme [96], une troisième période restait à caractériser pour faire pressentir complètement la classification d'Hildebrand : c'était l'« économie du crédit ». Le temps n'était pas encore venu de la signaler.

 

 

§ II. — La société économique dans la période de civilisation complexe.

 

 

A cette période de l'évolution des sociétés que Hume considère comme actuelle, comment conçoit-il la société économique ? Quels sont ses caractères propres ? Quel régime politique convient-il de lui appliquer ? A quel idéal de civilisation peut-elle prétendre? Autant de (77) questions que Hume s'est posées et que nous sommes naturellement amené maintenant à examiner.

 

De l'évolution même des sociétés économiques, telle que la décrit Hume, résulte cette conséquence qu'il va mettre, avant tout, en lumière la solidarité intime qui unit les diverses branches de l'activité humaine : l'agriculture, l'industrie et le commerce. Non seulement elles se soutiennent, mais elles ne sauraient même prospérer isolément. Ainsi se trouve déterminée, à cet égard, la position de Hume vis-à-vis du mercantilisme et de la doctrine physiocratique. Les mercantilistes prétendaient démontrer la prédominance du commerce et de l'industrie sur l'agriculture, et les physiocrates celle de l'agriculture sur le commerce et l'industrie. Hume établit les liens étroits et l'importance égale des trois branches.

 

L'industrie fournit à l'agriculture ses principaux débouchés, car «la branche du travail national (par laquelle un peuple pourvoit à la satisfaction de ses besoins domestiques) est la plus importante de toutes dans un royaume d'une certaine étendue » [97]. Si donc l'industrie n'est pas prospère, l'agriculture ne tardera pas, elle aussi, à dépérir. « Dans tous les pays où les manufactures et les arts mécaniques ne sont pas dans un état florissant, le plus grand nombre de sujets doit être employé aux travaux de l'agriculture; mais, si les cultivateurs deviennent plus adroits et plus industrieux ils sont dès lors en état de tirer de la terre bien plus de productions que n'en exige leur subsistance. Ce superflu est cependant perdu pour eux puisqu'ils n'ont pas la (78) facilité de l'échanger contre ce qui pourrait servir à leur procurer les agréments de la vie, satisfaire leurs plaisirs et contenter leur vanité. Ce superflu ne pouvant que leur être à charge, ils doivent cesser de demander à la terre des productions inutiles. L'indolence devient alors générale dans la nation, beaucoup de terres restent incultes, celles qui sont en culture deviennent moins fécondes par la négligence des cultivateurs [98]. »

 

Si, au contraire, l'industrie est prospère, la science agricole viendra perfectionner la pratique et augmenter la production.

 

De son côté, l'industrie suppose la prospérité de l'agriculture puisque, comme nous l'avons vu, ce sont les travailleurs rendus disponibles par cette prospérité qui se consacrent à l'industrie.

 

Enfin, nous aurons, en étudiant spécialement le commerce, à signaler son rôle au point de vue de l'encouragement qu'il donne à l'industrie nationale.

 

Cette solidarité que l'on observe dans l'intérieur d'un même pays, s'observe également entre les nations. Hume, dans sa théorie définitive (car nous aurons à ce sujet à rechercher l'évolution de sa pensée), pose en termes absolus, qu'« il est impossible, quand la liberté préside aux rapports commerciaux, que l'industrie intérieure de chaque nation ne se développe pas par suite de leurs progrès réciproques [99]. »

 

Solidarité à l'intérieur, solidarité à l'extérieur, tels sont donc les deux termes qui peuvent résumer la conception (79) que se fait Hume de la société économique à civilisation développée.

 

Cette idée du développement do la civilisation que Hume exprime d'un mot, le « refinement », est une de celles qui lui tiennent le plus à cœur, à laquelle il revient avec le plus d'insistance. Aussi bien, c'est elle qui exprime le plus parfaitement l'idéal auquel les hommes assemblés peuvent tendre et la transformation la plus complète des mauvais penchants de l'homme, au contact bienfaisant de ses semblables. C'est que Hume ne se borne pas à étudier les effets économiques d'une civilisation raffinée. Les considérations morales et politiques lui viennent naturellement à l'esprit pour exprimer complètement sa pensée. Nous espérons avoir suffisamment montré comment ces notions différentes s'unifient chez lui et se complètent.

 

Suivant une remarque exacte de Feilbogen [100], les Discours politiques tournent tous, pour ainsi dire, autour du « refinement », et malgré leur apparence purement négative, cette notion positive reparaît dans chacun d'eux.

 

Le commerce et le luxe ne sont pas nuisibles à un Etat, mais servent au « refinement ». La quantité d'impôts que l'on peut percevoir, le taux de l'intérêt, que l'on attribue à tort au stock monétaire, dépendent en réalité du « refinement ». Les impôts et la dette publique ne sauraient croître sans danger qu'en proportion du « refinement ». Il n'est pas vrai que l'Europe ait été plus peuplée dans l'antiquité que dans les temps modernes, car son « refinement » a augmenté.

 

(80) Qu'est-ce donc que le « refinement » ? Hume suppose un pays en pleine prospérité agricole, industrielle et commerciale, et en paix avec ses voisins. Non seulement ce pays va prospérer au point de vue économique mais sa population va se trouver, peu à peu, transformée dans ses mœurs, ses désirs, ses joies, et le bonheur général se trouvera réalisé, en quelque sorte, par un double mouvement, qui mettra à la portée des hommes les conditions matérielles du bonheur, pendant qu'en même temps, il abaissera leurs prétentions à la quantité de plaisirs que l'homme peut légitimement espérer.

 

Au point de vue matériel, la puissance de l'Etat s'accompagne de la richesse générale. Les campagnes abondent en produits. La science perfectionne de jour en jour l'agriculture et l'industrie.

 

Le pouvoir politique, éclairé et soucieux du bien commun, utilise pour le mieux l'activité du peuple. La rapidité des échanges et leur fréquence mettent le luxe à la portée de tous. L'ardeur au travail est, par suite, encouragée et maintenue dans toutes les classes  de la société.

 

Cette prospérité économique en arrive peu à peu à rendre meilleurs les hommes eux-mêmes, et c'est ici que s'accuse l'opposition absolue des vues de Hume avec celles que J. -J. Rousseau avait émises en 1749. Ce dernier avait soutenu, comme on le sait, que le développement des arts et des sciences avait perverti les hommes et détruit l'excellence native de notre espèce. Hume prend le contre-pied de cette théorie, et il décrit, avec beaucoup de finesse et d'exactitude, le perfectionnement moral qu'engendre le progrès économique.

 

L'homme, comprenant l'utilité des lois, les respecte ; (81) chacun a sous les yeux les résultats de la concorde et de l'union et les divisions des partis s'apaisent. Le niveau de la moralité s'élève dans toute la société. La guerre perd de sa férocité. On comprend l'utilité d'un droit des gens. De même les relations sociales s'accompagnent de politesse, de délicatesse et d'élégance. « Il se forme partout des sociétés particulières où les deux sexes vivent ensemble avec bienveillance et politesse. Les hommes si différents entre eux par leurs humeurs et leurs caractères sont bientôt forcés de les contraindre pour se plaire réciproquement, et il est impossible que, devenus déjà meilleurs par le progrès des connaissances et des arts libéraux, ils ne sentent croître en eux-mêmes, par l'habitude de converser ensemble et de contribuer à leurs plaisirs réciproques, ce fond d'humanité et de bienfaisance que la nature a gravé dans leur cœur [101]. »

 

La politesse se traduit sous deux formes que l'antiquité jugeait « sottes et ridicules » et qui sont passées au premier rang des préoccupations modernes : ce sont la galanterie et l'honneur. La première nous incite à résister à nos penchants, s'ils sont désagréables aux autres hommes, comme par « un contre-poids qui entraîne l'esprit du côté opposé et nous fait revêtir l'apparence des sentiments contraires à ceux pour lesquels nous inclinons » [102].

 

Quant à l'honneur, il consiste surtout « à tenir ses promesses et à dire toujours la vérité » [103].

 

(82) Enfin les plaisirs eux aussi deviennent plus délicats. « On peut assurer avec vérité qu'il y a bien plus de grossière gloutonnerie dans les repas des Tartares, dont les festins consistent en viande de cheval, que dans les repas délicats des courtisans de l'Europe. Si l'amour illégitime et l'infidélité dans le mariage sont plus fréquents dans les siècles de luxe l'ivrognerie, vice plus honteux et plus nuisible au corps et à l'esprit, s'y montre bien plus rarement [104]. »

 

À côté de la moralité, l'immoralité elle aussi se raffine. Hume est à la fois un sceptique subtil et un épicurien délicat : il ne se berce pas du fol espoir que les hommes soient jamais parfaits et que la vertu prenne la place du vice, mais forcer le vice à être élégant et délicat, c'est en faire presque une vertu.

 

*    *

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Quelle est l'organisation politique qui convient à une société ainsi développée ? Nous savons quelle conception Hume se fait de l'Etat et du gouvernement et comment il distingue la société, fait essentiel, du gouvernement, fait contingent. C'est l'infirmité seule de notre nature, c'est l'extension prise par la société dont les membres finissent par n'être plus unis par les liens de la famille et de la parenté, qui rendent l'existence du gouvernement nécessaire. « Si chaque homme avait assez de sagesse pour ne jamais perdre (83) de vue le puissant motif qui doit l'engager à observer la justice et l'équité et s'il avait assez de force d'esprit pour ne chercher constamment que l'intérêt public et à venir, malgré la séduction des plaisirs et des avantages présents, il n'y aurait jamais eu de gouvernement ni de société politique [105]. »

 

Le rôle de l'Etat est donc, en son principe, essentiellement négatif. Il doit empêcher les hommes d'apporter le trouble dans la coordination des forces sociales. Pour tout le reste les hommes, en général, doivent être libres, avec cette réserve toutefois que la liberté humaine n'est pas un principe de droit naturel intangible et sacré. Le salut du peuple est la loi suprême. La liberté doit donc se concilier avec les nécessités sociales. Hume acquiesçait, sans doute, à la définition de Montesquieu « : La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent et, si un citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir [106]. »

 

Le gouvernement s'inspire avant tout de l'utilité sociale. Rien donc qui ressemble chez Hume à ces principes que l'on prétend démocratiques, tendant aveuglément à établir une égalité générale, à la fois irrationnelle, impossible et funeste dans ses conséquences. C'est le souci de l'intérêt général seul qui peut justifier l'intervention de l'Etat, ce qui n'équivaut nullement à dire que cette intervention soit nulle. Hume parle quelque part de « lois à l'égard des vagabonds, l'un des objets d'attention du gouvernement, que l'humanité (84) recommande davantage à un législateur bienfaisant. Celui qui semble, au premier coup d'œil, être le plus facile à régler et qu'il est cependant très malaisé d'arranger, de façon à exclure la misère, sans détruire l'industrie [107]. »

 

Dire que, d'une manière générale, la liberté convenait le mieux aux intérêts de la société, c'était, dans les théories économiques, une innovation. Il était d'usage jusque-là de faire un appel constant à l'Etat à dessein d'enrichir le peuple. On ne concevait pas l'enrichissement — image de la prospérité économique — obtenu autrement que par l'action gouvernementale. Il s'agissait seulement de lui indiquer les mesures à prendre, la ligne de conduite à tenir, de manière à faire fond sur telle ou telle branche de l'activité, jugée plus productive que les autres. Hume entrevoit, au contraire, la fécondité de l'activité libre et l'harmonieux mécanisme des lois naturelles. L'Etat n'est prospère que si la population l'est aussi. Avec l'augmentation du bonheur de l'individu, augmente la richesse de l'Etat. On peut en conclure [108] que l'individu, en suivant son intérêt propre, en songeant seulement à accroître sa fortune, travaille en même temps dans l'intérêt commun. Le champ d'action de l'Etat et celui de l'individu se trouvent ainsi, dans leurs grandes lignes, déterminés l'un et l'autre.

 

Si nous considérons maintenant la constitution et le régime politique, il ne résulte pas du rôle limité donné (85) à l'Etat que sa puissance doive, selon Hume, être restreinte. Elle doit au contraire être bien établie à condition qu'elle reste dans son domaine. « Les souverains doivent prendre les hommes comme ils les trouvent ; ils ne peuvent prétendre introduire des changements violents dans leurs principes et leurs façons de penser [109]. »

 

Ceci posé, Hume, appréciant comme il convient la période de paix qui succédait à une période particulièrement troublée, se montre à mesure, qu'il avance en âge, de plus en plus favorable aux idées modérées du torysme. Un gouvernement, par là même qu'il est institué, mérite une certaine considération. « Rien n'est plus terrible qu'une dissolution totale du gouvernement » [110], ne serait-ce que par le danger où elle met les propriétés privées, dont la sécurité est, nous le savons, un des éléments essentiels du bonheur des individus et du progrès de la société. Hume est donc conservateur.

 

On pourrait s'étonner de cette conclusion et elle mérite quelques éclaircissements. Bien que conservateur, Hume, fidèle à son principe que le devoir d'obéissance ne repose que sur l'intérêt social, admet, si cet intérêt social est lésé, le droit de révolution [111]. Mais ce droit, il estime bon d'en user avec la plus grande modération. Hostile à tout fanatisme aussi bien politique et révolutionnaire que religieux, il semble que pour lui tous les gouvernements se vaillent, qu'aucun ne puisse prétendre à une supériorité évidente. Dans ces (86) conditions le mieux est de s'en tenir au gouvernement existant : « Un gouvernement établi a des avantages infinis par cette seule circonstance qu'il est établi [112]. » Hume devient donc conservateur à force de scepticisme. Il déteste par-dessus tout les faiseurs de projets politiques et les prétendus réformateurs, qui se piquent d'avoir découvert le système social idéal, tout en faisant bon marché des qualités propres et permanentes de la nature humaine. « A quoi servent, dit une note qui exprime on ne peut mieux sa pensée [113], toutes ces idées de perfection chimérique ? Ce n'est point concourir au bonheur de la société, c'est le troubler que de dégoûter les hommes de leur condition présente, sous prétexte qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle pourrait l'être, en repaissant leur imagination d'une autre, plus heureuse à la vérité, mais impossible. De semblables écrits ne laissent pas que d'échauffer des têtes fanatiques et le mieux qui en puisse arriver est que ce soit en pure perte. On ne les rend pas plus heureux, on ne les rend que plus mécontents. »

 

Telles sont les raisons philosophiques, économiques et morales qui expliquent pourquoi Hume, si libéral au point de vue des idées, est conservateur au point de vue politique, comme le furent Bayle, Montesquieu et Voltaire [114]. Sur ce point, comme sur bien d'autres, A. Smith se montra le disciple de Hume et poussa peut-être plus loin encore le scepticisme politique.

 

 (87) Il est à remarquer que l'histoire de l'Angleterre, son évolution particulièrement régulière et paisible, semblent assez propres à illustrer ces principes. Depuis 1688 elle n'a pas connu de révolution. Le gouvernement sans apparence tyrannique a pu suivre une politique de suffisante unité. Les défauts mêmes que l'on reproche à cette politique n'auraient pas été pour troubler D. Hume, non plus qu'ils ne troublent ses descendants, car il n'était pas dans son caractère, ni dans le génie de sa race, d'avoir la notion confuse et l'ardent désir d'un idéal à atteindre au delà de la prospérité matérielle, au delà d'une raison d'Etat et de succès nationaux propres, dans son opinion du moins, à tout justifier.

 

 

CHAPITRE II

 

LES CLASSES SOCIALES

 

 

I. —Les diverses classes sociales.

 

1. Liberté des professions, différenciation des conditions.

2. Les classes sociales : Propriétaires fonciers, tenanciers, commerçants, esclaves, ouvriers, professions libérales.

 

II. — De l'inégalité des conditions.

 

1. Différentes manifestations de l'instinct égalitaire.

2. Étude spéciale du communisme.

3. En quel sens et en quelle mesure l'égalité est désirable.

4. Propriété et hérédité. Leur justification par l'utilité sociale.

5. Charité et justice.

 

Dans une société à civilisation complexe, les individus dirigent leur activité vers des occupations diverses. Cette division des fonctions est un des avantages que les hommes  trouvent à se réunir. Chacune des classes sociales ainsi formées se distingue des autres, à la fois par son emploi dans l'organisme social et par ses conditions économiques propres. Ainsi se forme dans la société des intérêts de classes qui peuvent se trouver en opposition avec le bien général et auxquels l'autorité politique ne doit pas permettre de dominer dans l'Etat. D'autre part la condition des individus se différencie dès l'origine de la société. L'égalité, simple hypothèse en ce qui concerne la formation du groupement social, devient une utopie dès que les hommes sont groupés.

 

(89) Il importe donc, après avoir étudié la société en elle-même, d'étudier ses éléments. Nous rechercherons, dans une première partie, les traits caractéristiques des diverses classes sociales, dans l'autre nous étudierons l'inégalité des conditions, comment elle se présente en fait, comment on a voulu, comment on peut espérer en atténuer les inconvénients

 

Hume juge bon que la liberté règne dans le choix des professions: « Les hommes, dit-il, sont ambitieux, mais leur ambition, pour l'ordinaire, consiste à vouloir exceller dans la profession qu'ils ont embrassée et par là se rendre utiles à la société [115]. » Et ailleurs, mettant à part la classe des fonctionnaires (finances, armée, marine, magistrature), il écrit ce passage reproduit par A. Smith [116] : « La plupart des arts et des professions dans un Etat sont de telle nature, qu'en servant l'intérêt général de la société, ils sont en même temps utiles et agréables à quelques-uns des membres qui la composent. Dans ce cas, la règle constante des magistrats, excepté peut-être au premier moment où un nouvel art s'introduit, est de laisser choisir à la profession elle-même les moyens de s'étendre et de confier le soin de l'encourager aux membres qui en tirent leur profit. Les artisans, qui voient grossir leurs bénéfices par le nombre de leurs pratiques, perfectionnent autant qu'ils le peuvent l'industrie qui les enrichit. Comme on ne les gêne point dans leur travail, ce qui sort de leurs mains est toujours exactement conforme à ce qu'on leur demande [117]»

 

(90) Les diverses professions confèrent à ceux qui les exercent des caractères différents. On sait que l'école historique, et notamment M. L. Brentano, reproche à l'école classique de faire abstraction des diversités humaines et de considérer tous les hommes comme semblables. « Ce principe moral, dit D. Hume, détermine encore le caractère des différentes professions et va souvent jusqu'à altérer les dispositions naturelles. Dans tous les pays et dans tous les temps, les mœurs du militaire diffèrent de celles de l'ecclésiastique, et cette différence est fondée sur des lois éternelles et invariables [118]. »

 

Suit une longue analyse des traits propres à ces deux professions. Ici encore, A. Smith et, d'une manière générale, l'école classique précisent et continuent l'œuvre de Hume [119].

 

La première distinction sociale qui apparaisse au début des sociétés est celle qui se forme entre les propriétaires fonciers et les tenanciers. En effet, les propriétés sont dans toute société inégalement réparties : les uns ont plus de terres qu'ils n'en peuvent cultiver, d'autres en ont moins, d'autres enfin n'en ont pas du tout.

 

Les premiers sont ainsi amenés à employer les derniers, à leur donner une portion de terrain à cultiver à condition que ceux-ci leur abandonnent une partie de la récolte [120]. Ces propriétaires représentent ce que Hume (91) appelle l'intérêt foncier (landed interest) à la classe des capitalistes qui représentent l'intérêt capitaliste (monied interest).

 

Le trait caractéristique des grands propriétaires fonciers est la prodigalité. L'homme, en effet, a besoin de faire quelque chose, d'avoir une occupation. Or, les grands propriétaires n'en ont pas. Ceux qui sont naturellement avares commencent par épargner, ils touchent leurs revenus ; mais, il n'y a pas là de quoi employer leur activité. Ils sont donc amenés à se livrer à tous les plaisirs, tout comme les propriétaires qui, naturellement prodigues, ont consommé d'emblée tous leurs biens.

 

Comme A. Smith, Hume estime donc que les grands propriétaires fonciers ne sont pas aptes à cultiver leurs terres avec tout le soin et toute l'ardeur convenables. On peut en conclure à la condamnation implicite de la grande culture et Hume serait sur ce point d'accord avec les physiocrates. Le morcellement de la propriété (92) a d'autres conséquences qui lui semblent salutaires. Il entraîne une certaine égalité de fortunes et est favorable par là-même au développement de la population et par suite, dans la théorie de Hume, au progrès social. Après avoir exposé combien une situation précaire encourage peu au mariage et combien y porte plus « une petite fortune en propre, certaine et indépendante », il ajoute, parlant des petits états de l'antiquité: « Quelle heureuse situation donc pour le genre humain que ces pays, si favorables à l'industrie et à l'agriculture, au mariage et à la propagation, où chaque homme avait sa petite maison et son champ à lui-même et où chaque province avait sa capitale libre et indépendante [121] ! »

 

Cette situation a un autre avantage. Elle permet aux tenanciers d'obtenir des conditions meilleures pour l'exploitation de leur tenure. Sinon, le sort du tenancier sans le moindre capital, en face du grand propriétaire foncier sera misérable. Ainsi, dans les contrées méridionales « où un homme peut, avec une couple de mauvais chevaux, cultiver en une saison autant de terre qu'il lui en faut pour payer un fermage assez considérable au propriétaire », ce tenancier, n'ayant fourni aucun capital ni aucune avance, n'ayant que ses bras, en est réduit à un salaire en minimum.

 

« Ces pauvres paysans n'exigent donc que leur simple subsistance pour rétribution de leur travail. Ils n'ont ni capital ni richesses qui réclament davantage et en même temps ils sont toujours dépendants de leur propriétaire qui ne leur consent pas de baux et ne craint (93) pas de laisser ruiner sa terre par des méthodes de culture mauvaises [122]. » Au contraire, dans les pays moins fertiles, le fermier doit avoir un certain capital et le bail qu'on lui consent doit être de plus longue durée. Il aura de plus grands profits pour de plus grand efforts. « Il faut, dit Hume, que les hommes aient des bénéfices proportionnels à leurs frais et risques [123]. »

 

Dans un État qui ne possède que ces deux catégories de sujets, l'argent ne saurait s'accumuler, ni la prospérité publique se développer. Ceux qui auront cette mission d'épargner, de donner aux espèces métalliques leur pleine utilité en les faisant circuler sans les gaspiller, ce sont les commerçants.

 

Hume se fait la plus haute idée de l'utilité sociale du commerçant et de la considération qu'il mérite à cet égard. Le commerce est un des meilleurs emplois que l'homme puisse faire de son activité. Il y trouvera un encouragement perpétuel dans les gains qu'il fera et qu'il désirera d'autant plus qu'il en fera davantage. Le commerçant est aussi naturellement disposé à être avare, que le propriétaire foncier à être prodigue.

 

Les commerçants ont aussi à jouer, d'après Hume, un rôle politique. Ils forment une classe intermédiaire entre les grands propriétaires et les tenanciers ; classe modérée dans ses aspirations autant qu'active, attachée aux lois et à l'ordre public, désirant avant tout « le maintien et la conservation des lois qui assurent la propriété » [124] et constituant le plus ferme soutien de la liberté.

 

(94) Mais cette classe moyenne, dont Hume décrit le rôle avec beaucoup de finesse et d'exactitude, ce n'est pas seulement celle des commerçants. C'est la bourgeoisie tout entière dont l'avènement est proche et qui va remplir en effet dans le siècle suivant les fonctions que lui assigne notre auteur. Hume s'attache à sa principale occupation, au commerce, et il revendique pour elle la considération que mérite une classe sociale indispensable à la prospérité publique. C'est au défaut de cette considération qu'il attribue l'infériorité commerciale des gouvernements absolus, plutôt qu'à l'insécurité des biens qui est l'argument d'ordinaire invoqué. « Si donc, dit-il, le commerce est sujet à déchoir sous les gouvernements absolus, ce n'est pas, selon moi, parce qu'il n'y est pas assez sûr, c'est parce qu'il n'est pas assez honoré. La subordination des Etats est essentielle au soutien des monarchies ; la naissance, les titres, le rang y doivent marcher avant l'industrie et les richesses, et, tant que ces notions subsistent, les grands négociants seront toujours tentés d'abandonner le commerce pour aspirer aux places propres à les distinguer par les privilèges et par les honneurs qui y sont attachés [125]. »

 

Les commerçants sont des intermédiaires, aux attributions  plus ou moins compliquées suivant l'état de la civilisation, entre les agriculteurs et les artisans. De ces derniers Hume parle peu. Le merveilleux essor de l'industrie anglaise qui allait poser avec une importance toujours croissante le problème de l'organisation du travail n'était pas encore capable, au moment où écrivait (95)  Hume, de retenir spécialement l'attention d'un économiste s'inspirant, comme lui, presque exclusivement de l'actualité. On s'occupait plutôt alors d'une question qui, pour l'honneur de l'humanité, n'a plus qu'un intérêt historique, ou peu s'en faut. C'est la question de l'esclavage.

 

Hume écrivait au lendemain de l'apparition de deux ouvrages qui l'un et l'autre montraient quelque tendresse pour cette institution barbare. C'était l'Essai sur le Commerce, de Melon, et l'Essai sur la population, de Wallace [126]. Nous ne rééditerons pas les arguments que leur inspirait une imagination trop subtile. Leur idée consistait essentiellement à montrer l'utilité de l'esclavage, en particulier pour les colonies, et d'autre part à établir que la condition des esclaves n'était pas aussi misérable qu'on se le figurait. On sait que Montesquieu, après avoir condamné l'esclavage, demeurait comme surpris de sa conclusion et se demandait si c'était l'esprit ou le cœur qui lui dictait cet article-là [127].

 

Nous devons signaler, à l'éloge de Hume, la vigueur de sa protestation contre cette pratique qui suffit, à son sens, pour expliquer la barbarie des mœurs de l'ancien temps. Mais, sa protestation s'inspire, comme d'ordinaire, de motifs tirés de la considération de notre nature. Il est inadmissible que deux êtres humains, en relations l'un avec l'autre, montrent une si grande disproportion dans leur pouvoir réciproque. Les conséquences en sont (96) mauvaises non seulement pour l'esclave, mais — et c'est là l'originalité de la thèse de Hume — pour le maître lui-même. Une personne habituée dès l'enfance à exercer une semblable autorité, à vivre au milieu « de la flatterie, de la soumission, de l'avilissement », s'avilit elle-même peu à peu et perd tout sentiment humain. Les rapports de maître à serviteur doivent être libres ; cette liberté seule permettra que les engagements réciproques soient pris « conformément aux lois inviolables et éternelles de la raison et de l'équité [128]. »

 

Quant aux esclaves eux-mêmes, les mauvais traitements qu'ils subissent font obstacle au développement normal de la population ; par là encore le progrès social est entravé.

 

Une organisation du travail, où se montre le souci de fournir à la société son maximum de productivité, doit s'attacher comme à un principe essentiel au travail libre, dont le profit sera toujours supérieur à celui du travail d'un esclave.

 

Le prix du travail doit être librement débattu, comme ses autres conditions. Dans une lettre à Turgot, Hume, discutant l'impôt des physiocrates, explique avec une grande netteté comment le prix du travail s'établit d'une manière uniforme et comment le jeu de la concurrence l'empêche de varier au-delà de certaines limites : « Le prix du travail, dit-il, dépendra toujours de la quantité des offres du travail et de la quantité de la demande, et non pas des taxes. Les commerçants qui fabriquent les étoffes qu'on exporte ne peuvent pas (97) augmenter le prix de leur travail, parce que, dans ce cas, les étoffes coûteraient trop cher pour pouvoir être vendues sur les marchés étrangers, et les commerçants qui fabriquent ces étoffes pour la consommation intérieure ne peuvent pas davantage élever leur prix, car il ne peut y avoir deux prix pour le même genre de travail. Ceci s'étend à toutes les marchandises dont on exporte une partie, c'est-à-dire à presque toutes les marchandises. Même existât-il quelques marchandises dont on n'exportât rien du tout, le prix du travail employé à leur production ne pourrait monter, car l'élévation du prix engagerait tant de bras à se livrer à ce genre d'industrie, que les prix s'abaisseraient tout aussitôt [129]. »

 

Il y a, dit Hume, des lois inviolables et éternelles de la raison et de l'équité qui président aux rapports sur le pied d'égalité entre les maîtres et les serviteurs, qui « retiennent ces derniers dans le devoir et dans la soumission », mais aussi « qui engagent les maîtres aux [devoirs réciproques de douceur et d'humanité [130]. »

 

Mais cette liberté que réclame Hume, subit d'inévitables restrictions et, en ce qui concerne les ouvriers, Hume signale, non sans pénétration, l'insuffisante mobilité des personnes dans la recherche du travail. « Peut-on affirmer sérieusement qu'un pauvre paysan, qu'un artisan qui ne connaît ni les langues ni les mœurs des pays étrangers et qui vit au jour la journée de ce qu'il gagne par son travail, peut-on dire qu'un tel homme (98) soit libre de quitter son pays natal ? J'aimerais autant dire qu'un homme que l'on a embarqué pendant qu'il dormait, reconnaît volontairement l'autorité du capitaine du vaisseau. Et pourquoi non ? N'a-t-il pas la liberté de sauter dans la mer et de se noyer [131]? »

 

L'Etat tout entier est intéressé à ce que les conditions du travail ne fassent pas de l'ouvrier une classe sociale déprimée et exploitée. Il en est d'ailleurs de même dans l'agriculture et l'observation suivante a une portée générale : « Lorsqu'un nombre aussi considérable de travailleurs pauvres que les paysans et les fermiers sont dans une situation très inférieure, tout le reste doit participer de leur pauvreté, que le gouvernement de la nation soit monarchique ou républicain [132]. » Un Etat n'est puissant que par la prospérité générale de ses habitants. « Chaque individu doit, s'il est possible, jouir du fruit de son travail par une possession complète de toutes les choses nécessaires à la vie et de beaucoup de ses agréments [133]. » S'il n'en va pas ainsi, les remèdes que les ouvriers pourraient espérer trouver dans l'union leur sont bientôt inaccessibles. « Quand les cultivateurs et les artisans sont accoutumés à travailler à bas prix et à ne garder pour eux qu'une faible part des fruits de leur travail, il leur est difficile, même sous un gouvernement libre, d'améliorer leur condition ou de s'entendre entre eux pour augmenter leur salaire [134]. » Au contraire, Hume n'hésite pas à se féliciter pour l'Angleterre du haut prix qu'y atteint la (99) main-d'œuvre, « suite nécessaire des richesses des ouvriers et de l'abondance de l'argent », et d'y voir la marque de sa supériorité « sur toutes les nations actuelles du monde et sur celles dont il est fait mention dans les annales de l'histoire [135]. »

 

Ainsi apparaît chez Hume le désir de voir s'améliorer la condition des ouvriers. « L'indigence et la dureté du travail, dit-il, dégradent l'esprit du commun peuple et lui ôtent toute capacité pour les sciences et les nobles travaux [136]. » On peut donc dire qu'apparaît déjà chez Hume ce mouvement en faveur des libertés qui sont les plus indispensables au progrès des ouvriers, mouvement qui témoigne de l'intérêt pris par les classiques au sort des travailleurs et que l'école historique a eu le tort de contester [137].

 

Il n'est pas inutile d'ajouter que Hume, lorsqu'il admet avec le Stoïcien, que « tout est dû au travail et à l'habileté » [138], entend parler du travail intellectuel, (100) aussi bien que du travail physique. Nous savons quelle importance il attache à l'éducation. C'est que l'homme, en effet, doit exercer son activité non seulement sur la matière mais sur son propre esprit et, si son effort tend perpétuellement au bonheur, cet effort doit être intelligent. Il y a donc dans « l'industry » humaine, deux parts d'importance presque égale, l'une matérielle, l'autre intellectuelle et morale. Les professions libérales ne sont pas productrices de richesses matérielles et ceux qui les exercent vivent aux dépens du reste de la population « Les avocats et les médecins gagnent tous, à l'exception d'un très petit nombre, beaucoup plus qu'ils ne dépensent ; ils ne peuvent cependant acquérir de richesses qu'aux dépens des autres et leur fortune ne s'établit qu'en partageant celle de quelques-uns de leurs compatriotes [139] » Mais Hume ne songe pas à critiquer la légitimité de ce prélèvement. Comme les autres membres de la société, ceux qui exercent ces professions contribuent à réaliser la fin hédonistique commune en montrant aux hommes ce qu'est le vrai bonheur et en les aidant à l'atteindre. « Le génie, dit Hume, assimilant, dans une comparaison heureuse, le travail moral au travail manuel, le génie n'est rien sans culture ; le terrain le plus fertile s'il demeure en friche n'abondera qu'en mauvaises herbes ; on n'y verra croître ni l'agréable vigne, ni l'utile olivier. Son indolent propriétaire n'y trouvera que des plantes propres à lui nuire par leur venin [140] »

 

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(101) Du concours de toutes ces activités que la société économique met en jeu et qui s'exercent dans les différentes professions que nous venons d'étudier, naissent entre les hommes des conditions différentes. L'inégalité est inhérente à toute société économique.

 

C'est le respect de cette inégalité qui constitue, dans cette conception, manifestement eu désaccord avec plus (102) d'un système social, la raison d'être de la justice. La justice, en effet, vertu sociale par excellence, consiste essentiellement dans le respect de la propriété privée. C'est en ce sens une contribution de la raison à l'instinct social de notre nature. Mais rien, d'autre part, ne montre mieux qu'elle est une vertu indirecte et relative,  car  c'est moins dans la nature même que dans les contingences de l'évolution économique que l'inégalité trouve sa justification.

 

Rien ne saurait à priori déterminer un Démiurge organisant la société à l'origine du monde à attribuer à l'un plus qu'à l'autre. En ce sens, en mettant de côté par là même l'éducation qu'ils reçoivent, les hommes naissent « à peu près tous égaux tant pour la force du corps que pour les facultés de l'esprit [141]. » Mais, dès que l'homme agit, l'habileté, l'adresse, un emploi plus intelligent de ses forces, l'ardeur au travail, l'effort personnel créent à la fois une différence au point de vue du mérite et au point de vue de la richesse. Cette inégalité peut devenir choquante, quand elle se manifeste au profit d'un homme qui ne l'a pas méritée par son travail personnel, mais qui en détient le profit grâce à ses ancêtres ou grâce à la libéralité de ses contemporains.

 

C'est alors que l'instinct égalitaire peut se manifester sous la forme d'une protestation contre cette inégalité injustifiée en apparence. Dans la complexité (103) grandissante des relations sociales on en vient à oublier le fondement utilitaire du droit de propriété. On s'étonne et l'on s'indigne d'une prospérité que nul mérite personnel ne justifie. Les classes sociales se séparent et se distinguent de plus en plus ; les unes puisent dans leur prospérité l'orgueil et le dédain, les autres trouvent dans leur infériorité l'envie et la haine. « Lorsque dans un Etat où tout n'est pas exactement ajusté et balancé, deux ordres de citoyens, par exemple la noblesse et le peuple, ont chacun sa part au gouvernement, il est naturel que la diversité d'intérêts cause des divisions : on n'en saurait douter, si l'on considère jusqu'à quel point l'amour-propre est enraciné dans le cœur humain et combien nous nous intéressons tous pour nos propres individus [142]. » On remarquera que Hume prend soin, pour décrire cette haine de classes, de supposer que chacune d'elles a part au gouvernement. Si, en effet, la disproportion est trop grande, si la tyrannie d'une part et l'avilissement d'autre part sont poussés trop loin, l'instinct égalitaire sera comme étouffé par cette disproportion même. C'est là une remarque profonde, dont de Tocqueville a fait l'application à la Révolution française ; c'est l'amélioration du sort des classes pauvres qui enflamme et excite leurs aspirations. Hume en donne très finement l'explication psychologique. « La supériorité des autres nous cause de l'envie mais seulement lorsqu'elle n'est pas trop grande, je veux dire, lorsqu'elle est telle que nous en approchons encore ; trop de disproportion fait disparaître le rapport des idées ; ou nous ne nous comparons (104) point du tout avec ce qui est à une si grande distance de nous, ou du moins cette comparaison ne produit que de faibles effets [143]. »

 

Hume étudie deux manifestations de l'instinct égalitaire : celle qui proportionne la propriété au mérite et celle qui supprime la propriété; c'est-à-dire le communisme.

 

Il semble, à première vue, également rationnel et conforme à l'intérêt général « d'assigner les possessions les plus considérables à la vertu la plus étendue et de laisser à chacun le pouvoir de faire du bien à proportion de ses inclinations [144]». On ne tarde pas cependant à sentir le vice essentiel d'un pareil système. C'est qu'il suppose une juste appréciation du mérite respectif des hommes. Quel fonctionnaire, quel homme d'Etat de génie entreprendrait une semblable détermination? Le soin d'une répartition ainsi conçue dépasse de beaucoup notre pouvoir, et l'on ne peut songer à le remettre qu'à une puissance supérieure à l'homme. « Dans une parfaite théocratie où un Etre infiniment intelligent gouverne par des actes de volonté particuliers, cette règle pourrait être suivie et remplirait la sagesse des vues du législateur ; mais, parmi les hommes, le mérite devient une chose si incertaine, et par l'obscurité où il aime à se tenir, et par l'amour-propre des autres, que jamais il ne pourrait servir de règle de conduite dans leurs partages et la suite immédiate d'une telle loi serait la destruction entière de la société [145]. » Il faut (105 ) donc conclure que cette loi « qui paraît la plus avantageuse du monde à la société peut devenir absolument pernicieuse et destructive dans la pratique. »

 

Hume en arrive ainsi à l'éternelle utopie que nul économiste ne peut se flatter de détruire : à la communauté des biens. Il s'en déclare d'ailleurs, partisan, mais dans deux états économiques extrêmes dont l'un n'est pas encore à notre portée et dont l'autre ferait reculer les plus farouches ennemis de l'ordre social actuel : c'est le cas d'une production surabondante et celui d'une universelle détresse.

 

« Supposons que la nature ait accordé au genre humain les commodités et les avantages extérieurs en si grande abondance que, sans crainte pour l'avenir, sans soin ni industrie de notre part, chaque individu se trouvât amplement pourvu de tout ce que l'imagination la plus ardente et les appétits les plus démesurés pourraient lui faire désirer ; supposons que sa beauté soit au-dessus de tous les embellissements de l'art ; que la douceur perpétuelle des saisons lui rende les vêtements mutiles ; que les plantes sans assaisonnement lui fournissent les mets les plus délicieux ; que les eaux limpides des fontaines lui présentent le breuvage le plus exquis : qu'il n'ait besoin d'aucune occupation laborieuse ; qu'il ne connaisse ni agriculture, ni navigation; la musique, la poésie et la contemplation seront son unique occupation ; la conversation, la gaîté et l'amitié seront ses seuls amusements [146]. » Et n'est-ce pas là, en effet, l'âge d'or que les néo-communistes, peut-être (106) grisés par les progrès de la science, nous promettent à brève échéance? On peut se demander toutefois si, pour d'autres que les rêveurs à l'imagination féconde, il y a dans ce séduisant mirage une certitude suffisante pour bouleverser la société actuelle...

 

Quant à l'universelle détresse, il va de soi qu'elle fait disparaître tout respect de la propriété. Nous nous en rendons partiellement compte dans les circonstances particulières qui présentent ce caractère : dans un naufrage, pendant un siège, l'absolue nécessité nous relève de certains devoirs qu'en d'autres temps notre conscience nous aurait imposés.

 

Entre ces situations extrêmes, il y a celle de la société présente avec sa production bornée, mais en voie de progrès. Hume fait, avant de le critiquer, une large concession au communisme : « Il faut avouer, dit-il, que la nature est si libérale envers les hommes, que si ses présents étaient répartis également entre eux et perfectionnés par l'art et par l'industrie, chaque individu jouirait non seulement du nécessaire, mais encore des agréments de la vie et ne serait sujet qu'aux maux auxquels les infirmités de notre machine nous exposent. Il faut aussi convenir que, lorsque nous nous écartons de cette égalité, nous privons le pauvre de plus de satisfaction que nous n'en procurons au riche et souvent c'est aux dépens d'un grand nombre de familles et même de provinces entières qu'un seul homme contente sa vanité frivole [147]. "

 

Hume ne se dissimule donc rien des avantages immédiats d'un partage des biens, mais, sa critique va porter (107) sur l'effet qu'aurait une telle mesure sur la production et sur son avenir.

 

Dès que l'activité des hommes peut se donner libre cours, l'égalité cesse d'exister entre eux. Ainsi, sur un champ de course, dès que le signal du départ est donné les coureurs s'espacent et se séparent. Si l'on tente de les maintenir sur une même ligne, on ne pourra le faire qu'en modérant l'élan des plus agiles et non pas en accélérant l'allure des plus faibles. Dans le domaine de la production une telle mesure se traduit par une perte pour la société : « Qu'on mette dans les possessions, dit Hume, le plus d'égalité qu'on pourra, les différents degrés entre les arts, les soins et l'industrie ne tarderont pas à la détruire ; si vous arrêtez ces vertus dans leurs opérations, vous réduisez bientôt la société à la dernière indigence et pour empêcher un petit nombre d'hommes de tomber dans la misère, vous y plongerez la société entière [148]. »

 

A cet argument d'ordre économique Hume en ajoute un autre d'ordre politique. Ici encore, il semble répondre par avance à l'utopie des néo-communistes d'aujourd'hui, en signalant les restrictions considérables à la liberté qu'un tel système entraînerait et qui suffiraient à le condamner. « Outre cela, il faudrait apporter la plus grande attention pour remédier, dès le commencement, aux plus petites apparences d'inégalité et établir les lois les plus sévères pour la punir et la réprimer. Or, une si grande autorité ne pourrait être exercée sans beaucoup de partialité et dégénérerait d'ailleurs promptement en tyrannie [149]. » Il faut même aller plus loin et reconnaître que si une semblable autorité était admise en principe on ne pourrait, en fait, l'exercer qu'avec de grandes difficultés. « Et qui pourrait en être revêtu dans l'état d'égalité que nous supposons ? Une égalité parfaite dans les possessions, en détruisant la subordination, affaiblirait considérablement le pouvoir des magistrats et établirait un certain niveau entre l'autorité comme entre les biens des citoyens [150] . »

 

Dans l'état actuel de la production, le communisme est donc inacceptable, à moins que (Hume est trop peu porté au dogmatisme pour retirer tout espoir aux réformateurs) l'on n'arrive à changer la nature humaine et à rendre les hommes, comme il le dit ailleurs, « vertueux par système. » Il suffit de remplacer l'intérêt personnel par l'altruisme, et dans ce cas, comme dans les deux autres, que nous avons examinés, Hume admet le communisme. « Supposons encore que les besoins du genre humain fussent tels qu'ils sont actuellement, mais que notre cœur fût naturellement si rempli de bienveillance, d'amitié et de générosité que chaque homme sentît la plus parfaite tendresse pour les autres, et n'eût pas plus de soin de son propre intérêt que de celui de son semblable; il paraît évident qu'une bienveillance si générale rendrait encore l'exercice de la justice inutile, et jamais on n'aurait pensé aux partages et aux barrières de la propriété (2). » Il n'est pas besoin d'ajouter qu'il y a là une concession plus apparente que réelle. Hume a déterminé ailleurs les limites qui conviennent (109) à l'optimisme en matière de transformation de la nature humaine.

 

Le communisme a été mis en pratique. Mais ses applications ne contredisent en rien le jugement auquel nous amène son examen théorique. Le communisme peut exister dans une société restreinte dont les membres se connaissent et constituent une famille plus ou moins étendue ; ainsi le mariage s'accompagne souvent de la communauté de biens.

 

« L'on a remarqué que, dans la première chaleur d'une secte d'enthousiastes où toutes les passions sont poussées jusqu'à l'extravagance, il a toujours été question d'établir la communauté des biens [151]. » Nous sommes alors dans l'hypothèse d'une tendresse générale et réciproque des hommes. L'intérêt personnel se confond avec l'intérêt général. Dès que la société s'étend cette confusion devient impossible. Suivant la belle comparaison d'Aristote,  quelques gouttes de miel communiquent leur saveur à un verre d'eau, mais, dans un tonneau toute leur vertu s'évanouit. « Les inconvénients, continue Hume, qui naissent du retour et des déguisements de l'amour-propre viennent ensuite et il n'y a que cette expérience qui puisse engager les fanatiques à revenir de nouveau aux idées de justice, de propriété et de partage [152]. »

 

Hume, suivant un procédé qui lui est ordinaire, semble prendre plaisir à s'opposer à lui-même un fait qui contredit sa théorie. Etablir la loi d'égalité, dit-il, n'est pas absolument impossible. « Elle a eu lieu, du moins (110) imparfaitement, dans quelques républiques et surtout à Sparte, où nous savons qu'elle a produit les effets les plus avantageux. Je ne parle point de la loi agraire à Rome et mise en exécution dans plusieurs villes de la Grèce [153]. »

 

Ce n'est pas la seule surprise que lui fasse éprouver le gouvernement de Sparte qu'il appelle ailleurs « violent et contraire au cours naturel des choses » et qu'il regarderait volontiers « comme une rêverie et une fiction impraticable dans l'exécution s'il n'était attesté par l'accord unanime de tous les historiens et par les détails qu'ils nous en ont transmis [154]. »

 

Il ne s'explique pas d'ailleurs sur le communisme de Sparte. Un mot complétera son argumentation et c'est lui-même qui nous le fournira. « Supposons, dit-il, en un autre passage, qu'il se trouvât parmi nous une espèce d'êtres qui, quoique hommes raisonnables comme nous, eussent une force d'esprit et de corps si inférieure à la nôtre qu'ils fussent incapables d'opposer aucune résistance ni de marquer les effets de leur ressentiment, lors même qu'ils seraient le plus vivement offensés...; nous ne serions retenus à leur égard par aucun lien de justice et ils ne pourraient avoir sur rien, ni droit ni propriété assez fondés pour en exclure leurs maîtres [155]. » Si Hume avait fait l'application de ces quelques lignes aux esclaves, s'il avait montré que le communisme de Sparte avait pour condition nécessaire, mais irréalisable aujourd'hui, le maintien de l'esclavage, (111) il eût trouvé l'explication matérielle et simple de cette rêverie inexplicable. « Dans l'Attique, le chiffre de la population servile était très supérieur à celui des hommes libres. La fantaisie communiste pouvait dans de telles conditions se donner plus aisément carrière, car la question de la production, si embarrassante pour les théoriciens modernes du communisme, se trouvait ainsi en partie écartée [156]. »

 

Quant aux lois agraires, leur but ne fut jamais de supprimer la propriété privée pour réaliser le communisme et dans un esprit égalitaire, mais de partager, suivant certaines règles, l'ager publicus, c'est-à-dire le domaine public de Rome composé des terres conquises.

 

L'égalité absolue entre les citoyens n'est donc nullement un idéal. L'homme mesure son effort au profit qu'il en retire pour son bien-être propre. « La gloire seule, avait déjà dit Melon en 1734, dénuée de ces avantages d'un bien-être qui en sont presque inséparables, n'est pas un assez puissant aiguillon pour la multitude. Il serait plaisant d'imaginer un projet de faire vivre toute la France en commun. Ne l'attribuerait-on pas à un génie qui ne serait jamais sorti de son village [157]? »

 

Telle est bien l'idée de Hume qui se montre partisan de l'inégalité sociale [158] comme « aiguillon pour la multitude » et comme mobile de l'activité individuelle. Le besoin de supériorité donne naissance, suivant Hume, (112) à plusieurs passions dérivées, c'est-à-dire à autant de facteurs de notre activité, puisque ce sont les passions qui nous font agir. « Il y a quelque chose de fort extraordinaire et qui paraît inexplicable dans la marche et la succession des passions que produisent en nous la fortune et la situation des autres. Souvent leur avancement et leur prospérité excitent notre envie, sentiment mêlé de beaucoup de haine et qui vient principalement de la comparaison que nous faisons de nous-mêmes à un autre. Dans le même instant, ou du moins après un intervalle très court, nous pouvons sentir du respect qui est une sorte d'affection ou de bienveillance mêlée d'un sentiment d'humilité [159]. » Bref nous sommes « naturellement portés à estimer l'homme riche, avant même que de savoir s'il a pour nous des dispositions favorables » [160]. Peu importe de savoir à quel point cette tendance est rationnelle. Il ne s'agit là que d'une considération extérieure qui se réfère « à la manière la plus commode de distinguer les hommes » [161].

 

Or les hommes aspirent à être distingués ; ils aspirent à ce que l'inégalité sociale se manifeste à leur profit. C'est de la que naissent entre eux l'émulation et la concurrence qui développent le commerce, augmentent la prospérité générale et profitent à toute la nation.   On peut observer que lorsque le commerce devient plus étendu et qu'il exige de plus gros fonds, il s'élève une rivalité entre les marchands et les négociants, et cette concurrence dont le public profite donne (113) un nouvel accroissement au commerce en même temps qu'il en diminue les profits [162]. » Ainsi le désir de la richesse et le désir de l'inégalité sociale, stimulant l'activité et, par la concurrence, abaissant les prix, font les nations actives et prospères. « Lorsque ce sont les richesses à qui l'on sacrifie, la corruption, la vénalité, les rapines seront les vices dominants ; d'un autre côté les arts, les manufactures, le commerce, l'agriculture fleuriront [163]. »

 

Nous devons rappeler toutefois que Hume pose une limite à l'inégalité sociale. Il ne faut pas qu'il y ait dans une nation disproportion excessive dans la répartition des richesses. Il ne faut pas qu'une classe sociale épuise, dans la misère, tous les ressorts de son énergie, tandis qu'une autre classe la domine et l'exploite : « La grande disproportion des richesses affaiblit une nation ; il ne suffit pas, pour qu'elle soit puissante, que chaque citoyen ait par son travail les nécessités de la vie, il faut encore qu'il puisse y joindre les commodités qui peuvent s'allier avec son état. Cette espèce d'égalité est consolante pour la nature humaine et diminue beaucoup moins du bonheur du riche qu'elle n'ajoute à celui du pauvre [164]. » Il ne faut pas qu'une classe trop favorisée puisse s'emparer du pouvoir et en abuser. « D'ailleurs, lorsque les richesses sont trop inégalement partagées, l'autorité des riches en est d'autant plus grande dans la nation et ils en peuvent facilement abuser, pour opprimer les pauvres et les contraindre à porter toutes les (114) charges publiques au grand préjudice de l'industrie, qui en est nécessairement découragée [165]. »

 

Il va sans dire que ces limites posées par Hume à l'inégalité ne sauraient justifier aucune mesure violente destinée à les faire respecter. Ne seraient-elles qu'à l'état de pium votum, c'est seulement à l'action progressive et lente du « refinement » que l'on doit s'en remettre pour leur donner un rôle effectif.

 

Une telle conception de l'ordre social suppose essentiellement la propriété privée, non pas que la propriété ait en aucune manière le caractère d'un droit naturel ou absolu, antérieur aux conventions humaines, non pas qu'elle réponde à un instinct de l'homme, mais comme l'effet de la raison et de l'usage. Et pour préciser la distinction, Hume choisit un exemple: « Tous les oiseaux de la même espèce, dans tous les siècles et dans tous les pays, font leurs nids de la même manière ; c'est en quoi nous voyons la force de l'instinct ; mais les hommes en différents temps et dans différentes contrées bâtissent leurs maisons différemment ; et c'est en quoi nous voyons l'effet de la raison et de l'usage. On peut tirer la même conclusion en comparant l'instinct qui nous porte à la génération avec l'établissement du droit de propriété [166]. » Ce n'est donc pas à un instinct ni à une idée innée qu'il faut rapporter la notion du droit de propriété. Ce n'est pas un instinct primitif qui pourrait se prêter à la diversité des titres qui sont à l'origine de la propriété ; un instinct, simple par nature, ne saurait embrasser des objets aussi compliqués, par exemple, (115) que les mots d'héritage et de contrat [167]. Il faut donc avoir recours à l'utilité sociale pour justifier le droit de propriété, comme la justice, et ce fondement suffit à l'un comme à l'autre. « Ces réflexions ne doivent point affaiblir les obligations que la justice nous impose, ni diminuer les égards sacrés que nous devons aux droits de la propriété ; au contraire ces sentiments ne peuvent que recevoir une force nouvelle de nos raisonnements. En effet, quel motif plus pressant pourrait-on trouver pour nous recommander un devoir, que de nous faire sentir que la société et même le genre humain ne pourraient subsister sans cela, et que l'un et l'autre parviendront à un plus grand degré de félicité et de perfection, à proportion que ce devoir sera plus inviolablement et plus religieusement observé [168]? »

 

La propriété d'un individu peut être définie, selon Hume, « tout ce dont il a, à lui seul, l'usage légitimement [169]. » Quant au contenu de ce droit, quant à son origine et aux moyens de l'acquérir, il faut pour les connaître « avoir recours aux lois, aux coutumes, aux analogies et à une infinité d'autres circonstances dont quelques-unes sont constantes et invariables, d'autres sont variables et arbitraires ; mais le point où elles viennent toutes se réunir, c'est l'intérêt et le bonheur de la société » [170]. Dans la question du droit de propriété donc, deux éléments : l'un fixe : « L'intérêt de la société exige absolument qu'il y ait une séparation ou une distinction (116) entre les possessions et que cette séparation soit stable et constante [171]. » L'autre variable, c'est la justification et la forme particulière du droit de propriété, suivant les époques historiques.

 

L'originalité de la théorie de Hume consiste en ce que, après avoir montré l'utilité sociale de la propriété privée qui est. d'une manière générale, sa raison d'être, il prend chacun des titres de propriété et l'explique par le jeu des lois de l'association des idées.

 

Le premier fondement de la propriété a dû être l'occupation. Dans les sociétés primitives, on ne saurait concevoir d'autre mode d'attribution. Or, entre le possesseur et l'objet possédé, il s'établit une association d'idées : « Le rapport de possession, qui a lieu entre la personne et l'objet possédé, entraîne naturellement un rapport de propriété [172]. » Plus tard, lorsqu'on sent le besoin d'encourager le travail et l'activité, la propriété d'un objet sans maître sera naturellement attribuée à celui qui a exercé sur lui son industrie.  C'est encore l'association des idées qui intervient. « Lorsqu'un homme exerce à grand-peine son industrie sur un objet qui n'appartenait antérieurement à personne, s'il greffe ou taille un arbre, s'il cultive un champ, etc., les changements qu'il opère mettent un rapport entre lui et cet objet, et nous engagent naturellement à le lui attribuer par un nouveau rapport que nous nommons propriété [173]. » La prescription se fonde sur un lien de même nature, sur notre sympathie pour le possesseur (117) actuel, dont l'idée s'associe dans notre esprit avec l'idée de l'objet possédé. L'accession repose sur un rapport semblable, que nous l'ont concevoir l'association des idées et l'habitude. La propriété d'un petit ruisseau appartiendra à ceux qui en possèdent les bords. En pareil cas, l'association d'idées s'établit facilement dans notre imagination. Il n'en serait pas de même pour un grand fleuve. Aussi bien appartiendra-t-il à la nation « car elle présente une idée assez grande pour y correspondre ». L'hérédité n'a pas d'autre origine : « Je suis très porté à croire que le droit de succession ou d'hérédité dépend beaucoup de la découverte de ces rapports, et que la relation d'un premier propriétaire faisant naître un rapport entre lui et l'objet possédé, est la raison pour laquelle la propriété est transportée à un autre homme, après la mort de son parent [174]. » L'utilité sociale vient d'ailleurs confirmer cette pratique. « Il est vrai que l'industrie est plus encouragée par le transport de la possession aux enfants ou aux proches parents, mais cette considération ne peut avoir lieu que dans une société déjà policée, tandis que le droit de succession a lieu même parmi les peuples les plus barbares [175]. »

 

Ainsi, la société ne pouvant subsister sans travail, le travail n'étant encouragé et soutenu que par la propriété, cette institution devient la forme essentielle que prend l'idée de justice. C'est la justice, c'est la morale elle-même puisque c'est le bien social, qui exige « que ce qui est produit ou perfectionné par l'art et l'industrie (118) d'un homme lui soit assuré à jamais, afin d'encourager les autres à prendre des habitudes utiles à la société. Par la même raison, il convient que la propriété de nos biens passe à nos enfants et à nos proches. On doit avoir la liberté de les aliéner, afin de produire cette espèce de commerce et cette circulation si avantageuse pour la société [176]. »

 

Est-il besoin d'ajouter qu'à côté de cette défense énergique du droit de propriété, Hume, plus sensible que tout autre et par sa doctrine même, aux misères sociales, fait un devoir à l'homme de les soulager, dans la mesure de ses forces. Nous n'avons pas à revenir sur le rôle qu'il attribue aux facultés affectives de l'homme, à l' « altruisme » qu'il caractérise sans lui donner son nom, et dont il dit qu' « il n'y a point de qualité qui ait plus de droits à l'approbation générale des hommes » [177]. Toute son oeuvre philosophique a tendu à nous montrer que l'homme, être sociable, ne pouvait être heureux au milieu de gens qui souffrent ; son éducation, pour contribuer à son bonheur, doit développer sa sympathie et, disons le mot, sa charité. Mais ici, toute confusion est impossible entre la charité et ce que d'autres voudraient appeler justice. L'intérêt de la société est la loi suprême que la justice exprime. L'individu, dépouillé de son prestige d'être originairement parfait, doué d'éminentes qualités de nature, armé de droits naturels dont le respect s'imposerait aux hommes réunis, apparaît en réalité comme l'élément infime et incomplet du corps social dont il tient tous ses droits, (119) sans lequel il ne peut vivre et au développement duquel il ne saurait faire, de sa personnalité, un obstacle ni une entrave.

 

Mais cette société, en face de laquelle il est si faible, va lui communiquer sa force. La société a besoin d'hommes forts ; elle doit être un tout harmonique et complet, et c'est cette solidarité des hommes qui, lorsqu'elle est bien comprise, sauve l'individu. Si une classe sociale est déprimée, le progrès de toutes les autres est par là même arrêté. C'est ainsi que sort de cette morale économique, qu'on aurait pu craindre égoïste dans ses conclusions, le magnifique devoir de charité et d'amour que la solidarité impose aux hommes et qui les oblige.

 

La charité devient le premier, peut-être le seul devoir moral, et Hume la comprend dans son sens le plus élevé de recherche intelligente de la souffrance véritable et du remède qui lui convient.

 

« L'aumône faite à un pauvre est une chose louable en elle-même, parce qu'elle paraît procurer du soulagement à l'indigent et au malheureux ; mais lorsque nous voyons l'encouragement que l'aumône donne à la fainéantise et à la débauche, nous regardons cette espèce de charité plutôt comme une faiblesse que comme une vertu [178]. » La charité, c'est d'abord notre cœur qui nous l'enseigne, si nous en chassons toutes les passions mauvaises qui y étouffent la bonté naturelle, c'est aussi l'éducation qui doit nous l'apprendre. C'est la vie enfin et la fortune elle même qui doivent la perfectionner en nous. « II faut avouer, dit notre auteur, que ce n'est qu'en faisant du bien, qu'un homme jouit des avantages (120) d'un rang élevé ; sa place par elle-même, plus elle est élevée, plus elle l'expose à la tempête et l'approche de la foudre : le seul avantage qu'il a est de mettre à couvert ceux qui sont au-dessous de lui et qui reposent à l'ombre de sa protection [179]. »

 

*    *

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Ces belles paroles étaient écrites en 1741. On peut se prendre à regretter, à notre époque de divisions, de haines et de violences, que le système moral et social, qui conduisait à de telles conclusions ne se présente plus que comme une rêverie déjà ancienne et peu faite, en apparence du moins, pour passer de sitôt dans la pratique.

 

 

 

 

(121) DEUXIÈME PARTIE

LES THÉORIES ÉCONOMIQUES SPÉCIALES

DE D. HUME

dans les « Discours politiques »

 

(123) NOTIONS PRELIMINAIRES

 

« En 1752, dit D. Hume dans son Autobiographie, parurent à Edimbourg, où j'habitais alors, mes Entretiens politiques, le seul de mes ouvrages qui ait réussi dès la première publication; il fut bien accueilli à l'étranger et dans mon pays [180]. »

 

L'œuvre ainsi désignée, plus connue sous le nom de Discours politiques, contient une nouvelle partie de  l'œuvre économique de Hume : ce sont les neuf Essais qui, dans l'opinion la plus répandue, sont seuls à la constituer tout entière.

 

Ces Essais portent sur les sujets spéciaux suivants : le Commerce, le Luxe, l'Argent, l'Intérêt de l'Argent, les Impôts, le Crédit public, la Balance du Commerce, la Jalousie commerciale [181], la Population des Nations anciennes.

 

Il ne faut pas d'ailleurs se méprendre sur l'importance de ces titres. Dans aucun Essai, on ne trouve l'étude méthodique et exclusive de la question proposée. Répondant parfaitement à leur qualification (124) d'Essais, ils se présentent bien plutôt comme des recherches repoussant toute allure dogmatique. Une affirmation absolue est, selon Hume, «la marque d'un esprit peu philosophique ». Il n'expose donc pas un système avec l'ardeur et l'enthousiasme d'un penseur qui se flatte de présenter aux hommes la Vérité qu'il croit, une fois de plus et après tant d'autres, avoir découverte. Le philosophe chez Hume a éduqué l'économiste, et lui a appris que, dans le domaine des contingences et du relatif où nous vivons, la vérité absolue semble fuir devant celui qui la recherche. Le mieux est donc, comme nous sommes curieux de nature et désireux de savoir, de nous amuser [182] de cette recherche.

 

Les essais ressemblent ainsi à une causerie. L'auteur nous fait connaître son opinion sur le sujet qu'il s'est proposé, et sur bien d'autres que le hasard de la discussion y rattache. Aussi les questions traitées dans les essais empiètent les unes sur les autres, sans toutefois qu'on puisse, à notre sens, établir entre elles aucun lien précis de coordination. Hume a été guidé seulement, semble-t-il, par ce que nous appellerions aujourd'hui le souci de l'actualité. Il s'attache à examiner les idées courantes ; souvent il répond à un ouvrage récemment publié.

 

Nous avons cru bon de réunir les sujets ainsi traités sous six chefs qui les englobent tous : le commerce, le luxe, la population, l'argent, le crédit, les impôts. (125) Nous essaierons de montrer, à propos de chaque question, les raisons qui ont pu déterminer Hume à s'en  occuper, et nous réunirons dans l'ordre le plus logique qu'il nous sera possible celles de ses théories qui s'y rattachent.

 

 

 

(126) CHAPITRE PREMIER

 

LE COMMERCE

 

 

La question du commerce au temps de Hume. Aperçu des théories mercantilistes sur le commerce.

 

I. — Le commerce intérieur.

Son utilité économique, politique, psychologique et éthico-sociale. Productivité du commerce et légitimité des profits commerciaux.

 

II. — Le commerce extérieur.

1. Utilité propre des exportations et des importations. Le commerce extérieur et le « refinement ».

2. La liberté du commerce extérieur. Critique de la théorie de la balance du commerce. Recherche de l'opinion précise et définitive de Hume sur la question.

 

 

La question du commerce a le privilège d'avoir donné lieu à toutes, ou presque toutes, les ébauches de théories économiques, qui se font jour au XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle.

 

L'Angleterre, en particulier, voit à cette époque se réaliser l'antique idéal national, la suprématie sur mer. C'est son développement commercial qui constitue alors le phénomène économique le plus cligne de retenir l'attention, et c'est sur lui qu'elle semble  se concentrer. Les ouvrages qui paraissent alors, même quand ils traitent de questions plus générales, font figurer dans leur titre le mot « Commerce ». Ce ne sont que « discours sur le commerce », « considérations sur le (127) commerce», «traités du commerce», a histoire du commerce», «leçons de commerce », « observations sur le commerce ». En 1734, Melon, dans un Essai sur le commerce traitait : du blé, de la population, des colonies, de l'esclavage, de l'industrie, du luxe, de la liberté du commerce, des valeurs numéraires, de la cherté des denrées, des monnaies, du change, de l'agio, du crédit public, de l'arithmétique politique, etc.

 

La prospérité générale, dont on attribuait la cause au commerce, l'impulsion qu'il donnait à toutes les forces productives d'un pays, la richesse qu'il mettait en mouvement, les fortunes rapides qu'il permettait, étaient le sujet le plus commun des méditations économiques, encore rudimentaires, d'où allait sortir la science nouvelle.

 

Il y avait donc là pour Hume un sujet naturellement appelé à figurer au début de ses recherches. Montesquieu avait, en étudiant cette question, commencé par indiquer les développements complémentaires qu'elle rendait nécessaires. « Les matières qui suivent, disait-il, demanderaient d'être traitées avec plus d'étendue mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. Je voudrais couler sur une rivière tranquille ; je suis entraîné par un torrent [183]. »

 

Hume allait fournir quelques-uns de ces développements. Il allait voir dans le commerce, non seulement un instrument de richesse, non seulement le centre des discussions économiques, mais un instrument de moralisation, l'agent du « refinement », qui convenait le mieux à sa large conception de la science économique, inséparable chez lui de la morale et de la science sociale. Il est aisé de comprendre comment la question du commerce avait pris cette importance, si l'on songe aux théories mercantilistes qui étaient alors, à quelques exceptions près, incontestées. On sait que, suivant elles, la richesse d'un pays est essentiellement constituée, de même que celle d'un particulier, par la quantité des espèces monétaires qu'il tient à sa disposition. Le bonheur du peuple, la puissance de l'Etat dépendent avant tout, de l'accumulation de l'or et de l'argent. Les pays qui possèdent des mines sont donc privilégiés sur tous les autres. Mais ils ne constituent qu'une exception. Pour les autres nations, la politique doit suppléer à l'insuffisance des richesses naturelles. Or, le seul moyen d'attirer l'or et l'argent dans un pays c'est le commerce. La politique idéale serait d'arriver à développer à tel point l'industrie nationale que, l'étranger achetât dans le pays tous les produits dont il a besoin, sans que ce pays lui achète rien en retour. Ainsi les espèces afflueraient. Les bénéfices, constitués par la supériorité des exportations sur les importations, atteindraient leur maximum. Cet idéal, si on ne peut l'atteindre complètement, on doit tendre à s'en rapprocher le plus possible. A cet effet, l'intervention gouvernementale, dont personne ne met en doute la légitimité ni la nécessité, devra faire en sorte que la richesse publique s'accroisse indéfiniment. Elle devra trouver à la nation des débouchés extérieurs, tout en excluant les produits étrangers. Car il va de soi que, dans cette conception, le profit des uns est fait du dommage des autres. Les nations sont en perpétuelle rivalité, puisque chacune tend à acquérir la plus grande part possible d'un stock monétaire déterminé. On ne saurait concevoir que (129) l'une s'enrichisse sans diminuer la part des autres. Dans cette guerre commerciale constante, le commerce extérieur prend une importance très supérieure au commerce intérieur. Ce dernier ne fait jamais circuler les espèces qu'entre citoyens d'un même pays et n'accroît pas la richesse générale, tandis qu'une bonne opération de commerce extérieur profite à tous.

 

Mais comment savoir dans cette lutte à qui appartient l'avantage ? Il y a pour cela un procédé qui constitue en quelque sorte un baromètre de la prospérité publique. Ce procédé, c'est la « balance du commerce ». « Le tableau de la balance du commerce, dit Necker, est la représentation des échanges d'une nation avec les autres nations. Cette balance paraît favorable lorsque la somme de ses exportations est plus considérable que celle de ses importations ; elle lui annonce une perte, lorsque, au contraire, il a plus acheté que vendu [184]. »

 

Ainsi donc, si les deux plateaux des exportations et des importations se maintiennent en équilibre, le pays ne fait aucun bénéfice. Si le premier s'abaisse, si le pays a exporté plus qu'importé, la différence de niveau indique son bénéfice, dans le cas contraire, sa perte. C'est ainsi que, de la manière la plus générale, se présentait la conception mercantiliste du commerce. Nous n'entrerons pas dans le détail des controverses théoriques qui commençaient à se faire jour parmi les mercantilistes de la dernière heure, dont quelques uns semblent avoir été particulièrement conscients des (130) exagérations précédentes. Hume, dans son oeuvre de réaction contre le mercantilisme, s'attaque à ces théories telles qu'elles se manifestent en pratique, — et c'est ainsi qu'en usera plus tard A. Smith.

 

Notre étude se divise naturellement en deux sections consacrées, l'une au commerce intérieur, l'autre au commerce extérieur.

 

 

§ I. —Le Commerce intérieur

 

 

L'importance du commerce intérieur était quelque peu méconnue des mercantilistes. Hume pose dès l'abord comme principe, que « cette branche du commerce est la plus importante d'un royaume étendu » [185]. Et, en effet, la puissance de l'Etat et le bonheur des sujets dépendent tous deux de sa prospérité.

 

En ce qui concerne la contribution du commerce intérieur à la puissance de l'Etat, Hume commence par écarter une objection. On pourrait croire, alléguant l'exemple des républiques anciennes, et en particulier de Sparte, à une opposition entre l'amélioration de la condition des citoyens et l'accroissement de la puissance de l'Etat. Nous savons, en effet, par quelle évolution le commerce et l'industrie apparaissent après l'agriculture et occupent ceux des individus que les perfectionnements de la culture rendent disponibles.

 

Ne pourrait-on donc pas concevoir que le surplus de production de la terre soit employé à faire vivre, non pas des artisans ni des commerçants, mais des soldats? Cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable : elle s'est (131) réalisée dans l'antiquité. Dans la république de Sparte, les Ilotes étaient laboureurs, et tous les Spartiates étaient soldats ou bourgeois. La puissance de son gouvernement n'a pas, semble-t-il, d'autre cause.

 

Donc, un choix s'impose quand l'agriculture n'exige plus le travail de tous les membres de la société. Emploiera-t-on la force de travail disponible aux armées ou bien aux professions de luxe, et d'abord à l'industrie et au commerce ? Hume se prononce pour la seconde solution — car on ne saurait, selon lui, concevoir un Etat vraiment riche et puissant sans le commerce.

 

Qu'on laisse de côté cet exemple de Sparte qui ne prouve rien! L'occasion s'est déjà présentée de montrer que ce gouvernement a été « contraire au cours naturel des choses ». On ne peut concevoir sa possibilité que dans certaines conditions de temps, de mœurs, de milieu, de civilisation, absolument différentes des conditions actuelles. Le caractère des nations varie; on ne saurait songer à appliquer aux sociétés modernes le régime qui pouvait convenir à Sparte, d'autant plus que ce régime même en son temps, n'a jamais été qu'artificiel et violent. Il s'est mépris en effet — et cette méprise s'est renouvelée depuis sous une autre forme — sur ce qu'on devait entendre par la puissance et la richesse d'un Etat.

 

La richesse de l'Etat n'est pas constituée par la force armée dont il dispose ; elle n'est pas non plus constituée par la quantité d'espèces métalliques qu'il détient. La richesse de l'Etat n'est pas autre chose que le capital de travail qui « en temps de paix et de tranquillité sert au bien-être et à la satisfaction des individus, mais (132) qui, en cas de nécessité, peut être employé, en partie, dans l'intérêt public [186]. » Ce qui fait un Etat riche, c'est donc l'aptitude au travail de ses habitants, car le travail est le moyen de la richesse : « toute chose au monde s'achète par le travail [187]. » La meilleure politique consiste à entretenir dans la population le goût du travail et de l'activité. Plus il y a d'artisans occupés à des professions de luxe, plus il y a pour l'Etat d'individus disponibles, le jour où il en aura besoin. « A considérer la question d'une manière abstraite, les artisans augmentent la puissance de l'Etat seulement parce qu'ils accumulent une somme de travail, et d'une nature telle que l'Etat peut le revendiquer pour lui, sans priver personne des objets nécessaires à la vie. Par conséquent, plus il se déploie de travail en outre de ce qui est simplement nécessaire à l'existence, plus l'Etat est puissant, puisque les individus qui sont

occupés à ce travail peuvent en être facilement détournés pour le service public [188]. »

 

Le commerce ne contribue pas seulement à la puissance de l'Etat, mais aussi au bonheur des particuliers. Cette ardeur au travail n'est entretenue, en effet, qu'en améliorant la condition des individus, en leur faisant désirer d'obtenir, en travaillant et grâce à l'échange, des objets de luxe. Mais l'échange, ainsi compris, c'est le commerce lui-même, car c'est par le commerce que les produits des différentes régions sont transportés à l'autre extrémité du pays, où le désir qu'ils excitent est plus grand. Pour que le laboureur fasse produire à la terre (133) le surplus qui entretiendra les artisans, c'est-à-dire la « force de travail » mise à la disposition de l'Etat, il faut donc faire appel à son intérêt personnel. « C'est une méthode violente et assez généralement impraticable que d'obliger le laboureur à se fatiguer pour obtenir de la terre plus que ce qui suffit à sa famille et à lui-même. Donnez-lui des manufactures et des marchandises ; de lui-même il travaillera davantage [189]. » En résumé grâce au commerce intérieur, l'agriculture et l'industrie prospèrent, la puissance et la richesse de l'Etat augmentent, le bonheur des individus grandit.

 

Ainsi les commerçants, par le seul service d'échanges qu'ils accomplissent en mettant en rapport les producteurs et les consommateurs, sont d'une utilité essentielle à la société. Cette utilité justifie les profits qu'ils obtiennent, et qui ne sont qu'une part de la valeur plus grande qu'ils ont donnée aux produits transportés [190]. Selon Hume, dont la théorie n'est pas dépourvue d'originalité, le gain du commerçant ne serait qu'une part matérielle du produit transporté qu'il aurait la faculté (134) de transformer en argent : « Le désir du gain, dit-il, étant le seul motif qui détermine le marchand à embrasser cette profession, il est juste et même nécessaire qu'il garde pour lui une portion considérable des denrées, de la main-d'œuvre et des marchandises auxquelles ses spéculations ont donné une nouvelle valeur, et, si son intérêt ne l'engage pas à les conserver en nature, il cherchera à les convertir en espèces d'or et d'argent qui sont leur représentation commune [191]. » Le commerce est donc bien, dans la pensée de Hume, productif de valeur et le gain du commerçant n'est qu'un prélèvement opéré sur le surplus de valeur conféré à l'objet. Il nous suffira de rappeler le rôle éthico-social des commerçants, l'esprit d'économie que leur reconnaît Hume et la charge corrélative d'accumuler les capitaux.

 

C'est ainsi que Hume met en lumière, avec un soin tout particulier, l'importance du commerce intérieur, manifestant plus de souci qu'A. Smith, de montrer combien il l'emporte en utilité sur le commercé extérieur. Le commerce intérieur est le fait primordial, essentiel à la richesse d'un pays. Le commerce extérieur ne vaut que par l'extension qu'il donne aux avantages procurés par le premier.

 

 

§ II. —Le commerce extérieur.

 

 

« La même méthode de raisonnement nous permettra d'affirmer l'avantage du commerce extérieur, en ce qu'il augmente la puissance de l'Etat aussi bien que les (135) richesses et le bonheur des sujets. Il accroît le capital de travail de la nation, et le souverain peut en appliquer la part qu'il juge nécessaire au service de l'Etat. Par ses importations, le commerce extérieur fournit les matières premières de nouveaux produits fabriqués et par ses exportations il crée du travail dans la production de certaines marchandises qui ne pourraient pas être consommées à l'intérieur [192]. »

 

Au commerce extérieur, Hume distingue donc deux utilités ; l'une se réfère aux importations, l'autre aux exportations et, plus profond sur cette question qu'A. Smith, il met la première au-dessus de la seconde.

 

Les mercantilistes voyaient dans le commerce extérieur le moyen d'attirer l'or et l'argent étrangers. Il n'avait donc, pour eux, une utilité nationale que par l'exportation. Toute importation est une diminution de bénéfice.

 

L'idée, sous une forme atténuée, s'est conservée chez tous les auteurs qui s'attachent surtout, comme A. Smith tout le premier, à la constitution par le commerce extérieur de débouchés pour la production nationale. Stuart Mill, avec qui Hume se trouve à un siècle d'intervalle en parfait accord, voit dans cette tendance même un reste du mercantilisme. On ne saurait d'ailleurs trouver un meilleur commentaire de la pensée de Hume que cette page des Principes d'Economie politique de Stuart Mill : « D'après la doctrine exposée ci-dessus tous les avantages directs du commerce étranger résultent des importations. Un pays obtient par le commerce, des choses qu'il n'aurait pu produire qu'à un prix plus (136 ) élevé que celui des marchandises exportées pour les payer. Il obtient ainsi la faculté de pouvoir mieux pourvoir à ses besoins, avec une même dépense de capitaux et de travail, ou les mêmes objets avec une moindre dépense de travail et de capitaux, en gardant la différence pour produire autre chose. La théorie vulgaire ne tient pas compte de cet avantage ; elle estime que tout l'avantage du commerce consiste dans les exportations, comme si les bénéfices résultaient, non de ce qu'elle reçoit par le commerce extérieur, mais de ce qu'elle donne. « Un marché étendu pour ses produits « — une grande consommation de ses marchandises — « un placement pour son excédent », telles sont les locutions que l'on emploie souvent pour indiquer l'utilité et l'avantage du commerce avec les pays étrangers... Il y a là un dernier reste du système mercantile, suivant lequel le numéraire étant la seule richesse, vendre ou, en d'autres termes, échanger des marchandises contre des espèces, était, pour les pays privés de mines, le seul moyen de devenir riches — et importer, c'est-à-dire donner son argent, c'était diminuer d'autant ses bénéfices [193]. »

 

Il est à remarquer que Hume semble même pousser à l'excès l'idée de Stuart Mill. Quand, dit ce dernier, on attribue l'importance du commerce extérieur aux débouchés qu'il crée aux produits nationaux, on semble ignorer que la production nationale n'est pas astreinte à un minimum déterminé et qu'elle se règle sur la demande qui lui est faite. Hume suppose que cette (137) demande vienne à faire défaut totalement, et malgré la disparition du commerce extérieur, il estime que la nation qui l'a exercé jusque-là et qui en a retiré les bénéfices moraux, c'est-à-dire, dont l'activité économique est pleinement développée, ne cessera pas d'être un peuple riche et puissant. « Si les étrangers ne prennent plus un de nos produits, nous devons cesser d'y employer notre travail. Les mêmes mains se tourneront d'elles-mêmes vers quelque perfectionnement dans d'autres articles, dont on peut avoir besoin chez nous. Il doit toujours y avoir pour elles des matières à façonner, jusqu'au jour où tous ceux qui possèdent dans l'Etat des richesses peuvent jouir des produits nationaux avec autant d'abondance et dans un état de perfection aussi achevé qu'ils peuvent le désirer, ce qui peut ne jamais arriver [194]. »

 

C'est là un cas extrême, une de ces hypothèses qui entraînent l'esprit au-delà de la vérité, de peur de rester en deçà, et qui ne mérite peut-être pas l'indignation de Feilbogen. Il ne faut voir dans cette conception qu'un exemple du plaisir que prend Hume à spéculer et à pousser, par divertissement, ses déductions jusqu'à leurs dernières limites. Nous avons déjà vu, nous verrons mieux encore à la fin de ce chapitre même, qu'on ne saurait dire de Hume qu'il méconnaît, en quoi que ce soit, l'importance du commerce extérieur. On peut remarquer que, d'accord aussi sur ce point avec Stuart Mill, il insiste beaucoup sur ses avantages plutôt sociaux qu'économiques. Le commerce extérieur contribue pour une large part au « refinement ».

 

(138) « Si nous consultons l'histoire, nous verrons que dans la plupart des nations, le commerce extérieur a précédé tout perfectionnement des produits indigènes, et donné naissance au luxe intérieur [195]. »

 

La rivalité qui s'établit entre les manufactures nationales et les manufactures étrangères amène la production à la plus haute perfection qu'elle puisse atteindre. Grâce au luxe, les hommes deviennent plus délicats dans leur plaisirs et plus actifs. « Il tire les hommes de leur indolence et, en apportant à la partie la plus opulente et la plus joyeuse des objets de luxe auxquels elle n'avait jamais encore songé, il fait naître en elle le désir d'un genre de vie plus brillant que celui de ses ancêtres [196]. » Enfin les classes pauvres voient leur condition s'améliorer ; le commerce extérieur, en effet, permet les fortunes rapides et la considération ne fait pas faute à la richesse. Ainsi les commerçants peuvent devenir les égaux des propriétaires fonciers. L'espoir seul et la faculté d'y parvenir, correspondent pour secouer l'indolence à cette égalité des conditions, à laquelle l'activité humaine doit toujours pouvoir aspirer, à condition de ne jamais la réaliser complètement.

 

Dans les théories mercantilistes, la liberté du commerce international subit de graves restrictions — non seulement en ce qui concerne l'importation mais aussi l'exportation. L'exportation, n'étant qu'un moyen d'attirer l'argent étranger, ne devra porter que sur des produits surabondants. S'il en est qui soient jugés très utiles ou très rares, l'exportation en sera prohibée. (139) Ainsi, les lois d'Athènes prohibaient l'exportation des figues. Ainsi, la France a presque constamment interdit l'exportation du blé, dans le but d'empêcher les famines. En réalité, cette interdiction était le plus sûr moyen de les provoquer. C'est se méprendre absolument sur la nature de la production, c'est ignorer que la production se développe par le fait même que ses débouchés se multiplient. Ces nations « ne voient pas que, par cette prohibition, elles font tout juste le contraire de ce qu'elles veulent, et que plus on exporte d'une marchandise, plus on en augmente la production. Le pays d'origine même a toujours la première offre de ses productions [197]. »

 

C'est là un préjugé d'une nature si grossière qu'il tend à disparaître complètement. Mais, cependant, chez les nations commerçantes elles-mêmes, il reparaît sous une autre forme qui prend le nom de « théorie de la balance du commerce ».

 

La balance du commerce a pour objet d'indiquer, par la comparaison des importations et des exportations, la quantité de numéraire qui entre dans le pays et qui en sort et elle répond à la crainte que l'or et l'argent ne s'écoulent complètement au dehors et que le pays ne soit, suivant la conception mercantiliste, ruiné. Cette crainte est jugée par Hume, tout aussi peu fondée que la précédente.

 

A considérer les écrits auxquels elle a donné lieu, on éprouve quelque surprise. L'un [198] prédit, avec pièces (140) à l'appui, qu'avant dix ans il ne restera plus un schelling en Angleterre. Vingt ans après, la circulation monétaire est plus abondante que jamais. L'autre [199] prédit le même sort à l'Irlande, mais sans plus de succès.

 

A cette crainte d'une balance du commerce défavorable, qui se manifeste surtout en définitive « toutes les fois qu'on est en désaccord avec un ministère ou quand on est pris de découragement » [200], Hume va opposer deux ordres d'objections, les unes pratiques, les autres théoriques.

 

D'abord, en effet, comment mettre en oeuvre cette balance du commerce, comment arriver grâce à elle à des résultats certains ? « On peut aisément constater que tous les calculs, relatifs à la balance du commerce, sont fondés sur des suppositions et des faits très incertains. Il est reconnu que les comptes des bureaux de la douane constituent une base insuffisante de raisonnement ; le taux du change ne vaut guère mieux, à moins de le considérer par rapport à toutes les nations et de déterminer les proportions des diverses remises effectuées à l'étranger, ce qu'on peut en toute assurance déclarer impossible [201]. » On ne saurait songer davantage à donner une énumération complète et détaillée de toutes les exportations qui contrebalancent les importations. On est ainsi amené à rechercher s'il n'y a pas des « raisons de principe » qui démontrent « l'impossibilité pour une nation de perdre son commerce tant qu'elle conserve sa population et son activité industrielle ».

 

Supposons donc qu'une partie du stock monétaire d'un pays disparaisse subitement. Le prix de toutes choses, du travail et des marchandises, va immédiatement baisser dans l'intérieur du pays. L'exportation va donc se trouver à ce point activée et la concurrence des nations étrangères à ce point neutralisée, que les espèces, vont affluer du dehors. Ainsi, un produit a une valeur internationale moyenne de 100. Notre stock monétaire étant brusquement diminué des 3/4, le produit se trouve valoir dans notre pays à peu près 25. Si nous le vendons à l'étranger, par exemple, 50, malgré ce bénéfice de 100 %, il est de toute évidence que nous nous trouverions investis d'un véritable monopole et que nous aurions la clientèle de tous les consommateurs étrangers. Le niveau de l'argent se rétablira donc ; mais à mesure qu'il se rétablira notre prix de vente augmentera, jusqu'à revenir à 100 le jour où le niveau sera complètement rétabli.

 

Si la circulation est au contraire brusquement augmentée, le phénomène inverse se produit ; les prix haussent dans le pays, l'exportation se resserre, l'importation nous envahit jusqu'à ce que le niveau se rétablisse.

 

Ce sont là des hypothèses extrêmes destinées à grossir, pour le mieux faire connaître, le mécanisme des principes . Mais ces principes mêmes font que le niveau de la circulation se maintient, dans chaque pays, proportionnellement à la production, à l'activité et au travail : « La même cause qui redresse l'inégalité doit constamment la prévenir, à moins d'une action extérieure violente [202]. »

 

(142) Si la crainte de voir disparaître complètement le stock monétaire est vaine, vain est aussi l'espoir de l'augmenter au delà de son niveau naturel et normal.

 

L'Espagne a fait tous ses efforts pour conserver l'argent que les galions apportaient des Indes. Elle ne l'a pas pu, pas plus qu'on ne pourrait maintenir un fluide quelconque au-dessus de son niveau naturel (à moins d'employer des procédés violents et artificiels dont nous étudierons plus tard l'application aux questions monétaires). Il y a là un mécanisme qui agit de lui-même, un de ces principes économiques dont la recherche est l'objet propre de la science, depuis Newton, et que Hume aime à rapprocher d'un principe physique. « Nous n'avons pas besoin de recourir au principe de la gravité universelle pour expliquer cette opération inévitable ; il existe une attraction morale, résultant des intérêts et des efforts des hommes et qui est aussi puissante qu'infaillible [203]. "

 

Hume est ainsi amené à apprécier les obstacles qui ont été créés de toutes parts au commerce international, pour deux motifs que nous savons être également sans valeur, soit le désir d'amasser un trésor, soit la crainte de perdre le stock en circulation. Hume leur oppose, avec une hauteur de vues remarquable, la théorie libérale du commerce entre les nations, « cette liberté d'échange et de communications que l'auteur du monde a eue en vue, quand il leur a donné des terres, des climats et des génies si différents les uns des autres [204]. »

 

Hume repousse donc, d'une manière générale, les (143) barrières douanières, plus nuisibles au pays qui les crée qu'à celui contre qui on les établit. L'Angleterre, dit-il, a eu le tort de donner dans cette politique jalouse et agressive. « Mais qu'y avons-nous gagné ? Nous avons perdu le marché français pour nos articles de laine, et le transfert, de la France à l'Espagne et au Portugal, du commerce des vins nous vaut d'acheter plus cher des boissons plus mauvaises. Il est peu d'Anglais qui ne croiraient à la ruine absolue de leur pays, si les vins français se vendaient, en Angleterre, assez bon marché et en assez grande abondance pour supplanter, dans une certaine mesure, nos bières et nos boissons fabriquées; cependant, si nous mettions de côté tout préjugé, il ne serait pas difficile de démontrer que rien ne serait plus inoffensif, peut-être même plus avantageux pour nous. Tout nouvel acre de vigne planté en France, pour fournir du vin à l'Angleterre, obligerait les Français à nous prendre par contre, pour leur propre subsistance, le produit d'un acre semé chez nous en froment ou en avoine, et il est évident que c'est nous qui aurions à fournir ce qui est le plus avantageux à produire [205]. » Ainsi est formulée par Hume la « loi des débouchés », à laquelle est resté attaché le nom de J. -B. Say.

 

Ici se place une légère difficulté d'interprétation de la doctrine de Hume que des critiques sévères ont qualifiée de contradiction [206]. Hume qui, dans l'Essai sur la Jalousie Commerciale, semble très nettement partisan de la liberté absolue du commerce extérieur, admet dans (144) l'Essai sur la Balance du Commerce une restriction à la condamnation qu'il porte des taxes sur les marchandises étrangères : « Il ne faut pas considérer pourtant, dit-il, toutes les taxes sur les marchandises étrangères comme nuisibles ou inutiles ; je parle seulement de celles qui ont pour base la jalousie dont nous avons parlé plus haut. Une taxe sur les toiles allemandes encourage nos produits indigènes, et multiplie ainsi notre population et notre activité. Une taxe sur l'eau-de-vie augmente la vente du rhum et vient en aide à nos colonies du Sud. Et, comme il est nécessaire que des impôts soient perçus pour fournir des ressources au gouvernement, on peut croire plus convenable de les faire peser sur les produits étrangers qui peuvent être facilement appréhendés dans les ports pour être soumis aux droits. N'oublions jamais cependant la maxime du docteur Swift que dans l'arithmétique des douanes 2 et 2 ne font pas toujours 4, mais, souvent, ne font qu'un [207]. »

 

Peut-on admettre que Hume se montre, dans ce passage, respectueux de l'idée la plus élevée de cette partie du mercantilisme qui a pris le nom de Colbertisme, et précurseur en quelque manière de la théorie des forces productives de Fr. List ? On lui en a fait un mérite [208] et nous croyons que l'interprétation peut se défendre. Toutefois, si l'on éprouve quelque peine à  concilier ces textes, il est bon de remarquer que l'Essai sur la balance du commerce est de 1752 et que l'Essai sur la jalousie commerciale est seulement de 1758 [209]. Il est (145) donc permis de penser qu'une certaine évolution s'est faite dans les idées de Hume et que, après avoir connu, compris et admis ce protectionnisme modéré qui tend à protéger certaines industries nationales, il en est venu, peut-être sous l'influence de Smith [210], à se faire une autre conception des relations internationales. Ce qui confirme pour nous l'exactitude de cette interprétation, c'est la possibilité de retrouver la transition d'un essai à l'autre. Dans une lettre du 4 mars 1758 [211], adressée à lord Kames, à propos d'un ouvrage de Tucker, Hume insistant sur une idée qu'il a émise dans l'Essai sur la circulation monétaire, se demande, après avoir montré les avantages que tire une nation d'un commerce étendu, jusqu'à quel point sa prospérité peut s'accroître et si elle risque de mettre en péril celle des autres nations. Ici encore une « heureuse concurrence de causes » va s'y opposer. « La question est, dit-il, si ces avantages peuvent s'accroître toujours avec l'augmentation à l'infini du commerce ou s'ils ne doivent pas arriver un jour au nec plus ultra et se détruire eux-mêmes, faisant naître des inconvénients qui, d'abord retardent et enfin arrêtent totalement ses progrès. Nous pouvons compter parmi ces inconvénients : la cherté des matières premières et du salaire du travail, qui doit mettre le pays le plus pauvre en état de rivaliser avec le plus riche, d'abord dans (146) les manufactures grossières et, puis dans celles plus recherchées. S'il en était autrement, le commerce à moins que d'être dissipé par la violence des conquêtes augmenterait sans cesse, et une portion du globe accaparerait les arts et l'industrie du monde entier... Les arts de luxe fleurissent dans les capitales ; ceux d'un prix un peu inférieur dans les provinces les plus opulentes et les plus grossiers dans les provinces éloignées. Le transport des matières premières à la capitale est une taxe mise sur le consommateur ; plusieurs même de ces denrées sont de nature à ne pouvoir être transportées. C'est un grand moyen d'encouragement, pour la fabrication de cette sorte d'objets, que de les manufacturer dans les pays qui les produisent. Et, quoiqu'un pays riche puisse maintenir longtemps la concurrence contre un autre plus pauvre qui fait des efforts pour devenir commerçant, il ne pourra jamais l'anéantir ni l'opprimer tout à fait. »

 

Hume n'entend pas dire qu'un pays soit irrémédiablement condamné à la ruine comme conséquence inévitable de sa prospérité. Léon Say [212] remarque avec raison que loin de se montrer fataliste, il « affirme que les peuples peuvent maintenir ce qu'on peut appeler leur état dans le monde, en veillant à ce que ni leur population ni leur industrie n'entrent en décadence ». La portée de ce texte nous semble être précisément d'écarter la crainte qu'un pays neuf, et de civilisation en cours de développement, ne soit écrasé fatalement dans sa lutte avec les pays plus avancés. En d'autres termes, Hume écarte ainsi un premier argument qu'on pourrait invoquer pour justifier les droits protecteurs.

 

(147) Il va plus loin, dans la suite de sa lettre, et il annonce, en ces termes, la publication prochaine de l'Essai sur la jalousie commerciale. Il dit avoir trouvé, dans les papiers de Tucker, « un trait relatif à cet objet qui m'a procuré un grand plaisir, parce qu'il s'accorde avec un principe que j'ai développé devant Votre Seigneurie et que vous avez paru ne pas désapprouver. J'en ai été d'autant plus content qu'ainsi que je vous l'ai dit, je pensai en faire le sujet d'un discours politique, aussitôt que j'aurai occasion de donner une nouvelle édition de mes oeuvres. Mon principe combat l'envie et la malignité mesquine des nations qui ne peuvent pas supporter le spectacle des progrès de leurs voisins et qui voient avec regret tous les efforts que font les autres nations pour perfectionner leur industrie. Par notre absurde politique, nous voulons empêcher le commerce de tous nos voisins, et nous verrions avec satisfaction l'Europe entière réduite au même état de désolation que la Turquie. Le résultat de ce vœu rempli serait que nous serions bornés alors presque entièrement à notre commerce intérieur, et que nous ne trouverions au dehors ni vendeurs ni acheteurs. Je me souviens que, dans une conversation que j'ai eue avec Votre Seigneurie, je vous demandai si un homme, qui ouvrirait un magasin de nouveautés en Tartarie, trouverait aisément beaucoup de pratiques. »

 

Ainsi donc, non seulement la prospérité exclusive d'un Etat n'est pas à redouter, mais il est, tout le premier, intéressé au développement de l'industrie de ses voisins. La solidarité des nations, comme celle des individus, est complète et Hume admet comme un principe ce que M. Ch. Gide pose comme une question à résoudre (148) et dont la solution peut varier, question de savoir si, pour protéger les forces productives d'un pays, « le libre échange par la rude discipline qu'il inflige à l'industrie et à l'agriculture, n'est pas mieux propre que le protectionnisme à développer dans un pays des ressources inconnues [213]. »

 

Tout l'Essai sur la jalousie commerciale est destiné à illustrer ces idées et à montrer « que l'accroissement des richesses et du commerce dans une nation quelconque contribue d'ordinaire à développer, bien loin de leur nuire, les richesses et le commerce de tous ses voisins et qu'un Etat peut difficilement pousser très loin son commerce et son industrie, si les Etats qui l'entourent sont plongés dans l'ignorance, dans l'oisiveté et dans la barbarie [214]. » C'est au commerce extérieur que la Grande-Bretagne doit l'amélioration de sa situation et sans lui ses habitants seraient encore des barbares. C'est grâce à lui que l'industrie indigène se perfectionne, pour donner à son tour, par une action réciproque et salutaire, une nouvelle impulsion au commerce extérieur. Bref, c'est le commerce extérieur qui contribue à la richesse de l'Etat, entendue dans son vrai sens, et au « refinement » de toute la nation.

 

Objectera-t-on qu'un Etat peut se trouver tellement devancé par ses voisins que ceux-ci n'aient rien à lui demander? Cet argument des protectionnistes, qui n'a pas cessé d'être invoqué, n'a rien, selon Hume, de fondé. « La nature en donnant aux différentes nations des génies, des climats et des sols divers, a assuré (149) leurs rapports mutuels et leur commerce, aussi longtemps qu'elles restent industrieuses et civilisées. Plus une nation se développe dans les arts, plus elle a certainement recours à ses voisins industrieux. Les habitants, devenus opulents et habiles, veulent acquérir les produits les plus achevés et, comme ils ont beaucoup de marchandises à donner en échange, ils provoquent sur une vaste échelle les importations des produits étrangers. L'industrie des nations d'où ils importent est encouragée et la leur se développe également par la vente des produits qu'ils exportent en retour [215]. »

 

Qu'arrivera-t-il pour une nation qui s'est spécialisée dans une industrie, comme l'Angleterre, par exemple, dans les manufactures de laine? Cette spécialisation même suppose des avantages naturels que l'étranger ne possède probablement pas. C'est à l'activité nationale de conserver l'avance que lui donne cette prérogative. En second lieu, si l'activité industrielle progresse à l'étranger, la consommation générale y va croître, elle aussi. Par conséquent, la demande du produit va augmenter. Si cependant elle diminue, du moment que l'activité générale se maintient, les objets où l'employer ne manqueront pas. Le pays devra même se féliciter de diversifier les branches de sa production et d'échapper aux inconvénients d'une production exclusive.

 

Hume fait exception pour un seul pays : la Hollande, dont les habitants se sont faits les courtiers des autres nations et ne sont pas autre chose. Mais ce commerce spécial peut se maintenir longtemps : l'activité des autres nations va faire réaliser au début de grands (150) bénéfices à la Hollande. On peut donc retarder l'événement fâcheux pendant plusieurs générations, prendre ses mesures là contre, et peut-être en conjurer les mauvais effets.

 

Hume en est ainsi venu à la conception qui sera celle de l'Ecole classique. Il se prononce, en fin de compte, pour la liberté absolue du commerce extérieur. Nous avons vu avec quel soin il a cherché à la justifier, et à la suite de quelles réflexions, de quels tâtonnements, pour ainsi dire, il est arrivé à prendre conscience de ce qu'il estime être la vérité définitive. Cette vérité, si c'en est une, est aujourd'hui encore contestée et les progrès de la science économique ne se sont pas manifestés sur ce point par l'unification des doctrines.

 

Celle de Hume mérite au premier chef de tenir sa place et d'être signalée, à côté de celles qui furent professées depuis. Comme dans certaines autres, on y trouvera des arguments économiques subtils et élégamment exprimés ; plus que dans bien d'autres, on y verra le sentiment réel de la fraternité des peuples et un essai digne d'éloges pour la faire passer de la spéculation dans la pratique. « J'ose donc avouer, dit Hume, en terminant, que non seulement comme homme, mais comme sujet britannique, je fais des vœux pour que le commerce de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie et de la France elle-même soient florissants. Je suis du moins certain que la Grande-Bretagne, ainsi que toutes les nations dont je viens de parler, verraient leur prospérité s'accroître, si les souverains et leurs ministres adoptaient une politique fondée sur des sentiments élevés de bienveillance pour tous les autres pays [216]. »

 

 

 

(151) CHAPITRE II

 

LE LUXE

 

 

I. — Etat des Doctrines: Melon, Mandeville, etc.

 

II. — Théorie de Hume.

 

1. Critique des théories précédentes.

2. Luxe utile et luxe nuisible.

 

« Dans un pays, dit Voltaire, où tout le monde allait pieds nus, le premier qui se fit faire une paire de souliers, avait-il du luxe?- N'était-ce pas un homme très sensé et très industrieux [217]? » Depuis deux siècles, on dirait même volontiers, depuis qu'il y a des hommes et qui pensent, la question du luxe s'est perpétuellement posée aux moralistes et aux économistes. Tous ou presque tous ont proposé leur solution. Ces solutions sont, quand on les examine, tantôt éloquentes, tantôt subtiles ; quand on les compare elles sont, avant tout, contradictoires.

 

Il n'y a rien là qui doive étonner ; parlant du même sujet les uns approuvent, les autres condamnent une chose différente. On discute les conséquences du luxe, sans avoir pris soin de se mettre d'accord sur sa définition. Avec Hume, il semble qu'on puisse répondre affirmativement, et sans se contredire, aux deux (152) questions de la boutade de Voltaire. Le luxe est l'accompagnement obligé de la civilisation eu progrès : supprimer le luxe, c'est-à-dire, le raffinement que produit dans la société, l'invention, l'adresse et l'aisance, c'est retourner de plein gré à l'état sauvage.

 

On peut distinguer, dans l'Essai de Hume sur le Luxe, une partie critique et une partie positive. Dans l'une, il examine les théories récemment proposées, dans l'autre, il expose sa conception propre. C'est aussi l'ordre que nous suivrons.

 

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Des théories émises sur le luxe, avant l'apparition de l'Essai de Hume, nous ne retiendrons que celles auxquelles il fait directement allusion. Ce serait une tâche trop vaste et sans intérêt que de rechercher et de réunir toutes les déclamations contre le luxe, dont on peut imaginer aisément le nombre et les arguments, si l'on veut bien songer au triomphe des doctrines ascétiques contre lesquelles Hume s'élevait, et dont nous avons esquissé ailleurs l'influence.

 

Dans son Essai sur le commerce (1734), Melon consacre un chapitre au luxe et se montre le défenseur ardent, sinon du terme, du moins de la chose. « Le terme de luxe, dit-il, est un vain nom qu'il faut bannir de toutes les opérations de police et de commerce, parce qu'il ne porte que des idées vagues, confuses, fausses, dont l'abus peut arrêter l'industrie même dans sa source [218]. » En réalité, on entend par luxe « une (153) somptuosité extraordinaire que donnent les richesses et la sécurité d'un gouvernement. C'est une suite nécessaire de toute société bien policée [219]. »

Ainsi entendu le luxe est indispensable :

 

1° A l'individu. Les hommes ont besoin pour agir d'être séduits par le but à atteindre. La « pureté des maximes de la religion » ne suffit pas à les conduire. « Malheureusement, ce sont les passions qui conduisent et le législateur ne doit chercher qu'à les mettre à profit pour la société. Le militaire n'est valeureux que par ambition et le négociant ne travaille que par cupidité ; souvent l'un et l'autre pour se mettre en état de jouir voluptueusement de la vie, et le luxe leur devient un nouveau motif de travail [220]. »

 

2° A la société. Du moment qu'on n'emploie aux industries de luxe que le surplus des ouvriers qui s'adonnent aux industries de première nécessité, l'intérêt de l'Etat est sauf. Dès lors, plus il y aura de luxe, plus les richesses circuleront. « Qu'importe à l'Etat qu'une sotte vanité ruine un particulier envieux de l'équipage de son voisin, c'est la punition qu'il mérite

et l'ouvrier, plus estimable que lui, s'en nourrit [221]. » Melon ne distingue donc pas le luxe de la prodigalité et il repousse tout projet de loi somptuaire. « Le législateur doit-il, par cette crainte servile, anéantir l'industrie, jeter l'ouvrier dans une oisiveté dangereuse, gêner la liberté et ôter un nouveau motif au travail [222]? » Et parlant du luxe d'un prodigue l'auteur ajoute : « (154) Pourquoi se récrier sur cette folle dépense ? Cet argent gardé dans son coffre serait mort pour la société. Le jardinier le reçoit, il l'a mérité par son travail excité de nouveau ; ses enfants presque nus en sont habillés. Ils mangent du pain abondamment, se portent mieux et travaillent avec une espérance gaie [223]. »

 

En résumé c'est à la religion qu'il pourrait appartenir de combattre le luxe. L'Etat doit tenir compte des vices de l'homme et « tourner à son profit l'amour du luxe ».

 

Nous avons eu déjà l'occasion de parler, d'une manière générale, de la théorie très ingénieuse et très paradoxale de Mandeville. Nous avons vu qu'elle se présentait, en quelque sorte, comme la caricature des doctrines ascétiques transportées dans le domaine économique. L'auteur se plaît à montrer qu'avec une conception aussi étroite de la vertu et aussi large du vice, nous ne subsistons tous, en tant que membres de la société, que grâce à nos vices et, en dépit que nous en ayons, plus dépravés les uns que les autres.

 

Le luxe est défini par Mandeville, l'usage de tout objet qui n'est pas immédiatement nécessaire à l'homme pour subsister comme créature vivante [224]. Si l'on n'accepte pas cette définition, dit-il, on sera dans l'impossibilité d'assigner une limite précise à la signification du mot. Et d'ailleurs, n'est-ce pas ainsi que l'ont entendu certains philosophes et quelques saints poussés par un ardent désir de perfection ?

 

Il résulte d'une pareille conception que la civilisation, qui est caractérisée par l'augmentation des besoins de (155) l'homme, par l'amélioration de ses conditions d'existence, se caractérise également par un puissant développement du vice et des pires instincts de notre nature. Le luxe est à la fois, l'expression la plus complète du mal moral et du bien social.

 

C'est grâce à lui que les hommes travaillent, c'est lui qui est la cause du progrès. Tous ces avantages, tout ce bien-être si intimement lié aujourd'hui à notre vie quotidienne, et dont nous ne concevons même pas la disparition, c'est à lui que nous le devons. La « vertu » dans son sens étroit, ne tarderait pas, si elle était pratiquée, à réduire la société à la misère. La frugalité et l'honnêteté sont des vertus affamantes (a starving virtue) que les uns ne peuvent pratiquer que parce que d'autres se chargeront d'agir suivant leurs vices et d'en combattre ainsi les pernicieux effets. Il y a, dans les imperfections humaines, un ordre naturel de compensation qui produit le bien social. L'avarice empêche la disparition des richesses qu'entraînerait la prodigalité ; le vol combat les mauvais effets de l'avarice. Libre donc aux moralistes sévères de condamner le luxe, sans comprendre le profit qu'eux-mêmes ils en retirent. Point de lois somptuaires pour entraver ses excès. La ruine de quelques-uns fera vivre les autres. C'est parce qu'il y a des hommes pour donner libre cours à leur amour du plaisir et du bien-être que la société subsiste et progresse.

 

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On comprend que Hume ne se laisse pas séduire par ces amusants paradoxes. « Le luxe, dit-il, a donné lieu (156)  à des opinions outrées et déraisonnables. Les uns, conduits par des principes dissolus, louent le luxe le plus déréglé, et le soutiennent avantageux à la société, tandis que d'autres, d'une morale sévère, blâment le luxe le plus innocent, et le représentent comme la source de toute espèce de corruption [225]. »

 

Hume se propose de justifier et de défendre le luxe, mais sans tomber dans les excès de Melon ni de Mandeville.

 

Ceux qui, de parti pris, condamnent le luxe, vont aussitôt trop loin. Un religieux, dit Hume, pouvant jouir d'une très belle vue, sans sortir de sa cellule, se fit une loi de n'y jamais tourner les yeux, pour se priver d'un plaisir qu'il estimait trop sensuel.

 

C'est là être échauffé par l'enthousiasme. C'est même,  d'après la morale de Hume, commettre une faute. Le plaisir esthétique répond à un des plus nobles instincts de l'homme ; se le refuser volontairement, c'est manquer à réaliser sa fin et diminuer, sans profit pour la société, sa personnalité.

 

Les moralistes, de cette sorte, prétendent s'appuyer sur des exemples historiques. La République romaine, disent-ils, fut forte tant qu'elle fut pauvre et rustique ; elle fut perdue par ses conquêtes. Le luxe déchaîna les dissensions civiles et fit périr la liberté. En réalité, l'histoire, mieux comprise, nous apprend que la décadence romaine vint, non pas de son luxe, mais de son mauvais gouvernement et de l'étendue excessive de ses conquêtes. Le luxe est, au contraire, la condition d'une liberté politique durable, car, c'est grâce à lui, en même temps (157) qu'au commerce, qu'il se crée une classe sociale moyenne, intermédiaire entre les tenanciers et les propriétaires fonciers, plus indépendante que les premiers, plus économe que les seconds, qui aime son pays et qui défend la liberté.

 

L'admiration que nous éprouvons naturellement pour l'antiquité, les témoignages tronqués qui nous en sont parvenus. nous empêchent d'apprécier, comme il le méritent, les avantages des temps civilisés où nous vivons.

 

Le luxe mérite donc qu'on le défende, mais, ici encore, nous allons trouver l'excès. Melon et Mandeville ont tort tous deux de croire à l'utilité sociale d'un luxe outré. Mandeville, en particulier, commet un sophisme en parlant de vices utiles à la société. Il y a là contradiction dans les termes, l'utilité suffisant selon Hume à déterminer le caractère vertueux d'un acte. On ne saurait dire que le vice a nécessairement et toujours un effet social utile, ni que certains actes que Mandeville qualifie de vicieux soient réellement des vices [226].

 

Il n'y a donc pas à se demander si le luxe est un vice ou une vertu. Il y a lieu seulement de rechercher s'il est utile ou nuisible à la société et la question se trouvera, par là même, tranchée.

 

Qu'est-ce donc que le luxe ? « Le nom de luxe, répond Hume, désigne généralement toutes les recherches qui peuvent flatter agréablement les sens. » Si l'on admet cette définition, il est impossible d'établir a priori que le luxe soit innocent ou condamnable. Cette recherche (158) du plaisir raffiné échappe à tout reproche ou, au contraire, devient un vice suivant « le siècle, le pays ou la condition des personnes. » Le plaisir est vice, « lorsqu'il ne peut être satisfait qu'aux dépens de la bienfaisance et de la charité, et il devient folie et déraison lorsqu'il entraîne la ruine de la fortune et réduit à la mendicité ; mais les recherches et les délicatesses dans les besoins et les plaisirs de la vie sont innocentes en elles-mêmes, et ont été regardées comme telles par la plupart des moralistes de tous les siècles, lorsqu'on peut les avoir en se conservant les moyens d'élever et d'établir sa famille, de servir ses amis, et de faire, dans les occasions, des actes de charité et de générosité [227]

 

Chacun est donc en droit de prétendre au luxe, à condition de se tenir également loin de la prodigalité et de l'avarice. « On ne peut se promettre une fortune solide, est-il dit dans les Rechercher sur la morale, ni se flatter d'une subsistance honnête quand on ne connaît point la frugalité. Les richesses, au lieu d'augmenter, diminuent tous les jours et le possesseur n'en est que plus malheureux; car, n'ayant pu borner ses dépenses lorsqu'il jouissait d'un revenu considérable, il lui sera bien moins possible de se contenter d'une fortune plus modique. "

 

Par contre, on ne doit pas condamner le luxe au point de tomber dans l'excès opposé. Hume ajoute tout aussitôt : « L'extrême de la frugalité, c'est l'avarice. On a le droit de la blâmer pour deux raisons : premièrement, parce qu'elle prive un homme de l'usage de ses (159) richesses et parce qu'elle étouffe l'hospitalité et empêche de jouir des plaisirs de la société [228]. »

 

Le luxe est donc une question de juste milieu. On ne saurait porter sur lui un jugement simple et invariable. Hume recherche quels sont les avantages du luxe, quelle est son influence sur une civilisation, et. en second lieu, à quel moment le luxe devient excessif et nuisible à la société.

 

Les siècles de luxe et de délicatesse sont les plus heureux et les plus vertueux. L'oisiveté y est beaucoup moins fréquente que dans les civilisations primitives. La division du travail a multiplié les tâches. Les échanges deviennent plus nombreux. L'homme se sent véritablement meilleur lorsqu'il agit. Non seulement il jouit du produit de son travail, mais ses facultés se perfectionnent, son esprit acquiert une nouvelle vigueur ; le repos prend tout son charme parce qu'il succède à un effort prolongé ; le plaisir lui-même est mieux goûté. Sans cet accroissement de l'activité qui caractérise les époques de luxe, la vie de l'homme est mal employée, mal remplie ; le repos trop prolongé devient de l'engourdissement.

 

L'ardeur au travail et l'exercice des facultés ne sont pas restreints à une classe de la société. « Les siècles renommés par les grands philosophes, les habiles politiques, les guerriers fameux et les poètes célèbres, abondent ordinairement en habiles fabricants et en constructeurs de vaisseaux [229]. »

 

Enfin la politesse et l'honnêteté se répandent parmi (160) les hommes. Le « refinement » perfectionne la société. « Les connaissances, l'industrie et l'humanité sont donc liées ensemble par une chaîne indissoluble, et la raison s'unit avec l'expérience pour nous démontrer qu'elles sont l'apanage des siècles renommés par le luxe et la délicatesse [230]. »

 

Ces avantages s'étendent, comme il est naturel, à l'Etat, au point de vue politique « parce que la grandeur et la puissance des Etats sont toujours dans la proportion du bonheur et de l'occupation des sujets [231]. » Il se constitue un capital de travail, toujours disponible, qui est la richesse véritable. de l'Etat.

 

Le luxe devient mauvais et condamnable, lorsqu'il est excessif, en ce sens que les individus y consacrent toutes leurs ressources, au détriment de l'emploi meilleur qu'elles pourraient recevoir, au détriment même des devoirs que la fortune et la situation exigent de chacun. Hume exprime, à sa manière, cette définition du mauvais luxe que donne M. Ch. Gide : « Le mauvais luxe ou la prodigalité consiste dans une disproportion entre la quantité du travail social consommé et le degré de satisfaction individuelle obtenue [232]. » « La même somme d'argent, dit Hume, dépensée pour forcer la nature et faire manger à un homme sensuel des fruits, parvenus à leur maturité avant la saison qui leur est propre, peut faire subsister une famille entière durant six mois de l'année [233]. »

 

Hume apporte cependant une restriction à sa (161) condamnation du mauvais luxe lui-même. Le luxe, qu'il soit bon ou mauvais, a toujours pour effet d'entretenir l'activité. Or, l'activité, même détournée de sa voie normale, est encore préférable à l'oisiveté et à la paresse. Il faut, en conséquence, se demander si supprimer le mauvais luxe, sans faire disparaître notre penchant à la paresse, ne serait pas empirer le sort de la société, au lieu de l'améliorer. Si Mandeville a tort de prétendre qu'un vice peut être avantageux à la société, on peut soutenir, avec quelque apparence de vérité, que deux vices qui se neutralisent valent mieux qu'un. Ici encore, il faut se méfier des réformes qui ne tiennent pas compte de la complexité de la nature humaine. Si Dieu voulait faire le bonheur des hommes, il ne leur enlèverait pas un défaut, il les enlèverait tous. Et alors, mais alors seulement, la « république utopienne » réunirait tous les hommes et ferait rendre à leur perfection tous ses fruits. En attendant, il faut prendre l'homme tel qu'il est et, ne pouvant en faire des vertus, respecter ce semblant d'harmonie préétablie que l'on observe entre ses vices.

 

 

CHAPITRE III

 

LA POPULATION

 

 

I. —Importance de la question chez les théoriciens du mercantilisme. L'étude de la population des nations anciennes.  L'Essai de Wallace.

 

II. — Théorie de Hume. Comparaison des civilisations anciennes et modernes. En quelle mesure Hume est-il précurseur de Malthus ?

 

 

L'étude de la population prend, si on l'examine au point de vue historique, deux formes très différentes.

 

Dans une première période, celle qui précède l'Essai sur le principe de population de Malthus, il semble aller de soi, à quelques rares exceptions près, que l'abondance de la population est un signe de puissance pour un Etat. Les questions qui se posent sont donc de savoir quelles conditions politiques, sociales ou économiques conviennent le mieux au progrès de la population, quelles mesures l'Etat peut prendre pour accroître la quantité des habitants. On s'inquiète aussi de savoir quel était le nombre des hommes autrefois et aujourd'hui. Dans une seconde période, ces questions accessoires cessent complètement de se poser ou sont tout au moins laissées au second plan. Ce qui entre en discussion c'est le principe lui-même. Est-il bien exact que le chiffre de la population soit toujours, par son élévation, le signe de la prospérité d'un Etat ? N'y a-t-il pas des bornes à (163) son accroissement? Les limites de la production n'imposent-elles pas un terme à la multiplication des hommes ? Telles sont, depuis Malthus, les questions qui constituent essentiellement l'étude de la population.

 

L'Essai de Malthus est de 1803 ; tout au plus fut-il préparé par l'édition de 1798 ; l'Essai de Hume « Sur la population des nations anciennes » parut avec les Discours politiques en 1752. Il ne faut évidemment pas s'attendre à trouver, dans le Discours de Hume, une étude de la population telle qu'elle est conçue actuellement. Son intérêt, quoique tout autre, est cependant réel. Nous ne parlerons pas de son importance historique [234]. Mais, au point de vue purement économique, il nous fournit une comparaison intéressante des civilisations anciennes et modernes. En outre, on sait que Malthus, dans la préface de son ouvrage, cite Hume comme un des auteurs où il a puisé l'idée de sa théorie propre. Après avoir signalé l'écrit de Godwin comme lui ayant mis la plume à la main, il ajoute en effet : « Je suivis l'impulsion du moment et j'employai les matériaux que j'avais à ma portée, à la campagne où je vivais. Hume, Wallace, A. Smith, Price furent ceux qui me servirent de guides. Leurs ouvrages sont les seuls qui aient pu m'aider à développer le principe auquel je me suis attaché [235]. »

 

L'Essai de Hume mérite donc à plusieurs titres de (164) tenir sa place dans l'histoire des théories économiques. Mais, son intérêt ne peut être pleinement compris que si on replace l'ouvrage dans son milieu, et si l'on a présent à l'esprit ce qu'était la question de la population avant Hume.

 

Après avoir rappelé ce point, nous exposerons la théorie propre de Hume, et nous chercherons à déterminer en quel sens et en quelle mesure son Essai a pu servir à Malthus

 

La question de la population n'est pas restée étrangère aux préoccupations du mercantilisme. Roscher [236] a montré, au contraire, quel lien étroit unissait, dans ce système, les théories de la population, du stock monétaire et du commerce extérieur. La richesse nationale s'accroît par toute augmentation de la population. L'intervention gouvernementale, à qui revient le soin d'augmenter la richesse du pays, doit donc prendre, pour y arriver, toutes les mesures les plus propres à accroître la population. « Favoriser les mariages, disait Melon, accorder des secours au père chargé d'une nombreuse famille, veiller à l'éducation des orphelins et des enfants trouvés, c'est fortifier l'Etat bien plus que de faire des conquêtes [237]. » Sans remonter à l'antiquité, on peut citer, dans les temps modernes, comme un exemple de telles mesures, pris entre bien d'autres, un édit de Louis XIV de novembre 1666 qui offrait une exemption (165) de charges publiques à ceux qui se marieraient avant 20 ans ou qui auraient dix enfants légitimes [238].

 

Les mercantilistes cherchaient volontiers leurs modèles dans l'antiquité, conformément à ce penchant des hommes à louer le temps passé et que Hume lui-même a signalé: « Les hommes, dit-il, sont naturellement portés à critiquer leurs contemporains, à blâmer les mœurs et les usages du temps présent et à exalter les vertus réelles ou prétendues de leurs ancêtres [239]. » Les études qui portaient sur la population, et qui s'inspiraient de cet esprit, avaient donc pour but de prouver à grand renfort d'hypothèses, de calculs, d'interprétations aventurées et d'estimations approximatives, que l'Europe avait été autrefois plus peuplée qu'aujourd'hui. La méthode de ces travaux était bien un peu défectueuse, mais la conviction suppléait à ses lacunes. Vossius [240] soutenait hardiment que l'Europe de son siècle n'avait que trente millions d'habitants et la France cinq millions seulement, tandis que la Rome impériale avait contenu dans ses murs quatorze millions d'hommes. Il y avait là de quoi justifier le jugement sévère de Hume qui se bornait à dire que l'on ne connaissait que trop les « extravagances » de Vossius [241].

 

On peut, citer encore avec M. Max Klemme [242], les calculs de Riccioli, qui lui faisaient estimer à 410 millions le nombre des habitants de l'empire romain, sous (166) Auguste, et ceux de Cumberland qui, en 1724, arrivait, en se fondant sur des calculs bibliques, à fixer exactement à 3.333.333.330 le chiffre des hommes vivant sur la terre 340 ans après le déluge.

 

Montesquieu s'étendait, lui aussi, avec complaisance sur ce sujet. Dans les Lettres persanes [243] et dans l'Esprit des Lois [244] il concluait à la diminution de la population dans les Etats modernes et en donnait pour cause principale les perpétuelles réunions de petits Etats en un : « Autrefois, disait-il, chaque village de France était une capitale ; il n'y en a aujourd'hui qu'une grande. Chaque partie de l'Etat était un centre de puissance ; aujourd'hui tout se rapporte à un centre et ce centre est, pour ainsi dire, l'Etat même [245]. » Rome dans sa splendeur avait surpassé, par sa population, tous les empires des temps modernes. Il n'y avait plus, selon lui, sur la terre, que la cinquantième partie du genre humain qui y était du temps de Jules César. Dans un bref chapitre intitulé « Conséquences », il concluait que « l'Europe est encore aujourd'hui dans le cas d'avoir besoin de lois qui favorisent la propagation de l'espèce humaine ; aussi, comme les politiques grecs nous parlent toujours de ce grand nombre de citoyens qui travaillent la république, les politiques d'aujourd'hui ne nous parlent que des moyens propres à l'augmenter [246]. »

 

Il est un ouvrage qui doit nous retenir quelques (167) instants, parce qu'il se rapproche plus par sa forme même et par l'ordre de sa discussion de l'Essai de Hume. C'est la dissertation do Wallace qui parut en 1753, en Angleterre, et qui fut traduite en français en 1754 et en 1769, sous le titre suivant : « Dissertation historique et politique sur la population des anciens temps comparée avec celle du nôtre, dans laquelle on prouve qu'elle a été plus grande autrefois qu'elle ne l'est de nos jours », par M. Wallace, membre de la Société philosophique d'Edimbourg [247].

 

(168) Wallace prétend prouver la supériorité numérique des populations anciennes, en s'appuyant, dans une discussion très serrée, sut le témoignage des auteurs de l'antiquité et aussi sur les conditions économiques et sociales des temps passés. Il serait superflu d'entrer dans les détails de son argumentation, sur laquelle est le plus souvent calquée celle de Hume, qui donne parfois des mêmes faits une interprétation différente. Selon Wallace, l'esclavage était plutôt favorable à la propagation du genre humain ; de même l'égalité des fortunes, l'abondance des petits Etats libres. Enfin, et c'est l'argument qui dut toucher le plus Hume, les progrès du luxe et ce que notre auteur appelle le « refinement » est considéré comme contraire à la prospérité et à la puissance de l'Etat. « Les philosophes et les théologiens, dit Wallace dans sa conclusion, ont toujours dit aux hommes que la frugalité, la tempérance, la (169) simplicité, la jouissance du simple nécessaire et la patience dans le travail étaient les vertus qui seules pouvaient les rendre heureux et leur procurer une félicité solide et indépendante... Indépendamment du bonheur que ces vertus procurent, elles contribuent encore à peupler la terre et à rendre la société florissante. C'est cette simplicité, cette frugalité, cet amour du travail, ce contentement du simple nécessaire qui ont si fort peuplé le monde dans les premiers temps, et c'est le défaut de ces vertus et l'introduction du luxe qui ont diminué, de nos jours, le nombre de ses habitants. Je conclus de là, que ce n'est point le luxe mais la simplicité des mœurs qui fait fleurir la société et qu'il s'en faut de beaucoup que les vices des particuliers soient avantageux au public, ainsi qu'un célèbre écrivain l'a prétendu.»

 

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Nous savons comment Hume avait corrigé le côté paradoxal de la théorie de Mandeville à laquelle Wallace fait allusion. Nous savons aussi quelle conception différente il se faisait d'une société parvenue à sa complète civilisation. Aussi bien, la question de la population en entraîne d'autres à sa suite. A exalter ainsi l'antiquité, on en venait à mettre en doute les avantages et le progrès de la civilisation en ce qui concerne la situation florissante des Etats. Des affirmations de cette sorte, faites avec un dogmatisme qui était par-dessus tout désagréable à ce penseur, devaient l'amener à chercher à montrer que la conclusion était, comme il le dit lui-même (170) même, « moins certaine qu'on ne le prétend en faveur de l'antiquité » [248] et à « s'amuser en parlant pour et contre un sujet si intéressant », ne serait-ce que pour « corriger les jugements trop absolus et trop précipités » [249].

 

A cette étude, il apporta ce souci d'une scrupuleuse exactitude et cette conscience scientifique qui sont la marque propre de ses écrits. Dès 1750, sa correspondance nous le montre occupé à ce travail. « Vous vous demandez peut-être, écrit-il au docteur Cléphane, à quoi j'emploie mon temps dans ces loisirs et dans cette solitude et quelles sont mes occupations ?... La dernière chose à laquelle j'ai mis la main est un discours très soigné et très étudié sur la population de l'antiquité. Mon but n'est pas seulement de critiquer Vossius et Montesquieu, qui, incontestablement, exagèrent. C'est aussi de faire ressortir quelques doutes, scrupules et difficultés qui suffisent à nous faire suspendre notre jugement sur ce point [250]. »

 

Il s'attacha à relire tous les auteurs anciens qu'il put se procurer, et avec assez de soin et d'activité pour en citer, à maintes reprises, plus de soixante avec les références. Pendant deux mois, il fut à la recherche d'un Strabon ; il ne se tint pour satisfait que lorsqu'il put renvoyer l'ouvrage à un prêteur complaisant en lui faisant part de tout l'intérêt qu'il avait pris à cette lecture

 

Nous devons ajouter que nous ne le suivrons pas en (171) ce point, et que nous laisserons de côté toute cette partie de l'Essai qui est constituée par les témoignages de l'antiquité ; l'œuvre de Hume est assez riche en théories qui n'ont rien perdu de leur intérêt économique, pour que nous ne nous attachions pas à faire revivre les autres.

 

« Tout homme d'ordinaire, dit Hume, qui croit pouvoir entretenir une famille, veut en avoir une [251]. » Le désir et le pouvoir de génération sont si actifs chez l'homme, qu'ils ne peuvent être contrariés que par la condition malheureuse des sujets et le mauvais gouvernement des Etats. De cette prémisse, aujourd'hui reconnue fausse, Hume conclut que la question de la population détermine la supériorité « de police, de mœurs et de gouvernement des divers Etats. » C'est donc à titre de commune mesure de la prospérité des nations que cette question prend de l'intérêt.

 

En ce qui concerne les mœurs et la vie privée des anciens, Hume estime que l'esclavage est contraire à l'accroissement de la population. Il y a là un désavantage pour les nations anciennes, désavantage que ne suffisent pas à compenser les institutions modernes des couvents et des hôpitaux pour enfants trouvés. En ce qui concerne ces derniers, Hume se montre très hostile à leur établissement et ne craint pas de leur préférer au point de vue de l'accroissement de la population, la coutume d'exposer les enfants. Cette coutume, en effet, est si barbare qu'après avoir écarté les craintes qui peuvent s'opposer à la formation du mariage, elle répugnera toujours à l'affection naturelle des (172) parents et qu'ils ne se résoudront que très rarement à en user, tandis que les hôpitaux permettent à l'indolence naturelle du genre humain de rejeter sur un autre le soin qu'on devrait prendre, et cela au grand détriment de la santé, de l'industrie et de la morale.

 

Si l'on considère les coutumes et les institutions politiques de l'antiquité, on constatera que l'accroissement de la population y était favorisé par la division des nations en petits Etats, ce qui entraînait une certaine égalité des fortunes. Or la population s'accroîtra d'autant plus qu'il y aura plus d'habitants en état de se suffire et d'élever une famille.

 

Mais, d'autre part, cet accroissement était contrarié :

 

1° Par la fréquence et la férocité des guerres anciennes ; c'est un des effets du « refinement » que de rendre moins sauvages les guerres dans les temps civilisés.

 

2° Par la multiplicité des factions qui divisaient les petits Etats et par la guerre civile qui en était la conséquence — par la turbulence des démocraties où n'arrivait pas à se constituer une aristocratie assez forte pour « empêcher les mécontentements perpétuels et les séditions du peuple, toutes les fois qu'on ne voulait pas admettre les derniers des citoyens à l'exercice des droits politiques ou des diverses magistratures [252]. »

 

Souvenons-nous que Hume réclame un gouvernement fort, quel qu'il soit. Peut-être en trouverions-nous ici une raison à ajouter à celles que nous avons déjà données.

 

(173) 3° Par l'état d'infériorité du commerce, des manufactures et de l'industrie. Hume maintient donc que la civilisation complexe favorise le développement de la population, de même que la population rend, à son tour, l'Etat plus puissant. « Toutes les choses qui dans ces derniers temps ont été découvertes ou perfectionnées n'ont-elles contribué en rien à rendre la subsistance des hommes plus aisée et par conséquent à leur propagation ? Notre habileté supérieure dans la mécanique, la découverte du Nouveau-Monde, qui a si fort augmenté le commerce, l'établissement des postes et l'usage des lettres de change doivent nécessairement avoir beaucoup contribué à l'encouragement des arts et de l'industrie et à la propagation des hommes [253]. »

 

Telles sont les principales considérations que fait valoir Hume et qu'il s'efforce de concilier avec les témoignages des auteurs anciens. Il est permis de dire que l'Essai de Hume constitue un grand progrès sur les études précédentes, et peut-être s'est-il plutôt arrêté sur le chemin de la vérité qu'il ne l'a méconnue. Malthus, en effet, n'avait en quelque sorte qu'à achever l'œuvre commencée. Non seulement la population augmente avec la civilisation, mais elle augmente à l'excès, et il vient un moment où le danger de la surpopulation se présente à l'esprit de l'observateur. Hume traçait, sa voie à ce progrès de la science et il entrevoyait déjà la loi du développement de la population. « L'espèce humaine, disait-il, ferait plus que doubler à chaque génération si chacun se mariait aussitôt qu'il parvient à (174) l'âge de puberté [254]. » En outre, dans son Traité de la Nature humaine, il reconnaissait que les biens extérieurs, acquis par notre travail, « n'existent pas en quantité suffisante pour subvenir aux désirs et aux besoins de tous [255]. » Dans le rapprochement de ces deux textes, Malthus pouvait trouver les deux éléments de la loi qu'il devait illustrer. En outre Hume lui indiquait, une fois le danger découvert, qu'il ne suffirait pas, pour y remédier, de ce que Malthus devait appeler les « restraints positifs. » Quels que soient les effets désastreux des guerres, des épidémies et autres fléaux, dès que l'homme croira le pouvoir, il donnera naissance à une famille. Les fléaux ne dépeuplent pas un pays autant qu'on pourrait l'imaginer, parce que l'instinct de l'homme le lui fait repeupler aussitôt.

 

On comprend ainsi que Malthus cite, avec honneur Hume parmi ses précurseurs immédiats. En cette occasion Hume eut le succès qu'il désirait plus que tout autre : celui de donner à penser en allant contre les opinions courantes et contre de prétendues vérités, qui relevaient plutôt de la routine intellectuelle que de la libre et féconde recherche.

 

« Quoique souvent hors d'état de résoudre les difficultés qu'ils élèvent, disait-il, en parlant de ces hommes à l'esprit curieux, ils fournissent aux personnes d'un esprit juste de nouvelles idées et donnent lieu à des découvertes utiles [256]. " La théorie de Malthus illustre cette proposition.

 

 

CHAPITRE IV

 

L'ARGENT

 

 

I. —La monnaie

Sa valeur. Son rôle. Son importance exacte dans un Etat. Théorie de la « période intermédiaire. »

 

II — La monnaie et les prix.

Théorie quantitative de la monnaie. La circulation de la monnaie.

 

III. — L'intérêt de l'argent

Le capital. Le taux de l'intérêt ne varie pas avec la quantité d'espèces en circulation. Causes exactes de ses variations.

 

Hume étudie, à propos de l'argent, des questions d'ordre assez différent mais qu'il est cependant possible de réunir, parce qu'elles concernent toutes la détermination des effets d'une circulation monétaire plus ou moins abondante. Hume s'attache à déterminer ce qu'est la monnaie, quel est son rôle, comment est réglée sa circulation. Il s'attache également à rechercher comment sa quantité influe sur les. prix, et si elle a une action sur le taux de l'intérêt des capitaux prêtés.

 

Hume va très loin dans sa réaction contre le mercantilisme, qui voyait dans l'argent la richesse même et dans l'abondance de la circulation l'indice de la prospérité nationale. Hume répond que l'argent n'est nullement la richesse ; la richesse est constituée par (176) « l'abondance des hommes et des denrées » [257]. C'est en outre un préjugé de s'attacher à l'abondance de la circulation, car elle est absolument indifférente à un Etat — du moins considéré en lui-même. L'argent n'est que l'intermédiaire des échanges, admis comme tel par la convention des hommes et dans l'intérêt commun. « L'argent n'est pas, à proprement parler, un objet de commerce ; il n'est que la mesure dont les hommes sont convenus pour faciliter l'échange réciproque de leurs marchandises [258]. » L'argent n'a pas d'autre rôle que de faciliter les opérations commerciales, de servir de signe et de mesure du travail et des marchandises. « Ce n'est pas une des roues du commerce, c'est l'huile qui rend le mouvement des roues plus doux et plus aisé.» Y a-t-il dans cette conception de la valeur de la monnaie une erreur initiale, et doit-on admettre que Hume attribue à l'argent une valeur purement fictive et conventionnelle ? On l'a cru [259]. Cependant nous estimons plutôt que Hume est, en cette matière, surtout entraîné par son intention de réagir contre les théories mercantilistes et que cette intention même l'entraîne à formuler une règle qui dépasse sa pensée et qui n'a pas la portée qu'on lui attribue. Nous lisons, en effet, dans une lettre adressée par notre auteur, à Morellet, en 1769 : « Cette partie de votre prospectus [260], dans laquelle vous vous efforcez (177) de prouver que les conventions humaines sont tout à l'ait étrangères à l'établissement de la circulation monétaire, est certainement très curieuse et traitée avec un très grand soin ; néanmoins, je ne puis m'empêcher de croire que l'opinion communément répandue a quelque fondement. La circulation monétaire doit toujours, il est vrai, consister en matières ayant une valeur intrinsèque, autrement, elle se multiplierait indéfiniment et tomberait à rien. Quand je reçois un schelling, je le considère non comme un métal utile, mais comme quelque chose qu'un autre recevra de moi, et celui qui le convertira en métal est sans cloute fort éloigné de moi... Vous avez en France une monnaie de peu de valeur appelée billon, composée d'argent et de cuivre, qui circule couramment, bien que la séparation des deux métaux et leur réduction a l'état primitif serait, me dit-on, à la fois coûteuse et incommode. Nos schellings et nos six-pence, qui sont presque notre seule monnaie d'argent, sont tellement usés par la circulation qu'ils perdent 20, 30 ou 40 % de leur valeur originale. Cependant ils passent couramment, ce qui ne peut provenir que d'une convention tacite. Nos colonies d'Amérique, manquant d'espèces, finirent par fabriquer un papier-monnaie ; ce n'étaient pas des billets  de banque, parce qu'il n'y avait pas de lieu désigné pour donner de l'argent en échange ; néanmoins, ce papier-monnaie était employé dans tous les paiements, par convention, et cela aurait pu continuer, sans l'abus qu'en firent plusieurs assemblées qui émirent du papier sans limites et par ainsi en discréditèrent le cours [261]. »

 

(178) Le rôle de la convention, eu matière de circulation monétaire, nous semble mieux précisé dans ce passage que dans les Discours politiques. En somme, Hume veut simplement dire, par réaction contre le mercantilisme, que l'argent n'est pas une richesse en soi. Il ne vaut qu'en tant qu'il est admis, par la société, pour servir d'intermédiaire aux échanges ; il n'a sa raison d'être que dans la convention qui lui permet de circuler.

 

Du rôle purement auxiliaire que joue l'argent, il résulte que les gouvernements n'ont pas à se préoccuper perpétuellement d'en accroître la quantité ni d'en entraver la fuite. En effet, un pays a toujours la circulation qui lui convient. Les mesures restrictives, par lesquelles on espère s'opposer à la diminution du stock métallique, sont inefficaces et inutiles. Inefficaces, parce qu'elles n'ont d'autre résultat « que d'augmenter le change au détriment du pays qui les établit et de déterminer une exportation plus grande du numéraire » [262]. Inutiles, parce que la circulation se proportionne toujours à la quantité de travail, d'activité, de marchandises et à la population de l'Etat.

 

Au point de vue du commerce intérieur, « l'augmentation dans la quantité du numéraire est plutôt gênante et il devient plus difficile à la fois de garder la somme et de la transporter » [263]. La situation est celle d'un commerçant qui emploierait, dans sa comptabilité, les chiffres romains, qui exigent beaucoup de caractères, au lieu des chiffres arabes qui en exigent peu. Si donc (179) on suppose une nation absolument isolée, on peut conclure qu'elle n'aura à prendre aucun souci de la quantité d'espèces en circulation [264].

 

En sera-t-il de même pour une nation qui entretient des relations commerciales avec l'extérieur ? Si l'on examine la question du point, de vue théorique, on peut, sans hésiter, répondre affirmativement. Il semble, en effet, qu'il y ait des limites certaines imposées, par la nature des choses, à l'accumulation d'un stock métallique par une nation commerçante. Son premier effet comme nous le verrons bientôt, est d'élever les prix. Or, cette élévation rendra bientôt impossible la lutte contre la concurrence extérieure. Le fait se produit, de lui-même et pour le plus grand bien des nations, lorsqu'un peuple s'est élevé normalement par son activité et son travail au-dessus des autres. La cherté de toutes choses va le forcer à recourir aux produits étrangers, vendus à bas prix, et retiendra sa prospérité dans les limites convenables. C'est là une de ces harmonies (180) naturelles qui doivent faire rejeter toute jalousie commerciale entre les Etats.

 

Mais, si le fait est produit par des mesures intempestives, destinées à accroître artificiellement le stock monétaire, au lieu d'être un phénomène régulateur et inévitable, il deviendra un élément de désordre et de ruine pour le pays en le livrant sans défense à la concurrence extérieure.

 

Tel est le principe économique, du moins à la première apparence. Hume fait, dès maintenant, une réserve touchant à un ordre de considérations plutôt politiques qu'économiques. Il s'agit de la défense nationale et du trésor de guerre qui peut être nécessaire à l'Etat, pour conduire les négociations avec l'étranger.

 

Ce principe, il faut chercher dans les faits sa confirmation; or l'observation conduit Hume à estimer d'une bonne politique, non pas que l'Etat intervienne pour faire hausser la circulation au-dessus de son niveau normal, mais qu'il veille « à en maintenir le constant accroissement, parce que c'est une manière de garder en haleine un esprit d'activité dans le pays et d'accroître la masse du travail en quoi consiste toute la puissance et toute la richesse véritable [265]. » Cette prescription répond à un fait d'expérience qui semble contredire la théorie de Hume. « Nous constatons, en effet, que dans tout royaume, où le numéraire commence à affluer en plus grande abondance qu'auparavant, toute chose revêt une nouvelle face ; le travail et l'industrie prennent de l'animation ; le marchand devient plus entreprenant ; (181) le manufacturier plus actif et plus habile. Le fermier lui-même pousse sa charrue avec plus d'entrain et d'attention [266]. »

 

Hume explique ce phénomène par sa théorie de la période intermédiaire. Il s'écoule, en effet, un certain temps, avant que le numéraire nouvellement importé se soit répandu complètement dans la société. Pendant ce temps, l'échelle des prix antérieurement fixée, en proportion de la quantité de marchandises et de monnaie existantes, au lieu de se trouver subitement modifiée en raison de l'afflux du numéraire, varie partiellement et progressivement en raison de la pénétration des espèces dans tous les rangs de la population. C'est pendant ce temps que l'accroissement des espèces est favorable à l'industrie, et Hume en explique la raison avec beaucoup d'ingéniosité et de précision : « Supposons, dit-il, une catégorie de fabricants ou de commerçants qui auraient reçu de l'or et de l'argent en retour de marchandises qu'ils auraient expédiées à Cadix. Ils se trouvent, par là, en mesure d'employer plus d'ouvriers qu'autrefois, et ces ouvriers n'imaginent pas de demander des salaires plus élevés, heureux qu'ils sont d'être au service d'aussi bons payeurs. Si les ouvriers se font rares, le fabricant donne de plus hauts salaires, mais il exige en même temps plus de travail et cette exigence est acceptée volontiers par l'artisan, qui peut, dans ces nouvelles conditions, boire et manger mieux, au prix d'une augmentation de fatigue et de peine. Il porte son argent au marché, où il trouve toutes choses au même (182) prix qu'autrefois, et il rapporte, pour l'usage de sa famille des provisions plus abondantes et de meilleure qualité. Le fermier et le jardinier, voyant que tous leurs produits sont enlevés, s'évertuent, à leur tour, à produire davantage ; en outre, ils peuvent acheter plus de vêtements et de meilleurs chez leurs fournisseurs, dont les prix sont les mêmes qu'autrefois, et leur activité ne fait que s'accroître sous l'influence de ces nouveaux bénéfices. Il est aisé de suivre le numéraire dans sa marche à travers la communauté ; partout nous devons reconnaître qu'il éveille d'abord l'activité de chaque individu avant d'augmenter le prix du travail [267]. » Et Hume indique, comme confirmation expérimentale de sa théorie, la différence entre l'augmentation de la valeur des monnaies (3/7) et celle des prix (1/7), pendant la dernière année du règne de Louis XIV.

 

Si donc la quantité absolue des métaux précieux est, en elle-même, indifférente, il est bon cependant de maintenir, autant que possible, le constant accroissement du stock métallique. Tel est le premier précepte d'une sage politique en matière monétaire. Hume en propose un second, mais il suppose expliquée l'influence de la quantité d'espèces en circulation sur les prix.

 

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La théorie quantitative de la monnaie, théorie qui fait dépendre le pouvoir d'achat de l'argent de sa quantité, n'est pas, quand Hume la formule, une nouveauté. (183) Depuis longtemps déjà, elle semblait admise, notamment au XVI° siècle, par J. Bodin, lorsqu'il disait : « Plus la quantité d'une marchandise augmente, plus sa valeur décroît, et cela est vrai aussi de l'argent et des métaux précieux [268]. » Locke considérait que le prix des marchandises était déterminé par le rapport entre leur quantité et celle de l'argent. Montesquieu démontrait, par un exemple pris chez les noirs de la Côte d'Afrique, que le pouvoir d'achat de l'argent varie en raison inverse de sa quantité [269].

 

Aux deux affirmations essentielles du mercantilisme : (1) que la monnaie n'est pas- une marchandise comme les autres, mais supérieure aux autres; (2) qu'un Etat, de même qu'un particulier, est d'autant plus riche qu'il a plus de monnaie, Hume oppose les deux affirmations diamétralement opposées : (1) la monnaie est une marchandise comme les autres, sinon inférieure aux autres, (2) sa seule utilité est de servir aux échanges et elle ne vaut qu'en tant qu'elle remplit ce rôle.

 

Il admet donc que la valeur de la monnaie est déterminée par l'offre et par la demande. « Il semble, dit-il, que ce soit une maxime évidente par elle-même, que le prix de chaque chose dépend de la proportion entre les marchandises et le numéraire, d'où on peut conclure qu'un changement considérable dans l'un ou dans l'autre des deux termes, doit avoir le même effet, soit de hausse soit de baisse des prix. Augmentez les marchandises, elles deviennent meilleur marché, augmentez le (184) numéraire, elles augmentent de valeur. De même, inversement, une diminution des marchandises et une diminution du numéraire ont des effets contraires [270]. » Hume détermine avec soin ce qu'on doit entendre, sur ce point, par offre et par demande. Le stock de monnaie, en circulation dans un pays s'échange contre le stock de marchandises de ce pays. L'offre, c'est donc la quantité de monnaie qui est en circulation. « Si l'argent monnayé reste enfermé dans les coffres-forts, l'effet est le même au point de vue des prix que s'il n'existait pas. » La demande, c'est la quantité de marchandises destinées à la vente : « Si les marchandises sont accumulées dans des magasins et des greniers, pour y être conservées, c'est la même chose que si elles n'existaient pas non plus [271]. »

 

Les prix sont dont déterminés par la proportion qui existe entre l'argent en circulation et les marchandises sur le marché, autrement dit, par la quantité de marchandises offertes pour de la monnaie, et par la quantité de monnaie offerte pour de la marchandise. Toute variation dans la quantité de monnaie entraîne une variation directement proportionnelle dans les prix.

 

Si Hume se montre ainsi partisan de la théorie quantitative de la monnaie, il analyse, avec une netteté parfaite, les phénomènes économiques qui peuvent influer sur la valeur de la monnaie, indépendamment d'une augmentation de sa quantité. Le phénomène dont l'action est la plus manifeste, en ce sens, est la rapidité de la circulation des espèces.

 

(185)La circulation monétaire augmente avec la civilisation. A l'origine des sociétés, les hommes, qui n'ont pas encore confondu les besoins qu'ils tiennent de la fantaisie, avec ceux qu'ils tiennent de la nature, se contentent d'obtenir, par l'échange, les rares produits qu'ils n'ont pas acquis par leur travail propre. Peu à peu l'argent paraît, puis se répand. Le commerce met en rapport les consommateurs et les producteurs des pays les plus lointains. L'argent monnayé devient d'un usage constant. Dans cet état de la civilisation, les prix baissent, puisqu'il y a pour une même quantité d'argent plus de marchandises offertes. Ce sont autant d'emplois nouveaux créés pour la monnaie. La demande s'en accroît, tandis que l'offre reste stationnaire, c'est-à-dire que sa valeur augmente sans que sa quantité ait varié. Hume décrit, d'ailleurs, toute la marche du phénomène : « Les marchandises qui sont consommées à la maison, ou qui sont échangées pour d'autres marchandises dans le voisinage, ne vont jamais au marché. Elles n'affectent pas le moins du monde les espèces en circulation ; au regard de ces espèces, elles sont comme si elles n'existaient pas. Cette façon de faire usage des produits fait baisser la proportion des marchandises offertes et en augmente le prix. Mais, lorsque l'argent monnayé entre dans tous les contrats et ventes, lorsqu'il est partout la mesure de l'échange, le même argent, formant le fonds national, a une tâche beaucoup plus grande à accomplir ; toutes les marchandises viennent alors sur le marché. La sphère de la circulation est élargie. Il se produit le même effet que si la somme, appliquée à des besoins déterminés, devait faire le service  d'un royaume plus vaste. La proportion en est alors (186) amoindrie, au point de vue de la circulation; toutes les choses doivent devenir meilleur marché et les prix doivent baisser graduellement [272]. »

 

Le mercantilisme, toujours préoccupé de l'accumulation d'un stock métallique, considérait comme mauvaise la situation d'un pays où les prix sont bas. L'étranger trouvait à s'y procurer les produits dont il avait besoin, en donnant en échange une faible quantité de numéraire. Au contraire, ce même pays devait acheter très cher à l'étranger. Il marchait donc à sa ruine.

 

Hume se prononce, avec la plus constante décision, pour les époques de civilisation complexe, où les transactions se multiplient, où l'argent circule et où les prix s'abaissent. Et c'est par ce principe qu'il répond à une objection qu'il semblerait possible de lui adresser. Il a commencé, en effet, par établir que la quantité d'argent que détient un Etat, est, en soi. Absolument indifférente. Mais que dire de l'infériorité manifeste de ces royaumes, où l'argent monnayé est rare, à ce point, que les impôts ne peuvent être levés qu'en nature, et où les échanges de produits contre produits n'ont pas encore fait place à l'emploi de la monnaie, — par exemple, dit Hume, les Etats autrichiens de l'Empire? Cet état d'infériorité, malgré une population abondante et une bonne exploitation des terres, ne vient-il pas du manque d'argent, et ne prouve-t-il pas que le législateur a le devoir de veiller à la conservation dans l'Etat d'une certaine quantité d'espèces ?

 

Il n'en est rien, et Hume maintient pleinement son (187) principe. Ce n'est pas la quantité de la monnaie qui influe sur la situation de ces Etats. N'en eussent-ils qu'une quantité infime, qu'ils pourraient facilement la diviser et la mélanger à des métaux plus communs, pour rendre son emploi possible dans les échanges. Ce qui leur manque, en réalité, c'est la circulation de la monnaie. C'est là la cause; elle tient aux habitudes, aux usages de la population, elle est d'ordre moral. Comme il est fréquent, nous prenons pour une cause ce qui n'est qu'un effet latéral, comme, par exemple, la rareté des espèces. Ces peuples en sont encore à la période de civilisation primitive ; il ne tient qu'à eux d'en sortir, et de prendre un meilleur rang parmi les Etats. Mais, pour y parvenir, il ne leur faut pas s'attacher à augmenter leur stock métallique ; il leur faut développer leur activité industrielle et augmenter ce « capital de travail » qui fait la vraie richesse des nations. « L'activité et les progrès de toute nature incorporent l'argent à l'Etat tout entier, quelque petite qu'en soit la quantité ; ils l'introduisent dans chaque veine, pour ainsi parler, et le font pénétrer dans toutes les transactions et dans tous les contrats. Il y a de l'argent dans toutes les mains peu ou beaucoup [273]. »

 

Pour parvenir à cet état, qui convient à la civilisation idéale. Hume conclut que « la quantité absolue des métaux précieux est tout à fait indifférente. Il n'y a que deux circonstances de quelque importance : d'abord leur augmentation graduelle, ensuite leur circulation et leur digestion complète à travers l'Etat [274]. »

 

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(188) L'abondance du numéraire a encore, dans le préjugé commun, un autre effet, le dernier que Hume examine. Elle contribuerait à abaisser le taux de l'intérêt et serait, par là-même, un élément de la prospérité nationale. Hume ne conteste pas qu'il n'y ait de signe plus certain de la condition florissante d'une nation que le taux réduit de l'intérêt. Mais, ici encore, on prend un effet latéral pour une cause : le taux réduit de l'intérêt est déterminé, non pas par la plus ou moins grande abondance des espèces métalliques, mais par les habitudes des hommes.

 

Hume ne s'attache pas à légitimer en lui-même le prêt à intérêt. Montesquieu, au contraire, avait d'abord admis que « c'est bien une action très bonne de prêter à un autre son argent sans intérêt ; mais on sent, ajoutait-il, que ce ne peut être qu'un conseil de religion et non une loi civile [275]. » Il montrait ensuite que le prêt est indispensable au commerce et que, dans le cas où on laissait de côté la détermination des règles qui doivent normalement lui être appliquées, l'usure apparaissait, avec des conséquences beaucoup plus fâcheuses. Hume, pas plus qu'A. Smith, ne s'attarde à cette justification. On peut, avec M. Klemme, en voir la raison dans l'essor pris par l'industrie et le commerce anglais, qui avait hâté le progrès sur ce point et forcé à rompre, (189) depuis longtemps, avec les théories canoniques [276]. Il est toutefois permis de croire que, dans sa pensée, la légitimité du prêt à intérêt ne fait pas de doute, et qu'il l'expliquerait en faisant appel à un raisonnement sensiblement analogue à celui de Boehm-Bawerk dans sa Théorie du Capital. Hume, en analysant les caractères de la nature humaine, a eu occasion d'insister sur la diversité des appréciations des hommes suivant qu'il s'agit d'un avantage présent ou d'un avantage futur. L'intérêt n'est donc pas autre chose que la différence de valeur d'un objet actuel à un objet futur. La distance dans le temps affaiblit les idées et diminue les passions. " Les hommes sont surtout émus par les objets qui ne sont pas éloignés dans l'espace ni dans le temps, et qui ne sont pas à la disposition du hasard. Parlez à un homme de sa condition dans trente ans ; il ne vous regarde pas. Parlez-lui de ce qu'il fera demain, il vous écoute avec attention [277]. » C'est là une notion psychologique très importante, au point de vue économique, si l'on songe aux nombreuses opérations commerciales qui reposent essentiellement sur cette estime différente des hommes pour les choses, suivant qu'elles sont ou non éloignées dans le temps. Hume n'en fait pas l'application à l'intérêt de l'argent, et on peut le regretter. Sans exposer la portée économique du phénomène, il faut remarquer, avec Bonar, qu'il a, au moins partiellement, le sentiment de son importance. Le gouvernement, en effet, a cette utilité et cette raison d'être (190) d'empêcher les hommes de viser leur avantage présent au détriment de leur propre intérêt.

 

Sur la formation du capital, Hume n'expose pas non plus une théorie complète. Il faut constater toutefois — et ceci est un progrès sur le mercantilisme — qu'il distingue le capital de l'argent. Ce n'est pas, en effet, l'augmentation de la circulation monétaire qui constitue des capitaux. Le capital est constitué, comme le répétera A. Smith, par l'épargne, et ce sont, les commerçants qui, grâce à leur économie, sont les mieux à même de représenter, ce que Hume appelle « l'intérêt capitaliste » (monied interest), par opposition à « l'intérêt foncier » (landed interest).

 

La quantité d'argent en circulation n'a pas d'influence sur le taux de l'intérêt. Les prix, nous le savons, en viennent, après un intervalle plus ou moins long, à se fixer proportionnellement à cette quantité. Si donc le stock monétaire augmente, avec une même somme on pourra se procurer moins de produits, mais l'intérêt conservera toujours la même proportion avec la somme. « Si vous me prêtez tant de travail et tant de marchandises, en recevant 5 % vous recevez toujours un travail et des marchandises proportionnels, qu'ils soient représentés par de la monnaie jaune ou blanche, par une livre ou une once [278] » En fait, l'expérience montre bien qu'il en est ainsi : « Un effet demeure toujours proportionné à sa cause. Les prix ont monté de près de quatre fois depuis la découverte des Indes, et il est probable que l'or et l'argent se sont multipliés bien (191) davantage; cependant, l'intérêt n'a pas baissé beaucoup plus que de moitié. Le taux de l'intérêt ne résulte donc pas de la quantité des métaux précieux [279] »

 

Le taux de l'intérêt dépend de trois circonstances : une grande ou une faible demande d'emprunts, peu ou beaucoup de richesses pour répondre à cette demande, de grands ou de petits profits tirés du commerce.

 

1° Demande d'emprunts. — Les emprunts seront surtout nombreux dans les pays où domine l'intérêt foncier, c'est-à-dire dans les Etats agricoles. La population y est en effet partagée en deux classes : les tenanciers, accablés de travail et incapables d'économiser, et les propriétaires fonciers riches et oisifs, cherchant à s'occuper et recourant, pour y parvenir, à tous les plaisirs et à tous les désordres, prodigues par nature et dissipateurs par métier.

 

2° Offre de capitaux à prêter. — L'intérêt capitaliste ne naît que du jour où une classe sociale peut accumuler des capitaux. Tel n'est pas le cas des Etats agricoles. Tel n'est même pas le cas de tout Etat dont la circulation monétaire est abondante.

 

Si le stock monétaire de la Grande-Bretagne doublait en une nuit, si par exemple chaque habitant trouvait dans sa poche 5 liv. st., pendant les jours suivants, la population profiterait de cette bonne fortune. Les achats se multiplieraient, mais non pas les prêts. Ce qu'il faut pour agir sur l'intérêt, ce n'est pas l'augmentation de la circulation en générale, c'est l'accumulation des espèces dans les mains de quelques individus. Ce sont des (192) causes sociales et morales, multiplication du nombre des commerçants, esprit d'économie de cette classe, qui, en fin de compte ont réellement action sur le taux de l'intérêt.

 

3° Bénéfices du commerce. — Le taux de l'intérêt et les bénéfices du commerce ont, d'ordinaire, une fortune commune et sont, en général, tous deux faibles ou tous deux élevés.

 

Les capitalistes commerçants peuvent, ou rester dans le commerce ou s'en retirer. S'ils y restent, à mesure que l'activité nationale s'accroît et que les échanges se multiplient, ils deviennent plus nombreux et la concurrence diminue leurs bénéfices. Ils sont ainsi amenés à abandonner les affaires, à chercher un placement pour leurs capitaux et à se contenter, s'ils les prêtent, d'un faible intérêt. A son tour, le faible taux de l'intérêt réagit sur le commerce, en incitant les commerçants qui seraient tentés de se retirer du négoce, à y rester et à se contenter de faibles bénéfices. Ainsi, on ne saurait dire de l'intérêt peu élevé ou des faibles bénéfices, quelle circonstance est la cause et laquelle est l'effet. L'une et l'autre résultent d'un commerce étendu et se favorisent réciproquement, au grand bénéfice des consommateurs et de la prospérité générale. « Ainsi donc, si nous considérons l'entière connexion des causes et des effets, l'intérêt est le baromètre de l'Etat et son taux réduit est un signe presque infaillible de la condition florissante d'un peuple [280]. »

 

(193) Hume, par amour de la spéculation, et en homme pour qui chercher les causes d'une erreur est souvent un moyen de trouver la vérité, tente de découvrir à quoi tient l'opinion courante, qui attribue le bas prix de l'intérêt à l'abondance de la circulation.

 

La première raison en est que les peuples industrieux et actifs ont, d'ordinaire, un stock métallique important constitué, par exemple, par les achats de l'étranger. On prend alors l'effet concomitant pour la cause ; mais, en fait, lorsque nous empruntons, ce n'est pas l'argent en lui-même que nous désirons, mais le travail accumulé et les marchandises qu'il nous permet d'acquérir. Qu'il y ait peu ou beaucoup d'argent, peu nous importe. C'est la quantité de travail et de marchandises qui réglera le taux de l'intérêt.

 

En second lieu, l'opinion courante se fonde sur l'exemple de plusieurs nations, chez lesquelles l'intérêt a baissé après un afflux de métaux précieux. Ainsi, en Espagne, au témoignage de Garcilasso de la Vega, après la découverte des Indes Occidentales. « Cela devait être ainsi, dit Montesquieu, que Hume vise manifestement ; une grande quantité d'argent fut, tout à coup, portée en Europe ; bientôt, moins de personnes eurent besoin d'argent ; le prix de toutes choses augmenta, celui de l'argent diminua. La proportion fut donc rompue ; toutes les anciennes dettes furent éteintes [281]. » Hume explique ce fait, en l'assimilant à l'effet produit par une grande augmentation d'activité industrielle et commerciale, c'est-à-dire, à l'accumulation de capitaux dans (194) les mêmes mains. Mais, cette situation est anormale et temporaire. Si elle n'est pas maintenue, comme le cas s'est produit en Espagne, par la formation incessante de grandes fortunes, constamment introduites dans le pays, le taux de l'intérêt, après une baisse momentanée, reprendra son taux antérieur. L'intérêt peut baisser, en dehors de ces circonstances exceptionnelles — mais alors la baisse en sera lente ; elle sera l'effet naturel de l'accroissement de l'activité et de l'industrie.

 

A. Smith, parlant des théories de Hume que nous venons d'exposer, déclare qu'elles ont été si bien approfondies, qu'il est peut être superflu d'y rien ajouter [282]. Aussi bien, cette partie de l'œuvre de Hume est une de celles dont l'intérêt est resté le plus vif, et il semble bien que la théorie quantitative de la monnaie, telle qu'il l'expose, avec les rectifications qu'il y apporte, que la théorie de l'influence du stock monétaire sur les prix et sur la prospérité publique puissent prendre rang dans la science moderne. Léon Say [283] remarque, dans son Introduction à l'œuvre économique de Hume, que les faits de l'époque contemporaine ont, à plusieurs reprises, confirmé les vues de Hume : sa théorie de la période intermédiaire explique le surcroît d'activité industrielle et financière, pendant les années qui ont suivi les importations d'or de la Californie. Le fait inverse, la disparition du numéraire, l'abaissement des prix depuis 1880, et cependant la stabilité du taux de l'intérêt, qui semblerait devoir monter, en même temps que la (195) valeur de la monnaie (qui est, au moins en apparence, en voie de hausse) s'expliquent par la quantité de capitaux qui restent sur le marché et cherchent à s'employer.

 

Qu'il nous soit permis de faire remarquer, en terminant, l'unité de la pensée de Hume sous la diversité apparente des sujets qu'il traite. L'un après l'autre, ils lui fournissent l'occasion de préciser l'idéal social que l'homme doit proposer à son activité, et de montrer que cet idéal, pour être atteint, exige surtout les qualités morales de l'homme. Ainsi l'économie politique illustre les principes de la morale sociale de Hume, et montre les liens étroits qui l'unissent à elle.

 

 

 

CHAPITRE V

 

LE CRÉDIT

 

I. — Le crédit privé.

1. Première conception de Hume. Les inconvénients du papier monnaie et des banques..

2. Seconde conception de Hume. L'utilité des banques.

 

II —Le crédit public.

1. Trésors et emprunts publics.

2. Aperçu de la situation financière de l'Angleterre et de la France.

3. Etat des doctrines. Optimisme de Voltaire, Melon, Pinto, etc.

4. Pessimisme de Hume. Condamnation des dettes publiques. La mort du crédit public.

 

L'idée de crédit peut revêtir deux formes très différentes,  suivant qu'on l'applique aux particuliers ou aux États, suivant que l'on considère le crédit privé ou le crédit public. Semblables en leur essence, les deux notions se séparent nettement dans la pratique, par suite de la différence des besoins qu'elles sont appelées à satisfaire, et des procédés qui ont été inventés, pour que ces besoins soient satisfaits. Hume étudie la question sous ses deux faces, en recherchant d'abord l'effet des institutions de crédit destinées à intervenir dans les opérations des particuliers et, ensuite, en discutant les conditions d'existence et les conséquences économiques du crédit public.

 

 

(197) § I. — Le crédit privé

 

 

Hume considère les banques comme essentiellement destinées à fournir du crédit aux particuliers, en faisant circuler dans le pays du papier-monnaie. Dans le premier état de sa pensée, il se borne à étudier les banques d'émission, sans faire de distinction entre le billet de banque et le papier-monnaie. Dans la première édition des Discours politiques, Hume s'en tient à rechercher les effets de ces émissions sur la circulation monétaire. Mais, dans les années qui suivent, des observations plus étendues et des réflexions plus fécondes l'amenèrent à une conception plus juste du rôle des banques. Ce sont ces deux moments de la pensée de Hume qu'il nous faut successivement retracer.

 

En 1752, Hume est nettement hostile à l'institution des banques et à la création du papier-crédit. Trente ans auparavant, la faillite du « Système » de Law avait montré à quels excès peut conduire la faculté, au moins apparente, de créer de la monnaie. Hume combat cette forme nouvelle du mercantilisme, comme il a combattu les autres.

 

C'est sa théorie quantitative de la monnaie qui lui fournit des arguments. Un pays, en effet, n'a pas toujours besoin de la même circulation monétaire. Suivant la période de son développement, il lui faut peu ou beaucoup d'espèces, afin d'avoir des prix élevés ou faibles. L'abondance du numéraire n'est jamais un but par elle-même ; elle a, au contraire, de nombreux inconvénients. On ne peut lui trouver de l'utilité que dans les rapports internationaux. Or, il se trouve que les (198) émissions de papier-monnaie augmentent intempestivement la circulation monétaire, et, par conséquent élèvent, proportionnellement

les prix [284]. Cette élévation est artificielle ; elle ne résulte pas du cours naturel des choses ;

elle va donc aller contre les besoins réels du pays.

 

Une autre conséquence va se produire : elle résulte de la loi de Gresham, « ce commerçant habile et hardi, l'un des principaux ornements du règne d'Elisabeth », dit Hume, dans l'Histoire de la maison de Tudor [285]. D'après cette loi la mauvaise monnaie chasse la bonne. Or, dans un pays où circulent deux monnaies légales dont l'une est réelle, consiste en espèces métalliques, et dont l'autre est fictive et consiste en papier, la loi va s'appliquer. Pour reprendre les termes de M. Paul Leroy-Beaulieu [286], la monnaie de papier est la monnaie locale ; elle doit chasser au dehors la monnaie universelle. Le phénomène, qui va se produire en pareil cas, est parfaitement décrit par Hume à l'occasion de l'altération des monnaies effectuée par Henry VIII en (199) 1549. « Il en résulta, dit-il, l'inconvénient ordinaire en pareil cas ; on thésaurisa, ou l'on exporta les anciennes espèces dont le titre était plus haut ; le métal altéré par l'alliage fut monnayé dans le royaume, ou apporté du dehors en grande abondance ; le bas peuple et les artisans, qui étaient payés de leur salaire dans cette monnaie ne pouvaient plus se procurer les marchandises dont ils avaient besoin au prix accoutumé ; la défiance devint générale ; le commerce tomba dans une langueur extrême et les murmures s'élevèrent, dans toutes les parties du royaume [287]. »

 

Il va donc arriver que le papier-monnaie prendra la place des espèces métalliques. L'émission ne modifie pas cette règle, qu'un pays a toujours la circulation monétaire qui lui convient ; mais, il arrivera que l'excès de sa circulation quittera le pays. Or, comme il ne peut envoyer à l'étranger que les espèces métalliques, sa circulation se trouvera simplement transformée. Si dans un royaume, il pouvait normalement circuler, par exemple, dix-huit millions de Liv. st. en numéraire, il aurait nécessairement acquis cette somme en or et en argent. Si l'on y introduit douze millions de Liv. st. en papier on va faire obstacle à l'heureuse concurrence de causes qui lui eût fait acquérir la somme en espèces. « D'où aurait-il tiré cette somme ? De tous les royaumes du monde. Mais pourquoi ? Parce que si vous ne parlez pas des douze millions de papier, la circulation de l'Etat est au-dessous de son niveau, comparée à la circulation de ses voisins; nous devons donc, immédiatement, (200) attirer l'argent de chez chacun d'eux, jusqu'à ce que nous en soyons bondés et, pour ainsi parler, saturés et que nous ne puissions en contenir davantage. Par notre politique actuelle, nous prenons autant de peine pour étouffer la nation sous cette belle marchandise de billets de banque et de chèques, que si nous craignions d'être surchargés d'or et d'argent [288]. »

 

Si la France possède, au temps de Hume, une si grande abondance de numéraire, elle le doit, dit-il, à l'absence de papier-crédit. D'autre part, les emplois industriels et la thésaurisation restreignent la circulation monétaire ; le bas prix des vivres et du travail, et une sauvegarde pour le cas de « circonstances publiques graves », en sont les heureuses conséquences.

 

Les colonies anglaises, par contre, ont perdu tous leurs métaux précieux, depuis l'introduction du papier-monnaie. Ainsi donc, l'émission du papier-monnaie n'a que des inconvénients ; au dedans, elle surcharge inutilement la circulation, au dehors, elle est inutilisable.

 

Dans ces conditions, Hume se déclare partisan de l'organisation suivante. Puisqu'une circulation abondante élève les prix ; puisque c'est un inconvénient qui suit d'ordinaire la prospérité commerciale et qui la modère, et que, si on le produit artificiellement, il n'en peut résulter qu'un préjudice grave pour l'Etat, l'Etat doit donc empêcher, s'il est possible, cette circulation artificielle.

 

Or, qu'est-ce qui décide les particuliers à y avoir recours? C'est la facilité du transport et la sûreté de la garde. Ces avantages sont incontestables et font qu'un (201) papier-crédit « aura toujours sa place dans un royaume opulent [289]. » Il faut donc, sans supprimer le papier-monnaie, empêcher ses mauvais effets. Hume propose à cette fin la création d'une banque d'Etat, qui « enfermerait dans ses caisses tout l'argent qu'elle aurait reçu et n'augmenterait jamais la circulation, comme cela se fait d'ordinaire, quand la Banque remet dans le commerce une partie de son trésor. » L'avantage national qui résulterait d'une pareille institution compenserait les charges de son administration et l'absence de ses bénéfices pécuniaires. Enfin, l'encaisse constituerait en cas de guerre une précieuse ressource pour le pays.

 

Il est intéressant de signaler, dans ce projet, la première apparition du « Currency principle », de la circulation réglementée des banques et d'y voir, mutatis mutandis, la première esquisse de l'Act de 1844, par lequel sir Rob. Peel donna sa constitution à la Banque d'Angleterre.

 

Hume, dans les éditions postérieures, [290] complète ces théories qui figuraient seules dans la première. Tout en maintenant ses conclusions, il a pris une connaissance plus exacte du mécanisme et du rôle des banques, et il ne leur conteste pas certains avantages réels. Le sage emploi du papier-monnaie est susceptible d'accroître l'activité et le crédit, et il y a là une compensation suffisante à la perte des espèces : « On sait bien de quel avantage il est pour un marchand de pouvoir, au besoin, escompter ses billets: tout ce qui facilite (202) cette nature d'opération est favorable au commerce général d'un Etat [291]. »

 

Cette modification, survenue dans la pensée de Hume, semble bien avoir été produite par les observations qu'il fut amené à faire, sur les banques qui fonctionnaient dans la Grande-Bretagne. Il signale la facilité qu'a la Banque d'Angleterre de faire ce genre de crédit, dont il vient de parler, grâce à la faculté de donner ses billets en paiement. La circulation des billets de la Banque, suivant une progression rapide, était passée de 2.000.000 de Liv. st. en 1721 à 3.900.000 Liv. st. En 1754 [292]. Il cite également la banque de crédit, qui venait d'être fondée à Edimbourg, et la considère comme « une des idées les plus ingénieuses, qui aient jamais été appliquées dans le commerce [293]. » Elle consiste à permettre à l'emprunteur, qui a fourni une garantie, sur quelqu'un de ses biens : mobilier, marchandises, créances, vaisseaux, etc., de retirer, en tout ou en en partie, une somme égale à la garantie, quand il lui plaît. L'intérêt n'est payé qu'en cas de prélèvement ; le remboursement se fait également par fractions, au gré de l'emprunteur et l'intérêt correspondant cesse de courir du jour même du remboursement. Hume voit dans cette organisation le double avantage de pouvoir, en quelque sorte, « monnayer ses biens » et de ne payer d'intérêt que si, et au moment où, on emploie la somme que l'on (203) emprunte. Les marchands soutiennent ainsi réciproquement leur crédit par la facilité qu'ils ont de se procurer de l'argent chez leurs confrères. Enfin, certains marchands de Glasgow avaient fondé des banques d'émission de billets de dix schellings qu'ils utilisaient eux-mêmes. Mais le crédit de ces marchands était si bien établi que ces billets se répandirent dans tout le pays et passèrent comme de l'argent dans tous les paiements. Hume, parvenu cette fois à la vérité, décrit, comme A. Smith le fera plus tard, l'action utile des banques ainsi constituées. « C'est ainsi, dit-il, qu'un capital de 5000 livres suffit pour accomplir les mêmes opérations qu'un capital qui aurait été cinq ou six fois plus élevé ; les négociants purent faire le commerce sur une plus large échelle et se contenter de bénéfices moindres sur chaque transaction [294]. »

 

Hume éprouve, malgré tout, quelque peine à se déclarer pleinement partisan des banques. Il leur fait deux reproches : l'un, c'est de faire disparaître les métaux précieux, l'autre de donner de trop grandes facilités au crédit. On pourrait trouver dans l'organisation des banques modernes le souci de pourvoir à ces deux dangers.

 

 

§ II. — Le Crédit public [295].

 

 

Pour fournir aux besoins pécuniaires de l'Etat, deux (204) procédés peuvent être employés : l'un, presque exclusivement pratiqué dans l'antiquité, consiste à accumuler un trésor, à faire des provisions, pendant la paix, pour les besoins de la guerre. Au contraire, les Etats modernes, renonçant à cette pratique, recourent de préférence aux emprunts publics.

 

Les trésors accumulés, dans l'antiquité, ont été considérables, et Hume trouve, dans leur constitution, une application des principes qu'il a posés en matière de circulation monétaire. Nous savons, en effet, ce qu'il advient d'un pays où le stock monétaire est insuffisant ; le bas prix du travail et des marchandises constitue, à son avantage, une sorte de monopole qui fait affluer chez lui l'argent étranger. Si donc, un monarque économe soustrait à la circulation une partie des espèces, les enferme, les « tient sous clef», à l'abri de toute communication avec le dehors, le résultat produit sera le même que dans l'hypothèse précédente. De même, si deux liquides communiquent, leur niveau sera identique ; si l'on supprime la communication, rien n'empêche plus d'élever l'un d'eux à n'importe quelle hauteur. Dans ces conditions, « il ne semble pas qu'il y ait de limites nécessairement posées, par la nature des choses, à la pratique de la thésaurisation. Une petite ville comme Genève, suivant cette politique pendant des siècles, pourrait accumuler les neuf dixièmes de la circulation de l'Europe [296]. »

 

Ainsi s'explique la constitution des trésors antiques : les 100.000 talents réunis par les Athéniens, le trésor de (205) la Macédoine d'où Paul-Emile rapporta plus de 40 millions sans l'épuiser, les 45 millions du canton de Berne, le trésor des Ptolémées, etc.

 

Hume ne se dissimule pas les inconvénients et les dangers de cette pratique. Il convient que « son caractère destructeur de richesses » doit la faire blâmer, quelle se heurte à un obstacle, en apparence, invincible qui vient de la nature de l'homme. Les conséquences politiques en seraient, par suite, désastreuses : « Un Etat faible, possédant un trésor énorme, deviendrait bientôt la proie de quelques-uns de ses voisins plus pauvres, mais plus puissants. Un grand Etat dissiperait ses richesses dans des projets dangereux et mal conçus, et détruirait probablement, en même temps que sa fortune, quelque chose de beaucoup plus précieux, à savoir l'activité, la moralité et le nombre de ses habitants. Dans ce cas, le fluide élevé à une trop grande hauteur, éclate et brise le vaisseau qui le contient, et se mêlant lui-même à l'élément environnant retombe bientôt à son niveau naturel [297]. »

 

Cependant, à condition d'une sagesse et d'une prudence attentives, Hume préfère l'expédient antique à l'expédient moderne lorsqu'il s'agit de donner une solution aux difficultés financières des Etats. Pour l'Etat comme pour l'individu, il importe de régler ses opérations sur ses ressources. On ne saurait approuver un individu qui dépenserait sans compter, qui se lancerait dans des entreprises sans rapport avec ses moyens et qui compterait sur le hasard ou sur des expédients (206) temporaires pour régler ses comptes. Or, l'Etat, dans une sphère plus vaste, avec des ressources et des dépenses plus considérables, doit s'inspirer de la même sagesse ; s'il compte, lui aussi, sur des expédients temporaires, c'est-à-dire, sur des emprunts, et cela de plein gré, sans y être poussé par les circonstances mêmes, « ce n'est pas la nécessité, mais sa propre folie qu'il faut accuser des malheurs dont il peut être la victime » [298].

 

Si l'abus de la thésaurisation peut pousser l'Etat à des entreprises téméraires, son usage, soigneusement réglé,  peut avoir le plus salutaire effet dans les nécessités les plus pressantes de la politique. Après une crise grave, après une guerre ruineuse, le gaspillage et la dévastation qu'elle entraîne, l'ouverture du trésor public, mettant l'Etat dans cette situation que nous avons décrite avec Hume, sous le nom de « période intermédiaire », donne un encouragement temporaire à l'activité industrielle, et atténue, en quelque mesure, les conséquences désastreuses de la guerre. Enfin et surtout, recourir au trésor éviterait de recourir à l'emprunt, et il faut bien reconnaître que la préférence de Hume est faite surtout des craintes que lui inspirent les circonstances, la situation financière des grands Etats européens, le danger qu'il voit à l'accroissement des dettes publiques et aux paradoxes des politiciens qui poussent les gouvernants dans une voie qui doit, selon lui, mener fatalement à la pauvreté, à l'impuissance et à la soumission aux nations étrangères.

 

Aussi bien, le pessimisme de Hume semblait justifié. (207) La dette publique de l'Angleterre qui, avant 1694, était à peu près nulle, apparaît à cette date sous sa forme moderne avec le prêt de 1,200,000 Liv. st., fait par la banque qui vient de se fonder. Le remboursement de cette somme n'était, en effet, pas prévu. On avait seulement fixé les conditions du paiement des intérêts. La dette nationale anglaise devait suivre une rapide progression. D'après Roscher, cette progression est la suivante :

 

1689 (Guillaume III)…….. 664.000 Liv. st.

1702 (Reine Anne)……….. 16.394.000 —

1714 (Georges Ier, guerre de la succession d'Espagne)…. 54.145.000 —

1727 (Georges II)…….. 52.092.000 —

1763 (Guerre de la succession d'Autriche)…..138.865.000 —

 

Il faut y joindre, en intérêts et en frais d'administration :

 

1689…………………………….. 39.8OOLiv. st.

1702……………………………… 1.310.900 —

1714………………………………. 3.351.300 —

1727……………………………….. 2.217.500 —

1763……………………………… 4.852.000 [299].

 

En France, la situation n'était pas plus rassurante. La dette publique, à la mort de Mazarin, montait en intérêts à 27,500,000 livres, et en capital à 500 millions. Colbert réduisit l'arrérage des rentes à 8 millions, mais, six ans après sa sortie des affaires, il remontait à 11,700,000 livres. « A la mort de Louis XIV, la dette paraît avoir été de 1.925 millions ce qui ferait aujourd'hui, en se réglant sur le prix comparé des blés aux deux époques, 3 milliards 82 millions [300]. » Enfin était venu le « Système » de Law, qui n'avait pas peu contribué à la dette de 161,466,000 livres de rentes que Necker devait reconnaître, dans son compte-rendu à l'Assemblée nationale.

 

L'opinion publique restait étrangement calme au sujet de ce danger. « Je dois avouer, disait Hume, qu'une étrange indifférence, résultat d'une longue habitude, se trouve répandue dans toutes les classes de la société au regard des dettes publiques, assez semblable  à celle dont les théologiens se plaignent, avec tant de véhémence, en ce qui touche leurs doctrines religieuses [301]. » Bien plus, les publicistes tendaient plutôt à encourager les gouvernements dans cette voie. Berkeley avait assimilé les emprunts publics à des mines d'or. Voltaire, en 1738, disait, à propos de l'ouvrage de Dutot : « Un Etat qui ne doit qu'à lui-même ne peut s'appauvrir, et ces dettes mêmes, sont un nouvel encouragement de l'industrie [302]. » Melon, dans son Essai sur le Commerce, commentait, sans le contredire, un mémoire anglais paru, en 1731, et qui tendait à « prouver qu'un Etat devenait plus florissant par ses dettes ». Lui-même, émettait l'avis que « les dettes d'un Etat sont (209) des dettes de la main droite à la main gauche, dont le corps ne se trouvera point affaibli, s'il a la quantité d'aliments nécessaires, et s'il sait les distribuer » [303]. L'engouement pour ce mode nouveau, proposé aux Etats de se procurer des ressources était général et il ne devait, d'ailleurs, que croître dans la suite. Bientôt, Price [304] allait énoncer le principe de l'amortissement et porter l'enthousiasme à son comble. Pinto [305] pouvait ainsi affirmer que les dettes publiques accroissaient la richesse de l'Etat de tout le montant de leur capital.

 

Une situation aussi inquiétante, acceptée de gaîté de Cœur par le public, ne pouvait laisser Hume indifférent. Son Essai sur le Crédit public est une réaction vigoureuse contre cet état d'esprit, et il tente d'y montrer, sous son vrai jour, le danger et la catastrophe auxquels s'exposent les Etats. Il avait été précédé, dans cette voie, par les projets chimériques d'Archibald Hutcheson [306] qui, en 1721, avait proposé que le remboursement des dettes publiques fût opéré par une contribution générale, fournie par tous les citoyens, suivant leur fortune. Ce n'est pas l'Etat, disait-il, qui est débiteur, c'est à chacun de nous qu'une part de la dette publique incombe, en fait, sous la forme des impôts. Ce serait éviter leurs frais de perception que d'apporter librement son (210) contingent à la somme qui libérerait l'Etat de sa dette. C'était ne pas voir, comme Hume le remarque justement, d'une part, « que le travailleur pauvre paye une part considérable des impôts par sa consommation annuelle et que, néanmoins, il ne pourrait pas, en une fois, débourser une part proportionnelle de la somme nécessaire. D'autre part, la fortune mobilière se dissimulerait, en pareil cas, et toute la charge incomberait à la propriété foncière [307]. »

 

Dans la doctrine, Montesquieu, quoique grand admirateur de l'amortissement, « opération d'autant plus heureuse que le succès en augmente tous les jours » [308], signalait les inconvénients des dettes publiques, sans en voir, ajoutait-il les avantages. Il leur reprochait en particulier :

 

1) De permettre aux étrangers, s'ils possèdent beaucoup de papiers qui représentent une dette, de tirer, tous les ans, une somme considérable de la nation.

 

(211) 2) D'élever le prix du travail, par suite des impositions levées pour le paiement des intérêts de la dette.

 

3) D'entretenir dans l'Etat toute une classe de rentiers oisifs, de telle sorte, disait-il, qu'on donne des commodités pour travailler à ceux qui ne travaillent point, et des difficultés pour travailler à ceux qui travaillent [309].

 

Hume se propose de discuter les « maximes absurdes », dit-il, qui ont cours de son temps et qui, au lieu d'être considérées seulement comme des jeux d'esprit de rhéteur, sont admises par de grands ministres et par tout un parti politique. Suivant son habitude, il commence par de larges concessions aux doctrines qu'il va combattre II reconnaît que les dettes nationales, sous la forme de valeurs d'Etat, deviennent un instrument de circulation commode et très apprécié; qu'elles constituent un placement utile pour les commerçants et que le bénéfice qu'elles leur procurent leur permet d'abaisser leurs profits commerciaux, au grand avantage des consommateurs et de la diffusion du « refinement ». En outre, cet état de choses maintient dans le commerce une catégorie d'hommes demi-marchands, demi-rentiers, qui maintiennent le taux des bénéfices à des proportions convenables, par suite de la concurrence qu'ils entretiennent et qui, autrement, achèteraient des terres, et deviendraient des propriétaires campagnards, classe sociale beaucoup moins utile au progrès.

 

Mais ces avantages lui semblent insuffisants à balancer les inconvénients des dettes publiques, qu'il déclare être les suivants :

 

(212) 1) Elles déterminent une affluence peut-être trop considérable de population et de richesses à la capitale, par les sommes importantes perçues en province pour le paiement de l'intérêt, et peut-être aussi par les avantages commerciaux, précédemment énumérés, qu'elles donnent aux marchands de la capitale sur ceux du reste du royaume [310].

 

2) Elles font hausser les prix au-dessus de leur niveau normal, comme le ferait du papier-monnaie.

 

3) Elles élèvent le prix du travail et accablent la classe la plus pauvre.

 

4) Elles font l'Etat tributaire de l'étranger, « ce qui peut amener avec le temps l'émigration au dehors de notre population et de notre industrie ».

 

5) Elles entretiennent une classe de gens oisifs, inactifs et inutiles, « catégorie de gens sans relation aucune avec l'Etat et qui peut jouir de ses revenus sur tel point du globe où il leur plaira d'établir leur résidence, qui naturellement, viennent s'enterrer d'eux-mêmes dans la capitale ou dans les grandes villes, et qui se laissent aller à une sorte de léthargie, entourée d'un luxe excessif et bête, n'ayant plus ni entrain, ni ambition, ni jouissance [311]. »

 

Au point de vue politique, c'est un sophisme extravagant que de voir dans les dettes publiques un accroissement de la richesse nationale. Il viendra, en effet, un moment où les impôts ne pourront plus suffire au paiement des intérêts. Si donc le roi est devenu absolu, ce (213) qui est le plus probable, il tiendra les rentiers à sa merci et fournira à ses dépenses au moyen d'exactions commises sur eux et sans cesse renouvelées. S'il n'est pas absolu et qu'il ait besoin de leur consentement, il ne lui sera pas possible de l'obtenir, car les rentiers n'admettront jamais un impôt spécial et pesant uniquement sur eux. L'Etat est ainsi conduit à cette alternative désespérée : ou la tyrannie ou la ruine.

 

Hume se flatte-t-il de remonter le courant d'opinion dont-il estime si dangereuses les conséquences ? Une telle illusion serait peu en harmonie avec sa nature. Il s'est borné à faire voir le péril et, très sceptique sur son pouvoir d'y remédier, il se pose cette question, quelque peu empreinte de découragement, mais merveilleusement caractéristique de son esprit spéculatif et, si l'on peut dire, de sa manière : « Comment tout cela finira-t-il ? »

 

Le crédit public va mourir, mais, comment mourra-t-il ? et il se plaît à lui découvrir trois sortes de trépas.

 

Le crédit public peut « mourir de la main du docteur ». Il surviendra quelque chimérique faiseur de projets, comme Hutcheson. Il proposera un remède fantastique auquel le crédit public, probablement déjà ébranlé, ne résistera pas. Le cas s'est produit en France pendant la Régence.

 

Le crédit public peut « mourir de mort naturelle. Les emprunts ne sont plus couverts, les impôts ne rentrent plus. L'Etat réclame en vain de l'argent. En même temps une guerre éclate, car les princes et les Etats n'ont pas cessé de se quereller, « semblables à des gens qui exécuteraient le jeu de bâton dans un magasin de porcelaines. » Dans cette nécessité pressante, que faire ? (214)  L'Etat a le droit de se conserver par tous les moyens. Or, il y a dans le trésor l'argent qui doit payer les intérêts du trimestre. « Le besoin crie, la crainte presse, la raison exhorte, la pitié seule proteste : l'argent sera immédiatement saisi pour être employé au service courant et on protestera, peut-être, dans les formes les plus solennelles, qu'on en opérera la restitution immédiate. » C'est donc la banqueroute. « Tout l'édifice déjà chancelant croule à terre et ensevelit des milliers d'êtres sous ses ruines [312]. »

 

La situation peut, dans une autre hypothèse, se prolonger ; même après une banqueroute, le crédit peut refleurir. Les hommes sont ainsi faits : « Les mêmes tours exécutés mille et mille fois les attrapent toujours. Les sommets de la popularité et du patriotisme sont toujours les chemins battus qui mènent au pouvoir et à la tyrannie, comme la flatterie est le chemin de la perfidie, les armées permanentes celui du gouvernement arbitraire et la gloire de Dieu celui de l'intérêt temporel du clergé [313]. » L'Etat, débiteur « qu'aucun homme ne peut forcer à payer », peut, de son côté, considérer comme de son intérêt d'éviter la banqueroute. Les chambres peuvent avoir intérêt à ne pas y recourir, au moins volontairement. Mais alors le crédit public va « mourir de mort violente ». Il viendra un moment où le pouvoir sera à bout d'expédients, où les hommes, lassés de la lutte et paralysés par les charges de toute sorte, auront perdu la faculté de s'indigner des actes des Etats voisins. L'un d'eux, après avoir accompli quelque conquête (215) sans être troublé, se tournera contre le pays épuisé et ses habitants tomberont, eux et leurs créanciers, à la merci du conquérant.

 

Telles sont les réflexions que suggère à Hume l'étude du crédit public. Les hypothèses désespérées qu'il évoque ne se sont pas encore réalisées. Il a d'ailleurs, reconnu, prudent de ne pas leur assigner de date précise, se contentant de rappeler ces astrologues du roi Henri IV qui, chaque année, prédisaient sa mort, et auxquels le roi avait coutume de répondre que « ces coquins auraient à la fin raison ». Toutefois l'événement fatal ne fait pour lui aucun doute, et il y aurait peut-être profit à rechercher si les temps ne sont pas proches, où paraîtront les signes qui feraient, de ses prévisions, des prophéties véritables. Il est indispensable que ces graves questions ne soient tranchées qu'avec une prudence scrupuleuse et un souci, trop facilement oublié, de conséquences, qui toucheront nos descendants peut-être plus que nous-mêmes. Rien ne saurait mieux que les pages vivantes de Hume; faire ressentir cette crainte salutaire de l'avenir.

 

 

CHAPITRE VI

 

LES IMPOTS

 

 

I. — Les formes historiques de l'impôt.

II — A quel titre l'impôt est perçu.

III. — Effets de l'impôt sur la production.

IV. — Les diverses sortes d'impôts. La répercussion des impôts. Discussion de l'impôt des physiocrates.

V. — La perception des impôts.

 

L'Etat a deux moyens principaux de se procurer les ressources qui lui sont nécessaires ; nous avons, avec Hume, étudié le premier, c'est-à-dire, l'emprunt. Il y en a un second, et c'est le dernier qui retienne spécialement l'attention de Hume ; nous voulons parler de l'impôt. Hume traite de l'impôt aux deux points de vue, théorique et pratique, que comporte la question. Il recherche quelle est sa nature et sa raison d'être. Il recherche ensuite quels sont les meilleurs impôts, en tenant compte des plus ou moins grandes difficultés de leur perception et de la détermination de leur incidence.

 

A toutes les époques de la vie sociale, on retrouve l'impôt, sous des formes diverses, mais consistant toujours, essentiellement, en une contribution de chacun des membres de la société aux dépenses communes. Hume distingue deux de ces formes qui apparaissent successivement dans l'histoire des sociétés.

 

(217) Dans une première période, qui correspond à celle de l'économie naturelle, la circulation monétaire n'est pas assez abondante pour que les impôts soient payés en espèces. Ils le sont donc en nature. Les individus occupés à la production exclusive des richesses, qu'ils consomment eux-mêmes ou emploient dans leur entourage immédiat, ne se soucient guère des échanges. Leur richesse consiste, non pas en argent, mais en produits matériels. Dans ces conditions, le souverain ne peut exiger que des contributions en denrées et en marchandises. Tout au plus, peut-il demander de l'argent aux villes principales. Il en résulte une diminution du revenu public à deux égards : d'abord une quotité insuffisante de richesse métallique— d'autre part, diminution du pouvoir d'achat de cette insuffisante richesse métallique, qui se manifestera lors de l'acquisition des produits nécessaires à l'Etat et qui ne lui seront pas apportés en nature. En effet, dans cet état de circulation rudimentaire, les prix se maintiennent élevés [314].

 

Dans ces conditions, l'Etat voit le développement de sa puissance fatalement entravé, même au point de vue politique. « Comme des impositions levées d'une manière si incommode ne peuvent être fort avantageuses au prince, il ne peut dans cette position, être puissant, parce qu'il lui est impossible de soudoyer autant de troupes de terre et de mer que si son pays abondait en or et en argent [315]. »

 

Cette situation, générale aux siècles précédents, dans (218) tous les Etats de l'Europe, est encore considérée par Hume comme étant celle des pays qui sont sous la domination de l'Autriche. Nous avons déjà signalé l'infériorité qu'ils tiennent de la circulation insuffisamment active de leurs espèces métalliques.

 

Au temps de Hume, cet état de choses a, en grande partie, disparu. On peut donc étudier les impôts dont le paiement se fait en argent. La première question qui se pose est de savoir quelle est leur raison d'être.

 

Montesquieu, qui s'était occupé de la question, définit l'impôt « une portion que chaque citoyen donne de son bien pour avoir la sûreté de. l'autre ou pour en jouir agréablement [316]. » Hume, lui aussi, entend qu'il s'agit de rémunérer l'Etat du service qu'il rend à l'individu. Ce dernier doit s'imposer les sacrifices nécessaires à la conservation et au bon fonctionnement du gouvernement.

 

« Il n'est que juste, dit-il, qu'il se soumette lui-même aux mêmes rigueurs, si l'expression se justifie, dans l'intérêt de l'Etat qui lui donne sa protection [317]. »

 

Quel sera sur la production l'effet de l'établissement de l'impôt ? Hume cite comme une maxime courante de son temps, celle qui se formule ainsi : « Toute taxe nouvelle crée, chez celui qui y est soumis, une faculté nouvelle de la supporter et toute augmentation des charges publiques accroît proportionnellement l'activité industrielle du peuple [318]. » En effet, Montesquieu consacre un chapitre à démontrer « que c'est mal (219) raisonner de dire que la grandeur des tributs soit bonne par elle-même [319]. »

 

Hume discute plus attentivement la proposition, que nombre de faits lui semblent, au premier abord, justifier. Nous savons qu'il estime nécessaires à la prospérité d'un pays certaines difficultés naturelles, qui entretiennent dans le peuple l'activité et l'énergie. C'est ainsi que, dans l'Essai sur le commerce, il attribue « la pauvreté du bas peuple en France, en Italie et en Espagne, aux richesses plus grandes du sol et à la bonté du climat [320]. » Au contraire, les peuples des tropiques sont desservis par la fertilité naturelle de leurs pays. Il cite, après W. Temple, l'exemple des Hollandais qui doivent leur merveilleuse activité à leurs désavantages naturels. Il cite l'exemple des États prospères de l'antiquité et des temps modernes, et trouve, avec chacun une confirmation nouvelle du principe. L'impôt, charge artificielle, ne va-t-il pas produire un effet semblable ?

 

Hume reconnaît la part de vérité que contient la maxime en matière fiscale. C'est que, en effet, lors de rétablissement d'une taxe nouvelle, sur les objets ordinairement consommés par le peuple, celui-ci peut, en une certaine mesure, retrancher quelque chose de son genre de vie, ou augmenter le prix de son travail, et faire, retomber le poids de la taxe sur les riches, mais, il peut aussi , et le cas est fréquent lorsque l'imposition est établie avec réflexion et graduellement, augmenter (220) sa force de travail et produire davantage pour se procurer le même bien-être.

 

Si Hume n'adhère pas complètement à la maxime et ne la propose pas comme une règle générale, c'est qu'elle est très exposée à entraîner des abus, et qu'il est très difficile de déterminer la limite exacte de son application. Il y a là cette question délicate, au premier chef, qui consiste à préciser, avec Bastiat, les éléments communistes qui peuvent exister dans un régime individualiste. L'homme d'Etat doit sentir à quel moment l'intérêt personnel va se trouver découragé, et il y a là quelque chose de si variable, de si subjectif et de si personnel, que la sagesse semble bien exiger l'oubli de la maxime, lorsqu'il s'agit d'établir un impôt nouveau ; elle invite à s'inspirer seulement de la nécessité réelle, et à laisser à l'avenir le soin de prouver l'innocuité possible de la charge nouvelle.

 

Hume apprécie, en quelques lignes, les différentes sortes de taxes. Il exprime, très nettement, sa préférence pour les taxes de consommation, que déjà Montesquieu avait remises en honneur. « Les droits sur les marchandises, disait ce dernier, sont ceux que les peuples sentent le moins, parce qu'on ne leur fait pas une demande formelle. Ils peuvent être si sagement ménagés que le peuple ignorera presque qu'il les paye [321]. » Il insistait, ensuite, sur la nécessité qu'il y a à ce que le droit soit payé par celui qui vend la marchandise, et non par celui qui l'achète, et à ce que ce droit soit modéré, afin de conserver à l'acheteur l'illusion de payer le prix naturel de l'objet.

 

(221) Hume relève, avec beaucoup de précision, le double avantage de cette taxe : 1) d'être dissimulée dans le prix de la marchandise, de passer inaperçue du consommateur; 2) d'être, dans une certaine mesure, facultative. « Les meilleures taxes sont celles qu'on perçoit sur les objets de consommation et particulièrement sur les objets de luxe, parce qu'elles sont le moins senties par la population. Elles paraissent, dans une certaine mesure, volontaires, car on peut limiter à sa guise l'usage de l'objet taxé, on le paye graduellement et insensiblement. Elles ont pour conséquence naturelle la sobriété et l'économie, si on les établit judicieusement, et, comme elles se fondent avec le prix naturel de la marchandise, le consommateur ne s'en aperçoit guère. Leur unique désavantage est que la perception en est

coûteuse [322]. »

 

Le grand avantage de ces taxes, c'est qu'elles se limitent d'elles-mêmes. L'homme d'Etat qui les établit sait, par le revenu même qu'elles lui procurent, si elles doivent être maintenues ou supprimées. Au contraire, les autres taxes sont susceptibles d'être progressivement augmentées, jusqu'à épuisement de la richesse nationale, sans que le législateur se rende immédiatement compte du mal fait au pays. De plus, elles sont arbitraires, inégales et injustes.

 

Les taxes sur les propriétés ont contre tous ces défauts, un seul avantage : d'être levées sans frais.

 

Les taxes de capitation sont susceptibles d'une augmentation indéfinie et se prêtent trop (222) complaisamment aux abus des gouvernants à court d'argent [323].

 

Hume en arrive ainsi à l'impôt sur la terre, à l'impôt unique des physiocrates et il le critique très vivement, non seulement dans son Essai sur les taxes, mais aussi dans sa correspondance avec Turgot.

 

Dans la doctrine physiocratique, la terre, qui est seule à produire de la richesse, doit seule être frappée de l'impôt. Que si l'on outrepasse cette règle, la nature des choses n'en sera pas, pour cela, modifiée. Si l'on établit, par exemple, des impôts indirects, destinés à atteindre des artisans, c'est-à-dire des non-producteurs, la charge n'en tombera pas moins, en fin de compte, sur la terre, mais on aura introduit, dans l'administration fiscale, une complication inutile et des frais en pure perte. Cette complication est faite des efforts de chaque classe sociale pour rejeter l'impôt sur une autre, jusqu'à ce qu'il atteigne la terre qui, seule, est à même de le payer. Si donc l'on propose d'établir un impôt unique sur la terre, c'est que toutes les taxes retombent en fin de compte sur elle. On ne peut supposer qu'il en soit ainsi, qu'en admettant qu'au cas d'une imposition nouvelle, l'artisan va élever le prix de son travail et demander une augmentation de salaire. Mais, c'est aller contre l'expérience et la raison. En 1766, Hume écrivant à Turgot lui demande comment il peut donner pour une vérité certaine que toutes les taxes retombent sur les propriétaires fonciers : « Vous savez, ajoute-t-il, qu'aucun gouvernement, dans quelque siècle ou dans quelque pays que ce soit, ne s'est jamais appuyé sur cette hypothèse ; on a toujours supposé que les taxes pèsent sur ceux qui les payent, en consommant les produits, et cette règle universelle, jointe à l'apparence évidente des choses, laisse au moins place au doute [324]. » Dans une autre lettre, il l'ait appel à l'expérience : « La main-d'œuvre est plus chère dans le canton de Neufchâtel et dans d'autres parties de la Suisse, où il n'y a pas de taxes, que dans les provinces avoisinantes de France où il en existe beaucoup. Il n'y a presque pas de taxes dans les colonies anglaises ; cependant, la main-d'œuvre y est trois fois plus chère que dans aucun pays d'Europe. Il y a de lourdes taxes sur la consommation en Hollande, et la République ne possède pas de terres sur lesquelles elles puissent retomber [325]. »

 

Hume maintient donc que le prix du travail dépend, non pas des taxes, mais de la quantité des offres du travail et de la quantité de la demande. C'est en vain que l'artisan exigerait un salaire plus élevé. Le manufacturier qui l'emploie ne saurait le lui donner sans être dans l'impossibilité de fournir sa marchandise au marchand qui va l'exporter. En effet, ce dernier ne peut élever le prix qu'il donne du produit, sans se fermer le marché étranger. Les lois de la concurrence s'opposent donc à une augmentation de salaires. De même si nous considérons, non plus le commerce extérieur, mais l'industrie intérieure, une augmentation de salaire attirerait une telle affluence de travailleurs que la concurrence y (224) réduirait bientôt les salaires à leur taux antérieur. Donc, en cas de taxe nouvelle, l'artisan n'a pas le moyen d'en rejeter la charge sur le propriétaire foncier. Il n'a que la ressource de vivre un peu plus mal ou de travailler davantage.

 

D'autre part, est-il exact que les propriétaires fonciers soient les victimes désignées de l'incidence des impôts ? Hume ne le croit pas. Tout homme essaye de se soustraire au fardeau des impôts, et chaque classe de contribuables possède, à cette fin, des ressources spéciales et des moyens divers. Il y a là une lutte, dont on ne saurait prévoir l'issue. Si le propriétaire foncier était à ce point désarmé, il aurait été, depuis longtemps et sans l'intervention d'aucune taxe, complètement ruiné: « A la vérité, tous les commerçants fondraient sur lui volontiers et se le partageraient, s'ils le pouvaient, mais ils ont toujours cette tendance, lors même qu'il n'y a pas de taxe du tout. Les mêmes moyens par lesquels le propriétaire se garde contre l'égoïsme oppressif des commerçants avant la taxe, le servent après, l'aident à en faire peser la charge sur eux comme sur lui [326]. »

 

Non seulement enfin, il en peut être, mais il en doit être ainsi ; il faut que chaque classe contribue, par elle-même, aux dépenses communes. Nous savons que Hume attribue au commerce, contrairement aux physiocrates, la faculté de faire naître un produit net, et de donner, à ceux qui s'y adonnent des revenus très considérables, en même temps que très légitimes. « Je vous prie aussi de considérer, dit-il à Turgot, que, indépendamment (225) des propriétaires fonciers et des pauvres travailleurs, il y a, dans toute nation civilisée, un corps très considérable et très opulent, qui emploie ses capitaux dans le commerce et qui jouit d'un revenu important en donnant du travail à la classe plus pauvre. Je suis persuadé qu'en France et en Angleterre, les revenus de cette nature sont plus considérables que ceux qui proviennent de la terre... Maintenant, il est très juste que ceux-ci payent pour l'entretien de la communauté, ce qui ne peut arriver que lorsque les taxes sont assises sur la consommation. Il me semble n'y avoir aucun prétexte de dire que cette catégorie de contribuables est contrainte de rejeter ses taxes sur les propriétaires fonciers, car ses bénéfices et ses revenus peuvent certainement supporter un prélèvement [327]. »

 

Il nous reste à dire un mot de l'impôt et de sa perception en général. De tout ce qui précède, il résulte que Hume estime nécessaire d'apporter la plus grande réserve à la création d'un impôt nouveau. Il dirait volontiers, avec Montesquieu : « Pour bien fixer ces revenus, il faut avoir égard et aux nécessités de l'Etat et aux nécessités des citoyens. Il ne faut point prendre au peuple sur ses besoins réels pour des besoins de l'Etat imaginaires [328]

 

Ce qu'il faut surtout, c'est que l'imposition ne prenne pas le caractère d'une sorte de « punition de l'activité ». Les services que l'individu doit demander à l'Etat sont peu nombreux : de même leur prix doit être réduit au minimum.

 

 (226) La perception des impôts est d'autant plus facile que la nation se trouve plus près de l'état idéal de « refinement ». C'est la richesse des individus qui fait la richesse de la nation, mais nous savons qu'il faut entendre cette richesse des individus sans inégalité excessive dans les conditions. Hume signale, en effet, le rôle de l'égalité des fortunes en matière fiscale. « Elle augmente, dit-il, la puissance de l'Etat en rendant les taxes et les impositions d'une perception plus facile. En effet, lorsqu'un petit nombre de personnes possèdent toutes les richesses d'une nation, il est nécessaire que, dans le cas de besoin public, elles soient assujetties à de très fortes contributions ; mais, lorsque les richesses sont partagées entre un grand nombre de mains, chaque contribuable supporte plus facilement le fardeau des charges publiques et les impositions peuvent être payées sans apporter de changement remarquable dans la façon de vivre ordinaire [329]. »

 

C'est ainsi que D. Hume continue l'œuvre des Boisguilbert et des Vauban qui, avant lui, avaient insisté avec tant de force sur les dangers d'impôts trop lourds ; on ne saurait dire que ces idées soient encore à la mode aujourd'hui. Bien d'autres préoccupations sont nées, depuis le temps où cette question pouvait s'étudier à un point de vue purement économique, et les législateurs modernes peuvent dire, eux aussi, qu'ils ont changé tout cela. « On se préoccupe aujourd'hui beaucoup moins, dit M. Ch. Gide [330], de chercher l'impôt le plus (227) productif ou le moins vexatoire que de chercher l'impôt le plus couronne à la justice : on tend même à chercher dans l'impôt un moyen de corriger l'inégale répartition des richesses ; en un mot, on se place au point de vue social et politique plutôt qu'au point de vue économique et fiscal. »

 

Il ne nous appartient pas de juger ce courant nouveau. Diverses sont les formes que peut revêtir la science économique, divers sont les chemins qui peuvent mener à la vérité. Mais, à tous ceux que préoccupe la recherche d'une vie sociale meilleure, il peut ne pas être inutile de rappeler le souvenir d'un homme, qui, sans méconnaître toute la différence qui existe entre le mieux qu'on rêve et la réalité, comprit quelle scrupuleuse attention est nécessaire, lorsqu'il s'agit de toucher en quelque manière aux conditions d'exercice de l'activité humaine.

 

 

(231) TROISIÈME PARTIE

 

L'INFLUENCE DE D. HUME

 

 

Nous avons jusqu'ici tenté de donner de l'œuvre de Hume une idée aussi complète que possible, d'abord en ce qui concerne ses conceptions sociales de portée générale, puis en ce qui concerne les problèmes économiques qui ont spécialement retenu son attention.

 

Notre tâche serait manifestement inachevée, si nous ne recherchions pas maintenant quelle a été l'action exercée sur la science économique par ce génial penseur, dont l'influence n'a été étrangère à aucun mouvement important de la pensée moderne.

 

C'est, à notre avis, mutiler l'œuvre de Hume et la dénaturer que de n'y voir qu'un essai pour déblayer le terrain que d'autres auraient fécondé. Nous avons suffisamment montré, au cours de cette étude, sur quels points d'ordre moral, psychologique, sociologique et économique avaient porté les critiques de Hume. C'est à son influence positive que nous voulons maintenant nous attacher surtout.

 

Nous rapprocherons d'abord Hume des physiocrates et nous tenterons d'établir les différences essentielles de ces deux systèmes. Nous mettrons en opposition les (232) liens qui unissent l'œuvre économique de Hume à l'économie individualiste et libérale sortie d'A. Smith. Nous suivrons sa trace jusque dans l'utilitarisme de Stuart Mill. Nous terminerons en montrant rapidement comment le concept économique lui-même s'est transformé depuis Hume, les tendances nouvelles qui apparaissent aujourd'hui et comment Hume, par une sorte d'intervention posthume, permet d'apprécier ces tendances.

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

D. HUME ET LES PHYSIOCRATES

 

 

I. —Relations de fait entre Hume et les Physiocrates.

II. — Philosophie rationaliste et conclusion sociologique des physiocrates.

III. — Associationnisme, naturalisme et utilitarisme individualiste de Hume.

 

 

L'école individualiste libérale s'est formée sous l'action de deux influences différentes : l'une est française et d'esprit sociologique ; elle remonte aux physiocrates. L'autre est anglaise et remonte à A. Smith, mais plutôt à D. Hume, où elle se rencontre, pour ainsi dire à l'état pur, sans aucun mélange de ces théories physiocratiques qui ont pénétré chez A. Smith.

 

Montrer la différence d'origine et d'essence de ces deux courants de la pensée économique, nous permettra de déterminer la direction précise où s'est exercée l'influence de Hume.

 

Les Discours politiques de Hume (1752) parurent avant les principaux écrits physiocratiques. Le Tableau Economique de Quesnay est de 1758. La Philosophie rurale du Marquis de Mirabeau est de 1763 ; enfin l'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques de Mercier-Larivière est de 1767.

 

(234) Les Discours politiques furent traduits et se répandirent en France dès 1752, et surtout depuis 1754, avec un grand succès. En 1754, le traducteur, l'abbé Le Blanc, écrit à Hume : « Vos Discours politiques vous ont, comme je m'y attendais, donné ici la plus haute réputation... Nos ministres même n'en sont pas moins satisfaits que le public. M. le comte d'Argenson, M. le maréchal de Noailles, en un mot tous ceux qui ont ici part au gouvernement ont parlé de votre ouvrage, comme d'un des meilleurs qui aient jamais été faits sur ces matières [331]. » Le Marquis de Mirabeau après avoir publié l'Ami des hommes ou traité de la population, en 1755, en remit un exemplaire à l'abbé Le Blanc avec prière de le faire parvenir à Hume « comme un tribut de son estime et de la reconnaissance qu'il lui doit pour l'utilité qu'il a tirée de ses Discours politiques » [332]. Enfin, nous avons signalé déjà la correspondance amicale échangée entre Hume et Turgot.

 

Malgré ces rapports de fait, il serait difficile de trouver la moindre trace d'une filiation entre Hume et les physiocrates. Le succès fait à l'auteur des Discours politiques tenait, en partie, à ce qu'ils venaient de l'auteur du Traité de la nature humaine, qui avait fourni, sans le chercher, plus d'un argument aux philosophes français contre le fanatisme et la superstition. Le point de vue purement économique devenait, en quelque sorte, un accessoire ; il n'était peut-être pas pris au sérieux, et certainement pas apprécié à sa valeur. La forme même du livre, comme nous l'avons dit, était peu (235) propre à attirer à l'auteur des disciples, et si A. Smith a largement subi son action, c'est qu'il put joindre à sa lecture la conversation fréquente et intime d'un ami. Il ne semble pas, en tous cas, que les physiocrates se soient occupés de ce petit ouvrage. Dupont de Nemours ne cite même pas D. Hume parmi les précurseurs de la science nouvelle : « Les Anglais et les Hollandais, dit-il non sans dédain, avaient entrevu quelques vérités qui n'étaient que de faibles lueurs au milieu d'une nuit obscure [333]. »

 

Pour le marquis de Mirabeau, il est permis de dire qu'il n'était pas encore physiocrate en publiant l'Ami des hommes [334]. Dupont de Nemours prend soin de signaler « la rétractation publique des erreurs qui lui étaient échappées », rétractation qui fut à la fois l'effet et la condition des relations amicales de Mirabeau et de Quesnay. Or ces erreurs consistaient surtout en ce fait que Mirabeau considérait la population d'un Etat comme le signe de sa richesse, opinion de Hume, tandis que l'école physiocratique faisait de la richesse le principe de la population.

 

Si l'on excepte Turgot et Morellet, D. Hume ne semble pas avoir fait connaissance avec les physiocrates lors de son voyage en France. Tout au moins ni sa correspondance, ni ses biographes n'en font mention. Or, avec Turgot et Morellet, sa correspondance témoigne surtout d'un dissentiment à peu près constant, (236) qui n'exclut d'ailleurs pas l'estime et l'amitié. Il éprouve, pour l'école physiocratique proprement dite, une antipathie parfaitement nette et, sous une forme plaisante, il avoue ses sentiments à l'abbé Morellet: « Je vois, lui écrit-il en 1769, que, dans votre prospectus, vous prenez soin de ne pas désobliger vos économistes par une déclaration de vos vues, de quoi je loue votre prudence. Mais j'espère que dans votre ouvrage, vous les foudroierez, les écraserez, les broierez, et les réduirez en poussière et en cendres ! C'est en effet la collection d'hommes la plus chimérique et la plus arrogante qui existe aujourd'hui depuis l'annihilation de la Sorbonne. Pardonnez-moi de m'exprimer ainsi, d'autant que je sais que vous appartenez à ce corps vénérable. Je me demande avec étonnement ce qui a pu engager notre ami Turgot à se mettre dans leur troupeau, je veux dire dans celui des économistes, car je crois qu'il était aussi Sorbonniste [335]. »

 

Une seule allusion directe à la théorie physiocratique, à propos de l'impôt foncier, se trouve dans les Discours politiques ; nous savons qu'elle ne témoigne pas d'une adhésion enthousiaste. Aussi bien, y a-t-il une raison profonde à cette absence d'influence que purent exercer l'une sur l'autre ces deux doctrines. Toutes deux sont amenées à la science économique par une préparation philosophique. Or, c'est pour avoir séparé, contre toute logique, la conclusion proprement économique des prémisses qui ne le sont pas, que l'on a pu croire à une identité substantielle des deux systèmes.

 

(237) Les physiocrates prétendent partir de l'observation de la nature, dont l'homme, être intelligent et libre, doit s'efforcer de comprendre l'harmonie. Cette observation le conduit à prendre une conscience de plus en plus claire de l'ordre qui gouverne le monde, des lois immuables, régulières et saintes, qui régissent le monde physique et le monde moral. Le philosophe dont s'inspirent les physiocrates est Malebranche, qu'ils citent fréquemment [336]. L'amour de Dieu et de toutes choses en Dieu est la règle première de la morale ; notre connaissance n'est autre que la vision en Dieu. La raison atteste en nous la présence de Dieu. Le devoir moral est ainsi conçu comme celui de développer notre raison et de comprendre les choses. Au point de vue social, le respect du prince, représentant de Dieu, est une forme de l'amour de Dieu [337].

 

Ainsi compris, l'ordre que nous devons retrouver se manifeste dans la nature plutôt que dans l'homme même ; c'est la société, et non l'individu, qui marche à une fin qui sera heureuse si l'homme n'entrave pas son progrès, s'il comprend qu'il ne doit pas chercher son bonheur dans le malheur d'autrui, mais, dans la fraternité et dans la paix. L'économiste recherche donc les desseins de Dieu dans la nature, au point de vue de l'appropriation de la matière par l'homme et du progrès de son bien-être. Sa tâche est de montrer aux hommes (238) par quel mécanisme admirable l'utile se confond avec le juste, comment la liberté n'est autre que l'action de l'ordre divin, et pourquoi l'homme doit se borner à laisser circuler les biens, parmi les peuples en paix, et à laisser faire un pouvoir qui vaut mieux que le sien.

 

Hume prétend partir de l'observation de l'homme; à tout cet édifice métaphysique, théologique et historique, il oppose le « Que sais-je ? » de Montaigne. Il n'est pas athée, comme sa réputation veut qu'il le soit. Il ne sait pas. Aucun raisonnement n'a pu lui prouver l'existence de Dieu, mais la raison est faible et il avoue n'être pas loin de penser, sur ce point, comme la majorité des hommes. Mais, au point de vue de la doctrine, il serait fort empêché de baser son système sur les desseins de Dieu, qu'il ne se flatte point de connaître. Il borne son examen et ses spéculations à un domaine très restreint : il recherche le « comment », il ne recherche pas le « pourquoi ». Il prend un l'ait d'observation, s'arrête à lui, l'accepte comme un tout donné que la vie pratique nous invite à considérer comme stable : « Il est un point, dit-il, où il faut s'arrêter dans la recherche des causes et, dans chaque science, il y a des principes au-delà desquels on n'en trouve pas de plus généraux [338]. » Ainsi restreinte, son analyse se tient dans un domaine essentiellement différent de celui des physiocrates. Il est porté à l'abstraction et il manifeste cette tendance en étudiant l'individu, avant la société, et en étudiant, dans l'individu, une de ses facultés : le sentiment, et une des lois de (239) sa connaissance : l'association des idées. Rien de plus éloigné de sa nature d'esprit que la philosophie de Malebranche. Il reproche même expressément à Montesquieu, d'avoir adopté cette théorie de morale sèche, qui fonde tout droit sur certains rapports ou relations abstraites, qui exclut tout sentiment et prétend fonder tout sur la raison [339].

 

Connaître l'homme, selon les physiocrates, c'est retrouver en lui les qualités qui le rendent propre à contribuer à l'ordre et au progrès universels. Pour réaliser cette fin, qui est sa seule raison d'être, l'homme naît avec des droits et ces « droits naturels », les gouvernements n'ont pas à les instituer, mais à en reconnaître l'existence, à les déclarer. A l'état de nature, les hommes sont vertueux et vivent dans la paix, mais la société est nécessaire au progrès. Comme l'exposait Hartley [340] en 1749, l'association ouvre la voie à un progrès indéfini. L'homme individu n'est pas, dans ces conditions, l'objet désigné des études les plus attentives. Aussi les physiocrates ne s'attardent-ils pas à prendre de lui une connaissance très précise, ni au point de vue psychologique ni au point de vue éthique. Ils lui reconnaissent simplement « le désir de jouir irrité par la concurrence et éclairé par l'expérience et par l'exemple » [341].

 

De cette conception rationaliste du monde, il résulte que l'utilité se confond avec la justice, ou, plus exactement, que la justice dérive de ce à quoi le (240) créateur a donné la qualité d'utile. Quesnay fait ainsi dériver ce qui est juste de ce qui est utile.

 

Dans les relations humaines, la justice est la vertu fondamentale. Elle se manifeste par deux droits naturels, c'est-à-dire essentiels à la nature humaine, éternels, qu'aucun arrangement politique ne peut léser, non plus que la liberté morale dont ils sont la condition, que le législateur ne peut donc que reconnaître et sanctionner : c'est la liberté individuelle et le droit de propriété.

 

Est-il besoin de souligner le contraste de ces conceptions avec celles de Hume ? Rappelons que son effort porte, avant tout, sur la psychologie, puis sur la morale. Parler du droit naturel, c'est parler d'une chose incompréhensible et dont nous ne savons absolument rien. Quant aux institutions qu'on en fait dériver, il est contraire, selon Hume, à toute logique historique de les croire fondamentales. Dans cette évolution des sociétés, parties d'un point que nous ignorons, pour aller vers un autre que nous ne connaissons pas, comment pourrait-on se flatter de discerner dans une institution quelconque ce caractère de nécessité absolue et de permanence ? Sur quoi peut-on avoir la prétention de foncier une métaphysique à priori, comme celle des physiocrates ? La justice et la propriété, qui est sa principale manifestation pratique, peuvent être nécessaires, dans l'état actuel des choses, mais c'est une présomption, que rien ne vient confirmer, que de croire qu'il en sera toujours ainsi. Les économistes et les politiciens n'ont pas à se préoccuper de l'être en soi, de ce qui dure et de ce qui est immuable, car c'est là l'inconnaissable. Qu'ils pensent à l'utilité présente, (241) qu'ils fassent de leur mieux pour l'utilité future et leur tâche sera remplie.

 

L'exposé des principes économiques de Hume a suffi, dans notre seconde partie, à faire sentir les nombreux points de désaccord qui existent entre Hume et les physiocrates au sujet des problèmes économiques spéciaux qu'ils ont étudiés. Il n'y a pas lieu d'y revenir maintenant, et, à vrai dire, les contingences des interprétations économiques sont peu de chose à côté de la différence de nature que nous signalions dans la conception même de la science sociale que se sont faite ces auteurs, D. Hume partant de l'associationisme psychologique pour arriver à l'utilitarisme économique, les physiocrates partant d'une philosophie de la Nature et concluant au nom de la raison à une sociologie individualiste de valeur constante et universelle.

 

C'est en cette constance et en cette universalité des principes physiocratiques, que consiste la dernière des différences fondamentales que nous tenions à signaler entre les deux systèmes. Les physiocrates se laissèrent, peut-être à l'excès, entraîner par  l'enthousiasme lorsqu'ils eurent découvert et substitué à l'empirisme du mercantilisme, l'harmonieux système des lois naturelles [342]. Ils se créèrent ainsi une réputation d'orgueil, d'intolérance et de raideur excessive qui nuit peut-être encore à l'expansion des vérités qu'ils ont mises au jour. C'est en effet un contraste frappant que le dogmatisme hautain de leurs écrits opposé à la manière ordinaire de l'auteur écossais. Les physiocrates ont la conviction que la science qu'ils créent a une portée (242) universelle, que partout où sont réunis en société des hommes qui agissent et qui produisent, les règles qu'ils exposent sont applicables. Leurs effets sont certains et peuvent s'exprimer mathématiquement. De même, le plus léger manquement à leurs prescriptions, la plus légère défaillance du « despote éclairé » doit avoir des conséquences proportionnées à sa gravité.

 

A. Smith [343] reproche aux physiocrates cette assurance dogmatique, et il n'est pas douteux que son commerce avec Hume n'ait eu sur lui, à cet égard, le meilleur effet. La préoccupation constante de Hume est de faire ressortir ce que peut avoir de juste et d'admissible le système qu'il combat. Avant de le critiquer, il l'expose et cherche lui-même les arguments qui peuvent servir à le défendre. S'il formule une théorie personnelle, c'est avec simplicité, parfois même avec hésitation. Son bon sens et ses facultés d'observateur jointes à sa philosophie, où le doute est à chaque page, lui ont appris qu'une théorie absolue n'est pas de mise dans une science aussi vaste et qui entraîne des considérations d'ordre si divers que la science économique. Sans doute, on peut espérer découvrir des principes et il sera bon de leur obéir, mais c'est une présomption perpétuellement démentie que de prétendre à la valeur éternelle et absolue de ces principes, et surtout à l'impossibilité de les enfreindre sans désorganiser le corps social.

 

Ainsi les physiocrates et D. Hume posèrent, sans doute, quelques conclusions économiques à peu près (243) équivalentes, mais ils y parvinrent par des voies qu'il est permis de qualifier d'antithétiques. Il ne nous appartient pas, dans cette étude, de suivre le courant physiocratique dans l'histoire de la pensée sociologique. Il nous faut, au contraire, tenter de retrouver l'influence de Hume, dont cette comparaison a mis en lumière les caractères propres, dans les différentes théories économiques qui ont suivi la sienne et qui s'en inspirent.

 

 

 

CHAPITRE II

 

D. HUME ET L'ÉCONOMIE INDIVIDUALISTE LIBÉRALE

DANS SES POSITIONS ESSENTIELLES

 

 

 

I. —En quel sens on peut trouver une doctrine chez Hume.

II. —Les lois naturelles. Leur régularité et leur contingence.

III. —L'étude de la nature humaine. L'intérêt personnel. La division du travail. La concurrence.

IV. — La liberté et la justice. La propriété, institution d'utilité sociale.

V. — La « tolérance » des principes. Les questions extra économiques.

VI. —Le « nationalisme » de Hume.

VII. —L'optimisme de Hume.

 

D. Hume a-t-il une « doctrine » économique? Il est permis d'en douter, si l'on songe que le reproche a été adressé à A. Smith lui-même, d'avoir fait moins un traité complet qu'un assemblage confus d'idées justes et de bons principes [344].

 

A fortiori le reproche, si c'en est un, doit-il s'étendre à Hume. Hume n'a jamais eu la prétention de créer une doctrine : le mot seul l'eût épouvanté.

 

Il peut cependant ne pas être inutile de comparer ses théories principales à celles de l'école qui s'en inspire le plus visiblement : à l'école individualiste et libérale. Le profit de cette étude sera d'abord de montrer (245) l'unité théorique de la pensée de Hume, en permettant de relier et de compléter, à l'aide des travaux postérieurs qui ont élucidé nombre de théories intermédiaires, les points principaux qui émergent, pour ainsi dire, dans ses conceptions ; mais, le profit de cette étude pourra être aussi d'une autre nature et de portée plus vaste. La plupart des commentateurs de Hume le félicitent de n'être pas tombé dans les écarts de « l'individualisme absolu » qui est l'écueil, ajoute L. Say [345], de beaucoup d'économistes modernes. Que veut-on dire par cette phrase quelque peu énigmatique ? Et qu'était donc la doctrine individualiste alors qu'elle n'était pas absolue ? C'est ce que nous allons rechercher. L'individualisme, comme bien d'autres doctrines, a subi une évolution ; nous le trouvons chez Hume dans sa pureté première. Nous rechercherons donc comment la doctrine se présente à l'origine, et comment, dans cette science naissante, ses positions essentielles se dessinent. Il nous restera ensuite à esquisser le développement ultérieur du concept économique, et peut-être de la comparaison ainsi faite sortira-t-il quelque conclusion touchant la nature véritable de la doctrine individualiste, non plus absolue ni relative, mais telle que  l'ont conçue ses fondateurs et telle qu'elle doit être conçue.

 

Lorsque nous parlons d'économie classique ou d'économie individualiste, nous voulons indiquer par là que nous ne nous attachons ici à la doctrine d'aucun auteur particulièrement déterminé. De l'étude des auteurs qui (246) ont collaboré à la constitution de cette école, il se dégage une doctrine qui devient impersonnelle par sa généralité même, qui est l'essence de toutes les théories particulières. C'est donc à la doctrine, abstraction faite des auteurs, que nous nous attachons.

 

La doctrine individualiste part de ce fait d'observation que, dans l'ordre politique et économique, il y a des lois naturelles comme dans l'ordre physique. Ces lois, il faut les découvrir. Si leur effet est salutaire, il faut les laisser agir, sinon tenter d'entraver leur action. Qu'est-ce donc que ces lois économiques ? Ne supposent-elles pas une philosophie de la nature ? Chez Hume, il n'en est rien. En dernière analyse, il s'en remet, pour fonder la connaissance, à l'instinct. Or l'instinct, et non pas la raison, nous pousse à croire à une certaine régularité dans l'ordre des phénomènes. Mais cette croyance ne nous fait en rien connaître la nature des choses ni la réalité en soi. Cette connaissance n'est pas indispensable à la vie, tandis que la croyance à la régularité du cours des choses ne saurait nous faire défaut, sans que la vie en société, et même toute activité personnelle, soient rendues impossibles. Or, en réalité, l'observation nous découvre cette régularité et cette succession des phénomènes dans un ordre constant. La science économique et sociale n'a pas besoin d'en savoir davantage. Et c'est bien là l'aspect de cet « essai de newtonianisme appliqué aux choses de la politique et de la morale » qui, selon M. E. Halévy, caractérise l'effort du XVIIIe siècle. « Toute l'intelligibilité de la loi, dit cet auteur [346], consiste dans sa généralité. Dire qu'une (247) relation est nécessaire, c'est dire non pas qu'elle est intelligible, mais qu'elle est constante. Pour qu'il nous soit possible d'agir utilement sur la nature extérieure, il n'est pas nécessaire que je comprenne les relations des phénomènes entre eux, à titre de relations intelligibles, il suffit que ces relations soient constantes et que je sois sûr de provoquer, par la production d'un premier phénomène, l'apparition d'un second phénomène objet de mon désir. Nul n'a besoin que son savoir aille plus loin que son pouvoir. Telle est la conception que se font les newtoniens des lois de la nature ; elle s'accorde avec la conception nouvelle de la science, définie comme étant non plus contemplative et théorique, mais active et pratique, comme ayant pour objet d'assurer par la connaissance des lois naturelles, notre domination sur la nature extérieure. »

 

La notion de loi économique prend, surtout depuis Ricardo, un caractère différent. Il importe de remarquer que, dans l'esprit de Hume et même de Smith, qui, sur ce point, échappe à l'influence des physiocrates pour subir pleinement celle de son ami, la loi naturelle se présente comme indépendante d'une connaissance philosophique complète de la nature des choses, qu'elle perd tout caractère de dogmatisme et se montre douée d'une souplesse qu'elle perdra, en quelque mesure, dans l'évolution ultérieure de l'école orthodoxe.

 

Le cours naturel des choses et cette permanence de l'ordre des phénomènes que nous appellerons désormais « lois » ont leur base dans la nature de l'homme et, pour Hume, comme pour l'individualisme, cette étude est l'introduction nécessaire à la science économique. Cette étude conduit à la connaissance de l'homme (248) économique, éternel objet de raillerie pour les économistes dissidents. Et pourtant, à le prendre tel que nous le présente Hume, il semble bien que la raillerie perde de son sel. L'homo oeconomicus a simplement pour attributs de préférer le bien au mal ; désirant l'un, repoussant l'autre, il va diriger son activité en s'efforçant perpétuellement d'obtenir le plus de satisfaction possible avec le moins d'effort possible. Est-ce à dire qu'il soit condamné à un égoïsme intransigeant et absolu ? Nullement, car il réalise son bonheur, non seulement par des satisfactions égoïstes, mais aussi en obéissant à l'instinct d'humanité qui est en lui. Mais, dans l'ordre de la production, c'est l'intérêt personnel ou familial qui le guide et c'est dans l'ordre de la répartition ou de la consommation que l'instinct altruiste peut apparaître.

 

L'homme a besoin de la société et ce sont ses qualités et ses défauts qui vont la rendre possible. L'homme est faible et actif. Or, dès que la société paraît, sa faiblesse ne lui porte plus préjudice grâce à l'union des forces. Son habileté progresse, grâce à la division des tâches. La sécurité qui lui faisait défaut lui est fournie par le secours mutuel que se prêtent les membres de la société, dans leur intérêt propre. Ainsi la division du travail devient le principe social qui unit tous les intérêts personnels. Ainsi l'homme est poussé par son intérêt même à enrichir la société et à améliorer la situation de ses membres. Tel, est le fait que Hume signale, et dont A. Smith fera le pivot même de son ouvrage.

 

Dans ces conditions, la richesse de la société est constituée par l'aptitude au travail de ses membres. La libre activité des hommes aboutit à l'harmonie naturelle des intérêts. L'éducation et la civilisation ont pour résultat (249) de donner aux hommes une connaissance plus complète de cette harmonie et de substituer une harmonie d'intention à l'harmonie de résultats, involontaire par conséquent, qui est le phénomène essentiel.

 

L'âme de ce mécanisme est la concurrence qui va passer au premier plan dans les études postérieures, qui sera présentée plus tard comme étant « au monde industriel ce que le soleil est au monde physique » [347], mais dont le rôle est plus effacé chez D. Hume qui insiste, avant tout, sur l'harmonie et la coopération des efforts individuels. Cependant il faut noter qu'en parlant de cette « concurrence qui diminue les bénéfices du commerce en même temps qu'elle accroît le commerce lui-même » [348], il lui attribue un effet éminemment conforme au progrès social puisqu'elle travaille à l'abaissement des prix, c'est-à-dire, dans l'intérêt général représenté par les consommateurs.

 

Ce système suppose la liberté et la justice. La justice a une place très restreinte dans le système de Hume. Il la considère simplement comme le droit de ne pas être dépouillé du produit de son travail ni d'un bien légitimement acquis. Si l'on respecte ce droit, c'est moins pour sauvegarder une notion morale idéale que pour ne pas décourager la production.

 

La liberté et le laisser-faire reposent essentiellement sur l'utilité sociale et nullement sur un principe métaphysique. Il en est de même de la propriété privée. C'est la société, et non pas l'individu seul, qui a intérêt (250) à ce que soit garantie la sécurité de la propriété personnelle. Et cela est si vrai que, du jour où il est prouvé que la société elle-même n'a pas intérêt à ce que la propriété soit sauvegardée, il n'est pas de droit de l'individu qui puisse empêcher de violer sa propriété et d'en faire l'usage qui convient à l'intérêt général. Ainsi en est-il dans une ville assiégée.

 

Tels sont les principes essentiels de l'individualisme tels que nous les trouvons chez Hume. Il est intéressant de rechercher les caractères externes de ces principes et la façon dont Hume conçoit et leur action et leurs conséquences. Nous connaissons assez la manière de Hume pour pressentir que ces principes n'ont rien d'absolu ni d'éternel. Dans l'état actuel des choses, et tant que rien ne sera venu modifier les caractères propres de la nature humaine et du milieu social où ils se manifestent, l'intérêt général exige le maintien de ces principes essentiels. Mais leur donner une valeur absolue, c'est presque fatalement en fausser le sens : « Il y a une méprise, dit Hume, où les philosophes me paraissent tomber tous sans exception. C'est de trop resserrer leurs principes et de ne tenir aucun compte de cette variété que la nature affecte si fort dans toutes ses productions. Un philosophe s'attache à un principe favori qui lui fournit quelques bonnes explications ; aussitôt il veut y soumettre tout l'univers et y réduire tous les phénomènes, ce qui le jette dans des raisonnements forcés et dans des absurdités sans nombre [349]. » Les adversaires de l'économie politique classique ne (251) sauraient mieux formuler la critique ordinaire qu'ils adressent aux économistes individualistes de n'avoir pas le sens de la pratique, de ne pas tenir compte de la variété des faits économiques et de se méprendre sur le champ d'application des formules absolues et abstraites. Il est original de trouver, chez un individualiste, la première et très nette expression de cette critique qui ne vaut, d'ailleurs, ni pour Smith, ni pour Malthus ni pour Ricardo, ni pour J. -B. Say [350].

 

Il est de première importance de remarquer la réserve avec laquelle Hume expose ses principes, et de quelle tolérance ils s'accompagnent, à l'origine de cette école dont nous le rapprochons. Hume comprend parfaitement qu'on ne saurait, dans une science aussi complexe que la science économique, englober dans quelques formules tout le mécanisme de la vie sociale. Il est bon de s'en tenir à un très petit nombre de ces raisonnements généraux, où se trouve extraite des détails accessoires, comme le dit Hume, la circonstance commune sur laquelle tout le monde est d'accord et qui renferment toute une science dans un seul théorème. Quant à leur application, il estime « que ces principes généraux, s'ils sont justes et sains, doivent toujours prévaloir au cours général des événements, quoiqu'ils puissent faillir dans les cas particuliers [351]. » La tâche de l'économiste est donc de découvrir la vérité dans l'ordre économique ; il appartient au politicien et à l'homme d'Etat d'apprécier, en tenant compte des (252) questions extra-économiques, qui peuvent appartenir à l'ordre politique ou à l'ordre moral, en quelle mesure il convient de laisser le champ libre à ce que l'on a reconnu être la vérité économique. Ce souci de tenir compte de l'enchevêtrement des mobiles économiques, politiques ou moraux est peut-être plus apparent encore chez A. Smith [352], son oeuvre étant plus vaste, mais Hume émet l'idée. Il reconnaît assez de souplesse à la nature humaine et assez de variétés aux mobiles de notre activité pour que l'on puisse admettre sans dommage pour la société que « les principes généraux puissent faillir dans les cas particuliers » où une nécessité supérieure à la convenance économique l'exige.

 

C'est donc l'utilité sociale qui décide, en dernière analyse de l'application plus ou moins rigoureuse des principes. « Le salut du peuple est la loi suprême ; toutes les autres lois doivent lui être subordonnées [353]. »

 

L'utilité sociale pour Hume se confond avec l'utilité nationale et, pas plus que le reproche d'absolutisme et d'intolérance, il ne mérite le reproche de cosmopolitisme. Hume, dans son individualisme libéral, ne fait pas autre chose que de l'économie politique nationale. C'est avec l'idée de développer les forces productives de la nation anglaise qu'il préconise la liberté du commerce extérieur.

 

Hume est si peu cosmopolite qu'il exprime, à maintes reprises, l'idée d'une rivalité entre la France et l'Angleterre. « Notre jalousie et notre haine de la France, (253) dit-il, n'ont pas de bornes et le premier sentiment, du moins, doit être tenu pour raisonnable et bien fondé [354].» Il sait distinguer des autres la nation hollandaise, au cas où la liberté du commerce international serait complètement établie, et justifier l'appréhension qu'elle pourrait concevoir des progrès de ses voisins, à cause de la source exclusive de sa prospérité qui dérive uniquement de ses fonctions de courtier des autres nations. S'il réclame la liberté des échanges internationaux, ce n'est jamais avec l'idée de supprimer l'individualité des nations ; il compte, au contraire, que subsistera l'émulation entre elles. « L'émulation est ce qu'il y a de plus propre à entretenir la vie industrielle au sein de toutes  les nations rivales [355]. » Enfin, dans la dernière expression de sa pensée, il conserve ce souci de tenir compte des nationalités. « J'ose avouer que, non seulement comme homme, mais comme sujet britannique je fais des vœux pour que le commerce de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie et de la France elle-même, soient florissants. »

 

Ni intolérant, ni cosmopolite, Hume ne va-t-il pas être au moins optimiste, de cet optimisme excessif qui serait, à en croire certains, le trait propre de l'école classique, au moins à partir d'un moment donné de son évolution ? Certes Hume est optimiste. Il croit à la possibilité que les formes supérieures de la conduite triomphent sur les formes inférieures. Sans doute avec lui, la vie a une valeur et l'existence du progrès social n'est pas mise en question. Mais, c'est là un optimisme (254) général qui est la condition même de la science économique. Cet optimisme est-il porté, par Hume, à l'excès dans le détail des conceptions sociales ? En aucune manière. Hume n'est pas d'un optimisme excessif dans la façon dont il considère l'individu : il déclare juste cette maxime politique, que, pour les gouverner, il faut prendre tous les hommes pour des fripons « que ceux qui jettent la base d'un gouvernement et qui posent ses limites doivent regarder tous les hommes comme des fripons, ou du moins qu'ils ne doivent supposer à leurs actions d'autres motifs que l'intérêt particulier [356]. »

 

Il n'est pas optimiste lorsqu'il considère l'Etat. Si l'on veut trouver l'optimisme étatiste, c'est, par exemple, à Dupont-White qu'il faut songer. Dupont-White attribue à l'Etat la fonction d'initiateur du progrès. L'Etat, en effet, est selon lui placé au-dessus des passions individuelles ; il agit dans une atmosphère de désintéressement absolu, c'est la raison froide, intermédiaire entre l'homme et la Providence. Ceux qui participent au gouvernement se trouvent par ce seul fait acquérir une « valeur de position ». Un homme n'est plus le même, lorsqu'il est appelé à représenter l'Etat. Il emprunte à sa condition une valeur morale incomparablement plus haute. « L'humanité est meilleure dans l'Etat que dans l'individu [357]. » Hume aurait-il un espoir aussi ambitieux en matière d'intervention gouvernementale ? « Le caractère particulier des hommes, (255) dit-il, vaut mieux que leur caractère public : ils sont plus honnêtes et moins intéressés lorsqu'ils n'agissent que pour eux-mêmes que lorsqu'ils agissent en corps. L'intérêt de la faction où ils se sont engagés, les fait toujours aller plus loin que leur intérêt propre. Le principe de l'honneur a de grandes influences sur les individus, mais sa force se perd dans les communautés. Quoi qu'on fasse pour le bien commun, on est sûr d'être approuvé de son parti et l'on s'accoutume bientôt à mépriser les censures et les clameurs de ses adversaires [358]. »

 

Ce n'est pas non plus dans la conception que se fait Hume du progrès que nous trouverons un optimisme critiquable.

 

L'individu progresse ; mais son progrès est avant tout d'ordre intellectuel et moral. Son progrès consiste à comprendre de mieux en mieux que le bonheur est fait, moins de richesse matérielle, que de «biens intérieurs », c'est-à-dire de qualités morales. Ce n'est pas sur une production indéfiniment augmentée qu'il faut compter, pour améliorer le sort des hommes, non plus que sur une transformation radicale de leur nature — c'est sur une éducation qui leur apprendra le contentement de son sort et le pouvoir de la volonté, qui met un obstacle aux rêves malsains parce qu'ils sont irréalisables. Ce n'est pas le bonheur qui vient aux hommes, ce sont les hommes qui vont au bonheur.

 

Le progrès de la société, lui non plus, n'a aucun caractère utopique. Sans doute Hume proteste contre ces (256) théories décourageantes qui voient dans la civilisation présente une dégénérescence d'un soi-disant état de nature où l'homme eut été parfait, et il laisse à l'imagination exaltée de Rousseau le soin de « donner aux hommes l'envie de marcher à quatre pattes ». L'idéal, pour lui n'est pas dans le passé, il est dans l'avenir. Mais cet idéal, le «refinement » est, lui aussi, moins un progrès de la richesse matérielle qu'un progrès moral. Hume n'admet même pas la possibilité d'un progrès à l'infini pour les sociétés humaines. Dans le domaine économique comme dans le domaine artistique, il vient un moment où le développement s'arrête et où la plus belle floraison semble s'épuiser.

 

Tels sont les caractères de l'individualisme de Hume. Non seulement la doctrine individualiste s'y retrouve, dans sa structure essentielle, mais elle s'y accompagne manifestement de certaines qualités qu'on lui a contestées, elle est exempte de certains excès qu'on lui a attribués dans son évolution postérieure. D'autres ont entrepris de la réhabiliter sur ces points en invoquant A. Smith, Malthus, Ricardo, etc. [359]. Il restait, pour permettre une comparaison qui pourrait n'être pas moins instructive, à montrer comment elle fut conçue par son premier interprète D. Hume.

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

LE « HUMISME » D'ADAM SMITH ET DE STUART MILL

 

 

I. — Adam Smith.

 

1. Relations de fait entre Hume et Smith,

2. Similitude générale des deux systèmes.

 

II. — J. Stuart Mill.

 

1. L'individualisme utilitaire.

2. L'utilitarisme économique et la nationalisation du sol.

3. La méthode économique.

4. L' « état stationnaire » de Stuart Mill et l'état stationnaire de Hume.

5. D. Hume et le positivisme.

 

 

Nous avons pu rapprocher l'œuvre économique de Hume d'une école déterminée d'économistes : toutes deux en effet reposent sur les mêmes principes essentiels. Ce serait cependant se méprendre sur la portée de l'œuvre de Hume que d'y voir seulement la préparation incomplète et hésitante d'une doctrine, qui trouverait plus tard sa complète expression. Ne serait-on pas tenté, en effet, de préférer la doctrine achevée à l'ébauche et d'oublier le penseur original, puisque sa pensée ne trouverait sa forme définitive que chez ses interprètes ? En réalité, l'influence de Hume a été d'une tout autre nature. Ceux qui sont venus après lui ont puisé dans son oeuvre, ils en ont diversement orienté les principes, (258) ils ont développé ses concepts simples et féconds, mais sans diminuer l'intérêt de l'expression originale de sa pensée, car elle est, cette pensée, semblable, comme dit le philosophe ancien, à la flamme d'une lampe ; on peut la communiquer à une autre lampe, elle ne cessera pas de briller pour avoir transmis son éclat. Ce n'est pas seulement Kant et la philosophie que D. Hume « réveilla du sommeil dogmatique. » Il semble bien que toute la pensée moderne ait pris de sa fréquentation une vigueur nouvelle, dans le domaine économique et sociologique, comme dans le domaine philosophique. Nous ne saurions donc avoir la prétention de tracer un historique complet de l'influence de Hume sur les penseurs qui l'ont suivi. Il nous faudrait la déterminer jusque dans les formes diverses de l'utilitarisme, par exemple, dans la législation à fondement utilitaire de Bentham [360] et jusque dans la sociologie (259) d'Aug. Comte. Le point de vue économique doit seul nous occuper et c'est à lui que nous voulons nous tenir.

 

Dans cet ordre de recherches, nous avons choisi, pour des motifs qui ressortiront de cette étude même, deux noms parmi les économistes dont l'œuvre peut être rapprochée de celle de Hume : A. Smith et J. Stuart Mill. Ce rapprochement nous permettra de déterminer quelle est l'originalité exacte de Hume et de montrer comment dans deux directions différentes et par deux grands esprits, sa pensée a pu être comprise, interprétée et continuée.

 

*    *

*

 

D. Hume fut plus que l'ami et plus que l'inspirateur de A. Smith, il ne serait pas, selon nous, excessif de parler d'une collaboration. Nous avons déjà signalé les relations qui s'établissent entre eux dès 1740. Nous (260) avons dit que les notes prises par Hume, au cours de ses voyages en Europe entre 1746 et 1749, notes portant principalement sur des faits économiques, furent aussitôt communiquées à A. Smith et qu'on peut en retrouver une grande partie dans la Richesse des nations. Mais, ce qui valut mieux que tous les documents matériels, et ce qui nous incite à parler de collaboration, ce sont les relations qui deviennent plus intimes entre les deux amis, au moment même où Smith élabore ce qui sera sa doctrine économique. En 1752, l'année même de la publication des Discours politiques de Hume, A. Smith est nommé professeur de philosophie morale à l'Université de Glasgow. C'est à cet enseignement de treize années, qui comprenait, outre la théologie naturelle et la morale, une partie économique, l'étude du commerce et d'une manière générale de la prospérité de l'Etat, que nous devons le Traité de la richesse des nations qui ne parut qu'en 1776. Or, en 1752, au moment où Smith forme son opinion sur les principales questions économiques [361], Hume est à Edimbourg, bibliothécaire de l'Ordre des avocats, en relations constantes avec lui et le faisant profiter largement des documents qu'il recueille, à l'occasion de ses recherches historiques. Si donc les principaux traits de sa doctrine sont déterminés pour Smith dès 1763, c'est l'influence de Hume qui s'est exercée sur lui, de préférence à celle des Physiocrates, avec lesquels Smith n'entre en relation que lors de son (261) voyage en France et de son passage à Paris, de décembre 1765 à octobre 1766.

 

D'ailleurs, Hume a conscience de cette influence et plaisamment il joue, dans sa correspondance, le rôle de Mentor auprès de son ami. En 1766 par exemple, Smith, de retour en Angleterre, se renferme dans une solitude presque absolue à Kirkaldy, où il est né. Hume s'inquiète de cette disposition. Le 20 août 1769, il lui écrit pour lui dire le plaisir qu'il prend à voir de ses fenêtres le pays de Kirkaldy, mais l'impossibilité où il est de s'y rendre et il propose à A. Smith de venir passer quelques jours avec lui dans sa solitude : « Je veux savoir, ajoute-t-il, ce que vous avez fait; je me propose de vous demander un compte rigoureux de la méthode que vous avez adoptée dans votre retraite. Je suis sûr que vous vous trompez dans beaucoup de vos spéculations, surtout dans celles où vous avez le malheur de n'être pas de mon avis [362]. » Le 23 novembre 1772, il lui donne quelque conseils affectueux : « Mon cher Smith, venez passer quelques semaines avec moi aux environs de Noël ; amusez-vous un peu ; retournez à Kirkaldy ; terminez votre ouvrage avant l'automne ; allez à Londres ; faites-le imprimer [363]. » Enfin en 1776, l'année même de sa mort, il accueille avec enthousiasme le traité de la Richesse des Nations dont il a suivi dans toutes ses phases l'élaboration.

 

« Euge ! Belle! cher monsieur Smith, je suis très content de votre ouvrage. Sa lecture m'a tiré d'une grande anxiété. Il tenait si fort en suspens, moi-même, vos (262) amis et le public que je tremblais de le voir paraître ; maintenant je suis tranquille. Ce n'est pas que, si je songe à l'attention qu'exige cette lecture et que le public est si peu disposé à donner, je ne doute quelque peu de l'accueil qui lui sera fait, mais, sa profondeur, sa solidité, sa finesse et une quantité de faits curieux doivent tôt ou tard fixer l'attention. Si vous étiez au coin de mon feu, je discuterais avec vous sur quelques-uns de vos principes [364]. Mais ces discussions on ne peut les entreprendre que dans une conversation. J'espère que ce sera dans peu, car ma santé est bien mauvaise et je n'en ai plus pour longtemps [365]. » Quatre mois après Hume mourait, entouré des soins pieux de son ami qui lui rendait l'éloquent témoignage que nous avons rappelé dans sa biographie.

 

Nous en avons dit assez pour expliquer la communauté de vue des deux économistes. En effet, le Traité de la Richesse des Nations ne contredit sur aucun point important les Discours politiques; il semble plutôt en être le complément, être la mise en oeuvre de ces principes que Hume confiait, sans y insister d'une manière dogmatique, aux méditations des penseurs. Il n'y a pas entre les deux systèmes de différence de nature. Pour Smith comme pour Hume l'économie politique se propose pour but de faire le bonheur du peuple et de l'Etat. L'économiste est avant tout un observateur. Défendre la liberté c'est faire appel, non pas à un droit métaphysique ni à la justice en soi, mais à la convenance économique, à l'utilité. La théorie n'est que la (263) préparation à l'application pratique des observations faites. L'art économique ne se sépare pas de la science. Tel est, chez les deux auteurs, le concept le plus général de l'économie politique.

 

Nous ne saurions reprendre et comparer chez Smith les questions économiques spécialement étudiées par Hume. L'un des termes de la comparaison est depuis longtemps trop connu, et nous voulons espérer que le second l'est maintenant assez, pour que ce rapprochement se fasse de lui-même. Qu'il nous suffise de rapprocher les grandes lignes du système de Smith des éléments qu'il a pu puiser chez Hume.

 

« Toute chose au monde s'achète par le travail » [366], dit Hume. « Le travail annuel d'une nation, dit Smith, est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie, et ces choses sont toujours ou le produit immédiat du travail ou achetées des autres nations avec ce produit. »

 

Accroître le travail national, c'est donc accroître la richesse nationale. Deux moyens sont possibles pour atteindre cette fin : augmenter la puissance productive du travail, par un moyen que signalait Hume mais auquel Smith donne sa pleine valeur, la division du travail, augmenter en étendue la puissance du travail, lorsque grâce aux échanges, les débouchés s'accroissent en proportion de l'augmentation de la production. C'est l'agrandissement du marché qui permet d'augmenter la puissance productive du travail. C'est cet agrandissement, cette liberté générale des échanges que les gouvernements doivent réaliser. Les capitaux (264) vont s'accumuler grâce à l'activité ainsi entretenue, comme le décrivait Hume. Leur emploi doit être laissé libre ; sous l'impulsion de l'intérêt privé, ils se dirigeront vers les emplois les plus profitables non seulement aux individus, mais à la société. C'est donc la liberté qui est le meilleur des régimes. Les gouvernements ont pour tâche essentielle de veiller à son maintien, et d'écarter les obstacles qu'elle pourrait rencontrer dans l'ignorance ou dans la mauvaise foi des hommes.

 

Tel est le cadre commun à Hume et à A. Smith, cadre dans lequel l'auteur de la Richesse des Nations a placé une doctrine cohérente et plus complète. Nous n'avons pas, évidemment, l'intention d'assimiler, au point de vue de la l'orme scientifique, l'ébauche de Hume et le chef-d'œuvre d'A. Smith. Mais nous espérons avoir suffisamment montré les liens étroits qui unissent les deux auteurs, pour que l'on puisse sentir en quelle mesure Hume avait ouvert la voie et contribué à la formation de la doctrine nouvelle. Ce n'est pas diminuer la gloire d'A. Smith que de voir dans la Richesse des Nations la continuation et l'achèvement des Discours politiques. Nous savons de reste, que la pensée de Hume laisse assez à faire à ceux qui en veulent tirer tout le fruit, pour que le disciple, qui sut produire un chef-d'œuvre en comprenant aussi merveilleusement la pensée qui lui était transmise, ne perde rien de son mérite pour un souvenir donné à l'originalité du maître.

 

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(265) J. Stuart Mill peut être, à tous égards, considéré comme le fils intellectuel de D. Hume [367]. Issue d'une même philosophie et surtout d'une psychologie identique des motifs d'action, sa doctrine économique venant à une époque de développement plus complet de la science, met en quelque sorte au niveau de ce progrès les théories de Hume, sans en modifier la substance ni la tenue logique.

 

Pour Stuart Mill comme pour Hume, c'est la recherche de l'utilité qui est le mobile constant de l'activité humaine. C'est l'utilité sociale qui doit fonder une doctrine économique. Aussi, est-ce bien de Hume que Stuart Mill s'inspire pour donner à l'individualisme économique son fondement utilitaire. On peut donner comme un commentaire éloquent de la pensée de Hume cette page de Stuart Mill : « La valeur d'un Etat à la longue, c'est la valeur des individus qui le composent. Et un Etat qui préfère à l'expansion et à l'élévation intellectuelle des individus un semblant d'habileté administrative dans le détail des affaires, un Etat qui rapetisse les hommes, afin qu'ils puissent être entre ses mains les instruments dociles de ses projets, même bienfaisants, s'apercevra qu'on ne peut faire de grandes choses avec de petits hommes et que la perfection de mécanisme à laquelle il a tout sacrifié finira par ne lui servir de rien, (266) faute du pouvoir vital qu'il lui a plu de proscrire pour faciliter le jeu de la machine [368]. »

 

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans cet utilitarisme économique l'explication de l'évolution qui fait de Stuart Mill un adepte de la nationalisation du sol. Ici encore la trace profonde de l'influence de Hume est visible.

 

C'est l'utilité sociale qui, d'une manière générale, est, selon Hume, le fondement de la propriété. C'est l'utilité sociale qui rend nécessaire d'attribuer au producteur la propriété de son oeuvre, du fruit de son travail. Mais qu'arrivera-t-il si l'utilité sociale est mal servie par cette organisation, si la forme même de la propriété foncière, par exemple, est telle que le propriétaire ne produise pas et que le producteur soit entravé par lui dans son action? ou bien, s'il arrive que le propriétaire foncier touche un surcroît de revenus et voit la valeur de son bien augmenter sans nul effort de sa part et par le fait seul de l'accroissement de la population et de la richesse générale ?

 

En pareil cas, l'utilité sociale qui veut que l'effort individuel soit encouragé, ne va-t-elle pas disparaître ? Et, s'il en est ainsi, quelle raison pourrons-nous invoquer pour maintenir la propriété ?

 

Hume ne se pose pas la question; Stuart Mill la résout et il arrive à cette conclusion qui ne heurte en rien les prémisses de sa doctrine, que la nationalisation du sol, que la dépossession, moyennant indemnité, des propriétaires fonciers qui n'exploitent pas, ou que (267) l'établissement d'un impôt qui fasse revenir à l'Etat la plus-value que leurs biens tiennent de la société et non de leur travail propre, est la formule même de l'utilitarisme économique.

 

« Le principe essentiel de la propriété, dit Stuart Mill [369], étant d'assurer à tous les individus ce qu'ils ont produit par leur travail et accumulé par leur épargne, ce principe ne peut s'appliquer à ce qui n'est pas le produit du travail, la matière première, la terre. » Cependant beaucoup des qualités de la terre sont dues à l'industrie. Et l'utilité sociale est intéressée à ce que le propriétaire foncier soit encouragé à faire dans son exploitation certaines avances, qu'il ne ferait pas s'il n'était assuré d'en retirer les bénéfices. La propriété foncière se justifie donc, mais à une condition, et cette condition va limiter son existence et son étendue. C'est que l'exploitation rende cette propriété nécessaire et se trouve grâce à elle mieux conduite.

 

Or, qu'arrive-t-il bien souvent ? C'est que (par exemple, dans le sud de l'Angleterre ou en Irlande) les grands propriétaires n'exploitent pas eux-mêmes ; par leur négligence ou leurs exigences, ils font obstacle à ce que les exploitants, les tenanciers consacrent à la terre les soins et les ressources d'une activité libre. « La plus grande charge pour la terre, peut-on dire alors, ce sont les propriétaires. »

 

Dans ces conditions, la propriété du sol cesse d'être défendable, et c'est au nom de l'utilité sociale qu'on la condamne. « Lorsqu'on parle du caractère (268) sacré de la propriété [370], on devrait toujours se rappeler que ce caractère sacré n'appartient pas au même degré à la propriété de la terre... Son appropriation est entièrement une question d'utilité générale. Si la propriété de la terre n'est pas utile elle est injuste. » L'Etat est libre de traiter les possesseurs de terre comme des fonctionnaires publics. « Ce n'est que faire un pas de plus que d'avancer qu'il est libre de les écarter... Le principe de propriété ne leur donne pas droit à la terre, mais ne donne droit qu'à une indemnité pour toute portion de leur intérêt dans cette terre, dont il peut convenir à la politique de l'Etat de les priver. »

 

Telle est l'argumentation de Stuart Mill. Elle peut sembler conséquente et logique, elle n'est pas cependant irréfutable, et l'on ne saurait prétendre que la théorie de Hume mène fatalement à cette conclusion. C'est, qu'aussi bien, il est chez ce dernier un autre principe, directement émané de l'utilitarisme économique, et auquel Stuart Mill porte, malgré lui, quelque atteinte. Hume insiste, à maintes reprises, sur l'importance qu'il y a à ce que le propriétaire soit assuré de conserver la propriété de ses biens. La sécurité de la possession est un des éléments essentiels de la prospérité économique et du bonheur social. Or, que devient cette sécurité, dans les systèmes de nationalisation du sol ? Aucune garantie n'est donnée aux propriétaires fonciers : ils peuvent être expropriés brusquement, sous prétexte que leur exploitation est défectueuse, et l'on peut se demander comment, et par quels juges, une telle condamnation (269) pourrait être édictée sans soulever des protestations peut-être légitimes. Et, si l'on se place au point de vue dynamique, comment admettre que, par l'effet de la faute de tel propriétaire négligent, ses enfants soient privés du bien paternel ? Il semble bien que Stuart Mill oublie, dans sa conclusion, que l'intérêt social s'apprécie, non pas eu considérant quelques individus déterminés, mais la société tout entière. Il peut ainsi exiger le maintien d'une institution utile à la société considérée dans son ensemble et dans son évolution, bien que sujette à critique dans quelques hypothèses particulières.

 

Deux points, dans l'œuvre de Stuart Mill, méritent encore d'être rapprochés de l'œuvre de Hume.

 

Le premier est une question de méthodologie économique. Stuart Mill s'attache à déterminer la méthode qui convient aux diverses sciences et en particulier à la sociologie et à la science économique [371]. Il admet la méthode inductive et expérimentale pour les sciences simples, par exemple, la physique et la chimie, mais il n'admet pas son emploi dans le domaine entier des sciences de fait. Il critique, comme inconséquente et vaine, cette méthode qui consisterait à tenter de prévoir l'effet d'une mesure législative, par exemple l'établissement de la protection douanière sur un pays, d'après l'effet que la même mesure a produit sur un autre pays. Dans la complexité des sciences de cette nature, une telle méthode doit conduire aux pires erreurs, puisqu'elle exige qu'on fasse abstraction des diverses conditions de fait qui peuvent modifier entièrement les (270) conséquences de la mesure prise. Stuart Mill estime donc indispensable l'emploi de l'hypothèse, sans laquelle on ne peut s'orienter dans la complexité des phénomènes. C'est cette hypothèse que l'observation va être appelée à confirmer ou à condamner. De l'observation ainsi conduite vont résulter certaines généralisations qui serviront de base à la science et qui permettront aux théoriciens des déductions sûres et fécondes.

 

Ainsi se trouve expliquée la logique interne de la méthode de Hume. Donnant pour but à sa philosophie tout entière, d'introduire la méthode expérimentale dans la morale et dans la politique, il commence ses Discours politiques en insistant sur le rôle des « penseurs abstraits » qui savent extraire de leurs observations l'idée générale et proprement scientifique.

 

Un dernier point doit nous retenir dans l'œuvre économique de Stuart Mill. On sait que, théoricien du bonheur, admettant des différences qualitatives entre les plaisirs, il étend cette idée au progrès social. Il ne croit pas que ce progrès doive s'accompagner toujours d'un développement économique croissant. Il croit à la venue prochaine d'un temps où le fleuve de la production aboutira à une mer stagnante, et il se réjouit de penser que le monde ne soit pas condamné à employer tout le sol existant, sans laisser place à la fleur sauvage, considérée comme inutile. Cet arrêt du progrès économique qui fera place au progrès moral et social, qui retirera au désir de la richesse son rôle dominant de la détermination de notre activité, c'est ce que Stuart Mill appelle l' « état stationnaire ». Or, Hume, lui aussi, prévoit un état stationnaire et ne croit pas à un progrès illimité dans l'ordre économique. Le fait mérite (271) d'être signalé à une époque où les théories de Hartley, qu'allaient développer celles de Turgot, mettaient à l'ordre du jour la croyance à un progrès à l'infini des sociétés. Nous avons eu déjà à signaler une lettre de Hume à lord Kaims, à propos d'un ouvrage de Tucker. Il y explique comment les Etats parvenus à un certain degré de prospérité sont fatalement arrêtés dans leur développement. « Des causes internes qui naissent de la grandeur démesurée des corps artificiels ou naturels arrêtent la croissance de ces mêmes corps. Les grands empires, les grandes villes, un grand commerce, tout cela s'arrête non par des causes accidentelles, mais par des principes nécessaires [372]. » Hume va plus loin que Stuart Mill. Dans un autre de ses écrits, il s'attache à décrire l'arrêt non moins fatal du progrès scientifique et artistique à une période donnée de l'évolution des peuples. « Du moment où les arts et les sciences ont atteint dans un Etat, leur dernier degré de perfection, ils commencent à décliner. Cette décadence est (272) naturelle, ou plutôt nécessaire, et il n'arrive jamais, ou du moins il est bien rare, que les arts et les sciences renaissent dans les pays qui les avaient vus fleurir [373]. » Et il l'explique par ce fait que l'émulation entre les jeunes gens est rendue impossible par la perfection des oeuvres produites. Les générations nouvelles sont découragées par l'excellence de celles qui les précèdent. « En un mot, conclut-il, les arts et les sciences, semblables à certaines plantes, exigent un terroir frais, et, quelque fertile que soit le sol, quelque soin qu'on prenne de l'entretenir et de le renouveler par art et par industrie, lorsqu'il est une fois épuisé, il ne produit plus rien d'exquis ni de parfait [374]. »

 

Stuart Mill, à un moment de sa carrière intellectuelle ondoyante et diverse, se rangea au nombre des disciples d'Aug. Comte. Ici encore, il devait retrouver l'influence de Hume, et Comte est le premier à reconnaître qu'il l'a subie.

 

Dans leur correspondance, Stuart Mill et Comte s'avouent leur réciproque sympathie pour cette « noble école écossaise ». « Je n'oublierai jamais, dit Comte, combien ma propre évolution a été d'abord redevable, surtout à quelques lumineuses inspirations de Hume et d'A. Smith [375]. »

 

C'est manifestement à Hume que se rattache la méthode scientifique de Comte. Nous n'avons pas ici à décrire cette filiation, la tâche ayant d'ailleurs été depuis (273) longtemps remplie [376]. Cependant, et pour nous en tenir à la conception la plus générale de la science économique, si A. Comte, reprenant l'idée émise par d'Alembert de l'unité profonde de la connaissance humaine, prétend que la science économique ne peut être isolée des sciences morales, politiques, historiques et juridiques, il est bien évident qu'il dépasse la pensée de son inspirateur. On peut même se demander si cette extension donnée à la pensée de Hume a été salutaire et si sa conception plus modeste des liens qui unissent ces diverses sciences ne répondait pas complètement et suffisamment à la nature véritable de la science sociale.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

LA TRANSFORMATION DU CONCEPT ÉCONOMIQUE

DEPUIS HUME

 

I. —L'École classique.

 

1. Isolement du concept économique.

2. Les généralisations et les abstractions de l'école classique. L'économie politique implacable.

 

II. —La réaction.

1. L'historisme. L'économie politique attendrie.

2. L'historisme et l'altruisme de Hume.

 

 

« C'est, dit Léon Say [377] parlant de la pensée de Hume, une pensée profonde, exprimée avec une concision extraordinaire, parfois même un peu obscure à cause de cette concision, mais il s'en dégage des conclusions si élevées et si générales qu'on est quelquefois surpris d'en trouver des applications toutes simples aux faits qui se passent autour de nous, comme si l'auteur avait vécu de notre temps, et avait compris quelles seraient les préoccupations de la génération actuelle. » C'est une application de cette idée si profondément juste qui fera l'objet de notre dernière étude. Ce n'est pas seulement aux faits actuels que l'œuvre de Hume (275) emprunte souvent un intérêt plus vif, c'est aussi à l'histoire des idées et il semble que l'évolution de la pensée ne fasse que donner à celle de Hume une jeunesse nouvelle.

 

Le concept de la science économique s'est profondément transformé depuis Hume. Nous voudrions, dans leurs lignes essentielles, suivre ces transformations, montrer à quelle réaction elles donnèrent lieu, et comment cette réaction nous ramène à l'œuvre de Hume.

 

D. Hume ne conçoit pas la science économique comme absolument indépendante et isolée. Elle n'est pour lui qu'une suite naturelle des sciences morales et politiques. La tâche de ses successeurs, à commencer par Smith, va consister à isoler la science nouvelle [378]. C'est là ce qui vaut, selon M. Espinas, à l'auteur de la Richesse des Nations le titre de fondateur de l'économie politique. « Celui-là fonde une science qui la conçoit dans son indépendance et en trace les lignes essentielles : or, ses prédécesseurs avaient mêlé les spéculations économiques avec les spéculations sur le droit et sur la morale et avaient constamment altéré la peinture des institutions économiques du passé, en y substituant (276) l'exposé des vœux qu'ils formaient pour l'organisation économique de l'avenir, conformément à leur idéal moral ou politique [379]. » C'est dans cet isolement que s'élabore le nouveau concept de l'économie politique, que la théorie naît et que la déduction apparaît peu à peu comme l'épanouissement normal d'une pensée qui s'est exercée pendant deux siècles dans des recherches et dans des spéculations d'ordre directement pratique. Le rationalisme prend la place du naturalisme de Hume [380]. L'idée d'un ordre naturel auquel président des lois naturelles, idée qui remonte directement aux Physiocrates, se précise et se développe. Il ne s'agit plus, comme pour Hume, d'un ordre apparent que nous révèle l'instinct sans que notre raison le pénètre, n'ayant d'autre certitude que cette croyance exigée par la nature pour que nous puissions agir. C'est à la raison qu'on fait appel pour fonder cet ordre ; ce sont des lois rationnelles et générales que les économistes se proposent de découvrir.

 

Tel est le but de Ricardo ; telle est la définition que donnent de la science économique à côté de Germain Garnier en 1796 et de Canard en 1801, J. -B. Say en 1803, dans le Traité duquel Ricardo admire « l'exposition de faits généraux constamment les mêmes dans des circonstances semblables [381]. »

 

L'économie politique prétend donc à des « généralisations » et c'est bien là la tâche de toute science. Mais la généralisation suppose l'abstraction et ce sont (277) les abstractions de l'école classique qui vont donner lieu à une réaction.

 

Les généralisations de l'école classique portent principalement sur trois points.

 

Les lois naturelles qui président au développement des nations, et qui exigent une pleine liberté dans les rapports internationaux, s'appliquent à tous les peuples et leur sont également utiles, s'ils savent aider leur action. On peut donc en une certaine mesure, faire abstraction de la nation, en ce qui concerne les relations économiques et commerciales des peuples. C'est ce qu'on devait appeler le « cosmopolitisme » de l'école classique.

 

En second lieu, l'école classique, s'attachant à certains caractères qu'elle estime permanents dans la nature humaine, fait abstraction, quand il y a lieu, du milieu et du temps où vivent les individus. Elle s'efforce de découvrir la loi générale et constante de leur activité, en les considérant dans le domaine économique. Et ceci l'amène à une troisième abstraction, c'est celle des mobiles qui font agir l'homme à un point de vue non économique. Elle croit pouvoir généraliser la loi du moindre effort, voir dans l'intérêt personnel et dans le désir du bonheur, l'instinct profond auquel nous obéissons dans la production de la richesse.

 

A cette évolution de la science économique correspond une évolution de sa méthode, qui, surtout historique et inductive à l'origine, devient principalement, quoique non exclusivement, déductive. On part de certains principes, en très petit nombre, et considérés comme évidents, pour constituer en une science les recherches économiques et pour en tirer des règles susceptibles (278) d'être appliquées dans tous les temps et dans tous les lieux.

 

Ainsi se constitua l'économie politique classique, à la fois abstraite et métaphysique, amenant, en quelque manière, à nier l'art économique et social pour laisser le champ libre à l'ordre naturel. La doctrine prit une physionomie nouvelle. L'étude des phénomènes se condensa autour de la richesse ; il put sembler que la science économique allait devenir une chrématistique, que l'homme ne valait plus qu'en tant que producteur de richesses. On accusa l'économie politique de matérialisme. On lui reprocha de donner au marché des intérêts un rôle presque exclusif dans la vie sociale contrairement à. la pensée d'A. Smith.

 

« Toutefois, dit Lange, ses successeurs oublièrent l'autre côté de la médaille et confondirent les règles du marché avec celles de la vie et même avec les lois fondamentales de la nature humaine... Les hommes furent regardés comme des êtres essentiellement égoïstes, qui savent parfaitement discerner leurs intérêts propres, sans se laisser troubler par des impressions différentes... Le matérialisme, sur le terrain de l'économie politique, consiste précisément en ce que cette abstraction est confondue avec la réalité, et cette confusion s'est opérée sous l'influence d'une prédominance monstrueuse des intérêts matériels [382]. »

 

Plusieurs causes contribuèrent à amener une réaction. Ce furent d'abord des faits : l'introduction du machinisme et la modification profonde apportée par (279) lui aux conditions de la production. Ce fut en face des faits, le dogmatisme intransigeant cl; l'optimisme, parfois hors de saison, de certains économistes. Ce furent certaines inconséquences doctrinales de Ricardo et de Malthus, qui concluaient à l'existence d'antagonismes sociaux, sans songer à la possibilité d'y remédier. Ce fut enfin, à côté du développement des aspirations démocratiques, la renaissance de l'esprit historique avec Savigny et avec le positivisme.

 

Sous ces diverses influences, une réaction se produisit contre l'économie ricardo-malthusienne et elle se produisit sous deux aspects, suivant qu'elle porta contre sa méthode ou contre sa conception de l'homme.

 

A la méthode de l'école classique, ou a reproché de prétendre arriver à des résultats généraux et absolus, à des règles convenant à toutes les nations, sans souci des différences de rang, de climat, de civilisation qui existent entre elles, de prétendre à l'économie politique universelle, alors qu'il ne saurait y avoir que des économies politiques nationales et que la méthode historique pouvait seule en déterminer les caractères. Chez les uns, qui appartiennent à l'ancienne école historique, la méthode nouvelle a conduit à étudier dans les sociétés, non pas l'individu, mais la collectivité d'individus, comme un phénomène distinct et à étudier les lois propres du développement de l'unité collective. Chez les autres, qui appartiennent à l'école néo-historiste, cette étude même a été subordonnée à la recherche purement scientifique et désintéressée, à l'accumulation de faits destinés à mettre en lumière les causes de l'évolution propre de chaque nation. Ainsi le rôle de l'histoire, dans la spéculation économique, s'est trouvé (280) transformé ; Hume et Smith en faisaient les auxiliaires de la recherche, ils lui demandaient des preuves ou des illustrations de leurs théories. L'histoire maintenant est appelée à devenir l'économie politique elle-même, à se confondre avec elle.

 

De la conception de l'homme et du jeu des lois naturelles, selon l'économie ricardo-malthusienne, on a pu tirer un dilemme. Ou bien cette économie est exacte et alors elle est incomplète : elle trouve son achèvement dans le socialisme marxiste. Ou bien elle est fausse, et une amélioration est possible aux rapports sociaux des hommes. D'où, pour ceux qui ne vont pas au socialisme, une tendance à transformer encore une fois le concept économique.

 

« L'égoïsme, dit Lange après avoir reconnu sa force comme principe d'ordre dans la société, peut-il être le principe moral de l'avenir ? Non. Le véritable courant du progrès sera dirigé dans le sens du dévouement au bien général. Il existe un principe naturel, nous dirions presque, physique, pour éliminer peu à peu l'égoïsme ; c'est de se complaire à l'ordonnance harmonieuse du monde des phénomènes et avant tout aux intérêts généraux de l'humanité [383]. »

 

Telle est l'idée qui inspire cet art social nouveau, qui vise à une amélioration de la condition humaine, en introduisant un élément éthique parmi les mobiles qui font agir les hommes, qui prétend que l'on s'occupe des hommes avant de s'occuper des choses et des richesses.

 

(281) Ces prétentions, très légitimes en elles-mêmes et très nobles, s'accompagnent d'une critique amère de l'économie classique, de cette intervention constante des principes égoïstes, de cette conception appauvrie de la nature humaine et, pour tout dire en un mot, de cette « dogmatique de l'égoïsme ».

 

On se plaît à lui opposer tous les penchants affectifs de notre nature ; on illustre le sentiment de la solidarité humaine, on fait appel à un sens spécial, le « Gemeinsinn » qui, si souvent, dit-on, balance l'intérêt personnel. Les idées de fraternité et d'altruisme brillent d'un lustre nouveau : l'économie politique attendrie se substitue à l'économie politique implacable.

 

Et l'on en vient à se demander si ces paroles de Hume ont perdu tout à-propos : « Depuis quelque temps, dit-il non sans mélancolie, on a remarqué dans ce royaume que les gens en place faisaient parade d'un grand amour pour le bien public, et les spéculatifs de grands sentiments de bienveillance ; et l'on a découvert tant de fausseté dans cette affiche, que les gens du monde pourraient, sans injustice, marquer beaucoup d'incrédulité sur l'usage de ces qualités morales et être même tentés d'en nier entièrement l'existence et la réalité [384]. »

 

Nous voudrions cependant montrer comment et en quel sens Hume fut, si l'on peut dire, un historiste et un altruiste avant la lettre, estimant que sa conception de ces deux formes doctrinales peut n'être pas, encore aujourd'hui, dénuée de tout intérêt.

 

(282) Il est superflu de rappeler que Hume fut un historien avant d'être un historiste, et un historien dont on n'aurait pas lieu de contester la compétence puisque sa volumineuse Histoire d'Angleterre, depuis César jusqu'à la fin des Stuart, a conservé encore aujourd'hui la valeur d'un ouvrage classique. Mais ce qu'il faut souligner, c'est que si Hume est encore historien lorsqu'il traite de questions économiques, il n'est pas moins économiste lorsqu'il se livre aux recherches historiques. L'évolution des sociétés est pour lui l'occasion de s'élever au-dessus des faits, pour apprécier le progrès dans son ensemble et pour montrer comment les arts, les connaissances, la richesse, l'activité économique présentent un développement parallèle.

 

Au point de vue de la méthode économique, on peut relever comme propres à son historisme les caractères suivants.

 

La valeur documentaire des renseignements fournis par l'histoire ne l'incite nullement à leur attribuer une importance exclusive et à faire de la spéculation la servante des recherches historiques. Un exemple suffira à le montrer. Dans son Essai sur la population, il ne peut arriver à des résultats certains, même pour le chiffre des habitants des nations modernes. « Mais, me dira-t-on, il n'y a pas de raisonnements à admettre contre les faits. S'il paraît que le monde était alors plus peuplé qu'il ne l'est aujourd'hui, nous devons être assurés que toutes nos conjectures sont fausses et que quelque circonstance essentielle dans la comparaison nous a échappé. J'avoue cela aisément et je reconnais l'insuffisance de tous nos raisonnements précédents. Ce ne sont au plus que quelques petites escarmouches (283) et quelques faibles rencontres qui ne décident rien. Mais, malheureusement, nous n'avons pas de quoi rendre le combat principal plus décisif. Les faits qui nous sont transmis par les anciens auteurs sont si incertains et si imparfaits qu'ils n'offrent rien de satisfaisant sur cette matière. Et comment cela pourrait-il être autrement, puisque les faits mêmes qu'il faut leur opposer en calculant la grandeur des Etats modernes sont bien loin d'être ou certains ou complets [385]? »

 

Ainsi se trouve en même temps précisé le rôle de l'histoire dans la recherche économique. Elle vient, pour continuer la métaphore, à la rescousse, dans la petite escarmouche engagée au préalable. Mais, cette escarmouche, c'est la spéculation initiale, c'est l'hypothèse indispensable qui va diriger la suite du travail et que les faits viendront confirmer ou détruire ; on ne saurait trouver, si l'on ne sait pas ce que l'on cherche.

 

Quel est exactement le rôle auxiliaire de l'histoire ? C'est ici que se marque l'originalité de Hume. Il ne s'agit pas en effet de rechercher les caractères différents et perpétuellement mobiles qui donnent leur physionomie propre aux civilisations, aux peuples et aux nations. C'est là une oeuvre d'une infinie complexité qui intéresse l'archéologue, le géographe ou l'historien. Le but de l'histoire économique est, au contraire, dans le cas qui nous occupe, de découvrir les éléments permanents du caractère des hommes et de l'économie des nations. « La principale utilité de l'histoire, dit-il, consiste à découvrir les principes constants et universels de la (284) nature de l'homme, considérée dans tous les états et dans toutes les situations de la vie ; c'est elle qui nous fournit les matériaux d'où nous tirons nos remarques sur les ressorts réglés des actions humaines. Ces récits de guerre, d'intrigues, de factions et de révolutions sont autant de recueils d'expériences qui servent au politique et au philosophe moral à établir les principes de leurs doctrines, de la même façon que le physicien, le naturaliste apprend à connaître la nature des plantes, des minéraux et des autres objets. L'eau, la terre et les autres éléments examinés par Aristote et par Hippocrate, ne ressemblent pas davantage à ceux de nos jours, que les hommes décrits par Polybe et par Tacite ressemblent aux habitants du monde que nous voyons aujourd'hui [386]. »

 

Il y a donc quelque chose de permanent dans les qualités des individus et des collectivités sociales, et il semble bien que cette condition soit nécessaire à la possibilité d'une science économique. Or, dans les qualités constantes de l'homme, Hume range autre chose que l'intérêt personnel.

 

C'est assurément un contraste digne de remarque, que celui qui existe entre la morale des fondateurs de l'individualisme et la psychologie que décrivent comme étant la leur, certains adversaires de la « dogmatique de l'égoïsme. » En réalité, nul peut-être ne s'est élevé avec plus d'énergie contre les morales de l'égoïsme que D. Hume. « Beaucoup de gens, dit-il, se sont fait un principe entièrement incompatible avec toute vertu et tout (285) sentiment moral, et comme leur opinion ne peut venir que de la disposition la plus dépravée, elle contribue à son tour à nourrir la dépravation. » Le principe, ainsi qualifié, est précisément celui que, dans la suite on voudra faire passer pour essentiel à la doctrine individualiste.

 

A de semblables analyses du cœur humain, Hume oppose pour ainsi dire à chaque page, l'existence incontestable des penchants bienveillants et altruistes. Il fait de leur satisfaction un des éléments du bonheur. La notion de solidarité est exposée par lui avec une netteté parfaite non seulement dans un passage que nous avons déjà cité [387], non seulement en ce qui concerne la faiblesse de l'homme et le secours qu'il doit nécessairement trouver chez ses semblables, mais il décrit aussi la solidarité dans le plaisir et dans la douleur. Non seulement il la décrit, mais il considère comme un devoir moral d'en tirer des applications pratiques : « Le sage demeurera-t-il dans une tranquille indifférence ? Se contentera-t-il de déplorer les misères du genre humain, sans s'employer à les secourir ? Se livrera-t-il sans réserve à cette austère philosophie qui, en apparence, le met au-dessus de tous les accidents, mais qui, en effet, lui rend le cœur dur, l'empêche de travailler au bien de ses semblables et aux intérêts de la société? Non. Il sait que cette sombre apathie ne s'accorda jamais ni avec la vraie sagesse ni avec la vraie félicité. Le puissant attrait des affections sociales, de ces affections si naturelles, si vertueuses, si douces, agit avec (286) trop de force sur lui pour qu'il puisse se raidir contre elles. Dans le temps même où il n'a que des larmes à donner au malheur de ses amis, de sa patrie, du genre humain, il goûte déjà un plaisir infiniment supérieur à tous ces ravissements tumultueux dont les esclaves des sens sont enivrés [388]. »

 

Il est difficile d'aller plus loin. Cependant Hume n'hésite pas à reconnaître que, dans l'ordre économique, on peut considérer l'homme comme mû, non pas par ces sentiments altruistes qu'il décrit avec une si vive tendresse, mais par l'intérêt personnel, entendu au sens large que nous avons déterminé avec lui. Et c'est d'une telle conclusion après de telles prémisses qu'il peut y avoir un enseignement à tirer.

 

Peut-on admettre qu'une science économique soit possible, si deux mobiles également puissants dirigent l'activité humaine dans toutes ses manifestations et sans que l'on puisse prévoir celui qui l'emportera ? Ce minimum de prévision n'est-il pas indispensable à toute construction doctrinale ? N'est-ce pas à ce prix que l'on peut se flatter d'agir sur les relations sociales, en connaissant les principes cachés qui les gouvernent ?

 

D'autre part, est-ce diminuer la valeur morale de l'homme, qu'attribuer dans l'ordre spécial de la production la détermination de ses actes au souci de l'intérêt familial plutôt qu'au souci de satisfaire un instinct mystérieux, intermittent, incertain et vague ? Et ne peut-on pas espérer que, par une telle conception, qui laisse un si vaste domaine aux autres mobiles qui règlent notre conduite, (287) on ne retarde en rien la venue de ce temps idéal et peut-être prochain, où nul ne croira plus qu'il y ait entre les hommes, pour reprendre les belles paroles de Tolstoï, certaines relations où l'on puisse agir sans amour ? Autant de questions que nous nous bornons à poser. Il ne nous déplaît pas de laisser un point d'interrogation au terme de cette étude d'une doctrine économique à la fois vaste et précise, scientifique et humaine et qui, pour avoir été de son temps, n'en est pas moins du nôtre.

 

Or, notre temps hésite : des besoins nouveaux semblent être nés qui poussent les hommes à chercher dans la société la satisfaction d'aspirations que l'on croit nouvelles et inconnues du temps passé. Jusqu'ici cependant on n'a pas retiré toute valeur à ce que disait La Bruyère : « Tout est dit et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé et l'on ne fait que glaner après les anciens et les meilleurs d'entre les modernes.» Nos besoins nouveaux, d'autres les ont éprouvés ; les rêves que nous avons ébauchés, d'autres les feront à leur tour. Et aussi bien, cette solution que ne nous donne pas le présent, qui sait si ce n'est pas dans le passé qu'il faut la chercher ?

 

 

 

(291) CONCLUSION

 

 

 

Le moment est venu de jeter un coup d'œil en arrière et de synthétiser, s'il est possible, l'œuvre économique de D. Hume.

 

D. Hume prétend procéder à une étude positive de l'homme ; cette étude ne saurait être complète que si elle est faite au point de vue psychologique, au point de vue moral et au point de vue économique ou social. C'est donc par l'effet d'une pensée parfaitement une que Hume, de philosophe, devient économiste.

 

Du point de vue psychologique, il prend de l'homme la notion d'un être dont la raison est passive à l'égard de la perception, qui ne connaît que par le sentiment et qui n'agit que mû par le désir de satisfaire sa sensibilité. Du point de vue moral, il élargit cette conception qui ferait de l'homme un être instinctif, égoïste et solitaire. Le bonheur, but de son activité, ne peut être atteint par l'individu seul. L'homme est un être sociable et la société est indispensable à son progrès. La morale prend ainsi un caractère social ; c'est l'utilité commune qui est le critère constant de ce que les hommes appellent la moralité ou la vertu. Le mobile dominant de l'activité humaine, l'intérêt personnel distingué de l'égoïsme, prend lui-même un caractère social. (292) Il conduit à rechercher l'utilité générale et fait participer l'individu à chacun des progrès de la société, grâce à la sympathie et aux instincts altruistes de l'homme.

 

Tels sont, selon Hume, les caractères essentiels de la nature humaine, caractères permanents, que l'on retrouve dans tous les lieux et dans tous les temps, et que les politiciens et les économistes doivent espérer, non pas changer, mais faire servir au bien commun.

 

Dans une telle conception, la science économique et sociale découle naturellement de la morale, si ce n'est la morale elle-même. Aussi les conceptions sociales de Hume sont-elles mêlées à ses « Recherches de morale », d'où nous avons tenté de les extraire, pour les présenter dans un ordre aussi logique que possible.

 

La société civilisée est le produit d'une lente évolution; elle est sortie, non pas de l'état de nature idéal, cher aux philosophes et aux âmes sensibles, ni du contrat social dans le sens où on l'entend d'ordinaire, mais du consentement unanime des hommes qui, sans elle, ne pourraient vivre. Ainsi se trouve écartée la fiction de droits naturels antérieurs à la formation des groupements sociaux.

 

Une fois formée, la société économique passe par des états de civilisation divers. Hume en distingue deux : une période primitive, à laquelle il donne les caractères de l'économie naturelle et une période de civilisation complexe où règne l'économie monétaire.

 

La société économique, parvenue à son complet développement, est un tout homogène où l'agriculture, l'industrie et le commerce sont étroitement solidaires ; la même solidarité unit les nations entre elles. Le progrès (293) social se manifeste par ce que Hume appelle le « refinement » et qui est un état de prospérité générale et de luxe aimable qu'il décrit avec soin. L'organisation politique la plus propre à atteindre ce but est celle qui respecte la liberté des individus. Mais ce respect même suppose un gouvernement fort. Sa forme importe peu et rien n'est plus funeste que de la changer brusquement et par la violence.

 

Les individus qui composent la société se répartissent en diverses classes suivant leurs occupations habituelles. Nous avons, avec Hume, recherché les traits distinctifs et le rôle social de ces classes.

 

L'inégalité des conditions est la conséquence inévitable de la formation des sociétés. Ses effets sont salutaires, si elle n'est pas poussée à l'extrême. D'ailleurs, les remèdes proposés à la situation et qu'inspire l'instinct égalitaire seraient pires que le mal. La critique qu'en fait Hume l'amène à justifier, au point de vue de l'utilité sociale, le maintien de la propriété individuelle et de l'hérédité. Il appartient, toutefois, à la charité et à l'amour de corriger leurs mauvais effets, la loi d'amour étant donnée par Hume comme la plus propre à satisfaire l'instinct profond de notre nature.

 

Dans les Discours politiques, Hume consacre une étude spéciale à certains problèmes économiques qui répondent particulièrement aux préoccupations de l'époque. Il vise surtout à détruire les préjugés du moment, et critique la théorie mercantiliste dans la plupart de ses positions.

 

Il étudie le commerce, soit intérieur, soit extérieur, son utilité pour la nation et le régime qui convient le (294) mieux à ses progrès : le régime de la liberté. Il étudie le luxe et, sans tomber dans les exagérations de Mandeville, il le justifie au point de vue économique, au point de vue éthico-social et au point de vue politique. Il étudie la population et, tout en critiquant les auteurs qui croient à une diminution de la population dans les temps modernes, tout en défendant l'existence d'un progrès qui se manifeste par l'accroissement du nombre des hommes, il fait pressentir la thèse de Malthus qui le cite comme un de ses inspirateurs. Il étudie l' argent ; il montre son véritable rôle dans l'Etat et il critique la théorie mercantiliste, qui en fait le signe exclusif de la richesse nationale. Il lui oppose sa théorie propre de la richesse, qui n'est autre que le travail accumulé et disponible dans le pays, et qui repose, avant tout, sur les qualités morales et sur l'activité des habitants. Il étudie la circulation monétaire, son action sur les prix et il critique l'action qu'on lui attribue sur le taux de l'intérêt. Il étudie le crédit ; d'abord le crédit privé, et signale, instruit par l'expérience de Law, les mauvais effets possibles des banques et de l'émission de papier-monnaie ; dans une seconde édition, il corrige cette note trop pessimiste et expose l'utilité des banques. Il étudie le crédit public et s'efforce de faire sentir, dans l'indifférence générale, le danger menaçant que crée pour les nations l'accroissement effrayant de la dette publique. Enfin, il étudie les impôts et met en lumière, avec une sagesse qui n'a pas cessé d'être de saison, le caractère des impôts, leur but véritable et les limites que l'intérêt social pose à leur établissement.

 

Nous avons cherché, enfin, à déterminer l'originalité propre et l'influence de D. Hume, en distinguant (295) nettement son individualisme de celui des Physiocrates, en le rapprochant au contraire de ce courant individualiste que l'on considère d'ordinaire comme représenté par A. Smith. Nous avons comparé la doctrine de Hume à la doctrine de l'école dite classique, et nous avons trouvé chez celui-là les principes essentiels de celle-ci. Nous avons cherché la trace de Hume, non seulement dans l'économie politique d'A. Smith qui n'est, selon nous, que le continuateur de génie qui convenait à l'œuvre incomplète de Hume, mais aussi dans les théories sociales ou économiques de Stuart Mill. Enfin, nous avons tenté d'esquisser la transformation du concept économique depuis Hume, son isolement d'une part et, son dogmatisme croissant de l'autre, pour en arriver à la réaction qui se manifeste dans les diverses écoles nouvelles et montrer comment les conceptions méthodologiques ou psychologiques de Hume permettent d'apprécier et peut-être de corriger ces tendances.

 

Dans cette étude, nous nous sommes préoccupé avant tout de faire un exposé purement historique et, autant qu'il nous a été possible, nous nous sommes abstenu de toute critique.

 

Les progrès de la science économique donnent beau jeu à qui veut critiquer une doctrine vieille de deux siècles. Il nous a semblé qu'il importait avant tout de la faire connaître. Il appartient à chacun, suivant la doctrine à laquelle il se range, de lui opposer les objections que peut suggérer l'état actuel de nos connaissances.

 

Avons-nous réussi à mener à bien cette tâche complexe, quoique ainsi délimitée ? Nous ne saurions nous (296) en flatter et notre espoir est moins vaste. Il nous suffirait d'avoir réussi à appeler l'attention sur ce grand esprit, trop oublié des économistes, que fut David Hume.

 

Quelque idée que nous en ayons pu donner, c'est à lui qu'il faut recourir : la lecture de ses oeuvres montrera qu'il vaut autant par ce que nous n'avons pu dire que par ce que nous avons dit. Qu'on le lise dans la paix et dans la solitude : on n'y trouvera pas seulement de ces analyses subtiles, engageantes et hardies, dont parle La Fontaine, qui, loin d'avoir, avec le temps, perdu leur charme, empruntent parfois aux circonstances présentes un intérêt nouveau. On y verra la marque d'un esprit curieux qui, sans effort, étudie chaque question sous toutes ses faces et qui, cependant, n'en épuise aucune. On y trouvera une critique si déliée, qu'on peut, sans hésitation, affirmer que Hume fut bien pour A. Smith ce qu'il fut pour Kant et qu'il éveilla de son sommeil la pensée économique en même temps que la pensée philosophique. On sentira aussi avec quel art, montrant dans sa forme première cette science nouvelle, dont ses écrits furent le berceau, et s'adressant volontairement à une élite, il laissa à son lecteur l'effort à fournir pour achever une pensée, qui, d'ordinaire, est indiquée plutôt que développée, en sorte qu'il est ainsi possible de dire, qu'en traitant de ces matières où certaines vérités peuvent légitimement être supposées connues, si on l'aime pour ce qu'il fait entendre, on le préfère peut-être pour ce qu'il sous-entend.

 

Si cette étude peut contribuer pour son humble part à faire partager cette impression, à faire goûter ce charme spécial de l'œuvre de Hume, charme des (297) vieilles choses à qui leur valeur même conserve une sorte de jeunesse, toute notre ambition sera satisfaite, car D. Hume est un auteur qu'il y aura longtemps profit à relire. Dans la science comme dans l'art, ce ne sont pas toujours les œuvres les plus achevées qui sont les plus belles. Il est de simples esquisses qui sont des chefs-d'œuvre, et c'est devant elles que, de préférence, le penseur s'arrête pour y puiser sa meilleure inspiration et pour méditer avec le plus de fruit.

 

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[1]              Je mets entre parenthèses les numéros de pages (Philippe Folliot, le numérisateur).

[2]              L’héroïne de « Ceci n’est pas un conte » de Diderot.

[3]              Cette édition, comme la suivante, contient l’Essai de Hume intitulé « Idée d’une République parfaite », qui ne figure pas dans les autres éditions françaises.

[4]              Princ. d'écon. polit., 7e édit. Avant-propos, p. VI

[5]              Kritische Geschichte der National OEkonomie, p. 123.

[6]              FEILBOGEN— Smith und Hume, p. 702.

[7]              Edit. Daire, p. 9.

[8]              Jean de La Fontaine : Discours à Madame de la Sablière, vers 21 à vers 24 (Note de Philippe Folliot, le numérisateur du texte).

[9]          HUXLEY,Hume, traduct. Compayré, p. 3.

[10]            Revue des Deux Mondes, 1856,1er nov., p. 122.

[11]            Hill BURTON, Life and corresp., t.I, p. 377.

[12]            Cité par Hill Burton, Life and Corr , II, p 224 (note)

[13]            HILL BURTON —Life and Corr., II, 228. Smith –annonce en même temps à son ami qu'il a « commencé à écrire un livre en manière de passe-temps (in order to pass away the time). » C'est la première mention faite de la Richesse des Nations.

[14]            Pour plus amples détails, consulter l' « Exposé succinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, avec les pièces justificatives. » A Londres, 1760

[15]            A. Smith. — Lettre à Strahan, 9 nov. 1776. Léon Say. — Edit. de Hume, p. LXIII.

[16]            Traité de la nature humaine, Livre I, trad. par Renouvier p. 346.

[17]            Œuvres philosoph., t. II, p. 120 ; Essai, XII. Sect. II

[18]            « Il a donc pu écrire ses Essais moraux et politiques avec la même sincérité que ses Essais philosophique...Mais avait-il le droit de le faire? C'est ce qu'il est impossible d'admettre. On n'échappe pas à une inconséquence, à une contradiction, parce qu'on l'érige en système. »—Compayré. La philos. de D. Hume, p. 429.

[19]            De Lavergne : « Adam Smith », Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1859

[20]            BUCKLE.—Hist. de la civilisation en Anglet., t. v p. 101.

[21]            Id., pp. 117-118.

[22]            Œuvres philosoph., t. III, p. 136.

[23]            Bernard MANDEVILLE(1670-1733). The fable of the Bees, or private vices, public benefits. Traduct. franç., 1740.

[24]            Œuvres philosoph., t. I, p. 60.

[25]            Id. p. 55.

[26]            Elie Halévy, Le radicalisme philosoph., t. I, p, 4. Cf. Daire, p. 90 : Comparaison entre l'attraction physique et l'attraction morale.

[27]            Œuvr . philos., I, 57.

[28]            Id., p. 58.

[29]            L'expression semble un peu obscure. Il s'agit seulement, dans la pensée de Hume, d'opposer à une philosophie qui porterait à nier que la découverte des principes généraux dont il est question fût possible, philosophie qui serait, par conséquent, négative et timorée, une philosophie qui, tombant dans l'excès contraire, prétendrait multiplier le nombre de ces principes et leur donner une valeur absolue, qui serait donc, comme il ledit, positive et téméraire.

[30]            Oeuvr . philos., I, 70,

[31]            Id., II, 158, 1593

[32]         Nous sera-t-il permis de contester cette tradition qui veut que Hume ait, dans sa théorie de la connaissance, poussé le scepticisme à ses limites les plus extrêmes? La question mériterait à elle seule une étude spéciale. Qu'il nous suffise de rappeler que Hume tient avant tout à combattre la fausse métaphysique qui détourne l'homme des études plus utiles qui devraient l'occuper. Or, s'il critique l'idée de substance, il ne rejette pas l'existence des objets extérieurs mais l'idée scolastique de la substance, idée d'un substratum inconnaissable et inutile des choses. (Cf. notamment Tr. de la Nat. hum., Livre I, traduct. Renouvier et Pillon, p. 248. Partie IV Section II : Du scepticisme à l'égard des sens).

S'il critique l'idée de substance spirituelle, il respecte l'unité du moi comme coordination de phénomènes. Il rejette seulement le moi métaphysique, substrat mystérieux des phénomènes mentaux correspondant à la notion métaphysique de substance.

S'il critique enfin l'idée de cause, c'est encore sous son aspect métaphysique de pouvoir caché et incompréhensible résidant dans la cause et sans lequel l'effet ne saurait exister, alors que l'expérience ne nous révèle qu'une simple succession de phénomènes. A côté de cette critique, de cette œuvre négative, Hume reconnaît dans sa philosophie même l'importance capitale de la relation de cause à effet dans les sciences de fait et notamment dans la politique. Un de ses Essais est destiné à prouver que « la politique peut être réduite en forme de science ». Œuvr . philos., t. VI, p.29.

[33]            Œuvres . philos., II, 159.

[34]            Id., V, 51.

[35]            Peut-être Hume fait-il ici oeuvre de psychologie surtout nationale. C'est en effet dans le caractère anglais qu'un ouvrage récent signale cet amour de l'action pour l'action et parfois sans considération d'une fin à atteindre. Cf. Boutmy, Psychologie politique du peuple anglais.

[36]            Edit. Daire, p. 54.

[37]            Id., p. 15.

[38]            Oeuvr. philos., t. IV,p. 55.

[39]            OEuvres philos., t. IV,p. 42.

[40]            OEuvr. philo., II, 200.

[41]            OEuvr. philos., II, 201.—Cf. dans son Autobiographie, Hume écrit: «J'ai toujours été disposé avoir plutôt le côté favorable que le coté défavorable des choses, tournure d'esprit qu'il est plus heureux de posséder que d'être né avec un bien de 10,000 livres par an. » Edit. Say, p. XLVII.

[42]            Dans l'Inquiry into Beauty and Virtue.

[43]            En caractères grecs dans le texte (note du numérisateur)